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La Passion de mon oncle, faiblesses d'un homme fort, par Charles Maquet

De
322 pages
E. Dentu (Paris). 1864. In-18, 317 p..
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LA -PASSION
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— FAIBLESSES D'UN HOMME FORT —
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PARIS
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18G4
Tous droits réser\és
LES FAIBLESSES
D'UN HOMME FORT
I
En 1846, M. Jourdain, ancien armateur de Bor-
deaux:, s'était retiré des affaires. Il habitait, rue de
Lilie, un vieil hôtel à hautes fenêtres, bâti au siècle
dernier, très-simple au dehors, mais vaste et confor-
table à l'intérieur.
C'est là que nous le trouvons, à la fin du mois
d'août, assis devant une table bien servie, en com-
pagnie d'un jeune homme. Il est midi. Le domestique
a reçu l'ordre de se retirer; on cause. Les plats à
peine entamés prouvent que la conversation est des
i
2 LES FAIBLESSES
plus attachantes. Nous ne pouvons la répéter tout
entière; mais nous Talions prendre au moment où
elle peut offrir de l'intérêt au lecteur.
— Ainsi, mon garçon, dit Jourdain, du côté de la
fortune, pas d'inquiétude, Tu es mon unique héri-
tier, et je n'ai pas envie d'emporter dans l'autre
monde mes soixante mille livres de rente. Rassuré
sur ce point, tu n'as plus qu'à songer au mariage, à
la famille; eh bien, de ce côté-là aussi lu seras sa-
tisfait, je viens de le le démontrer.
■— Qui parle ici de famille? dit une grosse voix
derrière la porte.
Et pénétrant sans façon dans la salle à manger, un
nouveau personnage vint tendre la main au maître
de la maison.
— Tiens! c'est Duclos. Tu tombes à merveille,
mon vieil ami. Baptiste, un couvert.
Duclos, je le présente mon neveu, Maurice d'Âr-
niilly, de qui je t'ai souvent parlé. Le voici revenu,
l'enfant prodigue. Il a bien fait; j'ai cru que la goutte
m'enlèverait avant sou retour.
— Mon cher oncle, dit le jeune homme en serrant
affectueusement la main de son parent, ne parlez pas
ainsi. On croirait vraiment, à vous entendre, que le
D'UN HOMME FORT. 3
fossoyeur vous réclame. Fi de ces vilains discours !
Vous avez le teint -frais, l'esprit fin, la tête excel-
lente; nous vous garderons longtemps au milieu de
cette charmante famille que vous venez de me pro-
mettre.
— Bon! je ne m'étais pas trompé, s'écria Duclos
en dépliant sa serviette. Mon compère Jourdain en
revient à son thème favori. Gageons qu'il veut vous
marier. .
— Précisément, répondit Maurice. Il faut faire
comme tout le monde. N'est-ce pas votre avis?
■—Mon avis, il se garderait bien de me le deman-
der. Que de lances nous avons rompues à ce sujet!
Mauvaise affaire, jeune homme, mauvaise affaire,!
— Oserai-je vous demander pourquoi, monsieur?
■— Osez, jeune homme. A votre âge, la curiosité
mène à la science. Jourdain, tu as là un bien joli
saulerne. Seulement garde-toi d'en boire, mon ami,
c'est mauvais pour la goutte.
L'oncle et le neveu échangèrent un regard d'intel-
ligence, tandis que Duclos, élevant son verre à la
hauteur de l'oeil, suivait avec intérêt les perles blan-
ches qui montaient du fond à la surface et formaient
une couronne d'argent sur un fond d'or.
4 LES FAIBLESSES
— Savcz-vous, reprit-il après avoir savouré une
petite gorgée, quelle est la plus grande douleur de ce
monde, là plus cruelle, la plus poignante?
— Celle qu'on éprouve en perdant sa mère, ré-
pondit Maurice dont les yeux subitement voilés lais-
sèrent échapper une larme. J'ai appris cela l'an
passé !
— Il en est une plus grande encore, tenez, de-
mandez à Jourdain.
A son tour, Jourdain baissa la tête, pâlit légè-
rement, et tomba dans une mélancolie profonde.
— Voyez-vous, mon ami, tout homme voit mou-
rir ses aînés et s'en console, Dieu l'a voulu ainsi.
On se console moins de la perte d'une femme chérie,
on ne se console jamais de la perte des enfants.
Voilà pourquoi d'abord je vous conseille de ne pas
vous marier. Plus on a de gens à aimer, plus on
se prépare de souffrances. — Pardon, messieurs,
d'avoir réveillé de tristes souvenirs, mais je devais
le faire; un voyageur va passer sur la route où je
sais que son ennemi l'attend, je lui dis : Prenez
garde. Maintenant, vous êtes prévenu, pa'ssez, si vous
voulez.
On acheva le déjeuner en silence. Chacun parais-
D'UN HOMME FORT. 5
sait se recueillir. Jourdain reprit le premier la parole:
— Duclos, la société a besoin de tout le monde;
nous lui devons notre part de travail et de peine.
Tu manques à ton dévoir en restant à l'écart. Tu
ressembles à celui qui, voyant le feu chez son voi-
sin, se dit : « On l'éteindra bien sans moi, » et
s'éloigne pour ne pas faire la chaîne. C'est mal._
— El toi, mon pauvre-Jourdain, tu me rappelles
ces grognards écloppés qui se dandinent sur une
jambe de bois, et viennent vous dire, en mouchant
leur nez de carton avec le seul bras qui leur reste :
« La guerre! vive la guerre ! C'est la plus belle pas-
sion de l'homme. »
Duclos avait joint le geste à la parole. L'accent
nasillard avec lequel il débita la dernière phrase dis-
sipa le nuage de tristesse qui avait assombri tous les
fronts.
L'orateur, enchanté de son effet, vida son verre.
— Dans le mariage, poursuivit-il, on compte trois
catastrophes de premier ordre. Je viens de vous en
montrer une; nous allons parler des deux autres. Je
passerai sous silence, bien entendu, parce que nous
n'en finirions pas, les ennuis, les menus désagré-
ments, les coups d'épingle...
l.
G LES FAIBLESSES
— Qu'en sais-tu? reprit l'oncle. Pour apprendre le
théâtre, ce n'est pas dans la salle qu'il faut aller. Tu
ne peux juger du mariage que par ouï-dire.
— Je le connais aussi bien que toi, Jourdain. Tel
que tu me vois, j'ai vingt-cinq ans de ménage.
— Allons donc! Toi?
— Oui, moi.
— Et pourquoi ne m'as-tu jamais présenté ta
femme?
— Mes femmes, s'il te plaît, car j'en ai deux. Ah!
lu te figures que je ne connais pas le mariage !
Duclos avait une singulière physionomie. Les coins
de sa bouche étaient naturellement relevés, de sorte
qu'il avait toujours Pair de rire, même en contant les
histoires les plus lugubres. Aussi Jourdain ne savait-
il jamais si son ami plaisantait ou s'il pai'lait sérieu-
sement.
— Deux femmes ! murmura-t-il ; ce diable de Du-
clos n'est jamais embarrassé pour forger un conte.
Maurice est libre de le croire; mais moi je sais à
quoi m'en tenir.
Flairant une mystification, il quitta là table, et,
appuyé sur sa canne, gagna la fenêtre clopin-clo-
pant.
D'UK HOMME FORT. 7
Duclos se leva aussi; et, prenant le neveu par le
boulon de son babil :
— Voulez-vous, lui dit-il, que je vous raconte
l'histoire de mes deux mariages? Cela pourra vous
être utile, puisque vous allez entrer dans la carrière.
— Je l'écoulerai avec le plus grand plaisir, ré-
pondit Maurice.
— Eh bien, la voici. Figurez-vous d'abord que
mon père élail fort ingénieux.
— Où veut-il en venir? se demanda M. Jourdain.
— Il portail toujours sur lui, continua l'orateur,
une somme assez ronde, destinée aux plaisirs de la
journée, quatre ou cinq cents francs au moins.
■— Il était donc bien riche?
— Ne l'écoute pas, Maurice, interrompit l'oncle,
son père avait cinq mille livres de rente.
— Jourdain, laisse-nous tranquilles: ce n'est pas
pour toi que je raconte.
Donc, muni de celle somme, mon père flânait le
long des boulevards, passait en revue les étalages et
restait en contemplation devant les produits de l'in-
dustrie parisienne. Voyait-il la foule se passionner
pour un objet d'art ou de toilette, il était séduit
comme les autres. Seulement, au lieu d'entrer dans
S LES FAIBLESSES
le magasin, il se tenait prudemment dehors, tirait sa
bourse, faisait sonner l'or et l'argent dont elle était
remplie, et la remettait au plus tôt dans sa poche, en
se disant :
« Ceci me plaît, supposons que je l'aie acheté. »
Puis il regardait d'un air fin les acheteurs sérieux,
et continuait sa promenade.
— De cette façon, fit observer Maurice, monsieur
votre père pouvait se passer bien des fantaisies sans
se ruiner.
— C'était l'unique joie de son existence, et le
thème éternel de ses plaisanteries.
De retour à la maison, il prenait un ton facétieux
et lançait à ma mère, en se frottant les mains, une
phrase comme celle-ci :
— Aujourd'hui, ma chère, j'ai fait l'acquisition
de ce joli mantelet que lu avais remarqué l'autre
jour.
Dans les premiers temps du mariage, ma mère se
retournait naïvement pour saisir l'objet annoncé,
mantelet ou autre; mais, plus tard, éclairée sur
la manie du maître, elle répondait sans lever la
tête :
— Ah! vraiment? Combien l'avez-vous payé?
D'UN HOMME FORT. 9
— Trois cents francs! (Plus le chiffre était élevé,
plus le mari était content.)
— Ce n'est pas cher, disait ma mère.
Et comme elle était moins philosophe que lui, elle
mettait beaucoup d'amertume dans cette dernière
réplique.
— Le fait est, dit Jourdain, que la pauvre femme a
dû avoir plus d'une fausse joie.
— J'en conviens, ajouta Duclos; mais mon père
était conséquent avec lui-même. 11 prétendait que
presque toujours on se dégoûte le lendemain de ce
qu'on a aimé la veille, et qu'on regrette son argent.
Par sa méthode, il était certain de n'avoir jamais de
déceptions.
— Question d'économie, dit Jourdain, et pas autre
chose. Mais je ne vois pas ce qu'il y a de commun en-
Ire ces détails et les mariages.
— Patience.
Duclos exécuta une manoeuvre pour se rapprocher
de la fenêtre. L'oncle, pensant que l'heure de la
mystification était arrivée, se tint sur la défensive,
et regarda dehors avec une attention toute particu-
lière.
— A vingt-cinq ans, reprit Duclos, j'avais, comme
•10 'LES FAIBLESSES
vous, monsieur Maurice, perdu mes parents. Mon pa-
trimoine était maigre; cependant, peu ambitieux, je
ne sentis pas le besoin de l'augmenter. Je n'avais non
plus aucun goût pour le mariage, quoique je visse au-
tour de moi tout le monde se marier. On me pressa
d'en faire autant. Chacun se mit en campagne, dans
mon intérêt; et, moitié de force, moitié par curiosité,
je me laissai entraîner chez un négociant dont la fille
était bien élevée, sévèrement tenue, charmante. Tu
m'entends, n'est-ce pas, Jourdain? une créature ac-
complie.
— Bon, bon, dit l'oncle, va toujours.
— Physiquement, elle était aussi séduisante :
blonde, mignonne, bien faite, grasse à point; je ne
pouvais rien souhaiter de mieux. Son mari, pensais-
je, aura des envieux. Il fera bien d'être prudent.
Je n'étais pas seul sur les rangs, comme vous pou-
vez le croire.
— Certainement, fit observer Maurice, si le por-
trait est fidèle.
— Il n'y a rien à en rabattre. J'allai donc dans la
maison, assez longtemps pour qu'on tînt compte de
mes assiduités. J'étais un peu défiant, mais il y a tou-
jours des gens enchantés de marier les autres; on
D'UN HOMME FORT. 11
m'endoctrina si bien, on me persuada si bien du bon
vouloir de la belle à mon égard, que je cédai. Un soir
je rentrai chez moi. J'avais sollicité du père une au-
dience solennelle pour le lendemain; la réponse
avait été des plus encourageantes. Je me couchai tout
ému comme on l'est à la veille des grands événe-
ments.
La nuit fut très-agitée. Sous l'influence d'un excel-
lent dîner, mes idées flottaient capricieuses, décou-
sues. Les flacons de chambertin et les boucles soyeuses
de ma fiancée dansaient dans ma cervelle ; je n'avais
pas la moindre envie de dormir.
Pourtant, vers le matin, comprenant qu'avec un
visage pâle et des yeux fatigués j'allais perdre un peu
de mes avantages, je fis de grands efforts pour vaincre
cette insomnie, et parvins à m'assoupir.
Alors, j'eus une vision étrange.
— Le songe d'Àthalie, murmura Jourdain.
— Pas du tout. Derrière les glaces d'un magasin,
j'aperçus ma future exposée comme un véritable objet
de luxe. Parée des plus riches alours, elle portait à
son corsage une étiquette sur laquelle étaient énu-
mérées ses nombreuses qualités.
Autour d'elle glissait silencieuse la foule des eu-
12 LES FAIBLESSES
rieux et des acheteurs. Décidé à la disputer à tout le
monde, et à m'en rendre acquéreur, j'entrai à mon
tour dans le magasin. Mais, comme je me retournais
pour fermer la porte, j'aperçus mon père planté de-
vant la vitre, suivant l'habitude que de son vivant il
avait contractée.
Il lira cette bourse fameuse qui avait joué un si
grand rôle autrefois, la tint un moment suspendue,
et la remit lestement dans sa poche avec un ricane-
ment de satisfaction.
Puis il prononça sa phrase favorite :
« Supposons que je l'aie achetée! »
Et il disparut.
Sa parole vibra si claire, si nette au milieu du si-
lence général, que je m'éveillai en sursaut.
— Un vrai cauchemar, dit Jourdain; tu avais trop
bien dîné.
— Je me frottai les yeux, poursuivit le conteur.
Mon portier, suivant l'ordre que je lui en avais donné
la veille, me frappait discrètement sur l'épaule, et
m'avertissait que huit heures venaient de sonner. En
effet, il faisait grand jour.
La première chose qui me revint en mémoire fut
mon audience. Je m'habillai convenablement et me
D'UN HOMME FORT. 15
disposai à sortir pour préparer ma petite harangue. Je
ne voulais pas avoir l'air d'un novice en présence du
père. Une promenade était indispensable; c'est en
marchant queje trouve les meilleures idées.
Je soulevai mon rideau, la pluie tombait à tor-
rents. Quel contre-temps ! m'écriai-je. Ordinaire-
ment le dimanche tout me réussit; j'ai tout exprès
attendu ce jour-là, et voici un obstacle; c'est la
première fois que cela m'arrive.
Je fis demander une voiture. En l'attendant j'ar-
pentai ma chambre, me pénétrant de mon rôle,
cherchant les mots, arrangeant les phrases. Mon
mobilier m'inspira une foule de réflexions : Ma
femme aimera-t-elle ceci ou cela? Garderai-je le ca-
napé, changera-t-on ces rideaux?
Je faisais l'inventaire de mes richesses, quand, mes
yeux s'arrêlant sur le portrait de mon père, je me
rappelai tout à coup mon rêve.
Je n'aurais attaché aucune importance à ce songe,
si la pluie et le vent, fouettant mes carreaux, ne
m'eussent déjà mis de mauvaise humeur. Mais la voi-
ture n'arrivait pas, l'heure du rendez-vous était déjà
passée ; j'allais me trouver dans la nécessité d'aller à
pied de la Madeleine à la Bastille. Arriver crotté,
2
14 LES FAIBLESSES
mouillé, devant ma future, c'était une position ri-
dicule.
Sous l'influence de celte contrariété, les détails
saugrenus de ma vision m'apparurent plus sombres.
Je me rappelai parfaitement alors que mon père
avait ricané en remettant la bourse dans sa poche.
Ce souvenir m'arrêta tout net.
Chez cet homme si positif, si sobre en ses dis-
cours, le ricanement, c'était un laconisme ; c'était la
traduction par une simple inflexion de la voix, par
un jeu des muscles de la face, d'une pensée profonde
et longtemps mûrie.
Pourquoi avait-il ricané?
Cette question, que je me posai vingt fois sans
pouvoir la résoudre, devint tellement importune,
qu'elle domina toute autre préoccupation. Elle s'em-
para de moi, s'établit dans mon esprit, si bien que,
sans m'en apercevoir, je posai mon chapeau sur la
table, j'ôtai mes gants et me débarrassai de mon
habit, oubliant complètement le rendez-vous.
Un quart d'heure après, je m'élançai d'un bond
hors de mon fauteuil ; j'avais compris. Sans perdre
une minute, je mis dans une valise quelques vê-
tements , dans ma bourse l'argent que je possé^
D'UN HOMME FORT. 15
dais,el je courus aux messageries malgré l'averse.
Le soir même, j'étais installé à quelques lieues de
Paris, chez un camarade qui, plusieurs fois, m'avait
offert l'hospitalité.
— Tu avais donc perdu la tête ? demanda Jour-
dain.
— Au contraire, je l'avais retrouvée. Tout le long
de la route, je me répétais, en imitant le ricanement
paternel :
Supposons que je l'aie épousée !
C'était un conseil, mon ami, un conseil d'outre-
tombe. Mon père, qui, de son vivant, ne m'avait
jamais rien donné, réparait dignement ses torts en
me léguant sa célèbre théorie sur l'instabilité des
désirs humains.
— Et la famille ? fit observer Maurice.
— La famille indignée, prenant mon silence pour
une insulte, maria promptement la demoiselle, et
m'envoya un billet d'invitation.
Je n'attendais que cela pour revenir. Au jour fixé,
j'assistai à la cérémonie. Voilà, pensai-je en regar-
dant mon remplaçant, celui qui sera ce que j'aurais
été.
Les deux auditeurs sourirent.
10 LES FAIBLESSES
— En attendant, il devait -être fort heureux, car
la mariée resplendissait de grâce et de beauté. Si
mon rôle me destinait à quelque triomphe ultérieur,
il était bien pénible dans ce moment-là.
Le jeune homme était riche, bien tourné; près de
moi on chuchotait, on faisait son éloge, on ne taris-
sait pas sur son compte. Malgré la bonne opinion
que j'avais de moi-même, je fus forcé de reconnaître
que ma future allait de bon coeur à l'autel, et parais-
sait m'avoir complètement oublié.
A partir de ce jour, je ne perdis pas de vue celte
femme que j'avais épousée en imagination. Attaché
à ses pas, j'épiai ses moindres actions. Dans toutes
les maisons où elle allait, je me fis recevoir. Je ne
lui adressais pas la parole, les convenances s'y oppo-
saient; mais au théâtre, à la promenade, à la cam-
pagne, partout je la suivais comme son ombre.
Supposons que je l'aie épousée, me disais-je sans
cesse, et voyons si j'ai fait une bonne affaire.
— Eh bien ? demandèrent à la fois l'oncle et le
neveu. '
— Eh bien ! messieurs, l'affaire a été déplorable ;
ma femme était d'une coquetterie incendiaire : .oeil-
lades, fleurs perdues, mouchoirs ramassés, rien n'y
D'UN HOMME FORT. 17
manqua. J'avalai jusqu'au bout le calice des infor-
tunes conjugales, et n'eus pas même lieu d'espérer
une part de ses faveurs, ne m'étant pas mis sur les
rangs.
— Maladroit! Tu aurais dû te réserver celte com-
pensation. Et qu'esl-elle devenue, l'épouse infi-
dèle?
— Après avoir ruiné mon remplaçant, elle est
partie.
— Bon voyage !
— Voilà, jeune homme, ce que j'appelle la seconde
catastrophe : être trompé et ruiné par sa femme.
Quant à la troisième...
— Assez, assez! s'écria Jourdain, les femmes ne
sont pas toutes coquettes ; celle que je donne à
Maurice est honnête, j'en réponds.
— Tu le supposes.
— J'en suis sûr.
— Allons, mon oncle, dit le jeune homme, ne
nous privez pas du second mariage.
— A quoi bon? La dame aura sans doute assassiné
quelqu'un, je vois cela d'ici. Tu n'as pas eu de
chance, Duclos, et par ta faute. Si au lieu d'épouser
les femmes en imagination, tu étais réellementdevenu
2.
1S LES FAIBLESSES
leur mari, elles se seraient peut-être conduites autre-
ment; lu ne les surveillais pas assez.
— Tu te trompes, Jourdain ; ma seconde femme
est irréprochable. Elle vit encore, honorée, estimée...
-— Alors ne le plains pas; elle est fidèle, celle-là?
— Ah ! je l'en réponds. Elle demeure dans celte
rue, presque en face de toi. Il n'y a pas de créature
plus chaste ; seulement...
— Seulement?
— Eh! parbleu, la voilà qui sort, tu vas voir si
j'ai eu la main heureuse.
En effet, sous les fenêtres de M. Jourdain passait
en ce moment une vieille dame ridée, fanée, singu-
lièrement accoutrée, et tirant par un cordon de soie
un carlin gras, couvert d'une housse. La tête de
celte vertueuse dame se dodelinait sous l'influence
d'un tic nerveux.
— Riez tant que vous voudrez, messieurs, dit le
mari, ma femme était bien jolie, je vous le jure, il y
a vingt-cinq ans. Jeune homme, vous avez sous les
yeux la troisième catastrophe. Celle-là, Jourdain ne
la niera pas, elle est assez complète.
Mariez-vous donc; si la morl ne vous enlève pas
votre femme et qu'elle vous soit fidèle, vous aurez la
D'UN HOMME FORT. 19
supirêmé joie" de là voir" un jour comme je vois là
mienne en ce moment, noblement vertueuse, mais
tout à fait changée. Heureusement, cette fois encore,
j'ai pris la sage précaution de me faire remplacer.
II
Duclos voulait se retirer après sa péroraison ; mais
l'oncle, qui jusque-là s'était contenté du rôle d'au-
diteur, craignant que les théories du philosophe ne
missent en péril les plans qu'il avait formés pour
l'avenir de Maurice, s'efforça de regagner la partie.
— Et le café? nous l'oublions, s'écria-t-il.
On passa au salon. Jourdain, très-mauvais orateur
quand il était debout, s'installa dans un fauteuil
moelleux, tandis que ses deux convives examinaient
les tableaux. Du fond de cette forteresse, il se mit
en devoir de foudroyer l'ennemi.
— Ton dernier argument est pitoyable, com-
LES FAIBLESSES-D'UK HOMME FORT. 21
mença-t-il après un moment de réflexion. Madame
Duclos est devenue impossible, j'en conviens; mais
tu n'as pas, j'imagine, la prétention d'être resté un
Adonis. Fais-moi le plaisir de te regarder dans ce
miroir. Les deux premiers, au contraire, ont une
certaine valeur. Assurément nous aurions lous les
deux d'excellentes raisons pour condamner lé ma-
riage : moi, parce qu'il ne m'a pas réussi ; loi, parce
que lu as vécu heureux jusqu'ici dans ta peau de cé-
libataire.
— C'est incontestable, répondit Duclos en lorgnant
• une aquarelle.
— Oui, mais...
A ce mot de mais, sur lequel M. Jourdain resta
complaisamment appuyé, l'amateur se retourna, le
lorgnon suspendu, et attendit la fin de la phrase.
— Mais quoi? demanda-t-il.
— Si l'épreuve est terminée pour moi, elle ne
l'est pas pour toi. Ne te prononce pas avant d'avoir
vu la fin. Il me semble qu'un des sept sages de la
Grèce a déjà dit cela.
— A cinquante ans, que puis-je craindre?
— Hum! C'est le moment de payer ses dettes.
— Je ne dois rien à personne, Dieu merci.
22 LES FAIBLESSES
— Tu te trompes ; nous avons tous un créancier,
le Hasard.
— Bah! bah!
— Prends garde, Duclos ; le Hasard ramasse der-
rière nous, tout le long de la vie, les erreurs que
nous laissons tomber. Pour chacune de nos fautes,
il exige une rançon, parfois exorbitante, et se fait
payer quand cela lui plaît, à l'heure qu'il a choisie.
Il nous attaque surtout quand nous ne pouvons plus
nous défendre.
— Jourdain, ta comparaison est fort telle, seule-
ment elle ne prouve rien. Les hommes sèment,
comme tu le dis, des erreurs sur le chemin, mais ils
le font tous ; je ne connais pas d'exception en faveur
des gens mariés.
— Non, sans doute. Cependant celui qui a protégé
les autres, élevé mie famille aux dépens de sa fortune
et de son repos, celui-là, si le Hasard le frappe, a le
droit de se retourner et de lui dire : « Passe ton che-
min, je t'ai payé ! »
— Le voilà bien avancé! Le Hasard est un aveugle
qui frappe quand même.
— Alors chacun vient au secours du père de
famille, tandis que personne ne s'intéresse à ce-
D'UN HOMME FORT. 23
lui qui, comme toi, déserte la cause de la so-
ciété.
— Mon oncle, cette fois, dit Maurice avec convic-
tion, je suis de votre avis ; n'en déplaise à M. Duclos,
vos raisons sont meilleures que les siennes. Son
système est plus commode, mais beaucoup moins
généreux.
■— Tu triomphes, répondit le philosophe. Eh
bien, Jourdain, puisque la majorité est contre moi,
je m'incline. Pourtant j'invoque à mon profit la
maxime du sage : attendons la fin. Si le Hasard
m'oublie, j'aurai été plus heureux que toi.
— La discussion est close! proclama Jourdain.
Passons au paragraphe suivant. Duclos, j'ai be-
soin de ton concours dans une circonstance diffi-
cile.
— Je suis à tes ordres, dit le vieux garçon, dis-
pose de moi.
— Bien, je te remercie. A présent nous pouvons
donner congé à Maurice. Il connaît mes projets, notre
conversation ne lui apprendrait rien. Arrivé d'hier
seulement, il a quelques amis à voir.
— Comme vous voudrez, mon oncle, répondit le
jeune homme.
24 LES FAIBLESSES
El, sans se faire répéter l'invitation, Maurice prit
congé des deux amis.
— Eh bien, mon cher, dit Jourdain après le départ
de son neveu, lu as failli compromettre l'avenir de ce
garçon.
— Vraiment! En quoi, je te prie?
— En le détournant du mariage.
— Allons donc!...
— Ne rentrons pas dans une discussion épuisée.
Mes opinions sont aussi tranchées que les tiennes à
cet égard; nous parlerions fort longtemps pour rien.
Voici l'affaire :
La mère de Maurice, ma soeur, était femme de
bon sens, mais soumise aux volontés d'un mari fan-
tasque, capricieux, incapable de diriger sa fortune.
Le baron d'Armilly est donc mort pauvre, laissant à
ma charge la mère et l'enfant. Le père du baron était
aussi un homme sans cervelle ; tout me porte à croire
que cet héritage de légèreté s'est transmis en ligne
directe jusqu'à Maurice.
Voilà donc aujourd'hui un pauvre garçon livré à
lui-même, sans fortune, et incapable, je le suppose,
d'en acquérir.
Persuadé que mes principes sont excellents et
D'UN HOMME FORT. 25
ne peuvent que l'aider, je l'adopte et lui assure un
brillant avenir, à la condition qu'il se laissera con-
duire. Je veux le mettre en tutelle, le priver de son
libre arbitre, le marier, lui tracer une roule qu'il
devra suivre sous peine de perdre mes bonnes grâces.
Je le lui ai signifié ce malin. Tu comprends le bel
effet de ton système après ce que je venais de lui
dire.
— Moi, je n'approuve pas une pareille ty-
rannie.
— Tyrannie pour toi, bienfait pour d'autres. Con-
viens, Duclos, que tous les hommes ne sont pas de
même force; qu'ils ne sont pas également armés
pour la défense; aux uns revient le commandement,
aux autres la soumission.
— Tu t'es adjugé le commandement. Seulement,
je te préviens qu'il y a des gens, incapables de com-
mander, qui pourtant refuseraient d'obéir.
Jourdain, à cette réponse imprévue, se gratta
l'oreille.
— Je ne dis pas cela pour ton neveu, reprit le
philosophe; tu dois le connaître mieux que moi.
Peut-être obéira-l-il.
— II n'a fait aucune résistance ce matin. D'ailleurs
20 LES FAIBLESSES
c'est un parti bien arrêté chez moi : Maurice suivra
mes volontés, ou nous nous brouillerons.
— A ta place, je lui laisserais la bride sur le cou.
Pourquoi le tourmenter, ce jeune homme?
— Parce que je veux son bien, et que je suis sûr
de réussir. N'ai-je pas déjà réussi pour mon propre
compte? Dans mon métier d'armateur, j'ai vaincu le
sort à force de persévérance et d'énergie. Trois fois
ma fortune a péri, trois fois je l'ai relevée. Toi qui vis
dans les nuages, as-tu jamais augmenté la tienne?
Avec ta théorie, on meurt de faim au premier jour.
Si l'univers se décrochait, tu ne ferais pas le moindre
effort pour le retenir.
— Pas le moindre, je l'avoue. Il est bien malheu-
reux que lu aies la goutte, Jourdain, car lu entre-
prendrais des choses fameuses.
— Va donc, railleur, tes balivernes ne me touchent
pas.
— Et dire, continua Duclos, que ces gens opiniâ-
tres, inébranlables, cos gens qui ne sourcilleraient
pas .dans les plus grands malheurs, ont tous un côté
faible, une passion qui les mène par un fil, qui
les rend souples, faciles, doux comme des agneaux!
Une manie, un rien, les fait dévier de cette ligne
D'UN HOMME FORT. 27
qu'ils se sonttracée. Quelle est la passion, Jourdain?
— La voilà, dit l'oncle en désignant du doigt une
trompe de chasse suspendue au bois d'un dix-cors.
Elle n'est pas bien compromettante, mon ami. A mon
château des Buis j'ai fait élever une terrasse, et le
soir, après le dîner, comme je ne puis pas me pro-
mener pour faire la digestion, je sonne quelques
fanfares.
Si tu savais, mon cher, comme c'est beau, ces
notes éclatantes qui vont mourir au loin, après avoir
bondi sur tous les coteaux d'alentour! Quels effets
'variés suivant le côté vers lequel on dirige le pavil-
lon! Si tu savais...
— Hein! comme tu l'enflammes.
— Oh! mon Dieu non.
— Ne t'en défends pas, ce n'est point, déshono-
rant.
— Il faut bien faire quelque chose ; mon infirmité
me condamnant à l'inaction, je serais très-privé si je
n'avais pas ce moyen de me distraire. Malheureuse-
ment il manque à Clangy...
— Quoi donc?
— Un compagnon qui me réponde. Toi qui étais
si bien placé pour cela, tu n'as jamais voulu sonner.
28 LES FAIBLESSES
— C'est trop fatigant. Il me semble que ton neveu
pourrait fort bien le donner la réplique. Si au lieu
de le marier, tu l'attachais à ta personne, vous seriez
plus heureux tous les deux.
— Au fait, tu me rappelles notre conversation.
Il me semble que nous nous éloignons un peu du
sujet.
— L'heure s'avance, en effet, dit Duclos. En quoi
puis-je te servir? Parle, je ne t'interromprai plus.
— Eh bien donc, écoule :
Tu connais Chardon, l'ancien capitaine de navire,
avec lequel j'ai tant voyagé?
— Oui, notre voisin de campagne. Brave homme,
ma foi, tout rond.
— Chardon me doit en partie sa fortune. Il y a
fort longtemps, à l'époque où je courais les mers, me
trouvant souvent avec lui et le sachant honnête, ac-
tif, intelligent, je lui ai prêté d'assez fortes sommes
pour l'aider à se créer une position. En peu de temps
il s'est enrichi; à l'heure qu'il est, on peut le consi-
dérer comme le plus grand propriétaire du canton,
n'est-ce pas? Outre le château de la Grange, tout
le pays lui appartient; c'est le marquis de Ca-
rabas.
D'UN nOMME FORT. 20
— Oui, je le crois immensément riche.
— Chardon a pris pour femme la créature la plus
sotte, la plus vaniteuse, la plus ridicule qu'il y ait
au monde.
— Tu vois, encore un couple mal assorti.
— Le marin est reconnaissant envers moi ; sans
l'influence de sa femme nous serions dans les termes
les plus affectueux. Mais madame Chardon vise à la
noblesse, madame Chardon trône au milieu des im-
béciles qui l'entourent, et ne me pardonne pas
d'avoir connu son mari pauvre, affamé, coureur
d'aventures. Elle l'éloigné de moi et lui permet à
peine de me voir deux ou trois fois dans l'année. Ce-
pendant, malgré ses exigences et sa prétention, elle
n'a pas réussi à gâter le bon naturel d'un homme
pour qui la franchise est un besoin et la reconnais-
sance un devoir.
L'an dernier, après la mort de ma soeur, j'ai eu
l'occasion de le voir et de lui parler de Maurice.
Dans un de ces épanchements qui lui sont familiers,
voyant combien je m'intéressais à mon neveu, il m'a
laissé entendre qu'il lui donnerait sa fille Hélène, en
considération du passé, si cette alliance pouvait m'être
agréable.
50 LES FAIBLESSES
— Et lu t'es gardé de refuser, dit Duclos. Un ma-
riage! C'était bien ton affaire.
— A cette époque Hélène n'avait pas dix-sept ans,
elle les a maintenant. Mais ce n'était pas le seul ob-
stacle; Chardon ne me l'a pas dissimulé. Pour ame-
ner sa femme à ce qu'elle appellerait une mésalliance,
il faut employer la ruse.
— C'est bien compliqué. Est-ce que tu comptes
me charger d'une affaire aussi difficile? Je te préviens
que je suis un mauvais négociateur.
— Eh, mon Dieu ! un peu de patience, l'affaire est
toute simple. Maurice est baron d'Armilly, sa no-
blesse paternelle est bien prouvée; de ce côté-là rien
à craindre.
— Bon, après?
" — n suffira maintenant de laisser ignorer à la
dame que l'oncle du jeune homme, son seul parent,
est le sieur Jourdain, ancien armateur et vil roturier.
A ce prix tout s'arrangera. J'ai le consentement du
père; celui de la fille regarde Maurice.
— Oh! sois tranquille; les filles ne sont pas
cruelles. D'ailleurs ton neveu est charmant: cheveux
noirs, oeil bleu, doux et sombre à la fois? sourcils
bien dessinés, moustache fine, taille élégante, le
D'UN HOMME FORT. 51
gaillard a tout pour lui, même la fortune, puisque lu
lui laisseras la tienne. Qu'aurai-jc à faire en tout ceci?
—■ Présenter Maurice au château de la Grange, en
la qualité de voisin, voilà tout; le reste ira seul. Le
père est prévenu, c'est lui qui fera mouvoir les fils de
l'intrigue. L'important, c'est que mon nom ne soit
jamais prononcé.
•— Bien, sois tranquille.
— Hélène sort de pension, lu la verras; c'est une
belle fille. Dans ces coeurs tout frais éclos la première
image se grave profondément. Une fois qu'elle aimera
Maurice, il faudra bien qu'on les marie.
— On ne connaît donc pas ton neveu, là-bas?
— Non. Depuis qu'il a perdu sa mère, je l'ai fait
voyager. La victoire est à nous. Ah! Duclos, com-
prends-tu le désir de la vengeance, toi?
— Pas de cette façon, du moins.
— Vois-tu, cher ami, il y a daus la vie certaines
revanches qu'on aime à prendre. Ainsi, quand le
mariage sera consommé, que ma présence ne pourra
plus rien compromettre, je tombe un jour de ré-
ception au château de la Grange; je fais annoncer
bien haut mon nom vulgaire au milieu de ces gens
hautains, rogues, hargneux, dont la châtelaine aime
52 LES FAIBLESSES
à s'entourer. L'ex-marin me serre la main; mon ne-
veu et ma nièce, qui sont sans préjugés, me sautent
au cou en m'appelant leur oncle; la dame rougit,
pâlit, jaunit, elle est furieuse, c'est tout ce que je
demande.
En même temps que j'assure à Maurice un avenir
solide, je prépare à cette princesse un quart d'heure
désagréable. Il faut punir les sols. Es-lu de mon
avis?
— Punissons-les, puisque tu y tiens.
■— Allons, c'est entendu. Nous touchons au 1er sep-
tembre ; dans quelques jours on ouvre la chasse, ex-
cellent prétexte pour présenter notre jeune homme.
Afin d'éloigner tout soupçon, je n'irai pas aux Buis
cette année. Je me propose de faire un petit voyage
aux Pyrénées. Maurice m'écrira pour me tenir au
courant de l'affaire ; de ton côté, si tu as du nouveau
tu m'en informeras. Duclos, j'ai ta parole; pas d'hési-
tation, pas d'arrière-pensée, n'est-ce pas?
— Pourquoi ce doute, puisque j'ai dit oui?
— Ah! dame, tu es un-peu suspect; ton opinion
sur le mariage, sur les femmes..., ton passé même,
m'inspirent de l'inquiétude ; et comme il y va pour
moi d'un grave intérêt, je prends mes précautions.
D'UN HOMME FORT. 55
— Jourdain, quel que soit mon avis en toutes
choses, une fois que je l'ai exprimé, je n'empêche pas
mes amis de faire des sottises. Quant à ce passé que
lu rappelles, je veux m'en expliquer avec toi.
— Pas du tout, c'est inutile...
—■ Soyons francs ; ton allégorie du Hasard qui
ramasse nos fautes, je l'ai comprise ; elle était à mon
adresse. Je m'étais juré de ne revenir jamais sur ce
sujet, mais il le faut.
— Je l'assure, mon ami...
•— Tu m'accuses d'avoir quitté, il y a vingt ans,
Marguerite Launay, ma maîtresse ; et cela, dans des
circonstances...
— Elle allait devenir mère ; eh bien, oui, tu devais
la protéger, tu ne l'as pas fait. C'était une fille de
famille, que tu avais séduite.
— Ta, ta, la, la fille de famille m'a indignement
trompé.
— En es-tu sûr? Il faut des preuves bien acca-
blantes pour abandonner une femme dans celte
position.
■— Je ne l'ai pas abandonnée ; grâce au ciel, elle
ne manquait de rien chez sa mère. Je l'ai simplement
quittée.
54 LES FAIBLESSES
— Disons quittée, si tu veux ; pour moi c'est- la
même chose. Souvent sur un bruit, sur un faux
rapport, on livre au désespoir une pauvre femme...
Duclos saisit le bras de son ami, et lui dit avec un
accent où perçait encore un vif ressentiment :
— J'ai vu l'amant pénétrer dans la maison dont
on m'avait défendu l'entrée ce soir-là. Je les ai vus
tous deux, les mains dans les mains. Comment veux-
tu que je doute? Pourquoi une fille de famille intro-
duit-elle un homme dans sa maison, à minuit? Faut-
il te le dire? J'ai vu cet homme, passionné, lui baiser
les mains, le visage. Je l'ai entendu l'appelant des
noms les plus doux.
— Pardon, mon cher Duclos, j'ignorais tous ces
détails, et puisque tu es certain de sa trahison,
Marguerite Launay a mérité son sort. A ta place,
cependant, au lieu de partir brusquement comme tu
l'as fait le lendemain, au lieu de lui laisser cette
lettre cruelle, j'aurais voulu l'entendre.
— A quoi bon? le témoignage de mes yeux n'a pu
m'abuser. Elle m'aurait menti etm'aurait fait sa dupe.
— Sais-tu au moins ce qu'elle est devenue?
— La mère et la fille ont quitté le pays sans dire
où elles allaient ; moi-même je t'ai suivi à Clangy
D'UN HOMME FORT. 55
pour qu'on perdît mes traces. Depuis cette époque,
je suis heureux, je ris sans remords, sans soucis. De
ce côté-là, du moins, rien n'altérera mon repos.
Rien non plus n'éteindra la haine que j'ai vouée aux
femmes. Cette aventure et mes mariages imaginaires
me les ont rendues odieuses. Plus elles sont belles,
plus j'éprouve le besoin de leur être hostile.
Parlons d'autre chose : où ton neveu s'inslallera-
t-il là-bas?
— Dans la maison que le père Noël occupait au-
trefois ; je ne l'ai pas louée depuis la mort du bon-
homme. Elle se trouve presque en dehors du village,
loin des regards; c'est une maison toute simple, un
pied-à-terre de jeune homme. Quand partez-vous ?
— Après-demain. Ma ménagère, la vieille Florine,
me précédera pour ouvrir la maison et donner de
l'air aux meubles enfermés depuis un mois. Je n'ai
pas, comme toi, des gens attachés à la propriété;
un arpent de terre et quelques chambres n'en valent
pas la peine.
— Ce petit lot suffit à ton ambition, tu as raison
de t'en contenter. Tu n'as pas besoin d'un château,
toi.
^- Non, puisque j'ai le tien à une portée de fusil,
50 . LES FAIBLESSES
Ton jardinier ne me coûte rien, c'est bien plus com-
mode.
— Ah ! j'y pense ; monles-tu à cheval ?
— A l'occasion.
— J'ai ici deux excellentes bêtes qui s'ennuieraient
en mon absence; prenez-les pour aller là-bas. Mau-
rice gardera l'une des deux pour son usage, et tu
mèneras l'autre au château.
— C'est bien, tu n'as pas d'autre recommandation
à faire chez toi ?
. — Non.
— Voyons, c'est une affaire bien convenue, le
mariage? Tu as bien réfléchi?
— Depuis un an, mon ami, j'y pense tous les
jours. C'est une partie dans laquelle j'ai engagé l'a-
venir de Maurice, et
•— Et ton amour-propre, ajouta Duclos en riant,
■— Oui, j'en conviens. Cette femme impertinente
m'a privé de la société d'un ami, d'un excellent com-
pagnon que j'estime, dont j'ai partagé les fatigues;
je veux me venger d'elle. D'autres que moi se-
raient plus durs, je me contenterai de châtier son
orgueil.
La vengeance devant rendre mon neveu million-
D'UN HOMME FORT. 57
naire, me sera doublement agréable. J'ai d'ailleurs,
dans la personne de Chardon un auxiliaire qui dé-
gage tout à fait ma conscience.
— A bientôt donc le départ. 11 est convenu que je
présente Maurice ; rien de plus. N'exige pas que
j'aide au mariage, ce serait absolument contraire à
nies principes ; seulement je ne ferai rien pour l'em-
pêcher, je le le jure;
— Je n'en demande pas davantage. Conduis Mau-
rice au château, et là, il se tirera d'affaire.
III
Le premier septembre, les deux cavaliers sortaient
de Paris et se retournaient de temps en temps pour
regarder encore les maisons blanches et les clochers
noyés dans la brunie du matin.
-— Connaissez-vous cette route? demanda Duclos
en se rapprochant de Maurice.
— Nonj répondit le jeune homme.
— Je l'ai parcourue bien des fois depuis vingt ans,
reprit le philosophe, et à pied presque toujours.
Clangy, où nous allons^ est à quinze lieues tout au
plus ; c'est une promenadei II n'est pas ici un arbre
LES FAIBLESSES D'UN HOMME FORT. 59
que je ne connaisse, un accident de terrain que je
n'aie remarqué. J'aime le grand chemin.
— Moi aussi, répliqua Maurice ; à voyager à pied
je trouve un plaisir infini, voici pourquoi : je n'ai ja-
mais rencontré une pensée sur une route, sans l'y re-
trouver chaque fois que j'y reviens. Il semble que les
idées, hôtes familiers du grand chemin, choisissent
pour demeure un arbre, une pierre, un pli de ter-
rain, et sautent à l'esprit du voyageur qui passe. Mes
étapes, de cette façon, se peuplent de souvenirs.
La conversation, tantôt animée, tantôt languis-
sante, se poursuivit ainsi. Un lièvre traversait la
plaine, une compagnie de perdreaux se levait, on
s'arrêtait pour les regarder. C'étaient de continuelles
distractions.
Cependant vers dix heures, Duclos devint taciturne.
Il voyait, au milieu des javelles, l'ouvrier des champs
piquer son déjeuner au fond de la gamelle d'étain. Ce
spectacle l'intéressait.
— Si nous déjeunions aussi? dit-il tout à coup.
— Et comment? répondit Maurice. Nous n'avons
guère que la ressource de nous faire inviter par ces
paysans, ou de cueillir des racines dans le bois voisin.
Maigre chère!
40 LES FAIBLESSES
— Nous ne sommes pas réduits à cette extrémité,
mon jeune ami. Apercevez-vous là-bas, tout près de
terre, une cheminée qui fume?
— En effet, je vois bien la fumée, mais la maison,
point.
— Parce que le terrain nous la cache. Eh bien! là
nous trouverons mieux que des racines. Venez, rien
ne nous presse. Arrivons ce soir à Clangy, c'est tout
ce qu'il nous faut. Nos bêtes d'ailleurs ne seront pas
fâchées de se reposer. Qu'en dites-vous?
— Allons, répondit Maurice.
Les deux chevaux s'engagèrent l'un après l'autre
dans un étroit sentier. A mesure qu'on s'avançait, on
vit apparaître la cheminée, puis la maison qu'elle sur-
montait. Au bout de cent pas on découvrit un hameau
composé d'une douzaine d'habitations.
— Si vous m'en croyez, dit le philosophe, ne per-
dons pas de temps à chercher une auberge qui proba-
blement n'existe pas. Demandons l'hospitalité, ce sera
plus cher, mais aussi plus agréable.
— Comme vous voudrez, répliqua le jeune homme;
que le hasard en décide; entrons dans la première
maison; si on ne veut pas de nous, eh bien, nous
irons dans la seconde.
D'UN HOMME FORT. 41
— Or, comme la première est en face, nous
n'avons qu'à descendre.
On fil le tour de la mare dans laquelle une vache
était entrée jusqu'aux jarrets, et les deux compagnons
mirent pied à terre.
Duclos poussa une-grande porte à claire-voie, dont
les barreaux ébréchés par le temps pliaient sous la
moindre pression.
En sa qualité de chef d'expédition, il passa le pre-
mier.
Autour delà maisonnette régnait un préau tapissé
d'herbe, où quelques poules prenaient leurs ébats en
compagnie d'une chèvre blanche, et d'un âne qui
sembiaitparvenu aux dernières limites de la vieillesse.
Ce patriarche, à la vue de deux nobles coursiers, se
sentit une pointe d'amour-propre ; et pour montrer
son savoir-faire, il essaya dans le vide une ruade qui
resta en route, après quoi il redevint immobile, et
regarda d'un oeil terne les nouveaux venus.
Quand les chevaux furent attachés, on pénétra dans
le logis. La pièce principale du rez-de-cbaussée était
spacieuse, et vigoureusement éclairée par la porte ou-
verte et deux belles fenêtres.
En face de l'entrée, une alcôve, assombrie par des
4.
42 LES FAIBLESSES
rideaux à ramages violets, renfermait un lit revêtu de
son couvre-pieds.
A droite, une grande armoire en noyer; une hor-
loge de campagne avec deux poids de fer, un berceau
d'enfant et une huche. Sur le couvercle de ce meuble
brillant de propreté étaient rangés quatre pains ronds
à la croûte épaisse et brune.
A gauche s'élevait une cheminée si vaste, que, sous
son manteau, deux personnes auraient pu aisément
s'asseoir. Enfin de larges quartiers de lard pendaient
aux solives.
•—Voyez-vous? s'écria Duclos en désignant les
provisions; nous ne mourrons pas de faim. Personne
ici?
Tandis qu'il pénétrait dans la chambre voisine, où
étaient empilés quelques sacs de grain, Maurice dé-
couvrit dans la cheminée un petit enfant rose dont
les traits exprimaient à la fois la surprise et la
crainte.
— Voilà, je crois, le propriétaire du berceau. Mon-
sieur ou mademoiselle, dit le jeune homme en s'in-
clinant jusqu'à terre, j'ai bien l'honneur de vous
saluer.
II s'avança pour embrasser le marmot, mais ce-
D'UN HOMME FORT. 43
lui-ci se cacha la tête sous son tablier et poussa des
cris perçants. Aussitôt un bruit de pas précipités re-
tentit au premier étage, et une femme accourut dans
la salle.
Elle demeura interdite à la vue de deux étrangers.
Duclos exposa sa demande; la paysanne mit à sa
disposition ce qu'elle possédait, c'est-à-dire du pain
et des oeufs pour les cavaliers, de l'avoine pour les
chevaux.
Elle fit observer qu'elle était seule, la famille
n'étant pas encore rentrée des champs; que par
conséquent le déjeuner se ferait un peu attendre;
toutefois elle allait faire de son mieux. Elle consola
l'enfant par une caresse, et mit une bourrée dans la
cheminée.
Duclos, après avoir glissé dix francs dans la main
de la bonne femme, prépara les assiettes, essuya les
verres, et déclara qu'il n'avait jamais eu si bon ap-
pétit. Soudain, en s'approchant de la table, il aper-
çut une soupière noire dont le couvercle, légèrement
écorné, laissait passer un fin panache de vapeur.
— Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda-t-il en
lançant un regard significatif à Maurice.
— C'est.notre soupe, répondit la maîtresse du
44 -LES FAIBLESSES
logis. Elle ne serait point assez bonne pour des mes-
sieurs comme vous.
— Quelle erreur ! madame ; si je ne me trompe,
elle est aux choux.
Maurice ne put s'empêcher de rire ; l'oeil de
son compagnon brillait de convoitise. La ména-
gère rit aussi; Duclos, encouragé, souleva le cou-
vercle.
Un nuage de fumée odorante monta jusqu'au pla-
fond. Le philosophe contempla les tranches de pain
mollement gonflées, qui avaient formé un monticule
et rejeté tout autour, contre les parois de faïence
craquelée, une ceinture de pois verts.
— Et aux pois ! s'écria-t-il émerveillé. ïï faudrait
être bien difficile,
— Voyons, objecta Maurice avec une intention
malicieuse, est-il convenable de manger le déjeuner
des absents?
Duclos devint soucieux.
— Oh ! ne vous gênez pas, répondit la paysanne,
la marmite est encore pleine.
— En ce cas, reprit Duclos visiblement soulagé,
je suis d'avis que nous commencions tout de suite ;
l'omelette viendra plus tard; je ne me sens pas la
D'UN HOMME FORT 45
force d'attendre. Et puis, ajoula-t-il entre ses dents,
on ne sait pas ce qui peut arriver.
Maurice, de son côté, mit une petite pièce d'or
dans la main de l'enfant, et vint prendre place vis-à-
vis de son compagnon.
On lendit au philosophe une grande cuiller d'étain
qu'il ramena pesamment chargée; la ménagère ap-
porta du cellier un pichet devin mousseux; l'ome-
lette compléta le repas.
Quelques instants plus lard, les bondisscmenls de
la chèvre annoncèrent l'arrivée de la famille. Un
paysan d'une quarantaine d'années entra le premier;
ses enfants le suivaient. Chacun à son tour, en pé-
nétrant dans la salle, témoigna sa surprise de voir
deux étrangers si bien attablés. La ménagère les mit
au courant, et Duclos, qui n'était jamais embarrassé,
compléta les explications.
— Vous voyez, dit-il, on nous donne l'hospitalité
chez vous, et nous en, profitons.
— A votre service, messieurs, répliqua simplement
le laboureur.
Puis il lira de sa poche un couteau retenu au pan-
talon de travail par un long cordon de cuir, et déta-
cha de la miche un formidable morceau.
46 LES FAIBLESSES
A ce signal, chacun coupa sa tranche et la gri-
gnota en attendant la soupe. Le dernier bambin lira
son couteau comme les autres, ce qui amusa Mau-
rice.
La conversation s'engagea ; le villageois est curieux
et n'épargne guère les questions. Nos voyageurs
furent obligés de décliner leurs noms et qualités; en
échange, ils apprirent que leur hôte se nommait Vin-
cent, qu'il avail six enfants à lui, et que sa femme
en avait élevé cinq pour le compte des autres. La
mère de famille touchait aussi à la quarantaine. De
sa marmotte rouge semée d'étoiles blanches sortaient
deux bandeaux d'un blond cendré. Son oeil, d'une
douceur inexprimable, était un peu fatigué. Son teint
pâli semblait décoloré par les veilles plutôt que par
l'âge et la maladie. Les mains, soignées comparative-
ment à celles des paysans, effleuraient les objets ; on
sentait dans leurs mouvements une native délica-
tesse.
Ses lèvres avaient une suavité maternelle. On voyait
que depuis vingt ans elles avaient prodigué d'innom-
brables caresses, car elles étaient légèrement plissées
par l'habitude du baiser. Tout l'espoir, toutes les
passions, tous les rêves de cette existence s'étaient