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La Police et M. Decazes. (Signé : Bellemare.)

De
30 pages
Pillet aîné (Paris). 1820. In-8° , 31 p..
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LA POLICE
ET
M. DECAZES.
Mihi, Galba, Otho, Vitellius nec beneficio
me injuriâ cogniti.
A PARIS,
CHEZ PILLET AINÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
ÉDITEUR DE LA COLLECTION DES MOEURS FRANÇAISES ,
RUE CHRISTINE, N° 5.
1820.
LA POLICE
ET
M. DECAZES.
Mihi Galba, Otho, Vitellius nec beneficio
nec injuria cogniti.
JE n'ai personnellement ni à me plaindre ni
à me louer de M. Decazes. Aucune relation
n'a jamais existé entre lui et moi. Une seule
fois de ma vie, je l'ai vu pendant quelques
minutes : c'était pour lui demander , comme
propriétaire de journal, une permission qu'il
me refusa. On n'imaginera pas qu'il y ait eu
là de quoi me séduire. D'un autre côté, je
ne crois pas l'avoir séduit non plus; car il
m'est revenu de bonne part, qu'il me regarde
comme un frondeur et un homme d'opposi-
tion, ce qui pourrait bien être vrai. Ainsi,
je me trouve convenablement placé pour dire
à sa décharge ce que l'équité me dictera. En
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revanche, s'il résulte de l'ensemble de mes
observations , quelques reproches ou quel-
ques charges contre son administration, sans
doute il lui paraîtra juste de me les par-
donner.
Sur tous les points qui concernent le mi-
nistère de l'intérieur, je me récuse et rie suis
point en état de les apprécier. Il n'en est pas
de même de ce qui regarde le département
de la police générale. Pendant long-tems j'y
ai rempli de hautes et difficiles fonctions. J'en
ai connu le mécanisme , les ressorts et pres-
que tout le personnel. J'ose dire qu'il n'aurait
tenu qu'à moi d'y reprendre un des premiers
rangs, aux deux époques de la restauration.
Mes amis particuliers ont su dans le tems ce
qui me fit reculer devant une machine que
je croyais voir se détraquer de toutes parts,
Ici je suis obligé d'entrer dans quelques
détails qui remontent haut, pour éclaircir ce
que j'ai à dire de l'administration de M. De-
cazes.
Bonaparte avait toujours montré une grande
répugnance à se laisser ostensiblement garder
par sa haute police. Il n'ignorait pas qu'il
avait beaucoup d'ennemis, et qu'il n'en fal-
lait qu'un seul pour mettre ses jours en péril.
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En conséquence, il trouvait bon que l'on veil-
lât sans cesse à la sûreté de sa personne ;
mais comme il en coûte à l'amour-propre de
ceux qui affectent de se croire universelle-
ment aimés, de prendre des précautions con-
traires à l'idée qu'ils veulent établir, il te-
nait singulièrement à ce que rien ne dé-
notât ses méfiances et ses inquiétudes. Du
moment où l'on eut saisi le fond de sa pen-
sée, on ne manqua pas de s'y conformer, et
de le servir selon son goût. Or, sur ce point,
tout se bornait à concilier le soin de ses jours
avec le mal-aise de son amour-propre. Aussi,
jamais homme ne fut-il mieux gardé que lui,
et personne ne le parut-il moins.
J'ignore si, au retour des princes de la fa-
mille royale , quelque courtisan se chargea
de leur indiquer la méthode de Bonaparte,
ou de leur persuader qu'elle ne pouvait leur
être d'aucun usage. Mais une chose que je sais
parfaitement , c'est qu'en visitant quelques
provinces de France aumois d'août 1814, l'un
d'eux trouva très-mauvais qu'un délégué de
la police générale (1) parût prendre soin de
sa sûreté , et se permît de lui donner des aver-
tissemens qui, jusque là, n'avaient jamais of-
(1) Je crois me rappeler que c'était, M. Henry Lacoste.
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fensé personne. La manière dont cet acte de
zèle fut reçu et payé , produisit une vive sen-
sation parmi les agens supérieurs du minis-
tère. Il s'en trouvait alors un certain nombre
dans les provinces du royaume que deux
autres princes de la famille royale parcou-
raient à la même époque. On se hâta de les
avertir officiellement de ce qui venait d'ar-
river à l'un d'eux, en leur recommandant de
ne pas s'exposer au même désagrément , et
d'avoir à s'abstenir de toute démonstration
de zèle qui pût importuner leurs altesses. Ils
se le tinrent pour dit, et comprirent que la
police de sûreté n'était plus considérée que
comme une sorte d'offense.
Ce premier symptôme me parut de mau-
vais augure ; non-seulement je ne croyais pas
que le tems de mépriser les précautions fût
encore arrivé, mais, à d'autres signes d'indif-
férence sur des points plus graves, je pronon-
çai que tout était perdu. J'en atteste le sou-
venir de diverses personnes que je savais dé-
vouées à la cause royale (1) , et qui ne peuvent
(1) Entre autres, M. Michaud, membre de l'Académie ; M. de
Lasalle, alors référendaire, et, depuis, préfet; M. Chéron,
secrétaire du ministre de la maison du Roi ; M. l'abbé Cottret,
chanoine de Notre-Dame; M. Marcadier, l'un des rédacteurs
de la Gazette de France,
avoir oublié ce que je leur prédis de sinistre
à la fin de 1814-
Avec mes anciennes attributions de com-
missaire-général, je venais de remplir, en
Lorraine , en Alsace, en Franche-Comté, en
Bourgogne et en Champagne, une mission
extraordinaire qui m'avait permis de voir ap-
procher la révolution du 20 mars, aussi dis-
tinctement qu'on l'aperçut quatre mois plus
tard. Je communiquai aux personnes dont il
s'agit un travail raisonné, fondé sur des don-
nées si précises et des faits si positifs, qu'un
aveugle d'esprit en eût été frappé. On y lisait
le retour prochain de Bonaparte, et la désor-
ganisation anticipée de l'ordre social, qui déjà
ne reposait plus sur rien. J'y montrais l'ad-
ministration publique décousue dans toutes
ses parties ; la police de sûreté entièrement
abandonnée, ou bien usant le peu de force qui
lui restait, contre des riens et des niaiseries
domestiques ; un mouvement continuel d'in-
trigues non observées entre le dehors et le
dedans ; le service du Roi livré aux interpré-
tations , à la dispute et au caprice ; l'anarchie
des idées et les fausses directions partout ;
l'ordre et la bonne volonté nulle part ; en un
mot, le royaume mourant de langueur , et
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frappé de je ne sais quel calme plat qui n'était
que le repos momentané des tempêtes.
Ces tristes avertissemens se trouvaient cor-
roborés par ceux que M. le comte de Lavieu-
ville, préfet du Haut - Rhin, adressait, de son
côté, au ministère de l'intérieur. Nous venions
d'examiner ensemble une trame habilement
tissue , une correspondance clandestine de la
dernière gravité, une affaire de haute police
enfin, qui eût dû suffire pour ouvrir les yeux
du gouvernement, s'ils eussent pu s'ouvrir
alors, sur les périls qui le menaçaient. Ni
M. de Lavieuville ni moi ne fûmes entendus.
Quoique nos prophéties se trouvassent fondées
sur autre chose que des raisonnemens ; quoi-
que leur objet fût d'une haute importance, et
que leur accomplissement dût être prochain,
tout le monde resta sourd à leurs menaces ; et
on aima mieux les regarder comme des vi-
sions, que de prévenir les malheurs qu'elles
annonçaient. Ce ne fut qu'au 20 mars que nous
eûmes raison (1).
Et si fata deum, si mens non loeva fuisset,
Trojaque nuncstares; Priamique arx alta, maneres.
Pour déguiser l'étrange indifférence avec la-
(1) A cette époque, une des personnes citées dans la note
précédente , fut témoin de l'ironique compliment qu'un rail-
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quelle le ministère recevait les prédictions et
les conseils, on m'allégua des motifs non
moins singuliers. Tout en convenant que mon
travail était fort remarquable et digne de la
plus sérieuse attention, on prétendit qu'il of-
frait des vérités trop difficiles à dire, un état
de choses trop fâcheux et des perspectives
trop désagréables à faire connaître. On ne me
cacha pas qu'on n'avait osé le mettre sous les
yeux du Roi, tel qu'il était, et qu'on avait cru
devoir se borner à en extraire pour lui les
vérités les moins affligeantes. Je compris que
le département de la police commençait à
perdre ses anciennes franchises, et à se peu-
pler de courtisans. Seulement , j'ai toujours
ignoré si c'est lui qui avait imaginé de se ré-
duire au métier de flatteur pour perdre la
cour , ou si c'est la cour qui l'avait réduit à ce
triste rôle pour le perdre lui - même, en lui
leur du ministère osa m'adresser au sujet de ma science pro-
phétique. En convenant que j'avais eu raison, et qu'il n'en
avait jamais douté , il parut prendre plaisir à se moquer de
l'espèce de bonhommie avec laquelle j'avais cru que les gens
payés par le Roi pour le servir étaient obligés de s'opposer
au retour de Bonaparte. Il eut encore la franchise d'avouer
que, si l'on m'eût écouté, le 20 mars n'aurait pas eu lieu.
Mais alors cela me venait comme mauvais compliment,
comme reproche de ma bêtise. Il est très-vrai que j'avais eu
cette bêtise-là.
prouvant qu'elle n'avait plus besoin de ses
services.
Quoi qu'il en soit, mon travail arriva, par
d'autres voies, à sa vraie destination ; mais
malheureusement il parlait seul, et il n'était
pas naturel qu'il prévalût contre la foule des
conseillers qui s'accordaient à ne s'inquiéter
de rien. Les chefs de la police générale avaient
l'esprit stupide de niaiserie et d'engourdisse-
ment ; à leur exemple, les subalternes se re-
posaient , les uns sur la garde de la Provi-
dence : les autres peut-être sur la bienveillance
de Bonaparte. Tout était frappé de mort dans
ce malheureux département. On n'y entrait
plus qu'en qualité de pensionnaire. Ceux qui
n'avaient pas d'argent à y recevoir allaient y
chercher des fleurs de rhétorique ; car on
n'y faisait alors que des phrases et de l'esprit.
Mais passons rapidement à travers ces détails
pour arriver à l'objet principal de cet écrit.
Quand M. Decazes fut appelé au ministère
de la police générale , il n'y dut trouver que
les résidus de trois ou quatre épurations, qui
en avaient enlevé à peu près tous les hommes
habiles , qui n'avaient épargné que les sujets
nuls et médiocres. Son prédécesseur avait
négligé de la réorganiser, parce qu'il n'avait
II
eu aucune confiance dans sa dernière situa-
tion , et que le découragement l'avait saisi.
Se figure-t-on de combien de noviciats dut
dépendre le service administratif de M. De-
cazes , et dans quelle espèce de têtes il eut à
chercher les renseignemens, les traditions et
l'expérience qui lui manquaient? Mettez le plus
grand génie à sa place,au milieu d'un personnel
aussi faible, aussi dépourvu de moyens et
d'habileté, vous n'aurez toujours qu'un mi-
nistère insignifiant qui ne parviendra pas à se
relever de son état de décadence, avec des
élémens usés, avec des restes d'administra-
tion qui ont traîné partout sans éclat et sans
renommée.
Un autre inconvénient non moins gravé , et
dont les conséquences auraient dû frapper
tous les esprits, fut celui de donner pour
lieutenant à M. Decazes un vétéran qu'on ne
pouvait guère placer en seconde ligne dans le
département de la police, sans que son amour-
propre en souffrît beaucoup, sans qu'un peu
d'humeur et de jalousie vînt se mêler au sen-
timent de ses devoirs, et nuire par consé-
quent au service de sa place. Puisque M. An-
glès se trouvait être le personnage le plus con-
sidérable de l'ancienne police, ou il fallait le
nommer ministre, ou il fallait le retirer de ce
département. Je ne connais pas d'homme
moins propre à faire un bon subordonné que
celui qui se croit supérieur, par quelque côté,
au chef qui le commande. Il en résulte pour
tous deux une position fausse et embarras-
sante, qui gêne leur marche naturelle et l'exer-
cice de leurs fonctions ; le supérieur n'ose être
supérieur ; il s'impose, comme malgré lui,
des égards et des ménagemens qui semblent
demander pardon de ce qu'il est le maître.
Son autorité a l'air si timide qu'elle ne sait
comment s'y prendre pour user de ses droits ,
pour exiger et vouloir. De son côté, l'inférieur
n'obéit que comme par grâce, et souvent se
fait fort des ordres qu'on n'ose pas lui donner
pour se mettre à son aise sur ses devoirs sans
compromettre sa responsabilité.
Ces réflexions ne s'appliquent à personne
en particulier. J'ignore si quelque chose de
semblable à l'état de contrainte et de malaise
dont je parle a jamais existé entre M. Decazes
et M. Angles; mais, en cherchant pourquoi
la police de Paris n'est plus que l'ombre de
ce qu'elle fut, j'indique de bonne foi les cau-
ses qui se présentent à mon esprit comme
pouvant y contribuer de diverses manières.

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