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La Propriété, c'est le vol ; par l'auteur de "Caboulot"

68 pages
Gaume frères (Paris). 1848. France (1848-1852, 2e République). In-12.
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LA PROPRIÉTÉ,
C'EST LE VOL.
LA PROPRIETE,
C'EST LE VOL.
PREMIER ENTRETIEN.
GUILLAUME. Comment, Julien, c'est bien toi! ce n'est
pas quelque autre qui a pris ta figure ; tu étais à notre
club, tu as assisté aux développements qui nous ont été
donnés sur l'égalité, et tu as eu la patience d'écouter
jusqu'au bout? loi! qui soutenais que, puisqu'il n'y a
pas tant seulement deux feuilles égales sur un même
arbre, les hommes ne pouvaient être égaux entre eux.
Décidément, Prudent est un maître homme; il ne se
contente pas d'être la plus forte tête du monde, il fait
des miracles : à sa voix, les boiteux marchent, car il t'a
fait venir à nos réunions, toi qui les fuyais, comme la
peste ; qu'il te convertisse, et je dirai qu'il fait entendre
les sourds et fait voir les aveugles.
JULIEN. Bien obligé, Guillaume, tu n'avais pas besoin
d'un aussi beau discours pour me dire tout simplement
que je n'avais rien compris à tout ce qui vous a été dit
aujourd'hui ; je n'aurais fait aucune difficulté à te l'a-
vouer, d'autant plus que, s'il faut te dire la vérité,
j'aime autant être dans les boiteux que d'aller où vous
allez, et j'aime mieux passer pour sourd et pour aveugle,
que de comprendre la liberté et l'égalité comme vo.u.s
— 2 —
me paraissez la comprendre. Vois-tu, tous tant que
vous êtes, phalanstériens , communistes, égalitaires,
anarchistes de toutes couleurs, qui vous dites socia-
listes, vous ne tendez qu'à un but, la ruine de la société;
vous criez contre l'exploitation de l'homme par l'homme,
et c'est la société tout entière que vous voulez exploiter.
GUILLAUME. Je tombe de mon haut : Julien savant, et
qui parle : excusez ; mais où as-tu pris toute cette
science, dont lu ne possédais rien il y a trois mois ? Tu
as donc compris Prudent, toi?
JULIEN. Toute ma science se borne à quelques mots
que j'ai appris par-ci, par-là, que j'ai puisés dans de
bons livres que m'a prêtés le père Mathieu, livres que
j'ai lus pendant ces longues journées, hélas ! où nous
avions si peu de travail. Quant à comprendre le citoyen
Prudent, je t'ai déjà dit que je n'en avais pas la pré-
tention ; bien des fois, dans le cours de ses instructions,
je me suis trouvé profondément humilié devant sa su-
périorité , car, je te l'avoue, je ne comprenais pas un
mol de tout ce qu'il nous disait, ce qui devait être bien
beau, puisque vous l'applaudissiez tous comme des en-
ragés ; mais ses conclusions m'ont raccommodé avec moi-
même : je me suis senti son égal ; je te dirai plus, je me
suis senti au-dessus de lui.
GUILLAUME. Ah ça ! mais tu es fou, mon pauvre Ju-
lien ; tu es un brave garçon que nous aimons tous, et
auquel aucun de nous ne voudrait faire de peine, quoi-
que lu ne partages guère nos idées ; mais l'attaquer à
Prudent, lu n'y penses pas. C'est, dit-on, la tête la plus
forte du monde, le génie le plus audacieux qui ait en-
core paru, et tu entendras sur lui quantité d'autres
éloges tout aussi mirobolants ; et toi, qui ne le com-
prends seulement pas, et qui l'avoue, tu me dis que tu
t'es senti son égal, bien plus, que tu te trouves au-des-
sus de lui; mais en quoi, et comment? réponds-moi,
car vraiment tu m'inquiètes.
JULIEN. Rassure-toi, je ne suis pas fou comme tu pa-
rais le craindre; si je me suis senti l'égal du citoyen
Prudent, c'est que ses conclusions m'ont prouvé, clair
comme le jour, qu'il ne se comprenait pas lui-même ;
que, de plus, il manquait de ce gros bon sens vulgaire-
ment appelé sens commun, seule qualité de l'esprit que
je prétende posséder. En un mot, ton Prudent est fou,
tout bonnement. C'était peut-être un grand génie, mais
l'amour-propre l'a tué.
GUILLAUME. Quant à son amour-propre, je te l'ac-
corde, car il parle toujours comme un potentat, quoi-
qu'il ne soit qu'un tâte-en-pot, comme dirait le père
Lorrieux, qui nous faisait tant rire l'année dernière
avec ses calembourgs. Mais quant à être fou, c'est une
autre affaire, et je ne serais pas fâché de l'entendre
prouver ton dire.
JULIEN. Oh, mon Dieu! ce n'est pas si difficile, peut-
être. D'abord, l'une de ses idées favorites, qu'il reven-
dique comme son bien, sa propriété, son plus grand
titre à la gloire, n'est-elle pas celle-ci : la propriété est
un vol.
GUILLAUME. Mais il me semble qu'il nous a prouvé
ceci d'une manière péremptoire, par des raisonnements
admirables, et que tout le monde a trouvé sans répli-
que.
JULIEN. Qu'est-ce que prouvent, je te le demande, les
_ 4 —
plus beaux raisonnements du monde, lorsqu'ils condui-
sent à l'absurde ? Or, examinons ensemble cette étrange
assertion, la propriété est un vol, et voyons quelles
conséquences en découlent naturellement. La propriété
est un vol, soit ! mais alors tous les propriétaires sont
des voleurs ; il n'y a d'honnêtes gens que ceux qui n'ont
rien; et les malheureux que, jusqu'à présent, l'on a flé-
tris du nom de voleurs, ne sont que d'honnêtes gens,
moins patients que les autres, et qui, s'appuyant sur la
sagesse des nations, s'efforcent de reprendre leur bien
partout où ils le trouvent. La société, qui défend Tordre
et la propriété, et qui poursuit le crime elle désordre,
n'est qu'une association de brigands; et le chef de vo-
leurs qui, à la tête de coquins décidés, aime mieux
chercher, dans le pillage, le meurtre et l'incendie, des
jouissances qu'il ne veut pas demander au travail, n'est
qu'un bon père de famille, plein de miséricorde, qui,
entouré d'enfants déshérités, les conduit, par monts et
par vaux, à la conquête de ces héritages dont ils ont été
injustement dépouillés. Qu'en dis-tu, mon brave Guil-
laume? ai-je besoin d'avoir compris les subtils raisonne-
ments de M. Prudent, pour trouver que de tels résultats
sont absurdes? et ne suis -je pas endroit de conclure, en
supposant toutefois ce citoyen de bonne foi, qu'îl ne s'est
pas compris lui-même, et que ses admirateurs ne te
comprennent pas davantage ?
GUILLAUME. Sais-tu que tu parles comme un livre; je
voudrais pour beaucoup que Prudent fût. là pour se dé-
fendre;, il fout qu'au premier club tu mentes à la tri-
bune; un peux, compter sur moi et tous les amis, nous te
soutiendrons vigoureusement.
— 8 —
JULIEN. Inutile d'y penser, je me rends justice, vois-
lu ; je n'ai rien de ce qu'il faudrait pour lutter contre
un tel homme; je serais battu à plate coulure par ces
mêmes raisonnements dont nous parlions tout à l'heure,
que, comme vous, j'ai trouvés magnifiques, que j'ai ap-
plaudis comme vous, et dont pourtant tu viens de voir,
comme moi, les absurdes conséquences.
GUILLAUME. TU pourrais bien avoir raison; c'est égal,
plus je l'écoute, plus je m'étonne de t'entendre parler
ainsi, plus l'envie me poignarde d'étudier comme tu l'as
fait, afin de pouvoir parler comme loi.
JULIEN. TU plaisantes , je crois, tu as toujours beau-
coup mieux parlé que moi, et tu ne manques pas de
raisonnement, toi. D'ailleurs, si tu veux étudier comme
tu le dis, c'est-à-dire lire quelques bons livres, qui l'en
empêche, le matin, le soir, et les journées où nous n'a-
vons point d'ouvrage ?
GUILLAUME. C'est vrai; avec cela faut voir comme il
est employé, le temps que le travail nous laisse libre,
par moi, toujours ; mais la vie est si triste, ne faut-il
pas l'égayer un peu, tout au moins lâcher de s'étourdir?
JULIEN. Allons, au revoir.
GUILLAUME. DU tout, du tout, lu ne m'échapperas
pas comme cela ; d'autant plus que tu n'as pas fini de
me répondre, tu n'as pas dit comme quoi tu t'étais senti
supérieur à Prudent. Or, s'il faut te dire la vérité, mon
bonhomme, je trouve véritablement que tu as plus d'in-
telligence et de savoir-dire que je ne m'y serais attendu,
mais de là à être comparable et, à plus forte raison, su-
périeur à Prudent, il y a loin ; fiche-toi bien cela dans
le toupet.
— 6 —
JULIEN. Qui te dit le contraire? ne l'ai-je pas reconnu
moi-même ; mais cela n'empêche pas que la dernière
proposition qu'il a posée aujourd'hui est folle, et prouve
évidemment un dérangement présent ou au moins très
prochain du cerveau. En entendant Prudent prétendre
que l'homme devait être l'ennemi de Dieu, j'ai cessé
d'admirer son génie et d'envier son talent, pour plaindre
le malheureux que la raison étouffée par l'orgueil aban-
donnait à ce point.
GUILLAUME. Peste ! comme tu y vas ; au reste, je com-
prends que ces paroles hardies aient fait sauter un gail-
lard comme toi, toujours pendu au cotillon de sa femme
et fourré dans les églises ; mais quant à nous autres qui
ne mangeons pas de ce pain-là, nous avons parfaite-
ment goûté les raisons de Prudent, et l'avons justement
applaudi. Y a-t-il rien de plus admirable, en effet, qu'un
homme qui ose là se poser franchement l'ennemi de
Dieu ? Quel courage il faut avoir ! Combien il faut que
cet homme soit fort !
JULIEN. Dis donc insensé. Que l'on nie l'existence de
Dieu, je le conçois quoique je ne le comprenne pas ;
qu'admettant son existence l'on prétende qu'il ne s'occupe
point des hommes, trop au-dessous de son immensité,
et que par conséquent nous ne lui devons ni culte ni
hommage, j'admets encore cette aberration de l'esprit
humain. Mais reconnaître l'existence d'un Dieu créa-
teur ; admettre et prouver que l'homme, créé meilleur
qu'il n'est actuellement, est tombé par une cause incon-
nue dans l'état de dégradation où nous sommes, puis
soutenir que celte créature dégradée doit s'élever contre
son Créateur pour le déposséder un jour et se mettre à
sa place, n'est-ce point là le comble de l'extravagance ?
Voyous, tu n'es pas religieux, tant s'en faut ; je ne sais
pas si seulement lu crois en un Etre divin. Néanmoins,
admettons pour un instant qu'il y ait un Dieu créateur,
lu m'accorderas qu'il y a plus de distance entre le Créa-
teur et la créature, qu'entre toi et une huitre, dont il
te serait impossible de créer seulement la coquille. Eh
bien ! que penserais-tu d'une huitre qui parlerait ainsi à
ses compagnes émerveillées : Consolez-vous, mes amies,
l'homme nous mange en ce moment, il est vrai, et nous
n'avons eu jusqu'à présent et nous n'avons encore pour
l'instant aucun moyen de lui résister, mais patience, un
jour viendra, bientôt peut-être, où il n'en sera plus
ainsi : en effet, jetez les regards sur le monde que
nous habitons, considérez-le dans ses diverses évolu-
tions ; voyez tout ce qui se passe autour de nous et en
nous-mêmes, et vous reconnaîtrez le progrès partout ;
l'homme seul, privé de cet instinct si sûr qui nous guide
et qui nous rattache à la création, reste isolé, perdu
dans les sphères du rationalisme où il se débat sans pou-
voir en sortir jamais : il est donc là immobile, tandis
que tout progresse autour de lui. Ainsi nous, qui parta-
geons le mouvement universel et nous élevons insensi-
blement , nous serons bientôt à sa hauteur, que dis-je,
bientôt nous l'emporterons sur lui autant qu'il l'emporte
sur nous à celte heure, et nous le mangerons à son
tour.
GUILLAUME. Ah ça, dis donc, mais lu fais parler cette
huitre-là exactement comme Prudent ; s'il venait à le
savoir, je ne sais pas trop jusqu'à quel point il serait
satisfait.
— 8 —
JULIEN. C'est pour cela que je ne veux point parler
au club, je suis un homme tranquille et qui aime la
paix ; chacun à ses affaires, bonsoir.
GUILLAUME. DU tout, du tout, tu n'en seras pas quitte
encore ; laissons en repos tes huîtres, mais revenons
à la propriété ; voilà un sujet intéressant et à la por-
tée de tous ! car enfin tout le monde sait ce que c'est
que la propriété. La propriété, c'est, c'est.... ma fine,
c'est ce qu'on possède, quoi !... allons, aide-moi donc
un peu, n'es guère obligeant, Monsieur le savant.
JULIEN. Comment veux-tu que je t'aide, mon pauvre
Guillaume? autrefois je croyais savoir ce que c'était que
la propriété ; mais depuis quelque temps on nous a si
bien expliqué la chose, que je ne sais plus qu'en penser.
GUILLAUME. Eh bien ! c'est tout comme moi, car enfin
ils ont beau dire, voilà 27 sous, c'est tout mon avoir
pour le quart d'heure ; or, ne suis-je pas libre de les
jeter dans la rivière, au lieu de les porter à la mère
Riquet, en retour d'un morceau de pain et de fro-
mage et de deux bouteilles à 12, dont je t'invite à ve-
nir boire ta part.
JULIEN. Merci, Guillaume, j'attends ici maître Ma-
thieu ; l'heure de sa promenade sonne, et tu sais qu'il est
aussi exact que l'horloge; liens, le voici qui arrive. —
Bonjour, maître Mathieu, je viens vous remercier.
MAITRE MATHIEU. C'est bon, c'est bon, ne parlons
plus de cela ; comment va la malade ?
JULIEN. Elle va aussi bien que possible, grâce à vous;
elle avait plus besoin de bonne nourriture que de re-
mèdes, la pauvre femme, et surtout de bonnes pa-
roles comme vous savez les dire.
— 9 —
MAÎTRE MATHIEU. C'est bon, encore une fois ; dis- lui
que j'irai la voir, qu'elle se tranquillise, et surtout
qu'elle mette sa confiance dans le véritable père du
pauvre, celui-là qui est au ciel. Ah çà, Guillaume4
qu'as-tu donc à me regarder ainsi, mauvais sujet ?
aurais-tu quelque chose à me demander?
GUILLAUME. Maître Mathieu, pour vous dire la vraie
vérité, Julien et moi nous voudrions bien savoir ce
que c'est que la propriété. Jolybois, Caboulot, et enfin
Prudent, nous ont dit tant de choses superbes là-dessus,
que nous n'y entendons plus rien.
MAÎTRE MATHIEU. Je le crois bien, mes enfants, de plus
malins que vous et moi seraient bien embarrassés pour
expliquer d'une manière rationnelle les systèmes prônés
par ces messieurs ; se sont-ils bien compris eux-mêmes,
c'est ce dont je doute fort.
GUILLAUME. Quoi ! même Prudent.
MAÎTRE MATHIEU. Même Prudent. Vous voulez donc
savoir ce que c'est que la propriété; eh bien! rien de
plus simple. La propriété est le droit d'user à sa vo-
lonté d'une chose légitimement acquise, en se soumet-
tant toutefois aux lois reconnues dans la société dont on
fait partie, soumission moyennant laquelle la société
vous assure la possession tranquille et la libre dis-
position de la chose en question.
GUILLAUME. A la bonne heure, cela se comprend;
pourvu que je n'emploie pas mes 27 sous à éborgner le
voisin, à casser ses carreaux ou à estropier son chat.
je puis en disposer suivant ma fantaisie.
MAÎTRE MATHIEU. Après toutefois que la société aura
prélevé sur les 27 sous un certain droit, afin de payer
—• 10 —
les agents chargés de t'en assurer la libre disposition,
et c'est là ce que l'on appelle l'impôt.
GUILLAUME. Mais on ne me prend rien, que je sache,
maître Mathieu !
MAÎTRE MATHIEU. Pardon, mon ami, le boulanger,
le charcutier et la mère Biquet paient pour toi, mais
ils se remboursent en élevant en conséquence la va-
leur des objets de consommation que tu leur achètes.
GUILLAUME. Ah ! j'y suis maintenant : au fait, je trouve
cela assez juste, car enfin il faut bien qu'il y ait des
gendarmes pour les voleurs, et des agents de police pour
les marchands de vin; sans cela ils nous feraient boire
du poison, comme on dit que cela se pratique en An-
gleterre , sans compter qu'ici ça leur arrive encore bien
quelquefois. Vous nous avez expliqué comment enten-
dent la propriété les gens comme vous, les honnêtes
gens, quoi ! on ne peut pas dire le contraire, mais com-
ment la comprennent les phalanstériens qui la conser-
vent et pourtant veulent que toutes les terres soient cul-
tivées en commun, récoltées en commun, ce qui, il me
semble, rogne terriblement les droits du propriétaire,
comment encore l'entendent les communistes, qui veu-
lent la détruire, à ce qu'ils disent, et pourtant me sem-
blent l'aimer furieusement, comment enfin l'entend le
citoyen Prudent, qui soutient que la propriété est un
vol, voilà ce que je voudrais bien savoir.
MAÎTRE MATHIEU. Eh ! mon ami, lu ne sais pas ce que
tu demandes ■ lu crois peut-être qu'il est possible de
répondre en quelques mots à tes questions? Tu voudrais
tout bonnement que l'on te prouvât l'absurdité de toutes
les sectes socialistes en parlant de la base sur laquelle
— 11—
chacune d'elles s'appuie; la définition de la propriété ; il
n'est pas déjà si facile de satisfaire à ta demande. Allons,
mon brave Julien, pas de fausse modestie ! tu en sais
assez maintenant pour porter un jugement motivé.
Réponds aux questions de Guillaume; que penses-tu
de tout cela?
JULIEN. Mon Dieu, maître Mathieu, je suis prêt à
vous obéir, mais vous savez que je ne suis pas fort sur
la logique, comme ils disent; aussi les raisonnements
font peu d'effet sur moi ; quand ces messieurs pérorent,
je les attends toujours avec impatience à la conclusion:
si elle est juste et raisonnable, j'en conclus que les rai-
sonnements qui y ont conduit sont bons ; si au con-
traire elle est absurde, j'en conclus que les raisonne-
ments le sont aussi, quand ils m'auraient paru les plus
beaux du monde.
MAÎTRE MATHIEU. Et lu as raison, mon ami, le rai-
sonnement , soit dit en passant, n'a point été donné à
l'homme pour trouver la vérité, mais pour la recon-
naître lorsqu'on la lui présente. Maintenant, dis-
nous , quel effet ont produit sur toi les doctrines so-
cialistes que lu as entendu développer depuis quelque
temps.
JULIEN. Il faut que ce soit vous, maître Mathieu, pour
me décider à parler sur des choses si fort au-dessus de
ma portée.
MAÎTRE MATHIEU. Va toujours!
PLUSIEURS OUVRIERS ARRIVANT. Vive maître Mathieu,
vive Julien ; en avant, Julien ; voyons, de quoi que cela
retourne ici ?
GUILLAUME. Taisez-vous donc, vous autres ; il s'agit
— 12 —
d'une petite discussion politique toute amicale entre
Julien et moi, que nous sommes en train d'arranger,
et voilà Julien qui va nous en raconter sur Jolybois,
Caboulot et Prudent.
UN JEUNE OUVRIER SCULPTEUR , avec chemise Manche,
cravate à la Colin. Il faut avouer que Fourier a eu
de bien belles idées, avec sa liberté dans l'amour.
UN OUVRIER CARRIER. Veux-tu te taire, miroir à p..„
et ne pas parler comme ça devant maître Mathieu,
ou je m'en vas l'appliquer une giroflée à cinq feuilles,
qui te renverra à tes guenons, faire panser ta mâchoire ;
parlez-moi de Caboulot, à la bonne heure; voilà un
maître homme : dans sa communauté on ne passe pas
son temps à danser, à pêcher, à entendre de la musi-
que ; on ne met pas la main à l'oeuvre, seulement de
temps en temps, pour s'amuser, comme M. le curé quand
il se promène dans son jardin et casse les feuilles qui
pourraient empêcher ses abricots de mûrir ; que diable!
tout le monde doit travailler, et dans le communisme
tout le monde travaille, hommes, femmes, enfants,
et tout le monde est rétribué également, les forts comme
les faibles, et fichtre il est bien juste que moi, qui suis
fort, je travaille plus que loi, gringalet; mais par
exemple, il n'est pas tout à fait juste que tu sois payé
plus que moi.
UN OUVRIER COMPOSITEUR. A la bonne heure : voilà
parler ; mais, citoyen, prenez-y garde, la communauté
des biens entraîne celle des femmes, et tout ce qui s'en
suit; il n'y a pour arriver à l'égalité, voyez-vous, sans
tomber dans l'infamie, en respectant la famille et con-
servant la propriété, que la banque d'échange du citoyen
— 15 —
Prudent; par son moyen, chacun sera rétribué suivant
son travail, et malheur aux oisifs : toutes leurs richesses,
injustement accumulées, s'évanouiront entre leurs mains
comme le brouillard du malin.
JULIEN. Mais alors, que deviendront les infirmes, les
malades et les vieillards?
GUILLAUME. Ma foi, ils mourront de faim, puisqu'on
nous a dit hier que celui qui ne travaillait pas ne devait
pas manger.
MAÎTRE MATHIEU. Est-il possible, mes amis, que l'on
abuse de cette manière des paroles de l'Evangile ; .qu'ai-
je besoin de vous dire qu'elles ne s'adressent qu'aux
hommes valides qui, par lâcheté, par paresse, préfèrent
la mendicité au travail ; mais ce n'est pas le moment de
discuter avec vous, je me retire.
GUILLAUME. Oh ! maître Mathieu, ne nous quittez pas
comme cela, nous avons eu tort de tant blaguer en votre
présence; mais nous ne dirons plus un mot, reprenez
votre conversation avec Julien, nous vous en supplions :
voyons, Julien, tu as la parole ; et vous autres, motus.
JULIEN. C'est que je suis bien embarrassé pour dire
comme cela tout ce qui n'est passé par la tête, et devant
tout le monde encore.
LE CARRIER. Va donc, est-ce que les opinions ne
sont pas libres? d'ailleurs, on sait bien ce que tu es,
un bon diable, et personne ne se fâchera, quoi que tu
puisses nous dire.
JULIEN. Eh bien donc ! puisque vous le voulez, et
maître Mathieu aussi, je vous dirai qu'en entendant
tous ces beaux parleurs déclamer contre la propriété, il
m'a semblé qu'ils ne la détestaient pas du tout, la pro-
— 14 —
priété; que seulement ils voudraient qu'elle fût en leur
pouvoir, ou au moins en position telle qu'ils pussent
facilement mettre la main dessus.
LE CARRIER. Eh bien ! tu n'es pas trop bête, loi, et lu
pourrais bien avoir raison.
JULIEN. Ce n'est pas tout, la société défend la pro-
priété , parce que la famille, sur laquelle repose la so-
ciété, ne soutient ladite société qu'à ce prix, et alors,
les socialistes attaquent la famille pour renverser la so-
ciété, tout cela dans un seul et unique but, s'emparer de
la propriété. Qu'en dites-vous, maître Mathieu?
MAÎTRE MATHIEU. Supérieurement raisonné, mon
ami.
PLUSIEURS OUVRIERS. Mais nous n'avons pas vu cela,
nous autres, il nous semble que, ni le phalanstère, ni
le communisme, ni Prudent surtout, ne parlent de dé-
truire la famille ; n'est-ce pas, maître Mathieu?
MAÎTRE MATHIEU. Je vais, mes amis, vous faire bien
comprendre la chose : considérez ce mur de jardin, qui
est là devant vous, et supposez que vous voulussiez l'a-
battre , pour vous emparer des fruits qui sont de l'autre
côté : vous pourriez le renverser d'un seul coup, en
soulevant tous ensemble une longue et forte poutre, la
balançant convenablement, et frappant avec force l'ob-
stacle qui vous arrête ; mais vous feriez un grand fracas
qui mettrait tout le monde en émoi ; de plus, vous dé-
truiriez plusieurs objets situés proche de ce mur, et que
vous pourriez tenir à conserver. Que ferez-vous pour
éviter ces inconvénients? vous êterez, une à une, toutes
les pierres qui composent ce mur, et arriverez ainsi
sans bruit et sans encombre à votre but ; or, de même
— 15-
que toutes les pierres qui entrent dans la formation de ce
mur sont réunies par un ciment plus ou moins solide,
qui les maintient à leurs places, de même, tous les
membres d'une même famille sont unis entre eux par
des affections, des habitudes, des besoins, qui les réu-
nissent par des liens plus ou moins forts, et n'en forment
qu'un tout. Or, que font les socialistes? ils vous propo-
sent de disperser tous ces membres dans des groupes,
dans des séries, dans des ateliers ; eh bien ! n'est-ce
point enlever une à une les pierres qui composent le
mur? isoler les individus, en détruisant les affections,
les habitudes, les besoins qui les unissent? en un mot,
détruire la famille, abattre l'obstacle insurmontable qui
s'élève entre ces gens avides et la propriété ?
PLUSIEURS OUVRIERS. C'est pourtant vrai ; nous n'avions
pas compris ça comme cela, maître Mathieu.
MAÎTRE MATHIEU. Je le crois bien, mes enfants; tous
ces fauteurs de désordres, ces marchands de grands
mots, qui viennent vous endoctriner, se garderaient
bien de vous montrer la vérité telle qu'elle est : elle ré-
volterait vos coeurs honnêtes, et ils ne trouveraient plus
en vous les aveugles instruments qu'ils cherchent.
LE CARRIER. Ah ! vous pouvez le croire, maître Ma-
thieu, bien sûr que si ces mufles-là nous avaient dit tout
bonnement que, pour devenir riches, il fallait commen-
cer par détruire nos familles, je sais bien ce qui leur se-
rait arrivé, moi. Après cela, je comprends qu'il ne
manque pas de canailles qui les écoutent ; il y a tant de
vauriens qui, si la honte ne les retenait, jetteraient
femmes et enfants dans la rue ; n'y avait-il pas une es-
pèce comme ça qui voulait venir travailler avec moi à
— 16 —
la carrière; suffit, il n'est pas resté longtemps, il a
trouvé le voisinage incommode.
GUILLAUME. Voyons, père Bichat, du calme; que
diable ! personne ne vous a dit de jeter voire femme dans
la rue, ni de mettre vos enfants à l'hôpital, on vous a dit
qu'on établirait des ateliers où ils pourraient aller tra-
vailler.
L'OUVRIER CARRIER. Suffit, mon garçon, nous savons
ce que nous savons ; au fait, et en y réfléchissant, je me
dis: qu'on ouvre des ateliers pour les hommes, bon, nous
savons ce qu'ils y deviennent, ce que vous êtes tous
plus ou moins, pas grand'chose de bon ; mais enfin, ça
se corrige avec l'âge, et surtout en entrant en ménage ;
mais, pour les femmes et les filles, merci ! je ne suis pas
mauvaise langue, et je ne veux rien en dire, d'autant
plus que je n'ai rien à vous apprendre là-dessus ; tiens,
décidément, à bas le Caboulot comme les autres ; n'êtes-
vous pas de cet avis, maître Mathieu?
MAÎTRE MATHIEU. Certainement, père Bichat; vous
êtes honnête homme, vous êtes bon père de famille , et
par cela seul vous devez proscrire les ateliers : vous ne
pouvez donc être ni phalanstérien , ni communiste, ni
de la secte de Prudent, ni de celle de tous autres qui at-
taquent la société, parce qu'elle défend la propriété, et
la famille, parce qu'elle est la base de la société. Bien
entendu, mes amis, que je ne veux pas dire pour cela
que tous les phalanstériens , les communistes, les égali-
taires, soient des coquins; la plupart de ceux qui se
décorent de ces titres pompeux n'en connaissent seule-
ment pas la signification, ne se sont point donné la peine
d'étudier ni de se rendre compte des opinions qu'ils
— 17 —
professent; ce sont de pauvres aveugles qui croient
comprendre, et que l'on mène les yeux voilés, par de lé-
gères concessions, là où ils ne voudraient jamais aller
si on leur montrait franchement le but que, par leur
moyen, l'on veut atteindre.
GUILLAUME. Mais enfin, j'en reviens toujours à mon af-
faire , qu'est-ce qu'ils entendent par la propriété, tous
ces gaillards-là?
LE CARRIER. Eh par dieu ! t'es donc bouché, toi ; c'est
le bien d'autrui, quoi! ils voudraient mettre la main
dessus ; ça, ils ne s'en cachent pas ; maintenant ils di-
sent que c'est pour nous le partager : oui, va-t'en voir
s'ils viennent ; je ne serais pas fâché de le voir pour le
croire ; quand on m'a trompé une fois, on ne me trompe
pas deux. Ah ! les brigands veulent détruire la famille ;
si c'était seulement celle des riches, encore passe;
mais à quoi que ça leur sert de détruire la nôtre, à
nous qui n'avons rien ?
GUILLAUME. Tiens, c'est pour l'uniformité delà chose ;
voudrais-tu pas que du premier coup ils établissent des
privilèges?
LE CARRIER. Tais-loi donc, tu nous dis là des bêtises.
Voyons, maître Mathieu, seriez-vous assez bon pour
nous expliquer encore comment ces citoyens-là vou-
draient que la propriété fût arrangée : les uns veulent
qu'elle soit en commun, les autres qu'elle ne soit pas en
commun, et pourtant tous s'entendent pour qu'elle soit
à tout le monde, excepté aux propriétaires ; moi, je m'y
embrouille, d'abord, dans tout ce galimalhias-là.
MAÎTRE MATHIEU. Je vais lâcher de vous expliquer
cela, mes amis. Commençans par les phalanstériens :
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ceux-ci voudraient que toutes les propriétés fussent réu-
nies en blocs d'une lieue carrée environ, et que chacune
de ces immenses fermes fût cultivée en commun, récoltée
en commun, puis les produits partagés entre tous, sui-
vant l'apport de chacun en capital, en travail ou en
talent.
LE CARRIER. Tout ça vous paraît assez juste, à vous
autres, n'est-ce pas? Eh bien ! ça me rappelle qu'il y a
sept ans, nous avons essayé d'exploiter une carrière à
peu près de cette façon-là ; nous avions passé un marché
avec l'entrepreneur du nouvel abattoir, vous savez bien ;
nous étions ma foi vingt-deux, nous avions mis en com-
mun les chevaux, les voitures, nos outils et nos peines,
voire même nous mangions tous ensemble chez la mère
Riquet, et n'allions plus que le soir souper chez nous.
Ça a bien été le premier jour, on allait souvent se ra-
fraîchir, c'est vrai, mais on a fait de l'ouvrage ; le len-
demain , les paresseux ont commencé à se ralentir, et
les courageux à travailler de moins bon coeur, en pen-
sant qu'il faudrait partager avec les caguards ; le sur len-
demain, les lâches ont fait encore moins, et les forts pas
grand'chose ; bref, ça a toujours été comme ça en ra-
battant jusqu'à la fin du mois, si bien que, tout compte
fait, il nous est resté à chacun, pour bénéfice, un bon.
bout de mémoire chez la mère Biquet. Quand j'y pense,
je ne sais pas où j'ai eu la tête, de me faire communiste ;
mais heureusement il y a remède à tout, or à la mort. Il
me semble pourtant que dans le communisme cela n'est
pas tout à fait organisé comme ça, dites donc, maître
Mathieu.
MAÎTRE MATHIEU. Non, mon ami; les propriétés,
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toutes réunies en commun, sont partagées en fermes
suffisamment étendues pour occuper une seule famille,
qui les cultive, recueille les fruits et les dépose dans les
magasins de l'Etat, d'où ils sortent pour être distribués
également à chaque ménage, suivant ses besoins.
LE CARRIER. Voilà ce qui m'avait séduit, et puis les
parties de campagne, le dimanche, avec la femme et les
mioches ; je n'avais plus songé à ces diables d'ateliers,
moi qui, tout seul, gagne jusqu'à mes 4 fr. 10 sous par
jour. Après ça-, on pourrait y établir le travail à la
tâche.
MAÎTRE MATHIEU. DU tout, il n'y aurait plus commu-
nauté ; le principe de la communauté étant que chacun
soit rétribué également, et non suivant son travail.
LE CARRIER. Au diable! alors, et n'en parlons plus.
GUILLAUME. Mais Prudent conserve la famille et la pro-
priété, à ce qu'il dit, du moins, car il prétend, d'un
autre côté, que la famille ne peut pas exister sans la
propriété, mais que la propriété, étant un vol, ne peut
pas rester comme elle est, et il finit, comme les autres,
par dire qu'il faut que tout le monde devienne proprié-
taire ; tout ça est joliment tourné, faut l'avouer ; la
seule difficulté c'est que, plus on y réfléchit, moins on
y comprend; il n'y a que vous, maître Mathieu, qui
puissiez nous faire voir clair là-de dans.
MAÎTRE MATHIEU. Eh ! mon ami, comme tu l'as très
bien remarqué, Prudent est comme les autres, il tombe
rudement sur les communistes et sur les phalanslériens ;
mais, comme eux, il veut détruire la propriété, et par-
tant la famille ; seulement, il y a ajouté une chose : le
phalanstère et le communisme ne parlent point de reli-
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gion, ou s'ils en parlent, c'est pour dire que chacun sera
libre d'adorer Dieu comme il l'entendra ; Prudent, lui,
ne veut point que l'on adore Dieu, et savez-vous pour-
quoi ? parce que Dieu a dit : Tu ne prendras pas le bien
de ton prochain, tu ne désireras ni sa maison, ni sa
femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf,
ni son àne, ni rien de ce qui est à lui.
GUILLAUME. Eh bien ! à la bonne heure, c'est un gail-
lard conséquent tout de même ; cela me donne d'autant
plus d'envie de savoir comment il a arrangé son af-
faire pour conserver la propriété , tout en rendant tout
le monde propriétaire, c'est-à-dire en détruisant la pro-
priété.
MAURE MATHTEO. Conséquent ! certainement il croit
l'être, mais tes propres paroles prouvent qu'il ne Test
pas, puisqu'on se proposant de conserver la famille, il
arrive positivement à la détruire. Quoi qu'il en soit,
voici son système : il veut détruire la propriété en res-
pectant la possession : pour cela, il a imaginé de repré-
senter toutes les valeurs mobilières et immobilières
par des billets échangeables, hypothéqués sur les dites
valeurs, si bien qu'au bout de peu de temps les pro-
priétaires actuels qui ne produisent pas seraient seu-
lement détenteurs des biens qu'ils passaient aujour-
d'hui, et dont les titres seraient passés aux. mains des
producteurs, en échange des produits qu'ils auraient
été obligés- d'acheter. En somme, mes enfants, toutes les
sectes- communistes et égalitaires , quelles qu'elles soient
et quelles qu'elles puissent être, se résument en. ceci : :
Destruction de la famille s -qui est absorbée par les
ateliers dans la communauté ;
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Abolition de la propriété individuelle, et cela pour
qu'il y ait égalité de salaire entre les capables et les
incapables, les paresseux et les travailleurs.
Je ne vous en dirai pas plus aujourd'hui ; au revoir,
mes amis.
DEUXIÈME EATRETIEN .
JOLYBOIS. Oui, père Bichat , vous avez beau secouer
la tête : l'homme, pour remplir convenablement son rôle
sur la terre, doit considérer les passions comme de
précieuses indications données par le Créateur: et si leur
satisfaction nous conduit actuellement au mal, c'est la
faute, de la société.
LE PÈRE BICHAT. Voyez-vons ça, c'est la faute de la
société si quand on boit trop de vin on se soûle.
JOLYBOIS. Père BIChat, personne ne vous dit cela,
l'ivrognerie est un vice et non pas une passion : et si
nous placions l'homme dans une position telle qu'il n'y
eût plus lutte entre ses attractions naturelles, il pour-
rait sans danger céder aux inspirations de son âme; il
deviendrait passionné et. ne serait jamais vicieux.
LE PÈRE BICHAT. Voilà la différence de la chose, ça se
comprend parfaitement. Ainsi le grand Louquet, qui est
toujours à moitié gris et qui a toujours sait., bal sa.
femme, casse son ménage, tarabuste tous les voisins:
il y a lotie entre sa soif cl sa bourse, c'est un. vicieux ;
tandis que le père latuile, qui boit à sa soif si bien qu'il
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reste mort ivre pendant des vingt-quatre heures, sans
faire le moindre mal à personne, est tout bonnement un
vieux passionné. Eh ! eh !
JOLYBOIS. Vous voulez plaisanter, père Bichat, mais
il n'en est pas moins vrai que tous ces vices se dévelop-
pent dans les enfants parce qu'on les contrarie dans le
jeune âge, au lieu d'étudier en eux les premiers mou-
vements de la nature, afin de les diriger dès ce moment
vers la carrière indiquée par leurs dispositions natives.
LE PÈRE BICHAT. Jolybois, mon coeur, puisque tu es
si savant, je te demanderai un petit éclaircissement sur
un sujet qui me revient en mémoire ; j'ai vu bien des
enfants dans ma vie, sans compter les miens, et j'en ai
eu quatorze pour ma part. Eh bien, ils ont tous eu les
mêmes dispositions natives, comme tu dis: à peine
nés, ils mettaient une main dans la bouche ; quant à
l'endroit où ils mettaient l'autre, je suis trop honnête
pour te le dire. Nous avons négligé cette précieuse in-
dication donnée par la nature ; il est vrai que nous ne
savions pas ce qu'elle voulait dire, et c'est ce que je
viens te prier de m'expliquer.
JOLYBOIS. Toujours farceur, père Biehat.
LE PÈRE BICHAT. Ecoute, Boisjoly, mon ami, tu peux
dire tout ce que tu voudras à une vieille tête grise comme
moi, il n'y a pas de danger, mais si j'ai un conseil à te
donner, ne va pas conter tes histoires à nos jeunesses,
je ne te dis que ça. Bonsoir.
JOLYBOIS. Au revoir, l'ancien; au diable la vieille brute!
allez donc raisonner avec un animal comme cela, qui
est fort comme un Hercule, et qui, comme il le dit
lui-même, a toujours en réserve une réponse toute prête
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dans le creux de la main, pour tous ceux qui le pous-
sent à bout.
CABOULOT . Eh bonjour, Jolybois ! mais qu'as-tu donc,
tu as l'air tout soucieux. Sans doute tu penses aux der-
niers discours prononcés à notre club ; il faut avouer
qu'on nous a joliment arrangés ! As-tu entendu ce Pru-
dent, lorsque après avoir poséqu'à moins que les hommes
ne se mangent, la communauté s'établit entre eux par
l'usage des mêmes objets, il en a déduit, comme suites
nécessaires, la communauté de chambres, délits, de vê-
tements, de femmes, de personnes, et qu'alors il s'est
écrié : Loin de moi, communistes ! votre présence m'est
une puanteur, et votre vue me dégoûte. Mais qu!est-
il donc lui-même, pour oser parler ainsi? n'est-il pas
communiste comme nous, et plus que nous peut-être?
JOLYBOIS. Je vous conseille de vous plaindre. vous
autres communistes; a-t-il mieux traité les phalan-
stériens, lorsqu'il a dit : Passons vite sur les consti-
tutions des saint-simoniens, fourièristes, et autres pros-
titués se faisant forts d'accorder l'amour libre avec la
pudeur, la délicatesse, la spiritualité la plus pure ;
triste illusion d'un socialisme abject, dernier rêve de
la crapule en délire.—Il ne nous juge pas même dignes
d'une polémique sérieuse, et se contente de nous je-
ter l'injure à la face, sans réfuter autrement nos sa-
vantes théories. Au reste, tous nos ennemis, toi tout
le premier, n'ont guère agi autrement,
CABOULOT . Mon cher, je te feraï observer que tout votre
système repose sur une seule chose, la parole de Feu-
rier, et qu'aux yeux du plus grand nombre, Fourier
n'est qu'au illustre fou, qui n'a eu quelques succès que
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parce qu'il a flatté toutes les passions, et que les pas-
sions sont aveugles. Jette un regard sur les adeptes qui
viennent avidement écouter tes leçons, qu'y vois-tu, en
majorité? des jeunes gens usés par la débauche, ou des
vieillards voulant paraître jeunes, véritables Tantales de
la lubricité, auxquels la nature refuse les forces néces-
saires pour assouvir le feu impur qui les dévore ; ils
écoutent avidement tes paroles, ils ne veulent pas en
douter, ils espèrent la réalisation des promesses de
Fourier : l'apparition d'une aurore boréale circulaire,
l'exaltation de la force vitale partout, l'augmentation
indéfinie des puissances amoureuses de l'homme ; que
sais-je, moi ? Je te fais grâce de la mer changée en li-
monade , des ananas venant en pleine terre au Spitz-
berg, et autres facéties que tu te gardes bien de leur
dire, et qu'il est impossible de prendre au sérieux,
mais qu'ils ont lues et qu'ils admettent, parce que
Fourier l'a dit. Venons au rôle que vous faites jouer à
la femme : dans le communisme, on nous reproche de
la prostituer, quoique tous nos efforts tendent à lui
faire éviter cet abîme. Mais, dans le phalanstère, vous
gazez très peu la chose, et, malgré vos belles phrases,
vos discours étudiés, il est facile de voir que les chiennes
sont des vestales à côté de vos filles et de vos femmes.
Comment donc veux-tu que l'on discute sérieusement
avec vous, si vous ne commencez par mettre de côté
toutes ces balivernes. Alors il vous restera, il est vrai,
une organisation du travail, qui a du bon sans doute,
mais qui fourmille de contradictions évidentes, que je
vais te faire sentir de suite. Vous partez de la commu-
nauté, et certainement, quoi qu'on en puisse dire, c'est