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La régénération pratique et sociale / par Mlle C. Arnoult

De
153 pages
impr. de Lecesne (Blois). 1872. In-8°.
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LA
RÉGÉNÉRATION
PRATIQUE ET SOCIALE
PAR
Mlle C. ARNOULT
La justice, qui est l'équitable com-
pérament de l'autorité, réguera sur la
terre, si elles est servie par la constance
La prudence et la bonté.
BOSSUET.
BLOIS
IMPRIMERIE LECESINE, RUE DENIS PAPIN 13
1872
LA
RÉGÉNÉRATION
PRATIQUE ET SOCIALE
LA
RÉGÉNÉRATION
PRATIQUE ET SOCIALE
PAR
Mlle C. ARNOULT
La justice, qui est l'équitable tem-
pérament de l'autorité, régnera sur la
terre, si elle est servie par la constance,
la prudence et la bonté.
BOSSUET.
BLOIS
IMPRIMERIE LECESNE, RUE DENIS-PAPIN, 13
1872
PREFACE.
Lorsque nous avons publié LA FRANCE DÉCHUE, LA
FRANCE RÉGÉNÉRÉE, nous avions l'espoir qu'on mettrait
de l'empressement à extirper la racine du mal qui a été
la source de nos malheurs ; mais nous remarquons que
l'on n'a fait aucun effort pour opérer l'oeuvre régéné-
ratrice qu'on attendait, ni témoigné aucune sollicitude
pour donner le bon exemple. Au contraire, ce dont on
s'est préoccupé le plus, ce sont des hommes qui, en pro-
pageant le matérialisme, en cherchant à détruire la Reli-
gion, ont obtenu des postes élevés par l'ascendant du suf-
frage universel. Et maintenant qu'une situation plus
calme a remplacé un sanglant désordre, chacun met en
avant ses opinions politiques dans un but d'intérêt per-
2 __
sonnel; ou cherche à dissiper les craintes des plus ti-
mides, en prophétisant sur l'avenir, comme si l'on pouvait
défier la Providence.
Ce ne sont pas, assurément, des idées qui se heurtent,
se contredisent, qui tireront la France de l'état d'abaisse-
ment où elle est tombée ; et tant que le goût fatal de la
vie commode, incompatible avec une ambition généreuse,
ne sera pas modéré ni combattu, l'oeuvre réparatrice de
l'Education deviendra impossible. C'est pourquoi, ani-
mée des mêmes sentiments que M. Cousin, lorsqu'il an-
nonça aux jeunes étudiants de son cours la publication
de ses premiers enseignements (de 1815 à 1821), nous
venons faire un appel à tous, notamment aux femmes et
à la génération sur l'avenir de laquelle la France doit
compter.
Nous aspirons à mettre un frein aux débordements qui
profanent le sanctuaire de la famille, et qui renversent
l'échelle sociale. Pour cela, nous pensons qu'il est néces-
saire de remonter à la source d'où est sorti ce courant
impétueux, et que le remède immédiat à opposer, c'est
de replacer l'éducation morale, l'éducation du coeur, sur
le rang qui leur a été usurpé. Afin d'atteindre ce but,
nous ne nous sommes pas contentée de puiser à la source
mystérieuse de cette pure et sublime harmonie qui élève
notre âme dans les contemplations de la nature ; nous
avons préféré rechercher le principe de nos maux, et re-
courir à la puissance de la raison ainsi qu'aux enseigne-
ments de l'Evangile.
C'est pourquoi, jeunes lecteurs, nous osons vous dire:
" Ne fléchissez pas le genou devant la fortune ; conservez
votre dignité personnelle en présence de toutes les séduc-
tions ; entretenez en vous le noble sentiment du respect
et ayez le culte des grands hommes et des grandes choses.
Et nous adressant aux jeunes filles d'une manière plus
intime, nous essaierons de leur tracer l'horizon dans le-
quel la femme doit accomplir sa mission. Il est plus ou
moins limité, plus ou moins brillant; mais quel qu'il soit,
il décrit la famille, la société. Nous démontrerons que la
femme, appelée à être la compagne de l'homme, ne doit
pas recevoir une éducation qui diffère essentiellement de
la sienne, du moins quant aux principes ; qu'une ins-
truction solide et complète est indispensable à la femme,
afin qu'elle puisse suppléer, dans son intérieur, à la
force qui lui manque et fait agir, et qu'elle ait sa part
d'action dans les chances sérieuses de la vie sociale. D'ail-
leurs, on a l'expérience que la femme n'est moralement
utile à la société qu'autant qu'elle se trouve dans une si-
tuation où ses mouvements demeurent en proportion avec
ses forces. Ensuite, nous prétendons à réfuter les préjugés
dont s'est emparée la fausse éducation pour déprécier les
femmes qui ont su profiter des avantages d'une instruc-
tion complète, afin de faire ressortir la femme essentielle
— 4 —
aux prises avec la vie réelle, sachant en sortir victorieuse,
guidée par la loi du travail, par la loi du devoir. Puis-
sions-nous donner à nos lecteurs la conviction qu'on doit
attacher plus de prix à la considération qu'à la grandeur
de la position sociale, et faire en sorte de rehausser, selon
sa condition, la place que la Providence a départie à cha-
cun de nous sur la terre.
LA
RÉGÉNÉRATION
PRATIQUE ET SOCIALE
PREMIERE PARTIE.
DE L'ÉDUCATION ET DE L'INSTRUCTION.
Le bonheur et la tranquillité des
Etats dépendent de la bonne
éducation de la jeunesse.
L'éducation et l'instruction sont les deux moyens mis
à notre disposition, afin de développer ces sentiments et
cette intelligence dont Dieu a déposé le germe dans notre
coeur, dans notre esprit.
Nous avons tous besoin de l'un et de l'autre pour sup-
porter les épreuves de la vie, et pour jouir des avantages
de la position sociale à laquelle nous pouvons être ap-
pelés.
Entre ces deux moyens qui sont rapprochés de si près
par la nature, et souvent même assimilés, il existe cepen-
dant une différence qu'il est nécessaire de connaître.
C'est avec le désir d'arriver à ce but, que nous nous
sommes proposé de distinguer les avantages que nous of-
frent séparément l'éducation et l'instruction, et d'établir
ensuite la riche harmonie qui résulte de leur concours
mutuel.
— (5 —
L'éducation a ce cachet précieux qui nous recommande
à nos semblables. Elle fait émaner de notre âme cette
délicatesse, cette distinction qui rend la sagesse aimable,
et donne assez d'élévation aux sentiments pour inspirer
la bienveillance et mériter la confiance de nos proches,
de nos amis. L'éducation, comme l'a dit Montaigne, est
l'institution morale de l'homme ; c'est la culture du coeur
appliquée à la formation du caractère ; c'est le dévelop-
pement perfectionné des qualités morales qui ne sauraient
exister sans elle, car il ne faut pas s'y tromper, le main-
tien, l'extérieur ne sont pas toujours une preuve certaine
de l'éducation réelle d'une personne. C'est dans les habi-
tudes de la vie, dans les relations sociales qu'elle se ma-
nifeste, et qu'elle révèle un langage dicté par une bien-
veillance sincère. L'éducation fait l'honnête homme et le
distingue par cette véritable politesse que Fénélon fait
émaner de la vertu, parce qu'elle consiste à rendre
l'homme sociable et affable.
Saine, vivifiante, l'éducation donne aux sentiments une
heureuse impulsion, à l'âme une noble énergie. Elle ne
dote pas l'homme de talents, mais les développe. La na-
ture, qui enseigne l'éducation, n!exige pas de précepte,
mais beaucoup de soin, beaucoup d'amour.
Afin d'atteindre à ce degrés d'éducation, il faut dès l'en-
fance être préparé à la vertu et en recevoir les principes
et le germe. Cette heureuse semence fructifie avec les
années et avec l'ascendant de la sollicitude maternelle.
Peu à peu, cette première impression fait naître dans le
coeur une tendance et des aspirations qui le protègent
contre l'invasion de la corruption et du vice.
D'ailleurs, la première éducation doit apprendre à sou-
mettre l'instinct à la volonté, et à respecter l'autorité par
- 7 -
des actes de soumission. C'est ainsi qu'on sème sous les
pas de l'enfant le bien, le vrai, dont la mission est in-
faillible. On a tort de priver les jeunes filles d'une édu-
cation forte sous le rapport moral et intellectuel ; et il est
à regretter que, de nos jours, on ne comprenne pas qu'il
faille développer en elles l'amour du vrai, l'horreur du
mal, d'où résulte un caractère distingué. De plus, c'est
la délicatesse des sentiments dans les personnes de notre
sexe qui nous fait admettre dans les meilleures sociétés,
et nous préserve de ces flatteries qui rendent la femme
le jouet des hommes, en nous mettant en garde contre
elles.
A cette réunion de qualités qui constituent une âme
aimante et sensible, quoique forte et énergique, s'attache
la considération des personnes sages ; et lorsque le poids
des années ou des vicissitudes inattendues isolent l'exis-
tence, on n'en conserve pas moins la déférence, la sympa-
thie des personnes estimables.
A la sage et précieuse éducation sont dues ces préroga-
tives ; mais elle a une soeur qui les multiplie : c'est l'in-
struction, c'est-à-dire la connaissance raisonnée de ce
qu'on doit savoir, embellie par une imagination soumise
à la raison et dirigée avec un tact et un goût parfaits.
Qu'est-elle donc, cette instruction? C'est l'acquisition de
la science et d'un savoir qui tendent à donner aux facul-
tés intellectuelles le plus complet développement : c'est
ce sol fécond, inépuisable et sans cesse agrandi par la cul-
ture de l'esprit qui suggère des pensées au-dessus du
vulgaire, et qui ravissent notre admiration. L'instruction
est progressive ; grâce au travail et à l'attention, elle sait
se mûrir ; et à l'aide de ces deux instruments toujours à
son service, elle surmonte les difficultés de la science, et
appelle l'attention sur ce qui est digne de satisfaire l'esprit
humain. D'où il résulte cette facilité à exposer des argu-
ments propres à hâter une décision, et à former cette
conviction inébranlable qui aide à repousser les défail-
lances et le découragement, lorsqu'il faut trouver la lu-
mière cachée sous les ténèbres épaisses de l'ignorance.
Avec de l'instruction, on lit avec fruit, et l'on discerne
avec justesse le mérite de chaque ouvrage et la spécialité
de l'auteur. De l'étude émane le goût de ce qu'on appelle
en littérature le vrai, le bon, le beau, et de tout ce qui
élève l'esprit, et suggère aux pensées, cette délicatesse,
cette dignité auxquelles rien ne supplée.
L'étude augmente les talents de la nature, car elle est la
plus solide nourriture de l'esprit, comme aussi la source
de ses lumières.— Remède infaillible contre l'ennui, elle
a un charme auquel sont dues des heures de délassement
et des jouissances qui ne laissent ni amertume, ni re-
grets. — C'est pourquoi, l'éducation et l'instruction sont
appelées, à juste titre, mères de la civilisation et l'appui
de la religion. Et rien n'est plus encourageant que de les
voir, pour ainsi dire, unir leurs éléments sans l'associa-
tion desquels l'oeuvre sublime de l'éducation est impos-
sible. Mais on ne les fait pas toujours marcher d'un pas
parallèle, aussi sont-elles exposées à se heurter contre
plus d'un écueil.
Ainsi, de nos jours (où tous les enfants ont la possibi-
té de recevoir quelque instruction), on voit des sujets
d'élite sortir de condition obscure, et des fils de bonne fa-
mille n'avoir qu'une instruction incomplète; or, quelque
chose manque de chaque côté : les uns trop confiants en
leur savoir, le gâtent par une excessive présomption, un
pédantisme outré ; les autres, s'appuyant sur les privi-
- 9 -
léges dont jouissent leurs familles, se croient appelés à
remplir toutes les fonctions, dignes de tous les hon-
neurs.
Cette observation n'est pas absolue.
Afin d'être juste et impartial, il faut avouer qu'il est
extrêmement rare qu'un homme de qualité n'ait pas reçu
quelque instruction. Ainsi mis tous deux à partie, ils don-
nent l'espoir de devenir utiles à leur pays.
Au reste, on le comprend sans peine, l'étude des lettres
suggère des pensées qui adoucissent les moeurs, épurent
le goût et font jaillir des idées auxquelles on reconnaît
l'homme de bien, la femme distinguée. Les langues, les
lettres, d'inspiration divine, sont le plus sublime enseigne-
ment. Elles font le charme et l'ornement des facultés in-
tellectuelles, et donnent de l'élévation aux plus nobles
prérogatives de la nature humaine : la pensée et la pa-
role.
En outre, l'étude des lettres est le sourire des jours
heureux, et, fidèle dans le malheur, elle devient la con-
solation des mauvais jours. L'esprit, ravi par elles à tout
ce qui l'agite, se retire dans un monde supérieur et tran-
quille, où il se rafraîchit, se rassérène et se purifie. C'est
à la culture des belles-lettres que la langue française doit
sa richesse ; notre beau pays de France, l'honneur d'avoir
retrouvé des Démosthène, des Horace, des Virgile. Or,
il est incontestable que l'instruction sert de complément
à l'éducation, et que de leur secours mutuel dépendent
et la prospérité des nations civilisées, et le bonheur des
familles.
Ajoutons que la plupart des jeunes personnes bien nées
reçoivent une éducation première; car une mère est tou-
jours heureuse d'inculquer dans l'esprit et le coeur de son
— 10 -
enfant des principes solides. En effet, c'est à la femme,
notamment à la mère, que ces jouissances sont réservées :
c'est pour elle une vive satisfaction d'inspirer à ceux
qu'elle aime avec tant de tendresse ces sentiments d'élé-
vation, de grandeur d'âme, et le besoin du dévouement
dont la femme est dominée, afin de compenser la supério-
rité originelle et acquise de l'homme, mis en demeure de
posséder des connaissances plus étendues, surtout plus
complètes.
Donc, honneur à la mère qui, réunissant la fermeté et
la vertu, sait profiter des avantages de sa position sociale
pour élever sa fille auprès d'elle. Cependant, lorsque de
justes et louables motifs s'opposent à l'accomplissement
d'un devoir aussi naturel que digne d'éloges, il lui est
permis de confier son enfant à des maîtresses qui, le plus
souvent, deviennent des secondes mères pour leurs élèves.
Dans ce cas, ou dans celui de l'éducation et de l'ins-
truction particulières, une institutrice doit, avec l'assen-
timent des parents, régler les heures de travail, et im-
poser l'obligation de ce règlement à son élève dès les
premières leçons. Je sais que c'est difficile : les parents
comprennent le but que se propose le professeur ; mais
la plupart sont trop préoccupés de répondre aux exigen-
ces du monde pour condescendre à ses vues, bien qu'ils en
approuvent la justesse et la convenance.
Le premier pas coûte toujours, c'est en bien des choses !
Mais, s'il est surmonté, les progrès de l'élève seront sen-
sibles ; même ce qui lui semblait difficile, ennuyeux, de-
viendra pour lui facile et agréable.
A sept ans, une enfant de bonne santé peut prêter son
attention à des explications que son intelligence peut sai-
sir, si elles sont présentées avec le ton, et sous les couleurs
... 11 —
séduisantes de la douceur et de la gaîté, car un maître
doit tâcher de rendre l'étude attrayante.
Généralement les parents trouvent que leurs petites
filles ne sont pas d'âge à entendre parler de devoirs, et
que pour elles viendra assez tôt le temps des choses sé-
rieuses et des fatigues. Ce raisonnement a pour objection
les leçons de l'expérience. Peut-on compter sur l'avenir?
Ne survient-il pas des événements inattendus (même
dans les conditions ordinaires de la vie), et qui forcent à
laisser l'étude et les réflexions qu'elle suggère ? quel-
quefois c'est pour toujours. A l'âge de l'adolescence, la
santé d'une jeune fille, souvent altérée, lui fait éprouver
de l'ennui, du découragement; ce qui la rend indiffé-
rente aux occupations qui la charmaient autrefois. C'est
alors que le professeur doit ménager son élève, et l'ins-
truire en l'amusant. Si celle-ci possède les avantages
d'une éducation et d'une instruction bien commencées, il
en résulte qu'elle ne perd rien des conseils qui lui sont
donnés. Habituée à travailler pour accomplir un devoir,
à consulter la raison qu'on s'est plu à développer pro-
gressivement, car c'est à l'aide de l'enseignement que se
forment les opinions, les jugements d'une enfant, elle
sera la première à comprendre que ses progrès sont lents,
et à sentir la nécessité de redoubler d'ardeur, puisqu'est
arrivé le terme où se posent les dernières et précieuses
bases de son éducation, et qu'il en doit découler les lu-
mières dont la femme a besoin, afin de consacrer son
esprit à la recherche de la vérité, et de former son goût à
la pratique de la vertu.
Au contraire, un élève, à qui l'on n'eût point fait appré-
cier la nécessité de l'instruction, considérerait ses leçons
comme un passe-temps, et ne désirerait pas acquérir les
— 12 —
connaissances indispensables à tout homme appelé à un
poste élevé. Toutefois, on doit faire la part de l'in-
telligence, et discerner celles qui sont susceptibles de
s'appliquer à un enseignement supérieur. Ici est recueil
pour un professeur; et en même temps, là se décèle le
tact qui n'est autre que la science de l'opportunité. Aux
professeurs appartient le droit de faire connaître à des pa-
rents les aptitudes de leurs fils, afin de les diriger dans le
but d'exercer par la suite la carrière qui leur convient.
Et nous ne craignons pas d'affirmer que c'est à ce manque
de perspicacité et de bon sens, que la plupart des jeunes
gens doivent l'instruction superficielle qui les rend indif-
férents à la littérature, à la philosophie, et incapables
d'exercer la profession qu'ils ont choisie. On croit géné-
ralement que l'éducation donne les talents ; tandis qu'elle
ne fait que les développer, et que c'est la place qui ho-
nore l'homme, contrairement à Epaminondas qui a dit :
c'est l'homme qui honore la place.
Quant aux jeunes filles, nous avons l'expérience qu'il
faut consulter leur esprit et leurs forces, afin d'arriver à
faire d'elles, sinon des femmes supérieures, du moins des
femmes éclairées et judicieuses. Aussi, en procédant pour
les jeunes filles par les mêmes principes que l'Etre dont
elles partagent et la céleste origine, et la céleste fin,
on bannira peu à peu la fausse éducation qui, à notre
honte, a contribué à une décadence dont nous éprouvons
les revers. D'ailleurs, une mauvaise éducation peut cau-
ser la ruine de plusieurs générations : elle a les mêmes
suites, en fait de morale, qu'un mauvais système en fait
de politique; et, ajouter que l'éducation est une oeuvre
de respect qui prépare à l'homme sa destinée, c'est, il
nous semble, un témoignage sur lequel nous comptons
pour être lue.
DEUXIEME PARTIE.
LA FAMILLE.
Si la famille es maintenant plus que jamais le premier
élément et le dernier rempart de la société, c'est, il nous
semble, une considération digne de fixer l'attention.
Essayer de reproduire la femme dans la famille, c'est
entrer dans l'esprit du christianisme qui, ayant affranchi
la femme du joug des préjugés et des lois barbares, lui
a rendu toute la dignité de sa nature, afin qu'elle soit
pour ainsi dire, la législatrice de cet ensemble qui cons-
titue la famille, selon l'ordre de la nature perfectionnée
par la religion.
En effet, comment admettra-t-on que la famille, cet
abrégé de la nation, puisse servir de point d'appui à la
société, si, de son foyer, on ne voit descendre le bon
exemple, et régner les joies pures au contact desquelles
s'adoucissent les travaux du corps, et ceux de l'âme que
la société réduit au silence !
Pour qu'il en soit ainsi, il est indispensable à l'homme
et à la femme de connaître les obligations de la famille,
car l'Ecriture-Sainte a dit : Malheur à celui qui se mé-
prend au devoir qu'elle impose. Comment donc une
femme sera-t-elle à la hauteur de sa mission si, jeune
fille, on ne lui a pas donné l'impulsion de sa destinée,
et qu'au contraire, elle ait reçu une éducation qui a en-
chaîné sa raison plutôt que de la développer.
— 14 —
Comment aussi, une jeune fille peut-elle représenter la
famille si on lui a inculqué des préjugés et non des prin-
cipes, et qu'on ne lui ait pas appris à reconnaître la mo-
rale de bonne compagnie, et la vraie morale; la seule qui
s'applique à toutes les conditions de la vie dont elle dé-
passe la durée. L'éducation n'est point une affaire d'ins-
piration, mais une théorie pratique qui est bonne à tous
les âges ; et c'est notamment dans la famille que la
femme témoigne des bienfaits d'une éducation qui a pour
principe l'autorité de la conscience, et non une éducation
réglementaire qui s'attache à des préceptes.
Épouse et mère, une femme décèle le soin qu'on ap-
porta pour l'avertir d'avance de cette vie d'action et de
mouvement qui enivre les étourdies, et pour la préparer
aux sacrifices d'indépendance qui, le plus souvent, sont
le prix de sa dignité personnelle. Voilà comment il faut
envisager la mission de la vie humaine, idée qui devient
pour tous un excitant utile et la plus efficace des conso-
lations. Uniforme dans son principe, variée dans ses
actes, cette mission donne des forces contre les inégalités
du temps, et les vicissitudes dont personne n'est épargné.
Mais la femme n'appartient pas seulement à la fa-
mille; elle appartient au monde au gouvernement du-
quel Dieu préside. Appelée à exercer un certain empire
sur ceux qui l'entourent, elle ne peut donc pas ignorer ce
qu'elle doit à la société, ni oublier que la femme estima-
ble est celle qui, prenant dans le monde le goût, la grâce
et l'esprit, sait en même temps, hors de sa maison et
chez elle, garder son estime à la vertu, son mépris au
vice, sa sensibilité à l'amitié.
_ 15 —
LA SOCIETE.
Si la famille rappelle tout ce qui émeut le coeur de la
créature, le monde a établi la société par cet ensemble
de personnes distinguées, soit par la naissance et le rang,
soit par l'esprit ou le talent. Destiné à vivre avec ses sem-
blables, l'homme doit s'appliquer durant sa vie au déve-
loppement régulier de toutes ses facultés, en gardant la
noble hiérarchie que la conscience met entre elles, en
travaillant sans cesse à l'amélioration et à l'accroissement
dans la mesure du possible, de la liberté, de la justice et
du bonheur. Tels sont les principes qui assurent la des-
tinée de l'humanité à la durée de laquelle veille une sa-
gesse suprême qu'on appelle la Providence.
Mais à la vue de ce qui se passe, on est porté à croire
que la Providence nous abandonne ; semblable à Jéru-
salem captive, la France gémit. Elle voit l'or pur changé
en un vil métal, ses rois rejetés, un encens souillé offert
à Dieu ; en un mot, elle s'écrie comme Israël : le Seigneur
sommeille! — Toutefois, nous dirons avec le poète : Ne
dis plus, ô France ! que ton Seigneur sommeille ! mais
quelle puissance peut donc le toucher ! la voix d'un coeur
ne suffit pas ; c'est celle de tout un peuple qui reconnaît
ses égarements, c'est le cri d'une nation qui brûle du dé-
sir de rétablir l'ordre social; ce sont des esprits droits, des
coeurs désintéressés qui savent que la justice est le lien
de la société humaine, enfin des femmes qui tirent leur
gloire d'une solide vertu, qui s'occupent de grandes
choses sans sortir de la modestie de leur sexe, et qui,
— 46 —
dans la plus grande élévation, ne se servent de la noblesse
de leur naissance, ou de la supériorité de leur esprit, que
pour découvrir cet esprit de vérité d'où découle le véri-
table esprit du christianisme.
Ainsi la France déchue peut se relever; déjà elle en a
donné un témoignage après la Révolution de 1789 ; elle eut
alors sa morale, elle remit en vigueur les idées sérieuses,
et nous n'en demandons pas davantage; nous aspirons
plutôt à voir commencer l'oeuvre régénératrice sans la-
quelle le génie comme la philanthropie ne peut rien édi-
fier. — Maintenant que nous avons indiqué le but, il
nous reste à proposer les moyens que l'on doit employer
pour y arriver; ce sont le travail, le devoir, la morale et
la religion.
- 17 -
LE TRAVAIL.
Travaillez, prenez de la peine;
C'est le fonds qui manque le moins.
LA FONTAINE.
De toutes les obligations inhérentes à la condition hu-
maine, il en est une qui fait violence à la nature. Son
nom, il est vrai, n'a rien qui flatte les sens ; sa loi, aussi
impérieuse que la voix de la conscience, commande aux
enfants d'Adam, solidaires de sa chute, d'envisager le
travail comme une loi divine.
Mais, antipathique à tout ce qui s'oppose à ses ten-
dances, à ce qui impose de la fatigue, la créature oublie
que le travail est un devoir, une utilité, un bienfait.
Aussi, le poète eut-il raison de dire :
Que le travail, aux hommes nécessaire,
Fait leur félicité plutôt que leur misère.
Placé, par les facultés intellectuelles, au-dessus de la
création, l'homme doit comprendre qu'à lui seul appar-
tiennent les plus nobles prérogatives de la nature hu-
maine : la pensée, la parole, et que le travail est le prin-
cipe de son élévation aussi bien que la source de son
bonheur.
Il suffit, pour le prouver, de reconnaître que la terre
n'a de valeur qu'autant qu'elle a été arrosée par les
sueurs du laboureur, et que les animaux qui peuplent les
champs, animent les prairies, deviendraient les ennemis
de leurs maîtres, s'ils ne savaient les dompter. D'ail-
2
— 18 —
leurs, Dieu a créé l'homme pour travailler, comme l'oi-
seau pour voler ! De la nécessité du travail sont sorties
l'industrie et la voie du progrès. Sans cela, que de dé-
couvertes fussent toujours restées inconnues ! que de
richesses ensevelies dans les entrailles du sol ! que de
beautés cachées dans les mystères de la nature ! même,
que d'individus auraient méconnu la puissance dont la
révélation, au fond de l'Etre humain, est voilée par un
autre mystère; car le travail est l'aile du génie : celui-ci
crée, celui-là produit; l'un découvre, l'autre perfec-
tionne. —Sans aptitude ni persévérance, point d'esprit su-
périeur, point de satisfaction réelle pour le présent, point
de but réalisable dans l'avenir. — En vain s'interpose
l'autorité du chef de famille, pour faire régner dans sa
maison la paix, la prospérité, si lui-même ne donne
l'exemple de l'activité et du zèle. — Avec l'amour du
travail, le génie est inépuisable, le talent se révèle; et
sous la puissance de cette loi sublime, tout se transforme,
s'élève. — Ainsi, la France s'honore de compter parmi
ses plus grands rois les princes qui se sont intéressés aux
affaires de l'intérieur aussi bien qu'aux succès de leurs
armées. — De plus, elle a retrouvé, dans l'architecture,
des Phidias, des Praxitèle; dans la peinture, des Ti-
tien, des Rubens; dans la littérature et dans la poésie,
des Quintilien et des Euripide. C'est, il nous semble,
avoir assez dit pour prouver que le travail est un bien-
fait pour tout homme qui cherche à s'affranchir par le
devoir, par la raison et par le droit. Nous ajoutons
qu'il est encore l'aile de la vertu. Sous cette épithète, il
appartient à la femme qui, le plus souvent, en fait dé-
couler les éléments du bonheur, propre à la dédommager
de l'abnégation et des sacrifices inhérents à sa mission de
— 19 —
dévouement. Une femme laborieuse devient un trésor
caché dans son intérieur, semblable à la reine d'une
ruche qui exerce une vigilance continuelle, afin de re-
cueillir le miel dont l'enrichissent les abeilles rassemblées
autour d'elle; une maîtresse de maison qui dirige ses
occupations avec entendement sait tirer un parti avan-
tageux et des choses et du temps ! ! ! Elle peut même sa-
tisfaire aux exigences incessantes d'une vie troublée par
les épreuves.
Quel que soit, chers lecteurs, le rang qu'on occupe, de
quelque fortune que l'on soit pourvu, le travail est tou-
jours utile : il ranime l'intérêt d'une âme oisive, d'un
courage abattu.
Et, lorsque l'expérience a pris la place abandonnée
par les illusions décevantes de la jeunesse, on apprécie à
sa juste valeur la grandeur de l'homme élevé par le
travail, et heureux de laisser à des enfants un héritage
inaliénable, on bénit l'auteur de tous les dons d'en avoir
fait une loi, et l'on aime à répéter à ceux qui nous en-
tourent ces sublimes paroles : Ne haïssez point les rudes
labeurs, ni le travail créé par le Très-Haut! !!
20
LE DEVOIR.
Si la prière, ce commerce entre Dieu et la créature,
résume toute la religion, il existe un sentiment qui est la
source de la véritable grandeur de l'homme : c'est le de-
voir, que nous considérons comme la plus grande des
idées, parce qu'elle implique l'idée de Dieu, l'idée de
l'âme et de la liberté.
Le devoir est l'accomplissement régulier des lois qui
président au développement et à l'activité de l'intelli-
gence. C'est la réalisation du vrai, du bien, dont la diffé-
rence est perçue par la raison ; c'est la grande force pour
agir, parce qu'elle fait envisager la vertu comme le
meilleur des calculs ; la plus généreuse des idées, parce
qu'en dehors du devoir, il n'y a que le plaisir et l'intérêt;
c'est enfin le fondement de la liberté et l'arbitre de la
volonté qui, dans son domaine propre, est souveraine,
semblable à ces corps conducteurs de l'électricité, et qui
ont la propriété de laisser circuler le fluide dans toute
leur étendue. C'est pourquoi la sainte loi du devoir
constitue le mérite de l'homme; car il appartient à peu
de personnes de savoir accomplir les devoirs simples et
sublimes. Il existe cependant deux préceptes à l'appui
desquels on peut restituer à la morale son véritable ca-
ractère ; ce sont les devoirs positifs et les devoirs négatifs.
Les uns renferment ce qui doit être fait ; les autres dé-
montrent ce qu'il faut éviter.
Quoi qu'il en soit, le devoir est modifié par la diffé-
rence de position, par les vicissitudes de la vie; mais il
— 21 —
n'en sait pas moins briser toutes les barrières. L'adversité
même ne lui résiste pas! La bienséance, l'amitié, la dé-
cence ont aussi leurs devoirs ; honneur donc à celui qui
ne cherche point à s'en affranchir !
Celui-là est pénétré de cette vérité : que le bonheur ne
consiste pas dans la possession des biens que la Provi-
dence départit à chacun de nous, mais plutôt dans l'ac-
complissement de ses devoirs auxquels se rattache le res-
pect de l'intelligence et de la liberté.
De plus, la loi sacrée du devoir est la plus grande force
pour résister, aussi bien que la source de la plus grande
élévation : car elle enfante les hommes d'honneur, les
héros, les saints !
Il faut croire d'ailleurs qu'il y a du mérite à s'ac-
quitter des moindres devoirs ; et dans cet accomplisement
se trouve le dédommagement des sacrifices qu'il exige.
Ainsi, il change en consolations les fatigues du travail,
et en fleurs les épines semées çà et là sur le chemin de
la vie.
D'ailleurs, il a été reconnu que la grandeur de l'homme
se révèle par l'empire des idées, lorsque ses principes
triomphent en dépit de ses défaites. — Et, n'en est-il pas
ainsi de la femme fidèle à ses devoirs ) Ne devient-elle
pas la personnification de son sexe, lorsqu'elle sait se
mettre en garde contre les atteintes de l'envie, et échapper
aux armes offensives de la calomnie? Ne laisse-t-elle pas
des traces ineffaçables à l'exemple des oeuvres créatrices
qui ont l'empreinte du génie ?
C'est pourquoi, chers lecteurs, nous félicitons ceux
d'entre vous dont l'éducation eut pour principe la loi du
devoir ; et nous exprimons nos regrets à ceux qui n'en
auraient jamais compris l'obligation. Loin de leur porter
_ 22
le blâme, nous voulons les encourager à ne plus s'écarter
de ce principe dans l'intérêt de leur avenir, et nous aspi-
rons à rendre surmontables les difficultés qui le leur fai-
saient envisager comme un avenir brisé. — Peut-être,
vous a-t-on présenté le devoir sous un aspect austère,
plutôt que de vous le démontrer tout simplement ce qu'il
est, c'est-à-dire comme une suite de l'emploi de la
raison : on ne vous a, sans doute, jamais fait envisager
que le devoir est cette grâce naturelle qu'on appelle le
sentiment, et qu'il affermit la volonté près de faillir en
présence d'un acte pénible.
Quant aux jeunes tilles qui ont été sourdes à la voix
positive du devoir, nous supposons qu'on ne les a jamais
raisonnées sur la cause générale des bonnes ou des mau-
vaises actions, c'est-à-dire de la volonté déterminée par
la raison ou par les passions ; qu'on ne leur a jamais in-
culqué que la seule sauvegarde contre les séductions
dont la femme puisse être l'objet, c'est le sentiment du
devoir qui la ramène à chaque instant en présence de
sa mission.
Si, parfois, la loi du devoir vous paraît inexorable,
croyez que l'auteur bienfaisant de notre Etre a mis dans
notre âme, à côté de la loi sévère du devoir, la douce et
aimable force du sentiment, er qu'il attache le bonheur
à la vertu. En outre, soyez persuadées qu'accomplir son
devoir, avec courage et simplicité, c'est le plus sûr
moyen pour obtenir de la société la justice d'une vraie
admiration ! ! !
23
LA MORALE.
Avant d'appeler l'attention des lecteurs sur la Reli-
gion, nous nous sommes plu à suivre l'exemple du martyr
de la vérité qui, afin de s'élever à la connaissance d'un
Dieu, de la Providence, et à la connaissance de l'immor-
talité de l'âme, étudia d'abord la morale, pour arriver à
la connaissance de soi-même. Et ce n'est qu'après avoir
découvert la vérité, cet objet de nos conceptions et de
nos désirs, que Socrate jeta les fondements de la vraie
philosophie. C'est en expliquant à ses disciples les vertus
cardinales que le philosophe d'Athènes en fit la règle de
notre conduite, et qu'il donna à ses recherches un but
pratique.
C'est encore en posant pour principe de toute croyance
cet axiome : Connais-toi toi-même, » qu'il révéla à ses
disciples la perspective du bonheur, qu'il faisait consister
dans l'emploi des facultés et de la raison à l'accomplisse-
ment du bien qu'on est tenu de faire. De ces faits particu-
liers, il y a une induction à tirer : la nécessité de recon-
naître la distinction qui existe entre le bien et le mal. Cela
posé, il faut savoir que Dieu a donné à l'âme le pouvoir
de faire ou de ne pas faire; que ce pouvoir est la liberté,
l'un des attributs essentiels à la volonté.
Libre de choisir entre le devoir et la passion qui en-
traîne, l'homme, à proprement parler, ne sera soi, que
s'il est d'accord avec la faculté souveraine, la volonté.
Ainsi, la distinction du bien et du mal est en quelque
sorte imposée à la croyance humaine et s'impose non
— 24 -
moins impérieusement à la volonté. Or, cette nécessité
qui lui prescrit le bien, tout en lui laissant la fa-
culté de préférer le mal, s'appelle l'obligation morale,
car elle suppose l'intelligence et la liberté. D'ailleurs la
morale, de même que la logique, sert à cultiver les deux
principales opérations de l'esprit humain, qui sont l'en-
tendement et la volonté ; facultés dont le propre et l'em-
ploi sont en quelque sorte réprouvés dans l'enseignement ;
et en voici une des causes :
Depuis que les jeunes gens ont eu la possibilité
d'opter pour les sciences ou pour les lettres, nous avons
remarqué que la plupart ne finissent pas leurs études et
qu'ils préfèrent les sciences aux cours d'humanité, afin
d'abréger les années du lycée, de sorte qu'il en est résulté
ce que nous avons sous les yeux : des demi-savants et non
des hommes, puisqu'ils ont refusé d'apprendre les devoirs
qui ramènent l'homme à la justice, qui elle-même, con-
siste dans l'accomplissement des lois humaines et des
lois divines ; c'est avoir agi contrairement aux maîtres de
l'antiquité, qui déclaraient que séparer de l'enseignement
le vrai, le beau, le bien, c'est tuer l'étude et l'esprit; et
nous ajoutons que c est retrancher de l'instruction les
principes sans lesquels elle n'a ni durée ni prestige.
A notre époque, il semble qu'on eût perdu le temps
d'écouter les enseignements de la morale, comme si Bos-
suet, Racine et Fénelon n'avaient pas étudié les bonnes
lettres avant d'apprendre les belles lettres ; on ignore
aussi que le duc d'Enghien, qui couvrit de gloire le ber-
ceau de Louis XIV, dut l'épithète de grand autant aux
études sérieuses qu'il avait faites et à l'éducation forte
qu'il avait reçue, qu'à son courage et à son intrépidité
sur les champs de bataille. Au reste, dire que Condé fut
25
tenté de disputer à Bossuet les lauriers de la théologie,
c'est témoigner des hautes connaissances du vainqueur de
Rocroy et du goût des bonnes études répandu au XVIIe siè-
cle. Est-ce assez dit pour donner la certitude que la vé-
rité et le bon sens sont ce qu'il faut voir dans son siècle ;
que le bien et le mal doivent être étudiés avec intelli-
gence et amour, pour tirer de l'abjection cet être qui est
en nous, qui ne tombe pas sous les sens, et qu'on appelle
l'esprit. Non, il nous est imposé de démontrer que sans foi
religieuse, sans foi morale, il ne reste aux peuples que le
spectacle de voir déchoir les hiérarchies humaines, qui
sont l'ouvrage de Dieu ; car le citoyen inutile est proscrit
par l'Evangile aussi bien que par la Société. C'est pour-
quoi, en proposant, sous le nom sympathique de religion,
cette loi simple et sublime que le Sauveur a donnée aux
hommes en venant sur la terre, nous aspirons à faire com-
prendre qu'elle doit être vivifiée de l'esprit du christia-
nisme, qui est un esprit de courage et de fermeté.
26 —
LA RELIGION.
La religion est encore plus nécessaire
à ceux qui commandent qu'à ceux
qui obéissent.
Bien que le propre de la philosophie ait pour objet de
moraliser le coeur en élevant l'esprit, il lui faut le secours
d'une autre science : c'est celle de la religion. Semblables
à l'étude de la logique, que Bossuet faisait marcher de
front avec la rhétorique, parce qu'il les considérait
comme les parties d'un même tout, la philosophie et la
religion offrent une nouvelle image de la force et de la
grâce réunies, consacrée par le témoignage que Jésus-
Christ a rendu à la vérité, et par les douces espérances
dont sa rédemption est l'objet.
D'ailleurs, le christianisme, ainsi que la philosophie,
est venu du Ciel sur la terre, non dans le but de prendre
pour point de départ l'esprit humain au lieu de l'étude
de la nature, mais pour préparer l'homme déchu à une
destination devant laquelle s'évanouissent toutes les joies
du monde. De cette base est sortie une loi nouvelle,
sanctionnée par le sacrifice d'un législateur qui n'eut
rien de commun avec les législateurs ni les sages de l'an-
tiquité, quoiqu'ils aient su conquérir des esprits et des
coeurs. Et, c'est précisément cette loi nouvelle qu'on de-
vrait mettre en relief, car le christianisme est aussi divin
que son auteur.
Ce qu'il est nécessaire de connaître, on le passe
— 27 —
inaperçu ; et cependant on ne peut mettre en pratique ce
qu'on ne comprend pas. Ainsi, on ne s'appesantit pas as-
sez sur l'établissement du christianisme, établissement
pour lequel Jésus-Christ n'employa ni les moyens natu-
rels, ni le glaive à l'exemple des César et des Alexandre ;
mais qu'au contraire, il recourut à la justice, à l'amour, à
la charité. Il faut conséquemment donner la certitude que
ce sont les armes dont le Sauveur se servit pour faire crouler
l'échafaudage du paganisme, pour régénérer les sociétés
mourantes ; et que, s'il attachait à sa suite des captifs, ce
n'était point pour en faire des esclaves, comme les conqué-
rants de la terre, plutôt pour les faire jouir d'une liberté
dont ils n'avaient jamais goûté les bienfaits, même au sein
d'un peuple libre.
Mais, à côté de ce tableau attrayant, il y a sur le re-
vers une image qui fait contraste.
Ainsi, que de persécutions ordonnées contre le Chris-
tianisme ! Que de martyrs de la foi ! Quoi de plus tou-
chant de faire remarquer que le berceau de la création
fut un paradis terrestre et que le berceau du Christia-
nisme fut une croix et un tombeau!
Ici tout s'efface : l'intelligence, la raison, le génie
cèdent la place à la foi, à l'espérance, à l'immortalité.
Or, là est le secret de la religion chrétienne ; car de ce
mystère sont sortis la lumière, qui a dissipé l'ignorance,
et l'Evangile, qui a porté par toutes les nations la paix et
la miséricorde. .
Toutefois la bonne nouvelle trouva des contradicteurs,
parce que la simplicité de sa morale blessait l'orgueil des'
superbes et des novateurs. Ils se refusaient à reconnaître
que le législateur delà loi nouvelle voit dans l'humble
autant et plus que dans le riche fastueux ; qu'isolant
— 28 —
l'homme de tout ce qui peut lui donner du relief ici-bas,
il considérait en lui une créature faisant abnégation du
moi humain pour se perdre dans l'amour de tout bien,
et par lui, dans l'amour de ses semblables.
Tels sont les principes qui remontent au Golgotha,
d'où a jailli la source de toutes les vertus inconnues au
paganisme ; tels sont les enseignements qui firent régner
ici-bas la vérité et la foi, ces deux puissances divines qui
sont le levier du monde ; telles sont enfin les armes défen-
sives auxquelles chacun doit recourir, soit pour combattre
l'erreur, soit pour dissiper les nuages de l'ignorance, soit
enfin pour réfuter la doctrine des sceptiques ou les idées
de certains utopistes qui dénaturent les textes sacrés, et
nivellent les sociétés, sous prétexte de créer un gouverne-
ment fraternel. Il est donc très important de donner à la
jeunesse une instruction religieuse solide et éclairée, si
l'on ne veut voir s'éclipser la vérité, que Vauvenargues
appelle le Soleil de l'intelligence.
Le premier hommage à rendre, c'est à la croix, qui a
sauvé le monde, et à la religion, qui seule peut sauver les
hommes et les Etats ; c'est notamment de rendre accessible
à tous la voie tracée par le fils de Dieu, qui a dit : « Je
suis la voie, la vérité, la vie ! » Puis, constater que la reli-
gion chrétienne étend le devoir de l'homme dans tout le
domaine du possible accordé à ses forces et à sa volonté,
tout en le laissant maître de ses propres oeuvres ; c'est
certainement le moyen propre à rattacher la créature au
principe vital autour duquel nous gravitons tous.
Voilà comment on fait respecter la religion ; comment
on parvient à l'implanter dans les esprits et les coeurs ;
mais il faut encore la faire aimer. Pour cela, il suffit
d'emprunter de l'Evangile la mansuétude de Jésus-Christ
- 29 —
et d'ajouter : que la religion bénit le travail dont elle
fait un devoir; que, formée pour nos misères et nos be-
soins, elle vient nous offrir le double tableau des chagrins
de la terre et des joies célestes.
30
LA FEMME CHRETIENNE.
L'obligation des enseignements de la religion nous con-
duit à une autre obligation ; celle de démontrer ce que
peut, dans la famille et la société, une femme chrétienne
animée par l'esprit pratique de l'esprit du christianisme.
En pareille occurrence, elle décèle que la religion est un
aromate qui empêche la science de se corrompre, et qu'il
y a deux choses dans les vérités de notre foi : une beauté
divine qui les rend aimables, et une sainte majesté qui les
rend vénérables.
Une femme qui a étudié l'histoire de l'Eglise sera bien
plus capable de défendre l'autorité de la religion ; elle
sera comprise, lorsqu'il s'agit de combattre le doute, l'in-
différence, et de mettre ceux qui vous écoutent en bonne
volonté de nous comprendre. Savoir assimiler les obliga-
tions qu'impose une foi ferme et agissante avec les obli-
gations du monde, c'est le grand art de la femme qui
n'est pas appelée à la vie monastique, parce qu'elle décèle
que la religion et la philosophie doivent s'unir pour la
garantie morale de l'humanité; et que le christianisme
rendit à la femme la dignité de sa nature, qui l'affran-
chit du joug des préjugés et des lois barbares.
C'est un fait établi que l'instruction est le plus sûr
moyen de faire apprécier dans la société les bienfaits de
la religion, et ce n'est pas sans discernement que Bossuet
disait : les catholiques négligent trop de lire les livres de
controverse ; ils ne sont pas assez soigneux de s'instruire
dans les ouvrages où leur foi serait confirmée, et où ils
— 81 —
trouveraient le moyen de ramener les errants. Et nous,
qui savons que Bossuet a converti le pasteur Ferry dont
le savoir égalait le sien ; qu'il gagna Turenne à la foi ca-
tholique en appelant l'attention de l'un et de l'autre sur
son ouvrage, l'Exposition de la foi, nous sommes heu-
reux d'avoir l'autorité du docteur infaillible, pour cons-
tater qu'il faut un aliment à la religion qui est la vie de
rame, et qu'une femme pénétrée de ses faiblesses trou-
vera dans de saintes méditations de nombreuses commu-
nications avec celui qui donne la force dans la vie, l'es-
poir dans la mort.
Qu'on sache donc que l'on ramènera le peuple aux
croyances nécessaires par l'application des principes
évangéliques, et qu'il est toujours avide d'entendre parler
de justice, de droiture et de bienfaisance.
Ces mots ne sont point de vaines expressions ; la bana-
lité les exclut de son langage puéril. « Il n'y a de vrai
que le vrai ; et le faire comprendre selon les disposi-
tions et les circonstances de chacun, c'est entrer dans les
desseins de Jésus-Christ qui tantôt parlait avec sévérité,
tantôt avec indulgence, mais toujours avec équité et
charité.
On le voit, on ne peut douter que la religion fasse deux
choses : elle nous montre notre misère, nous en indique
le remède; et ce remède est pour ainsi dire au pouvoir de
la femme judicieuse et sincère, c'est à elle que nous fai-
sons appel pour certifier que la religion n'abat ni n'a-
mollit le coeur, et pour opérer dans les âmes l'oeuvre de
la régénération par l'intelligence, le désir et l'amour.
Toutefois, nous distinguons ces puissances de l'âme du
mysticisme qui corrompt le sentiment, parce qu'il en
exagère la puissance, et qu'il le sacrifie à la raison,
— 32 —
et du quiétisme qui substitue à la recherche de la vérité
et à l'accomplissement du devoir des contemplations
oisives ou déréglées. Ce n'est pas assez, nous aperce-
vons un autre écueil que nous avons appris à éviter :
celui du stoïcisme chrétien que présentait Port-Royal au
XVIIe siècle, et cependant, nous nous inclinons avec res-
pect devant deux femmes d'un génie supérieur, Mesdames
Angélique Arnaud et Jacqueline Pascal, si dévouée à sa
famille...
Ce à quoi nous aspirons, c'est à faire apprécier la
sagesse; et la sagesse, c'est la modération ; non cette mo-
dération qui n'a ni direction arrêtée, ni principes cer-
tains ; mais plutôt cette modération des grandes choses
soutenues par la beauté du but, et qui les rend sinon
accessibles entre les difficultés et les périls de la route, du
moins faciles à surmonter. Puis pénétrée de la pensée du
vicomte de Chateaubriand, nous dirons : « le christianisme,
« d'accord avec les coeurs, ne comprend point les vertus
« abstraites et solidaires, mais les vertus tirées de nos
« besoins et utiles à tous. »
33
LA FEMME DU MONDE.
D'après ce qui précède, deux sentiers nous apparaissent
pour arriver à la route que nous avons présentée. L'un
présente la poursuite immodérée des plaisirs, l'autre la
fuite des joies légitimes, le dégoût de la vie, causé par un
souci des choses éternelles. Nous ne prétendons pas don-
ner l'impulsion du choix qu'il faut faire, parce que nous
savons que toutes les grandes choses ont leurs excès, et
que ce qu'il y a de meilleur n'en est pas exempt ; nous
nous contentons de dire, d'après le sentiment de notre con-
viction, que toutes les femmes que Dieu n'a pas appelées
à marcher à la suite des sainte Claire, des sainte Thé-
rèse, ont souvent, autant que ces âmes privilégiées, des
sacrifices à faire, autant de combats à soutenir, pour sa-
voir joindre le talent à la pudeur, et deviner la fin de la
vie humaine.
Tout en sachant garder la loi suprême de son sexe, la
femme, qu'une instruction supérieure est venue, en quelque
sorte , polir et compléter, admirera le monde avec ses
beautés ravissantes; la société avec ses sérieux devoirs,
avec ses charmes qui énervent, et considérera avec dignité
les déceptions dont elle est l'objet.
Ainsi se révèle dans le monde la femme qui sait résis-
ter aux faiblesses de son sexe, à l'orgueil dans sa plus
grande élévation, et à l'abattement dans la douleur.
Tel est le portrait de la femme qui, distinguée par un
esprit cultivé et par les qualités de coeur, ne s'en sert que
pour découvrir ce point de vérité qui fait regarder la va-
3
- 34 —
nité des choses humaines ; qui sait faire un bon usage des
biens et de la faveur dont elles sont l'objet, et qui voit
tout céder à la puissance de la vertu.
Cette femme, qui se révèle à son insu par une sorte
d'attraction, est celle à laquelle nous donnons l'épithète
de femme comme il faut ; nous aimons à la rencontrer,
car elle a toutes nos sympathies. On la voit prendre part
au plaisir sans enivrement, parce qu'elle discerne les
écueils qu'on y rencontre, et qu'elle ne les exagère pas, sa-
chant que toutes les bonnes maximes sont dans le monde,
et que le grand art d'une femme est de se conduire avec
les hommes pour son utilité et sa morale. Eclairée, la
femme de bonne compagnie comprend que le plaisir rentre
dans le plan de la Providence, et que Dieu n'a pas voulu
confier à l'homme le soin de son ouvrage, afin que la
société fût assise sur des fondements plus solides et plus
sûrs. Effectivement, la vie sans aucun plaisir est à peine
possible : l'homme qui est aussi sensible à la peine qu'au
bonheur, fuit l'une, poursuit l'autre, car le bonheur est
l'objet principal de sa vie. D'ailleurs, semblables à la
beauté qui nous a charmés et qui ne peut revivre sans les
ressources qui servent à la reproduction du beau, les
besoins de l'humanité, tels que l'intérêt de la conserva-
tion, le goût du plaisir, s'useraient, sans le ressort des
passions, qui donnent de la vie à nos pensées, à nos sen-
timents. De même que des vents favorables qui soufflent
sur un vaisseau en accélèrent la marche, les passions,
lorsqu'on sait leur donner une impulsion irrésistible,
portent à la connaissance et à l'affection du vrai bien.
Le plaisir n'est pas aussi attrayant qu'on se l'imagine
au premier abord ; nous pensons qu'il naît du bon esprit
qu'on a su acquérir pour savoir profiter des avantages de
— 35 —
la vie du monde, et pour rechercher les jouissances qui
épurent le goût sans épuiser l'espérance.
La sociabilité est une loi de la nature qui repose sur
des principes conservateurs : la justice, la bienveillance
et le naturel, ce cachet du vrai mérite, si conforme à la
raison et à l'usage que Massillon disait : « L'humanité,
l'affabilité seraient les seules vertus naturelles des
grands, s'ils se souvenaient qu'ils sont les pères des
peuples. »
Une personne naturelle prévient en sa faveur ; elle
comprend que tout ce qui est mérite se sent, se discerne,
se devine ; elle unit la politesse de l'esprit à l'affabilité,
parce qu'elle sait qu'il existe un orgueil permis, et que
l'on est d'un meilleur commerce dans le monde par le
coeur que par l'esprit. Elle observe la bienséance, les
convenances du monde avec une grâce et un tact qui at-
testent une vertu vraie et une force merveilleuse, sous
l'influence de laquelle tout est esprit, tout est bonté. Se
gardant bien d'étouffer la sensibilité pour sauver son âmes
des passions, elle méprise le faux stoïcisme qui n'est ni
celui qu'enseignait Zénon, ni celui du christianisme.
Mais la femme judicieuse et aimable sent qu'il y a au
fond de notre âme quelque chose qui nous dit que la
destinée humaine ne doit pas finir si légèrement, parce
que la loi morale lui a révélé à faire de la vie une vie
libérale, une vie pleine et grande.
De plus, la femme du monde, dont les facultés ont été
réglées par le beau, qui n'est autre que le jugement
absolu dicté à tous les hommes par la raison, se contente
du bonheur que Dieu a mis à sa portée. Ce bonheur,
légitimé par la justice divine, est incompris ; on lui a
substitué le bien-être, et c'est précisément cet état, dans
— 30 —
lequel il ne manque rien pour se procurer les commo-
cités, les agréments de la vie, qu'on a préféré au bonheur
domestique, qui est le type de toutes les sortes de bonheur.
C'est ce que la femme raisonnable discerne, apprécie et
enseigne ; elle envisage avec une sensibilité et un tact
exquis, que Dieu a semé les biens en assez grand nombre
pour que chacun soit heureux dans sa sphère.
Convaincue que le bonheur ne consiste pas dans
l'opulence, elle ennoblit les avantages de la situation na-
turelle ou sociale , et sait toutefois se réserver les
moyens de supporter ses pertes, ses déchéances. Tel est
pour chacun le secret du bonheur ; tel est l'esprit de
conduite que se trace la femme du inonde, qui rehausse
le rang qu'elle occupe par la justesse de son esprit et la
délicatesse de ses sentiments. C'est à elle que nous ren-
dons hommage en ce moment, c'est sur elle que nous
comptons pour opérer l'oeuvre régénératrice de la France
déchue.
Peu à peu l'ordre naturel et l'ordre social reconquer-
raient leurs droits ; peu à peu renaîtrait aussi le souffle
des passions généreuses animées des sentiments qui ont
leur force et leur charme dans l'autorité de la vérité, qui
éclaire l'esprit ; dans l'autorité du sentiment, d'où partent
les actions grandes et héroïques.
Par ce que nous venons de dire, on pourrait croire
que nous ne nous attachons qu'aux qualités brillantes,
qui donnent à la société ses agréments et ses charmes,
que nous accordons notre sympathie plutôt à ce qui
émane du beau intellectuel et du beau moral, qu'à ce qui
est utile. Nous ne devrions pas essayer de détromper ceux
qui ont des soupçons à notre égard, (puisque notre vie est
là pour le démentir), mais nous avons pensé que placer
37
la femme essentielle près de la femme du monde, c'est
témoigner que l'instruction et l'éducation réunies, au lieu
de se combattre, se prêtent un mutuel secours pour faire,
à l'insu de ceux que l'on dirige, la femme essentielle et la
femme du monde dans un seul être, pourvu que, selon
l'aimable Montaigne, on ait l'autorité nécessaire pour
leur apprendre à vivre.
38
LA FEMME ESSENTIELLE.
Pourquoi la pensée de définir ce qui constitue une
vie utile et de reproduire la femme essentielle s'est-
elle emparée de notre esprit ?
Est-ce pour développer en nos lectrices une expérience
et une sagesse précoces ? Non : l'arbre de la vie doit
être enté successivement comme les arbres de la nature ;
il en faut ménager la sève, jusqu'à ce qu'elle ait atteint sa
maturité.
Nous aspirons seulement à faire disparaître les préjugés
qui, à notre époque, existent contre l'éducation des
femmes; et à démontrer ce que peut la femme essen-
tielle, quand, à la solidité de ses principes, elle unit les
avantages d'une instruction variée.
On a remarqué que les jeunes personnes de condition
et de fortunes diverses reçoivent la même éducation, sans
considérer la place qu'elles doivent occuper sur le rang
de l'échelle sociale.
Nous sommes témoin de l'empressement qu'on met à
faire tout apprendre à ses enfants, pourvu qu'ils n'appro-
fondissent rien; car l'on ignore sans doute que le vice
d'une première instruction produit une erreur de toute
chose.
Plutôt que de s'appesantir sur l'importance d'élever
ses enfants avec des habitudes et des goûts qui soient en
rapport avec la tâche qu'elles auront à remplir plus tard,
on souhaite, le plus souvent, de faire de ses filles des
femmes du monde, sans se préoccuper qu'il faille leur
— 39 —
donner la connaissance du monde, c'est-à-dire, la con-
naissance de ces enseignements pratiques qui sont la vraie
science de la vie. Du reste, il n'en serait pas ainsi, si l'on
réfléchissait que le monde, qui fuit la vertu, la respecte
dans une femme, quand celle-ci l'acquiert, en la deman-
dant à la raison, à la vérité, c'est-à-dire, à Dieu.
Généralement, on n'apprécie pas assez l'influence de
la morale pour rappeler à sa fille, que, sans son appui,
les dons de la nature ressemblent à ces plantes vivaces
qui s'étiolent, lorsqu'elles sont privées de chaleur et de
rosée.
Au lieu de représenter le travail avec la perspective
d'un devoir consolant qui fait accepter la vie comme un
présent du ciel, on en parle comme d'un joug auquel il
est permis de se soustraire.
Ce qui tend à donner de la lucidité à l'esprit, de l'élé-
vation aux sentiments, est négligé. On conseille à ses en-
fants, pour les occuper, des lectures non choisies, sans
prévoir qu'ils pourront confondre l'exaltation qu'ins-
pirent les situations émouvantes créées par le roman, avec
la manifestation des aspirations généreuses qui honorent
l'humanité.
S'il en est ainsi, il faut en attribuer la cause à une
éducation fausse ; et il est permis de présumer qu'en
pareil cas, on a sacrifié l'utile à l'agréable. Assurément
qu'on se sera gardé de raisonner sur la vie réelle et
sur les devoirs qui surabondent; les études morales et
historiques qui conviennent à la jeunesse auront été né-
gligées pour consacrer exclusivement aux arts d'agrément
un temps précieux dans le moment, et regrettable pour
l'avenir. La musique, cet art dont l'action est immédiate
sur l'âme, puisqu'elle s'adresse à la source intime de
— 40 —
l'existence, n'offre-t-elle pas, dans certaines positions, de
graves inconvénients ? N'est-elle pas quelquefois la cause
de bien des déceptions pour les jeunes filles dont les rela-
tions sont limitées ?
Réfléchit-on, en faisant apprendre à ses enfants les arts
d'agrément, qu'ils s'adressent à la fois à l'intelligence par
la pensée cachée, et aux sens par la forme matérielle dont
la pensée est revêtue, et que, par cela même, ils deman-
dent de la persévérance aussi bien que des moyens
propres à en assurer le succès.
Ces réflexions, mûries par l'expérience, n'en feront pas
moins supposer que nous sommes antipathique aux arts,
et que nous les bannissons du programme de l'éducation.
Nous nous hâtons de répondre qu'au contraire la mu-
sique nous charme et que le dessin nous rappelle de doux
passe-temps.
Ce que nous voudrions, c'est que l'art fût considéré
comme une puissance de l'âme aussi bien que comme l'en-
semble des moyens pratiques par lesquels on fait un ou-
vrage, on exprime un sentiment. Nous ajoutons même qu'il
nous est agréable de voir les jeunes filles cultiver soit la
musique, soit la peinture, quand nous entrevoyons pour
elles un horizon vaste, autour duquel elles pourront
briller, sans craindre que ces moments d'éclat ne soient
ternis par des nuages de tristesse qui assombrissent un
intérieur, lorsque sont négligés les soins impérieux de la
vie matérielle.
Cependant, nous nous abstiendrons de porter le blâme
sur les parents dont la fortune est précaire ; les événe-
ments dont nous venons d'être témoins sont un enseigne-
ment plus éloquent que notre langage, Nous désirons
simplement prémunir nos lectrices contre les vaines
— 41 -
satisfactions qu'elles trouvent à étudier les oeuvres clas-
siques de Mozart, ou à copier des vierges ravissantes
d'après Raphaël. Ce que nous ambitionnons, c'est qu'elles
aient, avant tout, la conviction qu'il n'y a point de situa-
tion sans obligations, sans responsabilité ni charges, et
que ne pas savoir y répondre, c'est donner au temps le
soin de faire des victimes ; car il effleure, pétale par
pétale, les fleurons de notre couronne. Quoi qu'il en soit,
les exigences de la vie réelle n'excluent point les aspira-
tions de l'art, qui est nécessaire pour faire fleurir les
talents.
On a la preuve, chaque jour, qu'un beau naturel ne
porte point de fruits mûrs, et qu'il y a un art à former les
corps aussi bien que les esprits.
S'imaginer qu'il faille, pour occuper dans le monde la
place d'une femme distinguée, être une excellente mu-
sicienne, c'est une erreur. Ce dont il faut être convaincu,
c'est qu'on doit se rendre agréable par ses talents de
société, et le faire avec une tenue et une grâce parfaites.
Honneur aux jeunes filles modestes et candides qui
peuvent ainsi distraire les autres, et en même temps,
louons celles qui, à défaut de dons brillants, laissent l'a-
mour-propre de côté, et ne rougissent pas de travailler à
quelque chose qui déjà a reçu sa destination ! S'il en
était ainsi, disparaîtraient peu à peu les préjugés qui, à
notre époque, prévalent sur la raison ; mais cette puis-
sance ne peut être vaincue que par des actes, et ces actes
se révèlent dans le sanctuaire de la famille, dont la
femme est tout à la fois et la reine et l'économe fidèle. Ici
se décèlent par sa vigilance l'ordre et le soin, qui sont
inappréciables dans les grandes choses aussi bien que
dans les moindres détails.
— 42 —
Qualité qui émane de la rectitude de l'esprit, l'ordre
consiste à savoir régler ses dépenses sur ses revenus, à
employer le temps utilement, et à faire valoir les objets
dont l'usage est permanent. Si une vie bien remplie, a dit
Fénelon, n'est jamais trop longue, une maison simple,
sagement administrée, n'est jamais l'objet du dégoût ni
de l'éloignement; elle a même une prospérité relative à
son importance.
L'entendement dans la direction d'un intérieur, et une
surveillance sans affectation, y entretiennent l'activité, le
contentement et l'attachement. Il en est de même pour la
parure ; et il n'est pas difficile de reconnaître, dans la
tenue d'une femme, qu'elle a de l'ordre et du goût. Bien
que simple, une toilette convenable et bien portée a un
cachet d'élégance que réclament en vain les mises qui
manquent de soin et de suite.
Une femme qui a l'esprit d'ordre a toujours à s'occu-
per : elle est ingénieuse à orner sa maison qu'elle trouve
aussi charmante que les habitations les plus somptueuses.
Cette disposition de l'esprit, que développent la dignité
des sentiments et l'amour du travail, ne compromet en
rien les ressources d'une maîtresse de maison. L'impor-
tant, c'est qu'elle sache amener tout à une noble fin. Ici,
elle n'accomplit qu'un devoir; mais, lorsqu'elle a le don
de faire valoir de modiques revenus, en pourvoyant avec
opportunité aux besoins de tous ceux qui attendent tout
de son intelligence et de son dévouement, nous retrouvons
la femme essentielle. — On voit qu'elle s'est habituée à
sonder le secret intime de ce drame qu'on appelle la vie,
et qu'elle sait que son bonheur et ses devoirs en ce monde
consistent dans la mesure de ses forces, pour combattre
l'excès des désirs et des aspirations de l'âme aux prises
avec l'impossible.
— 43 —
Tel est ce qu'on demande de nous toutes, car ce sont les
qualités que les hommes s d'élite souhaitent de rencon-
trer. Puissions-nous contribuer à la réalisation de leur dé-
sir, afin de ne plus voir ni entendre parler de ces mises
exagérées, de ce luxe insatiable, contre lesquels inter-
viennent en vain la sévérité des moeurs et les enseigne-
ments de la religion.
Effectivement, que servent de suaves parfums épandus
dans des cours d'eaux fangeuses, si l'on ne tarit la source
d'où ils découlent. Par la même raison, nous dirons
qu'en vain parlera-t-on de la réformation des moeurs, si
l'on ne réforme ce qui est repréhensible dans nos moeurs
morales et dans nos moeurs sociales. C'est pourquoi la
femme essentielle nous semble propre à opérer la réforme
que notre patrie humiliée a droit d'attendre de nous.
Chacune, dans sa sphère, peut soutenir les habitudes
honnêtes, l'amour du travail, de l'ordre, de l'économie,
contribuer à la renaissance de la virilité dans les moeurs,
et l'influence d'une civilisation éclairée. Il suffit pour cela
d'être soi dans tous les temps ; car le plus difficile n'est
pas de monter, mais en montant de rester soi.
La femme du monde et la femme essentielle ne peuvent
pas toujours participer aux mêmes distractions, bien
qu'elles soient dignes de la même considération : c'est
pourquoi il est des jouissances à la portée de tous, et qu 1
offrent à la fois l'ensemble de l'utile et de l'agréable :
l'utile, parce qu'elles reposent des fatigues du travail et
qu'elles rapprochent les pensées ; l'agréable, parce qu'elles
resserrent les liens de la société. Nous voulons parler de
la conversation, et de ce que la politesse ainsi que la
sincérité du coeur a dénommé sous le nom de conversation
écrite ou la lettre.
H
LA CONVERSATION.
Dans la vie du monde, le mouvement, qui en est le but,
les plaisirs que procurent les avantages de la fortune, ne
Sont pas les seuls délassements qui soient offerts pour
uous reposer des fatigues du travail, et pour faire diver-
sion aux épreuves de l'humanité. Il existe d'autres jouis-
sances plus réelles : ce sont celles de la Conversation.
La Conversation est le lien de la société ; c'est par elle
que s'entretient le commerce de la vie civile, que se
communiquent les pensées , que s'expriment les mouve-
ments du coeur, que se commencent et se finissent les
amitiés. Mais la Conversation est si facile, qu'elle n'est
pas toujours digne du langage qui, selon l'expression de
M. de Bonald, est d'origine divine. Aussi, nous a-t-il
semblé opportun de mettre sous les yeux de nos lecteurs
ce qui constitue l'intérêt et les agréments de la conver-
sation.
Nous avons attribué ces avantages à la solidité de l'es-
prit, à la discrétion, notamment à la droiture du coeur
qui est la meilleure des habiletés. Par la solidité de l'es-
prit, nous ne voulons pas dire qu'il faille ne s'entretenir
que de choses instructives, mais plutôt que la conversation
soit prise dans le bon sens et la droite raison.
Nous avons le désir de prémunir nos lecteurs contre les
efforts de l'imagination qui nuisent à l'enchaînement des
idées et de leur voir acquérir cet esprit de conversation qui
consiste bien moins à en montrer beaucoup, qu'à en faire
trouver aux autres ; de plus, leur rappeler qu'il suffit de
- 45 -
dire les grandes choses simplement, les petites noble-
ment, et de s'intéresser à ce qui, avec l'intelligence de
la parole, peut devenir l'élément de toute Conversation,
de tout progrès.
Si l'instruction, sans les [enseignements de la morale,
est semblable à une fleur dont la sève n'est pas saine, la
Conversation, qui n'a pas pour principe les notions du
sens-commun, qui ne s'attache point aux moindres traces
de la vérité, ressemble à ces peintures dont le coloris
frappe les regards bientôt désillusionnés par le jugement
du vrai goût. Afin qu'il n'en soit pas ainsi, il faut fuir ces
entretiens légers, frivoles et auxquels se joignent le plus
souvent une raillerie désobligeante et les discours colorés
de la médisance. D'ailleurs tout ce qui est mérite se dis-
cerne, se sent, et c'est à ce cachet que se recommande une
personne de bonne compagnie. On la recherche parce
que l'on est assuré que, dans son milieu, les bienséances ne
sont jamais blessées, et qu'on y parle avec cette réserve
cette modération qui témoignent de la discrétion et du
tact. Toutefois, faut-il prendre garde de confondre la
discrétion avec la dissimulation et la roideur, qui ont leur
source dans l'étroitesse de l'esprit et l'insensibilité. Au
reste, on ne peut pas s'y tromper : la discrétion découle
de la délicatesse des sentiments et de la confiance qui rap-
proche les coeurs droits. Amie de la sincérité, de l'affabi-
lité, et pudeur de l'âme, la discrétion est plus que le
charme de la société , car elle est une marque certaine de
la bonne compagnie.
Il nous semble ne pas avoir assez dit pour placer la
Conversation sur le rang qu'elle doit occuper dans les
rapports intimes de la vie sociale. Il nous reste à démon-
trer qu'on est d'un commerce plus sûr par le coeur que
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par l'esprit. Nos lecteurs en ont peut-être déjà fait
l'expérience. Puisse-t-elle ne leur avoir rien coûté!!! De
quelque part qu'ils l'aient acquise, nous la respectons, et
si nous appelons l'attention sur ces pensées, c'est afin de
consolider les réflexions qu'ils ont pu faire.
Nous rappelons d'abord que l'empressement à montrer
de l'esprit est le plus sûr moyen de n'en pas avoir et de
gâter la société ; que le grand art consiste à se servir des
personnes, suivant leur position et selon leurs goûts.
Racine l'avait compris, car il disait : qu'on doit toujours
parler avec une agréable modestie qui gagne les coeurs.
Ainsi s'exprimaient Virgile et Newton, ces deux génies
que dix-sept siècles n'empêchent pas de réunir pour les
ceindre de la même couronne. En outre, on sait que
Newton, dont la vie entière a été l'exemple du bonheur
le plus parfait, avait même le talent de faire paraître
chacun sous l'aspect le plus favorable. Plus près de nous,
on a vu Mmo de Staël devoir aux charmes de sa Con-
versation les témoignages de sympathie dont elle fut
l'objet, quand la mort lui ravit son père bien-aimé ; —
de plus, on a été témoin que, près de rendre son âme à
Dieu, cette femme aussi digne dans ses épreuves que
supérieure par son intelligence, a été entourée de nom- 0
breux amis aussi admirateurs de son génie que de
aimables qualités de son coeur.
Que faut-il de plus, pour inspirer à nos lecteurs le
désir d'acquérir les connaissances qui tout à la fois, don-
nent à l'esprit la solidité et la délicatesse ; pour leur per-
suader que le bonheur de sentir ce qui est beau, et le don
de le faire connaître, sont l'expression parfaite d'une in-
telligence éclairée par les rayons d'une âme élevée, et
subordonnée à la puissance d'une exquise sensibilité.
- 47 -
Pourquoi n'écrit-on plus ? c'est tout simplement à cette
question que nous voulons répondre, l'ayant entendu
faire souvent. Nous dirons, d'après ce que nous avons pu
observer, que cela tient à l'absence des principes conser-
vateurs de la famille et de la société, et au manque
d'éducation première, qui forme l'esprit à la politesse et
le coeur à l'amabilité. Aujourd'hui la plupart des lettres
sont des lettres d'affaires : le souvenir, l'amitié, la grati-
tude ne trouvant plus d'échos, n'ont ni langage parlé, ni
langage écrit. Or que ferons-nous pour replacer la cor-
respondance intime sur le rang qu'on lui a usurpé? Au-
cun effort, nous donnerons seulement la certitude qu'elle
est le cachet d'une personne distinguée. De sa part, les
convenances sont bien gardées ; les compliments de con-
doléance adressés avec tact et sincérité ; et dans la vie
habituelle, elle a toujours quelques instants pour écrire,
soit avec la perspective de rendre service, soit pour pré-
venir ce que la jalousie ou la malveillance se réserve sous
les dehors de la franchise ; soit enfin pour rappeler le
souvenir de ceux qu'on ne doit point oublier. D'ailleurs,
la lettre répond aux besoins de l'esprit, adoucit les an-
goisses de l'exil, allège le poids de la douleur.
Silvio Pellico le témoigne par le récit simple et tou-
chant des épreuves de quinze années de captivité. La
marquise de Sévigné, qui a fait de sa correspondance in-
time un modèle du genre épistolaire, décèle que la lettre
est la délicatesse du style, comme l'amitié l'est du senti-
ment, et qu'elle apprend à écrire sous la dictée du coeur et
de l'imagination. Cicéron, ce grand maître de l'éloquence
romaine, pensait de même, car la correspondance qu'il
entretint avec son ami Atticus, fit ses plus chères dé-
lices ; Montaigne, l'ami de Mme de Sévigné, trouvait

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