Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

La vénérable mère sainte Françoise de Chantal : fondatrice des Dames de la Visitation (Visitandines) / par M. Capefigue

De
105 pages
Amyot (Paris). 1865. Jeanne de Chantal (sainte ; 1572-1641). 1 vol. (104 p.-[1] p. de pl.) : 1 portr. ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

~0~
T - ~O~~ J
i SAINTE I
FRANÇOISE DE CHANTAI
l'Ai:
M. CAPEFIGUE
~AMYOT EDlTEUR 8 RUE DE LA PAIX 1
SAINTE
FRANÇOISE DE CHANTAI.
I A]:I>. II): sovr, iMHtmi.Ti:, 1', M.U:N NI" PAXTHION
LES FONDATEURS DES GRANDS ORDRES RELIGIEUX
LA VÉNÉRABLE MÈRE
SAINTE
ipîpiSE DE CHANTAL
(I//)}{. -
-. ~NjrnSMH DES DAMES DE LA. VISITATION (VIHTANDIKES)
PAR
M. GAPEFIGUE
La jeune fille ùien élevée, c'e<t la bénie de
Dieu et l'espérance de la famille.
(SAINT FRANÇOIS DU SALLES à la Supe.
rieure des Virilandincs.)
PARIS
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
M D .CGC L XV
18 CD
1.
SAINTE
FRANÇOISE DE CHANTAL
i
LA VIE JEUNE ET DU MONDE DE JEANNE-FRANÇOISE
FRÉMIOT, BARONNE DE CHANTAL
1572-1602
Dans la chambre à tapisserie verte sur bois
de chêne de la marquise de Sévigné, on voyait
suspendu à l'alcôve le portrait d'une Religieuse
déjà au milieu de la vie : sa physionomie calme
et belle exprimait la bonté et la douceur ; elle
avait le front haut, à peine caché par son voile
de linon, des yeux particulièrement expressifs;
son nez était un peu épaté, sa bouche demi-ou-
verte, ses lèvres roses; et sur tout l'ensemble
de ses traits le peintre avait répandu un air de
6 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
calme, de quiétude, qui semblait dire sa vie de
dévouement et de charité. Comme toute l'Ecole
flamande, l'artiste avait pris un soin particulier
de reproduire le costume religieux, la robe de
serge noire, le béguin de linon blanc, le cha-
pelet de bois, le petit crucifix d'ivoire à sa main
parfaitement distinguée.
Ce portrait était celui de la vénérable Mère
Jeanne-Françoise de Frémiot, baronne de Chan-
tai, Supérieure de l'Ordre de la Visitation,
l'aïeule de Mme de Sévigné (1), un de ses orgueils
de famille. Souvent dans ses lettres les plus
légères à sa fille, à Bussy-Rabutin, elle parlait
de sa pieuse grand' mère (elle n'était pas alors
canonisée). Les visites de prédilection de
Mme de Sévigné étaient pour le couvent de la
Visitation Sainte-Marie de la rue Saint-An-
toine, une des fondations de la vénérable Mère
de Chantal (2) ; elle y fit élever sa fille, depuis
(1) Marie Rabutin de Chantai (Mme de Sévigné), née au
mois de février 1627, avait deux ans lors de la mort de
son père et Ireize ou quatorze ans lors de la mort de sa
grand'mère sainte Françoise de Chantai ; ce ne fut que trois
ans après qu'elle épousa Henri marquis de Sévigné.
(2) Comme les souvenirs ne sont plus respectés, le cou-
vent des Filles de la Visitation est devpriu un temple pro-
testant, et les tombeaux des Chantal-Sévigné sont délaissés
dans les caveaux, sans culte et sans prières.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 7
comtesse de Grignan. Mma de Sévigné allait y
passer ses retraites ; et, au milieu de sa vie un
peu dissipée à la Cour, dans le monde, auprès
de Ninon de Lenclos ou de Mme Scarron, elle
avouait que, bien souvent, le souvenir des ver-
tus, des belles qualités de la baronne de Chan-
tai, l'avait défendue, libre et jeune, contre ses
propres faiblesses et contre les séductions du
salon bleu de Ninon.
Nous devons raconter la vie d'une femme du
plus grand monde, destinée à la société polie
la plus élégante, veuve à vingt-huit ans, par
une catastrophe épouvantable, tendre mère de
famille, et qui se voua aux pauvres et à Dieu !
Après avoir élevé, établi ses enfants, la baronne
de Chantai se consacra à l'éducation des jeunes
filles dans l'Ordre de la Visitation, une des belles
fondations du dix-septième siècle. Esprit de
haute distinction , l'amie de saint François de
Sales, elle eut avec le Saint cette correspon-
dance épistolaire élevée, attrayante, qui semble
préparer les lettres de Mme de Sévigné.
Dijon, à la fois ville religieuse et parlemen-
taire, comptait un bon nombre de familles de
robe d'origine noble. Les présidents et,conseil-
lers au parlement étaient les p'us fermes ci-
toyens de l'État, les plus pieux d'entre les
8 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
Chrétiens. Bénigne Frémiot, président à mortier
du parlement de Dijon, appartenait à une de
ces dignes et antiques races de la magistrature.
Il avait nom Bénigne, comme un souvenir mu-
nicipal : saint Bénigne, le martyr populaire de
Dijon, un des premiers apôtres des Gaules,
avait cruellement souffert pour la foi ; une belle
cathédrale (1) s'était élevée sur ses reliques.
Le président Frémiot avait épousé Marguerite
de Berbisey, d'une origine élevée, qui se ratta-
chait à la seconde Croisade ; d'antiques châteaux
de noblesse entouraient les deux abbayes de
Cluny et de Cîteaux, ces fermes-modèles d'où
étaient sorties la civilisation et la culture de
la Bourgogne.
Au sein de cette pieuse et illustre famille, le
23 janvier 1572, naquit une fille qui reçut au
baptême les prénoms de Jeanne-Françoise. En-
tourée de prévenances et de sollicitude, elle
avait devant les yeux l'exemple de la piété la
plus sereine, la plus douce. Dans les races par-
lementaires, tout était grave : aux jeux de l'en-
(1) Saint-Bénigne de Dijon est une des plus antiques
cathédrales. Je regrette qu'on ne préserve pas les tombes
qui en forment les dalles : les figures des évêques, des
abbés, des chevaliers, s'effacent sous le frottement des
pieds et même des chaises.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 9
fance se mêlaient les lectures sérieuses, ascé-
tiques; la petite Jeanne-Françoise aimait sur-
tout à réciter le cantique de saint Bénigne, le
patron de son père ; elle pleurait sur les souf-
frances du martyr. « Les païens avaient scellé
ses pieds à une pierre avec du plomb fondu,
dans un cachot plein de chiens furieux ; on avait
flagellé son cou avec des barres de fer rouge et
percé son cœur d'une lance. » Ainsi disait la lé-
gende récitée par la petite Frémiot. Elle prit de
ces ferventes lectures un courage suprême, qui
la préparait à braver la douleur pour mériter
Dieu.
Cette foi naïve encore était si ardente, que
les contemporains racontent l'anecdote que
voici : a Un gentilhomme Calviniste se trouvant
un jour chez son père et causant sur divers
points de religion, elle l'interrompit tout à coup
en lui disant (1) : « Vous ne croyez donc pas
que Jésus-Christ soit présent au saint Sacre-
ment ? cependant il a dit qu'il y était : vous
croyez donc qu'il est un menteur? Il L'étranger
répondit ce qu'il crut être à la portée d'une en-
fant, et, pour faire sa paix avec elle, il lui donna
des bonbons ; elle courut les jeter au feu, et, se
(1) Récit du Père Fichet et de Maupas.
10 SAINTE FRANÇOISE DE CIIANTAL
tournant vers lui : « Monsieur, lui dit-elle,
voilà comme les hérétiques brûleront dans l'En-
fer, parce qu'ils ne croient pas ce que Notre-
Seigneur a dit. » Il faut se reporter à l'époque
pour juger cette pétulance pieuse d'un enfant :
le dogme de la présence réelle était attaqué
avec violence par les Réformés et défendu ar-
demment par les Catholiques. Mlle Frémiot,
en grandissant dans la vie, prit des mœurs si
douces, si attendries, que plus tard elle eût
assurément prié pour l'hérétique plutôt que
d'appeler sur sa tête le châtiment, et, comme le
dit saint François de Sales : « Elle n'était ter-
rible qu'en paroles. »
A dix-huit ans, le président Frémiot vou-
lut marier sa fille, fort gracieuse, spirituelle,
un peu coquette dans ses atours. Mlle Frémiot
était une de ces jeunes personnes qui, n'ayant
pas encore la vocation pour la vie religieuse,
vivent dans leur famille sans renoncer aux inno-
cents plaisirs. On rencontre souvent au foyer
maternel quelques-unes de ces aimables jeunes
filles, élégantes, bien parées, d'une vive piété
(car Dieu ne défend pas de plaire), qui aiment
la société, les beaux salons, la vie de château,
et pourtant anges de cœur et de corps. Après
de longues hésitations, le président Frémrot
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL il
choisit pour l'époux de Jeanne un noble gentil-
homme, Christophe de Rabutin, baron de Chan-
tai, d'une race toute d'illustration et d'épée. La
généalogie des Rabutin se mêlait aux fastes de
la Bourgogne et du Charolais (1) ; les ruines
d'un vieux château féodal attestaient toute l'an-
cienneté et l'importance des Rabutin, barons
des ducs de Bourgogne. En 1425, Anne de Ra-
butin, seigneur d'Espiry, bailli de Charolais,
assistait aux tournois du pas de Charlemagne,
près de Dijon, et de la dame de Plours, près de
Châlons, « comme l'un des plus vaillants, plai-
sants et courtois qui fût en Bourgogne et que
l'on sût nulle part.» Il avait été l'ami de Charles-
le-Téméraire, son droit suzerain. « C'est au
siège de Beauvais, observe Philippe de Com-
mines, que fut étouffé monseigneur d'Espiry
(Rabutin), un vieil chevalier de-Bourgogne, et
le plus homme de bien qui y mourût. »
J'ai toujours aimé les généalogies, ces certi-
ficats de civisme et d'honneur pour les généra-
tions de noblesse: un Rabutin, lieutenant-gé-
néral, trouva une mort glorieuse à la bataille de
Marignan ; il eut pour fils Guillaume de Rabutin,
(1) Histoire généalogique de la maison Bussy-Ralmlin,
adressée par Bussy-Rabutin à Mme de Sévigné.
12 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
si fier de ses armures dans son beau château de
Bourbilly. «Le soleil, dit Bussy-Rabutin,dorait-
toutes les chambres, que les Christophe et les
Guy s'étaient contentés de tapisser de leurs
armes. Les Rabutin vivants, voyant tant d'écus-
sons, s'estimèrent encore davantage, connaissant
par là le cas que les Rabutin morts faisaient de
leur maison. Mais l'éclat de rire nous prit à tous,
quand nous vîmes le bon Christophe à genoux,
qui, après avoir mis ses armes en mille endroits
et en mille manières différentes, s'en était fait
faire un habit. » C'était le petit-fils de ce Chris-
tophe de Rabutin, baron de Chantai, cavalier
beau et distingué, qui recherchait la main de
Mlle Frémiot (1). Jeune encore, Christophe
s'était déjà fait remarquer par sa bravoure, sa
loyauté et son dévouement à la cause de Henri
le Béarnais; il avait constamment combattu à
ses côtés, il portait la cornette blanche lors de
l'entrée de Henri IV à Paris, et quand le roi fut
tout à fait maître du royaume, le baron de
Chantal vint se retirer dans son manoir du Cha-
rolais, au milieu des fêtes et des distractions.
Ce fut durant son séjour en Bourgogne qu'il de-
manda la main de Mlle Frémiot.
(1) Mlle Frémiot avait vingt ans. Le contrat de mariage
est du mois de février 1592.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 13
2
C'était un mariage entre races royalistes.
Claude Frémiot, président du parlement de
Bourgogne, très-fidèle à Henri IV, avait ré-
pondu aux Ligueurs, qui le menaçaient de tuer
son fils prisonnier, s'il ne passait à leur parti :
* Il vaut mieux au fils mourir innocent qu'au
père de vivre perfide. » À la sympathie des opi-
nions politiques se mêlèrent bientôt les plus
tendres sentiments : la jeune baronne de Chantal
aimait son mari éperdument. Ce mariage fut
fécond, heureux au milieu des distractions d'un
monde de Cour, mais toujours avec le respect
de soi et de la vertu. Mme de Chantai était char-
manie; le médisant Bussy-Rabutin lui rend
cet hommage (i) : « La baronne de Chantal
avait de la beauté et encore plus d'agréments :
sa taille était au-dessus de la médiocre, ses che-
Tieux noirs, son visage rond, ses yeux grands,
noirs et vifs, le teint uni et fort blanc ; elle avait
les lèvres vermeilles, la physionomie majes-
tueuse, tempérée par un grand air de douceur,
le regard fort doux et plein de feu et d'esprit.
Elle joignait à tous ces charmes extérieurs les
plus heureuses qualités de l'esprit et du cœur j
(1) Bussy-Rabutin, le charmant conteur, est toujours
ta grand respect pour sa famiUe; il ne s'oublia nn moment
qu'à l'égard de sa cousine, Ma. de Sévigné.
14 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
elle possédait la réunion des vertus qui font
une pieuse chrétienne et des agréments qui
rendent une femme aimable : son âme était forte
et généreuse, sa douceur et sa modestie incom-
parables, son esprit cultivé et enjoué, son ima-
gination vive, sa conversation délicate. Les
moindres bagatelles devenaient intéressantes
dans sa bouche. Elle badinait quelquefois, mais
elle revenait toujours à quelque chose de sé-
rieux. » Telle était la femme qui devait devenir
la fondatrice d'un des Ordres religieux les plus
célèbres et le plus justement utile à l'éducation
des jeunes filles. Dieu a des volontés particu-
lières, il ploie les caractères au but qu'il se
propose dans sa providence.
Christophe de Chantal apportait dans la vie
privée la même bravoure qui le distinguait à la
guerre. Entraîné par son naturel bouillant, il
ne refusa, s'il ne les rechercha pas, aucune de
ces rencontres singulières si fréquentes alors :
car la guerre civile avait multiplié les croise-
ments d'épées entre gentilshommes. Tout ce
qu'il ne donnait pas à la vie batailleuse, le baron
de Chantal l'accordait à sa femme dans la plus
douce vie. La baronne de Chantal avait de l'es-
prit, comme le répète Bussy - Rabutin, une
beauté charmante, la répartie aimable ; elle res-
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL i5
semblait à une châtelaine échappée du moyen
âge, à ses tournois, à ses fêtes, ou bien encore
à une de ces nobles dames reproduites sur les
tapisseries de la Renaissance. Plus d'une fois
Henri IV avait honoré de son hospitalité le châ-
teau de Bourbilly ; on avait chassé aux flambeaux
et multiplié les festins et les ballets (1). Les con-
temporains disent quel fut toujours le haut res-
pect de la baronne de Chantai pour ses devoirs :
ellene vécutà la Cour,dans le monde, que juste le
temps qu'elle ne pouvait donner à l'éducation
de ses enfants et à une dévotion pure, simple,
modeste. Saint François de Sales ajoute qu' « elle
était facile à la parure et à l'élégance. »
Une terrible catastrophe vint tout à coup
briser cette union bénie : le baron de Chantai,
comme un vrai féodal de vieille race, aimait la
chasse avec une ardeur incomparable. Un jour
qu'il poursuivait un cerf, dans sa terre de Bour-
billy, avec le marquis d'Anlezy de Chassel, son
ami et son parent, l'arquebuse du marquis
s'embarrassa dans les branchages d'un taillis, la
détente partit, et Christophe de Chantal reçut
(1) Les territoires de Dijon étaient peuplés de fort
beaux châteaux de la noblesse et de la magistrature.
C'était dans ces vieilles demeures de sa famille que Mme de
Chantai passait sa vie.
16 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
un coup mortel dans le ventre. Il fut transporté
au château sur un lit de feuillée, que les valets
de chiens avaient construit à la hâte. Mme de
Chantai, tout éplorée, était accourue au-devant
du triste cortège. On ne pourrait dire son in-
consolable douleur : elle allait perdre un mari,
jeune encore, plein d'espérance, le père de ses
enfants, un des plus brillants cavaliers de la
Bourgogne. Après huit jours de souffrances, le
baron de Chantai mourut dans les bras de sa
femme désolée.
Cette mort avait été précédée de circonstances
extraordinaires, que la baronne de Chantal
racontait plus tard : à deux reprises différentes,
elle avait rêvé que le baron serait mortellement
blessé à la chasse. J'emprunte à un vieil histo-
rien le récit curieux d'un rêve qu'avait eu le
baron de Chantal lui-même, avant sa mort,
comme un avertissement de sa fin prochaine (1).
CI Une nuit qu'il reposait paisiblement, il lui
sembla qu'on teignait son habit en pourpre et
qu'il était vêtu comme un cardinal. Le len-
demain, il raconta son rêve à sa chère épouse;
et, comme il avait l'esprit guerrier, il ajouta
qu'il serait bientôt blessé dans une bataille et
(1) Comparez le Père Fichet et le récit de M. de
Maupas.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 17
2.
que ses habits seraient teints de sang. La Sainte
se prit à rire : « Vraiment ! dit-elle ; et moi j'ai
songé que j'étais affublée d'un grand crêpe
noir, comme une veuve. » Et, s'apercevant que
ces paroles faisaient impression sur M. de
Chantai : « Je crois, ajouta-t-elle, que cela
m'est arrivé par les grandes appréhensions que
j'ai eues de votre mal, et c'est pourquoi je n'y
fais nul fondement. « M. de Chantal ne répondit
qu'en levant vers le ciel un regard plein de ré-
signation. »
L'esprit du seizième siècle se révèle dans ce
récit. Les rêves usuels ne sont assurément que
des fantaisies de l'imagination vivement émo-
tionnée ; mais souvent Dieu annonce ses des-
seins par des révélations particulières, et l'his-
toire sainte est pleine de ces avertissements.
Dans l'antiquité profane, les rêves mêmes étaient
les messagers des dieux. Ne raillons pas ce que
tant de générations ont respecté.
Ce fut désormais une vie de devoir et de
douleur que celle de la baronne de Chantai.
L'état de veuvage, admirablement réglé par la
religion chrétienne, a sa chasteté particulière :
jamais l'Église n'a loué les nouvelles unions; les
Pères, du deuxième au quatrième siècle, consi-
déraient les secondes noces comme une sorte
48 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
d'adultère (1) : l'époux dans la tombe doit
vivre encore pour l'esprit et le cœur de sa
veuve ; et ces devoirs deviennent encore plus
grands lorsque l'époux laisse de pauvres petits.
La baronne de Chantal avait quatre enfants : la
plus noble des missions était de les élever, de
leur ouvrir les voies de la vie.
La baronne fut une admirable institutrice
pour sa jeune famille; elle semblait pressentir
qu'un jour elle fonderait un Ordre tout d'édu-
cation et d'enseignement. La lignée des Ra-
butin était riche , fastueuse, spirituelle : les
lettres de la baronne disent qu'elle eut beau-
coup à souffrir du père de son mari, vieillard
hautain, inflexible. Bussy-Rabutin, tout jeune
homme, au contraire, fut toujours respectueux,
aimable pour sa tante. Il avait beaucoup aimé
le baron de Chantai; il disait de lui qu « 'il
était un des plus accomplis cavaliers de France. »
Ce qu'il y avait de remarquable dans la ba-
ronne de Chantai, c'est qu'avec un goût im-
mense pour la solitude et la retraite, elle se
condamna à vivre dans le monde pour suivre et
perfectionner l'éducation de ses enfants. La
société n'est pas nécessairement une occasion
(1) Saint Jérôme a admirablement défini les devoirs du
veuvage.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 19
de perdre son âme ; on peut y vivre et plaire à
Dieu, puisqu'il l'a créée pour nous : on peut être
tout à la fois une grande dame et une grande
sainte; l'accomplissement d'un devoir est une
vertu de plus. La baronne de Chantal racheta
ses petites distractions par une charité immense
envers les pauvres et les malades. « Elle allait
les chercher dans leurs misérables demeures,
leur prodiguait ses aumônes et poussait la cha-
rité jusqu'à faire venir chez elle des malheureux
couverts des infirmités les plus tristes, pour les
soigner elle-même. » On dit que ce courage
dans la guérison des blessés lui venait des souf-
frances que le baron de Chantal avait éprouvées
après sa catastrophe : lui aussi avait eu des plaies
béantes qu'il avait fallu panser; elle avait vu
sortir le sang à pleins bouillons de ses entrailles
déchirées ; le baron était mort entre ses bras.
Madame de Chantal ne vécut désormais que
pour les pauvres, les blessés, les malades (1),
les souffreteux, dans son hôtel ouvert à toutes
les misères. Cette charité avait quelque chose
de confus, de désordonné ; Mme de Chantal
(1^ Les contemporains, qui se laissent entrainer plus par
la piété que par le goût, multiplient les descriptions un
peu trop détaillées des plaies que pansait la pauvre veuve
désolée.
20 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
sentait qu'il fallait une direction à son zèle, un
guide à son âme : c'est alors qu'elle connut la
plus splendide figure religieuse de cette époque,
François de Sales, que nous allons voir tout
entier lié à la vie religieuse de la baronne de
Chantai.
II
FRANÇOIS DE SALES ET LA BARONNE DE CHANTAL
1602-1610
Le caractère de saint François de Sales, au
milieu de cette société grave et pieuse du sei-
zième siècle, brille comme une croix de saphir
sur un vêtement d'or. C'était une belle intelli-
gence, un esprit aimable, indulgent, d'un ca-
ractère facile, vivant dans le monde et en con-
naissant toutes les faiblesses : François de Sales
avait étudié les plus petits mystères du cœur
humain, et c'est la plus grande force dans la vie
de l'homme. Sa mission se rpêle tellement à
celle de la vénérable Mère de Chantal et à la fon-
dation de l'Ordre de laVisitation, qu'il serait im-
possible de les séparer l'une de l'autre. Fils du
comte de Sales, né dans le château de ses
pères (1), en Savoie, le 21 août 1567, sa con-
(1 ) Dans la commune de Thorens.
22 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
stitution faible et maladive se fortifia insensi-
blement par les tendres soins de sa mère (1) et
par des exercices continus sur le haut des mon-
tagnes, dans les rochers des Alpes ; il devint
un charmant et robuste enfant de la Savoie. La
beauté de son visage reflétait la noblesse de son
âme : les lignes de son front étaient pures et
célestes, ses yeux étaient bleus, fendus et doux ;
un nez aquilin parfait, une bouche souriante, un
menton d'une perfection antique. Son éducation
fut très-soignée ; son père cultiva les dispositions
de son esprit , et plus encore les précieuses
qualités de son cœur. On remarquait en lui,
dès les premières années de sa vie, une sensi-
bilité exquise, une nature sereine et méditative.
Dès l'âge de six ans, il fut envoyé au collége de
La Roche, et bientôt après à celui d'Annecy ; il
y montra une si facile aptitude pour les sciences
humaines les plus diverses, les plus variées,
que son père conçut pour lui toutes les idées
d'élévation et de fortune : que ne pouvait-on es-
pérer avec un nom illustre et un fils d'une si
belle intelligence? Le comte de Sales envoya
François à Paris pour perfectionner ses études,
et il choisit à cet effet la maison des Jésuites : il
(1) Françoise de Sionas, également née en Savoie.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 23
savait la nature élevée et libérale de cette édu-
cation de la Compagnie de Jésus. Beau cavalier,
d'une ravissante tournure, François de Sales
apprit l'équitation, les armes, la danse, tout ce
qu'il fallait pour former un parfait gentilhomme.
Les collèges des Jésuites faisaient une part égale
aux arts d'agrément comme aux sciences sé-
rieuses, laissant l'imagination, le goût du jeune
homme se déployer librement dans les condi-
tions que Dieu lui avait départies. Les notes
intimes du collège signalaient comme un sujet
exceptionnel le jeune comte, qui maniait les
armes avec une si parfaite distinction, comme
saint Ignace, l'hidalgo de la Castille, et qui
sortait en même temps le premier pour l'étude
de l'hébreu, du grec et du latin. François de
Sales, dès sa plus tendre jeunesse, manifesta un
goût particulier pour la théologie, la science
universelle : il y a dans la Somme de saint Tho-
mas et dans les controverses de Bellarmin la so-
lution de tous les doutes qui troublent les con-
sciences et agitent l'humanité.
La jeunesse de François, modèle d'étude, de
sagesse, de dévouement, fut couronnée par un
voyage en Italie (1) : le jeune comte vit Fer -
(1) François de Sales étudia le droit à Padoue, la ville
universitaire.
24 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
rare, Venise et Rome; s'arrêtant à peine aux
monuments de l'antiquité païenne et de la ty-
rannique puissance des Césars, il vigita les basi-
liques, les catacombes, berceau si pur du Chris-
tianisme. L'aspect de ces lieux vénérables, de
ces autels, vieux tombeaux, de ces cryptes con-
sacrées par le sang des martyrs, embrasa son
âme d'une ardeur céleste : ce fut sur ces reli-
ques des temps passés que François de Sales ré-
solut de se consacrer à Dieu par la prédication
et le sacerdoce (1). De Rome, François de Sales
se rendit à Notre-Dame-de-Lorette, la maison
de la Vierge des Anges, à Venise, à Milan ; il
passa à travers les plaisirs et les fêtes sans s'y
arrêter : c'était moins un voyageur qu'un pè-
lerin, qui dédaignait les joies, les spectacles des
gondoles, pour courir s'agenouiller dans l'église
de Saint-Marc, héritière de Sainte-Sophie, avec
ses nefs byzantines, ses coupoles d'or et ses
Apôtres grecs, qui vous regardent de leurs
yeux fixes. A Milan, il pria devant le tombeau
de saint Charles Borromée, le martyr du dé-
vouement. Le jeune de Sales n'avait que vingt-
six ans, et déjà il recevait les Ordres mineurs. Le
Pape lui conféra la dignité d'un canonicat. L'ac-
(1) Cette vocation fut déterminée par le conseil du Père
Antoine Possevin, de la Compagnie de Jésus.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 25
8
ceptation de ce titre entraînait un engagement
absolu ; François entra sans hésiter dans le sé-
minaire de San-Ambrosio.
Le comte de Sales fut d'abord profondément
� attristé de cette résolution, qui enlevait aux jus-
tes ambitions du monde ce jeune fils, l'héritier
de son nom (1) ; mais, au sein de ces familles
pieuses, le devoir parlait plus haut que les gran-
deurs de la terre : le comte et la comtesse ac-
ceptèrent comme une gloire ce qu'ils avaient
d'abord considéré comme un malheur. Le jeune
diacre se faisait déjà remarquer dans l'art ad-
mirable de la prédication, par une parole douce,
conciliante, qui persuadait les consciences sans
jamais les heurter. La Savoie, le canton de Ge-
nève, étaient pleins de Calvinistes ; ce fut à les
ramener dans l'Église par la parole et par une
science profonde que François de Sales se con-
sacra. Il fallait unir un esprit de bonté et de dou-
ceur infinie, montrer dans ses actes une inépui-
sable charité ; il fallait prouver que l'Église était
la mère des pauvres, la consolatrice des affligés.
Dans ce but, François de Sales fonda la Con-
(1) Le père de saint François de Sales voulait en faire
un sénateur et le marier avec une demoiselle de la maison
noble de Yeigi.
26 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
frêne de la Croix (1), destinée à l'instruction
des campagnes, au soulagement des indigents,
à la visite des prisonniers, à l'extinction des
procès; ce dernier vœu était particulier aux
constitutions de la Savoie, pays excessivement
processif, où les gens de la campagne se rui-
naient en vaines querelles. François de Sales
établit un tribunal de paix et de concorde : la
Congrégation des Frères de la Croix fat l'origine
de la belle institution de l'avocat des pauvres,
chargé spécialement de défendre la cause des
indigents en Savoie (2).
La Confrérie de la Croix eut tout le succès
d'une institution jeune et forte : un grand
nombre de nobles et de bourgeois s'y affiliè-
rent. On était en pleine guerre religieuse, à
l'époque des controverses et des prédications
entre les Catholiques et les Huguenots; Fran-
çois de Sales s'y consacra avec une ferveur
tendre et persuasive : nul système implacable
contre les hérétiques, nulle prédication mena-
çante ! Possédant la science profonde des Saintes
Écritures, il s'appuyait toujours sur les textes
(1) La confrérie fut fondée en 1593. Le duc Charles-
Emmanuel de Savoie le nomma au Sénat de Chambéry.
François de Sales refusa cette dignité.
(2) Cette institution a été maintenue dans le Piémont.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 27
sacrés : avec sa mélodieuse et douce voix, il
n'hésitait pas à ouvrir de doctes et ardentes
conférences avec les ministres protestants.
Nommé Évêque de Genève, sans pouvoir visiter
son diocèse, il se contentait de résider sur la
frontière ; et là, bravant tous les dangers du fa-
natisme huguenot, il conférait avec les plus im-
placables d'entre eux. Il se fit aussi l'ami de
Bèze (1), ce second chef du Calvinisme ; il vou-
lut, mais en vain, l'engager à revenir au sein de
l'Église : Bèze était trop engagé dans la voie de
la Réforme pour écouter les exhortations de l'É-
vêque.
En même temps François de Sales se consa-
crait à l'éducation religieuse des montagnards
des Alpes, presque tous corrompus par l'hé-
résie des Vaudois ou des Pauvres de Lyon : à
pied, dans ses plus simples habits, sans luxe,
sans suite, il parcourait durant l'hiver, l'été,
les pics les plus élevés, les sentiers les plus dif-
ficiles, s'arrêtant dans les plus petites, dans les
plus humbles églises, heureux quand il pouvait
ramener une âme au bien (2). Ce fut dans le
(I) Théodore de Bèze était déjà fori. âgé : il était né en
1519, et il mourut en 1605.
(2) La mission fut établie à Tlionon. François de Sales
était aidé par les Pères Capucins.
28 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
cours d'une de ces pérégrinations qu'il poussa
ses prédications épiscopales jusqu'à Dijon ; il y
prêcha durant tout un mois dans l'église Saint-
Bénigne. François de Sales, admirablement ac-
cueilli parla noblesse et la magistrature, homme
d'esprit et du monde quand il avait quitté la
chaire, était un convive aimable, un causeur
charmant. Le salon du président Frémiot re-
çut avec un pieux enthousiasme l'Évêque de
Genève, qui en devint l'hôte le plus assidu. Là,
il connut la veuve inconsolable du baron de
Chantai : elle cherchait un directeur de sa con-
science. La baronne n'avait alors que cette cha-
rité ineffable et un peu irrégulière qui la faisait
aller au-devant de toutes les infortunes, sans
règle et on pouvait dire sans direction.
La profonde connaissance que saint François
de Sales avait des âmes affligées lui avait fait
sonder la plaie cruelle qui déchirait les entrailles
de la baronne de Chantai : elle ne pouvait oublier
la mort d'un mari tendrement aimé; aucune
autre distraction n'était possible qu'un dévoue-
ment absolu à Dieu. Partant de cette pensée, il
pouvait la corriger dans ses petits écarts de co-
quetterie, car la baronne aimait la parure : il
fallait doucement l'entraîner à garder ses de-
voirs, sa modestie de veuve chrétienne. Un
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 29
3.
contemporain raconte qu'un jour Mme de Chantal
était venue au dîner un peu plus parée et ajustée
qu'à l'ordinaire : « Madame, lui dit le Bienheu-
reux en souriant, auriez-vous envie de vous
remarier ? » Il touchait ainsi la sensibilité dou-
loureuse de la veuve. « Oh ! non, Monseigneur,
répondit-elle vivement. — Eh bien ! répondit
le Saint, il faudrait mettre à bas l'enseigne. »
Elle entendit ce qu'il voulait dire, et le len-
demain elle reprit son deuil austère. « 11 était
certaines parures et gentillesses qu'elle portait
alors et qui étaient permises aux dames de qua-
lité après leur second deuil. Saint François de
Sales remarqua certaines petites dentelles de
soie à son attifet de crêpe : « Madame, lui dit-il,
si ces dentelles n'étaient pas là, laisseriez-vous
d'être propre? » Ce fut assez : le soir, en se dés-
habillant, Mme de Chantal les décousait elle-
même. Une autre fois, voyant des glands aux
cordons de son collet, le bienheureux lui dit,
toujours dans sa sainte suavité : «Madame, votre
collet laisserait-il d'être bien attaché, si cette in-
vention n'était pas au boat du cordon?» Aussi-
tôt, se tournant, elle prit des ciseaux et coupa
elle-même ces glands (1). »
(1) Le Père Louis de La Rivière. Vie du Bienheureux
François de Sales. Lyon, lü34, in-4u.
30 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
L amitié de saint François de Sales et du pré-
sident Frémiot devenant chaque jour plus in-
time, on parla. d'une union entre les deux fa-
milles. François de Sales avait un frère cadet,
le baron de Thorens (1), cavalier accompli ; il
demanda pour lui l'aînée des filles de la baronne
de Chantai. Le président Frémiot y consentit :
les qeux familles étaient également illustres et
riches. A l'occasion de cette belle fête, qu'il
appelait les noces de Cana, François de Sales
voulut remporter une suprême victoire d'ou-
bli et de pardon sur l'âme de sa pénitente.
Laissons encore parler un contemporain ; « Non-
seulement Mme de Chantai ne pouvait cesser de
parler de son mari, mais en 1606, à cinq ans
de distance, elle n'avait pu encore prononcer le
nom de celui qui avait été la cause de sa mort,
Comme M. d'Anlezy était parent du baron de
Chantai, on s'était efforcé, à différentes reprises,
de ménager une entrevue. Mais, bien que la
Sainte lui eût pardonné, l'idée de revoir au mi-
lieu de ses enfants l'homme qui les avait fait
orphelins l'avait tellement révoltée, qu'elle
avait exigé qu'on ne lui en parlât plus, Un peu
plus tard, saint François de Sales avait essayé
(i) Le titre de baron de Thorens était porté par le cadet
de la famille de Sales.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 31
de lui en toucher un mot; mais, voyant qu'il
n'était pas écouté, avec sa douce et sage méthode
de ne pas aller plus vite que la grâce, il n'avait
pas insisté et s'était promis d'attendre quelque
occasion plus favorable. A la fin de juillet 1605,
Mme de Chantal lui en fournit tout à coup une à
souhait, et telle qu'il n'eût pas osé l'espérer.
Dans une lettre qu'elle lui écrivait, elle mit le
chapitre sur son mari, ainsi qu'il lui arrivait
souvent, et lui raconta comment ce cher époux
était mort, doux, gracieux, avec des paroles de
pardon pour tous ceux qui l'avaient offensé.
Saint François de Sales était trop habile pour
ne pas profiter d'une pareille entrée, qui lui
permettait de mettre sa nouvelle tentative sous
la protection d'un si grand souvenir. Il répondit
aussitôt: « J'ai été consolé au récit que vous
me faites des traits de vertus qui parurent en
l'âme de feu Monsieur votre mari, sur le point
de son dép-art de ce monde, signes évidents de
son bon naturel et de la présence de la grâce
de Dieu (1). Et vous voyez donc bien que, s'il
vous pouvoit parler, il vous diroit ce que je vous
ai dit pour l'entrevue de celui qui fit le coup
de son trépas. Or sus, ma très-chère fille, haut
(1) Lettre de saint François de Sales.
32 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
le cœur. Ce vous est, et à moi par conséquent,
un extrême contentement de savoir que ce che-
valier était bon, doux et gracieux à ceux qui
l'avoient offensé. Eh! donc, il sera bien heu-
reux de voir que nous en voulons faire de
même. »
Saint François de Sales, s'adressant ensuite à
la piété ardente de Mme de Chantai, lui parle de
l'ineffable bonté de Jésus-Christ, du pardon
qu'il accordait à ses bourreaux : n'était-il pas le
nouvel époux de Mme de Chantai ? « Quelle dou-
ceur exerça-t-il à l'endroit de ceux qui le tuè-
rent, et non pas par mégarde, mais par malice !
Ah ! qu'il aura agréable que nous en faisons de
même. C'est votre époux moderne, ma chère
fille : car non-seulement la mort ne dissout pas
notre mariage avec lui, mais elle le parfait et le
consomme. »
Le Saint ne heurte pas la tendresse de sa pé-
nitente : « Me suis-je assez expliqué? Je ré-
plique : Je n'entends point que vous recherchiez
la rencontre de M. d'Anlezy, mais je veux que
vous soyez condescendante à ceux qui vous la
voudront procurer et que vous témoigniez que
vous aimez tout, oui, même la mort de votre
mari, pour l'amour de votre doux Sauveur.
Courage, ma fille! pratiquons ces basses et gros-
SAINTE FRANÇOISE DE CEANTAL 33
sières, mais solides, mais saintes, mais excel-
lentes vertus. Adieu, ma fille ! demeurez en paix,
tenez-vous sur le bout de vos pieds, et vous
étendez fort du côté du ciel. a
Mrae de Chantal obéit cette fois à la parole de
François de Sales, et consentit à une entrevue
avec M. d'Anlezy. Elle lui fut gracieuse autant
que son cœur le lui permit ; et, voulant dompter
la nature jusque dans ses plus légitimes répu-
gnances, elle offrit à M. d'Anlezy, qui venait
d'être père, de tenir son enfant nouveau-né sur
les fonts sacrés du baptême. Mais cet acte hé-
roïque, elle ne le fit qu'à grand' peine; il fallut
que saint François de Sales intervînt de nou-
veau, et que, moitié par persuasion, moitié par
autorité, il arrachât de l'âme brisée de la Sainte
qui résistait, ce nouveau et cruel sacrifice.
Onne peut aller à la perfection que par degrés,
il est impossible de dominer une âme subitement
et par surprise. L'esprit de saint François de
Sales était celui-ci : attendre, patienter ; l'occa-
sion viendrait où ce qui était impossible se ferait
seul. Le Seigneur prend son temps : le plus
beau de ses attributs, c'est la patience. L'âme
de Mme de Chantal aux mains de François de
Sales était devenue malléable comme la cire
molle, et dès lors il put lui parler de ses
34 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
grands desseins. Elle avait déjà établi honora-
blement ses enfants : sa fille aînée, on l'a vu,
épousait le baron de Thorens, frère de Fran-
çois de Sales ; son fils, Celse-Bénigne de Rabu-
� tin, baron de Chantai, s'unissait à Mlle Marie
de Coulanges (1). La baronne était désormais
libre de ses devoirs de mère ; François de Sales
crut le moment favorable pour l'entraîner à ses
desseins de fondation et de charité, ce qui était
son but définitif.
(1 ) Marie de Coulanges était la fille de Philippe de Cou-
langes, conseiller d'État. Les Coulanges étaient une race
spirituelle comme les Rabutin.
111
FONDATION DE L'ORDRE DE LA VISITATION. - LA
VÉNÉRABLE MÈFFE DE CHANTAL
1640-1620
C'était assurément une belle et charitable
pensée que la fondation de la Confrérie de la
Croix, plan d'assistance générale pour les pau-
vres; mais elle était imparfaite, et François de
Sales voulait la grandir, la compléter, par une
vaste application des idées religieuses à l'édu-
cation malheureusement trop négligée des
jeunes filles. Il est des esprits organisateurs qui
ne s'arrêtent jamais dans la voie des fondations :
le bien accompli leur donne la mesure du bien
qu'on peut faire. La Confrérie de la Croix d'a-
bord n'était pas un Ordre, c'est-à-dire une asso-
ciation religieuse soumise à des règles fixes,
approuvées par le Pape; née aujourd'hui, elle
36 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
pouvait s'effacer le lendemain. La force résulte
des vœux, des engagements, de la vie commune
sous une seule volonté. François de Sales dési-
rait fonder un Ordre, et quelle destination pou-
vait-il lui donner ? Quand on vit dans la socié-
té, on en connait les besoins, et c'était le mérite
de l'Évêque de Genève : ce qui manquait au
monde, c'était moins la charité (saint Vincent
de Paul allait l'organiser) que l'éducation, c'est-
à-dire la direction des esprits et des âmes dans
une voie ferme et sûre. Si l'éducation des
hommes était confiée à des corporations reli-
gieuses savantes (1), celle des jeunes filles
était négligée, imparfaite, depuis les demoi-
selles de famille noble jusqu'aux pauvres enfants
de la campagne : la société manquait d'un - en-
seignement doux et sérieux à la fois, qui pût di-
riger la vie.
La femme, dans la condition que le Christia-
nisme lui a faite, exerce une influence incontes-
table dans le monde et dans la famille ; et cette
influence, l'éducation doit la préparer. Fran-
çois de Sales était profondément convaincu
qu'il manquait une communauté religieuse,
(1) Ce ne fut que soixante-dix ans plus tard que Jean-
Baptiste de Lasalle, prêtre et docteur en théologie, fonda
la Congrégation des Frères des Écoles chrétiennes, en 1681.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 37
4
pleine de dévouement et d'abnégation, destinée
à élever l'esprit et le cœur des jeunes filles : il
fallait donc trouver une femme dugrand monde,
pieuse et supérieure d'esprit, afin de fonder
cet Ordre nouveau; et presqu'aussitôt sa pensée
se porta sur Mme de Chantal. François de Sales
la portait en haute estime-: « Mon frère de
Thorens, écrit-il à un de ses amis, alla quérir le
mois passé Mlle de Chantal (1), et il a ramené
avec elle une belle-mère qu'il ne méritoit ja-
mais d'avoir, ni moi de servir. Dieu l'a rendue
ma fille; elle est venue, afin que je la fisse
mourir au monde et vivre en Jésus-Christ.
Pressée des desseins de Dieu sur elle, elle a
tout quitté ; et, avec une force et une prudence
non commune à son sexe, elle a pourvu à tout,
en sorte que les bons trouveront beaucoup de
choses à louer dans cette action, et les mé-
chants ne sauroient sur quoi s'attacher pour en
médire. »
Cet éloge, la baronne de Chantal le méri-
tait par la confiance absolue qu'elle accordait
à François de Sales, qu'elle voyait habituelle-
ment chez le président Frémiot, son père : elle
ne lui avait jamais caché son dessein de se con-
(1) C'était sa jeune femme qu'il venait d'épouser.
38 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
sacrer à Dieu. Après ses douleurs intimes, quand
ses enfants étaient établis, elle n'avait plus
qu'un désir : c'était de quitter le monde et d'en-
trer en religion. François de Sales, avec beau-
coup de prudence, ne pressait pas cette voca-
tion : il savait combien la baronne était chère
à sa famille ; elle faisait l'honneur et l'éclat du
salon du président Frémiot ; son esprit dis-
tingué animait ce monde de magistrature et
de noblesse qui jetait un si vif éclat à Dijon.
Quand le temps pourtant fut venu, François de
Sales n'hésita plus : « Sachez, ma très-chère
sœur, que, dès que vous conférâtes avec moi de
votre intérieur, Dieu me donna un grand amour
de votre esprit. Quand vous vous déclarâtes à
moi plus particulièrement, ce fut un bien ad-
mirable à mon âme, pour chérir de plus en plus
la vôtre, qui me fit vous écrire que Dieu m'a-
voit donné à vous, ne croyant pas qu'il se pût
rien ajouter à l'affection que je sentois en mon
esprit, et surtout en priant Dieu pour vous;
maintenant, ma chère fille, il est survenu une
certaine qualité nouvelle qui ne se peut nom-
mer, ce me semble. Non, je n'ajoute pas un
seul brin à la vérité : je parle devant le Dieu de
mon cœur et du vôtre. Chaque affection a sa
particularité qui me console infiniment, et, pour
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 39
tout dire, qui m'est extrêmement profitable.
Tenez cela pour une très-véritable vérité, et
n'en doutez plus. Je n'en voulois pas tant dire;
mais un mot tire l'autre, et puis je pense que
vous le ménagerez bien (1). » François de Sales
ajoute avec un accent d'une tendresse et d'une
élévation ravissante : « Il ne m'étoit jamais ar-
rivé (en usant, dans la prière, de ces expres-
sions : Donnez-nous, accordez-nous) de porter
mon esprit à aucune personne particulière. De-
puis que je suis sorti de Dijon, sous cette pa-
role de nous, plusieurs particulières personnes
qui se sont recommandées à moi me viennent
en mémoire; mais vous presque ordinairement
la première, et quand ce n'est pas la première,
qui est rarement, c'est la dernière, pour m'y
arrêter davantage. Se peut-il dire plus que
cela ? Mais à l'honneur de Dieu, que ceci ne se
communique point à personne : car j'en dis un
petit trop, quoique avec toute vérité et pureté. »
A cet esprit de paternité céleste, Mme de
Chantal répondait par une obéissance absolue.
François de Sales savait avec quelle prudence il
fallait agirpourarracher une fille à son père, une
mère à ses enfants : il fallait que Mme de C hau-
(1) Lettres de saint François de Sales.
40 SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL
tal reçût de Dieu une énergie particulière, qui
pût l'affranchir de tous les liens terrestres pour
ne voir que J.-C. Une profonde douleur acca-
blerait cette noble famille, à qui Mme de Chantal
allait dire un éternel adieu ; cependant elle en
fixa le jour inflexiblement avec une certaine
quiétude de l'âme. Il faut lire, dans les récits
contemporains (1), le tableau triste et saisissant
de cette séparation de Mme de Chantal d'avec sa
famille, qui la chérissait d'une tendresse infinie :
ce fut une terrible nouvelle !
Le 29 mars 1610, jour fixé pour les adieux ,
les parents se réunirent chez M. Frémiot. L'as-
semblée était nombreuse. Tout le monde fon-
dait en larmes. Mme de Chantal seule conservait
un calme apparent; mais ses yeux nageaient
dans l'eau et témoignaient de la violence qu'elle
était obligée d'employer pour se contenir. Elle
allait de l'un à l'autre, embrassant ses parents,
leur demandant pardon, les conjurant de prier
pour elle, essayant de ne pas pleurer et pleu-
rant plus fort. Quand elle arriva à ses enfants,
elle n'y put tenir. Son fils, Celse-Bénigne, se
pendit à son cou et essaya par mille caresses de
la détourner de son projet. Mme de Chantai, pen-
(1) Comparez le travail du Père Fichet et de Maupas.
SAINTE FRANÇOISE DE CHANTAL 41
à.
chée sur lui, le couvrait de baisers et répon-
dait à toutes ses raisons avec une force admi-
rable. Nul cœur, si insensible qu'il fût, n'était
capable de retenir ses sanglots en entendant
« ce discours filial et maternel si douloureu-
sement amoureux. » Après que les cœurs eu-
rent été épuisés de tendresse, Mme de Chantai,
pour mettre fin à une scène qui l'accablait, se
dégagea vivement des bras de son fils et voulut
passer outre. Ce fut alors que Celse-Bénigne,
désespéré de ne pouvoir retenir sa mère, se cou-
cha en travers de la porte en disant : « Eh bien !
ma mère, si je ne puis vous retenir, du moins
vous passerez sur le corps de votre fils. » A ces
mots, Mme de Chantal sentit son cœur se briser,
et, ne pouvant plus soutenir le poids de sa dou-
leur, elle s'arrêta et laissa couler librement ses
larmes.
Ce fut à ce moment que parut le président
Frémiot,le vieillard aux grands adieux, comme
le dit François de Sales. Retiré jusqu'au fond
de son cabinet, ce magistrat, homme austère,
s'était préparé par la prière au sacrifice que
Dieu lui demandait. Il reçut sa fille dans ses
bras, et un entretien à voix basse, interrompu
de temps en temps par des sanglots et des
baisers, se prolongea quelque temps. Enfin,

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin