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LA
LIBERTÉ DE LA PRESSE
ET
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
PAR
M. DUPONT-WHITE
Extrait du CORRESPONDANT
PARIS
LIBRAIRIE DE CHARLES DOUNIOL, ÉDITEUR'
23, RUE DE TOURNON, 29
1866
LA
LIBERTÉ DE LA PRESSE
ET
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR
L'étude ci-après est tirée d'un livre que fait en ce moment M. Dupont-White, in-
titulé : Progrès de la France. Ce livre, qui commence par un exposé économique,
diplomatique et militaire, finit par une étude politique de la situation actuelle. Nous
publions dès à présent celte seconde partie de l'ouvrage, comme la plus opportune
et la plus intéressante par son sujet. Car elle se rapporte, non à des prospérités et
à des gloires évidentes, acquises, incontestables, mais à des faits et à des réformes
politiques qui sont encore un objet d'étude et de controverse : c'est ce que l'auteur
va faire remarquer tout d'abord en prenant la parole.
Nous venons d'esquisser un tableau où abondent la grandeur et
la prospérité. La France peut s'y reconnaître avec un vif contente-
ment d'elle-même , et se décerner le témoignage d'un progrès fort
enviable, établi d'ailleurs comme un fait, comme un chiffre. Dans
le tableau que nous allons tracer, celui du progrès politique de la
France, nous n'aurons plus cet éclat et cette sûreté de preuve.
Ici, en effet, tout est obscur, épineux, compliqué. L'embarras
n'est pas seulement de dire les choses, sans aucune assurance de
plaire en tout lieu : il est plus difficile encore de les voir comme
elles sont, de les exposer comme on les voit, et de les prévoir, de
les montrer comme elles seront, dans la voie où elles s'engagent.
Ici plus de statistique, plus de documents officiels, pour acquérir et
pour démontrer une opinion. Nous passons des faits économiques,
4 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
diplomatiques et militaires aux faits de l'ordre moral où règne l'in-
tuition, qui se révèlent au sentiment, qui s'interprètent par aperçus
individuels et variables. Je ne puis plus dire : voyez ce capital et ces
emprunts, voyez ces recettes, voyez ce commerce, voyez ces victoires
et ces provinces nouvelles... Toutefois nul n'y contredira : les faits de
l'ordre moral sont à compter, encore qu'on ne puisse les montrer du
doigt et les évaluer en chiffres. Peu susceptibles d'une preuve régu-
lière, ils ne laissent pas que d'être considérables entre tous. C'est
même là ce qui gouverne le monde, aussi vrai que le monde ne vit pas
seulement de pain, la France surtout dont on pourra toujours dire,
comme de Scipion : Novi spiritus tibi magnos magis quam utiles. La
destinée des gouvernements tient à l'opinion des peuples, laquelle
n'est pas toujours déterminée par le plus ou le moins de bien-être,
de territoire, d'avantages matériels et appréciables dont jouit un
peuple ; puissance vague et étrange, indéfinissable du moins, qu'on
ne voit pas avec les yeux de la tête, qui n'agit pas avec les mains
du corps, mais qui n'en a pas moins droit de vie et de mort sur les
puissances visibles et organisées. On a vu des gouvernements s'éva-
nouir au milieu de la prospérité la plus évidente, et cela pour avoir
blessé quelqu'un de ces intérêts moraux qui échappent au toisé. Tel
fut l'ancien régime à sa dernière heure, qui est peu connue sous ce
rapport. Si j'en crois une autorité comme M. Chaptal, dans son livre
curieux de l'Industrie française, 89 éclata quand la France avait un.
commerce extérieur si puissant et si étendu qu'il faut descendre jus-
qu'en 1847 pour le retrouver avec les mêmes proportions. C'est bien
le cas de répéter le mot fameux : Périssent les colonies... car l'Ile-de-
France et Saint-Domingue étaient pour beaucoup dans cette pros-
périté qui ne pesa pas un fétu en faveur de l'ancien régime.
Vous pourriez rechercher si au temps de Jacques II la révolution
anglaise ne se fit pas, toutes choses florissantes d'ailleurs, pour un
grief analogue , c'est-à-dire purement moral. Mais au fait, à quoi
bon ? Dès qu'il est entendu que les sociétés sont corps et âme, il
est clair, a priori, qu'on ne les contente pas de tout point en les
comblant et en les gorgeant au physique seulement, qu'une base toute
matérielle ne suffit pas à fonder les gouvernements, et que certai-
nes blessures faites à l'âme des peuples sont implacables. A oublier
cela on peut se perdre. Encore que cette perte soit celle des gou-
vernements et rien de plus (car les sociétés, où le ressentiment des
choses morales est profond, ont un principe de vie à toute épreuve),
la chose est à considérer. Les gouvernements font un tel personnage
LE PROGRÈS DE LA FRANCE 5
que leur chute est un grave accident, qui incommode les sociétés,
qui suspend la consommation, ne produit que le faux goût, et
même ravage un peu les moeurs. C'est ce qu'on appelle une révolu-
tion ; et parce que les révolutions, en se multipliant parmi nous,
sont devenues plus humaines, plus clémentes pour les personnes
et pour les biens, ce n'est pas à dire qu'il convienne de les prodiguer.
I
Pour entrer tout d'abord medias in res, ma raison de douter au sujet
du progrès politique, c'est que l'esprit baisse en France. Dût-on m'ac-
cuser de procéder sans ordre, de mettre les effets avant les causes, il
faut signaler ce fait capital qui se laisse reconnaître un peu partout,
et dont le principe d'ailleurs n'est pas douteux. Que la population soit
stationnaire, en France, cela tient à des causes très-diverses; et, si
grave que soit ce fait, nous n'allons pas en tirer contre qui que ce
soit une conclusion politique, à l'instar d'une compagnie célèbre
qui concluait de tout, si j'en crois Pascal, que ses ennemis étaient
des hérétiques. Mais que l'esprit baisse dans un pays où le contrôle
politique a été pendant longtemps la forme et l'exercice principal
de cet esprit, cela vraiment est d'une tout autre signification. On
pourrait croire à toute rigueur que cette société est à l'étroit dans
ses institutions.
Mais le fait est-il réel, et comment allons-nous le prouver? Ce
qui me touche le plus en fait de preuves, je ne puis le rapporter,
l'imposer du moins. Le moyen de démontrer que les sujets poli-
tiques sont aujourd'hui des sujets d'entretien moins fréquents et
moins animés? que telle classe de personnes s'y intéressait autre-
fois, qui les néglige aujourd'hui? que les raisons, les vues, les
nouvelles apportées dans ces rares conversations sont en général vul-
gaires et pitoyables? Là-dessus, je ne puis que faire appel aux souve-
nirs, aux observations et à la bonne foi de chacun. Il faut être bien
jeune pour n'avoir pas mémoire d'un temps où la chose publi-
que tenait plus de place dans les esprits, et trouvait des esprits plus
éclairés, plus informés, plus curieux d'un avenir par delà fin courant.
Cependant on peut noter çà et là quelques traits visibles de ce
état de l'esprit français, — le nombre et la faveur des journaux
où domine l'anecdote, le commérage, les bruits de salons, de villes,
de coulisses, — la place conquise dans les meilleurs journaux par
6 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
ce genre de nouvelles et de discussions; — au théâtre, la désuétude
du sifflet : le goût, c'est le dégoût : le public n'a ni l'un ni l'autre,
à moins d'un scandale qui le réveille et l'exaspère; — moins de
mémoires lus ou envoyés aux Académies ; — études classiques moins
fortes qu'autrefois, selon l'aveu du ministre compétent ; — popula-
rité croissante des journaux creux, des spectacles nus, des romans
troussés, de tout un art enfin qui s'appelle réalisme et que j'appelle
cynisme, pour le choix qu'il fait de certaines réalités. Comme on
ne pense pas à tout en même temps, quand la pensée d'un peuple
se complaît et se borne, ainsi qu'on vient de l'énumérer, elle ne
peut être ailleurs, plus haut, plus loin, dans les choses d'avenir et
d'ensemble qui constituent la chose publique. Il faut entendre là-
dessus les hommes d'esprit et d'expérience qui ont passé leur vie à
diriger les journaux : ils sont unanimes à sentir le public se dégra-
der, sa curiosité se pervertir. Leur témoignage ne peut être dédai-
gné. Ils sont à l'égard du public comme le cavalier qui a la longue
habitude d'une monture et qui la sent mollir, défaillir sous sa main
et entre ses jambes.
II ne faut voir là, me direz-vous, qu'un pur caprice de l'esprit
français, capricieux, comme chacun sait ; une de ces phases aux-
quelles il est sujet, qui tiennent au tempérament de la race et non
aux institutions.
Cette explication me satisfait peu. L'esprit doit baisser dans un
pays qui a pris longtemps une part active à ses affaires et qui ne l'a
plus au même degré. Il doit baisser pour causes politiques, et voici
comment : ou vous ne pensez plus rien sur la chose publique, la te-
nant pour étrangère: ou vous n'osez plus dire ce que vous en pen-
sez : ou vous le dites par voie d'allusions, d'épigrammes voilées. Or
rien de tout cela n'est viril, et cet exercice ou cette inertie de l'esprit
lui est désastreux.
Pour serrer la chose de plus près, supposez une nation où le gou-
vernement exerce une action décisive sur le choix des mandataires
nationaux, où il avoue et pratique de toute sa puissance un système
de candidatures officielles, l'effet en sera sensible sur l'esprit politi-
que du pays. Voilà du coup dix mille personnes peut-être, candi-
dats nés pour le contrôle public ou local, qui n'ont désormais nuls
soins à prendre, nuls efforts, nulles preuves à faire pour mériter
leur élection. Tout se borne et se simplifie pour elles ; il ne s'agit
plus que d'une visite à faire au préfet.
Étonnez-vous donc après cela que l'esprit d'un pays décline, et
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 7
tourne aux petites choses ! Les grandes dont il avait l'habitude lui
étant défendues, il s'en abstient. Au fait, pourquoi persister dans des
voies qui n'ont plus d'issue, dans des études sans avenir et sans fruits?
Tout le monde y perd : et le gouvernement autant que la nation,
quand il est capable d'autre chose que d'une politique électorale,
quand il peut montrer telle grande chose de sa façon, la victoire ra-
jeunie, le drapeau illustré, une revanche de Waterloo : Non mortui
laudabunt te...
Que l'esprit baisse en ce pays, cela est de la dernière gravité : car
la France vaut surtout par l'esprit. Telle autre nation, telle autre
race a pour elle les dons du caractère, une volonté énergique et in-
domptable, l'acharnement du boxeur qui, douze fois renversé, se
relève autant de fois et triomphe à la dernière : cette nation persé-
vère à tout prix, entreprend de toutes parts : à force d'oser et de
s'obstiner, elle a fait fortune. Ces Anglo-Saxons excellent à coloniser,
à pulluler, à défricher : s'il ne s'agissait que de couvrir la terre de
moissons et d'habitants, ils s'acquitteraient à eux seuls du progrès
universel. Quant à la France, elle a le discernement sur les hauteurs,
l'aptitude aux grandes lins, l'exploitation en quelque sorte de la con-
science humaine pour en faire sortir ce qu'elle contient et le pro-
poser au monde. Son idéal est sans bornes, pas moins que la pour-
suite et le cumul du bien, du beau, du vrai, de l'utile; et l'on ne
peut pas dire ici que les facultés manquent à l'ambition. Elles ont
quelque chose, dans leur abondance et leur généalogie, de ce qu'on
découvre dans les lois de la nature. La science aujourd'hui semble
dire que la lumière est chaleur, et que la chaleur est force. Or, l'his-
toire nous raconte un esprit français tout semblable à ce cosmos, un
esprit dont la clarté fait l'ardeur et dont l'ardeur fait le prosélytisme,
la propagande à main armée.
La France est douée de telle façon qu'avec des souffrances et des
fautes, comme on en voit peu, elle triomphe de ses ruines, elle triom-
phe même de ses remords ; rien ne lui pèse de sa douloureuse his-
toire ; elle marche à l'avenir par une force, par une lumière intime
qui reparaît, après ses éclipses, plus rayonnante que jamais? c'est le
miracle de l'esprit. Ce don y fut toujours cultivé, fécondé à souhait,
— non, pour le dire en passant, par l'enseignement primaire, mais
par celui des lettres que le clergé répandait à profusion et gratis, pour
ainsi dire : on pourrait citer à ce propos l'observation d'Adam Smith,
et l'aveu officiel de M. Villemain. —A certaines époques, les fruits
de cette culture sont prodigieux. Comme la France s'est passée des
8 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
émigrés! de l'Université! de l'Église! des Parlements! Singulière
aventure d'un peuple qui voit disparaître tout à coup, pour une cause
ou pour une autre, tout ce qui était en possession de l'administrer,
de le juger, de le réglementer, de le mener aux combats de terre
et de mer, qui perd enfin toutes les anciennes forces, et cela dans un
temps où toutes ses forces n'eussent pas été de trop contre l'Europe
coalisée ! On dirait un peuple décapité ! Comment va-t-il vivre en
cet état? Rien n'est plus simple. Fouillant en lui-même, il y trouve
de quoi suppléer partout à cette disparition, à cette, destruction.
Le Roi est mort! vive le Roi ! criait l'ancienne monarchie. Cela, par
parenthèse, est du plus grand souffle, c'est la foi et l'audace, c'est
le commandement d'en avant, confus et enveloppé! Seulement, ce
n'est pas la royauté qui est immortelle (on le lui fit bien voir), c'est
l'âme, surtout l'âme de la France. Au premier appel de la révo-
lution, les organes lui repoussent complets et vigoureux: juges, en-
seignements, officiers, reparaissent de toutes parts, et jusqu'à des
marins. Un historien anglais, le biographe de lord Howe, a porté
témoignage de cette survivance inépuisable. Racontant la bataille
navale où périt le Vengeur : les Français, dit-il, ne s''étaient jamais
mieux battus auparavant, et ne se battirent jamais si bien après; et ils
étaient bien commandés aussi (well officered also).
Il est fort naturel que les qualités d'esprit paraissent au fait et au
prendre : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, a dit Boileau.
J'ajoute que les actes comme les mots répondent de tout point à
l'éclat et à l'entraînement de la pensée française. Comme ce pays
conçoit avec netteté, il organise avec puissance, il exécute avec suc-
cès et contagion. Du haut de ses qualités, et malgré ses lacunes, il
répare tout, supplée à tout. Les pertes, les désastres, les crises ne
peuvent détruire cette fécondité intarissable, cette richesse qui renaît
de toutes les ruines. Divitias vincere nequeunt. Telle est la vitalité fran-
çaise, que ni revers, ni travers ne peuvent l'éteindre. D'autres peu-
ples languissent sous leurs malheurs, sous leurs crimes. Voyez l'Al-
lemagne après la guerre de Trente ans, arriérée d'un siècle, suivant
l'estime de Frédéric le Grand, par tout ce qu'elle y avait souffert et
perdu ! tandis que la France, en quelques années de Henri IV et de
Sully, réparait ses guerres de religion, plus longues et non moins des-
tructives, avec la séve de convalescence la plus juvénile. Voyez l'Es-
pagne, et ce qui lui en coûta pour avoir traité, comme on sait, les
hérétiques et les Maures. Il n'est pas clair qu'elle s'en soit relevée :
Depuis un siècle, dit le général Foy, pas une idée, pas une découverte,
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 9
pas une impulsion ne venait du côté des Pyrénées... Et pourtant il n'y
avait plus de Pyrénées !
Il faut voir maintenant d'où vient cet esprit français : de la race,
à coup sûr, et de ses dons innés, mais aussi des institutions qui l'en-
tretinrent, qui lui ouvrirent la carrière. Quand je dis que l'esprit
baisse en France et qu'il baisse faute d'une liberté suffisante, j'ai par
devers moi le passé, qui m'autorise à porter ce jugement : un passé
où l'esprit eut toute sa grandeur dans des existences, dans des
castes qui avaient leur fierté. A priori ne serait-il pas étrange que
des institutions purement vicieuses et oppressives eussent développé
ou même simplement permis en France cet essor intellectuel qui
remplit notre histoire? Celles du passé n'avaient pas parmi nous un
caractère aussi absolu. Je ne crois pas commettre un paradoxe; j'o-
serai dire que ce qu'il y a d'esprit en France vient de la liberté, non
pas sans doute de celle que nous concevons et réclamons aujourd'hui,
mais de celle qui suffisait au moyen âge. Elle n'était pas pour tous,
elle était un privilége, uniquement pour la noblesse, l'Église, et plus
tard pour quelques autres corps, locaux, judiciaires; enseignants.
C'était la façon alors d'entendre le droit ; mais il n'en fallait pas plus
pour entretenir debout, au sommet de la société, certains hommes,
certaines classes, avec un très-haut sentiment d'elle-même. C'est ainsi
que l'esprit vient aux sociétés, et c'est de là qu'il s'y répand. Il est
certain que quelque chose durait encore de ces institutions au dix-
septième siècle, à celte date de l'esprit humain où l'esprit français
eut son épanouissement. Soyez justes, et vous reconnaîtrez que la
noblesse, que l'Église, eurent leur bonne part de cette efflorescence.
Ce fut un de leurs priviléges ; les précieuses de l'hôtel de Rambouillet
étaient assurément des personnes de qualité. Ainsi l'intelligence eut
toute sa splendeur là où étaient le droit et la dignité, tels qu'on les
entendait alors, c'est-à-dire parmi les castes. D'où il me semble per-
mis de tirer cet enseignement : si la nation, qui aujourd'hui est au
droit des castes, n'a pas pour être grande ce qu'avaient les castes,
elle déclinera intellectuellement. Voilà des preuves, s'il vous en faut,
de ce qui est évident par soi-même, c'est-à-dire d'une certaine liaison
entre le développement de l'intelligence et le sentiment de la dignité
humaine.
Il faut prévoir ici quelques objections :
Que voulez-vous? me dira-t-on, si l'esprit baisse parmi nous ou
plutôt s'il change d'allure et d'objet, c'est que la tradition du siècle
dernier est à bout. Il y a des choses qui s'épuisent. Rien n'est pas-
10 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
sager comme les modes, les engouements ; celui de nos pères pour
la littérature durait depuis deux siècles et plus, c'est bien assez. Le
grand mal que nous soyons quittes du bel esprit, et que le temps
soit passé des petits vers, des parallèles, des portraits, des bouquets
à Chloris, où excellait le dix-huitième siècle ! Regrettez-vous par ha-
sard ces antiques fleurs de boudoirs? L'émigration, Rivarol en tête,
les a emportés avec elle, et les a semées à travers l'Europe ; qu'elles
y restent, qu'elles aillent en paix avec les vers de Delille, la cri-
tique de la Harpe, l'éloquence de Thomas et de Raynal ! Trouvez-vous
donc qu'il n'y a pas eu assez de sophismes, assez d'emphase, avant
et depuis la Révolution ? on dirait, à vous entendre, que le madrigal
fait partie des principes de 89, et que Marivaux est l'ancêtre néces-
saire d'un Mirabeau.
Je dois dire que je n'ai entendu cette tirade nulle part, et que
personne encore n'a fait ainsi le procès à l'esprit du dix-huitième
siècle ; mais il faut songer à tout, et, quand on prévoit l'iniquité d'un
jugement, il faut y répondre, ce que l'on pourrait faire en ces termes
ou à peu près :
Non, je ne regrette pas l'excès, le ridicule dans ce passé d'où nous
sortons ; mais laissez-moi regretter la noblesse de goûts, l'élévation
et la culture intellectuelle, qui distinguaient cette époque, maniérée
quelquefois, mais ardente et sensible aux grandes choses. C'était
l'ancien régime, j'en tombe d'accord ; mais il admirait et reconnais-
sait l'esprit partout, même dans la lourdeur de certains sujets, même
dans la roture et l'humilité des écrivains. Si Paris est l'endroit du
monde où l'on sait le meilleur gré aux gens de leur esprit, sachez
bien que cette tradition est de l'ancien régime, dont les préjugés, il
faut croire, entendaient raison.
En ce temps-là vous pouviez parler du commerce des blés, comme
Galiani : vous pouviez être un enfant trouvé, ou même un fils de
coutelier, sans que cela fût d'aucune conséquence, d'aucun obstacle ;
l'art et le talent sauvaient tout : on estimait les gens d'esprit, les
choses d'esprit, on courait aux plaisirs de l'esprit. Cela valait mieux,
à fout prendre, que de hanter la Bourse et les coulisses, de quêter
des places, de dormir au sermon. Cette époque avait cet avantage
sur nous, que chacun alors inventait son esprit, ses jugements, ses
mots. On n'avait garde de les redire, de les prendre tout faits par
d'infiniment petits littérateurs, par des comtesses de lansquenet,
comme on disait autrefois, ou par des représentants du commerce,
comme on dit aujourd'hui.
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 11
Il n'y avait pas alors les lieux communs de l'esprit, je ne sais quel
gros sel colporté par tout le monde : une facétie désolante. Le baron
de Bezenval, arrêté en 89, gardé à vue. par des jeunes gens de la
basoche, raconte la chose dans ses Mémoires : C'était, dit-il, des
garçons pleins de drôlerie et d'originalité. Il avait vu cela ailleurs, il
le retrouvait là, et il savait en convenir. Si la haute société avait
quelque apprêt, quelque mièvrerie dans ses fleurs de conversation,
au moins elle les apprêtait elle même, elle avait de l'artificiel plutôt
que du banal et de l'emprunté. Les vaudevilles de Favart étaient alors
en grande faveur ; mais croyez-vous que le siècle dernier se bornât à
cet esprit, qu'il en fit ses délices et son unique entretien?
Non vraiment, si la foire avait ses traiteaux, si Nicolet avait ses
charges, l'écho n'en était pas partout, comme il l'est aujourd'hui, de
certaines bouffonneries mal nées et parvenues. J'aimerais bien qu'on
me fît ici une prosopopée, qu'on évoquât l'ombre de Voltaire, de
Diderot, de Galiani, et qu'on leur montrât quelque échantillon de
l'esprit qui court aujourd'hui les salons, les ateliers, les cafés-con-
certs ; car c'est le même partout, il n'y en a qu'un aujourd'hui pour
le peuple français, peuple de frères. Les voyez-vous ces grands mo-
queurs, éperdus, consternés! C'est qu'ils avaient une toute autre
façon d'entendre l'esprit. C'était pour eux l'expression pittoresque
d'une idée juste, l'expression grotesque imposée à l'idée fausse,
l'arme offensive de la raison, la logique cuisante du ridicule, la mor-
sure et la caricature au profit du droit, tout autre chose qu'un effet
de mots, qu'une surprise d'oreilles, qu'un argot convenu en mauvais
ou en bas lieu dont il n'aurait jamais dû sortir.
Sous le ridicule dont cette société n'était pas exempte, il y avait
une force qui se cultivait, une curiosité sérieuse autant que vive, un
ressort qui fit bien voir plus tard de quoi il était capable. A celte
époque où l'on soupait, mais où l'on faisait l'Esprit des lois, tout
n'était pas conversation oiseuse et bel esprit pur. On agitait de
grandes questions, et l'on allait jusqu'à conclure ; le temps appro-
chait où l'on conclurait à l'action, ainsi qu'il appartient à cette fine
lame de l'esprit français. En attendant mieux, il s'exerçait, se trem-
pait fortement, sous cette grâce des apparences. Une académie de
province ayant mis au concours une question telle que l'extinction
de la mendicité, il lui arriva soixante et dix-sept mémoires. J'ai sous
les yeux le livre curieux où se trouve l'abrégé de ces mémoires, dont
tel contient des vues fort analogues à celles de Fourier. Et c'était
l'académie de Châlons-sur-Marne ! et le socialisme n'était pas né !
12 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
Un célèbre avocat de cette époque a laissé une correspondance
volumineuse, entretenue avec tous les barreaux de la Fronce. On y
trouve de tout, me disait le petit-fils de Target, excepté des questions
d'affaires et de procès, La grande affaire de ces légistes, le principal
objet de ces lettres est tout littéraire : ce sont des questions ou des
jugements sur les livres, sur les auteurs, sur les académies.
Encore une fois, il ne faut pas croire que tout cela fût frivole et
infructueux. On le vit bien en 89, à cette Assemblée constituante
qui pas plus qu'une autre ne sut foncier un gouvernement, mais qui
réforma la société. Ce n'est pas en vain que la Fronce avait fait oeuvre
d'esprit, assidue et universelle. Toute réflexion faite, elle tira d'elle-
même, au premier appel, une assemblée, une élite où se firent des
lois fameuses dont nous vivons encore, dans l'ordre administratif,
judiciaire, fiscal. La grande époque réglementaire n'est pas le Con-
sulat, quoi qu'on en pense, c'est l'Assemblée constituante. Le Code
civil n'est pas le fait de celte assemblée : toutefois j'en veux parler
pour montrer tout ce que valait la France, non-seulement à ses hau-
teurs privilégiées et parmi les classes douées de loisirs, mais par-
tout, et parmi ceux-là mêmes qui avaient un métier, sans que ce
métier fût une borne et les dérobât à l'impulsion généreuse de leur
temps. Le Code civil fut fait, non par des légistes tels que le prési-
dent de Montesquieu, le président Hénault, l'avocat Linguet, le con-
seiller Duport, mais par des gens d'affaires, par des praticiens qui
n'en eurent pas moins assez de méthode, de philosophie et de style
pour mener à bien cette chimère de Montesquieu, cette épopée du
droit français. Tels étaient les dons de celte époque, dans leur diffu-
sion et dans leur éminence, que l'idée proprement dite s'y faisait
jour partout, ne faisait défaut nulle part, et répondait adsum pour peu
qu'elle fût touchée, interpellée. Jamais l'esprit d'une race n'apparut
si clairement sous les traits qui en font la distinction et la grandeur.
Un siècle ne tient pas toujours dans son millésime. Le siècle der-
nier a vécu, s'est prolongé jusqu'à nos jours par la force ou par la
grâce de ses traditions, quelquefois par la longévité de ses produits.
Nous l'avons vu s'éteindre dans ses derniers représentants. Qui ne
les a rencontrés dans sa jeunesse ces gracieux débris d'une autre
époque, aux cheveux blancs et à l'esprit leste, parvenus à la dignité
de l'âge, qui dataient des prisons de la Conciergerie, qui lisaient
Molière dans la retraite de Moscou? Tel d'entre eux avait connu
Champcenetz, qui promettait pourboire au cocher de la guillotine.
Il y a plaisir à se les rappeler, quittant un salon après une dernière
LE PROGRES DE LA FRANCE. 13
saillie, ne prenant congé que sur un bon mot final. Quelquefois
même c'est ainsi qu'ils sortaient de la vie. Vous m'avouerez que
cela commence à être grand !
Les étrangers sont plus lourds qu'ils ne croient à parler, à médire
comme ils font de cette légèreté française. Il faut voir ce qu'elle
cache, légère ou non, ce qu'elle domine et le poids qu'elle soulève.
C'est un ressort, et des mieux trempés ; un atticisme qui touche
quelquefois au stoïcisme. Vous me direz que le dix-huitième siècle
était plein de déclamation. Je ne sais : à voir comme il supporta sur
ses fins tant de nouveautés désolantes, une telle déroute des habi-
tudes et des fortunes, je croirais plutôt qu'il n'avait jamais déclamé,
qu'il y avait alors une juste proportion entre les mots et les idées,
et que les plus grands ne l'étaient pas trop pour la pensée française
de cette époque.
Cet esprit de la France, la monarchie parlementaire en hérita et
s'en empara. Rien n'était plus propre à le développer sous un nou-
vel aspect. A ce souffle que nous apporta la Restauration, dans cette
carrière d'un peuple qui se gouverne lui-même, il se transforma, se
virilisa et tout à coup éclata en orateurs, en historiens, en philoso-
phes de l'histoire et même en poëtes. J'allais dire que cette impul-
sion était nécessaire au sortir de la période impériale ; que l'Empire
n'avait rien formé, rien inspiré, pas même des généraux ; qu'un
homme, en se substituant à une nation, la frappe de stérilité. Mais,
toute réflexion faite, cela serait faux et vulgaire. Si l'Empire n'eut
pas grande littérature de son vivant, il en laissa du moins le sujet
et l'inspiration, qui paraîtra quelque jour. Il fit retentir le nom
de la France, ce qui est matière épique, lyrique, tragique surtout,
ce qui est même pour un peuple une raison d'être libre, le menant
par le sentiment de sa grandeur ou par celui de ses désastres au
besoin de s'appartenir. Tel fut ce pays, en 1814, trop grand, trop
éprouvé pour tenir dans la main d'un homme, soit celle d'un Bona-
parte, qui s'ouvrit alors pour l'acte additionnel, soit celle des an-
tiques Bourbons.
Comment après cela se passerait-on de liberté en France? La gloire
usée, les grands spectacles finis et quelquefois sifflés, de quoi vivrait
ce pays? de controverse économique, de gestions locales, d'affaires et
d'émulations industrielles? Allons donc ! cela ne suffit pas. Sa proie
légitime, c'est la chose publique avec ses énigmes et ses défis. On ne
vit pas à moins dans notre siècle et dans nos pays d'Occident. Aux
exercices, aux passe-temps qu'on vient de voir vous ajouteriez la dis-
14 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
pute religieuse, que cela ne serait pas assez. L'Allemagne en est une
preuve. Ce n'est pas la christologie qui lui a manqué, ni l'exégèse bi-
blique ; mais il ne paraît pas que cela suffise pour faire figure parmi
les peuples, pour conduire les affaires elles idées du monde.
Il, ne faut donc pas dire que l'esprit de la France s'est surmené,
s'est épuisé, et qu'il entre à cette heure dans une phase de repos na-
turelle. Ce qui est naturel parmi nous, c'est la fonction de l'esprit, si
haut qu'il peut monter. En tout cas, la liberté politique l'avait renou-
velé, l'avait entretenu en force et en ardeur jusqu'à ce jour.
Mais cela n'est pas clair pour tout le monde, et tel admirateur du
temps actuel me tiendra peut-être ce langage :
Je ne suis pas chargé d'expliquer pourquoi l'esprit baisse en France,
et franchement je ne suis pas même convaincu de la chose. Mais à
coup sûr, cela ne peut avoir lieu pour une raison politique qui serait
que le pays est destitué de tout pouvoir sur lui-même, et n'a plus ce
grand exercice de ses facultés, qui consiste dans le gouvernement.
Regardez-y de plus près : rien n'est réel comme le concours de la
France au gouvernement. Le droit d'élection est partout : que voulez-
vous de plus? et le droit de l'élu est non-seulement de parler, de s'ex-
pliquer à titre consultatif et de remontrance, comme les notables
devant Richelieu, mais de voter les lois, l'impôt, le recrutement. Que
voulez-vous de mieux? Le jour où le pays voudra des députés indé-
pendants, il les aura ; car le suffrage universel n'est pas un suffrage
qu'on intimide ou qu'on corrompe comme celui d'une classe électo-
rale. Et le jour où ces députés voudront soit interdire, soit prescrire
au gouvernement telles mesures ou telles personnes, ils le pourront ;
car ils peuvent refuser la vie au gouvernement, c'est-à-dire le bud-
get et l'armée. Songez donc à la croissance naturelle des pouvoirs
électifs, de ceux-là surtout dont le mandat se retrempe, se renouvelle
périodiquement.
J'entends bien : vous me parlez là d'un pays qui peut imposer sa
volonté par ses représentants, au moyen d'un refus de concours pécu-
niaire, où telle est du moins la théorie des institutions. Mais il faudrait
deux choses pour que ceci devînt une vérité pratique : d'abord que ce pays
pût se former une volonté, ensuite qu'il pût nommer des représentants
capables de la faire prévaloir. Or ce pays a-t-il ce qu'il faut pour cela
d'information et de discussion permise ? A défaut de réunions libres
et sonores, a-t-il au moins des journaux, justiciables seulement de la
justice, soit pour lui proposer des candidats et des programmes poli-
tiques, soit pour résister aux candidats officiels et à l'abus des influen-
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 15
ces officielles? Si cette source de l'élection est viciée, prenez bien garde
que tout est vicié par là. Il ne faut plus parler de droit national, de
concours et de contrôle publics. Illusions, apparences que tout cela !
Comme le gouvernement a dicté les choix du pays, il va dicter les
votes des représentants, et l'on arrive ainsi à une hypothèse qui n'est
pas moins que celle du pouvoir absolu.
Je prie bien le lecteur de retenir et de méditer ce trait final. Au
début d'une controverse où il sera souvent question des délits et même
des crimes de la presse, auxquels je crois parfaitement, il faut signa-
ler cette conséquence d'un régime où la presse ne peut commettre
ni crime ni délit.
Nous tenons ici le noeud de la situation : nous arrivons de ce pas au
coeur même d'un débat qui trouve peu d'indifférents. Notez qu'il n'y
en a pas d'autres : car dans le passé de la politique à laquelle nous
assistons, le pays n'aperçoit peut-être que grandeur ou excuse : et
l'avenir est un inconnu qui ne se préjuge pas, quand il est le secret
d'un seul. Reste, pour le présent, ce grand article de la presse ; au
fond, tout est là, uniquement là, entre la France et son gouverne-
ment. — La France, dites-vous, a voulu ce gouvernement ; — mais
aussi bien elle voudrait son franc parler, dont elle a quelque habi-
tude, et je crois même qu'elle y tient absolument. Tel est, si je ne me
trompe, le sens de certaines élections récentes. Quelques-uns y lisent
que la France est éprise de liberté aujourd'hui comme elle l'était d'é-
galité il y a quatre-vingts ans. Rien n'est plus probable : ce pays intel-
ligent pourrait bien avoir acquis cette idée, qui ne lui est peut-être
pas naturelle et instinctive comme aux Anglo-Saxons : ce qu'on ne
trouve pas en soi tout d'abord, on y parvient quelquefois, l'expé-
rience aidant. En tout cas, cette interprétation concorde avec la nôtre,
car, selon nous, la seule chose qui manque à ce pays pour être libre,
c'est la liberté de la presse. Cela dit, qui n'est pas évident de soi-même,
c'est peut-être le cas d'aller jusqu'au bout et d'étudier, d'instruire à
fond une bonne fois, autant qu'on le pourra, cette grande cause de
l'esprit français et de ses expressions nécessaires.
II
La question n'est pas neuve, elle est permanente en quelque sorte :
on la traite partout et à tout propos, mais partiellement, incidem-
16 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
ment. Il n'est pas de jour que quelqu'un n'en dise quelque chose,
mais toujours une chose facile à prévoir, préconçue, inhérente à l'in-
terlocuteur et à ses préventions acquises d'homme de pouvoir ou
d'homme de parti, d'ouvrier officiel ou d'ouvrier intellectuel. Ce se-
rait une nouveauté que de tout dire là-dessus et d'oublier ce qu'en
disent les partis, les salons, les antichambres, les journalistes, les
gouvernants; d'oublier surtout ce que soi-même on en pensait.
Dans cet esprit, il ne faut pas faire un acte de contrition, encore
moins un acte de foi, ce qui serait excessif; mais il faut reconnaître
qu'au sujet de la presse il y a question ; que la chose est perplexe
et embarrassante dès qu'il s'agit, non de la plaider mais de la péné-
trer; que sur ce sujet rien n'est acquis, malgré une possession an-
cienne et féconde, mais aussi que rien n'est évident en face de faits
nouveaux tels que la révolution de Février et le suffrage universel.
La dernière, chose à croire, c'est qu'une société comme la nôtre su-
birait patiemment une pure oppression, avantageuse et commode
seulement à qui la gouverne.
Laissons parler d'abord les adversaires de la presse. Ils ont en ceci
leur intérêt sans doute; mais il faut voir leurs raisons. Bien entendu
que l'unique objet de ce débat c'est le journal, le droit du journal,
et non celui des livres ou des brochures, qui ne se lamente pas. Or,
à l'égard du journal, amis ou ennemis peuvent poser ainsi la ques-
tion : — Parler au public, composé comme l'on sait, et cela tous les
jours, au moyen d'une feuille imprimée, avec la faveur du bas prix,
sur un sujet tel que les hommes et les choses du gouvernement,
est-ce un droit naturel? — c'est-à-dire un de ces droits qu'on exerce
sans en demander la permission et sans en rendre compte à qui que
ce soit? Assurément, parler et écrire sont des droits naturels comme
de travailler, de prier, de s'éclairer la nuit, d'aller et venir : et nul
ne songe à gêner la parole ou l'écriture. Mais le journal est une
manière de parler et d'écrire toute particulière, sui generis, de même
que le gaz, la vapeur, l'atelier insalubre, la prédication publique, sont
des modes tout particuliers d'éclairage, de locomotion, de travail, de
prière, avec cette conséquence insigne et capitale qu'ils sont soumis à
des lois toutes particulières.
Soit, j'admets de tout point cette analogie ou plutôt le principe su-
prême de tout cela : il n'y a pas de liberté, comme on dit, qui n'ait son
règlement, parce qu'il n'y en a pas dont l'égoïsme individuel ne ferait
abus si elle était sans limites. Mais la conséquence à tirer de là est
uniquement que la presse doit être soumise à des lois et à des juges;
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 17
Rien dans ces prémisses ne justifie l'arbitraire, le bon plaisir admi-
nistratif, comme la seule discipline qui convienne à la presse. Des lois
et des juges, il y en a pour tous les cas, depuis le mur mitoyen jus-
qu'au parricide. C'est la manière bien connue de traiter et de conser-
ver tout ce qui s'appelle droit parmi les hommes. Vous admettez peut-
être que les hommes ont des droits, et dans les relations qu'ils entre-
tiennent les uns avec les autres, et dans leurs relations avec l'État.
Or, dès qu'il y a litige sur ces droits, n'est-ce pas chose élémentaire
que ce litige doit être apprécié selon des règles fixes et prévues,—
c'est-à-dire selon des lois, — et par des hommes institués par l'in-
dépendance, — c'est-à-dire par des juges? II faut être peau-rouge,
oriental ou nomade, pour admettre le pouvoir de l'homme sur
l'homme. Nous n'en sommes pas réduits, je suppose, à démontrer
que la loi est préférable à l'arbitraire, —parce que la loi est l'in-
telligence sans la passion, comme dit Aristote, —et parce que l'arbi-
traire doué de génie est un accident heureux, comme disait un tzar,
l'empereur Alexandre. —Demandons-nous seulement pourquoi la
presse serait seule exclue du régime égal. Que les journaux aient un
droit naturel ou un droit acquis, cela n'est d'aucune conséquence que
vous puissiez invoquer contre eux. Naturel, ce droit devrait être ab-
solument libre; acquis, il ne doit être soumis qu'à la justice: c'est
tout ce qu'on demande pour eux.
Maintenant, prenez bien garde à l'objet d'un droit qui n'est pas
moins que de contrôler les pouvoirs publics. Naturellement, ce droit
périt, si vous le soumettez à ceux contre lesquels il est institué. Car
alors ce n'est pas des juges qu'il rencontre, mais des ennemis,
des étouffeurs. De sorte que si le régime légal n'existait pas, il
faudrait l'inventer pour le salut d'un droit qui a paru longtemps né-
cessaire, et qui se réduit à rien en dehors de ce régime.
Non, dites-vous : pas de lois, pas de juges pour la presse, car
alors la presse serait impunie. Ce n'est pas que les juges manque-
raient à la répression, mais la répression manquerait son effet.
Considérez que les méfaits du journal sont réputés simples délits,
par où ils sont passibles de simples peines correctionnelles. Or,
le parti qui est derrière le journal payera l'amende et payera même
la prison subie par le gérant, ou de nos jours par le secrétaire de
la rédaction. Comparez donc la fin que se propose un journal,
laquelle n'est pas moins que de déplacer le pouvoir, aux peines
dont il est menacé ! Nulle proportion n'existe entre ces rigueurs
et ces profits. Ce n'est pas pour si peu qu'il se détournera d'un but
2
18 LE PROGRES DE LA FRANCE.
si grand, si rémunérateur. Vous voyez bien qu'il s'agit d'opter entre
l'impunité des journaux ou leur sujétion administrative. C'est là que
nous en sommes. Or, le gouvernement est le gardien de la société, et
dans un pays où tout fait question, même la propriété, môme la dy-
nastie, le gouvernement ne peut livrer cette dispute à des journaux
qui ne peuvent être réprimés. L'Angleterre a des journaux libres,
mais qui ne touchent pas à ces questions, apaisées et résolues qu'elles
sont à jamais. Parmi nous, au contraire...
Laissez-moi vous interrompre et vous dire que celte impunité, à
défaut d'arbitraire, est une pure illusion. Les exemples pris de l'An-
gleterre, les leçons qui nous viennent de là, je ne les invoque ni ne les
fuis. J'y ajouterai même, en leur lieu, les exemples et les analogies
de la Russie, de l'Autriche, de la Turquie et du Mexique. Pour le mo-
ment, il faut répondre uniquement à ceci : Que les peines correction-
nelles appliquées jusqu'à présent à la presse sont des peines trop
faibles, inefficaces et disproportionnées à l'importance du délit. Si le
fait est exact, vous ne pouvez en bonne logique que conclure à des
peines plus fortes. Dites que la presse peut commettre des crimes,
essayez contre les journaux des peines afflictives et infamantes, res-
suscitez et appliquez les lois de septembre ; vous auriez là un avan-
tage peu enviable sur le gouvernement qui avait fait ses lois dans un
jour d'alarme, et qui n'alla pas plus loin que cette théorie. Mais ne
dites pas que le droit de contrôler le gouvernement doit avoir pour juge
le gouvernement lui-même. Franchement cela n'est pas même un
sophisme.
Au surplus, il n'est pas nécessaire d'ériger en crimes les délits
de la presse, pour les réprimer efficacement. L'impunité n'est pas
inhérente à cette matière, tant qu'elle est réputée simple matière
correctionnelle. C'est le contraire qu'il faut tenir pour vrai. La
peine, et même la plus forte peine imaginable, est inhérente à tout
procès de presse. Je veux parler de la saisie qui est le premier acte
de toute poursuite : celte saisie, par où le journal n'arrive pas à son
public, constitue la plus sensible des répressions contre un organe
de publicité: et cette peine, qu'il y ait ou non acquittement, est en-
courue dès qu'il y a procès. Qu'importe en effet la mainlevée du
journal saisi, quelques mois après le jour où il devait paraître? Si le
journal est dangereux par les idées qu'il peut répandre, si la peine
est illusoire contre les idées dangereuses une fois répandues... voici
une répression infaillible : car elle n'est pas moins qu'un obstacle
insurmontable à la diffusion de ces idées, et il n'est pas besoin pour
LE PROGRES DE LA FRANCE. 19
cela que ces idées soient condamnées : il suffit qu'elles soient suspec-
tes et frappées de saisie à ce titre : tout danger, tout écho, tout incen-
die, tout venin disparaît du coup, et ce coup le gouvernement peut
le porter quand bon lui semble. Vous ne direz pas que ce gardien de
la paix publique soit sans armes, sans défense: le boute-feu vient à
lui (je veux parler du dépôt préalable de chaque journal), et il ne
lient qu'à lui de mettre le pied dessus. Que voulez-vous de mieux? Je
veux, dites-vous, un pouvoir absolu sur cette machine de guerre, sur
cet engin destructeur, un pouvoir d'intimidation et de suppression
suspendu sur ses oeuvres, par où il se modère lui-même, et n'expose
pas le gouvernement à l'odieux d'une défense qui s'appelle une pour-
suite. Vous ne m'en ferez pas accroire avec votre théorie des droits in-
dividuels. Il n'y a rien d'individuel dans le journal : il y a une associa-
tion latente, un parti armé, un gouvernement tout prêt. A ce titre le
journal constitue un cas suprême d'utilité publique. Peu importe que
le droit du journaliste y soit mêlé. Cela ne tranche pas la question
dans le sens d'une discipline légale, d'une répression judiciaire; car
le pouvoir exécutif est l'arbitre souverain de l'utilité publique: et,
dans cet office, quand il rencontre sur son chemin les droits indivi-
duels, c'est lui seul qui les reconnaît, qui les traite et les juge comme
il l'entend. Droit du contribuable, droit du conscrit, droit de l'expro-
prié, autant de droits individuels apparemment, et qui n'en sont pas
moins appréciés d'une manière souveraine ou par le gouvernement
lui-même, ou par des juges que le gouvernement peut révoquer.
Dans ces divers cas où l'intérêt public et le droit individuel sont
mêlés, cet intérêt est réputé supérieur à ce droit, de telle façon que le
gouvernement demeure juge exclusif de tout litige, de tout conflit ;
et cela est entendu de la sorte non-seulement par les principes, mais
par les lois même de 89.
On ne m'accusera pas de voiler ou d'affaiblir l'argumentation hos-
tile aux journaux : je la produis dans tout son jour, qui ne m'incom-
mode nullement comme on va voir.
Oui, sans doute, il importe à la société, il lui importe comme la vie
même, que l'impôt, le conscrit, la roule ne soient pas interceptés par
une décision judiciaire. Comme l'État est armé et crédité tous les ans
par un vote d'impôts et de soldats, il ne faut pas que, sous couleur
de répartition et sous prétexte de procès, quelque juge indépendant
puisse porter la main sur ces sources vitales. Il y a une liaison intime
entre la marche des services publics et le jugement du contentieux
dont ils peuvent être l'occasion. Ce jugement, l'Etat a bien fait de le
20 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
garder par-devers lui. Mais qu'y aurait-il de compromis dans les ser-
vices publics et même dans la paix publique, si un droit, tel que de
commenter et de contrôler le gouvernement, jouissait des garanties
judiciaires ? En quoi le gouvernement serait-il désarmé, s'il avait
contre le journal les mêmes armes seulement que contre le conspira-
teur et l'insurgé? Il n'est guère croyable que dans la répartition de
l'impôt et du recrutement, l'État puisse être un juge inique. Mais à
l'égard des journaux, comment serait-il un juge quand il est partie,
victime, patient? Il est assisté d'ailleurs dans la répartition de l'im-
pôt et du recrutement par les pouvoirs locaux électifs : mais à l'égard
de la presse, vous ne retrouverez rien de celte intervention, de cette
garantie. Enfin l'impôt, le recrutement, l'expropriation, ont toujours
été traités comme ils le sont aujourd'hui, sans qu'il y ait eu grand
dommage à cela, et nous sommes réduits aux conjectures sur le bien
qui aurait pu naître du traitement contraire. Il n'en est pas ainsi de
la presse : elle a connu un tout autre régime pendant de longues an-
nées, qui nous ont fait ce que nous sommes, ne vous déplaise, des
années fructueuses, où l'on a vu un inconcevable essor d'intelligence
et de richesse, et le point de départ, la fondation, en quelque sorte,
dans les lois, dans les idées, dans les moeurs, dans les personnes
même, de tout ce qui constitue et pousse encore aujourd'hui avec
tant de vigueur la société française. Oui, dans les personnes : regar-
dez donc au sommet de cette société, vous n'y verrez que les pro-
duits, les élèves d'un temps où la France tout entière avait la parole;
et c'est ce qui fait, dans la plénitude de pouvoir dont ils jouissent,
leur modération relative, leur savoir-vivre politique : ils ont en eux,
ils ont pour eux les moeurs d'autrefois.
Ne quittons pas ce principe de l'utilité publique, dont on argu-
mente contre le journal; mais tirons-en toutes les conséquences,
celle-ci notamment que le journal doit être une chose jugée, et non
une chose administrée. Tout comme il importe que l'État ne soit pas
gêné par l'individu et par les droits individuels dans l'exécution
des services publics, de même il est précieux et indispensable que
l'individu ne soit pas gêné par l'État dans son contrôle de citoyen.
Dès que nous parlons de sociétés parvenues à l'âge d'homme, à la
vie politique, il faut y reconnaître apparemment le droit de se gou-
verner elles-mêmes. Ce droit elles ne peuvent l'exercer directement,
quand elles ne sont ni une cité grecque ni un canton suisse, pour
tenir sur un forum. Il suit de là que le pouvoir des sociétés sur
elles-mêmes consiste en deux fonctions ; l'une qui est de déléguer
LE PROGRÈS DE LA FRANCE 21
le gouvernement, l'autre, qui est de contrôler ce gouvernement de
mandataires. Ainsi tout procède de la nation, le pouvoir exécutif
comme le législatif, et la nation a le droit de tout juger, et elle
n'aliène pas ce droit le jour où elle nomme des représentants
pour vérifier ou pour exécuter ce qui passe sa suffisance. La société
est le fond de tout : les pouvoirs en sortent par la délégation et en
relèvent pour le jugement. Où que vous preniez vos principes, dans
la raison pure, dans l'expérience française et étrangère, dans les
analogies du droit privé, la conclusion est la même : droit de tous,
droit inaliénable et permanent à connaître, à juger le gouverne-
ment, droit qui subsiste, malgré le mandat, et sur la chose qui
est l'objet du mandat, et sur la personne qui en est le dépositaire.
Or, si ce droit est pour tous et de tous les jours, je vous défie bien
d'en trouver un autre exercice que le journal avec sa périodicité et
sa circulation ?
Maintenant vous aimeriez peut-être mieux user de principes plus
modestes et passer à un point de vue plus pratique ? Je le veux bien :
partons simplement du droit élémentaire qu'ont les citoyens de
nommer des représentants pour contrôler le pouvoir exécutif. Or
voici, dans cette simple donnée, la série de questions à résoudre :
qui jugera les représentants, si ce n'est le citoyen qui les a élus, qui
peut être appelé à les réélire, qui a certainement des comptes à
leur demander? comment les jugera-t-il, si ce n'est dans leurs
rapports avec le pouvoir exécutif, ce qui implique une appréciation
nécessaire du gouvernement tout entier? comment exercera-t-il ce
jugement, s'il n'est informé de la chose publique par un bulletin
qui lui en apporte chaque jour des nouvelles et des commentaires?
Et, je vous le demande un peu, que vaudra ce bulletin, si legérant de
la chose publique n'y laisse paraître que les faits et les jugements
qui sont à son avantage ou à l'honneur de l'assemblée dont il a dési-
gné les membres et pour ainsi dire imposé l'élection, en présence
de journaux silencieux? Ici nous l'avons indiqué déjà, apparaît
l'hypothèse du pouvoir absolu et disparaît par cela même le
principe de l'utilité publique que vous invoquez contre la presse.
D'utilité publique, il n'y en a plus, parce qu'il n'y a plus de chose
publique, parce que la société ne s'appartient plus, mais appartient
à ses gouvernants, parce que le pouvoir devient une propriété,
une chose particulière, comme il l'était au moyen âge. Telle n'est
pas et telle ne sera jamais notre situation. Seulement j'éprouve, en
le poussant à ses conséquences extrêmes et hyperboliques, l'argu-
22 LE PROGRES DE LA FRANCE.
ment que je combats. Vous croyez en livrant le journal, assurer tel
grand intérêt de la chose publique ! Mais vous ne faites que détruire
la matière, la substance même de la chose publique.
Et propter vitam vivendi perdere causas.
Dans une discussion moins grave, et si ce n'était la majesté du
lieu 1, on pourrait vous dire que vous vendez votre cheval pour ache-
ter du foin.
Si ces considérations ne vous contentent pas encore, s'il vous plaît
mieux de prendre les choses par le menu, rien n'est plus facile.
Dès qu'il s'agit de contrôle, on le rencontre partout avec la plura-
lité qui est un de ses caractères. En dehors même des pouvoirs poli-
tiques, dans la région des simples services publics, il n'est pas d'ap-
pareil bien réglé qui ne porte en soi cette fonction essentielle, qui
ne l'admette parmi ses rouages intestins. On cite volontiers pour son
bel ordre et ses combinaisons, ses sûretés, notre administration des
finances. Mais cette administration, encore qu'elle ait une Cour des
comptes au-dessus d'elle, a ses contrôles intimes et préalables,
qu'on trouve énumérés dans le Système financier de la France : con-
trôle du ministre des finances sur ses collègues, contrôle du payeur
du trésor sur la créance payée, contrôle surtout de la commission
fondée par l'ordonnance du 10 décembre 1823. C'est ce que M. d'Au-
diffret appelle le contrôle administratif de la comptabilité publique, et
qu'il estime nécessaire, encore qu'il y ait le contrôle judiciaire et le
contrôle législatif. Et tous nos services publics en sont là : les dépar-
ments sont pleins de contrôleurs. Concluez de là que le corps expres-
sément chargé du contrôle politique n'exclut pas celui des citoyens.
A Londres, dit Montesquieu, un couvreur se fait apporter le jour-
nal sur les toits. Cette caricature est la vérité même et la pure
expression du droit en tout pays civilisé, qu'il ait ou qu'il n'ait pas
le suffrage universel.
Mais à ce compte, direz-vous, le journal est un pouvoir. Et ce pou-
voir sera-t-il donc sans abus, sans excès? doit-il échapper lui-même
à tout contrôle? Peut-on supposer que, né de lui-même, sans mis-
sion et sans aveu, il demeurera sincère, infaillible? Je ne le pense
pas le moins du monde, et j'admets ou plutôt je réclame à son
égard des responsabilités, des répressions, tandis que les manda-
1 Le lieu auquel on fait allusion est le Correspondant où cette brochure a paru,
à peu de chose près, en, deux articles : nous éprouvons le besoin d'en remercier
hautement ce Recueil hospitalier et libéral.
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 25
taires réguliers de la nation jouissent d'une immunité judiciaire.
Ainsi on reconnaît une différence capitale entre le contrôle délégué
par les citoyens et le contrôle qu'ils retiennent par-devers eux sous
forme de journaux : il me semble qu'on fait droit, par celte diffé-
rence de traitement, à celle des origines et des garanties.
III
Non assurément, la presse n'est pas un sacerdoce ; mais elle est
une publicité, un éclat, un scandale, qui fait reculer les méfaits et
même les mauvaises intentions. Voulez-vous qu'un mur soit res-
pecté? plantez-y une lanterne: cette précaution est plus sûre que
celle de l'arrêté de police inscrit sur le mur. Quand les jugements
sont publics, pourquoi n'en serait-il pas de même, la diplomatie ré-
servée, du gouvernement tout entier? Cette garantie serait précieuse
pour la société, dans des choses qui l'intéressent autrement que
des procès. Or, comment aura lieu cette publicité de ce qui ne peut
se passer sous les yeux du public, si ce n'est par la voie du journal ?
Je vais plus loin. J'admets que la presse ne comporte pas une de
ces discussions, une de ces contradictions lumineuses d'où jaillit la
vérité ; je reconnais que chaque public a son journal, ou plutôt
que chaque journal a son public, qui n'en lit pas d'autres. Mais la
presse n'en rend pas moins des services précieux ; car il ne s'agit pas
toujours de discuter. Il suffit quelquefois d'énoncer un fait, de
montrer les choses, de dire simplement : voilà ce qui est. Les jour-
naux, dans cet office, répandent un jour qui n'est pas de trop sur les
choses du gouvernement, sur la conduite des fonctionnaires, si
nombreux en ce pays et satisfaits d'eux-mêmes à si bon compte. Les
journaux ne font peut-être pas un travail d'où se dégage la lumière ;
mais ils sont la lumière même apportée ou imminente : une révéla-
lion ou une intimidation. On n'a pas d'idée du mal qu'ils empêchent :
tout pouvoir est devant eux comme un juge de premier degré qui
voudrait bien prévariquer, mais qui n'ose, parce qu'il sent au-dessus
de lui un juge supérieur, prêt à signaler et à casser la sentence
inique.
Si le journal, quand il devient commentaire et théorie, sera tou-
jours dans la limite du vrai, s'il n'appuiera jamais que des mesures
saines et honnêtes, s'il aura toujours cette polémique sincère et
courtoise où l'on fait beau jeu, fair play, à ses adversaires, c'est un
24 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
point où le doute est permis. Cependant le journal est nécessaire
à l'éducation d'un pays. Parler politique aux hommes, leur en
parler tous les jours, c'est faire plus de bien que de mal : 1° par
l'élévation du sujet; 2° par l'obligation où se trouvent les écrivains
de voiler leurs motifs et de ne montrer que leurs prétextes : bien
public, honneur, morale, etc.; 5° par le goût naturel qu'ont les
hommes pour la vérité dans les choses générales et distantes.— Ceci
est le beau côté de la nature humaine, le côté qui reçoit et garde la
lumière. Il en est de la politique comme du théâtre. Sur toutes ces
planches, ce qui est noble et grand se fait acclamer. Dés que vous
dressez des tréteaux, surtout en France, vous avez une école de beaux
sentiments, un masque sonore, d'où partent les plus nobles maxi-
mes. Le rôle de l'hypocrisie est considérable dans la patrie et
dans la famille, où la dissimulation des exemples, jointe à l'ostenta-
tion des préceptes, est un des ressorts du progrès moral. Appeler
cela hypocrisie est peut-être une hyperbole: orateurs, écrivains,
pédagogues, sont dupes de leur parole au moment où ils parlent.
Ce mécanisme de docteurs pris au sérieux par leur auditoire, d'un
public pensant ce que disent les journaux, est curieux à observer.
Ainsi les journaux n'ont pas le mérite peut-être de la discussion,
mais celui d'un exposé de motifs où le cynisme des intérêts ne peut
se donner carrière. Au surplus, quand vous me dites que les débats
de la presse n'ont rien de contradictoire et de fécond ; quand vous
ajoutez que le journal est comme un puissant avocat qui parle seul
à des jurés ineptes, pour en conclure qu'il faut épargner au pays ce
conseiller insidieux, ce principe de tout mal..., il y a lieu de relever
dans ce langage deux légèretés : d'abord un oubli, ensuite une in-
conséquence. L'oubli est celui de ces communications supérieures,
péremptoires, qui sont le droit de réponse et de défense réservé au
gouvernement. Voilà, il faut en convenir, la contradiction restaurée
de main de maître, avec ses mérites et ses effets probables. Quant à
l'inconséquence, voici à quoi l'on fait allusion : il me semble que
nous avons quelque chose comme la liberté d'enseignement, en ces
termes du moins, que le clergé, que les ordres religieux, et tous
les citoyens de toutes les opinions peuvent ouvrir des colléges, à la
condition seulement d'une inspection exercée par l'État. Il va sans
dire que celte inspection est illusoire, en ce qui regarde la matière
et l'esprit de l'enseignement : Si telle maison enseigne les doctrines
de l'Encyclique, l'État n'en saura rien ; maîtres et élèves n'iront pas
s'en vanter aux inspecteurs. J'apprends même que ce droit d'inspec-
LE PROGRÈS DE LA FRANCE 25
tion ne s'exerce pas. Or, entendons-nous bien : je n'affirme pas que
tel soit l'enseignement d'aucune école privée, et même je ne le crois
pas. Je ne critique pas non plus le régime où cet enseignement est
possible à toute rigueur. Rencontrant ici le nom de liberté, un échan-
tillon de liberté, je m'arrête et je me borne à celte question : Si vous
ne craignez pas le jésuite pour l'enfant, pourquoi craindriez-vous
le journal pour l'homme du peuple?
IV
Dès qu'il n'est pas question de laisser la presse absolument libre,
il n'y a pas lieu de la craindre : il n'y a pas même lieu de déplorer
son imperfection, comme l'a fait un publiciste illustre.
J'avoue, dit Tocqueville, que je ne porte point à la liberté de la
presse cet amour complet et instantané qu'on accorde aux choses
souverainement bonnes de leur nature, — Mais est-il donc une chose
au monde digne d'un pareil amour? Il me semble qu'il n'y a rien
d'absolument bon, si ce n'est l'absolu, l'idéal, — dévouement, pa-
triotisme, honneur, science, charité... — c'est-à-dire des abstrac-
tions : non que j'entende par là des chimères, je les tiens au con-
traire pour des lois qui nous obligent impérieusement. Mais les lois,
comme dit Montesquieu, sont les rapports nécessaires des choses.
Que si vous regardez aux choses elles-mêmes, aux réalités élémen-
taires qui composent la nature et la société humaine, il n'en est
aucune d'absolument bonne : pas même le travail qui peut devenir
usure et prêt sur gages : pas même la concurrence qui peut devenir
sophistication des produits : pas même l'instinct paternel qui, chaque
jour, peut livrer l'enfant à quatorze heures de travail manufacturier.
Les forces qui constituent la société sont nécessaires mais faillibles :
d'où il suit qu'elle n'en supprime aucune, et n'en laisse aucune
non plus sans règlement, sans discipline.
Remarquez que le Code pénal réprime des actes, mais ne supprime
aucune espèce d'activité. De ce que la langue humaine est capable
de mensonge, on a tiré cette unique conséquence qu'il convient de
faire certaines lois contre le mensonge. L'esprit n'est pas infaillible
et ne le devient pas à se faire journaliste. Cependant pourquoi l'esprit
et le journal seraient-ils seuls au monde à subir une compression
absolue? puisque l'esprit n'est plus un pouvoir comme il l'était au-
trefois sous une législation électorale qui croyait le reconnaître
26 LE PROGRES DE LA FRANCE.
à certaines conciliions pécuniaires, puisque le pouvoir a passé au
nombre, l'esprit, déchu de son privilége, devrait tout au moins avoir
sa part de droit commun et ne répondre de ce qu'il fait, fût-ce un
journal, que devant la loi.
Le journal, c'est l'homme et sa médiocrité bien connue dans une
fonction réputée nécessaire, et là comme ailleurs il ne doit être ni
indépendant ni asservi. — Non, dites-vous, l'homme-journal n'est pas
seulement médiocre, il est radicalement mauvais ; il n'a pris cette fonc-
tion que pour atteindre un but tout personnel d'ambition ou de cupidité;
il a contre lui une présomption naturelle de rouerie et de malfaisance.
— Laissez-moi vous demander à mon tour si l'homme officiel est
meilleur, s'il n'a pas ses tentations qui le dépravent, si ces pasteurs
des peuples n'ont pas été longtemps le loup qui les dévora, si l'éter-
nel effort de l'humanité n'a pas toujours été de les combattre et de
les réduire? Pour en revenir à notre temps, quand la passion politique
est dans un pays, elle y est partout, du haut en bas, avec les vices de
l'humanité, qui veulent une presse contre le pouvoir et des lois contre
la presse, mais qui ne veulent la mort d'aucun de ces pécheurs.
Ainsi le journal n'est ni plus ni moins qu'une certaine application
à la chose publique de toute notre nature, de nos bonnes et de nos
mauvaises qualités. Toutefois c'est ici que notre nature se relève
et s'améliore, que la vérité a le plus de prises, justement parce qu'il
s'agit de chose publique et non de chose personnelle où l'égoïsme
est absolu. Mais il faut prendre du champ pour expliquer cela.
Quand vous ouvrez l'homme, deux choses y apparaissent tout d'a-
bord, l'égoïsme et le sens moral : comme égoïste, l'homme est prévenu
passionnément en faveur de lui-même, il se préfère à tout, et peut-
être ne faut-il pas moins que cette force de l'instinct pour la conser-
vation de l'individu, pour décider à vivre les Esquimaux et les René,
pour tenir le monde peuplé. Mais avec le sens moral, l'homme re-
connaît une vérité supérieure et impersonnelle qui comprend le droit
de ses semblables. Bien plus, il préfère quelquefois celte vérité à son
intérêt, mais à deux conditions : d'une part, lorsque la vérité est d'une
application distante et d'une obligation générale : d'autre part, lors-
que son intérêt n'est pas actuel et immédiat.
Tout ceci devient clair dès qu'on pense au législateur. Voilà un
homme de chair et d'os, un égoïste apparemment, très-capable néan-
moins de faire des lois contre la banqueroute, contre les maisons
de jeu, contre le divorce, qui le gêneront peut-être un jour, qui
l'atteindront gravement clans ses intérêts : mais en attendant, la
LE PROGRES DE LA FRANCE. 27
vérité de ces lois le frappe, le subjugue et conquiert son assen-
timent.
Demandez à un homme son concours pécuniaire pour fonder une
école dans son village : peut-être le refusera-t-il. Mais proposez-lui
une loi pour fonder des écoles au moyen de l'impôt, il votera cette
loi comme législateur, il en imposera le vote comme électeur, comme
citoyen, comme abonné de journaux, encore qu'il s'oblige ainsi à
payer quelque jour un impôt égal ou supérieur peut-être à la sous-
cription dont il s'est défendu. Néron qui brûlait Rome eût fait-à
coup sûr une loi contre les incendiaires, si quelque Papinien la lui
eût proposée : et nul doute que don Juan, siégeant aux Cortès, n'eût
été un gardien sévère de la morale publique. Telle est, à côté de
notre égoïsme, notre morale : elle consiste (non pas uniquement,
mais surtout) à reconnaître la vérité théorique avec cet effet pratique
de laisser faire ou même de faire des lois pour imposer l'observance
de cette vérité. C'est par là que l'homme est sociable et qu'il est ci-
toyen, c'est-à-dire capable, non-seulement de vouloir et de subir des
gouvernements contre son égoïsme, mais de constituer et d'exercer
ce gouvernement.
Il est aisé de voir maintenant ce que vaut la libre parole en ma-
tière politique. Dès qu'on peut dire toutes choses sur ce grand sujet,
on dit la vérité, entre autres : le goût naturel des hommes pour ce
genre de vérité fait le reste. Ce goût détermine l'opinion publique,
dès qu'elle peut s'éclairer et discuter comme fait le législateur. Si
l'exercice du pouvoir est une exaltation de l'homme, avec une discus-
sion libre, cet effet a lieu partout. L'homme ainsi fait n'est pas un
ange, mais il n'est pas non plus un castor, un Hindou, un Chinois :
il est progressif. Dans celle duplicité de son être , dans cet antago-
nisme apparent dont il est fait, il n'est pas prédestiné au mal, et l'on
ne peut pas dire non plus qu'il soit équilibré pour l'inertie : il porte
en lui un artifice qui donne le change à ses instincts égoïstes, qui le
pousse au bien et lui ferme le retour. Malgré les misères de sa nature
et de sa condition, il rencontre, chemin faisant, telle occasion où la
vérité l'attire : celle occasion est celle du gouvernement, cette vé-
rité est celle qui s'adresse aux choses d'ensemble et d'avenir social.
A ce titre, s'il n'est pas parfait, il est perfectible, imposant à sa pos-
térité, subissant peut-être lui-même quelque jour les lois meilleures
que sa conscience lui a révélées, et que son égoïsme, une faculté
du moment, a laissé passer, menacé qu'il était, mais non blessé sur
l'heure.
28 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
Ainsi l'homme a une faculté pour le progrès, qui est le sens moral.
Mais la carrière qu'il faut à cette faculté, c'est la législation, le gou-
vernement, ou tout au moins la libre discussion de ces choses, ré-
pandue sur tout un pays : il arrive alors que ce pays s'élève morale-
ment par le même procédé qui élève les législateurs et les gouver-
nants. Remarquez bien que le progrès a lieu seulement où l'on
discute, c'est-à-dire en Occident ; et que parmi les sociétés occiden-
tales, le plus rapide appartient aux plus discuteuses dont nous
avons fait partie jusqu'à présent. Et ce progrès n'a pas lieu seule-
ment pour les mécanismes de pouvoir, pour la conduite des gouver-
nements. Ce n'est pas moins qu'un progrès universel, encore qu'il ait
une origine purement politique. Les lois, par le sens implicite de leurs
clauses, et surtout par leurs exposés de motifs, professent une morale
qui descend dans les moeurs, appuyée sur le prestige de cet exemple
et de cette propagande. De telle façon qu'une société s'améliore par
les lois, les lois elles-mêmes s'améliorant par la discussion libre et
publique, où la vérité est proposée à l'homme dans ces termes géné-
raux et lointains qui lui en font sentir la valeur, sans lui en demander
le prix. A celte hauteur, on peut bien dire que la politique a quelque
chose de la religion, élevant les hommes au-dessus du sillon où ils
passent leur vie, les appelant dans la sphère des idées générales et
désintéressées. Elle est, à sa manière, une éducation, un spiritua-
lisme, et l'on ne peut nier que le journal n'en soit la meilleure forme,
peut-être même la seule diffusion possible.
Maintenant est-ce toujours la vérité que l'homme aperçoit, et dont
il est touché dans les choses générales? Je ne l'affirmerai pas :
c'est peut-être seulement son intérêt bien avisé; mais peu importe,
puisqu'il y a une liaison naturelle du juste et de l'utile. La nature a
tellement ménagé les choses à notre usage, qu'elle nous laisse voir
celte alliance dans l'ordre politique, nous attirant au bien de tous
côtés, par l'utile qui en est l'effet, comme par le beau qui en est la
splendeur. Ce mécanisme fait honneur à qui de droit, prodigieux
parce qu'il est simple pour une fin aussi compliquée, que de faire
vivre en paix, les livrant à eux-mêmes (ce qui est le cas du self-govem-
ment), des êtres égoïstes, bornés et misérables. Mais encore faut-il
qu'on s'explique, qu'on discute, pour reconnaître cette harmonie des
intérêts et des consciences, pour monter à celte notion de l'utile où
il se confond avec le juste.
En résumé, veut-on savoir ce que vaut la discussion politique? Il
faut regarder les pays où l'on ne discute pas, et ceux où l'on discute ;
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 29
l'Occident, qui marche comme on sait, tandis qu'en Orient l'humanité
sommeille, pétrifiée et figée sous des lois qui ne changent pas plus
que les lois naturelles, les unes et les autres étant également réputées
divines. Veut-on comprendre ce fait, il faut remonter un peu plus
haut, à l'esprit humain : il faut savoir ce que vaut cet esprit, ou
plutôt comment il acquiert toute sa valeur, et déploie toute sa luci-
dité morale. Il faut enfin regarder la France, son génie par où elle
est sensible à la raison théorique, et son institution actuelle qui a
mis le droit politique partout.
V
Si la parole politique est un besoin quelque part, c'est surtout dans
cette race et dans cette société. Le journal y est un article de civilisa-
tion comme le gaz, la vapeur, l'électricité, la monnaie de papier, la
poudre. C'est chose moderne que cette façon d'écrire et de parler po-
litique ; or, cette chose, dans une société qui en a joui, ne peut pas
plus s'abdiquer que le reste. Dire aux hommes : vous serez citoyens
sans journaux, c'est leur dire : vous voyagerez sans la vapeur, vous
commercerez sans la monnaie de papier, vous correspondrez sans la
télégraphie. Pourquoi donc l'esprit, qui a ses besoins, n'en aurait-il pas
la satisfaction selon le mode et les procédés du jour, tout aussi bien
que les besoins de locomotion, d'éclairage, d'échange? Le journal est
à la vie politique des peuples ce que l'emploi de certaines forces na-
turelles est à leur vie économique, je veux dire un appareil et un déve-
loppement nécessaires. Renvoyer le monde aux communications
fortuites, aux véhicules grossiers, qui jadis portaient la pensée d'un
point à un autre, c'est comme si l'on nous ôtait le chemin de fer, la
monnaie de papier, le télégraphe, avec cette parole consolante : il
vous reste la poste, les écus, les messageries.
Si le journal tel que nous l'avons connu était une chose absolument
mauvaise, c'est la première fois qu'on reconnaîtrait ce caractère à une
des nouveautés les plus admises en toute société contemporaine. Ceci
n'est pas tout à fait un argument, mais une considération que l'on
soumet à l'expérience du lecteur. A-t-il connaissance d'une chose
amenée par le temps, accueillie par les moeurs, établie au coeur même
de nos usages et de notre vie, qui en ait été exclue tout à coup pour
faire place soit au vide, soit à la chose ancienne et similaire? Les socié-
30 LE PROGRÈS DE LA FRANCE.
tés n'adoptent pas d'un jour à l'autre par une pure fantaisie tel usage,
tel procédé, tel aliment de corps ou d'esprit. Il n'y a que les modes
qui s'improvisent. Ce qui est venu pas à pas, ce qui date de Richelieu
comme le journal, et qui a flotté d'abord dans l'insignifiance et la
tolérance, pour prendre une forme arrêtée, une faveur considérable
et les caractères reconnus d'un droit, cette chose, dis-je, en ce der-
nier état, a pour elle une présomption de nécessité acquise, d'à-pro-
pos permanent. Elle a traversé cette épreuve du temps, cette diversité
des fortunes qui ne laisse passer que les choses robustes et viables. Le
jourral actuel a succédé au Mercure de France, comme la vapeur aux
messageries, comme le gaz aux réverbères, comme le billet de ban-
que aux sacs d'écus; toutes choses irrévocables, autant dire invio-
lables, dont les mérites, les inconvénients, les périls mêmes et les
poisons ont un avantage marqué sur l'ébauche ou sur le néant dont
elles ont pris la place. En tout cas, ce sont les formes, les organes en
quelque sorte de la vie moderne. Où en serions-nous si, ayant détruit
le passé qui vivait à sa façon, nous allions congédier le présent et les
nouvelles façons de vivre qui lui sont venues? Une société serait au-
dessous de tout, qui n'aurait pas les biens modernes pour lui tenir lieu
des garanties d'autrefois. Songez donc que ces nouveautés de toute
sorte ont remplacé, ont licencié à jamais les choses anciennes qui
avaient leur mérite, les services anciens dont il n'y a plus de trace ;
de telle façon qu'une de ces choses nouvelles disparaissant, le vide est
complet, la privation totale et quelquefois sans remède. Si quelque
mauvais génie faisait disparaître d'un coup de baguette la vapeur et le
gaz, nous n'aurions à subir que pour un temps l'inertie et l'obscurité;
on verrait bientôt reparaître les postes et les lanternes. Mais, dans un
pays où les ordres et les castes ont disparu à jamais, où l'individu n'a
plus l'appui qu'il y trouvait jadis, où la presse, comme expression des
droits publics et individuels, a remplacé cette ancienne armure... la
presse abolie emporterait avec elle toute faculté, toute force indivi-
duelle. Il n'y a rien là d'imaginaire. Supposez quelque abus de pou-
voir, une violence, une iniquité de fonctionnaires. Où ira le citoyen
lésé? à qui se plaindra-t-il? A ses concitoyens? Mais il n'en peut réunir
que dix-neuf. Aux tribunaux? Mais vous le savez, les tribunaux se ré-
cusent dès qu'il s'agit de fonctionnaire mis en cause, et renvoient le
plaignant au conseil d'État, en vertu de l'art. 75 de la Constitution de
l'an VIII, article immortel d'une de nos défuntes constitutions. Quant
aux ordres et aux castes, ils ont été brisés en 89, et les fragments n'en
valent rien contre l'État omnipolent qui s'est élevé surleurs ruines. Je
LE PROGRÈS DE LA FRANCE. 31
vous prie bien de le remarquer, autrefois, c'était toute autre chose.
Je voudrais pour beaucoup qu'il me fût permis de rappeler ici un
fait, une anecdote, un conte peut-être, qui ne marque pas mal la
différence des temps où nous vivons et de ceux où il y avait des cas-
tes. Cette illustration se trouve dans un livre dont l'auteur, dont le
titre surtout, ne font pas autorité en matière de droit public. Peu
importe : on prend où on les trouve ses moyens de preuve, ses occa-
sions de réfléchir ; le grain mis en lumière par la poule aveugle dont
il est question dans le célèbre apologue de Lessing, n'en est pas
moins du grain. Cela soit dit sans offenser Stendhal, dont voici l'a-
necdote , sans plus de préambule : Nous sommes aux environs de
1780, à l'Opéra, à la première représentation d 'Orphée. Maître Per-
not, procureur au Chàtelet et gluckiste passionné, est aux meilleures
places, parmi les plus brodés, les plus chamarrés. On allait lever le
rideau, l'attente et le silence étaient partout, quand arrive un officier
aux gardes, qui demande une place fort impérieusement, qui n'en
trouve pas, qui s'emporte et se désespère, mais qui se ravise, aper-
cevant maître Pernot et son habit noir. Il va droit à lui : Qui êtes-
vous? que faites-vous là? — Je suis M. Six-franc, mon envie de
voir Orphée vaut bien la vôtre... On rit; mais notre officier, qui a
reconnu son régiment dans les sentinelles du corridor, les appelle,
leur fait signe, et on se met en devoir d'expulser maître Pernot. Le
moyen de résister! il cède à la force, mais sa protestation est
bruyante, véhémente. Il est officier du parlement; on viole en sa
personne les prérogatives et la dignité du parlement; il portera plainte
à Messieurs, il aura raison d'un affront fait à la compagnie tout en-
tière. Cette menace n'était pas vaine, pas plus que le parlement : il
se plaignit, et avec tant de force, avec tant d'adresse, que le parle-
ment prit fait et cause pour son officier et décréta de prise de corps
l'officier aux gardes. Il y avait bien en ce temps-là quelque chose
comme les évocations, les committimus, les abolitions de procédure;
mais ces grandes machines n'étaient pas de tous les jours, ne jouaient
pas pour tout le monde, et l'officier aux gardes, homme de condi-
tion, je suppose, mais qui n'était pas duc d'Aiguillon, eut sur les bras
une fort méchante affaire. Les castes, non moins que les chansons,
tempéraient la monarchie d'autrefois.
Eh bien, aujourd'hui, pareille violence arrivant, pareille justice
n'existerait pas. Savez-vous qui serait juge de la violence? Un conseil
de guerre. Comment, me direz-vous, un conseil de guerre pour pro-
noncer sur des voies de fait commises à l'Opéra ! — Eh ! mon Dieu,