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La Princesse Mathilde (Demidoff Bonaparte) (3e éd. entièrement refondue) / par J. Abbot

De
260 pages
l'auteur (Londres). 1870. Bonaparte, Mathilde Letizia Wilhelmine (1820-1904). 1 vol. (259 p.) ; in-16.
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PRINCESSE MATHILDE
(Démidoff-Bonaparte)
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Il lui sera beaucoup pardonné car
elle a beaucoup aimé.
Londres et Bruxelles.
1872,
Choz l'auteur et tous les libraires.
Tous les droits réservés.
Seule édition autorisée pour l'Angleterre et le
continent.
LA
PRINCESSE MATHILDE
(Démidoff-Bonaparte )
par
J. Abbot.
troisième édition entièrement refond
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Il lui sera beaucoup pardonné, car
elle a beaucoup aimé.
Londres et Bruxelles.
1870.
Ohez l'auteur et tous les libraires.
Tous les droits réservée.
Seule édition autorisée pour l'Angleterre et le continent.
1Flllt d@§ mtièpes.
Prologue.
Un premier amour.
Aux bords de l'Arno.
Saint Pétersbourg.
Paris.
Fontenay aux roses.
Le futur empereur.
La Roncière le Nourry.
Une scène de jalousie.
L'Elysée et les Tuileries.
Frère et soeur.
Une soirée littéraire chez la princesse.
La princesse s'amuse.
— 4 —
Une escapade.
Une gaudriole.
Un souvenir de jeunesse.
La princesse Clothilde.
On devient vieille.
Les moeurs sous l'empire.
Un dernier mot sur la princesse.
La Princesse Mathilde.
Prologue.
Elle a beaucoup aimé, donc il lui
sera beaucoup pardonné ! dit notre épi-
graphe, et nous répétons: Il lui sera
beaucoup pardonné!
Et non seulement parce qu'elle a
beaucoup aimé, mais surtout à cause
des bienfaits sans nombre qu'elle ré-
pand à pleines mains, sans y penser
elle-même, tant la bienfaisance, innée
chez elle, lui parait naturelle ; chez elle, la
main gauche ne connait jamais les som-
— 6 —
mes, que la main droite donne aux
malheureux et hélas! aux intriguants.
Quand on lui reproche qu'elle ne
cherche pas à faire un triage entre
ceux, dont elle se fait la providence
sur terre, elle hausse les épaules, geste
qui lui est familier et dit: "Zut! triste
amitié qui est précédée d'une inqui-
sition!"
Elle a raison, il n'y a pas de bien-
faits déplacés.
Vous vous imaginez peut-être la
princesse Mathilde grande, svelte, ma-
jestueuse, une véritable taille de prin-
cesse, une Minerve qui règne sur les
beaux arts.
La princesse Mathilde n'a que la
position et le titre d'une princesse, son
extérieur lui donne une ressemblance
frappante avec une bourgeoise de la
rue Notre-Dame de Nazareth, ou une
rentière du Marais. En la voyant
maintenant, on voudrait demander:
Mère Moreau, que coûtent vos
Chinois? Mais autrefois elle était
belle!
— 7 —
Il n'y avait pas une année qu'elle
était mariée, lorsque je la vis pour la
la première fois.
C'était pendant le carnaval russe et,
comme de raison, il y avait une mas-
querade au Palais d'hiver.
Madame Démidoff, car elle n'est
princesse qu'en France et en Navarre, son
mari n'étant que Mr. Démidoff, —
le "de" même manquant au petit-fils d'un
forgeron de Toula, émigré en Sibérie —
Madame Démidoff donc était in-
vitée àceballo in maschera — car elle
est née princesse de Westphalie, il est
vrai lorsque son père (véritable roi
d'Yvetot) n'était plus roi, mais il l'avait du
moin été pendant quelques années, nous
ne voulons donc pas la chicaner là-des-
sus; du reste maintenant elle est reconnue
princesse des Français — je pense qu'il
faut m'exprimer ainsi, parce qu'il n'y a
pas d'empereur de France, mais bien un
empereur des Français.
La cousine du mari de la fille fa-
vorite de l'empereur, — la princesse Ma-
thilde Bonaparte - eut un caprice; elle
- 8 -
ne voulut pas aller au bal, auquel
son époux n'était pas invité.
Que faire?!
L'empereur Nicolas aimait à voir
à sa cour de jolies femmes et la belle
Mathilde ne pouvait pas manquer à
la fête.
La grand'duchesse Marie, fille de
Nicolas, — maintenant veuve — était
alors mariée au prince de Leuchten-
berg, le fils d'Eugène Beauharnais, vice-
roi d'Italie et — par ce mariage, —
elle était la cousine de la princesse Ma-
thilde, alors madame Démidoff qui
depuis.
Mais la brune princesse-boyare
avait une petite tête à elle.
Majesté, dit-elle, votre invitation
m'honore, mais sans mon mari
ni — ni —
Que faire?
Pour voir au ballo in maschera,
- délassement favori de l'empereur
Nicolas — la femme, il fallait aussi
y inviter le mari.
— 9 —
Un empereur n'est jamais en peine.
Wolchonski, dit-il à son ministre,
il me faut encore un chambellan !
* Majesté, répondit le prince Wol-
ckQnaki, vous en avez tant.
C'est vrai -. eh bien! destituons
en un — il y en a assez qui le mé-
ritent, et envoyons sa clef à un autre.
Votre Majesté a parfaitement raison,
mais se hasarda à remarquer le
ministre de la cour impériale.
La Russie est-elle gouvernée par
le régime personnel? fit Nicolas en
fronçant les sourcils
Sans doute se hâta à repondre
Wolchonski
Eh bien! Demain je veux que Dé-
midoff me serve au souper, qui suivra
la masquerade.
Majesté, fit le ministre, qui con-
naissait le faible de Nicolas pour les ca-
lembourgs, Majesté, l'excellent calem-
bourg que vous avez daigné faire!
Oui, Démidoff, l'arrière — petit-fils d'un
serf, servira demain à souper, mais il lui
serait trop d'honneur de servir Votre
Majesté elle-même, cela offenserait les
— 10 —
chambellans, appartenant tous à de vieil-
les familles issues des anciens czars,
qui seraient profondément blessés et
passeraient dans le camp des mécon-
tents, de Vos ennemis, si on leur ôtait
le privilège, qui pour eux, est le plus
grand et le plus doux, l'honneur de
servir Votre Majesté à souper en qua-
lité de valets et de domestiques
Le ministre avait pris l'empereur
par son faible, l'avilissement volontaire
de sa noblesse le flattait.
Ah, Majesté, continuaWolchonski en
riant, vous connaissez la fierté de Dé-
midoff, ça. serait une bonne farce que de
le nommer gentilhomme de la chambre.
Farce!? Comment farce? demanda
l'empereur, dopt le front recommençait
à se plisser.
Votre Majesté sait, répondit Wol-
chonski, que d'après l'étiquette de Votre
auguste Cour un des attributs des gen-
tilshommes de la chambre est de ser-
vir les princes étrangers; je ris d'avance
en me peignant en pensées la figure
piteuse de Démidoff, lorsqu'il devra
présenter les plats au princes de Hesse,
— 11 —
de Leuchtemberg, voire même à sa propre
femme, princesse d'un royaume in par-
tibus et pour rire
Le front de Nicholas se déplissa
et bientôt un éclat de rire homérique
qui ne pouvait partir que d'un héros
homérique, d'un géant, comme l'était
Nicolas, rétentit sous le plafond du ca-
binet de l'empereur.
En entendant ce rire, les aides-de
camp, les officiers des gardes et
les personnes, qui jouaient le rôle quo-
tidien des courtisans en antichambrant,
baillant et se racontant la chronique
scandaleuse de St. Pétersbourg, s'ému-
rent, se jetèrent des regards ébahis et
collèrent leurs oreilles aux portes
et aux parois, mais en vain; — les portes
du cabinet impérial sont tapissées, les
murs sont épais et doubles, et, par
précaution, la chambre qui précède le
cabinet de l'empereur n'a, pendant la
journée entière, pour habitants que le
Circassien et le Cosaque favoris de l'em-
pereur, êtres ne parlant presque pas russe
et trop stupides pour comprendre ce qu'on
— 12 —
parle devant eux, et un immense mo-
losse, le successeur de Tyrasse
L'accès de rire passé, l'empereur
ordonna de signifier à Démidoff sa nomi-
nation à la charge de gentilhomme de la
chambre, charge purement honorifique.
A ce bal je vis la princesse, nous cau-
sâmes longtemps ensemble, sa causerie
était pleine d'esprit, parfois un peu mo-
queuse, mais toujours pleine de bon goût,
lors même qu'elle cherchait à faire oub-
lier la princesse, pour mettre en relief la
jolie femme, la dame du monde, du grand
monde même, qui ne disparaissait jamais,
et malgré quelques petits écarts invo-
lontaires, qui la reconduisaient pour
quelques moments dans les ateliers
qu'elle avait fréquentés en Italie, l'ivraie
de la langue verte ne poussait pas
encore avec cet acharnement, qui me-
nace de nos jours d'étouffer les fleurs
délicates, qui donnaient jadis un parfum si
piquant à sa conversation.
1 suono tempi passati
Je passe maintenant au portrait,
non pas de l'épouse de Mr. de Démi-
doff, mais à celui de Son Altesse Im-
— 13 —
périale, la princesse de Westphalie et
des Français.
La princesse Mathilde est la digne
fille de ce bon et gros roi Jérôme —
roi de Westphalie ou- d'Yvetot qui ai-
mait à s'amuser — elle aussi elle aime
à le faire — et qui disait — ce
qu'elle pense : — Heute lustig, morgen
lustig und uebermorgen wieder lustig
(Amusons nous aujourd'hui, demain
et après-demain) — c'est tout ce que
le roi Jérôme (ou Oh! Jéromé! Tra-
duction du mot Hélas !) avait su appren-
dre de la langue de ses sujets allemands.
Quand à la princesse; elle s'écrie
en français: "Vive la joie!"
Nous voulons faire son portrait.
Elle a maintenant 49 ans!
Age critique pour une femme qui
aime et veut être aimée.
Autrefois elle était belle, mais
maintenant son embonpoint trop proé-
minent lui donne une ressemblance
avec la mère Moreau.
Ses cheveux, autrefois blonds, qui
donnaient tant de piquant à sa figure
brune, prennent une teinte qu'on nom-
— 14 —
merait grise, si on ne parlait pas
d'une dame et que par politesse nous
nommerons blond cendré.
Mais elle garde toujours encore
beaucoup de cette beauté piquante, qui
lui donnait autrefois un charme irré-
sistible.
Son oeil gris-bleu a tant de bonté
et d'aménité, il paraît sourire et dire
à ceux qui viennent la voir:
Venez toujours, vous êtes les bien-
venus !
Elle est pleine de sympathie et
de dévouement pour ceux qui l'entou-
rent, il est vrai qu'on n'abuse que
trop souvent de sa bonté, — mais
c'est le sort commun de tous ceux qui
sont bons. Elle est franche; oui, elle
pousse même la franchise jusqu'aux
limites les plus extrêmes ; ses vertus
et ses défauts, elle ne les cache pas,
l'hypocrisie lui est inconnue — les
contemporains qui voient ses défauts,
les mettent en premier plan ; ce sont ses
ennemis, ou plutôt ceux de sa famille
et surtout de son cousin, l'empereur, —
car elle, quant à sa personne, n'en a
— 15 —
pas: on peut bien censurer ses moeurs,
mais il est impossible de lui reprocher
quelque faute grave, — mais le
temps effacera ces petites taches in-
hérentes au caractère de la femme
pour ne voir que sès vertus — son
dévouement, sa bonté ne connaissent
presque pas de limites, de même sa fran-
chie — et ses caprices dont nous
avons parlé.
Malgré leur embonpoint, son cou,
ses épaules, ses bras et sa gorge sor-
tent du plus beau moule, à faire en-
rager le plus grand sculpteur, — la
beauté féminine a de tout temps —
on le "it — été l'héritage des dames
appartenant à la famille Bonaparte.
Son extérieur a un je ne sais
quoi qui vous attire malgré vous, il
Õ pas la raideur princière, au con-
traire, vous vous sentez à l'aise dès
que vous avez dit cinq mots à la prin-
cesse. Quand on voit la princesse Ma-
thilde, on se dit, ou doit se dire:
„C'est une femme, qui a toutes les
bonnes qualités et tous les défauts de
- 16 —
la femme; mais elle veut aussi n'être
qu'une femme et rien de plus."
Il est vrai que le Faubourg St.
Germain la blâme et hausse, lorsqu'on
parle d'elle, les épaules en souriant.
C'est que Sainte Clothilde est l'idéal
des dames du Faubourg St. Germain.
Il est vrai que celle-ci est mal-
heureuse et que son mari est —. le
prince Plon Pion ! ! !
La cousine de l'empereur a, du
reste, beaucoup d'amis, mais peu
d'amies! Elle ne s'en soucie guère.
Elle est Autrichienne de naissance.
Comment? une princesse française
est Autrichienne? direz-vous.
Hélas ! Le fait ne peut pas être nié.
Même feu le procureur - général
royaliste, républicain et impérialiste,
Mr. Dupin, le savant légiste, qui prouvait
tout si on le payait bien, n'aurait pu
prouver que la princesse Mathilde
était Française. Née à Trieste, elle
est Autrichienne; en épousant Mr. de
Démidoff, elle est devenue sujette de
l'empereur de Russie, qui, jusqu'à ce
moment n'a pas donné l'ordre de Sainte
— 17 -
La princesse Mathilde. 2
Catherine à la cousine de l'empereur
des Français — il est vrai que l'im-
pératrice ne l'a pas aussi — oubli
qu'on ne peut comprendre.
Madame de Démidoff, maintenant
princesseMathilde, est doncAutrichienne,
Russe et non pas Française, la nation-
nalité de Française, qu'elle n'avait pas
reclamée lorsqu'elle était devenue
majeure, et qu'elle avait perdue défi-
nitivement en devenant l'épouse d'Ana-
tole Démidoff ne lui ayant jamais
été rendue légalement.
Madame Démidoff, princesse Ma-
thilde Bonaparte, est donc née àTrieste
en 1820.
Lorsque la bourrasque qui ébranla,
non, qui renversa le trône du premier
empire en envoyant le premier Napo-
léon mourir sur un rocher désert et
aride, les Napoléonides, bohèmes im-
périalistes, poursuivis et traqués par-
tout, se dispersèrent — juifs — errants
du dix-neuvième siècle, — sur le globe
entier.
Le cidevant roi de Westphalie,
- 18 -
père, non seulement de la belle prin-
cesse Mathilde, mais aussi de l'ermite
de Prangis, du prince Napoléon, dit
prince Plon-Plonà cause de son em-
bonpoint qui le fait ressembler à une
grosse — caisse — le peuple français ai-
mant à donner des surnoms; Badin-
guet, par exemple, fut le nom de l'ou-
vrier qui prêta sa blouse et sa cas-
quette au prince Louis Bonaparte
lorsque celui brûla la politesse au
dongeon de Ham, Jérôme Bonaparte
donc et son épouse, le père et la mère
du prince Napoléon et de sa soeur,
madame Démidoff, prirent le nom
de comte et comtesse de Montfort
— il est si aisé de se nommer
comte quand on ne l'est pas! Les
frères de Napoléon le Grand avaient
le mauvais goût de rougir de leur
nom de Bonaparte et presqu' aucun
des Napoléonides n'eut le courage de
le porter jusqu'en 1848.
Il faut rendre la justice à Napo-
léon III., qu'il fut le premier de ne
pas rougir de son nom, ou de ne pas
craindre de le porter, il est vrai qu'il
— 19 —
en avait besoin pôur se poser en pré-
tendant.
La princesse Mathilde fut élevée
à Stouttgart sous le nom de comtesse
de Montfort; mais elle n'y était que
tolérée, car, d'après les usages et ha-
bitudes des cours d'Allemagne, elle
n'était nonseulement pas princesse,
mais ne pouvait même pas prouver,
par de vieux bouquins et des parche-
mins rongés par des rats et de la ver-
mine, les quartiers de noblesse né-
cessaires pour devenir chanoinesse.
C'était sa deuxième transfiguration;
née Autrichienne, elle était semi-prin-
cesse allemande, tolérée à la cour de son
grand-père, roi de Wurtemberg, sa mère
étant la fille de ce roi.
Mais la cour de Stouttgart était
alors collet-montant, une cour de cha-
noinesses.
Mademoiselle Mathilde de Mont-
fort n'avait, comme nous l'avons dit,
pas les qualités pour devenir cha-
noinesse.
Et de plus ses goûts n'étaient
pas aristocratiques!
- 20 -
La cour de Stouttgart la mit donc
à l'index.
Mademoiselle Mathilde quitta alors
la ville dont proverbe dit:
Qu'elle se noierait dans le vin.
Si on n'y ceuillait pas le raisin —
et transporta ses pénates aux bords
de l'Arno.
Dès lors elle alla habiter Flo-
rence, là, où son frère espère dévenir
roi.
Que les dieux épargnent aux Ita-
liens ce malheur!!
A Florence vivait aussi une fa-
mille de millionaires, une famille plus
que royale, car ses sujets étaient alors
autant de serfs.
Cette famille de millionaires pré-
férait habiter l'Italie et l'Occident où
elle jouait le rôle de princes, que de
retourner dans sa patrie, où malgré
ses serfs à elle, elle était esclave et
dépendait du moindre caprice de
son empereur, — i suno tempi pas-
sati ! —
Or, il faut vous dire que le comte
deMontfort avait des dettes pour plus
— 21 —
de millions que son nom ne renfermait
de lettres, et que ses enfants, en fait
de dettes, rivalisaient avec leur père et
en étaient dignes. Oh! JérômeLoustic.
il va sans dire, que le père ne payait
pas les dettes de ses enfants, il avait
assez pour s'occuper des siennes, et les
enfants ne payant pas les siennes, la
digne famille était quelquefois dans
de grands embarras et ne savait où
donner de la tête.
Mais un digne millionaire, membre
de la famille dont je viens de parler
et qui vivait à Florence, y avait des villas
et des palais, et ne savait que faire de ses
millions ; il se posait en Mécène des
arts, dont il ne connaissait pas le pre-
mier mot, et dépensait des sommes
énormes avec des cantatrices et des
ballerines qui se moquaient de lui, —
en un mot il était blasé.
Un jour il lui vint la fantaisie
d'épouser une princesse.
C'était une de ces fantaisies qui
ne passent que par la tête des millio-
naires.
- 22 -
Nous autres simples mortels, nous
ne pouvons pas nous les passer.
La princesse habitait une villa
voisine de la villa de San-Donato, ap-
partenant au millionaire, et elle por-
tait un beau nom.
Avec ce beau nom, elle avait
plus de dettes que de fleurons à sa
couronne princière, et un père et un
frère qui soupiraient après un beau-
fils et beau-frère pour payer leurs
dettes.
Le voisin, qui désirait allier
au beau nom sa semi-roture était Mr.
Démidoff.
Mr. Démidoff promit de payer les
dettes de toute la famille et l'affaire fut
bâclée.
Le 10 Octobre 1841, mademoiselle
de Montfort ou la princesse Mathilde
Bonaparte ou bien la princesse Ma-
thilde de Westphalie — ma foi, je
m'embrouille dans ces différents titres,
épousa Mr. Démidoff (en Italie prince
de San Donato), lui apportant pour
dot son nom de Bonaparte et sa pa-
renté avec la famille impériale russe
- 23 -
par le duc deLeuchtemberg, fils d'Eu-
gène Beauharnais et gendre de l'em-
pereur Nicolas.
Nous devons dire ce qu'était Mr.
Démidoff ou prince Démidoff, comme
on le nomme en France.
Au sud de Moscou il y a une
ville de moyenne grandeur, nommée
Toula. -
Sa population est composée en
majeure partie de forgerons et d'armu-
riers.
Un jour Pierre le Grand visita
les forges de Toula et y trouva un
jeune ouvrier qui lui plut.
H lui demanda son nom.
Démide (Diomède), fit l'ouvrier.
Eh bien, Démide, je t'enverrai en
Sibérie.
Démide pâlit en -entendant le mot
Sibérie; il tomba aux pieds de l'au-
tocrate :
Grâce! s'écria-t-il, en embrassant
les genoux de l'empereur.
Animal, répondit Pierre, car il ne
ménageait pas les gros mots, c'est
une habitude des autocrates russes,
-- 24 -
pourquoi tout ce bruit? En t'envo-
yant en Sibérie je te donne cent cin-
quante mille hectares de terres et de
bois, que tu peux y choisir où bon te
semblera, de plus cent mille serfs, mais
il faut que tu m'y trouves du fer, sinon
je te fais empaler vif.
Le paysan Démide — il était pay-
san, comme le sont tous les ouvriers
russes — croyait rêver.
Mais son rêve devint une réalité
pour lui.
Et comme les héros des Sagues
et Maehrchen allemands, il était de-
venu millionaire du jour au lendemain.
Démide alla donc en Sibérie, y
trouva non seulement du fer, mais
aussi de l'or, de l'argent, des pierres
précieuses et devint la souche d'une
famille de nabobs, qui prirent le nom
de Démidoff ou descendants de Démide.
L'arrière petit-fils du paysan Dé-
mide se mit un jour en tête d'avoir
ses entrées à la cour de son empereur,
et il trouva, comme nous l'avons déjà
raconté, que le moyen le plus simple
de réaliser son idée, était d'épouser la
— 25 —
Cftmsine du gendre de Nicolas — en
ar-chimillionâire, il pouvait se passer
ces Bortes de fantaisies.
Mais son mariage faillit être pour
lui la cause de sa ruine.
Car il avait inséré dans son contrat
de mariage, que les enfants qui pour-
raient naître de ce mariage, devaient
être élevés dans la religion catholique.
Nicolas, le chef de la religion or-
thodoxe gréco-russe fronça les sourcils
loriquton le lui annonça, et Anatole
Démidoff fut mandé à St. Pétersbourg
pour se disculper d'avoir manqué à la
loi qui veut que les enfants soient éle-
vés dans la religion gréco-russe.
La disgrâce donc jeta les pre-
mières ombres sur ce mariage qui ne
devait être ni heureux ni durable, car
la princesse Mathilde ne pouvait ja-
mais oublier que son oncle avait été
le grand empereur - et Mr. Démidoff
qui, lors de son mariage s'était acheté
une principauté en Italie, les titres
de princes, comtes etc, s'y ven-
dant déjà alors au rabais — que son
ancêtre avait été paysan russe.
— 26 —
Mr. Démidoff — nous le nomme-
rons ainsi, car son titre de prince n'a
jamais été reconnu en Russie, — était
jaloux et la conduite de la princesse
semblait donner raison à sa jalousie H
Mr. Anatole, dans ses accès de jalou-
sie, oubliait qu'il était prince italien
et traitait sa femme en paysan
russe — c'est-à-dire la battait, et il
n'y allait même pas de main morte,
à-ce que dit la chronique.
Madame Démidoff qui ne trouvait
pas de son goût ces caresses mosco-
vites, se sépara de son mari en 1845,
après quatre années de guerre - — je
me trompe, — de mariage. ---
Je ne sais, plus dans quel roman
Paul de Kock dit qu'on ne fait pas
d'enfants, quand on se querelle sans
cesse, — le mariage de la princesse
Mathilde constate que cet axiome a
du vrai. -
Nicolas ne se limitait pas de vou-
loir régner sur les actions, pensées et
consciences de ses sujets, il disposait
aussi de leur fortune privée, comme
si elle était la sienne, il ordonna donc
— 27 -
à son gentilhomme de la chambre de
faire à sa femme une pension annuelle
de 200,000 roubles, et monsieur Dé-
midoff n'osa pas désobéir.
Lors qu'en 1852 madame Démidoff
devint princesse de l'empire français,
son cousin lui offrit de lui faire voter
un apanage, si elle renonçait à sa pen-
sion russe, mais madame Démidoff
avait probablement plus de foi dans
la stabilité des mines sibériennes que
dans celle de l'empire français, elle
refusa l'apanage et garda sa pension.
Il est vrai qu'elle s'en repentit un
moment, car, en 1858, Mr. Démidoff-
cet ours moscovite — croyant qu'il
avait encore le droit de battre celle à
qui il faisait une pension, entra dans
sa loge aux Bouffes et laboura à grands
coups de cravache les rondes épaules
de sa ci-devant épouse, maintenant prin-
cesse de l'empire français.
Il est vrai qu'il était alors jaloux
du blond comte de Nieuwekerke.
Madame Mathilde Démidoff, heu-
reuse d'avoir pu sécouer le joug d'un
hymen malheureux qui — sans comp-
— 28 -
ter les coups — lui avait rapporté
200,000 roubles de rente, — choisit,
afin de dépenser gaiement ses rentes,
pour résidence le Babel moderne.
Le gouvernement de Juillet n'in-
quiéta nullement la fille du roi Jé-
rôme. L'hospitalité de Paris ne lui
fut pas refusée.
Monsieur Guizot, alors ministre,
avait raison, car Madame Démidoff
s'occupait de politique aussi peu que de
messes et de litanies, elle voulait jouir
de la vie et elle avait raison.
On ne l'appercevait ni à la cham-
bre ni dans les cercles politiques, elle
n'allait à l'église que tout autant que
les décorums l'exigeaient, par contre
elle était bien presque partout où l'on
s'amusait.
Ce n'étaient non plus des bégueu-
les ni des calotins qui la fréquentaient.
Cadédioux! Elle aurait donné les
meilleurs sermons de Bautain et de
Lacordaire pour un souper fin à
la Maison dorée ou au Café anglais.
Elle avait retrouvé à Paris un
ami de sa jeunesse, un Hollandais blond
— 29 —
et fluet qu'elle avait connu dans le
temps à Florence, un comte de Nieu-
wekerke. L'amitié qu'elle avait eue pour
lui n'avait pas été ébranlée par le
temps.
Monsieur de Nieuwekerke aussi
n'est pas égoiste, lui, il ne jalouse pas
les autres amis de la princesse.
Du reste il lui doit tant!
Grâce à l'amitié de la princesse
Mathilde, il est, lui, dilettante plus que
médiocre, sculpteur qui a maltraité le
marbre d'une manière pitoyable —
maintenant directeur des Musées im-
périaux, intendant des beaux-arts
et commandeur de la légion d'honneur.
L'amitié qui existait, à Florence,
entre mademoiselle de Montfort et le
comte de Nieuwekerke a survécu à plus
un quart de siècle.
C'est que le comte a le talent
d'être le plus tolérant des amis; ce
talent remplace, chez lui, tous les
autres.
Mr. de Nieuwekerke est d'origine
hollandaise, mais né à Paris; il s'oc-
cupe de sculpture, mais seulement en
- 30 —
dilletante, car il lui a manqué le feu
sacré pour devenir artiste, et mainte-
nant-il est trop âgé.
Il ne vise pas aux grandes oeu-
vres, et n'a jamais beaucoup atteint,
c'est-à-dire — quant à l'art.
Mais il se moque de la postérité,
le présent lui suffit.
C'est un bel homme, ayant six
pieds et quelques pouces, bâti en Ado-
nis, d'une aménité à toute épreuve,
ne connaissant ni la furia francese ni
la jalousie italienne ou russe, deux
extrêmes, mais toujours terribles,
s'éfiaçant aujourd'hui devant un ami pré-
féré pour revenir demain, comme si
rien n'était—-toutes ces qualités plai-
sent airx dames, mais je doute qu'elles
aient le pouvoir magique de lui décerner
la couronne d'immortalité comme artiste.
Du reste, comme je l'ai dit, le
comte se soucie peu du futur, il est
épicurien, et cette sympathie de goûts
est le principal lien qui le lie à la
princesse.
De plus il est un modèle d'abné-
gation.
- 31 —
Pendant la présidence du prince
Napoléon et jusqu'à son mariage, la
princesse Mathilde faisait les honneurs
de l'Elysée et plus tard des Tuileries
et souvent ses diamants, souvenirs de
Russie, allaient cacher leur éclat dans
les coffres du Mont de Piété, pour sé-
courir le cousin dans ses embarras pé-
cuniaires; c'était Mr. de Nieuwekerke
qui arrangeait l'affaire.
On disait alors que c'était plus
que de l'amitié qui liait le cousin et
la cousine.
Qu'en sais-je?
Demandez-le à Mr. Eugène Giraud,
le peintre, pour lequel la princesse n'a
pas de secrets.
Oui, monsieur E. Giraud est le
commensal quotidien de la princesse,
autrefois il lui donnait des leçons
d'aquarelle et autres, maintenant c'est
son factotum et conseiller intime. Son
aide et ses conseils sont indispensables
même dans les cas les plus délicats,
il appartient à cette classe d'amis qu'on
relègue, à force de confiance, au second
et troisième plan, auxquels on ne cache
— 32 -
pas les secrets les plus intimes même,
qu'on fait les confidents de toutes ses
faiblesses, et qui prennent avec le
temps une fausse ressemblance avec
un meuble indispensable
Autrefois la princesse animait par
sa gaité les soirées de son cousin,
elle faisait les honneurs des réceptions
officielles de l'Elysée et des Tuileries
et nous tous, qui y assistions, devons
convenir que grâce à elle, ces récep-
tions perdaient cet air de froideur gla-
ciale que le sérieux du chef de l'état
jetait sur elles.
Depuis que c'est l'impératrice Eu-
génie qui en fait les honneurs, l'in-
fluence que la princesse exerçait sur
l'empereur a beaucoup décru et c'est
là qu'on doit probablement cher-
cher la cause de la froideur qui règne
entre les deux cousines.
La princesse voit aussi peu son
autre belle-soeur, la princesse Clothilde
qu'elle nomme bégueule et jésuite.
Leurs goûts sont trop opposés.
Autant la princesse Clothilde est
- 33 -
La princesse Mathilde. 3
pieuse autant madame Démidoff est
mondaine.
Mais son frère la voit souvent. Car
leurs caractères se ressemblent.
Ils ont hérité, comme nous l'avons
déjà dit, les goûts de leur père, feu le
roi de Westphalie, surnommé sa Ma-
jesté Loustic.
La société que la princesse reçoit
dans son hôtel rue Courcelles, non loin
de la barrière de l'Etoile, est assez
mêlée, son principal contingent est fourni
par la race plumitive et par les artis-
tes compris et incompris, avec lesquels
la princesse est sur un pied de par-
faite égalité; elle les traite en cama-
rades, — car elle peint à l'aquarelle —
et ne se pose pas en Mécène entouré
d'une cour de protégés.
Comme de raison, le comte de
Nieuwekerke est de toutes les soirées
de la princesse, c'est un homme
du meilleur monde, ses manières sont
distinguées, sa figure est belle et ex-
prime un grande bonté.
Mais d'où vient-il qu'il fronce les
sourcils?
— 34 —
C'est qu'il a vu entrer l'abbé Co-
quereau *).
Le comte n'aime pas l'abbé, qui,
grâce à la protection de la princesse,
est devenu aumônier général de la
flotte.
L'abbé est caustique, ses yeux bril-
lent, quand il parle avec les dames, sur
ses lèvres errent des désirs mondains,
il a l'esprit hardi et entreprenant.
L'abbé Coquereau ne manque à
aucune soirée de la princesse.
Vous pouvez aussi souvent ren-
contrer dans les salons de madame
Démidoff, le peintre allemand Heil-
buth, un jeune homme d'à-peu-près
vingt-sept ans, aux cheveux blonds
et flottants sur les épaules.
Les mauvaises langues disent qu'il
doit sa faveur auprès de la princesse
non seulement à son talent de peintre,
mais aussi à sa beauté, qui est grande
en effet — ce n'est pas notre affaire à ap-
profondir ce qu'il y a de vrai dans cette
*) Lorsque notre ouvrage a parû pour
la première fois, l'abbé Coquereau vivait en-
core, maintenant il est mort.
— 35 —
assertion ; même avant la loi Guilloutet
nous ne cherchions jamais d'escalader
les murs de la vie privée.
Quoiqu'il en soit, c'est grâce à
la protection de la princesse que le
ministère lui a acheté la toile du
Mont-de-Piété pour en faire hommage
au Musée du Louvre, et a orné la
boutonnière du peintre du petit bout
de ruban rouge.
En général la princesse aime à
protéger les artistes et ne craint pas
de grimper quelquefois au cinquième
pour surprendre un de ses amis dans
son atelier.
- Après les artistes, c'est la race
rplumitive qui fournit la majorité de
ses habitués.
l Je n'ai pas besoin de dire que Mr.
[Emile de Girardin manque rarement à
fses soirées, l'ami du frère est en même
[temps l'ami de la soeur.
'f Dans les salons de la princesse,
il se pose en oracle des arts, comme
al est l'oracle de la politique dans
ceux du prince.
f C'est que la princesse s'occupe
- 36 —
peu de politique et n'aime pas qu'on
en parle.
Il est vrai que dans les derniers
temps elle parût être pleine d'enthou-
siasme pour l'unité italienne et se
montra hostile au pape — c'était pro-
bablement pour fâcher l'impératrice.
Car il y a rivalité et même ani-
mosité entre les deux cousines.
La princesse Mathilde se fait in-
viter à Compiègne avec la série italienne.
Outre Mr. de Girardin, on voit
souvent dans les salons de la princesse :
Octave Feuillet, Theophile Gautier
père et fils, Alexandre Dumas le père,
Emile Augier, Ponçon deTerrail, Flau-
bert, les deux frères de Goncourt, mais
pour citer tous les noms on n'aurait
qu'à prendre la liste de la société des
gens de lettres.
Depuis quelque temps on peut
voir chez la princesse de nouveau aussi
Alexandre Dumas fils.
Pendant trois ou quatre ans il
n'y venait pas.
Vous devez savoir que la vanité
— 37 -
de Dumas fils ne le cède en rien à
celle de son père.
La cause de la brouille de madame
Démidoff et de l'auteur des Filles de
marbre est si ridicule, que nous ne
pouvons pas nous dispenser de la ra-
conter.
Un jour la princesse offrit à Mr.
Alexandre Dumas fils de l'inviter à
dîner lorsque l'empereur dînerait avec
elle, et de lui procurer, en le présen-
tant à l'empereur, la croix à cette oc-
casion.
- Mr. Dumas répondit que la croix
ne pouvait lui échapper et que ce n'était
pas à lui de rechercher l'empereur,
mais à celui-ci de venir le trouver.
Mais, probablement, l'empereur
n'eut pas le temps de faire sa visite
ni même d'envoyer sa carte à l'époux
de madame Narichkine et l'auteur des
Filles de marbre évita depuis lors
l'hôtel de la rue Courcelles.
Maintenant qu'il a la croix, il y est
revenu.
Les mardis il y a dîner littéraire
chez la princesse.
- 38 —
L'âme de ces dîners et soirées lit-
téraires était, presque jusqu'à la
veille de sa mort, Mr. de Sainte Beuve,
qui comptait parmi les plus intimes
de la princesse et auquel elle avait
procuré un fauteuil au Luxembourg,
en le faisant nommer sénateur.
Le ton qui règne dans les salons
de la princesse est très libre même plus
que libre, car elle raffole de l'anecdote
à double sens et de la gaudriole. C'est
le grave magistrat, Mr. Chaix d'Estange,
surtout, qui sait conter à faire rougir
Casanova et Paul de Kock, mais la
princesse s'amuse à les entendre, elle rit
à gorge déployée, elle raconte même sou-
vent des anecdotes décolletées,et parfois il
lui échappe une grivoiserie.
La princesse n'est, en général, rien
moins que bégueule. Il lui arrive de
TOUS donner une petite tape sur l'épaule,
en vous nommant: Animal!
C'est un petit mot d'amitié dont
elle vous honore.
En hiver comme en été, madame
Mathilde Démidoff mène la même train
de vie; les mêmes personnes fréquen-
- 39 —
tent le palais de l'avenue de l'Impé-
ratrice et les bosquets de sa villa de
Saint Gratien sur le lac d'Enghien. On
s'y amuse avec le même entrein, c'est
une joie sans fard, une gaité Tenant
du coeur, en un mot une gaité de ra-
pins qu'on y trouve, mais vous vous
tromperiez bien, si vous alliez y cher-
cher des Messalines, des Poppées — la
société n'en compte pas dans son sein.
La princesse Mathilde est mille
fois meilleure que sa rénommée.
Un premier amour.
Mademoiselle de Montfort avait
treize ans.
C'était une blonde à la peau trans-
parente, un rouge pudique perçait à
travers cette peau d'une blancheur
d'albâtre que marbraient des veines
fines et bleuâtres.
Elle n'était pas heureuse, car elle
n'était que tolérée à la cour deStout-
— 40 —
gart, une cour raide et empesée, où
un sourire même, le sourire le plus
innocent était une grave infraction à
l'étiquette, où les princesses vivaient
cloîtrées et sous la surveillance de cha-
noinesses à quarante trois quartiers et
ayant pour âge en moyenne le double
en fait d'années.
C'était comme on le voit le triple
extrait de vertu.
Car les chanoinesses étaient vieil-
les à pouvoir jouer la magicienne d'En-
dor, et plus une femme est vieille,
plus elle est jalouse de celles qui ne
le sont pas.
Mademoiselle de Montfort s'ennu-
yait, et se regardant dans la glace, elle
s'effrayait de voir que sa petite bouche,
rouge et mignonne, devenait de jour
en jour plus grande à force de bailler.
Et elle tenait comme de raison
à sa petite bouche, la jeune princesse.
Je ne trouve rien à y redire.
Car selon moi les trois qualités
essentielles pour être jolie sont, pour
une demoiselle: une petite bouche,
une petite main, et un petit pied.
- 41 —
Ces trois qualités, la princesse les
avait, et de plus de grands, beaux yeux.
Elle craignait donc que sa bouche,
à force de bailler, ne ressemblât trop
à ses yeux, ce qui était beau pour les
uns deviendrait laid pour l'autre.
Le meilleur remède contre une
grande bouche c'est l'amour.
Un baiser n'agrandit jamais une
bouche.
Au contraire il la rend plus petite.
La princesse voulut donc aimer,
non seulement à cause de sa bouche,
mais aussi à cause de son âge, qui est
celui de la curiosité.
Demandez aux dames d'un certain
âge, alors qu'elles deviennent sincères
sur un certain point, demandez les
mères qui surveillent d'un oeil inquiet
leurs jeunes filles
Elles répondront que l'âge le plus
dangereux pour une jeune fille, l'âge
où elle doit être surveillée sans
cesse, c'est l'âge lorsque son coeur
commence à bégayer et n'a pas encore
l'expérience pour la guider et pour lui
- 42 —
conseiller — c'est l'âge entre 13 et
16 ans.
Mademoiselle de Bonaparte sentait
dans son coeur quelque chose qu'elle
prenait pour de l'amour
Aimer!?! Mais qui? Mais quand
et comment?
Oui, comment aimer quand on
est gardée par des chanoinesses?
La réponse, c'est le coeur d'une
jeune fille.
Le coeur d'une jeune fille de treize
ans pourrait percer des murailles.
Un proverbe russe dit aussi:
Il est impossible de cacher dans
un sac ni une alêne ni une jeune fille.
Mademoiselle Mathilde ne connais-
sait pas le russe alors; du reste elle
ne le connait pas même maintenant,
mais son coeur lui disait la même
chose.
Un jour mademoiselle de Montfort
faisait avec sa gouvernante sa prome-
nade ordinaire.
Au lieu de se pendre au bras de la
chanoinesse, elle aurait préféré de don-
ner le sien à un jeune et gentil garçon.
— 43 —
En passant devant le corps de
garde qui est devant la grille du pa-
lais, elle y jeta un coup d'oeil, et
pâlit.
Car elle y avait apperçu.
Un idéal dont elle avait souvent
rêvé sans l'avoir jamais vu en réalité
une image de sa fantaisie. Image,
comme de raison, habilée d'un bril-
lante uniforme.
Oui, c'était un jeune officier aux
yeux noirs, ayant la lèvre supérieure ornée
d'une petite moustache noire, et por-
tant noblement ses épaulettes d'or ou
de semilor.
Une jeune fille ne comprend rien
a la différence de l'or et du sémilor.
Le clinquant, c'est sa vie entière!
Mademoiselle de Montfort aima
dès ce moment.
Non pas l'homme, mais bien l'uni-
forme !
Nonseulement en France et en
Navarre, mais partout, les servantes
aiment l'uniforme des soldats, leurs de-
moiselles l'uniforme des officiers.
On raconte la même histoire des
— 44 —
Hottentottes, voire même de femmes
du Monomotapa.
Mademoiselle de Montfort aima
donc sans savoir qui.
C'est le sort de beaucoup de jeunes
gens des deux sexes.
Un jour, c'était un jour de bal
ou de petit bal, comme on le nomme dans
le jargon officiel, le maître des céré-
monies s'approcha de mademoiselle de
Montfort pour lui présenter un dan-
seur ex officio, en le nommant par son
rang et son nom de famille, sans doute
on n'était allé chercher parmi les
membres distingués de la haute aristo-
cratie un danseur pour cette jeune prin-
cesse de contrebande comme on la nom-
mait à la cour de Stouttgart.
Mademoiselle de Montfort était
très distraite ce jour-là.
Elle se fait répéter le nom du
comte de sinon un de noms des
plus nobles, mais du moins des plus
endettés de la noblesse allemande.
Enfin elle leva ses yeux.
C'était lui!!
Et si ce n'était pas lui, c'était
— 45 -
du moins l'uniforme dont elle avait
rêvé. -
Après une valse de Strauss, une
de ces valses si poétiques et si en-
chanteresses, le comte de recon-
duisit mademoiselle de Montfort.
L'oeil de faucon de la chanoinesse
avait tout vu, tout remarqué
Mais la famille du comte de
datait des croisades, avait donc pour
le moins cinquante six quartiers, tan-
dis que mademoiselle de Montfort n'en
avait qu'un seul, et celui-ci bien dou-
teux.
Les vieilles filles sont les entre-
metteuses jurées.
La comtesse de W. c'était le nom
de la chanoinesse — se mit donc en
tête d'arranger un mariage entre ma-
demoiselle de Bonaparte — c'est ainsi
qu'elle nommait la princesse Mathilde
, il est vrai que le comte de, qui
était parent de la chanoinesse
dérogeait, mais si Madem. de Bonaparte
n'était pas riche en quartiers de no-
blesse, son père avait du moins été roi et
— 46 —
ne fut-ce que pendant un couple d'an-
nées.
Les jeunes gens se voyaient donc
journellement, mais Marthe ne quittait
jamais sa Marguerite. Le comte aurait
bien désiré de rester quelquefois seul
avec la jeune demoiselle, mais hélas!
la chanoinesse ne transigeait pas arec
son devoir; les plus riches présents —
et vous pensez bien qu'une chainoinesse
est avide — elle les refusait. mais le
mariage du comte était décidé, le comte
avait obtenu le consentement de sa
famille, et la chanoinesse se fit forte
d'obtenir celui du roi qui, selon elle,
ne demanderait pas mieux qui de se
débarasser de sa petite fille.
Un jour une nouvelle terrible et
digne de faire pendant quinze jours les
frais de conversation dans les familles,
les cafés, les estaminets - voire même
les brasseries de Stoutgart, se répan-
dit dans la capitale du Wurttemberg.
Le comte de Stein venait de
disparaître, laissant un déficit de dettes
pour plus de 39,000 florins — baga-
telle maintenant pour les viveurs de
— 47 —
[Paris, mais somme terrible pour un
i officier des gardes wurttembergeoises et
5 surtout alors !
Grand rumeur à Stoutgart!
Il n'y eut pas d'estaminet si borgne,
» qu'on n'y parlât de la fuite du comte
et de ses dettes.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'on
i renchérissait sur le chiffre auquel mon-
taient ces dernières.
Chacun voulait en savoir de
tin mot, et peu s'en fallut qu'on n'as-
Bsurât qu'il avait laissé des millions
Mk dettes.
Hélas ! un officier wurttembergeois
m'a pas de crédit pour des millions!
Tandis que le vaisseau qui portait
île comte fugitif vers sa nouvelle patrie,
l'Amérique, perçait de son flanc les
wagues de l'Océan, la médisance de
Stoutgart ne menageait pas la jeune
comtesse de Montfort.
Malgré la bonhommie proverbiale
Nies Souabes, les habitants de Stout-
ajart étaient joyeux de tomber sus sur
la famille du roi Loustic.
Les dames surtout dans leurs
- 48 —
Kaffeekrânzchen aiguisaient leur langue
aux dépens de mademoiselle Mathilde.
Car elle était belle et admirée
par les jeunes gens!
Défauts que la charité connue des
dames ne pardonne que très rarement
et par exception.
On poussait la calomnie jusqu'an
point d'assurer que la princesse Ma-
thilde portait sous son coeur un gage
de l'amour du comte de
Calomnie atroce et dont la cha-
noinesse pensa mourir de désespoir,
elle avait vu les commencements de
cet amour et en avait suivi toutes les
phases
Elle savait que cet amour était
resté pur et chaste, comme le restent
presque tous les premiers amours.
Malgré les marques de sympathies,
que le roi, persuadé de l'innocence de
sa petite — fille, lui donnait publique-
ment, la calomnie ne cessait pas de
l'asperger de son venin et la position
de la pauvre princesse devenait insou-
tenable à Stoutgart.
Les dames nobles à trente et qua-.
A
f
— 49 —
La princesse Mathilde. "4
ramte quartiers étaient joyeuses d'avoir
trouvé une occasion de tomber sus SUE
la fille du parvenu comme elles
nommaient mademoiselle de Montfort.
Elles niaient même son droit de
porter ce. nom, et l'appelaient entre
elles mademoiselle Bonaparte tout
court.
La chanoinesse, gouvernante de ma-
demoiselle Mathilde, pour se disculper
aux yeux du grand-père de la princesse
de Montfort qui ne badinait pas sur
le chapitré de l'honneur, la traitait d'une
sévérité sans miséricorde.
Ainsi se passèrent deux années)
pleines de déboires et de ces petites
misères beaucoup plus difficiles à sup-
porter que les grandes douleurs -.
d'incessantes piqûres d'épingles font
beaucoup plus mal qu'un grand coup
de lance qui nous perce le coeur.
Un beau jour — elle venait d'en-
trer dans, sa seizième année — made-
moiselle Mathilde qui avait déjà alors
cet esprit d'indépendance qu'on lui
Connaît, envoya demander à son beau-
père une audience.