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La main de l'homme et le doigt de Dieu dans les malheurs de la France / par J. C., ex-aumônier dans l'armée auxiliaire

De
124 pages
Douniol (Paris). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-8°.
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LA MAIN DE L'HOMME
ET
LE DOIGT DE DIEU
PARIS.— IMP. DE VICTOR GOUPY, RUE GARANCIERE. 5.
LA MAIN DE L'HOMME
ET
LE DOIGT DE DIEU
DANS LES MALHEURS DE LA FRANCE
Par J. C.
EX-AUMONIER DANS L'ARMÉE AUXILIAIRE.
Justitia élevat gentem, miseros autem
facit populos peccatum.
La justice élève les nations, mais le
péché rend les peuples malheureux.
(Proverbe 14, 34.)
PARIS
CHARLES DOUNIOL ET Cie, ÉDITEURS,
RUE DE TOURNON, 29.
1871.
LA MAIN DE L'HOMME
ET
LE DOIGT DE DIEU
CHAPITRE PREMIER.
Douleur !
Le prophète Jérémie, assis sur les ruines fumantes de Jéru-
salem, exhalait sa douleur en ces déchirantes lamentations (1) :
« Comment gît-elle abandonnée cette cité jadis pleine de peu-
ple ; la maîtresse des nations est devenue comme une veuve
désolée; la capitale des provinces a été soumise au tribut.
« Elle consume ses nuits à pleurer ; ses larmes inondent ses
joues. De tous ceux qui lui furent chers, il n'est personne qui
la console; tous ses amis l'ont méprisée et sont devenus ses
ennemis.
« Judas a émigré, fuyant les vexations et les rigueurs d'une
servitude absolue : il a habité parmi les nations, et il n'y a
point trouvé de repos ; tous ses persécuteurs l'ont saisi au mi-
lieu d'angoisses et de périls inévitables.
« Les voies de Sion pleurent, parce que personne ne vient
plus à ses solennités; toutes ses portes sont détruites; ses pon-
tifes gémissent; ses vierges sont déshonorées; Sion elle-même
est accablée d'amertume.
« Ses ennemis se sont élevés sur sa tête comme sur un mar-
(1 ) Première lamentation de Jérémie.
2
che-pied; ses ennemis se sont enrichis de ses dépouilles,
parce que le Seigneur l'a condamnée pour la multitude de ses
iniquités. Ses enfants sont conduits en captivité devant les
pas de son cruel vainqueur. La fille de Sion a été dépouillée
de toute beauté. Ses princes sont comme des béliers sans pa-
turage ; ils ont été poussés comme un troupeau exténué devant
la face de leur persécuteur.
« Jérusalem repasse dans son esprit les jours de ses désastres
alors que son peuple tombait sans secours sous la main de ses
ennemis; elle se rapelle les prévarications et les jouissances
dans lesquelles elle se plongeait naguère. Ses ennemis l'ont vue,
et ils ont ri de ses fêtes passées.
« Jérusalem a grandement péché, et c'est pourquoi elle a
été frappée d'instabilité. Tous ceux qui lui décernaient des
louanges, l'ont accablée de mépris, envoyant son ignominie;
pour elle, elle s'est détournée en poussant des gémissements
ineffables.
« Ses pieds disparaissaient enfoncés dans la souillure ; elle ne
voulait pas se souvenir de la fin qui lui avait été annoncée;
la voilà tombée violemment sans consolateur! Voyez donc,
Seigneur, mon affliction, car mon ennemi a grandi insolem-
ment.
« Son ennemi a étendu sa main sur tout ce qu'elle aimait;
car, malgré votre défense, elle a vu les nations dans son sanc-
tuaire.
« Tout son peuple se lamente et demande du pain ; ils ont
donné toutes leurs richesses pour un peu de nourriture qui
leur rende la vie. Seigneur, dit-elle, voyez donc combien je
suis devenue vile.
« O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez
s'il y a une douleur semblable à ma douleur; car, comme il
l'avait dit, le Seigneur m'a vendangée au jour de la fureur de
sa colère.
« Il a fait pleuvoir d'en haut sur mes os un feu terrible, et
m'a instruit par un châtiment rigoureux ; il a étendu un filet
devant mes pieds, et m'a ramenée de la fuite sur mes pas;
il m'a laissée dans une désolation continuelle et poignante.
3
« Le joug de mes iniquités est sans cesse sous mes yeux ;
mes iniquités se sont enroulées autour de mes mains et de
mon cou; mes forces se sont évanouies. Le Seigneur m'a
livrée à une puissance à laquelle je ne puis échapper.
« Le Seigneur m'a enlevé tous mes chefs et tous leurs guer-
riers ; il a appelé le temps contre moi pour écraser mes trou-
pes d'élite ; il a foulé sous son pressoir la vierge de Judas.
« C'est pourquoi je pleure et mes yeux versent des torrents
de larmes, parce que tout consolateur s'est éloigné de moi;
mon âme est sans soutien ; mes fils sont perdus; mon ennemi
triomphe.
« Sion étend ses mains, et personne ne l'entend et ne vient
la consoler. Le Seigneur a rassemblé contre Jacob tous ses
ennemis qui l'ont enveloppé. Jérusalem a été affreusement
souillée.
« Le Seigneur est juste; car, j'ai provoqué sa colère et ma
condamnation. Entendez-moi; peuples de la terre, considérez
ma douleur; mes vierges et tous mes jeunes gens sont allés en
captivité.
« J'ai appelé mes amis et mes alliés ; ils m'ont trompée. Mes
prêtres et mes vieillards sont morts de faim, demandant vai-
nement un peu de nourriture pour soutenir leur vie.
«Voyez donc, Seigneur,mes tribulations; mes entrailles sont
bouleversées ; mon coeur est renversé au fond de moi-même,
car je suis toute pleine d'amertume. Le glaive a tué au-dehors;
au-dedans la mort n'a pas été moins impitoyable.
« lis ont entendu mes gémissements ; personne n'est venu me
consoler. Tous mes ennemis ont connu mes malheurs, et ils
s'en sont réjouis, car c'est vous, Seigneur, qui m'avez frappée.
Vous me ramènerez des jours de consolation, et alors ce sera
leur tour de souffrir et d'être humiliés.
« Que toutes leurs iniquités apparaissent à tes yeux, Seigneur,
et vendange-les, comme tu m'as vendangée pour mes crimes,
car mes gémissements sont innombrables, et mon coeur est
brisé de tristesse. »
Ainsi se lamentait l'ardent patriote de Juda et d'Israël. Les
calamités désastreuses qu'il déplorait ne sont-elles pas exac-
— 4 —
tement les nôtres? Quelle ressemblance entre les ruines des
royaumes de la Palestine, et les ruines de la France foulée par
l'ennemi, déchirée par ses propres enfants ! O Prophète, toi
qui seul sais égaler la violence des gémissements à la violence
de l'infortune, prête-nous tes accents pour pleurer sur notre
chère patrie, naguère encore si glorieuse, aujourd'hui vaincue,
deux fois écrasée, ruinée, noyée dans les eaux d'une humilia-
tion extrême, roulant peut-être de chute en chute à un anéan-
tissement définitif!
CHAPITRE II.
Devoir. — Mensonge. — Vérité.
Mais gémir et sangloter, ce n'est point assez. Le mal, si
profond qu'il soit, n'est peut-être pas sans remède ; nos épou-
vantables calamités ne sont peut-être pas irréparables. Les
Livres saints nous enseignent que Dieu a fait les nations gué-
rissables. Sanabïles fecit nationes orbis terrarum (Sap. I, 14-).
La France déjà plusieurs fois n'a-t-elle pas paru toucher à
sa fin, et plusieurs fois ne s'est-elle pas relevée plus forte de
ses douloureux abaissements ? Aujourd'hui, malgré l'effroyable
chaos dans lequel nous nous débattons contre l'attraction de
la mort et du néant, ne nous reste-t-il pas au fond du coeur
une espérance de résurrection, et ne nous semble-t-il pas en-
trevoir à travers une effroyable nuit quelques rayons d'un
jour plus heureux? Courage donc, espoir! Que chacun rentre
en soi-même, se recueille, s'interroge, et reconnaisse géné-
reusement pour combien il a été dans la cause de nos mal-
heurs! Que chacun, animé d'une volonté généreuse pour
travailler au salut de son pays, dépose tous les préjugés natio-
naux, tous les aveuglements des partis, toutes les aberrations
des systèmes, des intérêts et des passions; que chacun soit dis-
posé à faire tous les sacrifices nécessaires sur l'autel de la pa-
5
trie, et à embrasser courageusement les vrais moyens de ré-
surrection que la lumière des événements nous montre comme
indispensables et comme efficaces, c'est le devoir, et la France
renaîtra aux jours de sa prospérité et de sa grandeur.
C'est le devoir, disons-nous, mais devoir difficile à prati-
quer, auquel nous sommes, en France, bien peu habitués
Combien peu, en effet, nous aimons à rentrer en nous-mêmes,
et à nous voir tels que nous sommes, de peur, peut-être, de ne
pas nous trouver tels que vous voudrions être! On nous a tant
dit et nous avons crié avec tant de satisfaction que nous étions
le premier peuple du monde ; était-il permis de penser que
nous n'avions pas tonte la vérité, toute la science, toutes les
vertus, toutes les forces ? Ce qui flattait notre vanité était à nos
yeux indiscutable ; le plus léger soupçon contraire était une
injure méprisable; nous admettions comme une démonstration
rigoureuse le plus faible témoignage, pourvu qu'il nous fût favo-
rable. Oh! comme nous avons aimé l'illusion et le mensonge !
Nous avons paru avoir oublié et l'origine et la signification de
notre beau nom ; nous Français, nous avons presque perdu
notre qualité la plus naturelle et la plus incontestable, pour
ambitionner vainement les vices des peuples nos voisins.
Le sens commun nous dit : l'homme a reçu le don de la
parole pour dire la vérité, comme l'intelligence pour la saisir
dans les choses. Depuis longtemps un usage trop commun nous
insinue que l'homme a reçu l'intelligence pour se tromper lui-
même, et la parole pour tromper les autres. Le mensonge! Ne
tient-il pas le haut du pavé? Où sont les hommes qui ont à
coeur de ne jamais dire que la vérité? II n'est plus sage aujour-
d'hui de croire son prochain sur l'honneur de sa parole. Du
reste, le monde se moque le plus souvent de la sincérité et de
la franchise ; il n'estime que la ruse habile, que la fourberie
heureuse. Impitoyable pour la candide droiture qui ne connaît
que l'empire et les intérêts de la seule vérité, il s'incline avec
admiration devant le succès de la duplicité et de la dissimula-
tion qui sauvegarde avant tout les gains véreux et les intérêts
égoïstes de l'individu. Il consentirait presque d'ailleurs à être
trompé lui-même, pourvu qu'il lui soit permis de mentir et
— 6 —
qu'on respecte les prétendus droits du mensonge. Le men-
songe ! On dirait qu'il est un élément essentiel à la politique,
au commerce, à la société moderne. On ment par ce que l'on
dit, et par ce que l'on tait; on ment par ce que l'on fait, et par
ce que l'on ne fait pas : on ment de toutes façons.
Ce n'est pas que le monde l'ignore ; mais il le veut; il aime-
rait mieux parfois périr par le mensonge en se laissant aller à
ses enchantements volontaires, que de se sauver par la vérité
qui le ramène à une pénible réalité.—Si la France avait aimé
à reconnaître et à confesser la vérité, elle eut demandé et
signé la paix après Froeschwiller. Mais non, les journalistes imi-
tant les dépêches emphatiques du gouvernement qu'ils blâ-
maient justement, nous servaient tous les jours des bulletins
de victoire, et fournissaient ainsi un aliment continuel aux
illusions de notre vanité nationale. Quels succès ne rempor-
taient pas d'abord Bazaine autour de Metz, Mac-Mahon sur la
route de Sedan, Trochu à Paris, etc.! Quels triomphes futurs
ne nous promettaient pas le courage et le patriotisme du
citoyen armé pour la défense de son pays, le génie et la fidélité
des généraux improvisés de la République !
Malheur au journaliste qui était le premier à publier une
mauvaise nouvelle ! qu'on se rappelle l'explosion de colères
éclatant contre le Salut public de Lyon, qui avait annoncé trois
jours avant l'événement la hideuse capitulation de Bazaine. —
Ce n'est pas que nous ignorassions tout à fait la vérité ; nous
avions même dès le principe un secret pressentiment de nos
désastres futurs; mais nous ne voulions pas nous l'avouer;
nous évitions avec soin ce qui pouvait nous le faire constater;
nous nous plaisions dans uue fatale illusion, nous vivions et
nous tenions à vivre dans le faux et par le faux, comme si le
mensonge et l'erreur pouvaient sauver quelque chose; nous
redoutions la vérité, comme si la vérité pouvait perdre quelque
chose.
Aujourd'hui les sinistres clartés de nos défaites nous ont-
elles dessillé les yeux? Avons-nous compris que toute grandeur
qui ne repose pas sur la vérité et sur la justice manque de
fondement et bien vite s'écroule ? Saurons-nous enfin que
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l'illusion et le mensonge ne peuvent rien édifier, rien consoli-
der ? Sentons-nous le besoin de sortir du rêve et de l'enchan-
tement, de rentrer dans la simple réalité des choses, de voir
et de juger les êtres et les événements tels qu'ils sont, et non
tels que nous les voudrions? Je le désire vivement, je le crois
un peu, j'en recueille assez souvent des preuves consolantes.
Ce sont ces dispositions qui m'encouragent à élever aussi ma
faible voix au milieu de tant d'autres voix mieux autorisées, à
chercher à la face de mon pays, et à lui dire sans détour cette
vérité qui peut seule nous sauver.
Cette vérité précieuse, nous la chercherons à la lumière
sinistre de nos immenses infortunes; nous la chercherons avec
calme, avec une attention forte et soutenue et avec une solli-
citude ardente ; nous la chercherons sans prévention, sans
parti pris, avec un amour passionné pour elle-même et pour
la France. Ah! la France ! qui ne l'aimerait pas? qui ne serait
prêt à tout entreprendre et à tout souffrir pour lui rendre la vie,
la santé, la prospérité, la paix, la gloire d'autrefois? « O ma
patrie, j'en atteste le ciel et la terre, tu sais bien que tu tiens la
première place dans mon coeur parmi toutes mes affections
terrestres; tu sais bien que je t'aime comme l'enfant aime sa
mère. Je t'ai voué ma vie; puissé-je en dépenser toutes les
forces à ton service et pour ton triomphe ! «
Hélas ! cette vérité nécessaire à notre salut nous apparaîtra
souvent douloureuse et humiliante, nous verrons clairement
dans nos malheurs et la main coupable des hommes et le doigt
vengeur de Dieu. Oh! je l'avoue, qui pourrait empêcher son
coeur de se serrer et de se briser à la vue désolante de la
lumière lugubre qui s'élève de nos désordres ? A ce spectacle
de nos erreurs et de nos fautes amoncelant les ruines sur les
ruines dans cette belle France, j'en conviens, une âme patrio-
tique est un champ de bataille où la pitié et la colère, l'indi-
gnation et le mépris, la prière et la malédiction, l'espérance et
l'abattement voisin du désespoir se succèdent tout à la fois, se
disputant le terrain avec acharnement. Eh quoi! voir son pays
vaincu, foulé, dévasté, humilié par ses ennemis et ses préten-
dus amis! voir son pays réduit à la dernière extrémité de la
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honte et de l'impuissance, et à la dure nécessité d'implorer la
miséricorde de son impitoyable vainqueur; le voir livré en
proie à l'erreur et au vice, soulevé par le souffle brûlant de
haines furieuses, déchiré par les partis et par les factions inté-
rieures, succombant sous l'action corrosive de ses désordres
et sous le poids de ses fautes, poursuivi et accablé par la jus-
tice divine en courroux, roulant enfin sur une pente terrible
avec la perspective de ne s'arrêter qu'au fond de l'abîme,
comment ne serait-ce pas se condamner d'avance à la plus
cruelle désolation et aux plus douloureuses angoisses? Incon-
testablement. Faut-il pour cette raison fermer les yeux sur nos
plaies douloureuses, se taire sur les dangers qu'elles nous
créent, et nous endormir dans une satisfaction insensée et
dans une sécurité trompeuse? Non certainement. Il y a des
délicatesses prudentes et nécessaires, et des impudeurs éhon-
tées et coupables ; il y a aussi des délicatesses stupides et scé-
dérates qui perdent ce qui pourrait encore être sauvé, et des
hardiesses sages et généreuses qui arrachent à la mort ses
victimes les plus désespérées. C'est pourquoi je dirai avec
courage la vérité, si dure qu'elle soit. Je la dirai sans détours,
mais avec les égards que mérite le malheur, et avec tous les
adoucissements qu'inspire la piété filiale. Je la dirai pour
éclairer et non pour confondre, pour guérir et non pour enve-
nimer. Qu'on ne la redoute pas! Les nations sont comme les
individus qui se régénèrent et se réhabilitent en reconnais-
sant et en expiant leurs fautes. Les nations ont leurs jours de
défaillances, d'égarements et de perversités. Si elles s'entêtent
dans leurs errements, et prétendent justifier leurs désordres,
elles se condamnent infailliblement à la honte et à la ruine,
Si au contraire elles ont le courage de reconnaître humblement
leurs erreurs et de revenir en arrière à la voie qui faisait leur
prospérité et leur grandeur, elles s'élèvent autant qu'elles
s'étaient abaissées ; elles se reconquièrent l'estime et l'admira-
tion des peuples. — La France compte dans sa vie des siècles
de gloire, est-il étonnant d'y rencontrer quelques années
d'affaissement et de calamités? N'est-il pas bon qu'elle réunisse
en elle tous les genres de noblesse et de supériorité? Autant sa
— 9 —
fortune a été extraordinaire, autant son infortune présente
excède les bornes communes. Elle a souvent fait éclater dans
son élévation une intelligence admirable, une magnanimité
héroïque. Son abaissement actuel ne demande pas moins
d'esprit et de vertu; il est si grand et si manifeste qu'il est
impossible, non-seulement de le nier, mais de le dissimuler et
de le pallier. De semblables désastres tueraient beaucoup de
nations. Que la France ne refuse donc point de voir ce qui
n'est caché ou douteux aux yeux de personne. Qu'elle déploie
dans son humiliation l'amour de la vérité, la force d'âme, la
chevaleresque grandeur qu'elle a montrée dans ses triomphes;
qu'elle ose dire : « Je me suis trompée, j'ai péché, » et qu'elle
abandonne la voie mauvaise qui l'a conduite à l'abîme, et les
peuples diront encore : « La France est la grande nation ; elle
peut s'égarer un instant, et un instant courir à sa ruine ; mais
elle sait toujours s'arrêter à temps, elle est immortelle. »
CHAPITRE III.
Le fait historique.
Je le résumerai en quelques lignes :
Le 20 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse
dont les alliances habilement ménagées entraînent toute
l'Allemagne. Ce sont dès lors quarante millions d'hommes de
part et d'autre qui engagent une lutte à mort.
Dès le 1er août, la division du général Douai est surprise et
écrasée après un combat héroïque, par soixante-dix mille Alle-
mands.
Le 6 du même mois, le maréchal Mac-Mahon était battu à
Froeschwiller, et le général Frossard à Forbach. Là, comme à
Wissembourg, les armées françaises soutenaient noblement
leur réputation de bravoure, elles ne cédaient que devant une
supériorité numérique énorme.
— 10 —
Ces échecs sans doute étaient graves ; mais ils n'auraient pu
être cependant que des accidents fâcheux, si la nation française
n'avait pas été tout autre qu'elle n'était autrefois, si elle n'avait
pas été atteinte d'un vice radical, et comme condamnée
d'avance.
En effet, pendant que les débris de l'armée de Mac-Manon
se réunissent en toute hâte au camp de Châlons pour former le
noyau d'une nouvelle armée de cent-soixante mille hommes,
les troupes vaincues à Forbach, rejoignent autour de Metz les
corps d'armée demeurés intacts et constituent avec eux dans
un camp retranché une seconde armée de cent-cinquante mille
hommes.
C'était donc plus de trois cent mille hommes sur lesquels la
France devait compter. Bien commandés et bien disciplinés,
ils pouvaient arrêter encore les armées allemandes jusqu'au
moment où la patrie, ayant appelé ses réserves sous les dra-
peaux, aurait pu opposer à l'ennemi un nombre suffisant de
soldats exercés. Mais non, Bazaine se laisse cerner à Metz, et
sacrifiant peut-être son armée et les intérêts de la France à
son ambition déçue, il renonce à faire un effort sérieux pour
se dégager pendant qu'il en est encore temps : trois mois
après, il est réduit par la famine à capituler honteusement, et
à livrer avec ses soldats les remparts intacts de Metz.
Mac-Mahon, accompagné de l'empereur, avait levé son
camp de Châlons; il était parti pour tenter de rejoindre et dé-
livrer son collègue et la seconde armée. Inutiles efforts! Pour-
suivi par l'ennemi, il conduisit ses régiments à Sedan
comme dans un gouffre sans issue. Le 1 er septembre, Na-
poléon se rendait au roi de Prusse avec quatre-vingt mille
hommes.
A ce moment, la France sans armes, sans soldats, sans chef,
était livrée à l'invasion étrangère qui ne devait plus trouver
d'obstacle sérieux jusque sous les murs de la capitale.
C'était assez de malheurs,... Il fallait faire la paix.
Point du tout. Le 4 septembre, la révolution est maîtresse
de Paris; la république est proclamée, l'empire est maudit, les
fils des glorieux héros de 92 s'engagent à chasser les Alle-
— 11 —
mands du sol de la patrie et à réparer toutes les fautes de
Napoléon.
Hélas ! nous l'avons cru. Bismark refusait de reconnaître le
gouvernement nouveau qui s'était constitué de son chef et sans
mandat de la nation. Jules Favre lui répondait par son fameux
programme : « Pas un pouce de territoire, pas une pierre de
nos forteresses. » La guerre poursuivait ses ravages avec une
nouvelle fureur. Paris, par un prodigieux effort d'activité, d'in-
telligence et d'énergie, se rendait imprenable par la force; et
les Allemands, avec une admirable tactique, s'établissaient et
se fortifiaient autour de la capitale, formant des lignes d'in-
vestissement aussi infranchissables que les remparts qu'ils as-
siégeaient.
Que faisait en province la délégation du gouvernement de
Paris? Elle passait, en bonne mère, un long mois à satisfaire
les appétits dévorants des républicains de la veille qui s'abat-
taient sur toutes les places lucratives comme des vautours sur
leur proie. Ses armées, formées trop lentement et trop tard,
venaient se heurter contre les soldats aguerris du prince Fré-
déric-Charles que la capitulation de Bazaine avait rendu à sa
liberté d'action. En vain les troupes renfermées dans Paris
tentent les plus grands efforts pour rompre le cercle de fer qui
les étreint ; elles sont obligées de rentrer dans leurs positions
après de brillantes et infructueuses sorties. En vain les légions
de la province luttent pour les rejoindre et leur donner la
main; d'abord victorieuses à Coulmiers le 10 novembre,
elles sont mises en déroute et coupées en deux tronçons dans
les premiers jours de décembre.
Jusqu'ici la France n'a jamais pu savoir la vérité exacte sur
sa situation. Elle s'est laissé tromper par les dépêches offi-
cielles et par les nouvelles des journaux, toutes exagérées et
mensongères. Elle a vécu d'illusions, donnant son or et ses
enfants sans enthousiasme, mais sans résistance et avec rési-
gnation, passant toujours d'espérances déçues à d'autres espé-
rances trompeuses. Elle n'est pas encore, hélas! au bout de
ses désenchantements.
Après le 4 décembre, l'état-major français conçoit et exé-
- 12 -
cute un nouveau plan de campagne. Il s'agit de diviser les
forces ennemies pour essayer de les combattre avec plus de
succès. Dans ce but, une partie de l'armée de la Loire, ren-
forcée de nouveaux bataillons, sous les ordres du général
Bourbaki, se porte à l'Est pour délivrer Belfort assiégé, se jeter
ensuite dans les Voges et couper par là les communications de
l'ennemi avec l'Allemagne. L'autre partie de la même armée,
commandée par le général Chanzy, après une remarquable
retraite sur le Mans, se charge d'user l'ennemi soit en suppor-
tant inébranlablement son choc, soit en harcelant ses derrières,
s'il cesse d'attaquer. Le général Faidherbe dans le Nord, avec
des troupes dont on n'a jamais su exactement les forces, a la
même mission et le même objectif.
Ces trois armées, une fois victorieuses des armées de cam-
pagne ennemies, devaient converger sur la capitale et attaquer
chacune de leur côté l'armée de siége prise ainsi entre plu-
sieurs feux.
Ce plan pouvait réussir s'il avait été exécuté assez à temps
et avec des éléments sérieux de succès. Mais, les Allemands
qu'on nous disait depuis longtemps épuisés d'hommes, ont fait
des levées nouvelles qui arrivent toujours au moment voulu,
tandis que nos recrues ne sont jamais aux postes où elles se-
raient nécessaires. A chacune de nos trois armées, de Moltke
oppose des troupes supérieures en nombre, en artillerie et en
discipline. Chanzy est vaincu au Mans le 11 janvier; Faid-
herbe, après quelques légers succès, est obligé de se réfugier
à l'abri des places fortes du Nord. Bourbaki, victorieux à Viller-
sexel, se heurte contre un mur de fer inébranlable; il se bat
trois jours sans succès et il est contraint à la fin d'opérer sa
retraite en face d'un ennemi qu'il n'a pu entamer. Poursuivie
impitoyablement, cette armée de l'Est, commandée désormais
par le général Clinchant, arrête son mouvement à la nouvelle
de l'armistice. Erreur fatale ! car elle est exclue des avantages
de la convention. L'ennemi a profité de son repos pour la de-
vancer et lui couper ses routes. Elle est contrainte de franchir
la frontière et d'aller demander un asile à la Suisse hospita-
lière, plutôt que de rendre ses armes à un ennemi acharné et
— 13 —
barbare. C'était aux derniers jours de janvier 1871, malheu-
reuse année digne de sa soeur aînée 1870. Le 28 du même mois,
Paris, impuissant à s'ouvrir un chemin au travers des lignes
prussiennes, accablé de privations et de souffrances, dompté
par la famine, avait signé à son tour une cruelle capitulation,
et rendu à l'ennemi ses forts intacts, surpris d'être occupés
sans combat par des soldats qui ne s'étaient pas donné l'hon-
neur de les prendre d'assaut. La France comptait encore à cette
époque près d'un millon d'hommes sous les armes, mais des
hommes mal équipés, mal disciplinés, mal exercés, et au sur-
plus qui refusaient carrément de se battre encore et de conti-
nuer une lutte impossible. Que faire?....
La France était vaincue; elle était désormais incapable d'or-
ganiser une résistance tant soit peu sérieuse; elle était con-
trainte de confesser son infériorité et son impuissance, et de de-
mander la paix à son inexorable vainqueur. 0 jour affreux de
désolations et de malédictions que le jour où la France fut obli-
gée de signer elle-même sa déchéance et sa ruine en signant cet
horrible et nécessaire traité, par lequel elle abandonnait à l'Alle-
magne deux de ses plus riches et plus patriotiques provinces
et s'engageait à lui payer cinq millards d'indemnité de guerre !
Telle a été la fin de cette exécrable guerre commencée aux
cris enthousiastes de : A Berlin ! à Berlin !
Il y a dans ces événements et dans leur lamentable issue un
mystère qui dépasse toutes les vues et déjoue tous les calculs
de l'homme ne voulant pas croire à l'empire de Dieu sur le
monde ; il y a aussi un enseignement visible qui nous découvre
bien des erreurs et bien des vices, qui peut nous arracher à
bien des illusions et nous préserver de bien des calamités fu-
tures ; tâchons de le recueillir et d'en profiter.
— 14 —
CHAPITRE IV.
Causes de la guerre.
Le malheur rend souvent injuste et aveugle. Est-il étonnant
qu'il altère la générosité des sentiments et la dignité des carac-
tères. Sous le coup de nos revers multipliés et inattendus,
chacun a rejeté sur son voisin la responsabilité de la guerre.
Napoléon à Sedan s'excuse auprès du roi Guillaume d'avoir
pris les armes contre la Prusse, en prétendant qu'il y a été
poussé irrésistiblement par la volonté de la France. Les révo-
lutionnaires l'ont accusé au contraire d'avoir voulu lui-même
la guerre pour relever son prestige et assurer par la victoire le
règne de sa dynastie. IIs ont assuré aussi que la guerre était
l'oeuvre et dans l'intérêt de rois avides de faire entr 'égorger
leurs peuples à leur profit, et ils ont crié : « Plus de roi ! Vive
la République universelle ! » Ces accusations réciproques dé-
montrent peu de loyauté et de noblesse d'âme ; la pression du
malheur les rend toutefois excusables. Néanmoins, la première
impression passée, il est juste que chacun reprenne sa part
vraie de responsabilité.
Qui a voulu la guerre ? C'est le triomphe de la politique
allemande d'avoir amené la France à lui déclarer la guerre.
Elle s'est donné le beau rôle en cas de victoire ; en cas de
défaite, elle avait une porte ouverte pour appeler l'interven-
tion des Puissances. Cependant, malgré de longs et énormes
préparatifs, la guerre si désirée de l'Allemagne a-t-elle encore
éclaté avant le moment choisi par elle. En homme habile et
prudent, Bismarck voulait prendre contre nous toutes les pré-
cautions, et s'assurer tous les moyens et toutes les chances de
succès. Suivant ses idées pleines de sagesse diabolique, il ten-
tait de placer sur le trône des Espagnes un prince de la famille
de Prusse. S'il eût réussi, il n'eût plus gardé de ménagements
— 15 —
avec nous ; il eût provoqué ou déclaré ouvertement la guerre,
et la France eut été envahie à la fois au Nord et au Midi.
Cette guerre était donc dans les desseins de l'Allemagne,
elle était voulue et préparée avec ardeur surtout par la Prusse.
Bismark se ménageait l'alliance et le concours des Etats alle-
mands du Sud; de Roon, inondait la France de ses espions, et
organisait une armée formidable; de Moltke voyageait dans
notre pays, en étudiait les forteresses et les champs de batailles.
Les officiers prussiens se faisaient nos employés et nos servi-
teurs pour nous connaître et apprendre à nous vaincre.
M. Krupp fondait ses canons perfectionnés pour annihiler
l'élan de notre valeur. C'est ce dont nous trouvons la preuve
dans les proportions épouvantables de l'invasion allemande,
dans les travaux et dans les écrits politiques et stratégiques
allemands. L'Allemand, prince et sujet, est né depuis soixante
ans avec la haine de la France au coeur. Puisée dans le sein
maternel, cette haine a été soufflée, alimentée avec soin pen-
dant son enfance et sa jeunesse par le souvenir sans cesse
renouvelé des humiliations et des ruines amoncelées sur le sol
de la patrie par les invasions françaises au commencement du
siècle. L'heure de la vengeance était impatiemment attendue ;
dent pour dent, oeil pour oeil. L'Allemand regardait comme un
devoir sacré, de nous rendre tout le mal que nos pères lui
avaient fait et de nous arracher autant de larmes et de sang
que nos violences en avaient fait couler sur le sol de son pays.
Aussi, Bismark invectivant contre notre humeur inquiète et
contre notre ambition toujours insatiable, et Guillaume pro-
testant de son sincère amour pour la paix, ne parviendront
jamais à tromper personne, pas plus qu'à dissimuler les sen-
timents, les appétits et les tendances qu'ils ont eux-mêmes
excités et entretenus dans la nation allemande. Ils étaient donc
bien naïfs ces républicains philanthropes qui mettaient tou-
tes les plaies de la guerre au compte des jalousies et des
haines des rois entre eux, et qui prétendaient que leurs peu-
ples, soulevés à contre-coeur l'un contre l'autre, n'éprouvaient
intérieurement que. des sympathies réciproques ! Ils étaient
donc bien aveugles, bien ignorants des dispositions et des
— 16 -
affaires germaniques, ces démocrates humanitaires qui ne
doutaient pas que, les deux souverains étant couchés dans
la même tombe, les deux peuples devenus amis, ne s'embras-
sassent tendrement et ne vécussent en paix ! Les rois sont des
hommes, et les peuples sont des masses d'hommes. Les pas-
sions qui bouillonnent aux coeurs des rois, bouillonnent aussi
aux coeurs des peuples. II y a des rois pacifiques et sages,
et des rois ambitieux et et guerriers ; il y a aussi des peuples
amoureux de la tranquilitë, et des peuples ardents qui ne se
plaisent que dans le bruit des armes. Les vertus et la cupidité
d'un souverain sont multipliées dans le coeur d'un peuple, et
si d'une part ce peuple est capable d'être contenu dans
la vérité et dans la justice par un poids plus considé-
rable de sagesse et de modération, il est d'autre part suscep-
tible de surpasser toutes les violences des rois, et de se laisser
emporter par un torrent impétueux et irrésistible de haines,
de vengeances et d'ambitions insensées. Athènes, Sparte,
Rome, les États-Unis d'Amérique attestent cette vérité dans
leurs histoires avec une voix plus forte que toutes les préven-
tions et que tous les systèmes.
Joubert a écrit: « Il semble que les peuples aiment le péril,
et que lorsqu'ils en manquent, ils s'en créent. » Cela est le
propre de la France et lui convient à merveille. Les Français
n'aiment pas une paix trop prolongée et une tranquilité
monotone ; ils y souffrent, ils s'y corrompent par une jouis-
sance effrénée, ils y meurent. Par sa nature ardente et par son
caractère léger autant qu'héroïque, le Français aime la vie des
camps, le cliquetis des armes, le tumulte et le fracas des
batailles. C'est sur ce terrain qu'il vit pleinement et qu'il
déploie dans tout leur éclat ses brillantes qualités. Une decla-
ration de guerre n'est jamais accueillie chez nous avec répu-
gnance; elle réveille et excite les plus apathiques, les plus
endormis, elle tend toutes nos fibres ; elle monte notre valeur
gnerrière au ton de l'héroïsme ; elle arrache de notre poitrine
des cris d'enthousiasme et des actes sublimes de générosité.
Il est permis aux aveugles de ne pas voir le jour. Mais per-
sonne, s'il veut être sincère, ne contestera que la France n'ait
— 17 —
tressailli et n'ait applaudi avec frénesie à la nouvelle de la
guerre contre la Prusse. Les levées ordinaires s'exécutaient
avec un entrain admirable, aucun homme ne manquait à
l'appel. Les enrôlements voloniaires pour la campagne étaient
nombreux; les patrons ou chefs d'ateliers promeltaient à
beaucoup de leurs ouvriers et de leurs employés la conser-
vation de leurs positions, quelques-uns même leur garantis-
saient le paiement d'une partie de leurs appointements pen-
dant la durée de la guerre. M. Thiers était sifflé, hué, qualifié
de Prussien, pour avoir parlé contre la guerre. Napoléon, que
les millions de votes du plébiscite n'avaient pas relevé de son
impopularité toujours croissante, était presque acclamé comme
aux beaux jours de l'empire. Non, la France n'a pas le droit
de reprocher à son ex-souverain d'avoir seul voulu la guerre, et
de l'avoir voulue sans l'assentiment de la nation. La France
voulait la guerre contre la Prusse depuis longtemps. Elle la
voulait, quand les États allemands se réunissaient pour écra-
ser notre vieil allié, le Danemark. Bile la voulait quand Bis-
mark refusait de remplir les engagements qu'il avait signés
dans le traité de Prague et dont nous avions garanti l'exé-
cution. Elle la voulait quand la Prusse, par une injuste
agression, se jetait sur l'Autriche surprise, la battait à Sadowa,
et l'expulsait de la Confédération germanique. Elle la voulait
quand la Prusse, enorgueillie de ses succès, mettait en oeuvre
toutes les machinations pour unifier l'Allemagne à son profit,
menaçait notre sécurité, notre prospérité commerciale, et
nous constituait, par ses armements et ses tendances envahis-
santes, dans un état pénible et dangereux de gêne, de malaise
et d'inquiétudes continuelles.
Certes, si la guerre eut été heureuse, personne ne renverrait
à.un autre l'honneur de la victoire. Elle a été malheureuse,
soyons dignes, et portons humblement la responsabilité de la
défaite.
Ce dont la Francepeut et doit faire un crime à Napoléon, c'est
d'avoir abandonné au profit de la Révolution et de l'impiété,
cette politique traditionnelle d'équilibre qu'elle pratiquait de-
puis des siècles, et qui assurait autant que possible la tranquil-
— 18 —
lité de l'Europe. C'est d'avoir rendu cette terrible guerre né-
cessaire en faisan t l'unité de l'Italie et en favorisant celle de l'Al-
lemagne, se condamnant ainsi d'avance à la triste nécessité de
d étruire un jour par la force des armes ce qu'il aurait lui-même
naguère édifié ou laissé édifier par ses connivences criminelles.
C'est d'avoir proclamé et appliqué ces pernicieux principes des
grandes agglomérations et de non-intervention qui ont été
retournés contre nous par l'annexion de l'Alsace et de la Lor-
raine à l'Allemagne, et par le délaissement de toutes les puis-
sances de l'Europe au milieu de nos détresses. C'est d'avoir
renoncé, en faveur de ses utopies sacrilèges, au noble rôle que
nous avions toujours joué dans le monde, de protéger le faible,
de défendre l'opprimé et de combattre partout pour la cause
de l'Eglise catholique et de la civilisation chrétienne. C'est
d'avoir sacrifié les véritables motifs et les justes griefs que
nous vions de déclarer la guerre à la Prusse menaçante, et
d'avoir couvert ses préoccupations dynastiques d'un faux
manteau de dignité nationale, en prenant les armes contre un
ennemi naturel pour une raison futile et inavouable, ce qui
nous a mérité la réprobation de toute l'Europe. C'est enfin de
nous avoir indignement trompés en nous assurant que nous
étions prêts, quand par sa faute et par la faute de ses ministres
complices, nous n'avions ni l'armée, ni les armes, ni les muni-
tions et les vivres nécessaires pour entreprendre une campagne
contre un adversaire aussi redoutable que l'Allemagne réunie.
Sans nul doute, le malheur environne une tête d'une au-
réole mystérieuse qui apaise les haines, suspend le mépris,
et même concilie à l'infortuné la pitié et le respect. Mais au
moins faut-il que l'adversité ne dépouille pas de toute dignité
de caractère et de toute grandeur d'âme. Certes, personne ne
se fût attendu à ce que Napoléon renvoyât au peuple français
la responsabilité des malheurs qu'il avait appelés lui-même
sur notre patrie désolée. Je sais bien que ce malheureux sou-
verain, plus malheureux pour avoir régné que pour être
tombé du trône, n'était pas, par humeur et par goût, par-
tisan des fatigues, des privations et des dangers de la guerre.
Il était surtout partisan du repos, de la bonne chère et des
_ 19 —
plaisirs ; son caractère amolli et ses forces épuisées par les
orages de sa vie plus que par le nombre des années, lui ins-
piraient l'horreur de tout ce qui exige un effort, et se concen-
traient dans un <égoïsme absolu joint à un profond mépris de
tout ce qui n'était pas lui-même. Dans ces dispositions de
corps et d'esprit, il préférait une intrigue de cabinet à une
campagne en plein air. Toutefois, personne n'ignore que son
égoïsme même le portait à sacrifier les intérêts de la France
à ses intérêts propres et à ceux de sa dynastie. Il sentait que
son prestige évanoui n'avait point été suffisamment relevé
par son triomphe plébiscitaire; il s'apercevait que ses em-
barras intérieurs se compliquaient de jour en jour, au lieu
de se simplifier et de se résoudre ; il pensa donc le moment
favorable pour faire une diversion dans le courant de l'opi-
nion publique. Connaissant à fond la légèreté du peuple fran-
çais, sa passion pour la gloire militaire, et sa susceptibilité
nationale, il excita et enflamma toutes ses fibres au moyen
d'un incident diplomatique sans gravité; il fit miroiter à ses
yeux les lauriers de la victoire, et se crut autorisé à le lancer
de nouveau dans ces périlleuses aventures où nous devions
perdre notre influence, notre fortune et notre honneur, où
lui-même devait aussi perdre sa couronne dans la boue san-
glante de défaites inouïes, et recueillir les malédictions mé-
ritées des mères désolées et de la patrie ruinée et déshonorée.
Si le succès eût couronné ses vues égoïstes, Napoléon eût
été raffermi sur son trône pour de longues années, il eût res-
saisi le pouvoir qui lui échappait, il fût mort dans la pourpre,
emportant peut-être les louanges dues aux grands hommes,
et laissant à son fils une gloire et une autorité incontestées.
C'est ce qu'il cherchait; mais c'est aussi ce que la Révolution
ne voulait pas, ce qu'elle redoutait avant tout.
Je me garderais bien de croire que les démocrates, les com-
munistes et les socialistes n'ont pas le coeur tendre; je me per-
suade volontiers qu'ils n'ont pas moins en horreur la guillotine
que le canon. Ils ne sont pas tous, certes, du tempérament féroce
des fédérés parisiens qui enrôlaient les récalcitrants et forçaient
les frères à s'entr'égorger entre eux et malgré eux, qui abreu-
— 20 —
raient d'une liqueur vénéneuse et enivraient jusqu' à larage leurs
soldats violentés ; tant pis si toutes les blessures en devenaient
mortelles ; il leur suffisait qu'ils se battissent comme des bêtes
furieuses. Toutefois je me permettrais de douter un peu que
l'intérêt du pauvre peuple et les droits sacrés de l'humanité
aient été les principales raisons de leur opposition à la guerre.
J'inclinerais à croire qu'ils redoutaient surtout la victoire.
La victoire, nous l'avons dit, aurait consolidé et rajeuni
l'Empire malade et chancelant; elle ruinait dès lors tous leurs
travaux, tous leurs progrès et toutes leurs espérances. D'autre
part, la victoire de la France, c'était l'affaiblissement de la
Prusse, la puissance protestante par excellence, pour l'agran-
dissement de laquelle ils avaient toujours fait des voeux.
Qu'on le sache bien, la politique et les tendances des révolu-
tionnaires ont toujours été antifrançaises, parce qu'elles
sont anticatholiques. Ce n'est pas Napoléon tout seul qui a fait
l'unité de cette ingrate Italie, non-seulement témoin insen-
sible, mais témoin satisfait de nos malheurs. Il a été appuyé,
soutenu, encouragé et poussé dans celte voie par les sectaires
et les suppôts de Mazzini, qui, en France, calomniaient et in-
sultaient impunément le pape et les évêques, et produisaient
contre le pouvoir temporel des courants d'opinions aussi irré-
sistibles qu'énergiques. On sait en effet qu'il s'agissait pour
eux d'enlever au chef de l'Église sa liberté, de détruire son in-
fluence et d'anéantir, si c'était possible, la papauté elle-même.
Mais l'unification de l'Italie appelait l'unification de l'Alle-
magne. M. Thiers le prédisait à la tribune du Corps législatif.
C'était une conséquence visible dans son principe.
On pouvait croire toutefois que la logique des événements
suivrait une marche moins précipitée, et qu'on verrait encore
s'écouler bien du temps avant d'assister à la création d'une
seconde formidable puissance sur nos frontières. Mais espérer
ainsi, c'était compter sans la Révolution qui poursuivait son
but avec un entraînement prodigieux. La création d'une
grande puissance anticatholique et ennemie révoltée contre
l'Église, en face de la France catholique, et fille aînée de
l'Église, c'était l'objectif vers lequel convergeaient tous les
21
efforts, toutes les menées de la Révolution. Aussi, sous le voile
spécieux d'aspirations nationales, nous voyons l'Italie toute
souillée de ses injustices et toute couverte du sang des soldats
pontificaux, donner la main à la Prusse protestante pour réa-
liser ce programme, en accablant et en spoliant l'Autriche,
puissance catholique. Nous voyons ces mêmes hommes qui
avaient applaudi à toutes les violences iniques commises
contre le pape, patronner à la tribune et dans les journaux la
cause de la Prusse, combattre et enchaîner l'élan du coeur
français qui se souvient de son ancienne alliée et qui veut
voler à son secours, célébrer enfin le triomphe de la puissance
protestante du libre examen comme le triomphe de la justice
et de la civilisation. Savez-vous bien, ô hommes de la Révo-
lution, que, par votre conduite, vous trahissiez les intérêts de
votre pays, que vous prépariez cette guerre et que vous la
rendiez inévitable? Savez-vous bien que vous avez par-là en-
couru une terrible responsabilité dont l'histoire et votre pays
un jour vous demanderont compte? Savez-vous bien que vous
êtes malvenus à maudire Napoléon, vous qui avez été ses con-
seillers, ses alliés et sa force dans toutes ses entreprises anti-
françaises? Quelle différence entre vous et lui? Il se disait fils
de la Révolution et vous aussi. Il travaillait pour la Révolution
et vous aussi. Il était parvenu au pouvoir, et vous y aspiriez.
Il n'était pas moins que vous l'ennemi de Dieu, de l'Église et
des principes chrétiens. Il n'avait foi, comme vous, qu'en la
Révolution. Son origine, ses idées, ses oeuvres, son but, c'é-
taient les vôtres. Allez, il n'a pas fait plus de mal à la France
que vous; toutes nos plaies portent les marques de ses per-
fidies et de vos coups. Vous ne parviendrez pas à dégager
votre responsabilité dans nos désastres. Vous n'avez pas voulu
la guerre elle-même, de peur qu'elle ne compromît l'avenir de
vos travaux; mais vous en avez posé le principe; vous l'avez
rendue nécessaire; vous avez ruiné notre sécurité; vous avez
tout fait pour amener notre abaissement.
Ainsi, Napoléon et les révolutionnaires sont également les
causes et les auteurs de cette guerre malheureuse par la poli
tique qu'ils ont suivie et appliquée de concert, par les principes
— 22 —
qu'ils ont répandus et patronés, par le but secret qu'ils ont
poursuivi et en partie atteint. La déclaration et l'ouverture des
hostilités ne sont que des incidents de circonstance qui ne chan-
gent rien au fond des choses. Si la guerre n'avait pas éclaté au
20 juillet, à l'occasion de la candidature d'un Hohenzollern au
trône d'Espagne, elle n'eût été suspendue menaçante qu'un peu
plus de temps sur nos têtes; on ne l'eût pas évitée. C'est évi-
dent, Le germe en était semé; il n'était au pouvoir d'aucun
souverain ni d'aucun peuple d'en empêcher l'éclosion.
La France aussi, la vraie France, a une grosse part de res-
ponsabilité dans ces lamentables événements; elle sera sincère
et juste, elle ne s'en excusera sur personne. Oui, elle a eu
gravement tort de confier ses destinées à un prince sans cons-
cience qui n'avait su, jusqu'au moment où il se présentait à
elle, que conspirer, mentir et assassiner; à un disciple de Ma-
chiavel, qui était lié à la Révolution par des serments et par
des antécédents impies, qui professait le mépris de l'huma-
nité; à un fourbe qui se faisait un jeu hypocrite de la reli-
gion et de la piété, qui devait enfin trahir notre foi, nos aspi-
rations, nos intérêts et notre glorieux passé, et nous laisser
ensevelis dans le sang et dans la honte. Elle a eu tort plus en-
core d'avoir toléré ses tendances équivoques sans opposition
suffisante, d'en avoir reçu et accepté des inspirations et des
idées fausses et pernicieuses, d'avoir autorisé souvent, d'un
consentement tacite ou avec une faveur marquée, des entre-
prises qui étaient contraires à son caractère et à ses senti-
ments traditionnels, d'avoir même parfois admiré des actes
coupables, d'avoir applaudi à des résolutions et à des institu-
tions que les principes évangéliques réprouvent.
Elle a eu grandement tort de répudier les enseignements
du maître qui l'avait faite si grande, et dans sa mobilité in-
quiète de se mettre aveuglément sous la conduite d'esprits
ardents plus que sages, utopistes tourmentés d'orgueil et
d'ambition, plus préoccupés de faire triompher leurs rêves
que de garder et de sauver ses intérêts. Elle a eu profondé-
ment tort d'aimer la gloire militaire plus que la justice et la
vaine louange plus que la vérité; d'avoir écouté la suscepti-
— 23 —
bilité de son amour-propre plutôt que le cri de sa conscience;
d'avoir donné sa confiance à ceux qui l'égaraient ou la du-
paient avec des mots, plutôt qu'à ceux qui lui adressaient de
sages conseils, et lui indiquaient le chemin de la solide gran-
deur; d'avoir cherché son progrès, sa perfection et son bon-
heur dans des rêves insensés et dans le mirage des voluptés
terrestres plutôt que dans la lumière évangélique et dans la
possession substantielle des biens immortels; enfin d'avoir
abjuré son Dieu, sa loi, son caractère, ses tendances natu-
relles, sa mission providentielle, pour courir d'incertitude en
incertitude, de déception en déception, sur la parole des doc-
teurs du mensonge, dans des voies inconnues, difficiles, sca-
breuses, bordées de précipices, aboutissant inévitablement
à un abîme sans fond. Oui, la France a eu tort; mais elle expie
aujourd'hui cruellement ses fautes dans une humiliation et
dans des douleurs inexprimables. La grandeur de ses souf-
frances égale la grandeur de ses erreurs et de ses vices; elle
révèle le passage d'une justice inexorable, et supérieure à la
justice humaine. Dieu aussi peut-être aurait voulu la guerre,
mais avec des desseins bien contraires à ceux des hommes.
Toutefois, ne soulevons pas encore ce voile. Le mystère pro-
videntiel trouvera plus loin une place favorable.
CHAPITRE V.
Causes physiques de nos revers. — Infériorité du
nombre et de l'artillerie.
Nos défaites ont été si complètes et si foudroyantes que le
monde en a été stupéfait. Chacun de se demander : Quomodo
cecidit? Comment est-elle si vite et si profondément tombée
celte nation naguère si puissante et si glorieuse ? L'explication
naturelle n'est difficile ni à trouver ni à donner. Qui n'a dit
maintes fois : La France n'était point préparée pour faire la
— 24 —
guerre à la Prusse? Nous avons attaqué étourdiment un ennemi
dont nous ne connaissions pas les forces. Comment une telle
imprudence a-t-elle pu nous échapper? Nous le montrerons
plus loin. Disons maintenant que l'empire avait un bandeau
sur les yeux et que son aveuglement s'étendait sur toute la
nation qui avait associé ses destinées à ses destinées. La Pro-
vidence divine voulait montrer par des faits irréfutables que
quand on s'applique à avilir l'âme d'un peuple, on porte à son
corps et à sa vie matérielle des coups plus redoutables qu'on
ne pense, des coups sûrement mortels. Elle voulait nous prou-
ver par notre propre expérience que le désordre moral de
l'esprit et du coeur entraîne inévitablement le désordre maté-
riel et la ruine dans les affaires extérieures.
Dans cette désastreuse guerre, la France avait en effet contre
elle cinq infériorités qui se traduisaient par cinq supériorités
en faveur de son ennemi. Elle était inférieure à l'Allemagne
par le nombre, par l'artillerie, par le commandement, par cer-
taines vertus militaires qui manquaient à nos soldats, enfin par
l'administration.
Le vote du plébiscite a fait connaître au monde le nombre
exact de nos soldats sous les armes le 8 mai 1870.
Le 20 juillet suivant, nos armées n'avaient pas recruté un
seul homme de plus. A l'époque de la déclaration de la guerre,
les forces militaires de la France s'élevaient donc à peine à
trois cent quarante mille hommes.
De ce nombre il faut retrancher cent vingt mille hommes
nécessaires pour la garde des colonies et des grandes villes,
dans lesquelles l'ordre et la paix étaient de plus en plus me-
nacés. Bref! ce fut donc avec deux cent vingt mille combattants
que s'ouvrit la campagne contre les Allemands.
Si du moins ces troupes avaient été massées en deux ou trois
corps compactes assez réunis pour se secourir mutuellement,
elles auraient peut-être pu battre rapidement les premièr es ar-
mées allemandes, diminuer de la sorte l'écrasante supériorité
de l'ennemi et acquérir pour elle-même le prestige de la vic-
toire. Malheureusement, par une faute immense, elles furent
dispersées sur une étendue de plusieurs centaines de kilomè-
— 25 —
1res, et par là triplèrent et quadruplèrent leur naturelle et
énorme infériorité numérique.
Quant à l'Allemagne coalisée, on ne saura pas facilement le
nombre exact d'hommes qu'elle mit sur pied tout d'un coup.
Les calculs les moins exagérés relèvent au chiffre effrayant
d'au moins douze cent mille soldats. Avec une pareille force,
il ne lui était pas difficile de s'avancer vers les frontières fran-
çaises, par masses serrées de cent, de cent cinquante et de
deux cent mille combattants, et d'écraser sous des avalan-
ches formidables d'hommes et de canons les fractions de nos
armées émiettées. A Wissembourg, en effet, nos soldats se
trouvèrent un contre sept. A Voerth ils étaient trente-cinq
mille contre cent vingt mille; à Forbach, quinze ou dix-huit
mille contre quatre-vingt-dix mille; à Gravelotte, cent mille
contre toute l'armée royale. Il en fut de même à Sedan.
Assurément à Wissembourg, à Voerth, à Forbach et à Gra-
velotte, nos soldats se battirent comme des lions et soutinrent
dignement la vieille réputation des armées françaises. Mais,
quelque fiers et intrépides héros qu'ils fussent, il ne pouvaient
vaincre.
L'histoire nous offre bien des exemples où une pareille in-
fériorité numérique ne fit qu'accroître la gloire du succès. A
Marathon, onze mille Grecs, sous les ordres de Miltiade, défi-
rent complétement cent dix mille Perses. Les annales des ar-
mées françaises sont pleines de faits militaires dans lesquels
leur vaillance irrésistible arracha la victoire à des ennemis
fort supérieurs en nombre. Mais c'était dans des temps et dans
des genres de combat presque corps à corps où l'élan, l'adresse
et l'intrépidité individuels suppléaient au poids des masses
armées. La guerre moderne se fait dans des conditions toutes
différentes. Le lâche et l'indolent portent un fusil et envoient
au loin une balle qui tue comme le soldat courageux. Dans la
lutte à de grandes distances, avec les canons et les mitrail-
leuses, la bravoure personnelle n'est presque rien. Désormais
il faut compter les combattants et non plus les apprécier au
poids de la valeur guerrière.
Dans cette guerre de 70 et 71, il fallait également compter
— 26 —
les canons et estimer leur perfectionnement, car toutes les vic-
toires ont été décidées en faveur de la Prusse non moins par
la supériorité de son artillerie que par la multitude de ses ba-
taillons. Les alliés germaniques avaient renfermé dans leur
innombrable armée près de cinquante régiments de cette arme
formidable ; la France n'en avait pas vingt. De plus, l'artillerie
ennemie, composée de pièces se chargeant par la culasse, avait
un tir plus rapide et plus précis aussi bien qu'une portée plus
longue que la nôtre. Ses projectiles éclatant au choc, étaient
moins souvent nuls que les nôtres, et surtout produisaient des
effets plus terrifiants sur le moral des troupes. Avec ces avan-
tages d'une part et ces désavantages de l'autre, il est évident
que les batailles qui ont été presque toujours des combats d'ar-
tillerie, ne devaient et ne pouvaient point se décider en notre
faveur. Il faut, en effet, savoir que dans toute action militaire,
il y a généralement une position qui en est comme la clef. Or
cette position n'échappait pas à la connaissance de l'état-major
allemand qui rassemblait promptement contre elle ses nom-
breuses et formidables batteries, et de cinq ou six kilomètres
souvent, la couvrait d'une véritable grêle d'obus. C'est en vain
que nos artilleurs contre-battaient ses pièces avec énergie et
habileté, il en avait toujours de réserve pour remplacer celles
qui étaient démontées. Pour nous, obligés d'engager toutes nos
forces à cause de notre infériorité numérique; nous devenions
incapables de réparer nos pertes et de combler les vides faits
par le feu ennemi.
La position de laquelle dépendait le sort de la journée finis-
sait donc nécessairement par devenir intenable; nos troupes,
accablées sous une pluie violente de projectiles, se retiraient,
la bataille était perdue, nous étions en déroute sous la cano-
nade et sous la mitraille furibondes de nos ennemis.
— 27 —
CHAPITRE VI.
Causes physiques de nos revers (suite).
Infériorité du commandement.
Nous l'avons dit, les Allemands et particulièrement les Prus-
sieus étaient résolus de prendre leur revanche d'Iéna. Ils s'y
préparaient depuis longtemps. Convaincus que le soldat alle-
mand ne possède point l'intrépidité guerrière du Français, les
chefs en Allemagne se sont efforcés de suppléer à ce qui lui
manque par la supériorité du nombre et de l'artillerie, et sur-
tout par l'habileté du commandement et par de profondes con-
naissances stratégiques. Aussi les études militaires ont-elles
fait la passion de leur vie; elles ont été environnées d'hon-
neurs et se sont élevées chez eus à un haut degré de perfection.
Les officiers généraux prussiens ont profondément médité les
campagnes des grands capitaines; ils ont mis en oeuvre toutes
les ressources fournies par les découvertes de la science mo-
derne. Ils sont venus dans notre pays prendre part à nos fêtes,
jouir des agréments de notre hospitalité généreuse, et du même
coup ils relevaient des plans, ils dressaient les cartes des fu-
turs champs de bataille sur lesquels ils rêvaient de nous
anéantir et de prendre notre place à la tête du monde. Peuple
d'espions et de traîtres! va, enivré de ton triomphe, gorge-toi
de nos richesses ; tu nous laisses du moins ce qu il ne t'est pas
possible de nous prendre et d'avoir: la loyauté, la générosité,
la noblesse du coeur.
Hélas ! nos généraux l'avoueront bien, ils ne s'étaient pas
préparés pour combattre de tels adversaires. Disons pour
leur excuse, qu'en France, malgré les justes griefs que nous
avions contre la Prusse, tout le monde était à la paix. L'empe-
reur parlait de la paix dans tous ses discours ; le commerce
et l'industrie demandaient la pérennité de la paix ; les huma-
— 28 —
nitaires se réunissaient en congrès de la paix; l'opposition
gouvernementale demandait au pouvoir et promettait à
ses électeurs l'abolition de la conscription et des armées
permanentes. On pouvait croire que le monde allait entrer
dans une ère à jamais pacifique et que le noble métier
des armes allait être désormais inutile. Pourquoi donc s'é-
puiser en fatigues et en veilles pour approfondir l'art su-
perflu et cruel de détruire les hommes ? On proclamait tout
citoyen soldat et capable de défendre son pays, pourquoi ne
pas.inventer du même coup le général improvisé? C'est le pro-
dige, c'est le fruit merveilleux qui devait sortir des entrailles
fécondes de la République une et indivisible. M. Gambetta nous
l'annonçait et nous le promettait; il en était le précurseur.
D'ailleurs le souverain lui-même donnait l'exemple de l'in-
souciance, de la confiance, de la jouissance et d'un repos sans
inquiétude. Il lui fallait des compagnons de joie au milieu de
ses fêtes continuelles, et quels plus nobles compagnons de ses
joies que ceux qui avaient été ses compagnons de guerre et
qui avaient partagé avec lui les dangers des mêmes champs de
bataille. Il appelait donc ses généraux à sa cour, à ses ban-
quets et à ses soirées ; et dans nulle cour de l'Europe ni du
monde, comme dans la Cour impériale de France, la splendeur
des richesses et des lumières n'était éblouissante, les jeux
choisis ne succédaient aux jeux, les plaisirs enivrants et les
joies étourdissantes ne réalisaient l'oubli de la vie, de la mort, du
devoir et de soi-même et l'idéal de la parfaite félicité mondaine.
Certes, il eût fallu une dose extraordinaire de vertu austère
et d'abnégation généreuse pour s'arracher à ces féeries, re-
cueillir ses pensées, ses affections, ses facultés et toutes ses
forces dans une étude jugée comme sans importance. Ce n'é-
taient pas du reste les soldats sérieux qui nourrissaient le feu
sacré du métier, ce n'étaient pas ceux-là, dis-je, qui arrivaient
aux richesses et aux dignités élevées. Sous l'empire, la vérité
et la vertu avaient moins de prix que les flatteries et l'appro-
bation aveugle et sans réserve. Il fallait être courtisan pour
obtenir la faveur du prince. Il fallait croire que sous le nom
et sous l'étoile des Napoléons la France avait sur tous les autres
— 29 —
peuples une supériorité aussi invincible qu'incontestée, et que
tout soldat français était un héros et devait toujours remporter
des victoires, fût-il commandé par un âne, ou même ne fût-il
pas commandé du tout. Il fallait croire d'ailleurs que sous
le prestige de ce nom magique, il suffisait d'avoir les bonnes
grâces du souverain pour recevoir communication du génie
militaire, de sorte que tout l'état-major et tout l'entourage
impérial aurait été, tout juste comme du temps de l'oncle,
une pléiade de généraux éminents, capables, chacun de
commander une armée de cent mille hommes. L'infatuation ne
pouvait être plus grande. Quelques-uns des rares serviteurs
fidèles qui prévoyaient les tempêtes renfermées dans ces
points noirs formés à l'horizon, se hasardaient-ils à signaler
les préparatifs allemands, le perfectionnement et la quantité
prodigieuse des canons Krupp, ils n'obtenaient pour réponse que
des haussements d'épaules, et n'étaient pas loin de passer pour
des détracteurs de la prévoyance, de la sagesse et de la puis-
sance impériales. Et puis, pourquoi craindre ? La France de
Napoléon III ne faisait-elle pas la loi à l'Europe? N'avait-elle
pas pour sa sécurité future et pour la terreur de ses ennemis
le chassepot et la mitrailleuse, ces joujoux mystérieux que
l'on cachait soigneusement aux yeux du vulgaire, qui devaient
tenir lieu d'armées nombreuses et de généraux expérimentés,
et qu'il devait suffire de placer à la frontière pour que nous
puissions dormir sans sollicitude ? Évidemment c'était là de la
forfanterie ridicule ; c'était le règne du faux. Mais les illusions
funestes de la cour n'étaient-elles pas les illusions de la masse
de la nation ?
Il est facile de comprendre que sous un tel régime la science
approfondie de la guerre ait eu peu de zélés partisans. Car, ce
n'est pas dans une telle atmosphère que pouvaient naître et
grandir les génies militaires supérieurs et que pouvaient ger-
mer et se fortifier les vertus guerrières nécessaires à un géné-
ral en chef.
Un général, disent les auteurs qui traitent de ces matières,
doit être doué d'une vaste étendue d'esprit pour concevoir un
plan considérable, d'une vive perspicacité pour prévoir les dif-
— 30—
Acuités à vaincre, d'une profonde habileté, pour savoir profiter
des circonstances diverses qui se présentent à lui, pour inven-
ter les ruses, les feintes, les stratagèmes qui sont souvent, plus
que la force, les agents du succès. Il a besoin d'une forte vo-
lonté, d'une ténacité de fer et d'un ascendant incontestable sur
ses troupes pour les soumettre à une exacte discipline et pour
leur inspirer l'ardeur, la patience et l'abnégation constantes,
nécessaires à une armée. En un mot, il faut qu'il soit supé-
rieur à tout ce qui l'entoure et par l'intelligence, et par l'énergie,
et par le courage, et par la tempérance, et par l'esprit de re-
noncement et de sacrifice. Or, s'il appartient au Créateur de
donner à un homme des facultés intellectuelles et morales
èminentes, des dispositions excellentes et une vocation certaine
pour la guerre, une nature enfin merveilleusement constituée
pour commander et dominer un jour de haut toute une armée,
il appartient à l'homme, aidé du concours divin, sans doute,
de donner, par un travail vigoureux et assidu, à ses talents
naturels, le développement, l'étendue, la profondeur, la force,
la perfection dont ils sont susceptibles. Sans travail généreux
et soutenu, sans pratique et sans expérience acquise, les plus
belles qualités, les plus hautes puissances de l'esprit et du
coeur deviennent dangereuses par ce défaut de culture néces-
saire, et peuvent entraîner un chef dans des erreurs capitales
et irréparables.
Est-il donc étonnant que dans toute cette malheureuse cam-
pagne la France n'ait pas eu un seul général irréprochable ?
Est-il étonnant que les fautes les plus grossières contre les
règles du commandement et de la stratégie aient compromis,
au jugement des hommes les plus compétents, le succès de
mouvements indispensables et le salut même de nos armées?
Est-il étonnant qu'aux ruses, aux artifices, à la science et à la
profonde habileté de l'ennemi, les généraux français n'aient
souvent opposé qu'une science arriérée, qu'une incurie stu-
pide, qu'une confiance et une bravoure plus présomptueuses
que chevaleresques ? Il est beau de dire : « Nous faisons la
guerre loyalement; nous méprisons les détours et la finesse,
l'espionnage et tous les petits moyens indignes de notre ca-
— 31 —
ractère, nous allons droit à l'ennemi. » Mais il serait certaine-
ment plus beau et plus utile de remporter, en se conformant
aux lois de la guerre, des victoires qui sauvent la patrie.
Mais il serait injuste de mettre au compte des officiers gé-
néraux qui hantaient la cour, toutes les fautes terribles qui ont
contribué à consommer nos désastres. Ne sait-on pas la vie
que menaient la plupart des officiers inférieurs? Combien y en
avait-il parmi eux qui travaillassent sérieusement? Combien n'y
en avait-il pas qui passaient leurs journées et leurs nuits dans
le jeu et dans les parties de plaisir les plus malsaines, qui
énervaient leur courage dans la mollesse et usaient leurs forces
dans la volupté? Il faut bien convenir que si leurs supérieurs
étaient insuffisants à les commander, ils n'étaient guère ca-
pables eux-mêmes, en grand nombre du moins, de comprendre
leurs ordres et de les exécuter avec intelligence.
Aussi, comme notre nombre a été battu par le nombre des
ennemis et notre artillerie par leur artillerie, de même l'ins-
truction et la pratique de nos officiers secondaires, l'habileté
et l'expérience de nos officiers généraux ont été vaincues par
l'instruction, l'exercice et la science stratégique des officiers
allemands de tous les degrés. Ce n'est pas que nous soyons
d'une race inférieure, que la race latine soit usée, comme l'a
dit insolemment Bismarck, et que la prépondérance doive
passer pour toujours aux races neuves de la Germanie; l'in-
telligence, les aptitudes, le fonds de qualités qui fait les
grands capitaines, manque moins en France qu'en aucun autre
pays du monde. La vraie raison, la voici: c'est que nous
avons momentanément cessé, dans l'orgueil de la prospérité
de cultiver avec une application soutenue, les talents naturels
que le Créateur a départis à notre nation ; c'est que, dans la
fièvre de jouissance qui nous possède, nous avons abandonné
le travail pénible et la vertu austère pour nous livrer au repos
et aux plaisirs.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans dire un mot d'une des
causes les plus désolantes de nos revers. Un général doit sa-
voir garder le secret de ses desseins. Le secret ! C'est une des
conditions les plus essentielles pour le succès d'une opération
— 32 —
militaire. Or, est-il bien sûr que les lèvres des chefs de l'armée
française aient toujours été gardées par une circonspection
prudente, par une discrétion absolue? Dieu veuille que l'his-
toire nous l'affirme un jour sur de bonnes preuves !
Mais il ne suffit pas qu'un général soit assez impénétrable
pour ne rien laisser percer de ses secrets ni par une parole, ni
par un geste, ni par un regard; il faut encore qu'il puisse comp-
ter avec une entière confiance sur la discrétion de ceux qui
reçoivent ses ordres et en pénètrent l'objet et le but. Or, qui ne
sait les révélations criminelles, les vraies trahisons commises
par la vanité, la jactance et la cupidité de certains officiers fran-
çais? Il n'y a rien là d'étonnant. N'a-t-on pas vu nos états-majors
véritablement assiégés par les correspondants de la presse,
qui s'efforçaient de leur extorquer un mot imprudent, d'ex-
ploiter en bien des manières la légèreté et l'indiscrétion de
l'entourage de nos généraux, et qui servaient ainsi l'ennemi,
trahissant leur pays pour l'intérêt de leur journal et pour la
satisfaction d'un public vain? Comme les Prussiens étaient
avides des journaux français ! Que de fois ils y ont trouvé des
indications précieuses! Moins adorateurs de la liberté illimi-
tée de la presse, mais plus habiles et plus pratiques, ils ont
su se préserver de l'espionnage du journalisme, et l'on ne
sache pas que, par cette voie, le succès de leurs combinai-
sons ait été jamais sérieusement compromis. Espérons qu'à
l'avenir les généraux de la France seront plus dignes de sa
confiance, que notre curiosité sera moins frivole, que la presse
sera plus patriotique et plus prudente, et que le gouverne-
ment de la nation sera plus sage et plus fort pour sauvegarder
efficacement ses intérêts.
— 33 —
CHAPITRE VII.
Causes physiques de nos revers (suite).
Infériorité des vertus militaires.
Dieu me garde de jeter une ombre odieuse sur l'antique gloire
des armées françaises ! Il faudrait avoir le coeur bien bas et bien
abject pour se faire le détracteur de cette valeur héroïque que
nos ennemis ne contestent pas, et que tout le monde admire.
Même au milieu de nos immenses désastres et de plusieurs
défaillances, nous avons retrouvé le soldat français des beaux
jours de la victoire, nous l'avons retrouvé toujours impé-
tueux et toujours irrésistible comme le torrent furibond des
montagnes. Le pays a tressailli sous un rayon d'espérance
pour un avenir non éloigné, et il s'est dit : « Que la France
revienne à la paix et à la vertu, et dans moins de temps qu'on
ne pense, elle verra se lever le jour de la revanche, et elle
reprendra même sur son ennemi l'empire qu'elle a exercé
sur le monde. » Wissembourg, Freschwiller, Forbach ! ce sont
des défaites sans doute, mais quelles défaites ! défaites plus
glorieuses pour les vaincus que la victoire pour les vain-
queurs, défaites qui suffiraient à immortaliser la bravoure
d'une armée ! Gravelotte et quelques autres combats attestent
aussi que la France est toujours une terre féconde en héros.
Hélas ! depuis ces sanglantes journées, où a reparu le vrai
soldat français?
Les Allemands ont dit, nous avons répété après eux : « Les
soldats français sont des lions commandés par des ânes.»
Lions ils furent en effet à l'Aima, à l'assaut de la tour Mala-
koff, à Solferino; lions encore ils se sont montrés dans les
premiers combats de cette déplorable campagne. Pourquoi
ne le furent-ils pas à Sedan, où trente-cinq mille hommes seu-
lement rappelèrent l'intrépidité nationale, et où soixante et
3
— 34 —
dix mille abandonnèrent si tristement leur poste de bataille
pour se retirer pêle-mêle derrière les remparts de la ville, et
se condamnèrent d'eux-mêmes et par avance à une honteuse
capitulation? Je crains bien que si le mot allemand n'a été
jeté à la face de nos généraux pour exciter la défiance de leurs
soldats contre eux, notre légèreté et notre amour-propre ne
lui aient donné plus de venin qu'il n'en avait d'abord et ne s'en
soient autorisés pour introduire dans l'année, au grand détri-
ment de son unité et de sa force, les murmures, les critiques,
les divisions, l'indiscipline, l'esprit de révolte. Non, tous les
chefs n'étaient pas tout à fait des ânes. ni tous les soldats tout
à fait des lions. Il est inutile de se le dissimuler, nous venons
de traverser vingt ans dans une ébullition d'idées, de désirs et
d'aspirations qui ont profondément altéré la constitution et
les vertus de l'armée française aussi bien que de toute la na-
tion. Dans l'atmosphère corrompue du régime impérial, les
principes ont fait place au scepticisme et au mépris des choses
sérieuses; l'amour de la jouissance a chassé l'abnégation
chrétienne ; l'égoïsme a étouffé la générosité et nos meilleurs
sentiments.
L'étranger a toujours redouté ce qu'il appelle la furia fran-
çaise. L'élan, l'ardeur impétueuse, irrésistible, constitue, en
effet, une de nos qualités guerrières les plus brillantes, celle
peut-être qui a le plus souvent décidé la victoire en notre fa-
veur. Or, nous nous en sommes enorgueillis à ce point de
croire qu'elle nous suffisait pour triompher toujours infailli-
blement, et nous nous sommes volontiers persuadé que les
autres vertus militaires ne sont pour nous que des meubles
inutiles et gênants, et que, d'ailleurs, nous ne sommes point
faits pour elles, ni réciproquement elles pour nous. Déplo-
rable erreur! Si le soldat français n'eût été supérieur à tout
autre que par son impétuosité furieuse, aurait-il fait heureu-
sement tant de campagnes longues et pénibles? Aurait-il rem-
porté tant de victoires difficiles et laborieuses? Nous nous
plaisons à tort à exager la légèreté et l'inconstance de notre
naturel; il nous arrive même parfois d'en tirer une ridicule
gloriole. Nous forçons les défauts de notre tempérament aux
— 35 —
dépens de ses perfections véritables et éminentes, et nous
préférons être un peuple singulier et extraordinaire qu'on re-
garde avec étonnement plutôt qu'un peuple grave et fort qu'on
estime, qu'on admire et qu'on imite. Il semble qu'il suffise à
notre vanité de donner le ton, de régler la mode en Europe et
de faire chez les autres peuples, nos voisins ou nos connais-
sances, la propagande de notre esprit frondeur, de nos idées
dangereuses, de nos aspirations révolutionnaires, de nos vices
enfin et de nos désordres. Nous renonçons volontiers à la
gloire d'être humbles et chastes, patients et constants, modé-
rés et laborieux.
Etendue effrayante du mal ! Cette couleur de notre époque
déteint même sur des hommes qui passent pour être sérieux
et chrétiens. Le chancre envahit même les parties de la société
qui étaient restées saines jusqu'aujourd'hui. Gomment n'exer-
cerait-il pas ses affreux ravages sur l'armée qui doit refléter et
représenter particulièrement la nation avec ses vertus et ses
vices?
Certes, loin de moi la sotte et vaine prétention de justifier
mon pays de toute accusation de légèreté, de mobilité fié-
vreuse et de superficialité trompeuse; son caractère n'est que
trop sujet à ces faiblesses. Toutefois, rien de plus palpable,
toutes nos imperfections natives ont pris en ces derniers
temps un développement lamentable au préjudice de nos qua-
lités solides et incontestables.
La vertu militaire est un ensemble harmonieux de patience,
de sobriété, d'énergie et de constance aussi inébranlables que
vigoureuses, d'abnégation et de dévoûment, de mépris pour
les dangers et pour la mort même, de discipline sévère et
héroïque, de forces corporelles et morales inépuisables dans les
privations, dans les fatigues et dans tous les travaux inhérents
au métier des armes. Eh bien! qui niera que nos armées n'aient
jusqu'ici donné les preuves les plus éclatantes de ces disposi-
tions militaires ? Notre histoire nationale est remplie de guerres
et de siéges soutenus et entrepris avec une ténacité aussi
remarquable que rare dans les annales de tous les peuples.
Quelles sont les difficultés, les obstacles devant lesquels nos
— 36 —
troupes aient perdu courage et reculé, qu'elles n'aient énergi-
quement surmontés ? Il a fallu cent fois lutter contre les ri-
gueurs des saisons, contre la pénurie des vivres et contre les
efforts désespérés de l'ennemi. Les opérations militaires ont
toujours, comme dans notre époque, exigé des mouvements
terribles qui condamnaient nos régiments à des marches for-
cées et accablantes, à des insomnies et à des jeûnes incroyables;
les succès n'étaient pas toujours sans mélange de revers. Or,
quand a-t-on entendu éclater les murmures et les résistances
contre les chefs ? Quand a-t-on vu triompher le découragement
et la lassitude? Non, rien autrefois n'était capable de dompter
la constance et l'énergie invincibles de nos armées. On savait
vouloir fortement et victorieusement. On arrachait de force la
victoire qui ne voulait pas venir à nous de bonne grâce. Lagaîté
joviale du sodatfrançais au milieu des plus dures situations est
passée en proverbe. Son appétit savait se contenter d'un peu de
pain grossier. La viande et le vin ! il en usait ou s'en passait se-
lon les circonstances. Son abnégation et son dévouaient à la pa-
trie suffisaient à toutes les difficultés. Les dangers avaient pour
lui des charmes. Semblable à Léonidas, il allait à la mort sinon
comme à un festin, au moins comme à l'accomplissement
généreux d'un devoir nécessaire. Il donnait un assaut avec
un élan irrésistible, et il soutenait l'attaque de l'ennemi avec
une solidité inébranlable. Le simple troupier trouvait dans son
adresse, dans son courage et dans son instinct naturel des res-
sources infinies contre les positions les plus critiques. Dans
tout sous-officier il y avait l'étoffe d'un capitaine. Nos prodi-
gieuses victoires autorisaient notre présomption à dire : « L'im-
possible n'est pas français. »
Hélas ! que les temps et les choses sont donc profondément
changés! Où sont les vertus de nos pères?... En vain auriez-
vous demandé la discipline militaire à ces débris de notre
année régulière qui, avant d'aller s'engouffrer à Sedan, pillaient
la gare de Reims et tout ce qui était à leur convenance sur
leur chemin. En vain l'auriez-vous exigée des mobiles et sur-
tout des mobilisés, qui avaient eux-mêmes nommé leurs
officiers, qui leur faisaient la loi plutôt qu'ils n'en recevaient
— 37 —
des ordres, et qui les menaçaient de leurs armes au premier
coup de feu, dès que ceux-ci se montraient rigoureux et sévères.
Ils étaient incapables de patience, de renoncement et d'énergie
morale. Je les ai vus à l'oeuvre avec un serrement de coeur que
je n'oublierai jamais.
Personne ne contestera que, dans cette armée auxiliaire, il
n'y ait eu des individus et des corps qui n'aient pleinement
fait leur devoir. C'est une vraie consolation d'avoir vu parmi
ces jeunes recrues des compagnies, officiers et soldats, se con-
duisant en face de l'ennemi comme de vieilles troupes aguer-
ries. Mais, hélas! ces fractions étaient si rares! Elles étaient
comme noyées dans des masses énormes de faiblesse, de
lâcheté et d'égoïsme; elles ne constituaient qu'une minorité
insuffisante pour soulever et entraîner le grand nombre ; et
leur courage non soutenu, bien plus, enchaîné et annihilé par
la mollesse et la couardise de la majorité, arrachait au spectateur
l'admiration la plus vive avec ce cri de profonde douleur :
« Pourquoi tous les soldats de la France ne sont-ils pas comme
ceux-là? Ah ! qu'elle serait bien vite sauvée! » Loin de la ; elle
était condamnée à succomber avec plus d'un million d'hommes
sous les armes.
Combien en effet, parmi ces multitudes armées, qui étaient
physiquement impuissants à supporter les fatigues de la cam-
pagne! Combien, avec des forces corporelles plus que suffi-
santes, manquaient de courage pour braver les souffrances, les
dangers et la mort, qui se laissaient aller, sans résistance, aux
inquiétudes, aux murmures, aux récriminations, aux impré-
cations les plus violentes, aux blasphèmes les plus odieux et
les plus impies! Ils ne tenaient compte d'aucune des difficultés
inévitables, des nécessités inexorables qui imposaient à tous
des privations douloureuses et des peines cruelles. C'est à
peine s'ils étaient satisfaits du confort qu'ils avaient pu trouver
dans l'aisance et dans l'abondance de la paix. Pain, viande, vin,
sucre, café, ils prétendaient ne se priver de rien. Tout retard
dans le paiement de la solde et dans la distribution des vivres
était imputé à la mauvaise volonté des chefs, et provoquait les
plaintes les plus amères. N'a-t-on même pas vu des hommes
— 38 —
qui avaient jeté lâchement leurs sacs avec leurs, rations de
pain et de viande, et qui osaient encore se lamenter avec
aigreur parce qu'ils manquaient de tout? Aux observations de
leurs officiers ils répondaient par des observations et quelque-
fois par des injures ; à leurs punitions ils répondaient par des
menaces sourdes et par d'atroces malédictions. Quelle attitude
devaient avoir de tels soldats en face de l'ennemi? Combien
peu étaient animés de l'amour de leur pays, et résolus à faire
leur devoir ! Combien moins encore conservaient leur sang-
froid et leur faible courage sur le champ de bataille ! Aux pre-
miers coups de feu, c'était parfois un spectacle que ma plume
se refuse à dépeindre pour l'honneur de mes concitoyens.
Qu'il me suffise de dire que les soldats les moins indignes
étaient encore ceux qui fuyaient ouvertement et demandaient
leur salut à la rapidité de leurs pieds. Alors tout ce qui pouvait
ralentir la course, sac, fusil, cartouchière, tout était aban-
donné sur le chemin. Une fois à l'abri de la poursuite de l'en-
nemi, ces malheureux jeunes gens, accablés de fatigues,
pantelants de sueur et couverts de poussière, s'arrêtaient, corn -
blaient les fossés, jonchaient les tas de pierres qui bordent les
routes. Quel horrible spectacle que celui de vingt et trente ki-
lomètres de voie publique semés d'hommes dans le plus piteux
état de misère! Rien de navrant et d'affreusement lamentable
comme plusieurs des retraites désordonnées, opérées par
nos armées à la suite de leurs défaites ! Il est douteux que les
désastres du premier empire aient offert à la vue rien de plus
hideux que les débandades des mobiles et des mobilisés à la
suite du second.
Je sais bien que ce n'étaient point là des troupes régu-
lières, exercées et habituées aux tribulations du métier. Mais
je sais bien aussi qu'avec une vie antécédente plus laborieuse
et plus sobre, avec des moeurs plus pures et plus élevées,
avec une énergie morale plus grande et un courage plus pa-
triotique, et mieux soutenu par des convictions fortes, elles
auraient pu sinon vaincre, au moins supporter plus virilement
leurs défaites et mériter- avec la pitié due à leurs malheurs,
l'admiration due à l'héroïsme. Nos pères de 92 ne s'étaient pas
— 39 —
davantage préparés à la guerre, et ils vainquirent les Prussiens à
Valmy. Ils étaient de meilleurs soldats, parce qu'ils étaient d'au-
tres hommes, parce qu'ils appartenaient à une autre époque.
Ce ne sont pas en effet ces infortunés jeunes gens qu'il faut
accuser et flétrir : ils ne sont après tout que ce que les ont
faits leur temps et ceux qui se sont donné la mission de dé-
moraliser la France. Comment sauraient-ils se priver et souf-
frir! On leur a enseigné que l'homme est fait pour jouir et
s'enivrer de volupté. Comment consentiraient-ils à la pratique
de la sobriété, de la tempérance, de l'abnégation et du renon-
cement? On leur a appris à chercher avant tout leur propre
satisfaction, et à mépriser ceux qui, fidèles à leur conscience,
font le sacrifice des plaisirs et des jouissances défendues. Édu-
cateurs modernes de l'humanité, ne vous indignez pas contre
les indisciplinés ; c'est vous qui leur avez depuis longtemps
inspiré le mépris de toute autorité, et qui les avez ardemment
excités à la révolte. Ne vous irritez pas contre les égoïstes qui
disent: « Périsse plutôt la France que mon repos et mon
bien-être! » C' est vous qui leur avez enlevé la foi à la patrie
comme à la religion, en leur répétant sans cesse qu'il n'y a pas
d'autres biens que ceux de la terre, qu'il n'y a pas d'autre
bonheur à attendre que celui de la vie présente. Ne vous cour-
roucez pas contre les lâches citoyens qui refusent de mourir
pour le salut de leur pays : c'est vous qui leur avez assuré
qu'ils n'ont point d'âme, que quand on est mort tout est mort,
qu'il n'y a pour l'homme point d'espérance, point d'avenir à
réaliser au delà de la tombe.
Vous avez posé des principes à bon escient, je suppose,
pourquoi voudriez-vous les empêcher d'en tirer les consé-
quences naturelles ? Il ne vous appartient point d'enchaîner le
mouvement irrésistible de la logique. L'esprit et le coeur,
soumis à son empire invincible, se laissent entraîner et suivent
fatalement ses évolutions jusqu'au bout. Mais peut-être traite-
rons-nous ces questions dans une seconde brochure.
Concluons. La France a appris de ses défaites qu'elle n'était
plus ce qu'elle fut jadis, et que ses armées dont elle avait au-
trefois le droit d'être si fière n'étaient plus cette jeunesse virile,
— 40 —
pleine d'un généreux courage et d'une abnégation héroïque.
Elle a connu par là que pour être capable de vaincre ses enne-
mis, il faut savoir d'abord se vaincre soi-même, et que celui
qui cède à ses penchants est impuissant à résister à ses adver-
saires étrangers. Certes, il est dur d'avoir à faire l'éloge, même
sur quelques points seulement, de nos impitoyables vain-
queurs. Toutefois il est nécesaire de reconnaître et d'aimer la
vérité et la justice plus que ses ressentiments. Eh bien ! qui
peut le nier? Si les Allemands n'avaient pas pour nous attaquer
notre élan et notre impétuosité, ils savaient du moins mieux
que nous garder leur poste de combat, soutenir une pluie de
grenades et d'obus, et mourir courageusement au champ
d'honneur. Ce sont là des aveux tristes et humiliants; mais
quand nous nous tairions, changerions-nous quelque chose
aux événements qui parlent si haut? Réparerions-nous en
quelque façon nos ruines nombreuses? Non, évidemment,
quand nos défaillances passagères nous seraient inconnues,
elles n'en demeureraient pas moins manifestes aux yeux du
monde entier; et pour vouloir les ignorer et nous en justifier,
nous ne nous ôterions pas moins la possibilité de nous en
relever et de nous en guérir. Ne vaut-il pas mieux confesser
la vérité, si dure qu'elle soit; ce sera pour la honte et le châti-
ment de ceux qui sont les auteurs de nos faiblesses momenta-
nées et pour l'instruction et l'amendement de ceux qui en sont
les victimes : oui, confessons que nous avons dégénéré de nos
pères, et que nous n'avons plus les vertus qui en faisaient les
premiers soldats du monde; ce sera déjà un premier pas pour
recouvrer notre valeur traditionnelle et noire ancienne supé-
riorité.
— 41 -
- CHAPITRE VIII.
Causes physiques de nos revers (suite).
Infériorité de l'administration.
N'avons-nous pas entendu au début de la guerre un hono-
rable député qui disait, dans la naïveté de son chauvinisme :
« Ne touchez pas à l'organisation admirable de la France ; nous
possédons les plus belles institutions du monde ; nos voisins
et nos ennemis les admirent et les envient ; gardons-nous de
les ébranler et de les changer? » Certes, les faits devaient tar-
der bien peu de donner à ces prétentions le plus brutal dé-
menti. Pendant que nos soldats mouraient de faim et de froid
par l'incurie et l'incapacité de notre administration et de nos
intendances, les armées prussiennes étaient chaudement vê-
tues et regorgeaient de tout le nécessaire. Pendant que l'Alle-
magne, épuisée d'hommes, au dire de ces mêmes chauvins,
vomissait sans cesse sur notre territoire des troupes fraîches
bien équipées, bien armées et bien exercées, quelques-uns de
nos départements seulement levaient à la longue quelques lé-
gions qui partaient d'ailleurs à peu près quand elles voulaient,
et qui arrivaient cependant toujours trop tôt devant l'ennemi
avec des armes insuffisantes et avec des vêtements déjà en
lambeaux. Gomment donc cette organisation française était-
elle si imparfaite dans sa perfection prétendue? Comment
dans sa puissance est-elle si vite et si profondément tombée?
On avait fait de Paris le coeur de la France; toute la vie de la
nation y était concentrée. Une fois Paris environné par l'ennemi,
toute la province a été envahie et glacée par le froid de la mort,
elle était devenue comme inerte. C'est en vain que M. Gam-
betta a essayé de la galvaniser, il n'en a jamais obtenu que les
mouvements forcés d'une machine. La province, en partie dé-
chirée par les factions, en partie endormie dans l'indifférence et
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dans l'égoïsme, n'a jamais vécu d'une vie propre, intime et
puissante ; elle n'a vécu que. d'une vie factice qui ne pouvait se
dilater et s'enflammer au souffle ardent du patriotisme, enfan-
ter des héros, et sauver la Capitale par des prodiges de valeur.
Du reste, pratiquées avec sagesse et dans une juste mesure,
nos institutions administratives étaient capables de produire
d'excellents résultats. Mais, jetées par l'excès de leur vitalité
hors des limites de la modération, elles étaient devenues comme
une camisole de force dans laquelle la nation n'avait plus la li-
berté d'un mouvement propre et spontané. La bureaucratie,
avec ses exigences infinies et inexorables, absorbait toute l'ac-
tivité, paralysait et étouffait toute la vie des individus et des
communes. Voici un trait qui en démontre l'incroyable tyran-
nie : le général Bourbaki, au milieu des neiges et des glaces
qui l'avaient surpris dans les montagnes du Jura, avait instam-
ment demandé des fers à glace pour ses chevaux qui ne pou-
vaient plus avancer, ni même se tenir debout d'un pied sûr. Un
wagon lui aurait été aussitôt expédié de Lyon. Arrivé à Mâcon,
le wagon aurait été arrêté et renvoyé au lieu de son départ.
Pourquoi ? Un chef de bureau aurait constaté qu'il manquait une
pièce, une formalité à l'expédition. Et les chevaux du malheu-
reux général s'abattaient et roulaient sur les pentes. Ils deve-
naient un embarras au lieu d'être un secours pour protéger la
retraite et sauver l'armée. Ainsi un chef de bureau était un po-
tentat qui avait au moins assez de puissance pour arrêter un
général, compromettre une campagne et même le salut d'une
nation. — Et le moyen d'échapper au contrôle de cette impi-
toyable machine administrative? Impossible. La bureaucratie
avait un pouvoir aussi étendu qu'inflexible. Il fallait que tou-
tes les affaires passassent par ses mains, et s'attardassent au
système de son formalisme et de ses lenteurs. L'autorité supé-
rieure avait centralisé sous ses yeux toute l'activité de la na-
tion ; les villes et les campagnes ne pouvaient, pour ainsi dire,
ni penser, ni vouloir faire les moindres choses, sans le visa et
la permission du Préfet ou du Ministre. Mais le Préfet et le Mi-
istre? Ils donnaient des signatures: c'étaient les chefs de bu-
reau qui administraient et qui gouvernaient.
— 43 — .
Ainsi l'administration française était une machine immense
et infiniment compliquée de rouages sans nombre. Malheur à
qui tentait de ne point passer par ses filières ! Il se faisait
prendre à un ensemble inévitable d'engrenages sans fin qui le
saisissaient et le broyaient sans pitié.
Hélas ! ce mécanisme si ingénieux et si puissant qui faisait
d'après certaines gens l'admiration des nations civilisées, était
plus fragile et plus éphémère qu'il ne le paraissait; Ne vivant et
n'ayant de mouvement et d'action que par l'impulsion du pou-
voir central et supérieur, il suffisait de toucher à ce principe
nécessaire de vie pour tout arrêter, tout détraquer, tout ré-
duire en pièces. Aussi la chute de l'empire a complètement
désorganisé la France, en frappant du même coup de mort et
d'inertie toutes les institutions administratives de la nation.
D'où il ressort évidemment qu'elles n'avaient point été consti-
tuées tant pour les besoins et les intérêts du pays que pour le
service et les intérêts du dépositaire du Pouvoir. Gela doit suf-
fire pour démontrer à la France que restaurer dans son entier
un tel système serait sacrifier sa sécurité future sans avantage
pour le présent, et s'exposer à retomber à toutes les révolutions
dans un nouveau et indescriptible chaos. Chez une nation agi-
tée comme la nôtre, il est d'une importance souveraine que
les administrations locales ne soient point identifiées avec le
pouvoir politique ; il est même bon qu'elles n'aient point avec
lui de liens trop étroits et trop indissolubles. Il faut qu'elles
conservent à côté de lui une liberté d'action et une indépen-
dance telle qu'elles puissent surnager aux cataclysmes poli-
tiques, et en survivant aux formes gouvernementales qui se
succèdent, conserver dans les fondements mêmes de la société
un peu d'ordre et de paix. Car cet ordre et celte paix mainte-
nus à la base de la nation, seront toujours le point de départ
et le germe d'un ordre et d'une paix universels qui s'étendront
de nouveau peu à peu à toutes les couches et dans toutes les
régions sociales,
La centralisation et la bureaucratie sont donc condamnées
par le raisonnement et par l'expérience. J'en ai parlé comme
de choses passées. Dieu veuille qu'elles descendent peu à peu
■ — 44 —
définitivement et irrévocablement dans la tombe ! Sous l'em-
pire de telles institutions, la France n'aura jamais que l'ombre
de la liberté, elle manquera toujours de la liberté véritable et
surtout nécessaire. Leurs inconvénients immenses en temps
de paix, deviennent désastreux et intolérables en temps de
troubles. C'est une porte ouverte à l'anarchie ou à une foule de
petits tyrans.
En effet, à l'avénement de la République du 4 septembre, tous
les services de l'administration furent dans un désarroi inexpri-
mable. Les affaires de la nation durent s'arrêter tout à coup et
demeurèrent forcément en souffrance. C'était précisément le
moment où nous avions le plus grand besoin d'activité et
d'ordre.
Après quelques jours d'un temps précieux perdu, les répu-
blicains de la veille, qui étaient aux aguets du pou voir, finirent
par réorganiser quelque chose. Mais leur bureaucratie exagéra
encore les vices du régime impérial. Ce fut le règne du peuple
souverain, du moins on le disait, mais avec cette particularité
curieuse que jamais le peuple ne régna moins qu'à ce moment;
il était vexé, torturé et écrasé par une multitude de dictateurs.
Sous le couvert des préfets de la République, c'étaient des
hommes turbulents du parti qui, avides de montrer leurs ta-
lents administratifs et de faire malgré elle le bonheur de la
France formée à leur image, s'organisaient en comités multi-
ples, s'installaient à la tête des administrations, abrogeaient
les lois et les impôts anciens, en décrétaient de nouveaux avec
une assurance imperturbable, dissolvaient et supprimaient les
corps issus du suffrage universel dont ils se moquaient impu-
demment, enfin bouleversaient le pays de fond en comble. Ja-
mais, sous la monarchie absolue, on ne vit une pareille fureur
d'absolutisme et d'illégalités. Jamais la liberté privée n'a eu
moins de sécurité. Les religieux, les prêtres, les magistrats, les
généraux, les ministres, les citoyens de tous les degrés étaient
arrêtés par le premier révolutionnaire venu sans mandat ou
en vertu de mandats illégaux, et étaient maintenus de longs
jours en état d'arrestation.
Les désastres nationaux ne pouvaient avoir un terme qu'en
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recueillant par une entente parfaite toutes nos forces et toutes
nos ressources encore considérables. Hélas ! la France était
déchirée en lambeaux. La passion du pouvoir et du comman-
dement était la fièvre du moment, le caractère distinctif du
zélé républicain ; personne ne voulait obéir ; ceux qui ne pou-
vaient commander agissaient du moins à leur guise. Ici, on
levait des hommes et de l'argent, on fabriquait des armes, on
fortifiait les villes. Là, on faisait des discours et des émeutes ;
ailleurs, on ne faisait rien du tout. A quand des armées suf-
fisantes et vraiment nationales ? Il était impossible qu'elles
sortissent d'une pareille confusion. Les ruines et l'épuisement
des ressources du pays appelaient de grandes économies et
une irréprochable intégrité dans les services de l'administra-
tion. Allons donc ! Ne fallait-il pas donner des fonctions à tous
les amis et frères ? Des milliers d'heureux mortels qui avaient
dévoré joyeusement deux ou trois fois leur patrimoine, qui
avaient fait, par leurs faillites, des brèches à celui d'autrui,
qui n'avaient plus de toit que la calotte du ciel et d'avenir que
celui des conspirateurs, habitaient désormais de sompteuses
demeures et s'enrichissaient des larmes, du sang, des malheurs
enfin de la France. On vêtait d'étoffes sans valeur le mobile et
le mobilisé ; on les chaussait de carton, on mettait dans leurs
mains des armes de rebut et on leur disait : « Allez vaincre
l'ennemi et chasser l'étranger. » Le tout avait été payé pour
bon. Les fournisseurs à divers degrés banquetaient fraternel-
lement en criant : « Guerre à outrance ! » et vidaient dans leurs
poches les caisses de l'Etat.
On entassait dans les églises et dans tous les édifices publics
des farines, des avoines et des provisions de toutes espèces
qui fermentaient et se corrompaient avant d'avoir été utilisées.
On couvrait les railways de trains de vivres et d'armes destinés
aux troupes en campagne ; la majeure partie s'égarait, restait
en chemin, se détériorait, ou arrivait au lieu assigné juste
pour ravitailler l'ennemi. Pendant ce temps, nos soldats, avec
des souliers sans semelles et des habits en lambeaux, mou-
raient de faim et de fatigue à travers dix ou quinze degrés de
froid.
— 46 —
Ainsi, soit par incurie, soit par incapacité, soit par trahison,
les administrations et les intendances ont, la plupart du temps,
manqué à leur mission et ont compromis souvent le succès
de nos opérations et le salut de nos armées. Et l'on s'étonne
que la France n'ait pas vaincu et chassé l'étranger de son sein,
et l'on accuse les généraux de trahison ! Pour moi, ce qui me
paraît merveilleux, c'est que, dans de semblables conditions,
la France ait pu si longtemps et si vigoureusement soutenir la
lutte contre un ennemi supérieur sous tant de rapports. Je suis
convaincu qu'aucune nation dans un tel état n'eût donné le
spectacle d'une résistance aussi impossible, aussi désespérée.
Nous l'avons dit: Nous n'étions prêts à faire la guerre d'aucune
façon ; nous n'avons pu mettre eu ligne dès le début qu'à
peine trois cent mille hommes contre les douze cent mille de
l'Allemagne coalisée ; nous n'avions pas la moitié de l'artillerie
de l'ennemi. Un mois après l'ouverture des hostilités, nous n'a-
vions plus ni soldats ni armes; tout était tombé au pouvoir des
Allemands. Cependant la France, loin d'être découragée ou abat-
tue par tant de malheur, se mettait à l'oeuvre de nouveau pour
refaire ses armées et son armement perdus. Malgré l'anarchie,
de nouvelles troupes battaient von der Thann dès le commen-
cement de novembre, et ces soldats improvisés, nonobstant les
vices profonds que nous avons signalés, tenaient en échec du-
rant trois mois encore les troupes victorieuses de l'ennemi. Quel
peuple moderne n'eût perdu courage plus tôt, et plus tôt ne
se fût abandonné à la clémence de son vainqueur ? Changez
les rôles et les situations ; supposez l'Allemagne dans les condi-
tions d'infériorité où nous étions, pensez-vous qu'elle eût
même essayé de résister un instant? Si la victoire lui a coûté
si cher, malgré l'incomparable supériorité de ses préparatifs,
que serait-elle devenue si elle avait été surprise désarmant et
ne songeant qu'à la paix ? Encore une fois, la résistance de la
France écrasée par la force est dans son ensemble, d'un
héroïsme sublime. Quand on voit une nation se défendre avec
une telle énergie et lutter avec de tels efforts de désespoir
pour la conservation de son honneur et de son intégrité, on
peut croire que sa vie n'est point encore tout à fait épuisée

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