Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 0,99 €

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Y
LA MUSE
D'UN
DEUXIÈME CANONNIER
pu JE d'artillerie
PAR
PÉLAGE GEFFKOY
4 RENNES
X-X]G)M loi, ILIMXIF-ZL xwe ICI
rue de Berlin.
ET CHEZ L'AUTEUR
LA-. MUSE * -
inuN
DEtôlÈMÉy CANONNIER
pu JE d'artillerie
PAR
PÉLAGE GTSFFUOY
RENNES
JLXMMAXXtXJE XME XOGSSXSXOCXJe:»
rue de Berlin.
1 ET CHEZ L'AUTEUR
PRÉFACE
Avant de te lancer sur l'Océan du monde, en t'expo-
sant aux flots tumultueux et courroucés de la critique,
je partage les craintes que dut éprouver la tendre mère
de Moïse, confiant aux eaux du Nil le futur prophète,
que sauva néanmoins l'aimable fille du Pharaon persé-
cuteur.
Puisse le faible berceau qui te portera sur ce fleuve
échapper au naufrage ; qu'elles soient propices et douces
aussi les ondes du Nil sur lequel tu vas flotter: mes
meilleurs vœux t'accompagnent.
Enfant gâtée, fille folâtre, la solitude te pèse, mes
VI PRÉFACE
caresses incessantes te sont devenues monotones et tu
veux me quitter; ma faiblesse paternelle ne peut rien
te refuser, je te laisse partir, ce n'est pas sans une
anxiété profonde.
Tu n'entends faire qu'un court voyage, soit; mais
rappelle-toi, ma petite Muse, qu'il faut de solides ailes
pour soutenir son vol dans les nues, et les tiennes sont
faibles.
Tiens-toi dans la sphère qui t'a vue naître et ne de-
mande l'hospitalité qu'aux frères et aux sœurs nés et
élevés sous la même latitude que toi, sous un ciel
tempéré, car « un vent du Nord pourrait aussi tuer
ma fille. »
Un dernier conseil, et tu es libre :
Visite avant tout l'ouvrier dont l'esprit travaille aussi
PRÉFACE VU
vaillamment que le corps; le jeune étudiant dont le
cœur est vierge encore de la corruption du siècle: ils
t'accueilleront, je l'espère, ma petite Muse.
Vois tout particulièrement l'humble soldat qui souffre
immensément. dans sa lutte avec la discipline qui,
toute nécessaire qu'elle est, ne laisse pas de trêve, n'ac-
corde pas d'armistice.. Pour tous, d'ailleurs, aie de la dé-
férence, sans bassesse.
En un mot, chère enfant,
Ceux qui, comme loi, n'ont d'autre fortune que la
souffrance et le cœur, dont la devise est: Aimer, pleurer
et combattre,
Ceux-là, je l'espère, te recevront comme des frères et
des sœurs, à moins que, pauvre martyre, tu ne subisses
le sort de l'Homme-Dien qui ne trouvait pas où reposer.
sa tête :
VIII PRÉFACE (
« In propria venit et sui eum non receperimt. »
Adieu donc, les blessures que tu recevras te seront
salutaires, je les guérirai : hélas ! je ne saurais te sauver
du trépas. Une idée pourtant.
A ton agonie, à l'heure suprême, rappelle au meur-
trier ces paroles de miséricorde qui appartiennent à ton
père et qu'il te redisait souvent :
« A l'assassin pardonne, en priant Dieu pour lui. »
Et peut-être alors, le glaive, prêt à tomber, lui échap-
pera-t-il des mains!
Adieu donc, ma fille, puisse-je, te revoir heureuse !
-.. Ton tendre père,
2e carfofyijter
1
LA) MUSE
D'UN T CANONNIER DU 7e D'ARTILLERIE
Toulon, 10 mars 1866.
LE PAUVRE POÈTE A TA RECHERCHE DE
SES VERS QU'ON LUI A VOLÉS.
Perditissiuius hominum ego.
Quia mihi crumenam reddat?.
Ubi latro ?.
Je veux te confier ma plainte légitime,
Un malheur dont je suis l'innocente victime.
Des Muses, tu le sais, je cultive les fleurs,
Ce cher privilège, je le dois à mes pleurs.
Déjà plusieurs sujets ont couru sous ma plume,
La tristesse souvent est l'idée qui m'allume.
Hélas ! j'ai tant souffert, je souffre tant encor,
Qu'il faut qu'à ma douleur je donne un triste essor.
Ainsi, j'ai peint d'abord l'affreuse épidémie
Qui naguère à Toulon menaçait notre vie ;
J'ai loué de mon mieux mon brave régiment,
Il fut, je l'assure, sublime en dénouement ;
Je n'ai pas craint de dire, avec ma fui bretonne,
Que Toulon ne fut pas ce que courage ordonne.
Je crois qu'en nos écrits nous devons être francs,
Ce principe est le mien et des sacs pleins de francs
Ne sauraient me tenter à quitter cette voie:
Car en dehors d'elle, la vérité se noie.
Plus tard, du caporal j'ai tracé le portrait,
Mais celui qui le fit ne s'y reconnaîtrait;
Sur ce pauvre gradé s'exerce la malice,
On le raille, on le berne, oli! rendez donc justice.
Je vous le dis pour eux, non à cause de moi :
Mais nous traiter ainsi n'est pas de bonne foi.
Ce sujet m'amenait à peindre mon escouade,
Je pouvais la louer et l'ai fait sans bravade,
Et je me sens heureux de t'annoncer aussi
Qu'en lisant cet essai on rit beaucoup ici.
Puis quelques jours après, atteint par les coliques,
De l'hôpital, hélas ! on m'ouvre les portiques.
- Oh! je me désolais, et certes j'avais tort,
On m'en dit tant de mal, comment me sentir fort?
Et pourtant, cher ami, j'y rencontrai des charmes,
Je ne veux pas d'Hélène exciter les alarmes.
Qu'elle est belle, ô mon Dieu! mais ne l'attristons pas,
Le ciel lui soit en aide et conduise ses pas.
Aussi je n'en dis mot, la vertueuse filte
N'aspire qu'à s'unir à la sainte famille.
Silence donc. j'oublie. oui j'oublie mon sujet.
J'y reviens, de mes vers un docteur fut l'objet;
Il me traitait si bien, j'ai dépeint sa visite
Dans ce triste séjour où la douleur habite.
Pour ce beau vieillard au mérite éminent
Je fais les meilleurs vœux avec un cœur ardent.
Puis je voulais dire combien j'aimais Yvonne,
Je la connus si douce, et si pure et si bonne;
Encore quelques jours j'espère la revoir,
Je connais ses serments et mon triste devoir.
Oh ! je l'accomplirai ; pour être digne d'elle
Je ne troublerai pas l'égide maternelle.
Non, non, de son époux, je veux serrer la maia,
Y consentira-t-il? Je le saurai demain.
Yvonne me rappelle un séducteur terrible
Qui la voulut perdre par son langage horrible;
Je sentis la haine reveillée dans me; vers
Et j'ai dépeint cet homme odieux et pervers.
Tn connus ce Joseph. l'impip, l'abominable,
-4-
Je maudirai toujours sa mémoire exécrable.
Tel est le sommaire de mon humble travail
Mais de ton ami, vois quel est t'épouvantait :
Ces vers, ces pauvres vers, je ne saurais les dire,
Ils sont perdus. hélas ! comment les reproduire?
Impossible, impossible. Où sont-ils?. Je ne sais,
Un autre les a. Oui?.St copie j'en avais.
Est-ce un jeu qu'on se fait de ma peine cruelle ?
Qu'on m'en donne copie, je cède le modèle!
Essayons. et demain, si le succès m'attend,
Vainqueur des embûches que l'infâme me tend,
Je dirai ma victoire. Oh ! vois-tu, j'espère
Que le ciel lui réserve un châtiment sévère.
A demain.
Cher ami, vois ce que peut la foi :
Je lui dois mon bonheur, sois heureux, avec moi.
Que m'importe aujourd'hui ce cruel imbécile
Qui vola mon œuvre, sa ruse est inutile.
Mais à quelles transes je me suis vu livré!
Oublions-les pourtant, car j'en suis délivré.
Rien qu'un mot.. As-tu vu sur la plage déserte,
Courir échevelée, de sa douleur couverte,
Une pauvre mère?.. Regarde bien ses traits.
- 5 —
Tout-à-rheure encore tu vantais ses attraits :
Quel changement soudain! l'âme bouleversée,
Plie est d'elle-même l'image renversée.
Oh ! qu'est-il advenu? as-tu vu son enfant,
Son petit Camille, si gai, si pétulant ?
Mais alors, va bien vite; employant la prudence,
Ne lui donne d'abord que des mots d'espérance,
Puis l'ayant préparée, apprends-lui son bonheur,
Que son Camille, enfin, est quitte pour la peur.
Et alors, mon très-cher, une fois dans ta vie,
Tu verras que la joie notre âme vivifie.
Tel, depuis trois jours, ie cherchais mes enfants,
Mes vers, laids peut-être, pour leur père charmants.
lié bien r hier encore j'étais inconsolable,
Mais la Providence, cette mère adorable,
Me prenant en pitié me les rend aujourd'hui ;
Je pardonne au voleur et prierai Dieu pour lui.
PELAGE GEFFROY,
Caporal au 22e de ligne.
Hôpital militaire de Toulon, 4 mars 1866.
LA VISITE DU DOCTEUR M. MONBEL
SALLK 6.
Huit heures sont sonnées, il faut se coucher vite,
Monsieur Monbel déjà procède à sa visite.
Chut, chut! il arrive ce docteur principal
Que chacun admire dans ce triste hôpital.
Médecin distingué, d'une douceur extrême,
Je n'en ai pas connu que j'estime de même.
Cette noble figure unit tous les attraits:;
De finesse remplis, tout charme dans ses traits.
Je renonce à peindre ce savant admirable.
L'artiste y trouverait un sujet agréable.
Suivons sa séance. Voyons-le sur les lieux
Où l'homme se produit en son jour à nos yeux.
Un, manque.— Deux?. va mieux; longue est la
[diarrhée.
Vous mangez?. allons : quart et tisane nitrée.
Trois?. Voyons ce ventre. mais il y a du bien.
Oh 1 oui c'est évident, - désormais ce n'est rien,
Et nous pouvons prendre quelque nourriture :
Demi volaille et vin, ne prenez pas d'can .parc,
Quatre nous fait défaut. - Numéro cin<|?.. - Voici,
Voulez-vous, bon Monsieur, que je sorle d'ici?
— Oui, certes, mon ami, mais la dissenieric,
Est-elle maintenant parfaitement guérie?
- Parfaitement, Monsieur - Bon, écrivez: sortant
Il faudra ménager ce cher tempérament.
C'est votre régiment qui se rend à Marseille;
Allons, bon voyage, portez-vonn à merveille:
Donnez-lui trois quarts et portion de vin,
Il faut en toute chose envisager la fin.
—Six? n'est pas. — Sept, parli ce matin ponrPorcrole,
Il y boira bon vin, car il joue bien son rôle.
—Huit? est toujours pâle: — laissons-là le cresson;
Demi-quart, lait, vin vieux et un léger bouillon.
— Neuf? meilleur est l'état de cette gastralgie,
Le vésicatoire détruit la pleurésie.
Courage, ça ira, donnons-lui portion,
L'appétit marche bien et l'estomac est bon.
— Dix? laisse àdésirer: Quart, au grasla panate;
Vin blanc, légumes frais, cinq grammes de cétate.
-- 8-
Onze? absent. Douze? Hélas, sur ce pauvre garçon
Malgré ma volonté, j'obtiens peu d'action :
Demi-quart, bouillon gras, pillule Belladone
Antispasmodique, une, et quatre de Crotone;
Œuf à la coque, cresson, cafés édulcorés :
Mes malades de faim ne sont pas dévorés.
Ah! le Secrétaire. Rhumatisme chronique:
Résultat probable des campagnes d'Afrique.
Quatorze? Sur l'effet du remède nouveau
Soyons fixé. Parfait: le succès est fort beau..
Vous jouirez bientôt d'une convalescence,
C'est moi qui vous le dis et l'assure d'avance.
Quart, panate, Eau-de-Seltz, vin vieux et vin sucré,
Limonade tartrique : un régime sacré.
Ah 1 Quinze va très-bien; il ne faut pas tant rire,
Que ce point de côté serve à vous en instruire.
Numéro Seize ? entrant. Sa bronchite est chronique;
Consolez-vous, ami, le cas n'est pas critique.
Un rhume négligé, six mois d'invasion ;
La cure résulte de l'auscultation :
Demi-quart, soupe au lait, et huile de morue,
Un remède efficace à la bronchite aiguë.
Dix-sept? Sort.. Bon chasseur, le voilà donc debout,
— 9 —
D'un mal grave, voyez ! l'art sait venir à bout :
Trois-quarls, vin, portion. — Vous partirez demain,
Pour le chemin de fer choisissez votre train.
Hé bien, dix-huit? toujours la fièvre est rebelle?
Essayons encore la pillulc Isabelle.
L'appétit ne va pas: demi-quart, œuf sur le plat,
Vin blanc sucré, poulet, un goûter délicat.
Le numéro dix-neuf? où en est la colique?
La convalescence qui mène à Saint-Atïrique.
Voilà ce qu'il vous faut, nous y réfléchirons:
En attendant, un peu nous nous reposerons.
Quart, soupe maigre et de vin pur diète,
Ce régime produit une cure complète.
Ici M. Monbel passe salle 17 où votre serviteur ne
le suit pas.
GEFFROY.
—10—
EPIGRAMMES
Mai 1866.
A M. G., GRAND AUMONIER AU 22e
Allons! cher Monsieur, avouez, je vous prie,
Que vous tesez ici la grande aumônerie ;
Mais vous connaissez peu les pauvres de l'endroit,
Ce qui est nécessaire en principes de droit:
Je suis de leur nombre, soit dit sans faribole;
N'avez-vous pas pour moi la plus légère obole?
Qu'y perdrez-vous d'ailleurs? mais absolument rien,
Car la bourse d'autrui fournira tout ce bien.
Donnez, peu me suffit: soulagez ma misère ;
Et quand j'aurai reçu, je dirai ma prière.
REVENANT DE L'EXERCICE OU J'AVAIS ÉTÉ VIVEMENT
FROISSÉ PAR DEUX DE MES CHEFS, J'IMPROYISAI
CETTE ËPIGRAMME.
Il est au régiment un certain Monsieur Bible,
Dont, le cas échéant, je ferais une cible
- Il -
Pour rire. — La bêtise inscrite sur son front
Du Saint-Esprit prouve qu'il n'a franchi le pont.
Juallt à toi, qui te dis m'être compatriote, ,
Ta mère en te créant était certes bien sotte;
J'ai connu ton frère, Camille Bauveton,
Il était comme toi : un très-mauvais Breton.
GEFFROY.
—,12 —
Toulon, le 23 octobre 1863
LE CHOLÉRA A TOULON EN 1865 -
ttQMMAGE A MON RÉGIMENT (VI, de ligne).
Quilibet nautaruai rectorum-
que tranquillo mart gubernare
potest, Øí vero sesva tempestas
orta ebt, turtfato mari, tunc
viris opuft est.
De tes nobles accents, 6 Muse guerrière,
J'implore le concours; exauce ma prière;
Sur un nouveau théâtre ouvert à ton ardeur
Des enfants de la France admire la valeur.
Naguère aux champs de Mars ta sublime harmonie
Créait des prodiges, fécondait le génie :
Car de l'humble soldat exaltant les exploits,
Ravi de ta justice il écoutait ta voix ;
Et quand de nos héros tu célébrais les armés,
Sur ceux qui n'étaient plus tu répandais tes larmes.
0 cher vingt-deuxième, ô mon bon régiment,
- 13-
Tu voulais assister à ce drame sanglant,
Mais chacun ici-bas subit sa destinée,
Ton pied ne foula pas la terre de Crimée.
Je Je sais, je le sens, c'est la voix de mon cœur :
On ne saurait dire ta profonde douleur,
Ton beau front se cacha sons les plis d'un nuage,
Tu maudis le destin et tn pleuras de rage:
Céder à ses arrêts en perdant tout espoir,
Te résigner enfin, tel était ton devoir.
De tes frères alors ton œil mélancolique
Se mouillait au récit de la valeur antique;
Et puis tu te disais: Chacun aura son jour,
Au banquet de ta gloire on s'asseoit à son tour.
Et ce joui est venu. Un mal affreux, terrible,
Epouvantable à tout et de forme invisible,
Le choléra, dis-je, car donnons-lui son nom,
Exerce sa fureur et plane sur Toulon.
Monstre abominable, la terreur l'accompagne,
On déserte la ville, on peuple la campagne;
Sous ses coups succombent, nobles et patriciens,
Riches et malheureux, soldats et plébéïens :
Ainsi le laboureur fauche sur son passage
Et le blé jaunissant et la plante sauvage.
— u —
La marche du fléau déroute les docteurs,
Il sévit dans la plaine, il s'élance aux hauteurs;
Des miasmes impurs infectant l'atmosphère,
Telle en est, disaient-ils, la cause délétère:
Triste erreur, car hélas ! s'il ravage Toulon,
Il vous répond aussi qu'il règne à Sollespon,
Frappe sur ses vaisseaux notre belle marine,
Evitant du forçat l'effrayante sentine;
A la science enfin l'affreux dévastateur
Paraît se dérober en superbe railleur.
Constatons maintenant, face à l'épidémie,
Les efforts des civils pour conserver la vie ;
Promenez-vous alors sur le Cours, et le soir
Vous n'en verrez pas dix qui s'y disent bonsoir.
Oh! les misérables, je flétris en mon âme
Cette fuite honteuse et la déclare infâme.
Quoi ! toujours l'alarme, citoyens Toulonnais,
Tantôt le choléra, naguère les Anglais!.
Et qui donc défendra vos foyers domestiques
Et ne craignez-vous pas pour vos riches boutiques?
Ah! certes, mais la vie. quand, pour avoir du pain,
Il suffit, disent-ils, d'oser tendre la main ;
Et d'ailleurs ils sont là ces braves militaires
- 15 --
Qui s'occupent gratis du soin de nos affaires.
Oh ! oui, nous sommes là, affrontant le danger,
Et nous y resterons, devrait-il redoubler.
Tel est notre devoir, le remplir est facile,
S'agit-il d'obéir, le soldat est docile,
Quand surtout à sa têle, athlète valeureux,
Marche un homme de cœur qui le voudrait heureux.
0 combien je t'aime, mon vaillant vingt-deuxième,
J'admire ton rival, c'est le beau vingt-huitième !..
Gardez cette attitude, elle est digne de vous
Et doit servir un jour d'enseignement à tous;
Braves camarades, laissons gronder l'orage:
La patrie nous contemple et sait notre courage,
Et l'histoire équitable, émue de vos malheurs,
Marquera notre place à côté des vainqueurs.
II
J'ai dit ton courage durant l'épidémie:
En face de la mort tu as joué ta vie;
Et les lâches aussi je les voulais flétrir,
Mais ces misérables ne savent pas rougir.
Seuls, avec eux-mêmes, avec leur conscience,
Je leur laisse le soin de compter en silence.
Amis, soyez heureux du devoir accompli:
- 16-
Je le dis hautement, vous l'avez bien rempli;
La honte des fuyards se lit sur leurs murailles,
En votre honneur à vous. l'on frappe des médailles.
Des insignes, des croix. nous n'en aurons pas tous,
Des élus nos frères ne soyons pas jaloux;
Tous nous sommes dignes. et cela nous honore,
Imitons ces enfants qu'un tendre père adore:
Jaloux de leur montrer sa satisfaction,
Il a reçu pour eux une distinction,
Une seule. oh! alors le voilà qui hésite,
Grand est son embarras à fixet- le mérite;
Mais ses nobles enfants, venant à son secours,
En faveur de l'aîné se décident toujours.
Quand on agit ainsi dans la grande famille
Qui a nom régiment, nul alors ne sourcille.
Or ici la justice est à l'ordre du jour,
Et nous devons au chef gratitude en retour.
Excellent colonel, tenez donc la balance,
Votre décision nous l'acceptons d'avance ;
Et puis, le dirais-je?.. notre illustre Empereur,
Nous réserve peut-être une haute faveur.
La mort plana sur nous comme auxjours de bataille ;
On parle de campagne, en est-il qui la vail/e ?
« Soixante jours passés en face du trépas,
« Qui ricane après vous et vous suit pas à pas ;
« En tous lieux poursuivis de récits lamentables,
« Ici des cris affreux. des douleurs effroyables.
« Sais-tu la nouvelle? me dit George en passant,
« Hâte-toi, ton ami se meurt au grand couvent ;
« C'est le quatrième qu'il frappe à la même heure :
« On y perd la tête, pour peu qu'on y demeure.
Il racontait encore : les crampes l'ont saisi,
Quelques instants après il succombait aussi.
« On dit que l'on a vu durant la nuit obscure,
« Des monstres dont la forme outrage la nature,
« Immenses, hideux, verts, pour tout dire, sans nom:
« Ce sont eux qui dans l'air distillent le poison.
« Ministres de la mort, avec elle ayant pacte,
« Ils remplissent ici les clauses de leur acte,
« Chaque ville à son tour fournit son contingent,
« Toulon est en tête de leur département. »
Aussi pas de remède ; ils frappent au hazard,
Sans choix, aveuglément, ils compteront plus tard.
Légende sans doute, du reste peu m'importe,
Je ne dois pas créance aux faits de cette sorte; •
Mais le mal existe, voilà ce que je sais,
— 4K — w
L'attendre sans crainte, comme vous je le fais.
, Pour nous distraire un peu circulons dans les rues :
Des feux y pétillent et montent vers les nues ;
Ce spectacle est triste, louable en est l'objet,
Mais la flamme la nuit est d'un lugubre effet.
Des enfants qui dansent vous arrachent des larmes,
Ils ont pour compagnons des soldats sous les armes.
C'est tout. je me trompe. vous êtes avec nous,
Pauvres Madeleines, et je prie Dieu pour vous.
Ce récit douloureux peut-être vous offense,
Ayons en terminant qaelques mots d'espérance.
En face des mourants apprenant à mourir,
De ceux qui ne sont plus gardons le souvenir.
Ah 1 plus heureux que nous dans ce cruel naufrage
Le ciel est maintenant leur glorieux partage.
Ombres généreuses, je ne vous pleure pas,
Le bonheur vous attend aux portes du trépas.
GEFFROY.
-19 -
Toulon, 12 Janvier 1866.
LE CAPORAL
Multum patiuntur quia parvi.
Us souffrent beaucoup, petits
qu'ils sont.
A MA SOEUR
Oui j'occupe, ma chère, un grade dans l'armée,
Car je suis, sache-le, caporal de chambrée.
Ce titre est peu flatteur et souvent l'on en rit :
Fi !.. des galons de laine!.. et le sot a tout dit.
Au nom des malheureux je réclame justice,
Et veux de ces dédains combattre la malice.
En retraçant ici nos pénibles devoirs,
J'espère relever de modestes pouvoirs,
Qui d'ailleurs sont le prix d'un rude apprentissage,
Où plus d'un candidat voit faillir son courage.
Loin de moi de vouloir les suivre pas à pas,
Je t'ennuierais, ma chère, et je ne le veux pas.
Esquissons à grands traits sa tâche principale,
—20—
Qui consiste peut-être à faire la morale.
Du conscrit qui arrive il est le conseiller,
Son guide, son appui, chargé de le former ;
Il adoucit, s'il peut, sa douleur trop amère,
Et console l'enfant qui regrette sa mère,
S'attache à lui prouver que le métier n'est rien,
Qu'on arrive aux honneurs en se conduisant bien.
Nettoyer un fusil, astiquer une giberne,
Tel est, leur dira-t-il, le travail de caserne;
Pour réussir enfin, la volonté suffît :
Voilà le langage que l'on tient aux conscrits.
Ce léger mensonge dissipe les alarmes,
Ah 1 que l'on est heureux d'essuyer quelques larmes 1
Aussi, je te l'assure, un pauvre caporal,
Par ses avis souvent fit plus d'un général,
Et nous sommes, je crois, une pierre angulaire,
Qui fournit une assise à l'œuvrç militaire;
Et dire cependant que souvent le mépris,
De nos humbles efforts paraît l'unique prix.
0 vous les superbes, les puissants de ce monde,
Qui nous éclaboussez de votre orgueil immonde,
Pour avoir votre estime il faut nager dans l'or,
Ou vous montrer au moins une épaulette d'or;
—2i—
A vos yeux nous sommes de pauvres militaires
Que vous assimilez à de vils prolétaires.
Votre dédain, seigneur, rejaillira sur vous,
Et j'en appelle à Dieu qui rend justice à tous.
GEFFROY,
—22—
Toulon, ie 10 avril 186!>.
RANG DE TAILLE DU CAPORAL G KIT ROY
De ma bonne Escouade, voici le rang de taille
Avec noms et notes, je n'oublie rien qui vaille.
Lermon, Jean, un chevron, un mètre quatre-vingts,
Magnifique soldat, s'il buvait un peu moins;
Dufraise, Mathurin, un mètre sept cent trente
Aux grenadiers bientôt ira dresser sa tente;
Bomm, Joseph, du Bas-Rhin, un modèle accompli
Astiquant à la cire et de zèle rempli.
Gailleton, Isodore, amant de la bouteille,
Félicite Noé qui inventa la treille.
On lui fit l'autrejour un triste compliment
Dontj'eus ma part aussi, merci mon Lieutenant.
Encore quelques jours, au courant du trimestre.
Le beau Jules Cavet rentrera de semestre:
Un excellent garçon qui se gobe surtout,
Soigneux de sa mise, mais pionçant partout.
Enfin, Marfaing, tambour, à revenir s'apprête,
Ses amis lui feront une joyeuse fète,
— 2:5 —
Digne enfant de Gascogne il dira ses exploits,
Les noms des bergères conquises à ses lois,
Il possède à coup sûr parmi ses Dulcinées
La palme de beauté de Tarbes aux Pyrénées ;
Un peu de vantardise. — Hé, cadédi, mon bon
Il faut qu'au proverbe je donne aussi raison.
Pour le crû du Midi connaissant ma tendresse :
Le Médoc pour deux sous nous procure l'ivresse,
Me dira le farceur. — J'estime ce soldat,
Mille fois préférable au stupide goujat
Qui pour toute boisson accepte la fontaine
Et pour se délasser circule dans la plaine.
La deuxième Escouade a pour chef Castagné,
Des enfants qu'eut sa mère il est le'dernier né.
Qui dira sa douleur?.. Naguère à sa puissance
Des bataillons complets prêtaient obéissance,
Il a changé d'agneaux, car ceux-ci sont humains.
Je vois d'abord Juillet tenant le verre en main
Rempli de rouge-bord. —Ce métier qu'il professe
Jusqu'à la Saint-Sylvestre est de la pire espèce. i
Soldat intelligent, fais halte, arrête-toi, -
L'abîme est entr'ouvert, je t'avertis, crois-moi;
Près de l'esprit, dit-on, il y a la ressource; 1
—24—
Ou je me trompe fort, ou tu en sais la source.
Passons rapidement Sanglerat et Péron :
Pour exemple aux amis nous les proposerons,
Masse complète, au tir signalent leur adresse;
Pour l'élite d'emblée je donne leur adresse.
Et vous, cher Favier, ne vous désolez 1 as :
Aux voltigeurs aussi vous allez à grands pas,
Je vous promets de plus le royaume céleste,
Vous êtes simple et bon, et vous savez le reste.
Je vous présente Odet, un élève tambour,
De le nommer en pied, viendra bientôt le tour,
Il doit cette faveur à la charmante Dame
Qui, brûlante d'amour lui consacre sa flamme.
Passons à la troisième. Ici, vois Darreutort,
De lui chercher noise, certes j'aurais grand tort,
De conduite exemplaire. Oh ! qu'il aille bien vite
Chercher sa récompense aux compagnons d'élite.
Ribes et Laberty sont méritants aussi,
Andrieu et Caillau restez encore ici.
Voici l'oint du Seigneur, que nul profane n'y touche
De saintes paroles murmurent dans sa bouche.
Saint Pierre, ouvrez-vite ou don nez-moi votre clé,
Allons, Biraloze, prends place à ses côtés,
—25—
2
Je vous signale Allard au sourire ironique,
Artaud est comme lui un fieffé sceptique;
Pendant que leur voisin implore Dieu pour eux,
De la vierge au chapeau, ils devisent entr'eux.
Allard vous prouvera sans employer l'histoire
Qu'il est doux d'aimer, de chanter, rire et boire;
Artaud de lui diffère : il adore Vénus,
Indifférent d'ailleurs au culte de Bacchus.
Des jeunes gens pareils sont de bons militaires
Qu'on est heureux d'avoir dans de graves affaires.
Voici le quatrième, où commande Rolland,
Non pas de Roncevaux, — un collègue charmant;
A sa droite suivent et Lubis et Ruèle,
Elèves caporaux, tous deux remplis de zèle.
Montazel, on le voit, natif du Périgord,
Dit qu'on se porte mieux depuis qu'on a du porc.
Il est gras et joufflu, preuve que l'ordinaire
Est, maintenant du moins, fort extraordinaire.
Voltigeur, fusilier? L'épaulette n'est rien
Pour ce brave soldat, puisqu'il se porte bien.
Et puis il ajouta : Si le commerce roule,
Je n'irai pas pour ça me déranger la boule.
Rouzaud vient ensuite; il me semble un peu sourd,
— 6 —
Je me trompe peut-être et j'ai l'esprit trop lourd ;
Amateur de cartes, il en connaît la passe:
Merci, je ne joue plus, et mon argent ramasse.
Ah ! Monsieur Cassagne, votre verbe est trop haut;
Parler sans réfléchir, c'est le propre d'un sot.
Vous le faites parfois, et, sans vouloir médire,
En passant, je vous prie, laissez-moi vous le dire.
Casimir de Ranouil, un excellent sujet,
De propositions est sans doute l'objet;
Je lui conseillerais de fréquenter l'école,
Mais cet avis pourrait lui paraître un peu drôle;
Cependant comme il veut bien parler le français
Il n'est pas superflu, car je le crois Anglais.
Salut au perruquier, il est l'ami des belles,
Parbleu ! c'est pas malin, il couche en face d'elles.
Je n'en dirai que bien, d'ailleurs eon rasoir.
Mais chut. c'est trop grave, je lui dis au revoir.
Qui niera qu'il est bon, ce cher Chanfourche,
Certe pour le conduire il n'est besoin de fourche;
Oh ! le naïf garçon, d'un pays très-borné,
Où pour parler, dit-il, on se sert tous du nez.
Et Guesdon et Dupin aiment la faribole,
Ils en disent parfois qui valent leur obole;
—27—
J'ai hâte d'ajouter que pour être railleurs
Ils savent se conduire en loyaux serviteurs.
Quand l'ami Fontanel a pris une biture,
Solennel il arrive, et, sans ôter ceinture,
Douce béatitude ! il clôt l'œil et s'endort :
A le voir si pâle tu dirais qu'il est mort.
D'ailleurs j'aime beaucoup son loyal caractère ;
Cœur franc et généreux il agit sans mystère.
Enfin, je me sens las et je voudrais finir.
Laurent fait du négoce et vend pour se nourrir.
Des chiffons. Je tolère. Il faut que l'on s'exerce
D'après sa nature, voire même au commerce.
Pétiot et Gauthier je les laisse en chemin,
Ils connaissent la route et s'en tireront bien.
Et Gesson, le farceur, je le vois qui se cache :
Ah ! vous ne voulez pas que vos amours on sache.
Dites donc, depuis quand le camarade Sers,
En faveur de Lucie fit-il ses derniers vers ?
C'est votre confident, je vous en félicite,
Mais l'azur de ses yeux à vous trahir l'excite.
Veillez, mais que dis-je?.. derrière le mur
Il fait quelque chose qui ne paraît pas pur.
J'invite ce confrère, ordre de préfecture,
A suivre de bons cours où la langue s'épure.
GEFFROY.
—28—
Toulon, ft) mars 1866.
A MA CHÈRE YVONNE
SOUVENIR
Manet in mente reposta.
(VIRGILE).
Je t'aime,
Car pour moi tu fus douce, aimante et
[dévouée.
fVicroH HUGO, Marion Delorme).
Un capitaine anglais avait connu sa mère,
Qui pour le beau milord ne fut pas trop sévère ;
D'ailleurs il dut prouver, cet enfant d'Albion,
Qu'il était tout comme elle issu du sang breton.
Elle l'aima. blâmer ce coupable mélange
Certes je ne le puis, il produisit un ange;
Ce serait lâche à moi, je lui dois le bonheur
Qui pendant quelque temps a fait vibrer mon cœur.
Un autre te possède, et pourtant, chère Yvonne,
Je n'oublierai jamais que pour moi tu fus bonne.
0 peuple sauvage, tu fus cruel pour nous,
Car notre amour pouvait servir d'exemple à tous,
El tu nous accablas de ton dédain funeste,
- 29-
Sept ans déjà passés, ce souvenir me reste.
De ces feux ne crois pas avoir éteint l'ardeur,
Sous la cendre encore chaude, on en voit la lueur.
Le Ciel est équitable, une voix souveraine
M'absout : ma conscience. en dépit de ta haine. -
Le fanatisme aveugle, en ses excès affreux,
A brisé mon courage et me fit malheureux.
Malheureux!., mais que dis je. ô vérité étrange!..
La calomnie n'est rien, je n'en crains pas la fange.
Je veux me rappeler à mon dernier soupir
Que ma vie fut à elle et que je puis mourir.
GEFFROY
—30—
Toulon, le 10 mars 1870.
LE SÉDUCTEUK
Væ illi per quem contumeliam et vim
possæ sunt
Malheur à celui qui leur fit subir l'ou-
trage et la violence.
Son prénom est Joseph:.. un chasseur intrépide,
De taille moyenne, nez grec, et l'œil avide;
Le teint olivâtre, visage décharné,
De l'impudicité prototype incarné.
Ses lèvres humides accusent convoitise,
On dirait d'un gourmand qui happe friandise.
Pauvre fille, crois-mois, n'entends pas ses discours,
C'est un vil imposteur aux perfides amours.
Quand sa noire prunelle enveloppe une femme,
Il en jaillit toujours une brûlante flamme;
Ce regard brille trop. démon fascinateur,
Ah! que d'enfants tombés sous ton geste flatteur!
[1 a trente cinq ans: employé de voirie,
Il sait quatre livres de la géométrie;
Il connaît son Vernier, cet arpenteur savant,
Et plante des piquets autre part qu'en plein vent.
- 31 -
Tout terrain lui est bon pour frayer une route,
Etroit, scabreux, profond, il n'importe sans doute.
Parmi ses victimes il voulut te compter,
Mais de ta présence je te vis le chasser;
Ah! que je fus heureux, quand lui montrant la porte,
Il sortit indigné qu'on agît de la sorte.
Oh! mes Belle-Isloises, en le traitant ainsi,
Vous épargnez des pleurs à vos mères aussi.
Que de larmes, grand Dieu! versées sur son passage!
Que d'enfants à sa vue ont sangloté de rage !
Hélas! cris impuissants, inutile fureur:
Ce barbare jamais ne saura leur douleur ;
Ce misérable-là, sans âme, sans entrailles,
Verrait sans pitié passer leurs funérailles:
N'a-t-il pas assouvi sa vile passion?
Du ciel il ne craint pas la malédiction.
Il luira cependant le jour de la justice,
Qui du méchant punit le coupable artifice.
Pauvres Madeleines qu'il perdit sans retour,
Le Christ vous garantit miséricorde un jour;
Triomphantes alors, ce séducteur infâme
Pleurera de rage dans l'abîme de flamme.
GEFFROY.
- 32-
lie Ile-Ile-en- Terre, le 29 septembre 1866.
MON SECRET
Yvonne est sa marraine, à ce nom s'associe
Un nom plus doux encore, c'est celui de Marie.
Oh ! ne demande pas, tu serais indiscret,
Son nom de baptême : j'en garde le secret.
D'ailleurs écoute donc, j'ignore l'art de feindre,
Devine si tu peux : je vais te la dépeindre.
Elle est à Belle-Ile, mon village natal,
Où coula mon enfance, où tout me fut fatal ;
L'énigme est facile, si tu vois dans la rue
Passer ma petite, tu l'as vite perçue.
Tout fier je le dis, son œil intelligent
Est de mon Yvonne le miroir éclatant.
A d'autres d'admirer ces fougueuses merveilles,
Qui diraient même aux cieux qu'elles sont sans pareilles
Je fais fi de l'orgueil; en sa simplicité
Je reconnais le prix de la réalité.
- 33-
Enfin j'ajouterai qu'elle vit loin du Louvre,
Son travail la nourrit et le chaume la couvre;
Et c'est elle que faime; un million de ma main,
Si le Ciel m'entendait, eile l'aurait demain.
GEFFROY.
—34—
Belle-Ile, octobre 1866.
DE LA. -MÉDISANCE A BELLE-ILE
Chers compatriotes, habitants de Belle-Ile,
Me voici de retour dans ma petite ville ;
A vous tous de grand cœur j'ai bien serré la main
Cordiale toujours, aujourd'hui et demain.
Garder notre amitié, certes je le désire,
La médisance alors en votre sein expire.
On vous parle beaucoup de l'horrible fléau
Qu'on nomme choléra, il n'est ni bon, ni beau,
Et je puis l'affirmer, ce monstre abominable
Présente en nous frappant une mine effroyable.
Il règne dans Belle-Ile un plus horrible mal,
Vous ne le voyez pas, il en est plus fatal;
Son nom, le voici: l'infâme calomnie,
Sa sœur la médisance, abominable harpie.
Quand je partis naguère, il y a quelques ans,
Ce fléau sévissait depuis plus de cent ans.
Le sexe que j'adore avait la présidence,
Je vois encore de l'œil Madame l'Excellence.
35 —
En ces temps-là chez vous pas besoin de journaux,
On savait à Belle-Ile et faits vieux et nouveaux.
J'en garde mémoire, je fus sur le pupitre,
Parmi les condamnés, inscrit sur le registre.
Écoutez mon histoire; abrité par un mur,
Je suis une séance où tout n'était pas pur:
Que dire de Jacques ?. Comme son père, ivrogne,
Il portera bientôt la rubiconde trogne ;
Pourtant-Jacque était sobre et tel il est toujours.
Et Pierre, Madame? — d'illicites amours
Je le sais coupable. Passant près de sa bonne,
Pierre prit un baiser sur les lèvres d'Yvonne;
C'était tout son crime. Qui dira sa douleur ?
A la charmante Yvonne appartenait son cœur ;
Pour elle il eÙI. donné son honneur et sa vie,
L'affreuse vipère mordit sa pauvre amie.
Il partit ulcéré de son triste hameau
Et soldat il alla rejoindre son drapeau ;
Mais sa longue absence n'effaça pas la trace
Du funeste baiser imprimé sur sa face.
Pierre était mon ami. Voulant le consoler,
Longtemps la vérité je le laisse ignorer;
Leur parlant du bonheur que l'union leur réserve
—36—
Entre les deux amants un tendre amour s'observe.
Si d'Yvonne il eût su le profond désespoir,
De revoir cet ami je n'avais pas l'espoir.
Aujourd'hui cependant mon vœu se réalise :
Yvonne et Pierre sont bénis par l'église.
Horrible calomnie, ce sont là tes hauts faits,
Nul ne pourra jamais calculer tes forfaits.
Aussi, mes très-chères, écoutez ma prière,
Chassez de votre sein cette horrible mégère,
Et alors j'assure, tout dévoué de cœur,
Je chanterai pour vous un hymne de bonheur.
GEFFROY (PÉLAGE).
—37—
ROLLA ET PÉLAGE
De Musset vous a dit quelle était l'existence
Du malheureux Rolla: l'enfer en permanence.
Où vivait-il? J'ignore. était-ce pas ici?
Le boulet qu'il trainait, je crois, me rive aussi.
Entre Pélage et lui faisons un paratlete :
Ils aimaient Yvonne certe, et la trouvaient belle.
Ceci paraît étrange, et pourtant je crois bien
Que l'adorant tous deux, ils se tendaient la main.
1 Oh 1 les pauvres enfants, leur bourse était légère,
Mais encore et bien plus leur peine était amère.
Avec vous étant gais quand ils étaient tous deux,
Ils séchaient les larmes qui roulaient de leurs yeux.
Ensuite Alfred nous dit: Vers la rive étrangère
Rolla faisait route; la barque passagère
Le reçut sans obole et Caron fit crédit,
Prouvant que du nocher jusqu'alors on médit.
Pélage reste encor, mais bientôt prendra route
Vers cette région où réside le doute.
Il partira chagrin; s'il menait avec lui
—38—
Sa chère et pauvre Yvonne, il n'aurait pas d'ennui.
Quand Rolla se mourait aux bras de sa maîtresse
Jusques aux sombres bords il dépêcha prêtresse.
Admise à s'exprimer en face du Conseil,
Longtemps l'auditoire se maintint en éveil.
Elle pleure, voulant que la pauvre Marie
Au-delà du trépas à Rolla s'associe,
Mais de la Parque hélas! inflexible est la loi,
Nous devons partir seuls, vous ce soir, demain moi.
Pélageest prêt; plus tard, on viendra nous rejoindre:
Pour elle et pour tous cet horizon doit poindre.
Mais moi je crois, Rolla, que même en ce séjour,
Nous goûterons les fruits d'un éternel amour.
Adieu. pour toi parlant à la pauvre Marie,
Je réclame ardemment sa foi pendant la vie.
GEFFROY.
- 39 -
J'AI TOUT PERDU
Oui, oui, je triomphe, j'ai perdu l'espérance!
Et mon cœur est ouvert à l'horrible souffrance.
Oh! j'en mourrai bientôt, et le ciel est si pur!
Partout autour de moi je vois briller l'azur,
Et moi je reste seul avec ma peine amère,
Depuis que j'ai reçu la sentence sévère.
Je ne sais pas ton nom, ô mon rival heureux!
Donne-lui le bonheur, pour toi je fais des vœux.
Moi, je pars ulcéré. la mort est dans mon âme,
Je l'aimais! mais Yvonne a repoussé ma ilamme.
Ah ! pourquoi le bon Dieu me donna-t-il un cœur
Pour le percer ainsi d'un glaive de douleur?
0 mort ! je t'en conjure, hâte ma délivrance :
Qu'est-il besoin de vivre à qui n'a l'espérance?
Belle-Ile, novembre 1866.
GEFFROY.
- to -
Rennes, 15 mars 1869.
UN SONGE CELESTE
Cette nuit s'est passée bercée par de doux songes :
Le bonheur en ce monde est tissu de mensonges.
Songe de Scipion. je m'élevais aux cieux,
Mon Yvonne accourut les larmes dans les yeux.
0 ma mère chérie! peut-être je blasphème;
Pardonne, ô mon père, si j'oublie ceux que j'aime !
Mais au ciel, n'est-ce pas, il nous fallait unir,
Puisqu'ici notre hymen n'avait pu s'accomplir.
Des célestes splendeurs, je n'ai gardé mémoire,
Et j'oubliai ma foi, le Seigneur et sa gloire.
J'étais ravi d'Yvonne et même dans le ciel,
Je lui redis encore mon serment éternel.
Telle je la connus aux jours de ma jeunesse,
Alors que l'amour seul me versait son ivresse.
Oh ! j'ai changé de coupe. et je noie dans le vin
Mon rêve évanoui et mon affreux destin.
GEFFROY.
- ti -
MES SOUHAITS DE FIN D'ANNEE
A UNE SŒUR CHÉRIE
Rennes, 25 décembre i869.
BONNE PETITE SOEUR,
0 toi qui de la vie supportas les outrages,
Toi qui de tous pourtant méritais les hommages,
Ma bonne Angélique, le cœur qui a souffert
Pour les infortunés tout entier est ouvert.
Les desseins du Très-Haut, insoluble problème,
N'empêchent que je crois à sa bonté suprême,
Car le ciel a permis qu'à des jours désastreux
Aient enfin succédé des rayons lumineux,
Qui chassant loin de toi la cruelle souffrance,
Sur toi versent enfin une agréable aisance.
Je ne me trompe pas, croyant à ton bonheur,
Un époux bien-aimé te porte dans son cœur,
Et Dieu lui desservit, à défaut de richesse,
Des talents élevés qui défient la détresse.
—42—
Il joint à son amour, principe essentiel,
La force invincible du courage réel,
Témoins ces jours affreux de l'horrible tempête ;
Le nuage passa sur cette forte tête
Sans y laisser l'éclair que notre œil découvrit,
Ce n'est pas qu'en secret, hélas ! il ne souffrît.
Mais celui-là est grand qui sait braver l'orage
Dont parfois la colère épouvante le sage.
Oui, chère Angélique, tu peux sécher tes pleurs,
Qu'importe le passé si fécond en douleurs?
D'ailleurs, l'adversité le bonheur purifie
Et la vérité par elle s'apprécie.
Moi qui depuis dix ans subis tous les revers,
Au déclin de la vie viennent des jours prospers
Et je bénirai Dieu, car toutes ces épreuves
De son existence me fournissent les preuves.
Mais l'amer calice, qu'il l'éloigné de toi,
Que plutôt, je l'en prie, il me le passe à moi,
Car j'ai fait du malheur comme un objet d'éludé :
De se ruer sur moi il a pris l'habitude;
Que seul il me frappe, qu'il respecte les miens
S.etR. leurs appuis et soutiens.
0 tous, soyez heureux; pour V. et P.
— 43 —
Moins que le désaccord je craindrais la ruine.
Car l'union et l'amour forment un trésor
Que ne saurait peser la balance de l'or.
J'espère qu'en leur sein règne encore l'harmonie
Que de tristes excès en avaient seuls bannie.
Hélas ! mon bon ami, c'est ton unique tort,
Telle est la cause aussi qui a fixé mon sort ;
Mais de te corriger, la tâche est plus facile,
La fortune à ce prix te sourira docile.
Enfin pour M. j'ajoute aussi des vœux,
Avec Jeanne-Marie un époux est heureux,
Et d'ailleurs, sa conduite est d'excellent ménage,
Intelligent et bon, c'est un homme très-sage.
Quitte-t-il l'uniforme? Il fait bien selon moi :
Que peut un militaire éloigné de chez soi?
La vie militaire n'est qu'une servitude
Pleine de déboires, pétrie d'ingratitude.
Mordicus je soutiens qu'un humble carrossier,
Dans l'ordre social vaut un fier brigadier ;
D'ailleurs de son hôtel l'unique surveillance
Auprès de sa femme réclame sa présence.
Mais je m'oublie, je crois, à donner des avis,
Là n'était pas mon but, je reviens au logis.