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La vérité sur l'Espagne , par F. Caze

De
101 pages
Ponthieu et Lenormant (Paris). 1825. 104 p. ; in-16.
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LA VERITE
SUR
L'ESPAGNE.
«ghufiirtmmf be Genbo.t, rue ^tgnon, e, 2.
LA VÉRITÉ
SUR
L'ESPAGNE,
PAR F. C A Z E.
P AIUS,
PONTHIEU, LIBRAIRE,
PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS;
ET LENORMANT, rue de Seine.
L825.
PRÉFACE.
PLUSIEURS écrivains ont déjà essayé de
lever un coin du voile qui cache les événe-
mens qui se sont passés en Espagne depuis
le commencement de 1823 jusqu'à ce jour.
MM. Dtivergier de lIallranne, de Salvandi,
ainsi que les auteurs de la Note sur la situa-
tion de l'Espagne, et des Réflexions sur le
même sujet, ont abordé cette grande ques-
tion avec plus ou moins de franchise ; ils
ont fourni des renscignemens plus ou moins
exacts , en général incomplets, mais cepen-
dant suffisans pour piquer vivement la cu-
riosité du public, qui s'attend à des révé-
lations plus étendues. Les défenseurs obli-
gés du ministère, dans l'impossibilité d*î
nier des faits, ont eu recours aux divaga-
( 6 )
tions. Ils ont été jusqu'à faire un reproche
de l'anonyme à ceux de ces auteurs qui ne
se sont pas nommés ; ce qui, aux yeux du
public, n'est un bon argument, qu'autant
qu'on prouve la fausseté de ce que l'ano-
nyme a avancé.
Pour ôter même ce prétexte à ceux qui
seraient tentés de s'inscrire en faux contre
mes assertions, je place cet écrit sous la
responsabilité de mon nom. Les personnes
auxquelles il n'est pas inconnu, savent que
j'ai été à même d'être bien instruit. MM. les
ministres n'ignorent pas que depuis la sor-
tie du Roi de Cadix, je n'ai cessé d'ap-
peler leur attention sur les affaires de la Pé-
ninsule, et de leur montrer la cause du
mal, en leur indiquant le remède dont,
par leur apathie, l'application devenait tous
les jours plus difficile. D'honorables témoi-
gnages de satisfaction m'ont été donnés, à
diverses époques, par des personnages dont
( 7 )
les uns n'ont plus de part aux affaires , et
les autres ont cru devoir changer de sys-
tème. Ce n'est que depuis mon retour en
France, que j'ai vu ce que j'avais refusé de
croire : que servir son pays en conscience,
n'était pas toujours un moyen sûr de plaire
aux ministres. Pour me rendre agréable,
il aurait fallu puiser mes observations sur
l'Espagne, non à Madrid ou dans les dif-
férentes provinces du royaume , mais dans
les salons de L. L. E. E., ou dans les jour-
naux qui leur sont dévoués.
C'est en vain que l'un des dépositaires de
l'autorité royale, celui qui était spéciale-
ment chargé des affaires du dehors , a été
satisfait du travail qui m'avait été commis.
La loyauté de ce ministre n'avait pas prévu
que mes informations, qui ont toujours été
parfaitement d'accord avec celles des gé-
néraux en chef, du chef de l'état-major-
général, et même jusqu'à une certaine épo-
(* )
que, avec celles de l'ambassade, ne seraient
d'aucun poids, parce qu'elles contrariaient
un système qu'on voulait suivre malgré
des obstacles insurmontables. Pénétré de
la nécessité de n'altérer en rien la vérité,
et de la faire connaître sans ménagement,
pour mettre mon Gouvernement à même
de provenir les maux que je n'ai que trop
prévus, jai présenté les choses comme elles
étaient réellement, et avec une impartialité
probablement trop scrupuleuse, puisque
elle a déplu. On a préféré, ou s'en rapporter
à des renseignemens plus flatteurs , ou ima-
giner à Paris une situation de l'Espagne
qu'on a fini par croire réelle , tant on dé-
sirait qu'elle le fût.
Faut-il s'étonner qu'un tel système ait
amené des résultats aussi déplorables. Mes
lecteurs verront dans cet ouvrage combien
il eût été facile d'en obtenir de satisfaisans,
et ils conviendront avec moi, que, s'il était
( 9?)
permis de mcler la plaisanterie à des faits
d'une nature aussi grave , on pourrait dire
au ministère avec M. Deschalumeaux :
On n'aurait pas pu mieux faire ,
Quand on l'aurait fait exprès.
LA VÉRITÉ
SUR
L'ESPAGNE.
JE n'examinerai point l'opportunité de la
guerre d'Espagne, ni les motifs qui la firent
décider. M. de Villèle, qui s'en souciait fort
peu, a fait connaître à toute l'Europe , par
l'étrange confidence qu'il fit à la tribune de la
chambre des députés, qu'il fallait absolument
que la France guerroyât au nord ou au midi.
Il choisit le midi. Peut-être un de ces jours
sera-t-il obligé de nous faire une confidence
pareille, et de nous proposer d'opter entre
l'est et l'ouest. Je souhaite que, le cas se pré-
sentant, son choix soit heureux; mais je lui
souhaite également, ainsi qu'à nous, qu'il sa-
che un peu mieux profiter du succès.
La guerre d'Espagne une fois décidée, le
ministère français commença par céder à des
( 12 )
préventions qui prouvèrent qu'il s'était laissé
circonvenir par des personnes bien peu in-
struites du véritable état des choses, en pre-
nant la détermination impolitique et peu ré-
fléchie de ne reconnaître, dans aucun cas , la
Régence d'Urgel, que les événemens avaient
conduite en France.
Je n'ignore pas qu'il a existé et qu'il existe
encore de grandes préventions contre cette
Régence, qui, dès le principe , fut peinte au
ministère français comme une réunion de for-
cénés, dont les projets étaient de mettre tout
à feu et à sang en Espagne. Ceux qui la calom-
nièrent ainsi étaient des ambitieux mécontens
de ne pas avoir été accueillis par elle, parce que
leur incapacité avait été appréciée. Pour plaire
au Gouvernement français, ces intrigans fai-
saient parade de grands sentimens de modéra-
tion, et par vinrent si bien à lui persuader qu'eux
seuls avaient de Fimiuence.quc dès lors il fut ré-
solu que les Régens d'Urgel seraient totalement
exclus de la participation aux affaires. La dis-
gràce s'étendit à toutes les personnes que cette
Régence avait employées. Le ministère fran-
çais mit à la tête des royalistes le vieux général
Cll 13 )
Eguia, personnage aussi entêté qu'ignorant, qui
rentra en Espagne plein d'idées de vengean-
ces. Il suffit de nommer le Trapiste, entre les
chefs auxquels Eguia donna de l'importance,
pour juger de son discernement. Le général
Quesada, qui n'a jamais rendu le plus petit
service à la cause royale , et qui nous a souvent
embarrassés par ses prétentions et par ses mau-
vaises dispositions, fut en partie l'auteur des
fausses idées qu'on prit à Paris de la situation
de l'Espagne.
Le général Quesada plut surtout au ministère,
parce qu'il lui présentait les choses,non comme
elles étaient, mais comme on aurait désiré
qu'elles fussent. On ne fut désabusé que lors-
que les fautes que cette confiance occasionna
furent commises. C'est ainsi, comme on le
verra plus bas, que le ministère s'était persuadé
que M. Zéa, en arrivant à Madrid, lèverait tous
les obstacles, et donnerait au Gouvernement
espagnol une direction conforme aux vues de
la France. Il fut secondé par une foule d'offi-
ciers réfugiés en France, qui redoutaient d'ê-
tre mis sous les ordres de la Régence d'Urgel
dont on connaissait la sévérité.
( 14 )
Quant au petit nombre d'actes que ce Gou-
vernement avait promulgues, ils sont irrépro-
chables ; et tandis que le parti Eguia et Que-
sada, qui devait plus tard nous accuser auprès
des royalistes de vouloir leur imposer par la
force une Charte constitutionnelle, en faisait
entrevoir la possibilité au Gouvernement fran-
çais , il dénonçait les Régents d'Urgel comme
des gens intraitables et d'une exagération in-
corrigible. J'ignore ce qu'aufond pouvait penser
M. le marquis de Mata-Florida (i) que je n'ai
(i). M. le marquis de Mata-Florida était, avant
d'être titré, un avocat de Madrid qui se nommait
Mozo-Rosales. Lorsque Ferdinand VII revint de Va-
lencey, les dominicains du couvent d'Attocha implo-
rèrent les secours du Roi, pour les aider à réparer
leur couvent et leur église qui avaient beaucoup souf-
fert du voisinage du Retiro, dont les Français avaient
fait leur place d'armes. Ce prince, entre autres con-
cessions, fit don à Notre-Dame d'Attocha de quatre
titres de Castille, qui devaient être vendus à son profit.
Le marquisat de Mata-Florida était du nombre; il fut
acheté par le titulaire actuel. Ces titres , au reste , ne
donnent pas de revenu ; ils sont, au contraire , grevés
d'une redevance qu'on nomme IrIllUlS y médias an-
( 15 ) -
pas. eu l'occasion devoir depuis la restauration ;
mais, pour l'archevêque de Tarragone, je puis
certifier qu'à une époque dont il sera question
dans le cours de cet ouvrage, il m'a montré
les opinions les plus saines ; il ne m'a pas dis-
simulé qu'il n'ignorait pas qu'on avait de lui, en
France, l'idée qu'il était un absolutiste fréné-
tique ; quant au baron d'Eroles, tout le monde
sait qu'il professait des opinions très-sages.
Au reste, la France a payé assez cher sa con-
fiance envers MM. Eguia, Calderon, Quesada et
consorts. Ils n'ont pas tardé à nous donner des
échantillons de leur savoir faire en adminis-
tration. Il n'a pas tenu à eux que l'Espagne ne
devînt une vaste prison ; mais, lorsque l'oc-
casion s'est présentée de participer à nos opé-
rations militaires, nous n'avons plus trouvé en
eux aucun appui. Nos cuirassiers se rappelle-
ront long-temps de la division Quesada , et de
ses prudentes manœuvres à Talavera.
natas, qui est assez considérable; mais ceux qui en
sont revêtus, jouissent de quelques priviléges honori-
fiques. Ils sont présentés de droit à la Cour ; ils ne peu-
vent se marier, ni sortir du royaume , sans une per-
1 mission expresse du Roi.
( 16 )
Je n'écris point un pamphlet de parti ; je
suis certain.de tout ce que j'avance ; les preu-
ves ne jne manqueraient pas si je voulais, au
lieu d'une brochure, écrire un volume. Je
soutiens et je prouverai, s'il le fautque l'ar-
mée de La Foi, telle qu'elle fut organisée lors
de notre entrée en Espagne, nous fut plus
nùisible qu'utile, et que tout le contraire se-
rait arrivé si nous eussions mis, comme nous
le pouvions, à la tête des affaires et de l'armée,
des hommes recommandables, et que nous en
eussions éloigné des noms qui, loin d'inspirer
de la confiance aux Espagnols, même aux
meilleurs royalistes , firent naître l'effroi dans
tous les coeurs.
La résolution inopportune que prit le minis-
tère français d'ôter à la Régence d'Urgel toute
participation aux affaires, indiqua aux esprits
clairvoyans, tant en France qu'en Espagne,
qu'on n'avait pas pris le soin préliminaire et
indispensable, de se procurer des renseigne-
mens sur la situation intérieure du pays qu'on
allait occuper. Si le ministère avait fait re-
cueillir, par des personnes impartiales et in-
telligentes , des informations tant sur les
( 17 )
2
hommes que sur les choses, il aurait appris
qu'en s'appuyant sur cette Régence qui était
reconnue par tous les royalistes, il centralise-
rait leurs efforts, et redonnerait une grande
énergie à l'armée royale de Catalogne. A la
vérité, cette armée avait été dispersée par
Mina. Mais elle se serait réunie immédiate-
ment sous les mêmes chefs, qui étaient sans
comparaison bien plus habiles que ceux que
s'adjoignit le général Eguia. Ce vieillard caduc,
qui n'inspirait de confiance à personne, fut
mis à la tête de la malencontreuse Junte pro-
visoire d'Oyarzun. Cette faute a été capitale :
je vais donner quelques développemens à ce
sujet, et prouver qu'elle a été l'origine de
toutes celles qui ont été commises depuis.
Les Régens d'Urgel étaient, comme je l'ai
dit, MM. le marquis de Mata-Florida, prési-
dent; Creus, archevêque de Tarragone, et le
général baron d'Eroles. Ces trois personnages,
parfaitement d'accord sur le fond, avaient
quelques opinions différentes sur les consé-
quences ; mais, dans leurs proclamations et
dans le choix qu'ils avaient fait de collabora-
teurs , ils avaient manifesté de la modération
( >8 )
et une grande réserve dans l'exercice de Pau-
torité souveraine. Ils avaient surtout éloigné
des emplois importans ou sujets à responsabi-
lité , des hommes qui, depuis, ont déshonoré
la cause qu'ils servaient, par des excès de tout
genre. Je prie mes lecteurs de ne pas passer
légèrement sur cette dernière remarque. En
effet, un des plus grands inconvéniens que
nous ayons eus en Espagne, a été le mépris
et la déconsidération dont étaient frappés
plusieurs des chefs et des officiers de l'armée
dite de la Foi. Je citerai le fameux Trapiste,
que la Régence d'Urgel éloigna constamment
de tout commandement, et que le gouverne-
ment provisoire d'Oyarzun s'empressa d'encou-
rager, en faisant de lui un personnage consi-
dérable. A sa suite ou à ses côtés, marchaient
une foule de bandits qui souillèrent la restau- ",
ration par des atrocités inouïes, tandis que
les plus honorables victimes du gouvernement
des Cortès étaient écartées par la Junte d'E-
guia, qui les suspectait d'être partisans de la
Régence d'Urgel. Les officiers français, hon-
teux de ces ignobles alliés, éprouvaient invo-
lontairement pour eux l'éloignement que les
( 19 )
2.
Espagnols honnêtes et très-bons royalistes,
d'ailleurs, ne pouvaient s'empêcher de témoi-
gner. Si donc le ministère français, au lieu de
se priver du secours de ce gouvernement
d'Urgel, qui se trouvait tout constitué, et dont
les dispositions, bien connues des Espagnols,
étaient en tout confirmes aux proclamations
du prince généralissime, se fût entendu avec
lui, il eut évité la scission fatale des royalistes;
il n'eût pas éprouvé l'embarras de la contra-
diction scandaleuse entre les déclarations de la
France et les actes de la Junte provisoire d'Oyar'
zun, et enfin il eût pu , en arrivant à Madrid,
donner plus de temps à la i méditation qu'exi-
geait la création d'une Régence définitive.
On ne peut douter, d'après ce qui s'est passé,
que M. deMartignac, commissaire civil, en-
voyé par le ministère français pour légaliser
les premières mesures qu'il y aurait à prendre
en arrivant à Madrid, n'eût des ordres impé-
ratifs de procéder immédiatement à la forma-
- tion de cette Régence. Il n'y a que ce motif
qui puisse excuser l'étrange précipitation avec
laquelle elle eut lieu. Ce magistrat n'a pas
ignoré combien cette nomination déplut à 1:
( 20 )
grande majorité des habitans de la capitale.
Un instinct , malheureusement trop fidèle,
faisait prévoir les maux qui en seraient le ré-
sultat. Les conseils de Castille et des Indes,
qui furent consultés à ce sujet, témoignèrent la
plus grande répugnance, et ne cédèrent qu'avec
peine à l'invitation de désigner des candidats
qui, à l'exception du ducdel'Infantado et du ba-
ron d'Eroles, étaient les hommes, de toute l'Es-
pagne, les moins propres à ces hautes fonc-
tions. Le duc de l'Infantado dut savoir peu de
gré à ceux qui l'associaient à de pareils collè-
gues. Quant au baron d'Eroles, il se garda bien
de venir siéger à la Régence, où il n'a jamais
paru. Ces mauvais choix eussent été mitigés
par ceux des personnes nommées aux divers
ministères qui furent généralement approuvés,
si le caractère indomptable de l'évêque d'Os-
ma, l'un des Régens , l'homme le plus obstiné
de la Péninsule , et d'une ignorance radicale
en matière de gouvernement, n'eût entière-
ment subjugué, dès le premier jour, ses deux
collègues, le duc de Montemar et M. Calde-
ron ; de sorte que la voix du duc de l'Infan-
tado , qui était toujours disposé à adopter les
( 21 )
moyens de conciliation, était isolée dans le
conseil. Ce n'est qu'avec des peines infinies,
que ce seigneur put obtenir des autres Régens,
qu'il ne serait rien statué sur l'inquisition jus-
qu'à la délivrance du Roi. M. de Martignac
dut bien regretter d'avoir été contraint par ses
instructions d'établir ce gouvernement. L'a-
dresse ou la déclaration des grands d'Espa-
gne, qui, malgré son extrême réserve, laissait
assez percer les vœux de cette première classe
de la société, prouva combien il eut été facile
au ministère français de diriger l'esprit public
dans un sens raisonnable , avant que de nou-
velles dissentions et des haines, nées des cir-
constances postérieures à la restauration, eus-
sent accru les difficultés. Il est présumable
que, M. le commissaire civil se découragea
très-promptement, et qu'il vit arriver avec
joie le moment qui mettait un terme à sa mis-
sion , d'autan t que ce moment fut pour lui ce-
lui des grâces et des faveurs des deux gouver-
nemens. Quelque éclatans qu'aient été les té-
moignages de satisfaction que M. de Martignac
a reçus de la part du ministère français et de
la Rég&icc-de Madrid, il les a achetés au prix
( 22 )
de trop d'inquiétudes pour qu'ils lui soient
enviés. Les talens et la sagacité dont il est
doué, ont dû lui faire pressentir les suites
inévitables du système adopté par le ministère
français, qu'il n'a sans doute pas été en son
pouvoir de mitiger. Il n'a cependant pas évité
que les Espagnols lui attribuassent la mauvaise
direction que prit la Régence dès le moment
de son installation ; car on ne supposait pas
que le pouvoir qui avait substitué une Junte
provisoire à une Régence établie et reconnue,
et forcé, en quelque sorte, les conseils de Cas-
tille et des Indes à concourir malgré eux à l'é-
tablissement d'une Régence définitive , eût
perdu tout-à-coup son influence sur un gouver-
nement qu'il avait créé lui-même et qu'il sou-
doyait.
L'arrivée de M. de Talaru, ambassadeur de
France, fit cesser les fonctions de M. de Mar-
tignac, qui, à son retour à Paris, ne manqua
pas sans doute d'informer le ministère de la
véritable situation des choses , et de la néces-
sité indispensable de donner à M. l'ambassa-
deur, ou des instructions positives, ou les pou-
voirs les plus amples d'agir suivant les circon-
( 23 )
stances. M. Fcx-commissaire civil avait fait,
pendant un séjour de six ou sept semaines à
Madrid, une ample moisson de renseignemens
et d'observations propres à éclairer le minis-
tère sur la marche qu'il devait suivre. Proba-
blement son éloquence échoua , car on remar-
qua la même hésitation dans la politique fran-
çaise. La Régence accumula les fautes , et mé-
contenta tous les partis. Elle prit, à l'égard
de la France, une attitude chagrine qui ap-
prochait de l'hostilité. Tous les conseils furent
repoussés avec obstination; et, tandis que
S. A. R. donnait tous ses soins à la prompte
pacification de l'Espagne, en ajoutant, aux dis-
positions militaires les plus actives , des in-
structions pour ses généraux, propres à réunir
tous les esprits, la Régence multipliait les em-
prisonnemens et les mesures violentes. Le
Gouvernement français ne dissimulait pas son
mécontentement; et le public, auquel il ne
pouvait rester caché, voyait avec surprise que
notre influence se bornait à protéger, même
avec peu de discernement, les hommes qui
étaient poursuivis. Il n'était pas juste de con-
fondre , dans la même catégorie, tous ceux
C4 )
qui étaient atteints par les décrets de la Ré-
gence. Il était nécessaire, sans doute, de te-
nir les promesses qu'on avait faites à certaines
classes de constitutionnels ; mais, puisqu'on
s'était cru le droit de prendre ces cngage-
mens, il fallait avoir la fermeté de tracer à la
Régence une ligne de démarcation. Je ne pré-
tends pas qu'on ait du, jusqu'à un certain
point, paralyser l'action des lois; mais je sou-
tiens qu'à cette époque, faute d'avoir bien
clairement expliqué les limites dans lesquelles
devait se tenir la Régence, d'après des circon-
stances plus ou moins bien appréciées , on s'est
exposé à une complication de questions de
compétence fort difficiles à résoudre, et très-
dangereuses à discuter. La protection accor-
dée à des hommes compris par erreur ou par
une prévention injuste, dans certaines me-
sures de rigueur, a été interprétée par quel-
ques esprits chagrins, comme extensive à tout
le parti constitutionnel. Aucune déclaration
bien claire n'ayant été faite à ce sujet, on s'est,
peu-à-peu, accoutumé à nous regarder comme
les protecteurs des negros. A Dieu ne plaise
que je veuille blâmer les démarches qui se
'( *5-)
faisaient pour adoucir le sort des vaincus. Je
fais seulement observer qu'on s'y est mal pris,
et que, puisqu'on voulait éviter les réactions,
ce qui était fort louable, il fallait prévoir ce
qui arriverait, dès qu'un parti long - temps'
accablé deviendrait vainqueur, et conserver
l'autorité suffisante pour réprimer des explo-
sions qu'il n'était pas difficile de deviner.
Etait-il permis de supposer que les royalistes
n'abuseraient pas de la victoire dès qu'on les
laisserait les maîtres de diriger exclusivement
l'administration en l'absence du Roi? N'était-
ce pas les victimes de la veille, dont nos suc-
cès militaires avaient fait les triomphateurs
du jour? Nous commencions déjà , deux mois
après la restauration, à nous plaindre des
excès et des exagérations ; nous nous sommes
toujours plaints dans le même sens. Alors,
comme depuis, comme aujourd'hui, c'est la
faute du ministère français. Il a recueilli le
seul fruit qu'il pouvait se promettre de ses
hésitations et de ses incertitudes. S'il eut en-
visagé la question politique avec la même
franchise et la même fermeté que S. A. R. en-
visagea la question militaire, l'opération eût
( 26 )
été totalement terminée à la prise de Cadix.
L'Espagne eût pu être remise, entre les mains
de Ferdinand VII, sinon entièrement paci-
fiée., au moins bien près de l'être; et le Roi
qui n'avait pu faire encore connaître ses inten-
tions , n'eût certainement pas su mauvais gré
a la France de lui avoir préparé les voies. On
verra, lorsque j'en serai à cette époque, si je
suis fondé à m'exprimer ainsi.
Le ministère français n'a jamais su s'élever
à la hauteur où le plaçait le succès d'une expé-
dition dont je ne le blâme pas d'avoir redouté
l'issue, quoique je pense que, s'il eût pris soin
d'être bien informé avant de consentir à l'en-
treprendre , ses craintes se seraient évanouies.
Quoi qu'il en soit, la réussite n'était plus dou-
x teuse , dès que nous fumes entrés à Madrid.
Mais ce n'était encore que militairement que
nous étions vainqueurs. Il restait à consolider
la victoire par des dispositions politiques dont
l'omission ou l'oubli sont inexcusables. Le mi-
nistère n'a-t-il pas dû prévoir, dès le commen-
cement , qu'après avoir soumis les constitu-
tionnels , il serait nécessaire de laisser en Es-
pagne une armée d'occupation, et que, pour
( 27 )
(lue sa présence y fut honorable pour nous -, il
fallait d'avance préparer le terrain, et adop-
ter sans ambiguité une marche et un système
également francs, qui, en faisant perdre pour
jamais aux partisans de la révolution , l'espoir;
de ressaisir l'influence, opposât aux réacteurs
un obstacle insurmontable. Dire maintenant
qu'on ne le pouvait pas , parce qu'on s'était
interdit toute espèce d'intervention intérieure,
est une niaiserie ridicule, ou l'aveu honteux
d'une impuissance dans laquelle il ne fallait
pas se mettre , eùt-on dû ne pas entreprendre
l'expédition. L'inexplicable conduite du mi-
nistère français doit avoir eu quelques motifs,
car, il est impossible qu'il n'eùt pas prévu ce
qui a eu lieu , les avis et les renseignemens ne
lui ayant pas été épargnés. Je cherche en vain
ces motifs, et j'avoue que je ne les découvre
pas : je n'admets pas ceux d'entraves de la part
des co-alliés de Vérone, puisque la Russie est
intervenue de la manière la plus manifeste,
dans les affaires de l'Espagne, toutes les fois
qu'elle l'a jugé convenable. Je ne crois pas non
plus que ni l'Autriche ni la Prusse aient ja-
mais cherché à diminuer notre influence dans
( 28 )
ce pays. L'Angleterre elle-même a pu se ré-
jouir de nos fautes , mais elle ne nous a pas en-
gagés à les commettre ; et lorsque M. Can-
ning, en plein parlement, déclarait qu'il re-
garderait la retraite de notre armée comme
une calamité pour l'Espagne en particulier, et
pour l'humanité en général, il ne pensait pas
que sa présence dut être passive, et que nous
y resterions pour être témoins bénévoles des
désordres et des maux auxquels ce malheureux
pays est en proie.
Je vais aborder une question qui a été dis-
cutée par tous les partis, et j'oserai dire toute
la vérité.
L'ordonnance d'Andujar fut la noble explo-
sion d'une ame généreuse et magnanime. Elle
a été diversement jugée, tant en Espagne
qu'en France. Ceux qui l'ont amèrement criti-
quée , n'étaient pas sur les lieux ; ils ignorent
qu'elle fut le résultat d'une indignation con-
centrée dans l'ame du Prince, et poussée au
plus haut degré par tout ce dont S. A. R.
fut le témoin , dans son voyage fait à petites
journées, depuis Madrid jusqu'en Andalousie.
Partout, sur sa route, des milliers de détenus
( 29 )
réclamaient sa protection ; il n'entendit que
des plaintes et des gémissemens. Ce prince
s'indigna de ce qu'on pût penser que l'armée
française était destinée à soutenir cet atroce
système. Cette ordonnance, j'en conviens, fut
embarrassante pour la politique craintive et
méticuleuse du Gouvernement français ; elle
le fut d'autant plus, que le corps diplomatique
en conçut, dit-on , des allarmes : ce fait est
au moins douteux ; mais fùt-il certain, je ne
sais jusqu'à quel point les ambassadeurs étran-
gers avaient le droit d'intervenir dans les me-
sures que le général en chef de l'armée fran-
çaise jugeait à-propos de prendre. Serait-il vrai
que la France était obligée de consulter ses
alliés sur la conduite qu'elle aurait à tenir sui-
vant que les circonstances se présenteraient?
Si le Gouvernement français n'a pas reçu, à
Vérone, carte blanche pour rétablir la légiti-
mité en Espagne , en employant les moyens
qu'il jugerait convenables pour obtenir la dé-
livrance du Roi, et lui rendre le plein exer-
cice de ses droits, il est humiliant pour la
France et pour lui, d'avoir joué une partie
pour le compte commun de la Sainte-Allian-
(30) ;
ce, en faisant Pavaner des enjeux, et avec
l'obligation de prendre conseil à chaque coup.
L'ordonnance rendue, je n'hésite pas à dire
qu'il fallait la maintenir et la faire publier
dans toute l'Espagne , et qu'il ne devait y être ,
fait de modifications que quelque temps après;
mais en empêcher la promulgation a été une
faute grave. Savait-on, lorsque cette espèce de
démenti fut donné au Prince généralissime, si
la prolongation de la guerre, que le minis-
tère redoutait, puisque personne n'a ignoré,
en Espagne, qu'il était disposé à se prêter à des
concessions fort larges pour la terminer, n'o-
bligerait pas à des mesures encore plus tran-
chantes? Ces réflexions n'échappèrent pas à
l'un des généraux français les plus habiles que
nous ayons eus en Espagne, M. le comte de
Bourmont. A la réception de l'ordonnance, il
la fit publier, à Séville, purement et simple-
ment. Peu de jours après, il donna des ex-
plications claires ét naturelles qui satisfirent
tous les partis, et furent pleinement approu-
vées par S. 'A. R. Cet officier général démêla
avec beaucoup de sagacité les difficultés de ce
pays : il a connu mieux que personne , com-
( 31 )
ment il fallait s'y prendre pour les surmonter.
Appelé plus tard au commandement en chef
de l'armée, il avait su acquérir la confiance et
l'estime des Espagnols de diverses opinions,
qui le virent s'éloigner avec autant de regrets,
qu'en témoignèrent les braves troupes qu'il
commandait.
N^eût-il pas été préférable qu'on eût tenu
partout une conduite uniforme ? Croit-on que
la différence qu'il y eut entre la manière avec
laquelle cette ordonnance fut reçue en Anda-
lousie , et en Catalogne, où elle fut promul-
guée , et à Madrid et en Navarre, où on tran-
sigea avec les autorités locales, ait produit un
bon effet sur les Espagnols? Ce peuple est
peut-être celui qu'il est le plus difficile de con-
vaincre autrement que par des faits. Il est na-
turellement porté à l'investigation des causes.
Il s'était aperçu du peu d'accord qu'il y avait
eu dans le principe , entre les déclarations du
Gouvernement français et ses actes diplomati-
ques. Cette circonstance ne fit qu'augmenter
les défiances d'un parti, sans nous donner plus
d'adhérens dans l'autre.
L'ordonnance d'Andujar n'eût pas eu lieu,
( )
si les motifs qui la provoquèrent n'eussent pas
existé, et ils n'auraient pas existé si le minis-
tère français n'eut pas fait les fautes que j'ai
signalées.
Les conventions faites avec les généraux
Morillo et Ballesteros, ont été aussi diverse-
ment jugées. Je ferai à ceux qui les ont blâ-
mées la même observation que j'ai faite rela-
tivement à l'ordonnance d'Andujar Pouvait-
on prévoir la prochaine réduction de Cadix ?
Personne alors n'osait l'espérer pour l'époque
où elle a eu lieu, autrement que par négocia-
tion; n'était-ce pas convenable de priver cette
ville du secours des armées constitutionnelles,
dont les débris auraient immanquablement
renforcé sa garnison, ainsi que celles des autres
places que nous n'avons occupées que d'après
les conventions avec ces deux généraux? Mais,
disaient alors quelques personnes , de quel
droit le général en chef de l'armée française
prend-il des engagemens au nom du Roi d'Es-
pagne , dont on ne peut connaître la volonté?
Je répondrai : du droit d'une nécessité qui ne
pouvait être appréciée que par celui qui était
chargé exclusivement de remplir le but pro-
(M)
posé, qui était, avant tout, la délivrance du
Roi ; et si, d'abord après la sortie de S. M. C.
de Cadix, tous ces points n'ont pas été réglés
d'une manière définitive, c'est la faute, non
de celui qui, dans la partie de l'opération qu'il
a exclusivement dirigée, n'a pas commis une
seule erreur, mais de ceux qui n'avaient pas
transmis à leur agent diplomatique , M. l'am-
bassadeur de France, des instructions telles
que, sans blesser en aucune façon les droits
de la souveraineté ou les convenances, tous
ces points litigieux eussent été réglés.
Quel ne fut pas l'étonnement, non-scule-
lement des Espagnols, mais des Français,
lorsqu'ils apprirent qu'à la sortie du Roi de
Cadix, aucune communication n'avait été faite
à S. M. C., et que, sans savoir même quelles
étaient ses intentions, on s'était tenu, à son
égard, dans une réserve silencieuse ! On ne
pouvait cependant pas se dissimuler que le
gouvernement de la Régence dont on avait si
hautement blâmé le système , devait nécessai-
rement avoir la première influence sur ce
Prince , pris en quelque sorte au dépourvu et
disposé à recevoir les impressions qui lui se-
( 34 )
raient suggérées par les premières personnes
qu'il verrait.
Il était tout naturel que la Régence, en re-
mettant l'autorité entre ses maius , cherchât à
lui faire partager les défiances qu'elle avait
elle-même conçues contre le ministère fran-
çais.
Le décret du 4 octobre prouva bientôt que
Ferdinand VII se livrait exclusivement aux
mêmes personnes qui, depuis long-temps,
étaient, à l'égard de la France, dans une posi-
tion presque hostile, et, pour être juste, il faut
convenir que ce n'était pas tout-à-fait de leur
faute, car il eût été facile de les ramener. M. le
duc de l'Infantado, pendant son séjour au
port Sainte-Marie , avait, dans plus d'une oc-
casion, témoigné des dispositions très-conci-
liatrices. Dom Victor Saez (i) lui-même, qui a
(i) En rendant justice aux qualités personnelles de
D. Victor Saez, je n'en infère point qu'il fût conve-
nable ni politique que cet ecclésiastique dirigeât à la
fois la conscience et le cabinet du Monarque. Je ne
prétends pas non plus que le ministère dont il était le
chef, dat être maintenu. On verra plus bas, lorque je
( 35 )
été jugé avec peu d'indulgence, n'est pas UIJ
homme aussi obstiné qu'on le croit. Il pensait
alors , et il pense encore, que le bonheur de
l'Espagne dépend de son union la plus étroite
avec la France. Tous ceux qui connaissent ces
deux personnages sont restes convaincus , qu'il
eut été très-aisé de s'entendre avec eux, avant
l'arrivée du Roi ; mais aucune démarche
n'ayant été faite, et les relations entre les
deux gouvernemens ayant pris presqu'à l'in-
stant le caractère de l'humeur , ce ministère
adopta une marche tout-à-fait contraire à celle
que nous aurions désiré lui voir prendre, et
resta, à notre égard, dans la limite d'une ré-
serve polie. Il en résulta que les royalistes
auxquels le mécontentement des Français
ne pouvait rester caché, perdirent la con-
fiance qu'ils avaient en nous, tandis que les
parlerai des tentatives qui furent faites pour porter
au ministère M. l'archevêque de Tarragone, quelle
est mon opinion sur la participation qu'on ne peut
empêcher le clergé d'avoir dans les affaires en Es-
pagne , ci quelles sont les raisons sur lesquelles je
la fonde.
( 36 )
constitutionnels ne nous surent aucun gré des
sentimens favorables qu'ils nous supposaient à
, leur égard, et dont ils ne tiraient aucun profit,
même pour la sûreté de leurs personnes.
On a beaucoup agité, d'abord et depuis, la
question de savoir si l'armée française devait
se retirer d'abord après la délivrance, du Roi.
Je ne balance pas à me déclarer pour l'affir-
mative. Une pareille résolution eut certaine-
ment tranché toutes les difficultés qui se sont
présentées depuis. Ou le Roi d'Espagne et son
premier ministre Victor Saez, auraient con-
senti au départ de l'armée, ce qui est fort
douteux , ou ils auraient réclamé une occupa-
tion temporaire. Dans la première hypothèse, -
je ne crois pas -que les affaires eussent em-
piré : dans la seconde, le gouvernement espa-
gnol , en réclamant notre appui, nous met-
tait à même , non de lui imposer telle ou telle
condition comme tant de gens de bonne foi,
d'ailleurs, mais qui connaissent très-peu le -
pays , le désiraient et le désirent encore,
mais de conseiller un ordre de choses modéré
qui rendit le séjour de notre armée compa-
tible avec l'honneur de la France. Et qu'on ne
( 37 )
eroie pas que cette combinaison fut, inlpos-"
sible. Le Roi s'y attendait, il l'a dit lui-même.
Il a regrété que, dès le premier moment, ses
alliés ne lui aient pas fait connaître leur ma-
nière d'envisager sa situation, qu'il ne pour
vait connaître que très-imparfaitement. Les
communications que S. M. C. avait eues avec
un petit nombre de fidèles serviteurs, dans les
derniers temps de son séjour à Cadix, ont ap-
pris qu'à cette époque elle était animée des
plus nobles intentions ; et si, depuis le Ier oc-
tobre jusqu'au jour de son arrivée dans la ca-
pitale, la marche suivie par son ministère a
donné lieu à des reproches fondés, ne peut-
on pas, sans injustice, en rendre responsables,
ceux qui auraient pu prévenir ces fautes , et
qui, par leur position nécessairement impar-
tiale , étaient mieux à même de connaître le
véritable état de la nation? Le Roi, rendu à la
liberté, se trouva tout-à-coup entouré d'hom-
mes intéressés à lui peindre l'état politique de
l'Espagne , tel que leurs passions particulières
le leur montraient. Sous la Régence, l'influence
française, quoique avec peu de succès, modi-
fiait quelquefois l'esprit exagéré de réaction,/
( 38 )
mais , en présence du souverain légitime, il
était plus difficile d'en empêcher les effets,
attendu que des remontrances ne pouvaient
être faites au Monarque qu'avec de très-grands
ménagemens , dont on avait pu se dispenser
avec la Régence.
Une grande faute, celle de la création pré-
cipitée d'une Régence, avait signalé la première
époque de la restauration. Une autre faute,
non moins grave , marque la seconde époque.
Ce fut la perte de l'occasion opportune de la
délivrance du Roi, pour jeter les bases d'une
pacification durable, ou pour se décharger de
toute responsabilité future , en évacuant l'Es-
pagne. On verra, plus bas , que ces fautes ne
furent pas les dernières ; et qui sait encore,
celles qu'il nous est réservé de déplorer, si les
mêmes hommes, avec les mêmes systèmes ,
continuent long-temps à diriger nos affaires.
Après la rentrée du Roi dans sa capitale, le
ministre Victor Saez porta péniblement le poids
de l'administration. Le mécontentement, sans
être aussi prononcé qu'il l'a été depuis, aug-
menta graduellement. On commençait à parler
d'amnistie d'une part, et d'inquisition de l'autre.
1 (3 g)
Le Roi était indécis ; on faisait déjà des tenta-
tives pour faire reconnaître l'emprunt des
Çortès, qu'on savait être appuyé, non diplo-
matiquement, mais d'une manière indirecte,
quoique très-positive, par la France. Le mi-
nistère, peu agréable au corps diplomatique,
était chancelant, et ne se soutenait que par
l'embarras du choix de successeurs, mais per-
sonne ne se doutait qu'il dût être renversé
aussi inopinément, et surtout sans la moindre
participation de la France ; car les Espagnols
de tous les partis n'ont jamais pu se persua-
der que le Gouvernement français ne voulût
pas exercer une grande influence sur leur pays,
ni s'expliquer que notre ministère ne vit pas
que nous étions la seule puissance qui n'éprou-
verait point d'obstacles à intervenir auprès du
cabinet de Madrid, puisque toute la nation
le désirait avec ardeur, comme unique moyen
de salut. Il a fallu, pour les désabuser, qu'ils
fassent témoins de la conduite ambiguë et ti-
mide notre diplomatie. Ce peuple, qui est gé-
néralement doué d'une grande sagacité, a,con-
stamment refusé de croire qu'il fût possible que
les alliés de la France lui eussent imposé des-
( 40 )
entraves, qui, lors même quelles auraient été
réciproques , étaient aussi injustes qu'impoliti-
ques. Ce qui se passa à l'arrivée de M. Pozzo di
Borgo, dont je vais parler tout à l'heure, prouve
que les Espagnols avaient raison, à moins qu'il
ne faille admettre que le ministère français, en
s'obligeant à jouer un rôle passif, avait consenti
à ce que ses alliés, et particulièrement la Rus-
sie , interviendraient, à leur gré, dans l'admi-
nistration intérieure de l'Espagne.
L'ambassadeur extraordinaire de Russie
était, dit-on, venu uniquement pour com-
plimenter le Roi sur sa délivrance. Cepen-
dant, on crut généralement à Madrid, qu'il
réunirait ses efforts à ceux de l'ambassadeur
de France, pour donner au Gouvernement es-
pagnol une direction raisonnable ; mais on ne
tarda pas à s'apercevoir qu'il agissait isolé-
ment avec M. Ugarte, ancienne créature de
M. de Tatischeff, ministre de Russie à Madrid,
avant la révolution de 1820 (1). M. Ugarte
(1) M. Ugarte joue un si grand rôle en Espagne ,
dans ce moment-ci, que je crois nécessaire de donner
à mes. lecteurs quelques détails sur ce personnage. Son
(4i)
jouissait et jouit encore du plus grand crédit
auprès du Roi, et fait, à lui seul, tout le parti
introduction auprès de Ferdinand VII, date de 1817.
C'est M. de Tatischeff, ministre de Russie à Madrid,
qui le fit connattre au Roi, dont il ne tarda pas à ga-
gner la confiance. Il eut la plus grande part à la négo-
ciation pour l'achat des vaisseaux que, vers cette épo-
que , la Russie vendit à l'Espagne. Il fut employé dans
quelques affaires particulières que le Roi ne voulait
pas confier à ses ministres, et devint un des membres
les plus mfluens de la CamartV/a ; ce qui, pourtant, ne
l'empêcha pas d'être relégué à Ségovie , peu de temps
avant la révolution de 1820, sous le ministère de
M. le duc de San Fernando. Dès que S. M. C. eut ac-
cepté la constitution de Cadix, M. Ugarte, ainsi que
tous les autres exilés, revint chez lui, et se tint à l'é-
cart ; mais il eut avec le Roi des relations aussi actives
que secrètes. Ce fut par son intermédiaire, que ce
Monarque fit parvenir des lettres autographes à l'em-
pereur de Russie et à d'autres souverains. Il s'employa
très-utilement aussi dans l'intérêt de son maître, à fo-
menter les premières insurrections royalistes en 1822.
Pendant la Régence, on parla peu de lui ; mais à peine
le Roi fut-il de retour à Madrid , que sa faveur fut
visible. M. Pozzo di Borgo trouva en lui un homme
dévoué à la Russie, à cause de ses relations avec M. de
Tatischeff, qui n'avaient jamais été interrompues, et
( 42 )
- russe, auquel on donne une si grande impor-
tance. Ceci paraîtra exagéré à ceux qui n'ont
pas été en Espagne, mais ce n'en est pas moins
exact. J'ajouterai que, loin d'y avoir des par-
tisans, la Russie n'y est pas aimée: les Espa-
gnols n'ont pas oublié la vente, que leur fit
cette puissance, des vaisseaux de sapin, qui ont
fini par servir au chauffage , non plus que les
prétentions, manifestées à une certaine épo-
que , d'un établissement aux îles Baléares. On
très— disposé à renverser un ministère qui affectait
à son égard une indépendance qui le choquait. Depuis
cette époque., le crédit de M. Ugarte a été en aug-
mentant ; il n'avait pas d'emploi spécial qui lui permît
l'entrée au conseil des ministres, il fut nommé eecré-
taire du Conseil-d'Etat, ce qui, en Espagne, est une
très-grande place, qu'on fit revivre exprès pour lui,
et qui lui donne rang de ministre. Au reste, il est le
véritable chef du ministère, qu'il préside matérielle-
ment j lors même que le ministre d'Etat y assiste.
Sans entrer dans le détail des divers jugemens qu'on
porte en Espagne sur M. Urgate , je me bornefai à
dire ici, qu'il n'eût pas été indifférent au Gouverne^-
ment français de s'en faire un partisan. J'ai des raisons
de croire que ce n'eût pas été impossible : pn ne peut
pas le nier , puisqu'on ne l'a pas tenté.