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La Magistrature en chemise, fragments inédits des Souvenirs d'un bouquiniste, par Louis Boullieux

De
124 pages
chez les marchands de nouveautés (Paris et Lyon). 1871. In-12, 120 p..
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LA
MAGISTRATURE
EN CHEMISE
Roanne. — Imprimerie et Typographie E. FERLAY,
Cours de la République.
LA
MAGISTRATURE
EN CHEMISE
FRAGMENTS INÉDITS
DES SOUVENIRS D'UN BOUQUINISTE
PAR
Louis BOULLIEUX
PARIS ET LYON
Chez les marchands de nouveautés.
1871.
ERRATA.
Page 38, ligne 19, au lieu de: ne furent par: lisez
ne furent pas.
Page 83, ligne 28, au lieu de : Siwa : lisez Sittah.
Page 85, ligne 4, au lieu de : et la règle : lisez ou
la règle.
Page 119, ligne 26, au lieu de : intelliginte : lisez,
intelligente.
Page 76, ligne 18, au lieu de : M. Lançon : lisez M. Pine-
Desgranges.
INTRODUCTION
Nous nous proposions de publier, dès
que le bruit des armes aurait cessé , et
que la liberté d'écrire, avec faculté de prou-
ver ce qu'avance l'écrivain , nous aurait
été rendue , un ou deux volumes intitu-
lés : Souvenirs d'un bouquiniste. Les cir-
constances nous forcent d'en retarder la
publication.
Mêlé par état à toutes les classes de
la société, fréquentant toutes les organi-
sations politiques, administratives, judi-
ciaires et militaires, nous avons pu obser-
ver leurs pussions et leurs qualités, leur
utilité et leurs défauts ; nous nous permet-
trons donc de les signaler, restant toujours
fidèle aux vers que nous avons placé comme
devise, sur le frontispice de notre oeuvre :
1
— 2 —
« Que ces tyrans divers dont la vertu se joue,
Selon l'heure ou les lieux, s'appellent Peuple, Roi,
Déshonorent la pourpre ou salissent la boue,
La honte qui les flatte est la môme pour moi. »
Aujourd'hui, que toute la Presse réac-
tionnaire, la même qui salua avec des
spasmes d'enthousiasme le coup d'Etat
du 2 décembre, blâme avec passion la
mesure réparatrice (autant qu'un crime
puisse se réparer) qui prive de leurs
siéges des magistrats assez oublieux de
leurs devoirs pour avoir, à cette néfaste
époque, rempli des fonctions de police,
en désignant aux colères du pouvoir ceux
qu'il devait proscrire ; nous nous permet-
trons d'en dire deux mots.
Et comme le ministère de M. Thiers
nous paraît vouloir recommencer ce travail
de Sysiphe qu'on appelle la réaction en
faisant annuler ce décret par l'assemblée
nationale sous le prétexte spécieux et assez
singulièrement rédigé des « à raison de la
situation de la justice dans plusieurs dé-
partements, » nous allons démontrer que
de toutes laçons cette sollicitude et cette
mesure ne sont aucunement justifiées.
Car, il ne faut pas l'oublier, les com-
missions mixtes remplissaient des fonctions
— 3 —
de police ; elles renseignaient le gouverne-
ment sur les opérations et les actes de
ceux qu'il considérait comme ses enne-
mis. Les magistrats qui en firent partie,
en conviennent eux-mêmes.
Et dans les explications embarrassées,
qu'ils ont publiées pour justifier leur
coopération à cette oeuvre inique, ils font
valoir la singulière prétention de n'avoir
accompli cette mission qu'après que le
coup d'état eut été sanctionné par le
vote presque unanime de la France.
Très-bien, ô magistrats !! ! Mais les enne-
mis que vous désigniez n'étaient pas des
ennemis déclarés depuis le plébiscite,
mais les ennemis, les adversaires d'avant
le plébiscite, et les ennemis d'avant le
plébiscite étaient les défenseurs de la loi.
Et il faut bien le dire, les commissions
mixtes ont agi en cette occurrence absolu-
ment comme si elles avaient voué à l'exil,
à la déportation, à la mort les citoyens
qui se seraient opposés aux exploits de
MM. les voleurs et de MM. les assassins ;
car enfin, ce sont les lois qui font le vol
et le punissent. Sparte, que vous nous
donnez souvent en exemple l'honorait.
_ 4 —
On ne saurait trop le répéter, tous ceux
qui avaient pris les armes contre le coup
d'état du 2 décembre s'étaient levés pour
défendre la loi, la loi par laquelle vous
étiez, la loi qui vous avait institués;
c'est là la chose qu'on ne doit pas oublier ;
tous ceux que les commissions mixtes, tous
ceux que des magistrats ont désignés aux
vengeances du pouvoir étaient des inno-
cents, aussi innocents que ceux qui se sont
levés pour repousser les Prussiens.
Il a fallu l'oblitération de tout sens
moral, pour que cette mesure ait trouvé,
je ne dirai pas des apologistes, ceux-là
sont des misérables dont le mépris public
a fait justice, mais des indifférents !!!.
Comment, on se lève pour défendre une
loi, un pacte voté par une assemblée nom-
mée ad hoc par le suffrage universel appli-
qué pour la première fois !
Et un pouvoir parjure, le seul qui eût
juré le pacte, le seul qui pût être parjure,
rompt ce pacte , et la France entière ne
proteste pas !
C'est à confondre ; aussi bien des per-
sonnes, et je suis du nombre, ne voient-
elles dans les calamités qui nous accablent
— 5 — '
que la punition de l'approbation donnée
au parjure.
Qu'on lise le Décalogue, et l'on verra
de quels châtiments Jehovah menace le
parjure, non dans l'autre monde, mais
dans celui-ci.
Que les abrutis qui prétendent qu'on
ne doit pas parler de Dieu à l'enfance le
lisent aussi ; s'ils ont des yeux, ils verront
que toute morale vient de là, et que hors
de là, il n'y en a pas.
Et parce que une mesure réparatrice,
révolutionnaire, illégale, si vous voulez,
mais nécessaire et salutaire , déclare in-
dignes de faire partie de la magistrature
française ceux qui furent assez oublieux
de sa dignité pour prêter complaisamment
leur assistance à un pouvoir parjure ;
tout ce qui se tut alors, tout ce qui
approuva par ses clameurs ou son silence
cette proscription universelle des défen-
seurs de la loi, vient crier à l'arbitraire,
à la violation de l'indépendance de la
magistrature ! ! !
Mais est-elle bien indépendante? mé-
rite-t-elle l'intérêt qui vous fait crier si
haut???
— 6 —
Nous ne le pensons pas ! Nous pen-
sons, et nous croyons pouvoir irréfu-
tablement vous établir, par ce fragment
détaché de nos Souvenirs, qu'elle sert
plus souvent ses haines, ses rancunes
et ses caprices, qu'elle ne sert la loi,
ou la société.
Ainsi nous croyons que les magis-
trats qui ont fait partie des commis-
sions mixtes ont plus souvent frappé
leurs ennemis, ou les ennemis de leurs
amis, que ceux du pouvoir; nous pen-
sons que leurs décisions ont plus été
dictées par un esprit de vengeance que
par un esprit de conservation, par la
rancune que par la justice.
A l'appui de notre affirmation , nous,
joignons ici onze pièces authentiques, de
proscrits frappés par les commissions
mixtes, qui tous discutent, nient les
faits au nom desquels on les a frappés,
et parmi ces pièces, beaucoup sont appos-
tillées par les amis , les fonctionnaires
du pouvoir, même par les encourageurs
du coup d'état , et ces pièces ne sont
pas parvenues à leurs adresses, puisque
nous les avons entre les mains.
LA
MAGISTRATURE
EN CHEMISE
N° 1.
Venissieux, 26 mars 1852.
A Monseigneur le Prince Louis-Napoléon, pré-
sident de la République française.
MONSEIGNEUR,
Les soussignés, maire et membres du con-
seil municipal de Vénissieux , ont l'honneur
de vous exposer qu'ils appellent de tous
leurs voeux votre indulgence pour que le
sieur Louis Ravinet, de Venissieux, puisse con-
tinuer à résider au sein de sa famille. Ce
jeune homme, marié il y a huit mois, n'a ja-
mais fait partie d'aucune société anarchique
qu'on poursuit en ce moment, mais s'est tou-
jours montré honnête , laborieux et ennemi
de tout désordre. Que si son opinion a pu
— 8 —
n'être pas tout-à-fait celle du gouvernement,,
il était dans la bonne foi et ne voulait que le
bien de la société ; que dans la supposition
qu'il ait été un moment dans l'erreur, son il-
lusion a été promtement (sic) dissipée, qu'enfin
on ne peut lui reprocher aucun fait matériel
de nature à le compromettre, tel que prise
d'armes, cris séditieux, propagande anar-
chique.
Les soussignés prient donc avec instance
Monseigneur d'user en sa faveur du plus,
beau pouvoir qu'il possède, celui de faire grâce,
pour rendre à sa famille, à son épouse et à
sa mère, ce jeune homme qui ne présente
aucun danger pour la société et qui ne ces-
sera de vous bénir.
Dans l'espérance, etc. Signatures, légalisa-
tion et cachet de la mairie.
N° 2.
Au même.
MONSEIGNEUR,
Arrêté le 16 décembre dernier, sans qu'au-
cun acte de ma part ait pu motiver mon ar-
restation, je suis depuis cette époque détenu
à la prison de Saint-Joseph.
Je m'attendais chaque jour que l'Adminis-
tration, mieux instruite sur mon compte, me
rendrait à la liberté; mais, contre mes espé-
rances, j'apprends officieusement que la com-
_ 9 —
mission mixte du département du Rhône m'a
désigné pour être envoyé en Afrique (caté-
gorie en moins). J'ignore quels sont les motifs
qui ont pu faire prendre cette décision à mon
égard , car je n'ai été ni vu ni entendu par
cette commission ; ce qui m'a mis dans l'impos-
sibilité de connaître et de détruire les accusa-
tions qui peuvent être portées contre moi.
J'affirme, sur l'honneur, que je n'ai jamais
fait partie d'aucunes sociétés secrètes, ni ap-
partenu à aucune secte socialiste ; mon ca-
ractère réprouve et condamne les unes et les
autres. Le peu de part que j'ai prise à la poli-
tique date de 1848 ; depuis cette époque je ne
m'en suis plus occupé et je n'ai jamais rien
fait contre le gouvernement de Votre Altesse.
Si les décisions dé la commission étaient exé-
cutées, elles auraient pour moi les conséquen-
ces les plus désastreuses ; elles amèneraient
non-seulement ma ruine, mais encore celle de
plusieurs personnes. Elles conduiraient ma
femme et mes enfants dans la plus affreuse mi-
sère, et pour comble d'infortune, je trouverais
une mort inévitable en Afrique, ce pays étant
tout-à-fait contraire à ma santé, car j'ai été
obligé de le quitter pour cause de maladie
continuelle , dont les suites se font encore
sentir, et de quitter par le fait la carrière mi-
litaire qui me promettait un brillant avenir,
etc., etc. Daignez, Monseigneur, agréer, etc.
M. SEZANNE, imprimeur à Lyon, 26 mars 1852.
— 10 —
— Le soussigné recommande le pétitionnaire à
la bienveillance de Mgr. le Prince Président;
il est digne d'intérêt. Signé RICARD, adjoint au
maire de Lyon. Je joins ma recommandation
à celle de M. Ricard. Signé LAFOREST, ancien
maire de Lyon.
N° 3.
Au même.
MONSEIGNEUR,
M. Godoy, propriétaire habitant à la Guil-
lotière-les-Lyon, vous supplie bien humble-
ment de lui faire grâce de la peine de la.
transportation prononcée contre lui par la com-
mission mixte, sans qu'il ait jamais pu savoir
pourquoi, ni avoir été mis à même par con-
séquent de prouver son innocence de l'accu-
sation portée contre lui.
Le suppliant défie qu'aucun fait puisse lui.
être imputé ; et quant à son opinion politique,
quelle peut donc être l'importance de celle
d'un homme complètement illettré et réduit à
l'humble position de porteur des morts de sa
paroisse !
Voilà l'homme qu'on élève à la hauteur d'un
condamné politique, d'un banni !
Agé de 56 ans , affecté d'un tremblement
nerveux, fruit des fatigues de la guerre, le
vieux soldat n'avait pour subvenir à son exis—
— 11 —
tence et à celle de sa femme, que cette place
de porteur des morts qui lui rendait 500 fr.,une
maison et un petit champ, abri de sa vieillesse :
sa condamnation lui enlève tout.
Et non-seulement il ne supportera pas le
climat africain ; mais le supportât-il, il lui
sera impossible, dans son état d'infirmité, de
subvenir à ses besoins par le travail, lui qui
n'a jamais manié la bêche et ne sait ce que
c'est qu'une charrue.
Faut-il enfin pour appeler sur lui la misé-
ricorde du Prince Président de la République,
présenter le suppliant comme l'un des débris
d'une grande infortune? il dirait qu'il appar-
tient par le sang à cet Emmanuel Godoy, de-
venu ministre d'Espagne et Prince de la Paix,
devant lequel tant d'illustres personnages se
sont inclinés, et mort récemment dans une
obscurité profonde, éclatant exemple des vicis-
situdes des choses d'ici-bas. .
Daignez, Monseigneur, laisser tomber sur lui
un regard de compassion ; remettez-lui une peine
imméritée, ou tout au moins veuillez la com-
muer en un internement. Et est signé GODOY,
prisonnier au fort de la Vitriolerie. Apostillé
par neuf personnes, parmi lesquels Bourgeois,
notaire, conseiller municipal ; Taccussiaux, con-
seiller municipal, Laforest, ancien maire de
Lyon.
— 12 —
N° 4.
Au même.
MONSEIGNEUR,
Depuis le 2 décembre dernier , je gémis
comme détenu politique dans le fort de la
Vitriolerie , à Lyon ; victime des mesures vi-
goureuses provoquées par des événements que
je n'ai jamais contribué à faire naître, je fus
arrêté dans un établissement public où j'étais
allé pour affaires et emprisonné avec ceux que
la police cherchait, qu'elle avait sans doute
mission d'arrêter.
Pourtant, Monseigneur, je puis assurer que
je ne me suis jamais occupé de politique ni fait
partie d'aucune société; simple ouvrier, mon
travail a toujours été mon seul élément d'action
et le seul mobile de toutes mes pensées. En
pouvait-il être autrement, puisque, bon époux,
et bon père, j'ai toujours été fermement con-
vaincu que l'ordre et la paix pouvaient seuls
constituer la situation normale de l'ouvrier et
assurer son bien-être par le travail.
Cependant, Monseigneur, si, sans le vouloir,
soit par inadvertance ou par erreur, j'ai pu me
rendre coupable de quelques légères fautes, ce
dont je ne me souviens pas, veuillez, je vous
prie, en chercher une excuse favorable dans mon
étourderie ou ma profonde ignorance, etc., etc.
Lyon, 26 mars 1852. Signé Bousset ou Rousset
Jacques, rue Coste, 109, Croix-Rousse.
— 13 —
N° 5.
Au même.
MONSEIGNEUR,
L'institution d'une commission chargée de
statuer sur les demandes en grâce ou les ré-
clamations des familles, au sujet des résolu-
tions prises par les commissions mixtes des
départements sur les personnes condamnées
à la transportation dans des colonies péni-
tentielles (sic), que l'on doit à votre scrupu-
leuse justice, permet à un père de vous adres-
ser une dernière prière dans l'intérêt de son
fils.
Par suite d'une décision de la commission
mixte des Basses-Alpes, le sieur Jacques De-
noize, fils de. l'exposant, notaire aux Mées, a
été condamné à la transportation en Algérie,
et va sous peu de jours être embarqué pour le
lieu de sa destination.
Si, à vos yeux, une détention de deux mois,
un avenir brisé, ne paraissent pas une expia-
tion suffisante pour les fautes qui peuvent lui
être imputées, un repentir sincère, une ferme,
résolution de laisser aux agitateurs, aux en-
nemis de l'ordre social le triste souci de la
politique , trouveront grâce auprès d'un prince
dont la loyauté et la franchise ont entraîné la
France tout entière.
L'exposant et sa femme, âgés de près de
soixante-et-dix ans, se voient, à la fin de leur
— 14 —
carrière, privés des soins que leur prodiguait
un fils amoureux de ses devoirs de famille, etc.,
etc. Gaubert (Basses-Alpes), 17 mars 1852;
signé DENOIZE. Apostillé par le maire Sicard,.
timbre, et en ces termes par M.Aubertier, an-
cien représentant du peuple : « M. Denoize
père mérite le plus vif intérêt ; déjà avancé en
âge, sa femme toujours malade, alitée depuis,
l'arrestation de son fils , le seul qu'il leur
reste, pour lequel ils ont fait de grands sacri-
fices avec l'espoir d'être aidés sur leurs vieux
jours, ils ont espoir, Prince, en votre clé-
mence pour que leur fils leur soit rendu, et
soit par reconnaissance, à l'avenir, tout dévoue
à votre gouvernement. Signé AUBERTIER, ancien
représentant, le 26 mars 1852.
N°6.
A Monsieur Quentin Bauchard,
Conseiller d'Etat , délégué pour la révision
souveraine des décisions des commissions
mixtes de Lyon et du Midi.
Clément Vincent, chef d'atelier pour la fa-
brique d'étoffes de soie, demeurant à Lyon,
place des Minimes, détenu à l'infirmerie de la
Charité, a l'honneur de vous exposer :
Qu'il est père de deux enfants en bas âge,
dont il est l'unique soutien. Il a été arrêté
par mesure préventive, au mois de décembre
dernier , et aucune charge ne pèse sur lui,
aucune ne saurait l'atteindre, car il n'a jamais
— 15 —
quitté Lyon ; il n'appartient à aucune société
secrète , et il n'a fait partie d'aucun mouve-
ment insurrectionnel.
La haute mission dont la confiance du Pré-
sident de la République vous a investi, vous,
rend l'arbitre de son sort.
L'exposant vient donc solliciter de compa-
raître devant vous, pour répondre à toute ac-
cusation qui serait formulée contre lui , et,
qui ne saurait être que le produit de la ca-
lomnie.
Il le réclame, etc., signé : VINCENT.
N° 7.
Au même.
MONSEIGNEUR,
A l'exception des discours que j'ai pro-
noncés en 1848, on ne peut trouver dans ma
vie entière rien de politique , rien d'indé-
pendant , rien de repréhensible ; jamais je
n'ai fait partie d'aucune société secrète. Je
n'ai jamais cru aux utopies du socialisme,
mais j'ai cru un moment à celle de la Répu-
blique ; l'expérience de 1848 a suffi pour me
desillusionner complètement, et avant la fin de
cette année-là j'avais cessé d'y croire et d'en
parler ; je n'avais plus aucun rapport avec les
républicains , cela est de notoriété publique.
Cette conduite, et mes sentiments pour Mgr.
le Prince Louis-Napoléon m'encouragent à sol-
liciter ma grâce.
— 16 —
Daignez, Monsieur le Conseiller, je vous en
supplie, me sauver du malheur qui me menace,
etc., etc., etc. Signé BORNE, docteur médecin.
N° 8.
Au Préfet du Rhône.
MONSIEUR,
Je prends la liberté de vous écrire en toute
hâte, pour vous exprimer tout le regret que
j'éprouve de n'avoir pas été appelé devant la
commission de grâce ; mon bonheur aurait
été d'exprimer tout le regret que j'ai d'avoir
parlé en 1848, etc., etc. Lyon, 29 mars 1852..
Signé : docteur BORNE, détenu à St-Joseph.
N° 9.
A M. Quentin Bauchard.
MONSIEUR LE CONSEILLER,
J'ai eu l'honneur d'adresser au Prince Pré-
sident un acte de soumission qui a été remis,
entre les mains du secrétaire des commande-
ments du Prince.
Cet acte, par lequel je déclare franchement
et loyalement adhérer au gouvernement fondé
le .2 décembre dernier et lui prêter au besoin
mon appui, je l'ai fait, non pas pour échapper
seulement à une condamnation imminente,
mais encore pour exprimer une conviction
personnelle antérieure à mon arrestation.
Je renouvelle entre vos mains cette décla-
— 17 —
ration explicite et vous prie d'en prendre note
pour l'avenir.
J'ai accepté, avec reconnaissance envers le
Prince Président, la décision nouvelle qui com-
mue la peine de la transportation prononcée
administrativement contre moi en celle de l'in-
ternement dans une ville de France.
Je vous ferai cependant observer, Monsieur
le Conseiller, que je suis sans fortune, le seul
et unique soutien de ma famille, et que mon
éloignement de Lyon la frapperait sans retour
d'un malheur irréparable.
Je vous prie donc de vouloir bien intercéder
pour moi, et demander que, par une faveur
spéciale, mon internement soit fixé à Lyon,
ma ville natale, que je n'ai jamais quittée. A
mon âge (52 ans) il me serait impossible de
me créer ailleurs de nouveaux moyens d'exis-
tence.
A l'appui de ma demande, je joins ici une
note explicative sur les chefs d'accusation
énoncés contre moi. Je vous prie d'en prendre
connaissance et de croire à leur exacte sincé-
rité. Je suis, etc., signé COUMMER, détenu à St-
Joseph. Lyon, 31 mars 1852.
N° 10.
Admis devant la commission mixte du
Rhône, à laquelle assistait comme délégué
un membre du Conseil d'état, j'ai pu connaître
quelles étaient les charges qui pèsent contre
— 18 —
moi, et qui ont motivé la mesure adminis-
trative dont j'ai été frappé ; j'ai également été
invité à répondre à ces accusations ; mais la
brièveté de cette audience, comme l'étonnement
dans le quel m'a jeté une pareille accusation
ne m'a pas permis d'y répondre autrement que
par une vive dénégation.
Je suis accusé : 1° d'être président de la So-
lidarité républicaine ; 2° d'être l'un des chefs
les plus influents de la jeune Montagne ; 3°
d'être également l'un des chefs de la société
des Invisibles ; 4° d'avoir fait partie d'un comité
électoral démocratique ; 5° d'avoir pris part à.
l'insurrection de juin 1849 et de ne devoir mon
acquittement qu'à L'ABSENCE DE PREUVES SUF-
FISANTES ; 6° d'avoir été trouvé nanti, à l'épo-
que de la perquisition faite chez moi, le 4 dé-
cembre 1851 , d'écrits démocratiques , d'une
liste de condamnés politiques, et de deux glai-
ves maçonniques.
Il n'est guère possible de répondre à tant,
de charges dans l'espace de cinq minutes ;
aussi je demande à pouvoir m'expliquer ca-
tégoriquement sur chacune d'elles.
1° Je suis, dit-on président de la Solidarité
républicaine. A cela je réponds pertinemment :
la société dite la Solidarité républicaine n'a
jamais existé à Lyon, que je sache ; voici sur
quoi je me fonde :
A la fin de 1848, ou au commencement de
1849, un nommé Tournier ou Courmier, vint
— 19 —
à Lyon ; il se présenta à diverses personnes, à.
M. Dussurget, ainsi qu'à moi, comme envoyé
par M. Delescluse, afin de fonder et d'organi-
ser dans le département la Solidarité Républi-
caine. La tenue douteuse de cet homme , l'ab-
sence de toute espèce de papiers le firent con-
sidérer par ceux qu'il visita comme un escroc ou
un agent secret. Il en fut causé dans une réu-
nion de quelques membres du comité électoral
des progressistes, et comme on doit le penser,
aucune suite ne fut donnée à cette affaire. Je
n'en aurais plus entendu parler, si un mois
après je n'eusse reçu avec une lettre d'envoi
de M. Pillette qui m'est complètement inconnu,
un paquet d'imprimés qui ne fut pas distribué.
Voilà la vérité de ce qui s'est passé à ce sujet,
et le commissaire central de police d'alors est
parfaitement édifié sur cela.
2° Je suis accusé d'être l'un des chefs les
plus influents de la société de la jeune Monta-
gne. J'ignore s'il existe , ou s'il a existé à
Lyon une société de la jeune Montagne, mais,
j'affirme que je n'en ai jamais fait partie, et que
j'eussse refusé d'en faire partie si l'on me l'eût
proposé, parce que j'ai une aversion bien con-
nue et bien prononcée contre les sociétés se-
crètes, et je mets au défi le plus formel qui
que ce soit, de pouvoir avancer à ce sujet le
moindre commencement de preuves.
3° Je suis accusé d'être l'un des chefs de la.
société des Invisibles. Il y a quatre mois, j'au-
— 20 —
rais pu répondre à cette accusation comme je
viens de répondre à la précédente ; aujour-
d'hui, que j'ai entendu, entre les murs de ma
prison, bien des confessions et des aveux, j'ose
affirmer qu'il n'a jamais existé de société des
Invisibles : ce mot invisible, appliqué d'abord
aux hommes qui font de la politique sans se
montrer, a été employé ensuite dans les so-
ciétés secrètes pour désigner ceux qui n'en
faisaient pas partie ; accepté par quelques igno-
rants pour une réalité matérielle, et quand
enfin en 1850, quelques agitateurs, qui vou-
laient se donner de l'importantce, sans rencon-
trer de symphatie nulle part, ont voulu se
poser comme des chefs de parti révolutionnaire,
ils n'ont pas craint d'employer un mot dont
ils connaissent le néant, pour faire croire à
une influence absente.
Cela est si vrai, qu'en 1850, un délégué du
Midi, trompé par cette manoeuvre, vint à Lyon,
pour se mettre en rapport avec les invisibles,
et se retira tout décontenancé en apprenant
qu'il n'en existait pas.
Voilà ce que la police aurait dû savoir si
elle faisait un service sérieux, et ce que j'ai
pu apprendre, en prison, à ce sujet.
4° Je suis accusé d'avoir fait partie, d'un
comité démocratique.
Ce fait, je ne le nie pas ; oui, j'ai fait par-
tie d'un comité progressiste institué pour contre-
balancer et détruire au besoin l'influence
— 21 —
du comité central socialiste , dirigé par des
hommes dont on redoutait les tendances et
l'action influente sur des masses d'ouvriers
sans instruction ; je n'ai pas appris, au reste,
qu'aucun des membres de ce comité ait été sé-
rieusement inquiété, et en acceptant de faire
partie d'un comité qualifié de bourgeois, je ne
pensais pas commettre un acte dont j'aurais
un jour à rendre compte.
5° Je suis accusé d'avoir pris part à l'insur-
rection de juin 1849.
Je pourrais invoquer le bénéfice du juge-
ment du conseil de guerre, qui me déclare
innocent, pour ne pas répondre à une accusa-
tion qui met en suspicion une chose jugée ; mais
j'ai besoin que l'on sache bien que je n'ai pas
pris part à cette insurrection.
A l'époque du 14 juin 1849, il régnait à
Lyon une vive inquiétude : on craignait un
mouvement insurrectionnel à Paris. Le 14 juin
au matin, à 5 heures , un nommé Combres,
conseiller municipal de la Guillotière , vint
m'annoncer que des nouvelles importantes
étaient arrivées pendant la nuit, et que j'étais
invité à me rendre, à 6 heures, au café Ar-
mand, où devaient se trouver les membres, du
bureau du comité, pour prendre connaissance
de ces nouvelles : je m'y rendis : là, je trou-
vai, au lieu des membres de notre comité, des
figures sinistres ; je compris que j'étais tombé
dans un piége, et je m'empressai, après un
— 22 —
quart d'heure d'examen, de sortir par une
porte de derrière. J'ai justifié par des témoins
de l'emploi de mon temps, depuis 6 h. 1/2 jus-
qu'au lendemain, et je fus acquitté. Plus tard
j'ai appris que Combres était mort à Genève,
convaincu de relations suivies et officielles
avec l'agent secret Schenell, auteur d'une bro-
chure sur les événements de cette époque.
Voilà ce que j'ai à dire pour répondre à
cette accusation.
6° Je suis accusé d'avoir été nanti d'écrits
démocratiques, d'une liste de condamnés pour
complots politiques et de deux glaives maçon-
niques.
Je regrette que le procès-verbal de perqui-
sition fait par M. le commissaire de police
Rascalon n'ait pas été mis sous les yeux de la
commission ; elle aurait vu que ce procès-
verbal, empreint d'un caractère de zèle évi-
dent, n'allait cependant pas si loin.
J'ai donné toutes les explications nécessai-
res à M. Baudrier, juge d'instruction, délégué
pour mon interrogatoire, je les renouvelle ici.
Les pièces saisies chez moi, sont 1° une
lettre de l'avocat Sain, ex-représentant, avec
lequel je correspondais pour obtenir de lui,
qu'il veuille bien se charger de la défense
d'un ami traduit devant le conseil de guerre ;
2° la liste des condamnations et acquittements
prononcés dans cette affaire ; cette liste est
écrite au crayon par l'un des avocats défen-
— 23 —
seurs qui me l'avait fait parvenir pour m'an-
noncer l'acquittement de mon ami compromis
dans le complot, pour avoir cédé un apparte-
ment vacant au condamné Gent ; 3° deux
glaives maçonniques et inoffensifs, dont l'un
m'appartient et l'autre est la propriété d'un
vieux franc-maçon nommé Cravotte et laissé
chez moi depuis quatre ans, au sortir d'une
cérémonie de l'ordre.
Voilà à quoi se réduisent les charges qui ont
motivé ma condamnation.
On m'a fait l'honneur de me prêter une
certaine capacité pour justifier la qualification
qu'on me prête d'homme dangereux ; je dé-
clare que tous ceux qui ont pu avancer cette
accusation ne me connaissent pas et ne peu-
vent motiver leur opinion sur aucun fait ; je
déclare en outre que toutes les personnes qui
me connaissent, à quelque opinion qu'elles ap-
partiennent, peuvent rendre justice à mon ho-
norabilité et à la modération de mes opi-
nions.
Il reste un seul fait à éclaircir, c'est celui-
ci : Comment se fait-il qu'avec une si grande
innocence, j'ai néanmoins, dans le dossier des
rapports faits contre moi tant de si graves
accusations, lorsque surtout je ne me connais
aucun ennemi personnel ?
Je répondrai que personne ne peut connaître
ses ennemis ; mais si je ne puis ni ne dois,
dans l'intérêt d'une légitime défense cepen-
— 24 —
dant, citer un nom propre pour ma jus tifica-
tion, il serait facile de faire une enquête à ce
sujet et le mystère de mon accusation pren-
drait bientôt un corps palpable aux yeux de
l'autorité, et ce corps on le verrait étendre ses
bras puissants jusque dans les cartons admi-
nistratifs, à l'insu de la commission qui a pro-
noncé ma condamnation ; je pourrais désigner
cent personnes honorables pour une pareille
mission de confiance ; mais ces personnes me
connaissent et pourraient être taxées de par-
tialité : je n'en désignerai qu'une seule, parla
raison qu'elle ne me connaît pas , c'est M.
Cabias, maire de la Croix-Rousse, etc., etc.
Signé, COUMMER, Lyon, 30 mars 1852.
C'est pour de pareils crimes que des ma-
gistrats du parquet (c'est un d'eux qui l'écrit
aujourd'hui, 18 février 1871 dans le Salut public)
proposèrent et conseillèrent au gouvernement
de condamner l'exposant ci-dessus à la trans-
portation , à la transportation ! ! ! peine qui,
dans certains cas, a remplacé la peine de mort !
et cette peine prononcée, sur l'indication des
magistrats, a été commuée en celle de l'inter-
nement après un interrogatoire de cinq minu-
tes ; mais il fallait des protections, d'immenses
protections, pour que les magistrats consentis-
sent à cette comparution personnelle ; et ils
cherchent des excuses, ils parlent du droit de
la loi. Mais où donc nos codes, nos lois di-
sent-ils qu'on proposera , qu'on requerra,
— 25 —
qu'on conseillera de condamner le prévenu
sans l'entendre, quand à cor et à cris il réclame
cette garantie ?
Et sur quel témoignage ces magistrats,
requièrent-ils, convient-ils, excitent-ils? sur des
rapports de police, honteusement, subreptice-
ment déposés dans des dossiers que les préve-
nus n'ont pu connaître ni discuter !
On ne trouve d'exemple de pareilles procé-
dures que dans les agissements du St-Office,
dans ceux du conseil des Dix, à Venise, et dans
la procédure criminelle de la Consulte ro-
maine.
Ailleurs, et dans l'antiquité, comme dans
les temps modernes, même en Russie, on a
toujours donné au prévenu connaissance des
témoignages qui l'accusaient.
N° 11.
A M. Quentin Bauchard, conseiller d'état.
MONSIEUR,
J'ai eu l'honneur de comparaître devant vous
lundi dernier, et vous ne m'avez pas rendu à la
liberté parce que j'ai subi deux jugements.
D'abord, Monsieur le Conseiller d'état, je
cherche tous les jours par ma bonne conduite
à faire oublier deux fautes dont l'une a été
commise étant enfant et l'autre sans savoir que
je me compromettais.
Les deux peines réunies ne vont pas à trois
mois de prison.
2
— 26 —
Quant à la politique, je ne m'en suis ja-
mais occupé, n'y ayant jamais rien connu.
Vous ne voudriez pas, Monsieur le Conseiller
d'état, me fermer l'honnête voie dans laquelle
je suis entré depuis quelques années, et que
je vous promets de ne jamais quitter , en
m'envoyant subir une longue peine que je n'ai
pas méritée.
C'est pourquoi je vous supplie de me com-
prendre dans la catégorie des détenus que le
Prince Président a honorés de sa clémence
et me faire, appeler auprès de vous à votre
prochaine séance à la Charité.
Agréez, etc. Signé Louis ROBAS, détenu poli-
que à la Charité. Lyon, 1er avril 1852.
Cinquante mille, d'uns disent soixante mille
individus, aussi coupables , aussi criminels
que ceux dont nous possédons les réclama-
tions, ont été, sur l'invitation, sur la désigna-
tion de la magistrature française , debout ou
assise (nous n'avons pas le temps de chercher
quelle était sa posture), internés loin de leurs
familles et de leurs intérêts, déportés, on dit
transportés en Afrique et à la Guyane ! ! !
Et ceux , sur la désignation de qui ils ont
subi ces peines, trouvent qu'ils ont bien fait !
bien fait aussi sans doute d'empêcher leurs
réclamations de parvenir !
Car, qui donc avait intérêt à ce que ces
pièces ne parvinssent pas? sinon ceux qui
avaient frappé , qui avaient fait frapper des
— 27 —
innocents ?... Et quels pouvaient-iJs être ?
sinon les magistrats dont vous plaignez le
triste sort !!!...
Il y a longtemps que les victimes ne crient
plus ! l'exil, la misère, Lambessa et Cayenne
ont éteint leurs voix; on ne les entend plus :
c'est aujourd'hui les lamentations de leurs
bourreaux. On les a privés de leurs appointe-
ments!!! eux qui siégeaient, grâce à Dupin,
sur d'éternels fauteuils.
Et les fils, et les petits-fils, et les veuves
des proscrits de 1852, et ceux que l'exil et la
mort n'ont pas dévorés, n'auront pas un mot
de protestation contre les clabauderies des
souteneurs de tous les abus, de toutes les pré-
varications.
Il faudra qu'un de ceux que les proscrits
ont appelés réactionnaires , vienne indigné,
protester en leur nom contre cet oubli de toute
pudeur.
Il n'a pas attendu ce jour pour protester
contre l'iniquité; au mois de mai 1852, il flé-
trissait en ces termes les auteurs et les acteurs
de la tyrannie.
CARMEN SECULARE
I.
Treize lustres à peine ont fui dans le passé,
Depuis que Mirabeau sur les rostres placé.
De sa puissante voix lançant des anathèmes,
Sur d'immondes abus, nous réveilla nous-mêmes,
— 28 —
Et nous convia tous à rompre enfin ces fers,
Notre opprobre éternel ; à ses cris l'univers
Agité par l'effort du Titan populaire,
S'ébranla sur sa base, et l'affront séculaire
Courbant l'humanité sous ce joug odieux,
Se brisa devant lui dans ce jour glorieux.
II.
Moins de septante hivers ont blanchi cette page
Où de la liberté l'immortel héritage
Fut promis aux nations, qui ployaient le genou
Sous le pouvoir d'un seul qui disposait de tout,
Et déjà, s'échappant du fond du noir Tartare,
Le despotisme affreux, son cortége barbare
De meurtres, de cachots et de proscriptions,
S'appesentit sanglant sur le front des nations !
III.
O Muse des grands jours, Muse de la patrie,
Mère de Liberté !. viens, que ta voix chérie
Chante encore aujourd'hui ces souvenirs brûlants,
Qu'elle rende l'espoir aux esclaves tremblants,
Courbés dessous lejoug d'une puissance infâme
Avilissant le coeur et nous dégradant l'âme ;
Viens ! et qu'à tes accents qui vont vibrer si fiers,
La France de nouveau songe à briser ses fers.
IV.
Tu n'auras pas en vain de ta large poitrine
Envoyé dans les airs ce cri de Liberté
Pour cacher aujourd'hui ta divine origine
Devant l'hypocrisie et la duplicité,
J'en atteste ton nom, mère grande et sublime ;
Tu parus en ces jours qu'on veut faire oublier
Pour honorer le droit et faire honte au crime,
Sous quelque nom pompeux qu'il osât se cacher.
— 29 —
V.
Qu'aujourd'hui, le tyran et son sénat turpide
Persécutent tes fils, dépouillent tes enfants,
Fassent la Sibérie aux déserts du Numide,
Rayent ton nom sacré de tous les monuments,
Chantent des Te Deum dessus tes funérailles,
Ils n'auront pas rayé dans le fond de nos coeurs
L'entraînant souvenir de tes grandes batailles,
Ni les fastes si beaux de tes jours de grandeurs.
VI.
Nos coeurs sont ton refuge, en ces jours où le crime
Absout par l'infamie et servi par la peur,
Montre son front maudit, où l'anathème imprime
Comme du doigt de Dieu le sceau réprobatteur.
En vain les oripeaux décorent cette fange,
Et de nombreux soldats au seuil de son palais
Maintiennent centre toi, ce maniaque étrange ;
Pour te vaincre à toujours il n'en a point assez.
VIL
Parce qu'autour de lui règne un morne silence,
Que par la lâcheté ses forfaits sont absous,
Il pense dans ses fers avoir lié la France
Et courbé devant lui la volonté de tous !
Que ces truands maudits, dont le coeur est sans fibre,
Inclinent devant lui leurs têtes de valets,
Il ne saurait briser la voix d'un homme libre,
Jetant à tous les vents ses voeux et ses regrets.
VIII.
Non ! non ! je ne veux pas le maudire en silence
Ce parjure éhonté, cet ignoble histrion ;
Brisant en son essor le destin de la France,
— 30 —
Et la faisant mentir à sa sainte mission.
De la haine des rois, méprisable complice,
Il éteint ces flambeaux qui les faisaient trembler ;
Les peuples par ses mains sont traînés au supplice
Le fer d'Harmodins pourra-t-il les venger???
IX.
Ah ! maudit soit le jour où cette République
Eclose par surprise en un jour de malheur,
Vint égarer les voeux de l'o pinion publique
Et faire désirer un autre dictateur.
Qu'ils soient maudits toujours et maudits d'âge en âge,
Ces barbares nouveaux, qui vinrent tout changer,
Sur leur pays en deuil déchaînèrent l'orage
Que le bras d'un tyran est venu comprimer.
X.
Ah ! quand sur vos tréteaux, tréteaux de saltimbanque,
Vous vîntes déployer votre infâme drapeau,
Demander le travail, au travail qui nous manque,
Et dessus tous les fronts poser votre niveau ;
On eût dû, pour sauver la liberté publique,
Sans pitié pour vous tous qui n'en méritez pas,.
Dans les îles sans nom de la mer Pacifique
Vous déporter en masse, et vous laisser là-bas !
XI.
Oui. là-bas. Isolés sur cet autre hémisphère,
Vous eussiez au travail consacré vos loisirs.
Fécondé de vos mains cette terre étrangère ,
Et conquis noblement l'objet de vos désirs.
Nous n'aurions pas du moins des larmes à répandre,..
Sur la tribune en deuil et sur la liberté,
Et nous possèderions ce qu'on nous veut reprendre,.
L'estime et la vertu, la foi, la vérité.
— 31 —
Pour terminer cette trop longue, mais né-
cessaire introduction, disons donc à ceux qui
parlent de l'indépendance de la magistrature,
qu'ils mentent sciemment, ou n'en connais-
sent ni la constitution , ni les traditions, ni
le mode de nomination et d'avancement,
ni comment se distribuent les faveurs et les
récompenses.
Lorsqu'après la révolution du 18 brumaire
le premier Bonaparte abolit la loi qui soumet-
tait les magistrats à l'élection -, il fit de la
magistrature un instrument, il lui ravit toute
son indépendance , et en fit la chose du pou-
voir ; cet état n'a pas cessé depuis, nous allons
le prouver.
Après le procès de Moreau, que le premier
Consul n'avait pu faire condamner à mort,
parce qu'il n'existait pas de charges contre
lui , les magistrats qui avaient opiné pour son
acquittement furent disgraciés, et l'un deux,
Lecourbe, frère du général de ce nom, s'étant
présenté aux Tuileries, Bonaparte furieux l'en
chassa en ces termes.
« Vous osez souiller MON palais de votre
présence; sortez, juge prévaricateur ! »
Cette dépendance peut être constatée, sous
la Restauration, par le fait du président Sé-
guier, qui dut répondre à un ordre trop pé-
remptoirement donné :
« La cour rend des arrêts et non des ser-
vices ! »
— 32 —
Sous le deuxième Empire , il a été prouvé
avec la dernière évidence, dans la démission
du Procureur Impérial de Toulouse, un autre
Seguier , que la magistrature ne fonction-
nait que sous la surveillance de la police.
Enfin, la considération que les chefs du
pouvoir ont témoignée à cette magistrature
nous indiquera dans quelle estime ils la te-
naient. Pour l'établir, nous nous bornerons à
rappeler que Napoléon III a choisi pour lui
traiter de ses turpitudes les plus immorales,
les plus honteuses , l'adultère et la prostitu-
tion, celui qu'on est habitué de considérer
comme le magistrat le plus élevé en grade
et en honneurs, le premier président de la
Cour de Cassation, M. Devienne.
Et pour qu'on comprît bien toute l'indépen-.
dance de la magistrature française , M. De-
vienne s'est glorifié de cette distinction, jus-
qu'à considérer sa mission comme utile au.
bien de l'Etat !!!
Il est, du reste, passé dans les traditions de
la justice française, qu'il faut toujours condam-
ner lorsque l'Etat est partie : forêts, octrois,
finances , droits réunis , contrebande, tout
cela ne s'acquitte jamais, et l'on ne sait pas.
assez que c'est à la sollicitation de cette ma-
gistrature indépendante que le paragraphe de
l'article 154 du code d'instruction criminelle
qui établit que les procès-verbaux de certains
agents de l'autorité, constatant des contraven-
— 33 —
tions . des délits ou des crimes feront foi en
justice (c'est-à-dire malgré toute preuve con-
traire) jusqu' à inscription de faux.
Vous entendez bien, jusqu'à inscription de
faux ! et si vous voulez comprendre combien
la chose est facile, lisez le titre II du Code
de procédure civile, le titre 4 du Code d'ins-
truction criminelle, l'art. 75 de la constitution
de l'an VIII, et après ça, si vous parvenez à
prouver la vérité , vous aurez accompli une
oeuvre plus ardue que l'alchimiste qui aurait
trouvé la pierre philosophale.
Aujourd'hui qu'on a pu lire dans des pa-
piers publiés, soit par ordre des municipalités,
soit par ordre du gouvernement, une foule
de rapports de ces mêmes agents qui font
foi en justice, et qu'on a pu en vérifier la
fourberie et la fausseté , nous demanderons si
ceux qui font profession de croire à ces men-
songes sont bien dignes de l'estime qu'il est
de convention de paraître en faire.
Et qu'ils ne viennent pas nous dire: Nous
obéissons à la loi !... Car si la loi vous oblige
à condamner des innocents, vous devez vous
retirer, vous n'êtes pas condamnés à être
magistrats. On ne vous mettra pas en prison
parce que vous vous récuserez ; mais vous
n'aurez pas d'avancement. Voilà le hic !
Quant à l'inamovibilité que, vous paraisez
croire être une garantie , une consécration
de votre indépendance, vous savez bien, den-
— 34 —
tistes ! que ce n'est qu'un leurre à l'usage
des simples, que le gouvernement ne respecte
que quand il veut (avec l'approbation de l'un
de vous, M. Devienne.) Il peut vous faire
passer d'un siége à un parquet, d'un lieu à.
un autre, vous destituer ou vous obliger à
vous démettre. D'ailleurs rappelez-vous donc
qu'en 1849 M. Odilon Barrot en a destitué en
faisant suivre leur destitution de la formule
« appelé à d'autres fonctions »
Et n'at-on pas forcé M. Servan de Sugny
à donner sa démission en l'envoyant du par-
quet de Nantua au siége de Montbrison?
Arrière donc cette hypocrisie qui vous fait,
dire que vous êtes sacrifiés comme organe de
la loi ; en cette occurrence et toujours, vous
n'avez été et vous n'êtes que les instruments
de la vengeance et de la compression : pour
l'établir irréfutablement je n'aurais qu'à vous,
rappeler les procès de presse ; mais comme je
traite cela au long dans mes Souvenirs, je
m'abstiendrai ici.
Pour les procès civils, vous obéissez plus
souvent aux sollicitations qu'au bon droit ;.
celui qui a pu vous parler ou vous faire par-
ler par un puissant, est à peu près sûr de son
affaire. L'inattention, que sans vergogne
vous prêtez généralement aux plaidoiries, en.
est une preuve ; et les avis réitérés : Abrégez !
abrégez, maître un tel, disent assez que, dès.
avant l'audience, et avant l'établissement de
— 35 —
toute discussion et de toute contradiction, le
jugement ou l'arrêt est convenu entre vous
et le solliciteur heureux.
Pour vous montrer nus, non , presque nus
sur vos siéges, nous détachons, en les abré-
geant pourtant, et en y joignant quelques
observations, un fragment de nos Souvenirs,
celui relatif à la justice, à la magistrature.
Nous avons été acteur, témoin ou specta-
teur des faits que nous racontons ; plusieurs
ont déjà reçu la sanction de la publicité, les
autres ne sont que la répétition de faits
qu'on peut vérifier tous les jours ; nous ne
pouvons pas supposer qu'on a fait une excep-
tion en notre... ma foi, je ne puis pourtant
pas dire faveur ; je dirai donc une exception
pour notre personne.
Avec la liberté de la presse, dans les lieux
on la presse existe, il y a certainement moins
d'abus ; son contrôle rend les magistrats plus
circonspects, plus justes, plus soigneux, plus
attentifs ; leur arbitraire est diminué, et la loi
est plus souvent loyalement interprétée, loyale-
ment appliquée, nous le reconnaissons.
Mais, dès que la tyrannie supprime cette
garantie des citoyens, les abus se générali-
sent, et la première mesure du tyran (qu'il
s'appelle peuple ou roi), est d'interdire le
compte-rendu d'à peu près tous les procès. Et
comme les petits tyrans sont les meilleurs
serviteurs des grands, on nous permettra bien
de relater de quelle façon ils procèdent.
— 36 —
MAGISTRATURE
En 1837, nous suivions les cours de la.
Faculté de Droit de Paris. Parmi les condisci-
ples auxquels nous nous étions affectionné
se trouvait un auvergnat, de Clermont-Fer-
rand, nous ne dirons pas son nom ; il était,
entre toutes nos connaissances, celui qui nous
paraissait le plus intelligent, le plus disert, et
disons-le aussi, le plus prime-sautier. Dans le
café Molière, que nous fréquentions, venait
quelquefois un courtier de librairie, qui fai-
sait profession de détester les jésuites et de
prédire l'avenir ; un soir que nous achevions,
une partie de dominos, notre courtier, qui
avait tiré l'horoscope de tous nos voisins, s'ar-
rêta devant nous et s'adressant à mon auver-
gnat, il lui dit : Vous serez l'aigle et la lu-
mière de quelque barreau; n'enterrez pas au
fond d'une province ce que je vous prédis,
c'est dans une grande ville, dans la capitale-
même que vous devez briller. Après que
l'hilarité provoquée par la boutade eut cessé,
je me permis de lui dire : Mais il pourrait bien
avoir dit vrai.
Oh ! non , répéta mon auvergnat ; je serai
magistrat ou autre chose, mais jamais avocat
plaidant ; je ne me sens pas du tout de vocation
pour la veuve et l'orphelin, ni assez de sang-
froid pour vanter sans rire les vertus de mes-
— 37 —
sieurs les voleurs ou de messieurs les assas-
sins.
— Tu m'as dit que tu n'étais pas riche : la
magistrature est mal rétribuée.
—Je vivrai de peu, de privations, s'il le faut,
mais là je pourrai être à mon gré bon ou mé-
chant, juste ou injuste ; on ne pourra me le
reprocher ; je ne dépendrai que du gouverne-
ment, et tout le monde me craindra.—■
Tout le monde me craindra, cela me résonna
dans le cerveau comme un coup inattendu de
tam-tam.
Et pourtant j'avais souvent lu dans la Ga-
zette des Tribunaux des écarts de magistra-
ture dont je ne pouvais me rendre compte.
J'avais môme vu passer en simple police,
devant le juge de paix de Bourgoin, une bande
de scélérats, coupables d'avoir repoussé à coups
de pierres des bandits de Jailleu qui les
avaient attaqués avec les mêmes projectiles.
Parmi ces criminels endurcis se trouvait, avec
Joseph Balestrino, depuis commissaire central
à Paris, un nommé Chapuy, mort général de
division.Tous ces brigands, nés natifs de Bour-
goin ou y habitant, furent condamnés à des
peines qui varièrent de 16 fr. d'amende à cinq
jours de prison. Je n'ai jamais bien pu me ren-
dre compte pourquoi M. Seignoret les avait
ainsi distribués, car, selon moi, ils étaient
aussi coupables les uns que les autres ;
mais il y avait des parents à ménager.
— 38 —
Je savais que le Commissaire de police, un
nommé Guadet, célèbre par le mauvais tour que
lui joua la petite vérole et par les altercations
qu'il eut aven le maréchal des logis de la
gendarmerie pour la dénonciation relative aux
membres de la cavalcade qui accompagna
le général Lafayette, n'avait verbalisé contre
aucun des combattants de Jailleu, parce que
le maire Perregaux lui avait payé à dîner, et
que la bande du Pont-de-J ailleu lui avait promis
de lui faire la conduite, s'il s'avisait de faire
condamner pour ce fait un seul des grenouil-
lards.
C'était cette malheureuse appellation qui.
avait armé les uns contre les autres les mou-
tards des deux cités voisines, et jamais les.
champs d'Illion ne furent témoins de plus de
combats et de plus de provocations ; les exploits
d'Achille ou ceux d'Hector ne furent par célé-
brés par plus de Rhapsodes que ceux des
Renouillards ou des Brigouniards.
J'avais bien vu, souvent, dans la même ville
de Bourgoin, clans le bâtiment olim domus ora-
tionis, nunc forum, un magistrat du nom de
Valentin de la Roque, dormir, ronfler pendant
toute la durée de l'audience, avec des notes
nazales que la clarinette la plus félée aurait
eu peine à produire, et n'interrompre ce mu-
sical sommeil que pour répondre à M. Teste :
Je suis de l'avis de mon président.
Mais cela ne me paraissait pas devoir faire
peur ; cela me faisait rire.
— 39 —
Je ne me cloutais pas que ces farceurs dis-
posaient de la vie, du présent et de l'avenir
de leurs justiciables, qu'ils étaient les arbitres,
irresponsables de la fortune, de l'honneur, de la
considération et de la réputation des citoyens,
et qu'en dormant et en baguenaudant ces
hommes vous envoyaient à la prison ou à
l'hôpital.
Certes, on ne demande pas l'impunité; mais,
lorsqu'il s'agit de flétrir quelqu'un, trois hom-
mes dont deux au moins ne prêtent qu'une-
attention médiocre à ce qui se passe, et que
l'autre n'en pête qu'aux notes de police étalées
devant lui, sont-ils bien compétents pour
remplir cette mission et se rendent-ils bien,
compte de sa gravité ?
Nous ne le pensons pas.
De plus ils y mettent souvent un ton et un
langage qui ne laissent pas soupçonner que
le sens moral est encore vivant sous leur robe
magistrale.
Henri Rochefort nous a dépeint avec sa
verve caustique l'effet que lui produisait cette
immorale satisfaction de frapper sans rien
craindre. Je craindrais d'être inférieur au.
pamphlétaire si je dépeignais mes impres-
sions.
Je dois cependant rendre compte d'un fait
qui portera avec lui son enseignement.
Le frère de ce Quasimodo, qui a rempli,
pendant si longtemps les fonctions de son-
— 40 —
neur au marché du quai Saint-Antoine, se
trouvait assis sur les bancs de la police correc-
tionnelle; comme prévenu de mendicité. Il ne
niait pas le délit, il demandait seulement, si
cela était possible, qu'on l'envoyât au dépôt de
mendicité de Macon, qui était son départe-
ment.
Ce malheureux avait le nez affreusement
culotté.
En entendant sa requête, le magistrat, un
jeune blond ayant les allures d'un don Juan,
et le chic d'un plaisantin (je regrette de ne
pas savoir son nom), partant d'un éclat de rire,
lui dit : Ah ! oui, nous comprenons ; il y a du
bon vin à Mâcon, vous voulez entretenir votre
nez. C'est bien, asseyez-vous.
Le prévenu lui répondit : Je ne veux pas du
tout entretenir mon nez ; je bois peut-être
moins qu'un autre ; si je désire aller à Mâcon,
c'est que j'ai des amis qui pourront m'être
utiles, et si mon nez est comme ça, c'est que
j'ai servi 18 ans dans la marine et que j'ai
fait trois voyages de circumnavigation, dont
deux avec l'amiral Dumont-Durville ; tous
ceux qui ont fait ces voyagea ont plus ou
moins le nez comme moi : on ne boit pas
à bord ce qu'on veut, mais ce qu'on vous
donne.
Un murmure peu flatteur pour le juge s'é-
leva de l'auditoire et le gendarme se hâta
d'offrir une prise au prévenu et de le faire
asseoir à côté de lui.
— 41 —
Cela vexa fort le magistrat ; s'il eût osé, il
eût condamné prévenu, gendarme et auditeurs
aux travaux forcés à perpétuité.
Et il fût allé sans remords faire un dîner
qu'il aurait assaisonné de bons mots et de
vins non culottants et il n'aurait vu d'honnête
que lui.
Puis, content de ses bons mots, satisfait de
sa cuisinière, abreuvé de ses bons vins , en
ébriété enfin, peut-être eût-il cherché de faire
à sa femelle un petit ad imaginem et similitu-
dinem suam.
II condamnait, en le gasconnant, un pau-
vre diable qui avait le nez rouge, parce qu'il
avait promené pendant dix-huit ans, à tous
les bouts du monde, le glorieux drapeau de la
France.
Le juge, lui, en écornait seulement le
budget pour en plaisanter les serviteurs.
Il se croyait payé pour les bafouer.
Après ça, il ne faut pas croire que ce soit
le seul que nous ayons vu manquer de digni-
té ; nous en avons beaucoup vus et entendus
de rogues, mais de dignes jamais ; nous n'en
avons vu de cette espèce qu'en Angleterre,
jamais dans notre patrie.
A quoi cela tient-il ?
Selon nous, au mode de nomination et d'a-
vancement.
Après le juge farceur, vient le juge bon-
homme ; celui-là juge et conseille, ergote et
— 42 —
discute, ne parle de la loi que le moins pos-
sible, et. pour cause : généralement la loi, pour
lui, c'est son impression, son caprice. Cette
variété du genre magistrat pullule dans les
juges de paix.
Un des types les mieux réussis de cette
variété qu'il nous a été permis d'étudier d'une
façon toute spéciale, c'est celui du juge de
paix de mon arrondissement, M. Dalin, de l'Ar-
bresle.
Il avait succédé, par la grâce de son dévoue-
ment aux Bonapartes, on disait à l'Ordre-
alors, à une espèce de cigogne, qu'on nom-
mait, je crois, Devouge de Chanteclair, et qui,
avait en effet une voix quincharde d'un dia-
pazon très-aigu.
Ce M. Dalin, élevé à ce poste lucratif, en.
récompense de son zèle napoléonien, dut
continuer, en serviteur dévoué, de modeler
ses gestes sur ceux du maître, de le suivre à
la piste, de l'imiter dans ses évolutions, au-
jourd'hui jésuite, demain libre penseur, fai-
sant aujourd'hui jouer par ordre le Juif-Errant,
demain interdisant la Princesse de Trébizonde.
J'eus malheureusement affaire à lui , la
première fois , dans un moment où le Bona-
parte adulait le clergé ; le tribunal de police
correctionnelle venait de condamner à un an
de prison un pauvre diable de la Croix-Rousse,
qui avait,. disait-on attaché une médaille de
cuivre à la queue de son chien ; la cour d'appel
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réforma le jugement, parce que la médaille lui
parut être un vieux sou.
J'avais vendu à un passant cinq volumes
de l' Histoire des Papes, de Maurice Lachatre,
quinze francs ; ils avaient été vendus avec
une étiquette ainsi conçue : Histoire des Pa-
pes, de Saint Pierre à Clément VII, cinq vo-
lumes ornés de gravures ; prix 15 fr. au lieu
de 50.
Quatre mois après cette vente, l'acheteur
les ayant lus , voulut me les rendre, sous le
prétexte que l'ouvrage n'était pas complet. Je
refusai de les reprendre, me basant sur l'éti-
quette qui n'annonçait pas l'ouvrage complet.
Il m'appela devant M. Dalin. Aucun des faits
n'étant contesté, j'allais gagner mon procès,
quand, par malheur , le juge lisant le titre,
s'aperçut qu'il parlait de crimes, d'adultères,
d'empoisonnements, etc.
Alors en braquant sur moi deux yeux peu
bienveillants, il m'interpella en ces termes :
Comment pouvez-vous vendre de pareils'
livres à un maçon ? (mon acheteur était un ma-
çon).
— Ma foi, monsieur, il ne m'a dit qu'il était
un maçon, et me l'eût-il dit que je le lui aurais
tout de même vendu, attendu que le livre n'a
été ni prohibé ni condamné.
C'est possible, c'est avec ces beaux livres
qu'on a fait le peuple ce qu'il est ; vous allez
rembourser les 15 francs et les frais à cet
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homme et reprendre vos livres , sinon vous
allez voir.
Cette menace comminatoire, le souvenir du
sou à la queue du chien, celui non moins brû-
lant des commissions mixtes , me dictant ce
que je devais faire, je remboursai au maçon
20 fr. 23, pour achats et frais, et cette fois
M. Dalin ne put me faire voir.
Quoi ?
Et je vendis le livre à un plâtrier ; mais
j'eus soin de faire faire un reçu , où l'on
constatait qu'on savait bien que le livre n'al-
lait que jusqu'à Clément VIl.
Après ça, le peuple ne connut plus les fils
de la Marozie, ni Alexandre Borgia, etc., etc.
Est-ce qu'eu conscience le père Dalin ne
me devrait pas 5 fr. montant de la différence
de ce que j'ai remboursé et de ce que j'avais
vendu ?
Je pose cette question à tous ceux qui
vendent et qui achètent.
A dix ou douze ans de là, ce brave père
Dalin faillit me faire voir :
Qu'on pouvait m'embarrasser gratuitement,
pendant dix ans , d'un tableau que je devais
bien me garder de détériorer , tandis qu'une
logeuse en garni pouvait faire payer une
location de 4 francs par mois pour deux ta-
bleaux qui lui avaient été laissés en nantis-
sement d'une dette, et qui ne faisaient que
décorer la chambre qui les contenait. Heu-
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reusement que je connaissais la logique du
père Dalin, et que je pus établir qu'il m'était
dû une somme supérieure à sa compétence ; il
a bien été forcé de me renvoyer en rechi-
gnant devant d'autres juges. Voici les faits :
Le premier qui m'amena devant Dalin fut
celui-ci : j'avais acheté à Londres d'un M. R.
deux, tableaux , sur lesquels je devais rem-
bourser à une femme Pichot, logeuse en gar-
ni, 75 francs, somme fixée par Dalin, sur les
réclamations de la logeuse , tant pour dettes
que pour garde des tableaux. Il y avait environ
deux mois que cela était convenu ; je pensais
qu'en ajoutant 5 francs, la Pichot laisserait
enlever les tableaux ; il n'en fut rien : elle vou-
lait 150 francs. Je dus la faire appeler devant
Dalin. Il ne faisait pas l'ombre d'un doute
pour moi qu'ayant fixé, il y avait deux mois,
la somme à payer à 75 francs, il maintînt son
arbitrage ; tout au plus accepterait-il les 80
francs offerts.
Mais baste, qui compte avec Dalin compte
deux fois ; il me condamna à payer 120 ou
140 fr. et comme je m'étonnais que deux mois
eussent suffi pour doubler la somme primiti-
vement accordée, il me répondit avec cet air
capable que lui seul sait prendre : La pre-
mière fois je ne savais pas que R. était parti
pour Londres sous le coup d'une faillitte !
Comme les créanciers de la faillite ont pro-
fité de l'arbitrage, hein !!
La veuve Pichot les a désintéressés ????