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La Perle creuse, par M. Emile Renaut

De
245 pages
L. Hachette (Paris). 1867. In-16, 274 p..
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IMPRIMKHIB GÉNfiRALK DE CH. LAHURE
Rude Fleuras, », à l'an»
LA
M. mm RENAUT
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C'e
EODLEVAED SAINT-GERMAIN, H" 77
1867
Droits de traduction et de reproduction réfiprvôa
A MONSIEUR
AIMÉ SEILLIÈRES
LA
PERLE CREUSE.
La mer et le ciel étaient en fête ce matin-là
aux alentours de Ceylan. La mer jouait doucement
avec les rochers du rivage, contre lesquels sau-
tillaient ses petites vagues frangées d'écume ; le
ciel, d'un bleu intense que relevaient quelques
nuages tout blancs, avait l'air de sourire à la mer.
Il ne manquait au détroit de Manaar qu'un des
trois mille poètes qui encombrent la baie de
Naples. v
Or, par cette matinée de joie et de lumière, un
6 LA. P.ERLE CREUSE.
pauvre être, mortellement atteint, agonisait sous
les flots sereins, le long des rochers impassibles.
Ce n'était qu'un mollusque, une huître, s'il faut le
dire, mais une huître à perle. Un ver —loi singu-
lière qui fait naître .jdeJla collaboration _de deux
êtres animes; déjà piqûre d'un svenetedeJa maladie
d'une huître, l'élégante parure de la beauté — un
ver invisible venait de piquer le malheureux mol-
lusque. Des sécrétions de la blessure allait se former
lentement une admirable perle. Quand elle fut
bien arrondie et mûrie par lés souffrances de
l'animal, arrivèrent des plongeurs affamés qui des-
cendirent dans l'abîme pour en ravir les richesses
morbides. Et c'est ainsi qu'un jour une superbe
poire arriva de Ceylan à Paris, dans le magasin de
Darche, où le comte Charles de Marimont l'a-
cheta, huit jours après, au prix de cinq cents
napoléons.
II
Pourquoi, pour qui le comte Charles acheta c
beau joyau, je ne vous le dissimulerai pas plus
longtemps.
Le comte, au Ie* mai 1860, fêtait le trente-
troisième anniversaire de sa naissance. Il le-fêtait
avec une joie tranquille et avec un orgueil médio-
cre. En ces trente-trois ans il ne prétendait pas
avoir travaillé beaucoup pour sa gloire nipour le
bien de sa patrie, et il ne se sentait guère d'humeur
plus active pour l'avenir. Il était sorti du collège de
8 LA PERLE CREUSE.
Sainte-Barbe sans emporter toute la science de
cette célèbre maison. Le léger bagage dont il avait
bien voulu se charger ne devait pas appesantir
beaucoup son allure à son entrée dans le monde.
Il n'y porta point le moindre soupçon de cette
gravité précoce qu'affectent assez souvent en pu-
blic les jeunes générations contemporaines : le
comte ne songeait pas du tout à faire sa car-
rière. Le jour où il avait quitté Sainte-Barbe, son
père, le vieux marquis d'Essey, lui avait tenu à peu
près ce discours :
« Monsieur, vous voilà hors de page. Tournez-
vous un peu qu'on vous voie. Pas mal! en vérité,
pas mal! votre tailleur a du goût, et vous'ne lui
faites pas honte; on ne dirait pas qu'hier encore
vous étiez affublé d'un uniforme de collège. Allons !
vous ne démentirez pas votre race.
— Monsieur, dit Charles, rouge de plaisir et plein
de respect, vous me comblez; j'ai de qui tenir; je
n'espère pas atteindre le modèle que je devrais
reproduire; je l'aurai du moins toujours devant les
. yeux et....
— Merci, mon cher enfant, merci 1 reprit négli-
gemment le marquis. Je vous parle sans aveugle-
ment paternel, et je vous dis ce qu'on vous dira
LA PERLE CREUSE. ' 9
bientôt dans plus d'un bon endroit. Vous souriez?
vous l'aurait-on déjà dit un jour de vacance? À
merveille! A votre âge, moi.... Mais j'ai été élevé
autrement que vous. Dès quinze ans j'en avais fini
avec les gros livres où je n'avais pas usé mes yeux ;
le système d'éducation moderne vous a-t-il fait
beaucoup plus savant que moi? Je n'en sais rien;
entre nous, je n'en étais pas fort entiché; mais j'ai
voulu être de mon siècle, comme un autre, une
fois dans ma vie, pour vous. Je vous ai donc claque-
muré dans le meilleur cloître et le plus distingué.
Maintenant que vous en voilà dehors, sans déplaisir,
j'imagine, que pensez-vous faire?
— Ce que vous m'ordonnerez, monsieur.
— Très-bien! Vos maîtres'ne vous ont pas désap-
pris les vieilles maximes de la famille. Cette obéis-
sance me plaîi. Je tâcherai de ne pas vous la rendre
trop gênante.
— Ahl monsieur....
— Bien! vous dis-je. Mais si vous attendez mes
ordres pour savoir ce que vous devez faire, n'est-ce
pas, entre nous, parce que vous n'avez guère de
vocation très-décidée pour aucun emploi de votre
temps? Hein? Bien! Voici donc comment je me
propose d'employer ce tèmps-là. J'ai encore quel-
10 LA-PERLE CREUSE.
ques amis,dans le département des relations exté-
rieures ; je pense qu'on vous attachera un matin à
quelque ambassade. Mais je ne veux pas que vous
alliez faire votre éducation à l'étranger ; je prétends
que TOUS TOUS produisiez chez nos alliés en maître
plutôt qu'en élève. C'est la vieille tradition fran-
çaise, la bonne, que nos gentilshommes, s'il y a
encore des gentilshommes en cette époque popu-
laire, -aillent porter en Europe les modèles parfaits
de l'élégance et du savoir-vivre. Je ne vous enverrai
donc à Saint-Pétersbourg ou à Madrid qu'après
vous avoir s bien poli et formé moi-même, avec
l'aide.... Bien! vous vous.appelez le comte de Mari-
mont; je veux dès aujourd'hui que ce titre ne soit
pas vide; tous les revenus de votre comté sont dé-
sormais à TOUS ; ne me remerciez pas, je vous en
prie; reconnaissez seulement,mes largesses en sa-
chant en user convenablement. Je ne vous défends
pas d'écorner un peu votre fief, s'il le faut; mais
que le comte de Marimont, au milieu des folies
qu'il pourra faire, n'oublié pas qu'il est le fils du
marquis d'Esséy. Allez maintenant où vous vou-
drez. »
Ainsi lancé dans le monde, le jeune comte alla
vite et loin. Sa comté fut promptement mise en
LA PERLE CREUSE. Il
coupe sombre : plusieurs fois, généreusement, le
marquis vint en aide au seigneurhypothéqué :
« Je ne veux pas, dit-il un jour, que vous deve-
niez un suzerain sans terre; mais voici la troisième
fois ou la quatrième peut-être que je dégage Mari-
mont : c'est assez; laissez-moi quelque chose.si
vous voulez que ma succession vous console de ma
perte; et, en bon fils comme en bon propriétaire,
attendez, que diable! attendez un peu; je ne suis pas
immortel....
— Ah! monsieur....
— Bien!j'entends, bien! vousdis-je. »
A l'heure où nous'sommes, le marquis s'obstinait
encore à vivre, et Marimont était plus que jamais
grevé d'une grosse première hypothèque, 1 suivie de
quelques autres. Le comte n'avait rien à faire qu'à
hypothéquer ses domaines. Il avait bien couru un
peu à travers l'Europe sous le titre d'attaché d'am-
bassade pour, montrer à nos alliés ce que c'est qu'un
gentilhomme selon le coeur du marquis d'Essey. En
dehors des frontières comme en dedans il avait su
se ruiner galamment. Mais bientôt il avait reconnu
que Paris était le seul endroit du monde où pût
vivre raisonnablement un comte de Marimont, et
dans Paris même Une se plaisait que dans la zone
12 LA PERLE CREUSE.
étroitement limitée qui s'étend du Jockey-Club à
l'Opéra. Il avait déserté le faubourg Saint-Germain,
trop bien élevé pour y prendre ses aises et voulant
les prendre; il était bien temps, puisqu'il avait dé-
passé la trentaine et qu'il était un peu vieux et fa-
tigué. Il avait depuis près de.trois mois, long espace
de temps, l'habitude d'aller s'asseoir presque tous
les jours sur les fauteuils moelleux d'une reine de
théâtre, et on soutenait qu'il avait payé le droit de
les user.
Avouons-le, c'est pour cette belle personne qu'il
avait acheté la perle de Ceylan.
On lui avait offert, pour le trente-troisième anni-
versaire de sa naissance, un petit médaillon que
remplissait tout entier un écheveau fait avec un
seul des beaux cheveux blonds de la donatrice. Le
comte avait depuis plusieurs années perdu toute, foi
candide; il était même devenu assez effroyable-
ment sceptique; aussi ayant regardé deux fois l'é-
cheveau de soie blonde, il avait soupçonné que la
princesse l'avait emprunté à sa camériste; du reste,
il n'avait rien fait paraître de ce soupçon et n'avait
pas protesté moins chaudement de sa reconnais-
sance.
Comme on demandait un échange, il s'était em^
LA PERLE CREUSE. 13
pressé de courir rue de la Paix, avait vu et admiré
la perle, l'avait payée sans marchander dix mille
francs, l'avait fait creuser pour y insérer le cheveu
demandé, et avait fait fermer la précieuse cassette
par un clou de diamant. Ainsi arrangée et montée
en épingle, il vint piquer la poire sur un des cous-
sins où s'accoudait la dame, qui daigna sourire.
Peut-être pensa-t-elle que le comte avait eu tort de
diminuer la valeur de la perle en la faisant creuser,
comme Cléopatre faisait fondre les siennes. Je crois
qu'elle se fût passée à la rigueur du cheveu rouge
que M. de Marimont avait emprunté à la tempe de
M. Jean, son honorable Frontin. Au moment, en
effet, où M. de Marimont étudiait dans un miroir sa
chevelure raréfiée, pour savoir où il pouvait sans
trop d'inconvénient couper une branche de la forêt
trop claire, il aperçut reflétée dans la glace la tête
insolemment touffue de Jean:
« Ce drôle-là!» dit-il....
A ce mot, Jean sans hésiter s'avança.
* Monsieur le comte m'appelle. Que veut mon-
sieur le comte?
— Un de tes cheveux. »
Jean, habitué à tous les caprices de son maître,
s'arracha incontinent une mèche rutilante et la pré-
-14 ■ T^PJ&MLCHEOSE;
i
sentasau comte sur un plat:d;argent., M. de Mari?
mont avait ou, avait eu les-plus^heaux cheveux noirs
du monde.
« Bah ! dit*il, rouge ou. noir, qu'importe? »
Etïla perte desGeylaaireçut;emelle*.,avec quelque
étoanement; le^cheseu de M: Jèam
Le lendemain mêmeîdut.joun où le: comte avait
offert àcettebelledameilescheveu-d»son domesti-
qué dans- une, psiie, tout Paris apprit qu'un incir
dent assez banal et ridicule ayaitaixené ira© rupture
complète entre: la princesse et M. de Marimont,
qui*Savait! pas: l'hahUudfitfêtre-dùpéihien long-
temps.
Le marquis* manda son fitau et, M dit, ex
abrupto.:i \' 7. ,;; ;\. '■_:■■'■!
«iMonsèeu», vous venez? défaire; use action rai?
soHnablejïfaites-^nâeoec^sivous;înùenicroyez: ma:
riez-vous. '■',.-•'". ,..".
— Ah ! monsieur, répondillecofflitei voulezrvous
donc me dêgoôter^niaiSft^s^ejddarécoQipîensant
ainsil»^ '•■'."'..'''
III
11 fallait assurément bien ménager le goût de
M. de Marimont pour la sagesse*.goût assez mince
et fort nouveau. C'était la première fois - que le
comte s'entendait accuser d'une action raisonnable.
On n'avait guère vanté jusqu'alors que ses folies.
La vérité, c'est qu'il avait l'esprit un peu vif et
point du tout diplomatique.
Il est permis, certes^ aux diplomates : d'avoir de
l'esprit et du plus fin : il serait trop facile de prou-
ver qu'ils usent de cette permission. Mais un diplo-
16 LA PERLE CREUSE.
mate, si l'on peut s'exprimer ainsi, doit avoir de
l'esprit en dedans ; il doit savoir contenir avec pru-
dence la vivacité inopportune d'une saillie ingé-
nieuse. M. de Marimont, lui, avait son esprit tout
en dehors et le laissait aller sans bride, partout, sur
tout, contre tout et contre tous. Plutôt que d'arrê-
ter un bon mot sur ses lèvres malignes, il eût
brouillé la France avec l'Europe et avec l'Améri-
que. C'était l'homme du monde le moins propre
à faire un ambassadeur ; il était né, du reste, pour
ne rien faire, et il en prit vite et volontiers son
parti.
Rentré en pleine oisiveté, il employa tout son
esprit à une chose unique : s'amuser. 11 s'amusait
principalement des ridicules d'autrui. Tous les plai-
sirs du monde élégant où il vivait, les bals, les
chasses, les festins, l'Opéra, le club, tout cela en
soi l'ennuyait parfaitement : il était trop bien né
pour étaler un spleen lugubre, une mélancolie po-
pulacière; il ne laissait paraître qu'une satiété dis-
crète, mesurée, comme celle d'un homme de goût
qui a beaucoup vu et qui ne s'émeut plus guère. Sa
véritable et unique récréation consistait dans le
spectacle réjouissant de la sottise humaine, comé-
die éternelle et toujours nouvelle, qu'il regardait
LA PERLE CREUSE. 17
des premières loges avec de bons yeux aidés d'une
bonne lorgnette.
Il eût craint de paraître trop naïf en jetant les
hauts cris à la vue des infamies qui, de temps en .
temps, passaient devant lui ; mais il ne se gênait pas
pour éclater d'un rire bruyant au défilé des inepties
contemporaines. Quand il ne riait pas aux éclats, il
avait une certaine façon de sourire pire encore. Il
s'était fait ainsi une réputation de méchanceté assez
jolie et qui lui plaisait infiniment. Comme ce
monstre antique, il eût dit volontiers : « Qu'on me
haïsse, pourvu qu'on me craigne! » On le crai-
gnait, on le haïssait, on l'aimait aussi, parce qu'au
fond il avait le coeur meilleur que l'esprit. Les sots,
peuple immense, et les coquins — voilà bien du
monde ! — détestaient cordialement ce railleur im-
pitoyable et ce juge acerbe; mais la loyauté et le
talent pouvaient compter sur l'estime sincère de cet
homme léger, estime d'autant plus précieuse qu'elle
n'était point prodiguée. De cette façon, le comte
marchait par les rues à travers une nuée d'ennemis,
avec une très-petite escorte d'amis; mais il se fût
passé d'escorte. Il était brave et allait droit devant
lui d'une allure si assurée, avec une mine si fière,
que les plus malveillants s'écartaient ou venaient le
2 '
13 LA PERLE CRECJSE.
saluer. Si l'on voulait mal parler de lui, on s'enfer-
mait et on baissait le ton, car il avait l'oreille fine.
C'était, en somme, un des hommes les plus à la
mode de Paris, un des plus séduisants, des plus en-
viés, des plus aimables et des plus redoutables :
haï par-ci, adoré par-là, effroi des sots, fléau des
tartuffes, désespoir des douairières formalistes,
scandale des collets montés, modèle des élégances
mondaines, juge du turf, maître du sport, arbitre
du ballet enfin.
Ce que ce gentilhomme pensait des destinées de
l'humanité, je ne vous le dirai pas : il a toujours
évité de s'expliquer là-dessus ; niais j'ai lieu de
croire qu'il n'avait rien d'un philosophe humani-
taire et qu'il se résignait facilement à mourir avant
l'avènement de la république universelle. Aimait-il
au moins sa patrie ? Sans doute : nous savons qu'il
ne comprenait pas qu'on pût vivre ailleurs qu'aux
alentours du Jockey-Club et de l'Opéra. Il était bien
Français, venu un peu tard peut-être : sa place eût
été aux soupers du Régent. Mais il avait très-réso-
lûment accepté l'industrialisme et l'égalité du dix-
neuvième siècle ; au fond, sur ce sol de France re-
nouvelé, rien ne l'empêchait de courir à son aise
sur de beaux chevaux de pur sang, à travers tous
LA PERLE CREUSÉ. 19
les plaisirs, vers une ruine décente. Il trouvait inu-
tiles les regrets du passé, ridicules les préjugés du
vieux temps et puériles les coteries de salon, où le
marquis allait s'ennuyer par convenance.
En réalité, le marquis, presque aussi modernisé
que son fils, ne donnait guère à son monde que des
apparences et ne collectionnait de l'ancien régime
que les meubles de Boule, les portraits de
famille, les tapisseries antiques des Gobelins,
les vieilles porcelaines de Sèvres et les belles ma-
nières de l'ancienne cour. Le père et le fils pou-
vaient causer ensemble sans se disputer.
Le marquis avait souri à la répiique'qu'avait lan-
cée M. de Marimont contre sa proposilion subite de
mariage. Il fit asseoir son fils dans un bon fau-
teuil, lui donna un excellent cigare et d'un ton
doux :
«■ Que pensez-vous de la Révolution ? dit-il,
— De laquelle, monsieur ? demanda le comte, car
nous pouvons en compter quelques-unes depuis
quatre-vingts ans; par exemple, celle de....
— Assez! de grâce! ne comptez point! nous n'en
finirions pas. Aujourd'hui, d'après le langage des
philosophes et des idéologues, quand on dit la Ré-
volution, on entend 1789. Que pensez-vous de 1789,
SO LA PERLE CREUSE.
monsieur le comte, entre nous?... ouvertement, les
portes sont fermées et nous sommes seuls.
— Parbleu 1 monsieur le marquis, entre nous,
ouvertement, les portes bien fermées, je vous
avouerai....
— Bien? je vous entends, et, vrai ! je suis de votre
avis. Au fait, nous sommes chrétiens, n'est-ce pas?
frères, amis ou ennemis, mais frères enfin. Il n'y a
pas à dire, monsieur, sous la blouse ou sous l'habit
c'est le même corps et peut-être la mênfe âme. Des
distinctions anciennes que reste-t-il aujourd'hui
avec le code Napoléon? Rien qu'un vain titre; des
bons privilèges sérieux, plus l'ombre 1 Eh bien... »
Le marquis s'arrêta ici.
* Eh bien ! monsieur, dit le comte, vous hésitez?
Ne pouvez-vous passer la transition qui mène de
1789 à mon projet de mariage?
— Vous m'avez compris, monsieur, c'est juste-
ment une mésalliance que je veux vous proposer.
Mais, mon Dieul les mésalliances spnt de tradition
chez nous, mon cher comte; nous avons, vous et
moi, un peu de sang roturier dans les veines ; c'est
ainsi que notre blason a été plusieurs fois redoré, et
c'est ainsi que j'explique nos idées démocratiques. »
A ce mot le marquis d'Essey et le comte de Mari-
LA PERLE CREUSE. 21
mont se regardèrent comme deux augures, et, après
un vain effort pour se contenir, se laissèrent aller
à l'hilarité coutumière d'un duo d'aruspices.
Le comte reprit le premier son sérieux ; car, en
somme, un mariage, c'était chose assez grave, et
c'était lui qu'on mariait.* Le marquis pouvait en
prendre à son aise ; mais, pour lui, il n'était vrai-
ment pas temps de rire.
« Ainsi, monsieur, dit-il d'une voix douloureuse,
vous voulez me marier 1 Pourquoi? Gomment?
— Mon cher comte, dit le marquis, je veux vous
marier : d'abord, pour ne pas laisser périr notre
race, qui a bien le droit dé vivre ; ne le pensez-vous
pas? »
Le comte ne répondit rien et s'inclina d'un air
qui ne semblait pas convaincu de la nécessité de
perpétuer cette illustre lignée des Marimont et des
Essey. '
Le marquis comprit et continua :
« Ensuite, je trouve dans un bon mariage le
moyen unique de réparer....
— Ah ! monsieur, s'écria le comte.
— Bien! je vous entends, bien! bon sentiment
qui vous honore. Mais vous pouvez sans rougir
imiter le quatrième marquis d'Essey et le sixième
2& LA PERLE CREUSE.
comte de Marimonl, qui surent conserver leur mar-
quisat et leur comté en honorant de leur alliance
deux familles de robins et de marchands. Ici
d'ailleurs il ne s'agit pas pour vous d'aller mendier
une dot qui vous nourrisse : si Marimont est fort
délabré, Essey est intact; vous apportez au moins
en ménage des espérances....
— Le vilain mot! monsieur le marquis.
— Oui, vilain mot, mais jolie chose. Ainsi vous
pouvez épouser un million ou deux, sans humble
calcul. Et je vais vous dire mon sentiment, une fai-
blesse : je voudrais que notre vieux domaine d'Essey
restât dans la famille; j'ai lieu de craindre qu'après
moi vous ne l'en laissiez sortir; je vous connais. »
Le comte s'inclina en signe de remercîment.
« Bien! dit le marquis, remerciez-moi 1 Quand
je dis que je vous connais, je ne raille point. Je sais
que vous êtes assez prodigue pour jeter au vent
jusqu'à votre dernier écu; mais je sais aussi que
vous êtes trop fier pour vouloir vivre aux crochets ■
de votre femme. En vous mariant, je suis donc sûr
de vous rendre à peu près économe, surtout si vous
épousez un beau-père roturier dont vous ne vou-
driez jamais faire un père nourricier. Eh bien !
monsieur, il y a tout près d'ici un fort honnête
LA PERLE CREUSE. 23
homme, fils d'un de nos anciens vassaux, qui est
devenu un fort riche fabricant du département du
Nord, et qui même, un beau matin, avec des fils
d'or, a cousu à son nom de Bernard celui de Mar-
neville, un de nos antiques fiefs, s'il vous plaît, que
je ne serais pas fâché de voir rentrer dans la famille.
Je trouve piquant de refaire notre féodalité en nous
encanaillant et de reprendre ainsi aux vilains ce
qu'il nous ont volé légalement. »
Sur ce mot le marquis se remit à rire et le comte
s'efforça de sourire.
« D'ailleurs, monsieur, reprit le marquis grave-
ment, ces Bernard sont véritablement des gens
d'honneur, dignes de toute estime, d'une réputation
inattaquée et inattaquable, et dont la fortune a les
sources les plus pures : le travail et le talent. Je
vous donne ma parole que je serrerais volontiers la
main à M. de Marneville devant tout le-monde.
Gela, je pense, peut vous suffire. Vous me ferez
plaisir en partant ce soir pour Marneville où l'on
vous attend; je'vousai annoncé, vous ne me donne-
rez pas un démenti. »
Il était impossible de résister. Le comte, tout en
grommelant, fit ses malles, avec l'aide de Jean, qui
se rappellera toute sa vie cette soirée bourrue, et le
2£ LA PERLE CREUSE. '
train express de Bruxelles emporta dans un bon
coupé, vers Valenciennes, l'homme du monde le
plus morose et le plus justement ennuyé.
« Pourtant, monsieur le comte, lui disait M. Jean,
en l'empaquetant dans de chaudes fourrures, pour-
tant elle est peut-être jolie 1
— Tu la regarderas, Jean, et tu m'en rendras
compte. »
IV
Qu'on se mette un peu à la place du comte
Charles, et l'on comprendra qu'il avait peut-être le
droit de ne pas arriver à Valenciennes de très-bonne
humeur. Malgré l'agréable hypothèse de M. Jean,
ce mariage improvisé et imposé était vraiment fâ-
cheux. Nous savons que M. de Marimont aimait ses
atses, sa liberté d'allures ; il n'avait jamais consenti
à porter que des chaînes fort légères, faites de fleurs
ou d'orties, selon les cas, mais fragiles toujours et
faciles à rompre. Se lier pieds et poings avec des
26 LA PERLE CREUSE.
liens indissolubles, rivés par Dieu et par la loi,
c'était grave ; et le comte, — disons-le à sa louange,
— malgré sa légèreté et les raisons qu'il pouvait
avoir de rire in petto de quelques mariages, eh
bien ! le comte de Marimont avait gardé un profond
respect pour cette institution divine et sociale qui
lui avait donné sa mère, la respectable et regrettée
marquise d'Essey, une femme que Boileau et Mon-
taigne eussent inscrite au livre d'or de la vertu con-
jugale, entre deux ou trois autres. Il ne' se figurait
pas une comtesse de Marimont ou une marquise
d'Essey dans une autre attitude que celle où il avait
vu, où il voyait toujours en sa mémoire pieuse cette
noble femme. Or, comme il savait que le mari doit
garder le foyer s'il veut que l'épouse y demeure, il
était résolu à être un mari modèle s'il se mariait ja-
mais, et c'est pour cela qu'il répugnait à se marier.
De plus, quoiqu'il se fût vite débarrassé de tout
vieux préjugé, iï considérait qu'il allait entrer dans
une famille toute pétrie de ces moeurs bourgeoises
absolument déplaisantes à ses yeux. Il pouvait bien
être démocrate, mais bourgeois, non! Ce gentil-
homme, à l'occasion, eût pu mettre une blouse ; il
n'eût jamais revêtu un habit en retard sur la mode
dju lendemain. .:......:'..,
» '-
LA PERLE CREUSE. 27
Mais surtout ce qui fâchait le sybarite parisien du
boulevard de Gand, c'était cette sotte course au
delà de ses frontières d'adoption : Valenciennes ou
le Japon, c'était pour lui même chose. Tiré, tout
froissé, défrisé et moulu, de sa boîte roulante par
les mains délicates de M. Jean, il poussa des cris en
ouvrant les yeux devant les cheminées de la capi-
tale industrielle de son futur beau-père. Car, tout
en maugréant, il s'était «ndormi à Saint-Denis pour
ne se réveiller qu'en plein département du Nord; il
avait rêvé d'exil et de déportation, et s'était cru le
jouet d'un affreux cauchemar, tandis que son rêve
n'était que l'exacte vérité. Il trouva odieux le réveil ■
qui confirmait ce songe. Et comme sa chambre d'au-
berge lui fit regretter son boudoir de la rue Saint-
'Georges, un boudoir presque féminin où il vivait dans
l'ouate molle ! Jean fit vainement des prodiges
pour adoucir les angles de leur rude campement.
Enfin, après deux heures ^trois quarts, baigné,
rasé, coiffé, habillé, le comte prit en gémissant une
plume et traça ces lignes à l'adresse de M. Bernard
de Marneville.
« Monsieur,
« M. le marquis d'Essey veut bien me dire que
28 LA PERLE CREUSE.
vous me faites l'honneur d'attendre ma visite : à,
quelle heure pourrais-je aller présenter à Mme de
Marneville mes respectueux hommages, et à vous,
monsieur, les compliments les plus empressés de
« Votre très-dévoué serviteur,
Comte DE MARIMONT. »
M. Jean s'en fut porter cette lettre et revint avec
la réponse vivante, c'est-à-dire avec M. Bernard de
Marneville en personne.
M. Bernard, en lisant le billet du gendre attendu,
avait bondi de son fauteuil, sauté sur sa canne et
= sur son chapeau, et s'était précipité, à la suite de
M. Jean, vers l'hôtel du Grand-Saint-Christophe.
Devançant même l'introducteur scandalisé, il entra
comme une avalanche dans la chambre où le comte
bâillait sur un canapé en fumant un cigare, et, cou-
rant droit à lui et lui serrant les deux mains :
* Enchanté de vous voir, mon cher monsieur,
enchanté! En bonne santé? Oh! aujourd'hui, avec
les chemins de fer, les voyages sont si commodes !
Et M. le marquis va bien aussi! Tant mieux! c'est
un des hommes que j'aime et que j'estime le plus
au monde ; nous n'avons pas absolument les mêmes
idées, mais, malgré cela, nos vieilles relations se
LA PERLE CREUSE. 29
sont toujours heureusement maintenues. Vous
voilà tout habillé, je vous enlève; nos dames sont
à Marneville, nous irons déjeuner avec elles : elles
seront charmées de vous voir.... »
Au milieu de ce flux de paroles, M. de Marimont
essaya ds placer quelques compliments : peine inu-
tile; sans l'écouter, M. Bernard, prestement, lui
mit son paletot et son chapeau qu'il arracha des
mains de M. Jean, et l'emporta dans une fort bonne
calèche qui partit au grand trot pour Marneville.
Chemin faisant, M. Bernard parla beaucoup et
sur tout: sucre, dentelles, houille, coton, drap,
betteraves, tout y passa; c'était un dictionnaire des
sciences usuelles dont les feuilles se tournaient au
moindre vent, et le comte ne pouvait pas regarder
un champ ou une cheminée d'usine, sans que son
compagnon trop savant ne se hâtât de fournir mille
explications à la curiosité qu'il affectait par poli-
tesse.
Après une heure de ce voyage scientifique, les re-
gards un peu distraits de M. de Marimont aperçu-
rent une belle futaie.
« C'est Marneville, » dit M. Bernard.
Le comte, sans y penser, regarda plus attentive-
ment, et le morceau de verre qui était implanté sous
30 LA PERLE CREUSE.
son arcade sourçilière droite perdit l'air dédaigneux
qui lui était habituel.
La voiture quitta la grande route pour s'engager
dans une jolie avenue d'ormes que n'avait pas
plantés le propriétaire actuel du domaine ; de cha-
que côté s'étendaient de riches cultures, qui enfer-
maient nn parc de luxe dans une enceinte de terres
ne rapport ; il y avait dans le parc même une vraie
forêt, mise en coupe réglée; et il fallait faire deux
ou trois kilomètres à travers les champs on les bois
de M. de Marneville pour arriver au château. Le
château était digne d'un si grand seigneur : vaste
quadrilatère flanqué de tours et de tourelles, vrai
monument féodal réparé sans trop d'anachronisme
par des architectes modernes, il rappelait un fier
passé et attestait un présent opulent. M. de Mari-
mont ne put s'empêcher de reconnaître que le
marquis n'avait pas'tort de vouloir rattacher ce fief
à la maison d'Essey. >
Gomme la calèche s'arrêtait devant un perron sei-
gneurial bordé de fleurs, de statues et de laqnais fort
bien tenus, un grand lévrier, bondissant à l'impro-
viste d'une allée ombreuse, vint sauter au nez des
chevaux, à la barbe de M. Bernard et; au lorgnon
du comte, pais, faisant un demi-tour en l'air,
LA PERLE CREUSE. 31
comme une panthère, reprit son vol vers le point
, d'où il venait.
« C'est Volant, dit M. Bernard au comte qui réta-
blissait l'équilibre de son lorgnon. Et Volant
annonce toujours sa maîtresse, Tenez, voici Pau-
line!»
Le comte tourna les yeux dans la direction que
lui indiquait M. Bernard et il aperçut un assez gra-
cieux tableau.
Mlle Pauline de Marneville débouchait du bois au
grand ,galop de son cheval favori. C'était moins un
galop, à bien dire, qu'une lutte de voltige avec Vo-
lant. L'amazone, les joues en feu, le rire aux dents,
agaçait tour à tour du bout de sa cravache le chien
et le cheval qui sautillaient à qui mieux mieux. Le
comte eût été inquiet de ce jeu, si son oeil exercé
n'eût reconnu tout d'abord une écuyère accomplie
qui maniait à merveille sa monture et réglait, par
une volonté toute virile, les apparents caprices de
l'animal. Mlle Pauline, tout entière à son plaisir,
arriva jusqu'au bas du perron sans s'être aperçue
que son père n'était pas seul. Elle fit un geste de
surprise en voyant le gentilhomme qui essuyait avec
son chapeau les marches de l'escalier; puis, posant
à peine la main sur l'épaule d'un valet de pied qui
32 LA PERLE.CREUSE.
s'était précipité à son étrier, elle sauta à terre légè-
rement et s'élança au cou de son père.
Le comte la trouva à première vue très-vive, très-
fraîche, très-élégante et digne de l'accompagner les
après-midi au bord des lacs du bois de Boulogne.
Mais déjà Mlle Pauline avait disparu pour aller
faire sa toilette de déjeuner : elle s'était attardée à
sa promenade et midi sonnait. Le comte n'avait pas
fini ses compliments de présentation à Mme Ber-
nard, que l'amazone, rapidement changée en jeune
demoiselle à marier, entra dans le salon. Le comte
lui trouva aussi bon air à'pied qu'à cheval.
Il daigna se mettre à table avec un air visible de
bonne humeur, ayant en face de lui une figure
assez agréable à regarder.
« S'il faut positivement se marier, pensait-il, voilà,
parbleu! qui rend l'obligation moins dure,'et vrai-
ment!...
— Est-ce que la promenade ne vous a pas ouvert
l'appétit, cher monsieur? » dit M. Bernard.
M. de Marimont avait eu un moment de distrac-
lion; il s'en aperçut à cette interpellation de son
hôte, et ne laissa pas d'en être un peu étonné.
Le déjeuner se passa sans autre incident notable.
M. deMarimont remarqua que les choses et les gens
LA PERLE CREUS1'. 33
du Marneville moderne étaient véritablement
d'assez bon goût : depuis la vieille argenterie mas-
sive et la belle porcelaine qui couvrait la table, jus-
qu'aux laquais qui se tenaient debout derrière les
fauteuils des convives, tout paraissait fort confor-
table et décent. La richesse des Bernard était élé-
gante et ne sentait point trop la bourgeoisie.
Mme Bernard était bien un peu vulgaire, mais si
honnêtement, avec tant de douceur et de discrétion
qu'on ne pouvait s'en plaindre. M. Bernard, lui,
était tout simplement un homme de mérite, il fal-
lait l'avouer; s'il parlait beaucoup, il savait plus
encore; il avait su faire sa fortune d'abord et s'y
habituer ensuite. Quant à Mlle Pauline, elle ne per-
dait point à être regardée deux fois : c'était décidé-
ment une jeune personne d'une aimable figure et
correctement élevée.
Dans cette compagnie, visitant le château et par-
courant le domaine, qu'il trouvait de plus en plus à
son gré, le comte arriva sans trop s'être ennuyé
jusqu'à l'heure du dîner. Il fut surpris en entendant
sonner la cloche qui appelait les hôtes à la salle à
manger; il se récria, voulut se retirer; mais on lui
déclara si obligeamment qu'il était prisonnier, qu'il
dut rester. Sa chambre était prête déjà, et, pour que
3
34 LA PERLE CREUSE.
rien n'y manquât, on avait envoyé quérir M. Jean à
Valehciennes. Cette dernière attention, d'une exquise
délicatesse, toucha le comte, qui se fût en effet dif-
ficilement passé des soins de son valet de cham-
bre;
Quelques personnes avaient été conviées au dîner
pour faire honneur à l'hôte distingué que recevait
Marneville. C'était le curé du bourg voisin, le no-
taire et une vieille cousine des Bernard, Mme Ber-
nard de la Ciseraie, marraine de Pauline et une de
ses espérances.
Le bon curé fut enchanté du comte qui se sou-
vint du faubourg Saint-Germain pour débiter quel-
ques maximes parfaitement orthodoxes ; le notaire
fut facilement gagné, voyant dans cet aimable Pari-
sien un excellent contrat. La vieille cousine était
plus malaisée à séduire; elle adorait sa filleule,
trouvait bien heureux son futur cousin, et n'avait
pas envie de laisser la Cerisaie au premier venu :
elle éplucha le prétendant, et physiquement ne le
trouva point trop mal, 'quoique un peu trop joli;
moralement, il était évident que le comte était un
homme affreux : mais il savait l'art de séduire les
vieilles femmes, mieux encore que les jeunes, et il
fut si charmant, qu'il fit tomber aussi sons le
LA PERLE CREUSE, 35
charme la récalcitrante. Quand on le mena coucher,
il était assez satisfait de sa soirée : la place était à
lui, il en avait du moins enlevé successivement
toutes les approches. Il s'était plus occupé dés alen-
tours de Mlle Pauline que de Mlle Pauline elle-même,
et cependant s'était assez montré à elle pour se faire
bien voir : on avait vu qu'il était assez digne et assez
désireux de plaire.
— Monsieur le comte, lui dit Jean en le déshabil-
lant, je n'ai pu qu'entrevoir....
— C'est bien! dit M. de Marimont, j'ai vu moi^
même.
— Ah! dit Jean.
— Que veut dire cette exclamation, monsieur
Jean?
— C'est, répondit M. Frontin, une lettre qui nous
a suivie. Monsieur le comte veut-il en prendre con-
naissance? »
Le comte jeta un regard négligent sur l'enveloppe
delà dépêche qu'on lui présentait ; il reconnut sans
doute l'écriture et devina le style.
« Bien 1 pose cela dans une de mes poches ; je li-
rai demain.
— Je vois, se dit Jean, que nous resterons quel-
que temps à Marneville. »
36 LA PERLE CREUSE.
Mais il garda pour lui cette réflexion,car le comte
n'aimait pas qu'on devançât familièrement ses con-
fidences.
M. de Marimont s'endormit fort agréablement
dans un magnifique lit du temps de François I", en
trouvant que les chambres à coucher de Marneville
valaient la salle à manger. Il n'avait pas l'habitude
de rêver, et pourtant il rêva cette nuit-là. Il vit une
petite griffe rose qui lui tendait la lettre que Jean
venait d'apporter de Valenciennes et dont il avait
remis la lecture au lendemain ; il allait lire, quand
Volant sauta sur le papier tentateur, ce qui le fit
gronder, mais à moitié seulement, par une belle
amazone. Ce tableau disparut et -un autre se pré-
senta. Le comte se vit dans un carrefour, comme
Hercule, hésitant entre deux routes. L'une d'elles lui
était bien connue,«t, à travers des buissons de fleurs
artificielles et de véritables épines pleins d'oiseaux
moqueurs, menait à Marimont, tout couvert d'im-
menses affiches hypothécaires. L'autre, unie et
droite, où la tourterelle seule roucoulait dans les
grand arbres, conduisait à Marneville; les anciens
vassaux étaient là, en habit de fête, attendant le
nouveau seigneur; et une fiancée toute blancne....
Le comte, un peu ému d'une naïveté inaccoutu-
LA PERLE CREUSE. 37
mée, allait peut-être se diriger sagement par ce
doux sentier, quand un flot de lumière entra dans
sa chambre et lui fit ouvrir les yeux. C'était M. Ber-,
nard qui, violant le domicile de son hôte et ce som-
meil si bon conseiller, venait d'écarter les volets
pour lancer à la paresse du dormeur toutes les flè-
ches du beau soleil prinrtanier qui se levait.
« Debout, mon cher hôje ! debout ! Je vous ai mé-
nagé une surprise. Voyezce soleil qui vient éclairer
la promenade où je vous convie ! »
Jean, indigné,, apparut au bruit, n'imaginant
pas comment on pouvait avoir la pensée de réveil-
ler M. le comte Charles de Marimont avant midi.
Jamais le comle ne donna une plus forte
preuve de sa politesse raffinée qu'en souriant à
l'indiscret qui venait l'inviter à une promenade si
matinale.
M. Bernard avait un air de mystère et de joie
contenue qui eût, à toute autre heure excité sa cu-
riosité.
V
Sans aucun souci du mécontentement de M. Jean,
M. Bernard força le comte à s'habiller avec une pré-
cipitation très-irrégulière. M. Jean n'avait jamais
vu une pareille infraction à ses principes. L'empe-
reur de la Chine, souverain du Céleste-Empire, fils
du Ciel, eût été là, dans l'antichambre, attendant
la fin de la toilette de M. le comte de Marimont,
que M. Jean l'eût laissé attendre. M. Jean était valet
de chambre comme Vatel était cuisinier. Ses fonc-
tions pour lui étaient un sacerdoce ; il s'en acquit-
40 LA PERLE CREUSE.,
tait avec une gravité hiératique, solennellement,
suivant les rites, avec scrupule. De fait, il avait
quelque raison de croire qu'il était bien pour quel-
que chose dans le mérite et dans les succès de son
noble maître.
«Habillez-vous en paysan, disait M. Bernard;
mettez de plus gros souliers ; nous n'allons pas
nous promener sur le boulevard dés Italiens; vous
vous crotterez, mon cher ami; mais.... »
Le comte se demandait avec tremblement où on
allait le mener. 11 questionna timidement :
« Vous verrez ! vous verrez ! » répondit son hôte
en se frottant les mains.
Lorsqu'au milieu des soupirs et des cris de
M. Jean cette hâtive toilette fut à peu près achevée,
tant bien que mal, M. Bernard entraîna le comte
dans la salle à manger, où les compagnons de leur
expédition mystérieuse faisaient honneur à une col-
lation dînatoire. Le comte aperçut là le curé et le
notaire et se demanda si on allait le marier in
promptu, comme onfaisaitjadisaubon vieux temps
et comme on fait encore à l'Opéra-Comique.
11 y avait avec eux quatre hommes graves, silen-
cieux, qui n'ouvraient la bouche que pour manger
et qui auraient pu passer pour des conspirateurs,
LA PERLE CREUSE. 41
l'air assez doux cependant. M. Bernard leur pré-
senta le comte comme un gentleman parisien qui
s'intéressait à la grande affaire. M. de Marimont
donnait sa langue aux chiens et son âme au diable.
Pour un peu, il se fût sauvé; il flairait une mauvaise
aventure. Le cénacle bientôt, ayant déchargé la
table de son fardeau, sortit à pas comptés, et toute
la compagnie prit place sur un break attelé de deux
vigoureux chevaux.
« Où allons-nous?» se disait M. de Marimont. -
Il vit une autre voiture qui trottait derrière le
break, chargée d'ouvriers armés de pelles et de
pioches.
Qui donc allait-on enterrer ou déterrer?
Tout le monde se taisait.
Le curé lisait son bréviaire d'un air distrait.
Le notaire était plongé dans des méditations d'une
couleur testamentaire.
M. Bernard était pensif.
Les quatre étrangers se regardaient en dessous.
Le comte regardait tout, ne comprenait rien et
attendait avec une impatience fiévreuse le mot de
l'énigme.
Le convoi dévorait l'espace. Après trois quarts
d'heure de course, il avait bien fait trois bonnes
42 LA PERLE CREUSE.
lieues. H allait, loin des riants ombrages de Marne-
ville, à travers un pays plat, terne et gris : le soleil
s'était voilé de nuages, comme s'il se refusait à voir
la scène qui allait se passer.
* Nous approchons! » dit seulement M. Ber-
nard.
Un frémissement et un murmure passèrent dans
• le groupe des voyageurs.
Les voitures s'engagèrent dans un chemin de tra-
verse, sans ralentir leur allure : le comte sautait
douloureusement sur son siège.
« C'est ici! » dit enfin M. Bernard,
Et l'expédition mit pied à terre, au bord d'une
fosse large et profonde.
«Nous pouvons, dit le notaire, immédiatement
procéder ->
Le comte allait donc savoir de quoi il s'agissait;
mais un des quatre inconnus, d'un geste plein d'au-
torité, arrêta le notaire, qui allait trop vite en beso-
gne, et, sur un ton solennel, scandant majestueuse-
ment ses phrases, débita ce discours, que M. de
Marimont écouta avec stupeur et le reste de l'assis-
tance avec recueillement :
» Messieurs, quand j'ai Thonnèur de prendre la
parole devant des personnages aussi distingués par
LA PERLE CREUSE. 43
leur science que ceux qui composent cette réu-
nion *
Ici l'orateur fit une pause pour donner à l'assem-
blée le temps de saluer. M. de Marimont salua,
comme tout le monde, par une distraction de po-
litesse:
«...Je n'ai pas besoin, continua l'orateur, de
rappeler les principes généraux de la philosophie
naturelle : vous savez tous comme moi, messieurs,
mieux que moi, comment d'abord, autour de la
sphère terrestre, fluide et incandescente, se forma
une couche de cristallisation stratiforme : ce fut le
terrain primitif; comment, ensuite, par l'action des
eaux, s'étendit sur cette première couche un terrain
sédimentaire : ce fut le deuxième; et comment enfin,
à travers ces deux couches, se sont intercalées con-
fusément les matières plutoniques par épanche-
ments ou par éruptions. »
L'assemblée avait l'air de trouver que le profes-
seur parlait bien ; mais M. de Marimont se fût déjà
endormi tout debout si la curiosité ne l'eût aidé à
se tenir éveillé. Il commençait à soupçonner qu'il
était tombé au milieu de quelque aventure scienti-
fique.
* Or, messieurs, poursuivit le discoureur, la
44 LA PERLE CREUSE.
science, scrutant les mystères de la création sous
ces diverses couches du sol, y a saisi l'origine et la
transformation des êtres organisés. Elle a découvert
les traces mêmes des espèce^^disparues aujourd'hui;
et, à l'aide de quelques empreintes, de quelques
débris fossiles rendus à la lumière par le hasard ou
par les investigations méthodiques, elle a relié les
temps et recomposé l'histoire de la vie végétative et
delà vie animale sur notre planète... »
Le notaire, le curé et M. Bernard continuaient à
écouter cette leçon avec une parfaite satisfaction ;
les trois confrères du professeur méditaient; quant
au comte, c'en était fait : il avait trouvé moyen de
s'adosser à l'arrière du break; et, à l'aide de cet ap-
pui il dormait sur ses deux pieds avec une sûreté
d'attitude et une élégance admirables.
Il n'entendit pas, et ce fut dommage, la belle dis-
sertation dans laquelle le docteur développait son
exorde. Terrains cumbrien, silurien, devonien, car-
bonifère, pénéen, trias, jurassique, crétacé, super -
crétacé ou paléothérien, alluvion enfin : le savant
homme passa tout en revue. Il montra comme les
couches les plus anciennes révélaient l'existence de
mollusques, de crustacés, de végétaux cryptogames
vasculaires, de gigantesques fougères, premiers
LA PERLE CREUSE. 45
êtres organisés que vit naître le sol nouveau;
comme ensuite apparurent près des végétaux pha-
nérogames, avec les gryphites et les ammonites,
les immenses reptiles sauriens, plésiosaure, ptéro-
dactyle, ichlhyosaure, géosaure, phtyposaure, pleu-
rosaure, il n'en manqua pas un; comme, après
eux.... mais le sommeil du comte risquerait de ga-
gner nos lecteurs si nous poursuivions l'analyse de
cette géologie. Bref, le géologue conclut qu'on avait
trouvé des fossiles de toute sorte, sauf des fossiles
humains, et que la grave assemblée était convoquée
en ce jour pour inspecter les fouilles où M.Bernard
espérait avoir découvert ce trésor jusqu'alors in-
trouvable.
Si M. de Marimont avait eu la patience de de-
meurer éveillé jusqu'à ce point du discours, il eût
appris ainsi que son futur beau-père, naturaliste
amateur distingué, avait cru découvrir, en creusant
un puits, la moitié d'une dent d'un homme fossile :
sur quoi il avait réuni un congrès international
pour contrôler cette découverte. C'était là cette
grande affaire pour laquelle il avait tiré de son lit,
au point du jour l'homme du monde le moins pré-
occupé de fouiller les arcanes de la terre et le moins
habitué à se lever avec le soleil.
46 LA PERLE CREUSE.
L'orateur n'avait parlé si longuement que pour
bien poser la question, comme il le dit en finissant:
il déclara qu'il laissait à ses illustres confrères le
soin de la résoudre.
Un murmure flatteur soulevé par cette pérorai-
son, et un mouvement du break réveillèrent à moi-
tié M. de Marimont. Il ouvrit avec méfiance un oeil
et une oreille, mais il se hâta de refermer l'un et
l'autre; car un docteur d'outre-Rhin entamait une
longue exégèse, après laquelle, sautant pesamment
du subjectif sur l'objectif et empilant Hegel sur
Kant, il arriva à démontrer que le fragment de dent,
objet de la controverse n'existait pas.
Au docteur d'outre-Rhin succéda un docteur d'ou-
tre-Manche, qui pendant que ses deux confrères
parlaient avait examiné d'un air chagrin le fossile
et la fosse. Le fond de toute son argumentation pa-
rut être ce dilemme : « ou bien les fossiles humains
n'existent pas; ou bien si cette rare merveille doit
apparaître en quelque coin du mondé, c'est en An-
gleterre, évidemment, el non ailleurs. »
Les géologues de France et d'Allemagne ne furent
que médiocrement touchés par ce raisonnement, et
une assez vive discussion s'engagea : ils étaient qua-
tre qui n'avaient pas encore parlé et qui foulaient
LA PERLE CREUSE. 47
prendre leur revanche. Ce fut une lutte de pou-
mons : le bruit devint si fort que M. de Marimont
fut obligé de se réveiller tout à fait.
En se tâlant pour s'assurer que c'était bien lui qui
était là, en plein champ, à l'aube, au milieu d'un
congrès de savants, près d'une fosse archéologique
et sur le bord du mariage, je ne sais quel hasard
guida sa main dans la poche de son habit où Jean
avait déposé le petit billet arrivé la veille de Paris.
M. de Marimont sentit une démangeaison dans les
doigts en touchant le papier satiné; instinctivement,
il le tira de sa poche, et, sans le vouloir, aspira le
parfum pénétrant qui s'en exhalait. Machinalement,
sans doute, il rompit le cachet, et ne put s'empê-
cher de jeter un coup d'oeil sur les pattes de mou-
che dont le papier rose était illustré.
La belle dame à la perle creuse lui écrivait pour
le rappeler. Elle n'avait voulu croire qu'à une bou-
derie de vingt-quatre heures; à la vingt-cinquième
heure, voyant que le comte persistait à bouder,
elle avait envoyé chez lui; il venait de monter en
chemin de fer pour Valenciennes. Que signifiait ce
départ subit? Avait-il pu sérieusement croire?...
Quelle chimère et quelle injustice ! Lui ! elle !...
En tout autre moment, M. de Marimont eût
48 LA PERLE CREUSE.
haussé les épaules à la lecture de ces banalités. Mais,
en présence d'un fossile humain, la gracieuse figure
de la dame à la perle creuse lui apparut sédui-
sante : au lieu de déchirer le billet rose, il le replia
soigneusement le remit doucement sur son coeur.
« Ah! vous prenez des notes, dit M. Bernard.
— Moi ! non ! je.... Mon cher monsieur, je viens
de retrouver dans ma poche une lettre qui m'a sui-
vie et qui me force d'abréger ma visite à Marneville.
— Comment ?
— Oui, une affaire qui me réclame à Paris.
— Ah ! tant pis ! j'espérais vous garder plus long-
temps; mais les affaires avant tout... Vous nous re-
viendrez. »
M. de Marimont accumula, comme il convenait,
les protestations de remercîments et de regrets. La.
séance était finie; les poumons étaient fatigués, les
esprits aigris, la discussion achevée, et la question,
un peu plus embrouillée qu'auparavant. On ramena
M. de Marimont à Marneville, et on eut de la peine
à l'y retenir deux heures.
Lorsqu'après mille compliments il eut pris congé,
lorsqu'il se fut installé le plus commodément possi-
ble dans le coin du wagon qui le ramenait à Paris,
il poussa un soupir de satisfaction comme un
LA PERLE CREUSE. 49■
homme qui échappe aux fossiles, à la province et à
la prison. Un peu plus pourtant il était pris. Cette
idée lui fit passer un frisson par tout le corps. Heu-
reusement que la promenade géologique et le billet
rose étaientVenus dissiper le charme bourgeois qui
commençait à l'envelopper. Il était sauvé, il se sau-
vait vers le boulevard de Gand ; la vapeur l'empor-
tait trop lentement à son gré loin de Valenciennes.
Les plus agréables pensées égayèrent M. de Mari-
mont pendant la première partie du voyage.
A moitié route, cette exubérance de joie était
tombée.
Quelques kilomètres plus loin, il réfléchit qu'il
s'était peut-être enfui bien brusquement de la mai-
son hospitalière de Marneville. Un beau château que
cette maison-là ! Après tout, si M. Bernard était
savant trop matin, il était fort bon homme. Et
Mlle Pauline..., il n'y avait pas à dire, Mlle Pauline
était charmante.
Le train maintenant s'éloignait trop vite de Mar-
neville. Pour un peu,-le comte eût rebroussé che-
min. Il comparait ce qu'il quittait et ce qu'il allait
retrouver.
Quand il arriva à Paris, il était tout pensif. Il s'en-
ferma, alluma un cigare avec le billet rose et songea.
4
VI
Lorsqu'il passa la Seine, le lendemain matin,
pour aller rendre ses devoirs au marquis, M. de
Marimont avait encore un air songeur qui ne lui
était pas ordinaire. Il eut beau faire : son visage en
gardait quelques traces quand il arriva à l'hôtel
d'Essey: elles n'étaient pas complètement effacées
quand il entra dans la chambre de son père.
Celui-ci ne manqua pas de s'en apercevoir et d'en
être étonné. Il sourit en voyant la contenance un
peu gênée de son fils au début de la conversation.
52 LA PERLE CREUSE.
Mais le comte se remit vite en selle, et, prévenant les
questions et les railleries de M. d'Essey, lui fit très-
légèrement un récit très-gai de son excursion à
Marneville et de sa fuite devant les fossiles.
Le marquis s'empressa d'en rire aux éclats et pa-
rut se laisser trofnper par cette légèreté Visiblement
affectée avec laquelle M. de Marimont lui parlait de
Marneville et de l'héritière de Marneville.
« Bien ! conclut-il: Pensez-y un peu, j'y pense-
rai de mon côté; nous reparlerons de cette affaire. »
Quinze jours se passèrent, sans que le marquis
forçât M. de Marimont à reparler de Mlle Pauline ;
mais il ne l'empêchait pas d'y penser, et, discrète-
ment, l'examinait avec une attention inaccoutu-
mée.
M. de Mari mon tf pouvait bien exciter une fois la
curiosité paternelle. Il était vraiment fort changé. Il
n'avait pas répondu à l'appel de la dame à la perle
creuse ; et il semblait|ne s'occuper d'aucune autre
dame à perle creuse ou pleine. Il passait bien, par
habitude, de temps en temps, à travers les coulisses
de l'Opéra, mais il ne faisait, que] passer, d'une al-
lure distraite. » Qu'a donc M. de Marimont? » di-
saient les coulisses. Il continuait aussi à passer
chaque soir à son club, et même y passait les nuits
LA PERLE CREUSE. 53
à jouer; mais il ne jouait qu'au whist, jeu silen-
cieux: on n'entendait plus, comme jadis, sa voix
sarcastique lancer d'un bout à l'autre d'un salon ces
traits acérés qui touchaient infailliblement le but;
on pouvait à cette heure être devant lui ridicule
impunément. « Qu'a-t-îl donc? «disaient les cibles.
On ne le voyait plus courir à des folies quoti-
diennes; et si on l'y invitait, il refusait. «Qu'a
donc Marimont? » disaient ses amis. On l'apercevait
parfois, en un coin du club, couché dans un fau-
teuil, dans une pose méditative, faisant semblant de
lire un journal et laissant éteindre son cigare. Une
après-midi même on le vit qui, le long d'une allée
écartée du bois de Boulogne, chevauchait au pas,
tout pensif, abandonnant les rênes sur le cou de
son cheval, et absorbé comme un versificateur qui
cherche une rime. A tant de signes, il était mani-
feste que le comte de Marimont, ce railleur, ce
sceptique, cet incrédule, était amoureux.
Mais de qui?
M. d'Essey étudiait avec intérêt tous ces signes,
sans en rien faire voir, et il arrivait à se persuader
que le voyage de Marneville avait laissé dans l'es-
prit de son fils une assez profonde impression. Le
silence de M. de Marimont était un indice de plus.