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La Paix en Europe par l'alliance anglo-française. (30 décembre 1860.)

214 pages
Dentu (Paris). 1861. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °.
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LA
PAIX EN EUROPE
PAR L'ALLIANCE
ANGLO-FRANÇAISE
Paris. — Imprimerie de Ad. R Lainé et J. Havard, rue Jacob, 56.
LA
PAIX EN EUROPE
PAR L'ALLIANCE
ANGLO-FRANÇAISE
DEUXIÈME TIRAGE
PARIS
CHEZ DENTU, LIBRAIRE
Palais-Royal, 13, galerie d'Orléans.
LONDRES
BARTHÈS. ET LOWEL, LIBRAIRES
14 , Great Marlborough Street.
1861
1862
PRÉFACE
DU DEUXIÈME TIRAGE.
Paris, 5 janvier 1862.
Au moment où tous les organes de la presse périodique
portent leurs regards rétrospectifs vers l'année qui vient
de finir, où la plupart d'entre eux lui reprochent d'avoir
trompé leurs prévisions, de n'avoir rien produit en
Europe d'intéressant pour la génération présente ni pour
l'avenir, d'avoir même laissé plus envenimées les ques-
tions politiques non résolues;-au milieu de ces clameurs peu
flatteuses et peu bienveillantes qui accompagnent dans
la fosse du passé la défunte année 1861 , l'auteur de La
Paix en Europe vient se justifier de lui avoir, dans cet
écrit, assigné par avance «un rôle'important pour l'Eu-
« rope actuelle et pour le progrès de la civilisation dans
« les deux mondes » (Pages 147 et 174.)
Loin de lui la ridicule prétention d'avoir, seul dans la
presse indépendante, sainement apprécié le passé et nette-
ment pressenti l'avenir. Mais puisque ses prévisions paci-
fiques (page 193) furent, l'an passé, considérées comme
paradoxales et condamnées, sans examen des motifs expo-
sés à l'appui, par cela seul qu'elles s'écartaient de l'opi-
nion générale à ce moment, il lui sera permis de se féli-
citer aujourd'hui de ce qu'elles se sont vérifiées, et de ce
que le public a été ramené par les faits à des apprécia-
tions conformes.
11
En effet, qui doute à présent que les Deux-Siciles ne
soient définitivement annexées au royaume d'Italie ? que
Rome ne doive en être la capitale? et que la prochaine
solution de la question romaine ne soit bientôt suivie
de la cession de la Vénétie, par transaction amiable?
Or, nul ne contestera que ces résultats sont ou seront dus
à l'accord de la France et de l'Angleterre !
D'autre part, que sont devenues les appréhensions, si
longtemps entretenues, sur la question du Rhin (soit des
frontières naturelles), et sur l'attitude effarouchée ou
menaçante de la Prusse? — Où en sont les prédictions,
tant de fois répétées, de la révolution imminente en Hon-
grie et en Pologne? — Et la question d'Orient, qui
devait renaître plus embrouillée et plus sanglante, le
lendemain de l'évacuation de la Syrie par nos troupes?.,
La Prusse, par l'organe de son roi, se déclare notre
amie et n'entrevoit plus, du côté du Rhin, que des rap-
ports de bon voisinage.
La Hongrie discute et maintient ses droits, non sans
chances de parvenir à les faire prévaloir, par voie de né-
gociation et sans effusion de sang.
La Pologne souffre et gémit, mais non sans espoir que sa
noble contenance, son attitude inoffensive, achèveront de
désarmer l'empereur Alexandre II et feront renoncer aux
traditions paternelles ce prince bien intentionné, qui a
trop généreusement inauguré son règne en Russie, pour
ne pas étendre aux populations annexées sa politique hu-
maine et régénératrice.
En Turquie, le nouveau Sultan paraît heureusement
disposé à se rapprocher, plus encore que ses prédécesseurs,
des voies de la civilisation occidentale. Or, les nations
chrétiennes, tout en insistant pour la réelle amélioration
du sort de leurs coreligionnaires en Orient, ne pourront
que se réjouir des progrès de plus en plus rapides que fe-
III
ront les Turcs eux-mêmes , sous un gouvernement sincè-
rement réformateur !
Ainsi, le maintien de la paix en Europe en 1861, par
l'alliance anglo-française, n'a pas été jusqu'à présent, et
ne saurait être à l'avenir, un obstacle aux améliorations
locales et au progrès général. Au contraire, tout en regret-
tant que certains gouvernements avancent d'un pas trop lent
ou indécis dans cette voie, on commence à reconnaître
néanmoins que les peuples auraient perdu , plutôt que
gagné, à s'insurger ou à entrer en guerre les uns contre
les autres.
Cette année si décriée n'a donc pas été sans valeur, puis-
qu'elle a consacré en Europe le principe du progrès pacifi-
que. C'est aussi durant son cours qu'a été prononcé pour
la première fois le mot de Désarmement, qui ouvre sur
l'avenir de la civilisation de si belles perspectives! Ce n'est
qu'un mot, dira-t-on ; mais ce qui le rend significatif, c'est
qu'il a été proféré dans le pays et par le gouvernement
auxquels toute l'Europe attribuait les dispositions les
plus belliqueuses.
En ce qui concerne la politique intérieure-, quelqu'un
a reproché à l'écrit que nous défendons ici, de n'avoir
pas été conçu sous l'inspiration du Pouvoir, ce qui est
vrai, mais n'implique pas un blâme sérieux. D'autres, au
contraire, lui ont trouvé le défaut de n' être pas hostile au
Pouvoir; et, en effet, il eût été peu convenable de l'atta-
quer, au moment où il venait de concourir à la libération
de l'Italie et de signer le traité de commerce avec l'An-
gleterre , deux grands actes dans le sens de la politique
progressive. D'ailleurs, on ne devrait pas perdre de vue
que l'établissement d'un régime de liberté régulière dans
les divers États du continent aura pour conséquence
inévitable un développement analogue en France; car
notre pays ne renoncera jamais à se tenir en tête de la
IV
marche des nations, dans la voie qu'il a ouverte en 1789,
et il ne voudra pas rester, sous le rapport de la liberté, en
arrière de l'Angleterre, en se liant de plus en plus inti-
mement avec elle.
Du reste, cette première partie du présent écrit (la plus
essentielle et tout aussi intéressante aujourd'hui que l'an
passé), où sont démontrés les avantages de l'alliance an-
glo-française pour les deux nations, pour l'Europe et pour
le monde, nous a valu l'approbation de plusieurs hommes
émilients, les uns par leur position politique, les autres
comme écrivains célèbres, tant en France qu'en Angle-
terre (nous ne citerons ici que lord Clarendon et John
Stuart Mill ) ; et ces honorables suffrages nous enhardis-
sent à penser que notre travail ne sera pas sans utilité,
à présent et à l'avenir. Nous remarquons, en effet, avec
grande satisfaction, que la presse périodique, dans notre
pays, s'affranchit de jour en jour des préventions anglo-
phobes qu'on a pu trop longtemps lui reprocher : progrès
qui est dû, sans doute, aux preuves de sincérité que se
donnent réciproquement les deux gouvernements, bien
autrement persuasives que les protestations officielles.
Quant à la question américaine, ou de l'esclavage des
Noirs, nous ne la signalions qu'en peu de mots, à son
début, comme devant avoir pour résultat « d'effacer, dans
ce la grande République transatlantique, la dernière souil-
" lure du passé. » — Mais nous venons de traiter cette
question dans une brochure qui va paraître à Paris chez
Dentu, et à Londres chez Barthès et Lowell, sous ce titre :
Les Blancs et les Noirs en Amérique, et le Coton dans
les deux mondes; ce qui nous dispense d'en parler ici
plus longuement. — Qu'on nous permette seulement d'a-
jouter que ce nouvel écrit est publié sous les auspices du
célèbre John Stuart Mill, qui a bien voulu en accepter la
dédicace.
AVANT-PROPOS.
Est-ce bien le moment d'entretenir le
public de paix générale ?
A travers cette pluie incessante de nou-
velles alarmantes et de prédictions belli-
queuses, qui, depuis plus d'un an, ont dé-
frayé le télégraphe et les journaux, les
revues et les brochures politiques, n'est-
ce pas trop présumer de ses forces et s'ex-
poser témérairement aux reproches de pa-
I
2 AVANT-PROPOS.
radoxe et d'utopie, que d'essayer de mon-
trer à ce public prévenu un rayon de so-
leil , de lui faire entrevoir une perspective
prochaine d'union et de concorde euro-
péenne ?
La conviction de l'auteur le détermine à
braver cette chance ; et, s'appuyant sur l'é-
loquence des faits pacifiquement accomplis,
des sinistres prévisions tant de fois démen-
ties durant cette période, il ose se flatter
que ceux qui liront cet écrit, ceux-là même
qui n'adopteraient pas toutes ses vues sur
la situation actuelle et sur l'avenir de l'Eu-
rope, reconnaîtront du moins que ses es-
pérances n'ont rien d'exagéré, rien qui
ne soit réalisable et même en voie de réa-
lisation.
Du reste, cette inquiétude prolongée des
esprits, en France et à l'étranger, n'a été
que la suite naturelle d'un ébranlement don
AVANT-PROPOS. 3
l'incontestable gravité était sans doute pro-
pre à faire appréhender de redoutaloles con-
séquences.
De même que, en certaine saison, un orage
qui vient d'éclater sur nos têtes laisse au
ciel des nuages qui ne se dissipent que len-
tement et qui, par moments, assombrissent
assez l'horizon pour faire craindre de nou-
veaux éclats de la foudre ; de même que
la mer, après une violente tempête, lance
encore quelque temps au rivage des vagues
agitées et écumeuses, en sorte que l'on
doute si c'est le mauvais temps qui finit,
ou s'il ne fait que commencer : — ainsi
l'Europe , depuis le traité de Villafranca, a
plus d'une fois pu se demander si elle allait
réellement jouir de la paix, ou si quelque
nouvelle guerre, une conflagration générale
peut-être, n'allait pas suivre bientôt cette
apparente réconciliation.
Cependant il y a, dans le monde civilisé,
I.
4 AVANT-PROPOS.
une minorité chaque jour croissante d'hom-
mes de bonne volonté, religieux ou philoso-
phes , mais également pénétrés d'une foi
vive au progrès de l'humanité, qui cher-
chent à découvrir dans les faits contempo-
rains même les plus regrettables, des si-
gnes de l'amélioration et du rapprochement
des peuples; qui's'attachent à faire ressor-
tir, dans chaque événement de quelque im-
portance, le côté par où il peut être favorable
au plus grand nombre et aux plus souffrants ;
enfin, qui étudient l'histoire du temps pré-
sent , comme celle du passé, avec la con-
fiance que la somme du bien doit toujours
l'emporter sur celle du mal, et que si tout
n'est pas pour le mieux (tant s'en faut!)
dans ce monde, tout y tend du moins à s'a-
méliorer, — les canons rayés eux-mêmes
devant contribuer à rendre à l'avenir les
guerres moins fréquentes et moins pro-
longées
AVANT-PROPOS. 5
— C'est à ce public d'élite, sans préven-
tions et sans parti pris, que s'adresse le pré-
sent livre.
On remarquera que la première partie,
divisée en douze chapitres, était prête à
paraître au 1er janvier 1860; et l'auteur se
félicite de pouvoir, après un an écoulé, la
publier sans y rien changer (en y ajoutant
seulement quelques notes, qui n'en modifient
pas le sens). Il avait commencé ce travail à
une époque où l'alliance anglaise semblait
compromise, et où devait se réunir à Paris
un congrès, dans lequel seraient débattues
les grandes questions européennes, bien
moins avancées et réellement plus mena-
çantes alors qu'aujourd'hui.
Mais bientôt survinrent des faits inatten-
dus ; et d'abord, la brochure anonyme le
Pape et le Congrès, dont l'effet fut si grand
en France et en Europe ; puis la lettre impé-
riale du 5 janvier, annonçant à la France le
6 AVANT-PROPOS.
traité de commerce, indice certain du rap-
prochement définitif des deux puissances oc-
cidentales ; enfin, l'Europe fut informée que
le congrès n'aurait pas lieu, sans doute afin
de laisser mûrir les questions à résoudre ; et
dès lors se déroulèrent les événements qui
rendront l'année 1860 si mémorable.
Dans la deuxième partie ( récemment
ajoutée), passant en revue les faits accomplis
durant ces douze mois, on s'est attaché à en
faire ressortir la confirmation des arguments
produits dans la première, en faveur de
l'alliance anglo-française ; puis, à recher-
cher, dans les perspectives de la nouvelle
année, les solutions pacifiques encore pos-
sibles, et même probables, à la seule condi-
tion du maintien de cette alliance.
On s'est abstenu, dans ce travail, de rema-
nier la carte d'Europe, déjà suffisamment ra-
turée, estimant plus à propos de souhaiter,
pour ce nouvel an : aux peuples qui souffrent
AVANT-PROPOS. 7
l'indépendance sans guerre et la liberté sans
révolution; et aux gouvernements blessés,
le traitement qui peut encore les sauver, y
compris, s'il le faut, l'amputation, avant
qu'elle soit trop tardive et devienne mor-
telle .
30 décembre 1860.
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
AVANT-PROPOS.
PREMIÈRE PARTIE. (1er janvier 1860.)
PREAMBULE. Il peut y avoir, d'homme à homme, des
haines irréconciliables ; il n'y a point de haine perpétuelle
entre deux nations également fortes. Ne pouvant se détruire
ou s'absorber l'une l'autre, elles doivent finir par s'associer
dans un but commun de civilisation.
CHAPITRE I.
Causes générales de rivalité entre la France et l'Angleterre.
— Premiers symptômes de rapprochement.
La rivalité des deux pays résulta de circonstances géogra-
phiques, ethnologiques, historiques; mais là aussi se sont ren-
contrés certains germes de sympathie. Dès le dix-huitième
siècle, se manifestèrent des symptômes de rapprochement :
Anglomanie en France, Gallomanie en Angleterre. Échange
des travaux intellectuels respectifs (philosophiques, scienti-
fiques, littéraires).
10 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
CHAPITRE II.
Interruption.— Guerres de la Révolution et de l'Empire,
et leurs conséquences.
Guerre d'Amérique, oubliée. Coalition contre la République
française et contre Napoléon Ier. Traités de 1815. Les peuples
continentaux bientôt protestent, contre ces traités ;
1820-21, Espagne, Naples, Piémont, Grèce, Roumanie.
1830, France, Belgique, Pologne, États-Romains.
1848, Piémont, Naples, Rome, France, Allemagne, Hongrie.
Les rois protestent à leur tour :
1853, Russie, guerre d'Orient.
1859, Piémont, guerre de Lombardie.
CHAPITRE III.
Retour à l'entente des deux gouvernements.
L'Angleterre avait reconnu la première les vices des com-
binaisons de 1815 (aux congrès de Troppau, de Laybach, de
Vérone). La première elle accueillit la révolution française de
1830, puis celle de 1848, enfin, en 1852, la restauration de
l'Empire. Tout récemment encore, en 1859, c'est elle qui a
maintenu la neutralité et le principe de non-intervention. Elle a
ainsi concouru, quatre fois en trente ans, à préserver la France,
quelle que fût la forme de son gouvernement, de nouvelles
coalitions européennes.
CHAPITRE IV.
Adhésion cordiale des deux nations.
Le rapprochement fut encore plus prononcé entre les deux
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES. 11
peuples. Navigation à vapeur, chemins de fer, capitaux anglais
en France, relations commerciales rapidement accrues ; ré-
forme douanière de l'Angleterre en 1846. Productions litté-
raires des deux nations (textuelles ou traduites), plus activement
échangées. Préventions populaires décroissantes.
CHAPITRE V.
Incidents qui ont, depuis trente ans, contrarié l'alliance.
Réponse aux objections des adversaires de l'alliance anglo-
française, savoir :
1° L'opposition de l'Angleterre, en 1831, à l'annexion de la
Belgique;
2° Le débat à l'occasion du protectorat de Taïti ;
3° Le conflit à propos de la question d'Egypte;
4° Les mariages espagnols ;
5° La méfiance réciproque des deux gouvernements après le
traité de 1856;
6° Le dissentiment sur la question moldo-valaque.
CHAPITRE VI.
Suite.— Question de l' Isthme de Suez.
Erreurs répandues en France à cet égard. Exposé de la
question au point de vue anglais (qui n'a jamais été discuté
dans nos journaux). Difficultés de la navigation de la mer Rouge,
n'admettant que les bateaux à vapeur, trop chers pour les mar-
chandises lourdes ou encombrantes. Chemin de fer d'Alexan-
drie à Suez, terminé depuis la fin de 1858, et suffisant pour les
besoins réels et le trafic possible par cette voie. Côté politique
de la question.
12 TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES.
CHAPITRE VII.
Concurrence commerciale entre les deux pays.
Réponse aux objections fondées sur leur prétendue hosti-
lité inconciliable, sous le rapport industriel.— Exemple de
l'innocuité du libre échange.— Préjugés rectifiés par les expo-
sitions internationales. Supériorité industrielle de la France
pour les articles de luxe et de goût; de l'Angleterre pour les
produits de consommation usuelle. Argument des protection-
nistes en prévision d'une guerre éventuelle, réfuté.
CHAPITRE VIII.
Avenir de l'alliance. — Paix de l'Europe.
Les armements défensifs, sur les deux rives de la Manche, ne
constituent pas une menace ou un cas de rupture entre les
alliés. Leurs armées et leurs flottes pourront encore opérer de
concert soit en Europe, soit plutôt hors de l'Europe. — Coup
d'oeil rétrospectif sur les circonstances où les deux puissances
occidentales ont agi en commun depuis 1815.
Sous la restauration :
Croisières pour la répression de la traite;
Guerre pour l'indépendance de la Grèce.
Sous la dynastie d'Orléans :
Traité de la quadruple alliance avec l'Espagne et le Portugal.
Abolition du droit de visite.
Sous l'empire actuel :
Guerre d'Orient, campagne de Crimée.
Traité d'alliance et de garantie avec la Suède.
Importance du revirement récent de la majorité numérique
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES. 13
que formèrent pendant quarante ans, dans les congrès euro-
péens, les trois puissances du Nord. Cette majorité se compo-
sera désormais des deux grands États de l'Occident, renforcés
de la Prusse, et pourra faire prévaloir, dans les congrès futurs,
la Politique pacifique et progressive. — La Russie môme est
entrée dans cette voie en rompant avec l'Autriche, et surtout
en entreprenant l'affranchissement des serfs.
L''Autriche est donc seule encore résistante à cette impul-
sion vers le progrès ; mais elle s'y ralliera à son tour, si elle
ne veut pas se dissoudre. — Les intérêts bien compris de toutes
les autres puissances ne peuvent que les confirmer dans la po-
litique nouvelle; car la Russie aura grand besoin de la paix,
pour opérer la réforme de son organisation sociale (nécessitée
par l'émancipation de la classe jusqu'à présent asservie), et
pour obtenir l'apaisement de la Pologne et sa fusion définitive
dans l'empire russe.
La Prusse, outre son alliance intime avec l'Angleterre, a
plus à espérer de la paix que de la guerre pour étendre et con-
solider sa haute influence en Allemagne.
La France, qui ne songe pas à recouvrer ses frontières na-
turelles par la guerre, peut espérer de les rétablir un jour dans
la paix, avec l'assentiment des gouvernements et des peuples
intéressés.
Enfin l' Angleterre, qui n'a rien à acquérir par la guerre, a
tout à gagner au maintien de la paix générale.
CHAPITRE IX.
Questions actuelles à résoudre : Italie, Hongrie, Pologne.
L'Italie : Ses affaires seront entièrement réglées par les Ita-
liens, moyennant l'abstention de toute intervention étrangère;
ce qui dépend de la France et de l'Angleterre.
14 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
La Hongrie : L'Autriche serait encore à temps de se la rat-
tacher par des. concessions sérieuses.
La Pologne : Pourrait aussi se résigner à l'annexion et au
fractionnement, contre lesquels elle n'a cessé de protester,
moyennant de suffisantes concessions et une administration
plus libérale.
CHAPITRE X.
Question d'Orient.
— Difficultés que présente sa solution.
1° Urgence de venir en aide aux populations chrétiennes
dépendantes de la Turquie. — 2° Considérations d'intérêt eu-
ropéen et humain qui doivent faire maintenir le traité de 1856,
garantissant la préservation de l'empire ottoman à condition
de réforme, et repoussant tout plan de partage de cet empire
et d'expulsion des populations musulmanes. — Raisons que
fournit l'histoire, de ne pas désespérer de la civilisation de la
race turque par les voies pacifiques. — Souvenirs de la science
et de la civilisation arabe. — Progrès accomplis par Sélim III,
Mahmoud II, Reschid-Pacha, en Turquie ; par Méhémed-Ali
et Saïd, en Egypte. — Efforts sincères d'Abdul-Mejid pour la
réalisation du Tanzimat, ou de la réforme.
Part à faire à chacun de ces grands intérêts plutôt que de
recourir à une croisade, c'est-à-dire à une guerre d'extermina-
tion. Obtenir du Sultan la complète émancipation des provinces
de la vallée du Danube (depuis les Balkans jusqu'au Dniester),
déjà à peu près détachées de l'empire, et d'où la population
turque s'est d'elle-même retirée, c'est-à-dire presque entière-
ment de la rive droite, et sans exception de la rive gauche. —
État à former de ces provinces, neutralisées sous la protection
des puissances chrétiennes, et annexées éventuellement à la
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES. 15
Hongrie, à laquelle elles sont gé ographiquement adhérentes ;
de manière à servir de défense à la Turquie contre toute nou-
velle agression, et à garantir à l'Europe, notamment à l'Alle-
magne, la libre navigation du Danube jusqu'à la mer Noire.—
Exemples de concessions de territoires (consenties sans guerre)
de plusieurs grandes puissances européennes, par des consi-
dérations analogues et par voie diplomatique.
CHAPITRE XI.
Des Nationalités et des Affinités religieuses.
Le système des Nationalités, arme à deux tranchants, pou-
vant diviser comme unir. Exemple : l'Alsace et la Lorraine. —
Système des Affinités religieuses, pareillement inapplicable en
bien des cas. — Le principe appelé à prévaloir en Europe est
celui de la civilisation par la science, l'art et l'industrie (éclai-
rant, moralisant et enrichissant les peuples), et par le dévelop-
pement graduel de la liberté civile et religieuse. Ce principe,
proclamé en Angleterre en 1 688, en France depuis 1789, ré-
cemment adopté par la Prusse, semble avoir pénétré jusqu'en
Russie. Il envahira bientôt l'Autriche, où le gouvernement
résiste encore au voeu des peuples, et de même il s'infiltrera
en Turquie, où c'est le peuple qui résiste aux réformes pro-
clamées par le gouvernement. L'union intime de la France et
de l'Angleterre doit donner à ce principe une force irrésis-
tible.
CHAPITRE XII.
La Question d'Asie.
Quand l'Europe aura réglé ses affaires intérieures et se sera
constituée pacifiquement, c'est sur l'Asie que se portera son
activité extérieure.
16 TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES.
Ce qu'on a appelé la question d'Orient n'était que la préface
ou le prélude de la question d'Asie ; tendance qui paraît dé-
montrée par ce qui s'est passé dans cette direction depuis
moins de dix ans. Nous avons vu en effet :
— Après la guerre de Crimée :
— La guerre de l'Angleterre contre la Perse ;
— L'insurrection de l'Inde anglaise (qui aura accru l'action
et la force de l'Angleterre en ce pays);
— L'expédition en Cochinchine par la France unie à l'Es-
pagne ;
— La guerre contre la Chine par l'Angleterre et la France ;
— Les établissements de la Russie sur le fleuve Amour, au
nord de l'Asie. — Les traités avec le Japon.
C'est surtout par l'influence et les forces combinées de la
France et de l'Angleterre que s'exercera l'action civilisatrice
de l'Europe sur l'Asie. —Mais, dès à présent, l'Angleterre a
le plus grand intérêt au maintien de la paix générale, et parti-
culièrement avec la France, pour la sécurité et la célérité de
ses relations commerciales avec l'Inde, la Chine, le Japon, etc.
Cette sécurité serait compromise en cas de rupture, car la
France serait toujours assez forte dans la Méditerranée pour
lui en disputer le passage et la contraindre peut-être à reprendre
l'ancienne route d'Asie par le cap de Bonne-Espérance. Or, de
ce dommage réel qu'éprouveraient le commerce et le gouver-
nement anglais, il ne saurait résulter pour nous aucun avan-
tage, ni le moindre profit. — Donc, les deux pays ne doivent
voir, dans cette éventualité, qu'une raison de plus pour res-
serrer leur union, qui profitera à l'un et à l'autre. — Le réta-
blissement de la route d'Europe en Asie par l'Egypte (l'une des
plus directes entre ces deux parties du monde) a placé l'An-
gleterre dans une position géographique moins avantageuse
que celle des États riverains de la Méditerranée; il lui faut
donc la paix sur cette mer pour ne pas avoir à souffrir de cette
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES. 17
infériorité relative..... Utilisons cette circonstance pour asseoir
l'alliance sur des bases inébranlables, et puissions-nous bientôt
proclamer en France comme en Angleterre : « Que cette al-
« liance est une heureuse nécessité pour les deux pays, un gage
« certain de la paix définitive en Europe, et le plus sûr espoir
« de la civilisation dans le monde ! »
DEUXIÈME PARTIE (1er janvier 1861).
I
Revue politique de l'année 1860.
Questions générales posées, ou en voie de solution, dans la
période 1859-61.
1. Consécration du Droit populaire par votation régulière.
2. Suppression du pouvoir temporel de la Papauté ro-
maine.
3. Abolition du servage en Russie.
A. Intervention chrétienne dans l'empire turc, d'accord
avec le Sultan.
5. Conflit dans l'Amérique du Nord, au sujet de l'escla-
vage des noirs.
6. Traité de Pékin. Les yeux ouverts aux Chinois sur la
puissance des Européens. (Expédition espagnole
dans le Maroc.)
Caractères de l'époque :
1° Action de l'Europe sur elle-même, pour accélérer son
perfectionnement, sous la haute direction de la France et de
l'Angleterre;
2
18 TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES.
2° Action de l'Europe à l'extérieur, et notamment sur l'Asie,
dans un but de civilisation, sous la haute direction de la France
et de l'Angleterre.
Diverses objections prévues et réfutées d'avance, relativement
à ces tendances européennes.
Faits et événements de 1860, pacifiquement accomplis, con-
trairement à de sinistres prévisions :
Ajournement du Congrès, annoncé pour le mois de janvier;
Acquisition par la France de la Savoie et de Nice ;
Réclamation de la Suisse, à propos du Chablais et du Fau-
cigny;
Annexion définitive au Piémont des États de l'Italie cen-
trale ;
Soulèvement et libération des Deux-Siciles, moins Gaëte,
par Garibaldi;
Opposition diplomatique des puissances du Nord, favora-
bles au roi de Naples
Invasion piémontaise dans l'État Romain et à Naples;
Nouvelle intervention diplomatique en faveur du Saint-
Siége.
Fausses alarmes à l'occasion des entrevues de Toeplitz, de
Coblentz, de Varsovie.
Erreurs et mécomptes de la presse hostile à l'alliance anglo-
française.
Ménagements diplomatiques des deux puissances occiden-
tales envers les autres puissances.
Adhésion de la Prusse, obtenue par l'Angleterre; de l'Italie
affranchie, obtenue par la France.
Dispositions conciliantes de la Russie à l'égard des Polonais.
Concessions successives de l'Autriche à la Hongrie et à ses
autres États, moins.la Vénétie en litige.
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
16
Voeux pour le nouvel an, en faveur des peuples souffrants et
des gouvernements qui ne sont encore que compromis et peu-
vent être sauvés par des concessions efficaces.
II
Perspectives politiques de l'année 1861.
GAETE, ROME, VENISE.
— Chute inévitable des Bourbons de Naples.
— Pouvoir temporel du Pape, définitivement déchu.
— Dogme de l'infaillibilité papale, infirmé dès le
concordat de 1801 entre Pie VII et la France ;
nié par les Italiens en 1860 ; mis en question
par l'Autriche même, réclamant aujourd'hui
la réforme de son dernier concordat ; c'est
aussi sous forme de concordat que Pie IX
pourra faire la paix en 1861 et régler ses rap-
ports futurs avec le roi d'Italie, siégant à
Rome.
— Examen rétrospectif des projets de sécularisa-
tion administrative de l'État Romain, et de
Présidence honoraire du Pape, en cas de Con-
fédération italienne.
— Cette province n'a plus pour l'Autriche d'impor-
tance politique, depuis que tout le reste de
l'Italie se trouve émancipé; elle n'a désormais
pour l'Empire qu'une valeur vénale.
— La guerre est devenue impossible a l'Autriche,
à Victor-Emmanuel et à Garibaldi même;
elle n'aura donc pas lieu au printemps ni plus
tard.
2.
Gaële.
Morne.
Venise.
20 TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES.
— Pour écarter les objections de la Confé-
dération germanique; la Vénétie et le
quadrilatère (cédés au royaume d'Ita-
lie) pourraient être neutralisés, sous la
garantie de l'Europe, ainsi que les
défilés du Tyrol (restant à l'Autriche)
et la mer Adriatique. Situation ana-
logue à celle de la Suisse, de la Bel-
gique, de la Moldo-Valachie et de la
mer Noire, enfin du Chablais et du
Faucigny.
Ce procédé de pacification pourra être
étendu à d'autres parties de l'Europe
et du monde.
— Il n'est pas convoqué, parce que la guerre
n'est pas imminente.
Il se réunira pour confirmer les faits ac-
complis.
Probabilité et convenance de l'admission
successive, dans les futurs Congrès, de
l'Italie une, de l'Espagne et des autres
États secondaires de l'Europe, moins
les États neutres ou protégés, ou déjà
représentés par leurs confédérés. Cette
constitution des Congrès renforcés as-
surera la paix définitive en Europe, et
permettra de procéder au désarmement
général.
— Le rapprochement graduel, et de plus en
plus intime, des gouvernements et des
nationalités de l'Europe, n'est nulle-
ment démontré impraticable par l'exem-
ple de l'Autriche, impuissante à pacifier
Neutralisation.
Le Congrès.
Dernière objection.
TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES. 21
et à concilier les populations de races
diverses placées sous sa domination.—
Cet exemple prouve, au contraire, le
danger d'employer les moyens de com-
pression, et d'entrer trop tard et in-
complétement dans la voie des conces-
sions.
CONCLUSION.
L'adjonction certaine de l'Italie une et régénérée à l'alliance
anglo-française est une nouvelle garantie du triomphe de la
Politique progressive et pacifique en Europe.
LA
PAIX EN EUROPE
PAR
L'ALLIANCE ANGLO-FRANCAISE.
PREMIÈRE PARTIE.
Que deux hommes, deux athlètes de même
force et de courage égal, après une lutte animée,
violente et prolongée sans qu'aucun des deux
soit parvenu à abattre son rival ; que ces deux
adversaires, bien que convaincus de leur im-
puissance à se terrasser l'un l'autre, au lieu de
finir par se tendre la main en témoignage d'es-
time réciproque, se soient séparés rancune
24 LA PAIX EN EUROPE
tenante et prêts à recommencer à la première
occasion; ou que même, en renonçant à se por-
ter de nouveaux coups, ils aient gardé leurs
ressentiments et nourri leurs haines jusqu'à la
mort, c'est ce qu'on a pu voir dans tous les
temps, et ce qui pourra se rencontrer encore!
Mais il n'en est pas de même, heureusement,
de deux nations rivales. La vie des nations se
compte par générations, non par années. Les
plus amers souvenirs des pères s'atténuent chez
leurs descendants ; à la longue, les intérêts se
modifient ou sont autrement compris; enfin la
civilisation se développe des deux côtés, et ap-
prend aux uns comme aux autres à mieux ap-
précier les bienfaits de la paix, les douleurs et
les charges la guerre.
On peut donc affirmer a priori qu'entre deux
nations également fortes et vivaces, il ne saurait
y avoir d'hostilité ni de haine perpétuelles ; et
lorsqu'une suffisante expérience a démontré
qu'aucune des deux ne peut conquérir l'autre
ni l'empêcher d'exister et de prospérer, la con-
clusion la plus rationnelle et la plus honorable
c'est qu'il ne leur reste qu'à désarmer pour as-
socier leurs efforts et se porter, ensemble et de
concert, vers le but auquel elles peuvent tendre
simultanément sans se nuire : le progrès pacifique.
PAR L' ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 20
La rivalité si longue et si passionnée de la
France et de l'Angleterre constitue un des faits
les plus importants de l'histoire moderne; et la
question de savoir si cette lutte doit se prolon-
ger encore, ou si le temps est enfin venu où la
paix entre les deux pays sera durable et leur al-
liance sincère, cette question est sans doute une
des plus intéressantes de notre époque.
De sa solution dépendent, en effet, non-seu-
lement le progrès et le bien-être de deux grandes
nations, mais peut-être encore les destinées de
l'Europe et l'avenir de la civilisation dans le
monde entier !
CHAPITRE I.
Causes générales de rivalité. — Premiers symptômes de
rapprochement.
Entre les diverses causes qui concoururent à
faire naître et à prolonger l'antagonisme des deux
peuples riverains de la Manche, il suffit de si-
gnaler les plus générales pour reconnaître que
leur hostilité était pour ainsi dire inévitable.
L'un d'eux était le plus grand de la race ou
de la langue latine, l'autre le plus grand de la
26 LA PAIX EN EUROPE
race germanique. — Géographiquement, il n' y
avait entre eux aucun territoire, aucune popu-
lation intermédiaire pour amortir les frotte-
ments, et pourtant ils étaient séparés par un
obstacle naturel, suffisant pour rendre leurs
communications difficiles, et leur fusion tardive
et lente, sinon impossible. —Tous deux ambi-
tieux, parce qu'ils étaient les premiers de leurs
groupes respectifs, ils devaient être longtemps
ennemis, puis rivaux et concurrents, avant d'en
venir à s'associer.
Cependant, comme les premiers et les plus
forts, ils devaient aussi s'estimer réciproque-
ment et se comprendre mieux que ne font les
peuples ou les individus de forces inégales. Ainsi
que nous l'avons déjà dit, si les deux pays n'é-
taient pas destinés à s'absorber l'un l'autre, il
leur fallait tôt ou tard se rapprocher, se lier et
s'unir dans un but commun de défense ou d'at-
taque, confondre enfin leurs sentiments et leurs
intérêts mieux entendus.
Les différences même de caractère et de
moeurs, qui d'abord avaient contribué à rendre
les deux nations antipathiques , semblèrent à la
fin devenir une cause de sympathie, comme cela
arrive parfois entre individus, en vertu de ce
principe, que chacun cherche volontiers ce qui
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANCAISE. 27
lui manque. — Cette disposition se manifesta
dès le siècle dernier, lorsqu'on reprochait en
France aux classes supérieures de la société de
donner dans l'Anglomanie, tandis que la Gallo-
manie n'offrait pas moins de prise à la critique
en Angleterre. — Travers si l'on veut, caprices
de la mode, mais où l'on voyait poindre un pre-
mier symptôme de rapprochement entre des
populations jusque-là hostiles.
Et ce n'est pas seulement dans le monde fri-
vole qu'on pouvait remarquer cette tendance.
Dans la région des esprits cultivés, les affinités,
quoique moins en évidence, étaient plus sérieu-
ses et plus durables.
En échange des travaux philosophiques de
Descartes, la France étudiait ceux de Bacon ;
en recevant les oeuvres de Locke, Paris envoyait
à Londres les volumes de l'Encyclopédie. —
Nos savants, enrichis des découvertes de New-
ton , transmettaient aux savants anglais les oeu-
vres et les découvertes successives de Buffon,
de Laplace, de Lavoisier, de Cuvier.
Enfin l'école économiste de Quesnay avait
précédé et provoqué peut-être les études d'A-
dam Smith, qui, à leur tour chez nous accueil
lies, bientôt y devinrent classiques.
Quant aux productions purement littéraires
28 LA PAIX EN EUROPE
des deux peuples, si leur réciproque apprécia-
tion ne fut pas aussi prompte , ni incontestée,
les générations qui suivirent devaient se mon-
trer plus équitables et moins exclusives. Nos
grands écrivains sont désormais estimés en An-
gleterre à leur juste valeur, et Shakespeare est
compris et admiré sur la scène française.
CHAPITRE II.
Interruption. — Guerres de la Révolution et de l'Empire , et leurs
conséquences.
Ces communications intellectuelles furent mal-
heureusement interrompues par de graves inci-
dents politiques. Le progrès des esprits avait de-
vancé la marche des gouvernements.
D'abord la guerre de l'Indépendance, dans
l'Amérique du Nord, et plus tard les coalitions
successives contre la République française et le
premier Empire, vinrent s'interposer entre les
deux pays et y raviver les haines assoupies.
Pendant un certain temps, les Anglais ont gardé
rancune à la France du secours prêté par celle-
ci à leurs colonies révoltées ; mais de cette ran-
cune il ne reste plus de trace, depuis que l'An-
gleterre a pu reconnaître qu'elle a bien plus
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 29
gagné de force réelle que perdu de puissance
apparente à cette émancipation. Ce n'est désor-
mais, entre elle et nous, qu'un grief historique,
sans influence sur les sentiments nationaux, et
même sans valeur diplomatique.
On n'en peut dire autant des guerres de coa-
lition contre la République et surtout de celles
contre l'Empire, qui eurent pour nous de si tris-
tes conséquences.
A l'origine, le gouvernement anglais ne fut
pas le premier agresseur, il faut l'avouer ; mais
il s'engagea dans la lutte avec passion, sous pré-
texte de combattre, sinon les principes, du moins
les.désordres de la Révolution.
En dernier lieu, la guerre fut motivée par le
besoin de résister à l'esprit de conquête du grand
Capitaine sous lequel la France avait repris la
forme monarchique.
Durant ces terribles conflits, la fortune nous
fut longtemps fidèle. La République avait gra-
duellement conquis ce que nous regardons comme
nos frontières naturelles. L'Empire voulut aller
plus loin et n'y réussit que trop!... Un mo-
ment le continent européen parut destiné à pas-
ser tout entier sous la domination ou la dé-
pendance du plus puissant ennemi qu'ait jamais
rencontré l'Angleterre.
30 LA PAIX EN EUROPE
Aussi redoubla-t-elle d'efforts, et ce fut la
coalition dont elle était l'âme qui finit par l'em-
porter. Le colosse impérial fut renversé, et sa
chute fut suivie des traités de 1814 et de 1815.
On sait qu'ils eurent surtout en vue l'affai-
blissement de la France. Notre pays fut ran-
çonné, mutilé, et enfin livré au gouvernement
d'une dynastie plutôt inerte que pacifique, plu-
tôt rétrograde que modératrice. Ainsi devait se
trouver comprimée, au dedans l'idée de la Ré-
volution, au dehors toute nouvelle expansion ,
toute prétention ambitieuse de la nation si long-
temps redoutée. Par cette merveilleuse combi-
naison, l'Europe et le monde allaient désormais
vivre en paix !
Ces résultats de vingt-cinq ans de lutte avaient
coûté à l'Angleterre seule près de vingt milliards
de francs, ajoutés à sa dette publique. — En dé-
finitive, le but proposé a-t-il été atteint?
Pour répondre à cette question , il suffira de
rappeler les événements les plus saillants qui
ont suivi les fameux traités.
Cinq à six ans étaient à peine écoulés (1820-
21) que le midi de l'Europe commença à pro-
tester. On vit l'Espagne, Naples, le Piémont, se
soulever successivement contre leurs rois res-
taurés, de même que la Grèce et la Roumanie
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANCAISE. 31
contre leur sultan légitime. L'idée révolution-
naire n'était donc pas morte !... On la comprima
de nouveau par l'intervention armée, en Italie
et en Espagne ; la Grèce seule obtint une satis-
faction partielle; la question d'Orient venait de
naître.
Peu d'années se passent encore (1830), et la
France, à son tour, se lève et expulse, en trois
jours de glorieuse lutte, une dynastie ver-
moulue qui lui avait été imposée pour la domp-
ter. A cette occasion, la Belgique secoue la do-
mination hollandaise. — De son côté, la Polo-
gne s'insurge, et, par son héroïsme, émerveille
le monde ; mais, seule contre trois, elle suc-
combe enfin et rentre dans son cercueil. — Au
midi, les Etats-Romains se soulèvent aussi, mais
sans plus de succès.
Suit une période un peu moins agitée, du-
rant laquelle la France respire plus librement,
et quelque espoir semble permis aux peuples
opprimés... Trompeuse apparence! les causes
du malaise européen subsistaient; l'Angleterre
et la France n'étaient point encore assez étroi-
tement unies, et les puissances du Nord étaient
restées fidèles au système de 1815, à l'idée Met-
ternich. Aussi une nouvelle explosion se pré-
parait , d'autant plus violente que son retour
32 LA. PAIX EN EUROPE
serait plus longtemps différé. Elle éclata en
1848, d'abord en Italie, puis en France, en Al-
lemagne, en Hongrie ; et l'on vit alors mettre en
question, non-seulement les anciens traités, mais
les plus vieilles monarchies.
— Pourtant l' ordre fut rétabli tant bien que
mal, et pour la troisième fois depuis que la paix
était censée fondée à toujours.
Peuples et rois pansaient leurs plaies encore
saignantes, lorsqu'un grave incident vint don-
ner à ces promesses pacifiques un démenti de
plus; et cette fois (en 1853), ce fut par le fait,
non d'un peuple en révolte, mais d'un Autocrate
en humeur de conquête. — Une grande guerre
en Orient fournit alors à la France l'occasion
de montrer à ses alliés comme à ses ennemis,
que, malgré la mutilation subie en 1815, elle
n'était pas déchue.de sa force et de sa valeur
guerrière; et l'Angleterre, soit dit sans repro-
che, n'eut pas à le regretter.
— Enfin dans l'année 1859, en secourant
l'Italie , toujours plus souffrante et plus
impatiente du joug de 1815, la France a pu
donner de nouvelles preuves de sa puissance
militaire restaurée et de sa sympathie toujours
la même pour les peuples opprimés.
De cette série de faits, il est permis de con-
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANCAISE. 33
clure que la France n'est pas un pays que l'on
puisse amortir, ni réduire à un rôle secondaire
dans le monde. En elle résident une force mo-
rale et une force physique, également indestruc-
tibles. On pourra nier l'une et repousser l'autre ;
mais on les retrouvera toujours, et il faudra tôt
ou tard compter avec les deux.
C'est ce que l'Angleterre et ses alliés avaient
méconnu en 1815.
Si la France succomba alors, c'est qu'elle
était lasse comme eux des guerres de conquête,
qui la détournaient d'un but plus noble et plus
conforme à sa destinée! L'Empire lui pesait
comme au reste de l'Europe, et l'Europe ou-
blia trop ce qu'avait fait pour elle la France en
1789. Car si les dernières coalitions furent dé-
fensives et partant légitimes, on ne saurait nier
que les premières avaient été agressives et in-
justes ; d'autant plus déplorables, que ce fut
leur provocation qui poussa la Révolution fran-
çaise à ses plus violents excès. De même, sans
l'invasion de ses frontières, la France n'eût pas
songé à les reculer; et sans cette intervention
de l'Europe armée dans ses affaires intérieures,
elle ne se serait pas livrée elle-même, pour sa
défense, au gouvernement du glaive.
3
34 LA PAIX EN EUROPE
CHAPITRE III.
Retour à l'entente des deux gouvernements.
Aujourd'hui, les puissances continentales com-
mencent à se douter que leur oeuvre de I8I5 au-
rait pu être plus juste et mieux combinée pour
la sécurité de l'avenir.
Il ne fallut pas tant de temps à l'Angleterre
pour s'en apercevoir. Là où les affaires publi-
ques sont publiquement discutées, la vérité se
fait jour plus vite et mieux que dans les Etats
dont le sort repose sur le jugement et la volonté
d'un seul ou de quelques-uns.
En Angleterre, les premières réflexions fu-
rent faites au lendemain de la guerre. En ré-
glant le compte des dépenses, on se demanda
si l'énorme Solde débiteur n'était pas hors de
proportion avec les avantages obtenus ; et les
hommes de finance hochèrent la tête.
Les diplomates à leur tour exprimèrent le
même doute, lorsqu'ils virent dans les congrès
de Troppau, 1820, de Laybach, 1821, de Vé-
rone, 1822, l'influence anglaise subordonnée
au pouvoir dominant de ce Sonderbund (Rus-
sie, Autriche et Prusse), qui, sous le nom de
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 35
Sainte-Alliance ou de Puissances du Nord
formait la majorité dans toutes les réunions
des grandes puissances de l'Europe; majorité
d'autant plus invariable, que les principes ab-
solutistes des trois monarques s'accordaient par-
faitement, tandis que l'Angleterre constitu-
tionnelle, dans toute question où elle ne con-
cordait pas avec eux, ne trouvait à s'appuyer
que sur ce gouvernement des Bourbons, qu'elle
avait aidé à rétablir en France, et dont les prin-
cipes légitimistes et ultramontains lui étaient le
plus souvent hostiles.
C'est ainsi qu'elle ne put empêcher l'interven-
tion de l'Autriche à Naples, ni l'expédition du
duc d'Angoulême en Espagne ; et si plus tard
elle concourut elle-même à l'intervention en
Grèce, par entraînement philanthropique, la
destruction de la flotte turque à Navarin ne
laissa pas de lui inspirer des regrets..
Il est aujourd'hui connu et avoué, que la fin
tragique de lord Castlereagh, le ministre tory
qui avait si savamment élaboré les traités de
1815 et les actes du congrès de Vienne, fut une
suite de ces mécomptes de la politique an-
glaise (1).
(1) Voir les documents et la correspondance publiés par son
neveu, le duc de Londonderry.
3.
36 LA PAIX EN EUROPE
— L'avénement au pouvoir du parti whig, si-
gnala en même temps un retour du gouverne-
ment britannique vers des idées plus libérales
et une tendance à se rapprocher de la nation
française.
Le jour où George Canning, le brillant or-
gane du ministère whig, proclama cette noble
devise : « Liberté civile et religieuse dans les
deux mondes, » la France tressaillit d'enthou-
siasme. Une médaille fut frappée à Paris, par
souscription publique, en l'honneur de l'homme
d'État anglais, et l'on peut dire que c'est de ce
moment que date l'alliance des deux peuples !
La tendance au rapprochement fut dès lors
si prononcée, que la rentrée temporaire des To-
rys au pouvoir ne put l'arrêter ou en suspendre
l'effet.
Quand la Révolution de 1830 éclata en France,
le duc de Wellington était premier ministre en
Angleterre, et ce fut lui qui, le premier en Eu-
rope, reconnut le nouveau gouvernement né de
cette révolution. Ce fut lui aussi qui signa l'acte
de séparation entre la Belgique et la Hollande ;
et la même main qui avait souscrit, avec plus
d'autorité que toute autre, les traités de I8I5,
consacra sans difficulté les plus graves infrac-
tions à ces traités.
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 37
— Cette partielle réparation qu'obtint alors la
France fut due principalement à l'Angleterre ;
car dès l'explosion de juillet, les puissances du
Nord s'étaient montré disposées à former une
coalition contre la monarchie issue des bar-
ricades, ainsi qu'elles avaient fait quarante ans
auparavant contre la République naissante et
ensuite contre l'Empire. Mais pour cela, il leur
fallait le concours et les subsides de l'Angle-
terre, et celle-ci les leur refusa ; la France ne
doit pas l'oublier.
D'ailleurs, ce fait ne resta pas isolé.
— En 1848, l'Angleterre fut encore la pre-
mière en Europe à reconnaître le droit de la na-
tion française à modifier la forme de son gou-
vernement. Même tentative de coalition des
puissances du Nord, même refus du gouverne-
ment anglais de se joindre à elles ; et les sinis-
tres projets de la Sainte-Alliance avortèrent
alors comme en 1830.
—Quelques années plus tard, en 1852, l'Em-
pire se rétablit, et le nom seul de l'Empereur
exprimait la négation du principal article des
traités de 1815. Alors, encore une fois, le Nord
prit le ton de la menace et s'apprêtait à marcher
contre la France ; pour la troisième fois l'Angle-
terre s'opposa à ce mouvement, et l'arrêta en
38 LA PAIX EN EUROPE
reconnaissant le gouvernement français sous sa
nouvelle forme et sous son nouveau titre.
Puis, quand, de Saint-Pétersbourg-, lui arriva
la secrète proposition de procéder au partage de
l'empire ottoman à l'exclusion de la France, sans
hésiter elle repoussa cette offre tentatrice, et
s'allia plus étroitement avec son ancienne rivale
pour combattre à ses côtés son puissant allie
de 1815,
— Enfin en 1869 survient l'affaire d'Italie,
et bientôt, des trente-six Etats de l'Allemagne,
s'élève un cri de guerre contre la France :
c'était comme le dernier souffle de Metternich
expirant.
Cette brillante armée qui passe les Alpes, on
craint de la voir au premier jour agressive sur
le Rhin, et, pour la gagner de vitesse, on ras-
semble l'armée prussienne et toutes les forces
de la Confédération germanique; on n'attend
plus, pour marcher sur Paris, que l'adhésion et
l'assistance de l'Angleterre...
Mais l'Angleterre répond qu'elle s'abstien-
dra! A la Prusse même, sa coreligionnaire, sa
récente alliée dynastique, elle déclare qu'elle ne
devra pas compter sur la flotte britannique pour
protéger ses côtes, si la marine française est
amenée dans la Baltique par de justes repré-
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 39
sailles. —Dès lors se calme l'ardeur belliqueuse
de l'Allemagne, qui ajourne la revendication de
l'Alsace et de la Lorraine, et va reprendre à
Francfort les délibérations interrompues.
Voilà donc en moins de trente ans (1 830-
1859) quatre époques critiques (1) où, par le
fait de l'Angleterre, la France s'est trouvée, sans
efforts et sans concessions, préservée d'un nou-
veau conflit européen, et peut-être des calami-
tés d'une nouvelle invasion.
Ainsi l'alliance anglo-française a déjà porté
ses fruits, en permettant de réparer une partie
des fautes ou des erreurs de 1815, et en écar-
tant du continent le fléau d'une guerre géné-
rale.
CHAPITRE IV.
Adhésion cordiale des deux nations.
Nonobstant ces erreurs et ces fautes de 1815,
que nous venons de rappeler, ce n'en fut pas
moins un grand et heureux jour que celui ou
(1) En 1860; après la conférence de Vrarsovie (précédée de
l'entrevue de Coblentz), on peut citer une circonstance de
plus, où l'Angleterre a agi dans le même sens.
40 LA PAIX EN EUROPE
l'Europe, après tant de déchirements et de si
longs désastres, se trouva enfin pacifiée!
Quand les peuples ont déposé les armes, qui
tuent et qui détruisent, ils reprennent les ins-
truments du travail, qui fait vivre ; ils retour-
nent aux labeurs de l'industrie, qui améliore
leur bien-être; à l'étude de la science, qui les
éclaire. Par delà la frontière, c'est l'étranger, ce
n'est plus l'ennemi ; on y lie des intérêts, des
amitiés s'y contractent ; un échange de richesses
matérielles et intellectuelles s'établit à l'avan-
tage commun, et c'est alors que les plus grands
progrès s'accomplissent ou se développent.
— Ainsi, après la paix générale, la Vapeur,
jusque-là à peine connue sur le continent, éten-
dit rapidement sa puissante et vivifiante in-
fluence. Ce fut encore un jour heureux que ce-
lui où elle rendit plus sûre et plus prompte la
traversée entre les deux rives de la Manche, et
trois fois heureux celui où, s'appliquant à l'ac-
célération des transports par terre aussi bien
qu'à la navigation, elle vint annuler pour ainsi
dire la distance entre les deux chefs-lieux de la
civilisation.
Aussi, que d'empressement de part et d'autre
pour hâter ce rapprochement, cette jonction dé-
sirée! Les Anglais nous avaient fait les premiè-
PAR L' ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 41
res avances en établissant leurs chemins de fer
vers Douvres, Folkstone, Brighton, Southamp-
ton. En France, les premières lignes entreprises
furent dirigées sur le Havre, Dieppe, Boulogne,
Calais, Dunkerque. Tous les instincts, tous les
intérêts se portaient vers le même but; il sem-
blait qu'il n'y eût pas assez de ports sur la Man-
che pour nous conduire en Angleterre ou pour
amener les Anglais chez nous.
Aujourd'hui encore, nous n'avons que trois
voies ferrées conduisant vers l'Allemagne, qui
nous touche sur une longue étendue de nos fron-
tières ; nous en avons un nombre double vers
l'Angleterre, notre rivale, notre antique enne-
mie (1).
Ce signe d'alliance mérite d'autant plus d'ê-
tre remarqué, qu'il ne fut pas l'oeuvre des gou-
vernements, et, en vérité, les deux peuples n'au-
raient pas agi autrement s'ils eussent été liés
par les plus vieilles sympathies, s'ils s'étaient
de tous temps considérés comme indispensables
l'un à l'autre.
— Bientôt on vit les capitaux des deux pays
(1) Vers l'Allemagne : sur Cologne, par la Belgique; sur
Mayence, par Metz; sur Kelil, par Strasbourg.
Vers l'Angleterre : par Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe,
le Havre, Caen, Cherbourg.
42 LA PAIX EN EUROPE
se réunir et s'associer pour des exploitations ou
entreprises communes, et ce fut surtout dans
nos compagnies de Chemins de fer qu'affluèrent
les capitaux anglais, comme pour activer le
rapprochement des deux nations.
Les relations commerciales se multipliaient
également, malgré les obstacles que leur oppo-
saient deux lignes de douane presque infran-
chissables.— Sous ce rapport, nos voisins nous
ont encore devancés (1846) en abaissant leurs
tarifs douaniers, en. supprimant leur Navy-act et
en ouvrant les ports de leurs colonies au com-
merce étranger. Quoique chez nous cet exem-
ple n'ait pas été suivi, et que la douane persiste
à prohiber et à taxer outre mesure (1), un fait
bien significatif a été noté : c'est que, sur la
somme totale de notre commerce extérieur,
l'Angleterre seule figure pour un chiffre pres-
que aussi élevé que nos voisins continentaux
réunis. Que sera-ce donc si quelque jour notre
régime douanier s'humanise, et, sans aller jus-
qu'au libre échange (cet épouvantail des prohi-
bitionistes absolus), consent à laisser passer,
sous des taxes modérées, les produits récipro-
quement les plus utiles et les plus avantageux.
(1) Ecrit en novembre 1859, deux mois avant le traité de
commerce.
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. 43
— Un effet de la paix non moins précieux, ce
fut de répandre à profusion, de chaque côté de
la Manche, les productions littéraires des deux
pays, soit traduites, soit textuelles ; car, en fait
de langues étrangères, ici on étudiait de préfé-
rence celle de Byron et de Walter Scott, là celle
de Lamartine et de Victor Hugo; et, sachant
mieux se comprendre, chaque jour on appre-
nait à mieux se connaître et s'apprécier.
C'est ainsi que s'effacent les préventions et
que s'oublient les animosités. Quand les classes
éclairées se témoignent de l'estime et de la cor-
dialité, les préjugés populaires eux-mêmes ne
persistent pas longtemps. Depuis que les gentle-
men, les hommes bien élevés des deux nations,
ont appris à se serrer la main et à s'entretenir
dans la même langue, on ne risque pas d'enten-
dre, comme jadis, murmurer french dog dans les
rues de Londres, ou perfide Albion sur les bou-
levards de Paris; ces vieilles injures y seraient
plus qu'inconvenantes, le public même le plus
grossier les trouverait ridicules.
— Il n'est donc pas vrai, comme on a voulu
le dire récemment, qu'entre Anglais et Français
l'antipathie subsiste, que la haine soit toujours
prête à se réveiller, que les hostilités puissent
aisément recommencer. Sans doute il reste en-
44 LA PAIX EN EUROPE
core beaucoup à faire pour que l'alliance soit
complète et définitive; mais on peut affirmer
qu'à cet égard le plus fort, le plus difficile est
fait. Le lien moral est fixé ; on peut encore le
rompre, mais il en coûtera moins pour le res-
serrer.
Comment éviter cette rupture, et cimenter
cette union au plus grand avantage et pour le
plus grand honneur des deux nations? C'est ce
qu'il importe d'examiner; mais il ne convien-
drait pas d'aborder cette partie de notre tâche
sans avoir réfuté les arguments opposés, et. re-
cherché dans le passé de nouveaux enseigne-
ments sur les difficultés et les espérances de
l'avenir.
CHAPITRE V.
Incidents qui ont, depuis trente ans , contrarié l'alliance.
Malgré ses attraits, il faut bien l'avouer, l'al-
liance n'a pas été sans embarras ni à l'abri de
toute atteinte. C'est ce que ne manquent pas de
rappeler ceux qui, des deux côtés du détroit,
PAR L'ALLIANCE ANGLO-FRANCAISE. 45
ont pris la triste mission de raviver les vieilles
haines, de remuer la lie des anciens ressenti-
ments.
Dans cette même période, sur laquelle nous
venons de porter un coup d'oeil rétrospectif,
ils relèvent certains griefs, certains débats, d'où
ils prétendent inférer que le rapprochement des
deux pays n'est ni sincère ni durable.
En discutant ces faits et ces assertions, nous
nous appliquerons, comme de raison, à combat-
tre surtout les préventions accréditées parmi le
public français, à qui cet écrit s'adresse.
1° Le principal reproche qu'on fait à l'An-
gleterre, c'est d'avoir mis obstacle, en 1830, à
la réunion de la Belgique à la France.
Mais cette annexion impliquait naturellement
celle des provinces allemandes de la rive gau-
che du Rhin. Or, si l'Angleterre répugnait alors
à nous voir rester maîtres d'Anvers, qui la
menace, la Prusse n'était pas plus disposée à
nous céder sans combat Cologne et Coblentz,
qui la défendent, non plus que la Bavière
Landau et Mayence, ou la Hollande Luxem-
bourg et Maëstricht, plusieurs de ces places
étant d'ailleurs des forteresses fédérales.
L'obstacle ne provenait donc pas de l'Angle-
terre seule, mais de la situation générale de