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La Vie de l'officier, poëme en trois chants, par M. d'Étalleville,...

De
180 pages
Dentu (Paris). 1821. In-12, 182 p..
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LÀ VIE
DE L'OFFICIER,
POEME.
DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
Imprimeur du Roi et de l'Institut, rue Jacob , n° 24.
LA VIE
DE L'OFFICIER,
POEME
EN TROIS CHANTS,
PAR M. D'ÉTALLEVILLE,
Auteur de ]a Diligence ; du Changement de Garnison ;
des Eaux de Barrages; et de la Calotte de Royal-
IiOrraine, poèmes.
A PARIS,
CHEZ DENTU, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
GALERIE DE BOIS.
[821.
PRÉFACE.
LE poëme que j'offre ici contient l'histoire
ancienne du service. Elle aura, pour les
jeunes officiers, le mérite de la singularité.
Ils diront des: Comment!... Vraiment!...
Est-il possible!... Ils riront, hausseront les
épaules au récit de nos vieux usages. Tout
ce qui leur plaira. Mes bons camarades
s'amuseront, je l'espère, de mes souvenirs ;
et c'est pour eux que j'écris. Quant au pu-
blic, il trouvera peu d'intérêt aux longues
descriptions de manoeuvres, de service de
place., de fortifications. Je suis si accoutumé
LA VIE
DE L'OFFICIER-
CHANT PREMIER.
ARGUMENT.
Départ du semestrier Florval pour rejoindre la garnison.
Passage par Paris. Petite ruse de portillon. Arrivée au
corps. Réception. Etablissement à la caserne. Réveil
difficile. Parade. Défilé. L'ordre, Dîner. Ecuries. "Visite
à la femme du colonel. Retraite. Mot d'ordre. Ronde.
Plaisanterie faite à Florval. La Diane. Guverture des
portes. Reconnoissance. L'avancée. Histoire d'une garde
surprise. Entrée des paysans et paysannes, venant au
marclié. Voyage de Florval au clocher de Strasbourg.
Pont dn Rhin. Fortifications. Prise de Strasbourg.
LA VIE
DE L'OFFICIER.
CHANT PREMIER.
PLAISIRS DU RETOUR A LA GARNISON.
J 'AV OIS juré de quitter pour toujours,
Et le vallon où roule le Permesse,
Et les hauteurs qui dominent son cours ;
Oui, je voulois , dans ma froide sagesse,
En pays plat finir mes tristes jours ;
Quand cet instinct, qui vers Charonne (i) entraîne,
Encor moulu des coups qu'il s'est donnés,
Le tendre amant du bon vin de Surcne ;
Qui reconduit aux lieux infortunés,
(i) Barrière de Paris où il y a beaucoup de guin-
guette».
io - LA VIE DE L'OFFICIER.
Où la rigueur d'une coupe (i) fatale
Fit avorter dix fois la Martingale (2),
Ces malheureux, ces joueurs forcenés,
Obstinément à leur perte acharnés ;
Oui, cet instinct de dam et de ruine,
M'a fait chercher, sur le double coteau,
Les vils débris du frêle chalumeau
Que je brisai dans mon humeur chagrine,
Et j'ai, joyeux, renoué mon pipeau.
Déjà la verve agite ma crinière,
Un dieu, déjà, me rappelle au travail.
C'est Mars lui-même. A sa voix de tonnerre,
A son armure, au fer de son poitrail,
Je reconnois le démon de la guerre,
Et, j'obéis. Je prends pour Apollon
Ce fier-à-bras, tant soit peu volontaire ,
Qui, brandissant son fameux cimeterre,
Mettra d'abord la rime à la raison,
De son damas, taillera mon crayon,
(1) Ou appelle coupe, an trente-un, la série des coups
que les six jeux, mêlés ensemble, amènent, depuis la
première carte jusqu'à la dernière.
(2) Mise toujours doublée.
CHANT I. ii
Et, poursuivant la critique, empressée
A tourmenter son auteur favori,
D'un demi-tour de son long bistouri,
De vingt censeurs, race dure et glacée,
Fera fumante et tendre fricassée (i).
Je chanterai, sous cet abri fameux,
Ses officiers et leur joyeuse vie ;
Non, dans les temps où la guerre, en furie,
Fait de la mort ses plus aimables jeux,
Mais en ces jours, où, d'une paix profonde,
Avec transport, jouit enfin le monde ;
Où le guerrier se couche dans son lit ;
En se levant, à son hôte sourit ;
Et, le soir rentre, entier et sans blessure,
"" Ou sans avoir, dans un brillant conflit,
Par son triomphe, attristé la nature.
Je parlerai des utiles travaux
Où la valeur à l'art est confiée,
Où les François, ces hommes sans égaux,
En s'exerçant, de la terre effrayée
(i) Fanfaronnade ! En dépit de Mars et de son grand
coutelas, j'ai une peur du diable de ces messieurs, et
personne ne reconnoît mieux que moi le» Services rendus
aux lettres par une sage critique.
12 LA VIE DE L'OFFICIER.
Par leur fatigue assurent le repos.
Mon officier sera, dans sa famille,
De ses parents gloire et charme à-la-fois ,
Bon fils , bon frère, hôte d'humeur gentille,
Bourgeois de moeurs sous un habit bourgeois.
A son départ on saura qu'il soupire.
Au régiment, où chacun le désire,
On le verra pressé par ses amis,
Qui, retenus pendant sa longue absence,
Sous l'étendart à leur garde commis,
En garnison n'ont pas fait pénitence.
Enfin je veux occuper vos loisirs
De mes guerriers, de leurs bruyants plaisirs;
Peindre des maux qu'enchaîne leur nature
Au tourbillon des violents désirs,
Et demander grâce pour la peinture.
Voici mon plan, lecteur, et c'est à vous
A décider, dans la haute sagesse,
Si vous devez perdre une heure avec nous,
Ou, déplorant ma lyrique foiblcsse,
Me reléguer à la maison des fous.
Pensez-y bien; moi, pourtant je commence.
Florval avoit, au lieu de sa naissance,
Passé six mois, et charmé ses parenls.
r \
! CHANT ï. i3
I Par son amour, ses soins, sa complaisance,
Quand il fallut, au gré de l'ordonnance,
Faire aux vieillards des adieux déchirants.
Il part. C'était cette belle journée
Où le Zéphyr, du souffle le plus doux,
Vient réveiller sa Flore abandonnée ;
Cette beauté, gloire de l'hyménée,
Qui mourut presque en perdant son époux.
II lui contoit, dans son joli murmure,
Que, tourmenté par les cruels Autans ,
Il s'est tapi dans sa caverne obscure ;
Qu'il a fermé rideaux et contrevents;
Que, là, sans cesse, il s'est occupé d'elle,
Et qu'il pourroit prouver, aux médisants.
Qu'être léger n'est pas être infidèle.
Vous m'entendez : arrivoit le printemps.
Quand le ciel rit, il est bien difficile
De conserver long-temps l'esprit chagrin.
Notre officier retrouvoit en chemin,
Dans les trésors de sa tête fertile,
Le doux tableau d'amis haussant le pas,
Et s'empressant d'offrir, à leur justice,
Un déserteur, dont l'aimable supplice,
Est d'étouffer en do si tendres bras.
%
i4 LA VIE DE L'OFFICIER.
Elle peignoit une ville inconnue,
Car la phalange a changé ses quartiers,
Et lui montroit la place, l'avenue,
Les logements, un peu les cuisiniers,
Beaucoup la belle, à la grâce ingénue,
Qui nous attend pour ses amours premiers.
Les légers bonds de son leste équipage,
Et du mallier (1) les cent et cent grelots
Le régayoient aussi dans son voyage ;
Car dans ce temps, en ce siècle des sots,
Chacun avoit la chaise à son usage.
On n'alloit point, en de roulants cachots,
Mettre en commun jambes, bras et cervelle,
Opinion, quolibets, beaux discours ;
Et se coucher, après un ou deux tours,
Pavé pour lit et fossé pour ruelle.
Florval rioit, en voyant galopper
Le gros porteur (2); cheval, que la nature
Avoit créé pour cette vive allure,
Comme un pédant, pour charmer un souper :
A chaque saut, de sa botte hydropique ,
' (1) Le cheval de brancard,
(a) Le cheval du postillon.
CHANT I. i5
Le postillon embrassoit ses gros flancs,
Et, de ses noeuds, une mèche élastique,
Pinçant, piquant, mordant dans tous les sens,
Entretenoit ses vigoureux élans.
Il auroit pu, trottant comme son frère,
Le bon mallier, arriver aussi tôt;
Mais, en faisant voler haut la poussière,
Le postillon ménageoit son derrière,
Et, sur Florval, levoit un gros impôt.
Le voyageur croit voir hâter sa course.
Ces tours de bras, ces efforts répétés,
Au conducteur pour beaucoup sont comptés
Et font partir les cordons de la bourse.
La diligence avoit ici son prix.
En se pressant, on pouvoit, le soir même,
Se procurer la jouissance extrême
D'aller encore au spectacle à Paris.
Florval arrive à l'heure où la coquette,
Pour le grand monde, achève sa toilette.
Lui, sans donner aux futiles apprêts
Des moments chers, il courut aux François.
Peignez-vous donc la flatteuse espérance
D'un amateur, promenant ses regards
Dans le palais du premier des beaux-arts.
16 LA VIE DE L'OFFICIER.
Figurez-vous la douce jouissance
Du goût jeté dans ce trésor immense,
Riche, à-la-fois : de Brisard, de Contât,
De Doligni, de Sinval, de Préville ;
Et, dans ce temps où l'artiste, docile,
Ne faisoit point, de son jeu délicat,
Jeûner Paris quatre-temps et vigile.
Florval, aux cieux, tout le soir applaudit,
Puis regagna son nouveau domicile ,
L'heure frappant trois coups moins qu'à minuit.
Sans se coucher quand se lève l'aurore,
En ce vieux temps on s'amusoit encore;
Et nul travers ne forçoit l'hôtelier,
Dans les hiboux, à choisir son portier.
Florval, content, dormit avec délices.
Le lendemain, dès que le jour parut,
Pressé de voir, mon officier courut.
Il admira les nouveaux édifices ;
Fit des achats ; des autres régiments
Sur son quartier, prit des renseignements,
Sur les beautés, reçut quelques notices :
En ces grands jours, Paris étoit un camp ;
Pourtant avec ce point, très-différent
Que, sans occir, de civiles requêtes
CHANT I. 17
Y suffisoient pour faire des conquêtes,
Qu'en triomphant on payoit les tributs,
Que, fors l'honneur, tout restait aux vaincus.
Florval passa la seconde soirée
A ce théâtre , où, le Carlin fameux,
Par sa gaîté, sa souplesse admirée,
Du jeune chat, son maître gracieux (1),
Nous rappeloit et l'adresse cl les jeux.
A ce théâtre, où les deux La Ruette,
Divers en sexe, en talents bien égaux,
Ou le Clerval, le naturel Caillaux
Vous procuroient illusion complette ;
Et, sans charger de notes leurs chansons,
D'un goût exquis nous donnoient des leçons.
Le lendemain, enchanté de la veille,
Et, fredonnant, dans son cabriolet,
L'air recueilli par la sensible oreille,
Florval courut où l'honneur l'appeloit.
La route est longue, et trois grandes journées,
Deux blanches nuits, aux fatigues données ,
A peine à temps, le rendront à l'appel.
( 1 ) On dit que Carlin avoit imité les jeux des jeunes
chats; et, par-là, acquis la grâce de ses gestes.
2.
18 LA VIE DE L'OFFICIER.
Le gouverneur, assis sur l'ordonnance (i) ,
Pour tout retard, sans aucune indulgence,
Mettoit au fort, jusques au colonel.
Il fallut donc, faire presser l'allure ,
Dîner en poste et souper en voiture,
A des courriers disputer les chevaux,
Aider, parfois, à changer l'attelage,
Parfois aussi s'opposer à l'usage
Qui, pour hâter de monsieur le repos,
Vous fait troquer, par un drôle en chemise (a).
Sur le chemin, comme une marchandise.
Tout alloit bien. Le pour-boire étoit bon.
Le doux aspect de la face royale,
Empreinte à froid sur un large écusson,
Donnoit aux gens une ardeur sans égale ;
Mais, d'un seigneur, beaucoup moins généreux,
Florval ratteint, dans sa boîte légère,
Le char tardif, à dessein paresseux.
Pour un courrier nul cas n'est plus fâcheux.
Si le moyeu de la chaise première
(i) Terme consacré pour dire une sévérité outrée.
(2) Les postillons ne peuvent changer ainsi leurs cour-
riers qu'avec la permission des voyageurs.
CHANT I. 19
N'est, tout vivant, avalé par l'ornière,
Il faut rester, tant qu'il plaît au lambin,
Dernier partout, au vêlais, en chemin :
La loi le v{SB$Quoi ! tant de diligence
Sera perdue? et, cet avare, au trot,
Fera damner un prodigue au galop ?
Que faire, hélas ? Florval prend l'éloquence
D'un gros éeu. Le montre. Il est offert
Au conducteur, si, dans la ruse expert,
Il peut ici l'affranchir d'esclavage.
Les postillons entre eux ont un langage,
Ingénieux pour un peuple balourd ;
Langage clair, que peut entendre un sourd.
Il remet donc une longue ficelle ;
Puis, du poignet faisant la manivelle,
Il frappe un coup, s'arrête, et puis repart ;
En donne six : cinq pressés, un qui, tard,
Vient pénétrer dans l'oreille offensée :
Ce cliquetis contenoit sa pensée.
Le fouet en main, c'est un abbé Sicard.
Bientôt Florval voit la face gaillarde
Du compagnon, qui se tourne et regarde.
Trois doigts levés par l'adroit moniteur,
Du don offert indiquent la splendeur.
ao LA VIE DE L'OFFICIER-
Il est compris. D'une main bénévole,
Le postillon, sans être remarqué,
Déboucle un cuir, support de la bricole,
L e poitrail tombe. Il jure, il se désolMB;
Et puis descend. Le char est démasqua.
L'obstacle mort, Florval vainqueur s'élance,
Il passe, entend murmurer mon vilain ;
Fait un salut, d'un air de doléance,
Rit en sa barbe, et poursuit son chemin.
Nul accident ne survint sur la route ;
Et, dans Strasbourg, avant que le tambour
Eut ordonné de fermer, jusqu'au jour,
Pont-levis, herse, et poterne , et redoute,
Il s'engagea, plein de joie et d'amour.
Il en brûloit pour ses bons camarades
Qui, sur la place, en ces jours gros d'espoir,
Sont aux aguets , pour gaîment recevoir
D es revenants les joyeuses brigades.
Là, des baisers, de franches accolades ,
Venoient ravir les tendres voyageurs ;
Et l'oeil, ému, sentait germer des pleurs.
Le logement était à la caserne.
Florval trouva tout ce qui le concerne,
Bien préparé par un fidèle ami.
CHANT I. 2
Le lit est dur, le meuble est peu moderne ;
Mais, qui n'a pas depuis trois jours dormi,
Est cent fois bien, quand il l'est à demi.
Gîte connu, vers l'auberge on s'avance.
En ces beaux jours, aux bons semestriers,
Les gens d'hiver, dans leur magnificence ,
Montroicnt tout l'art de leurs grands cuisiniers.
Le vin coulait ces soirs en abondance ;
Et, sur l'Aï (i), fleuve chéri du coeur,
Le sentiment \ oguoit avec ardeur.
Mille discours, en tous les sens, se croisent.
Les voyageurs du haut en bas se toisent.
Ventres naissants, ou visages maigris,
Rides au front, tonsure, cheveux gris ,
Tout se découvre. «On a, dans sa province,
« Perdu sa grâce; et, sous l'habit bourgeois ,
« Repris bientôt, et dos rond, et patois. » *
Courage, amis. L'arrivant est bon prince.
Vous triomphez ; au moins pour cette fois.
Chez des parents toute plaisanterie ,
Que le respect à bon droit interdit,
(i) Vin de Champagne dont l'ivresse est aimable et
aimante.
22 LA VIE DE L'OFFICIER.
N'a point de cours, et l'esprit s'engourdit :
L'usage est bon, même à la raillerie.
Mais ces discours sont malins seulement.
Pure gaieté ! Rien ne sent la satire,
Et le bardot, lui-même, peut en rire.
Si, toutefois, on peut rire en dormant.
La faim n'a plus besoin de la visière
Pour se choisir, pour diriger les mets,
Et laisse, ainsi, retomber la paupière.
C'est un marchand qui ferme ses volets,
Le soir venu, ses chalands satisfaits.
Déjà Florval a l'oreille bouchée.
Le corps debout, la raison est couchée.
Sans distinguer les phrases ni les mots,
Il répond : oui, quel que soit le propos.
Le, non, n'est pas, dans cette conjoncture,
Pour le«dormeur une réponse sûre.
' Qu'on dise : oui, rien n'est là contesté,
Un raisonneur, triomphant, s'en contente,
Et pousse, et pousse , et, de verve, argumente;
Dites un : non , c'est une hostilité !
Il faut répondre en toute controverse;
Et, pour répondre au jaseur entêté ,
Encor faut-il que l'on ait écouté.
CHANT I. 23
Mais de Florval, que le discoureur berce,
La tête , enfin, tout-à-fait se renverse.
Elle avertit les bavards inhumains,
Émerveillés de leur docte vacarme,
Que le repos peut avoir quelque charme, -
Après trois jours, passés dans les chemins.
On le conduit alors à la caserne.
On se l'arrache, on dispute son bras ;
Le junior (i) lui porte la lanterne;
Le grand perron se monte avec fracas,
La chambre s'ouvre. On l'instale', on déplore
Le triste état des modestes lambris.
« Quoi ! des pavés remplacent vos'tapis !
« Quoi! des rideaux, que nul gland ne décore,
« De vos beaux yeux vont être les abris !»
On lui promet, à la naissante aurore,
De mettre un terme aux indécents oublis.
« Votre amitié, dans sa magnificence,
Lpur dit Florval, « se laisse trop bien voir ;
« Mais, vous pouvez, sans entrer en dépense,
« Me plaire autant : donnez-moi le bon soir. »
(i) Nom donné dans les régiments au plus jeune de
la bande.
a4 LA VIE DE L'OFFICIER.
On obéit à si juste prière.
Et, dès qu'il fut maître dans sa tanière ,
L'habit défait, il plaça l'éteignoir.
Qui n'a trois nuits, sans fermer la paupière,
De l'horizon vu sortir le soleil,
Ne connoît pas les douceurs du sommeil.
Le besoin mine. Il ouvre un précipice ,
Gouffre effrayant, péniblement creusé,
Mais, qu'en passant, de plaisirs il tapisse ;
Et, lorsqu'il a, près du bord , épuisé
Sur l'appétit sa malice profonde,
Il lâche, enfin, le désir embrasé,
Qui, des douceurs dont cette chute abonde,
En s'élançant, avec transport s'inonde.
L'aiguille avoit, autour de son cadran,
A pas comptés, visité les douze heures,
Lorsque Jasmin, de Florval chambellan,
Croyant son roi dans les sombres demeures ,
Vint demander : A quand l'enterrement?
(Longue habitude et fort tempérament
L'avoient plus tôt remis de la fatigue.)
Pour l'éveiller, il s'agite, il s'intrigue,
Tire la table , ouvre un porte-manteau,
Dont les chaînons et le pesant bagage,
CHANT I. i5
D'un revenant imitoient le tapage ;
Il bat l'habit, il brosse le chapeau.
Tous vains essais ! Au nom de la parade,
Dont le moment à grands pas s'approchoit,
Il vient enfin secouer le chevet.
Florval, entr'ouvre un oeil lourd et malade ,
Et dit : Galoppe ! il croit au postillon,
Bien à propos, adresser la leçon;
Et, se rêvant encor dans sa voiture,
Des lourds chevaux il presse encor l'allure.
C'étoit ce juge , en un songe égaré,
Qui vouloit prendre à son réveil un pré.
Mais cependant Jasmin lui renouvelle
L'humble requête, en serviteur fidèle.
Il ne parvient qu'à peine à l'effrayer.
Au temps heureux du semestre paisible,
Son commandant étoit un officier
Dont le pouvoir , doux, mais irrésistible ,
Rcndoit exact, sans jamais châtier :
Vous m'entendez, c'étoit le cuisinier.
Son règne est loin. Un tyran le remplace.
On se hâta. Le péril est réel.
Des grands congés c'étoit le grand appel.
3
a6 LA VIE DE L'OFFICIER.
Toute la garde est déjà sur la place.
Soldats, chasseurs, cavaliers et dragons,
S'y sont rendus par nombreux pelotons :
Spectacle cher, même à la populace!
Grands et petits s'y trouvent tous les jours.
L'enfant y vient écouter les tambours ;
L'homme jouir d'une tendre musique ;
L'ouvrier voir si la bonne pratique,
Dont le silence a tant inquiété ,
Est grosse et grasse et toujours en santé;
Et, d'un salut, remettre en sa mémoire
Qu'on a dix fois présenté son grimoire ;
La belle vient chercher, en des milliers ,
A reconnoître un ou deux officiers,
Car la maman, par un goût d'harmonie,
De la parade expliquant la manie,
Sans nul soupçon y conduit son Agnès ,
Et se promet au piano des succès.
Ce jour la foule étoit encor plus grande.
On couroit voir tant de nouveaux venus,
Et faire un choix dans la joyeuse bande :
Penchant secret est pour les inconnus.
Mais cependant l'inspection est faite.
A. rangs ouverts, les soldats, alignés,
CHANT I. 27
Sont au repos , pieds gauches consignés (i).
Jeunes tambours sur le bois, à la muette,
Roulent, ou font voltiger la baguette.
Leur chef auguste, espèce de géant,
Homme lingot, masse d'or ou d'argent,
Sur le sommet d'une canne brillante
A descendu (2) sa tête triomphante,
Et, l'oeil tourné vers un point principal,
Incessamment espère le signal.
Il le reçoit d'un geste de l'épée ,
Et, dans les airs agitant sa poupée (3),
Donne à la caisse un réveil infernal.
On bat aux champs. C'étoit le maréchal.
Chacun reprend sa posture immobile.
La garnison, intrépide et docile ,
De ce grand fort le rampart le plus sûr,
(1) Dans ce cas, le soldat relâche tontes les parties
de son corps, mais sans bouger le pied gauche, qui garde
l'alignement.
(2) Quelque grande que soit la canne, il est obligé
de baisser sa tète.
(3) Le tambour-major commande par le mouvement
de sa canne, à pomme monstrueuse.
28 LA VIE DE L'OFFICIER.
Est en parade, est à la guerre un mur.'
Le général en passe la revue.
Tout paraissant aussi brillant que l'or,
Il n'en sauroit rassasier sa vue ;
En s'éloignant, il le répète encor
Aux flots dorés de son état-major.
Mais cependant, laissant un large espace.
En face , au centre il va prendre sa place.
Là, cent tambours, à la canne attentifs,
Là, d'instruments une troupe savante,
Prête à mêler des sons gais , ou plaintifs,
Au bruit guerrier de la caisse tonnante ,
Font à sa gauche une masse brillante.
Sur son flanc droit, des officiers joyeux,
Formés par corps, déjà las du silence,
Attendent, l'ordre, avec impatience ,
Pour retrouver leurs bons mots et leurs jeux.
Tout va finir. En tirant sa rouillarde ,
Le vieux major (i), de sa débile voix,
Vient confier un a droite à la garde :
*
(x) Le major de place, étant ordinairement un ofïicier
sortant de la ligne parce qu'il ne peut plus servir, est
presque toujours vieux et cassé.
CHANT I. 29
On ne l'entend que lorsqu'on le regarde.
Les hommes d'aile arrivent à-la-fois.
Alors, voyant s'agiter sa poitrine ,
On sait qu'un marche en ses poumons chemine.
Et ce ton sourd, par le jeune adjudant,
Recueilli, s'enfle et ressort en grondant.
Telle , sans bruit, une amorce légère
Perce un canon et devient un tonnerre.
On a crié l'a gauche alignement.
Un -.fixe fait cesser tout mouvement,
Et la muraille, en cent morceaux rompue,
Reste immobile et redevient statue.
Le marche, alors, redit aux pelotons,
Vient ébranler les nombreux bataillons.
Tous les tambours frappent à la finale,
Donnent au guide une mesure égale ;
Et, dix pas faits , la colonne est au point, lgj&,
Où, ce serpent (1), à la superbe crête,
Doit replier son orgueilleuse tête.
Fier et terrible, il ne résiste point.
H se recourbe, avance et plie encore ;
(1) Une longue colonne ressemble à un seipent; comme
lui, elle se plie, et passe par tous les points où sa tête
a passé.
3.
3o LA VIE DE L'OFFICIER.
Puis, s'élançant dans sa marche sonore,
Il se déroule, et son front belliqueux
Sème la crainte, en enchantant les yeux.
Enfin il touche au bout de la carrière.
En cent tronçons, et mille et mille dards,
Il s'y divise, et couvre les remparts :
Serpent d'airain, dont l'aspect salutaire
Est un bienfait et rassure la terre.
L'ordre s'annonce. Au bruit d'un roulement,
Un député de chaque régiment
Vient prendre poste en la circonférence,
D'un cercle étroit, où règne le silence.
Là, des décrets un officier porteur
S'avance au centre, et dicte à l'assistance .
Du lendemain le pénible labeur ;
Là, tout ainsi qu'aux gymnases de France ,
Sortit des bancs, on devient un docteur.
Chacun retourne à ses places premières ;
Et les sergents , maréchaux-des-logis,
Des grands secrets rapidement instruits,
Aux officiers partagent leurs lumières ;
Puis vont fêter leurs fumantes soupières.
Les voyageurs, aux fraternels amours
Donnent alors une carrière libre.
CHANT I. 3r
Le corps pressé, le pouls sans équilibre,
Le sang bouillant précipitant son cours ,
En disent plus que les plus beaux discours.
Vers son traiteur enfin on s'achemine.
On n'avoit point, par les Anglois guidé,
Alors restreint les droits de la cuisine :
Trois fois par jour l'heureux centre/bandé,
D'un tiers de plus étoit consolidé.
A midi donc, on saisit la serviette.
Contre les murs, les armes, les chapeaux,
Pour un moment, de la sotte étiquette,
Et des combats , marquèrent le repos.
Tout étoit, là, bonheur et jouissance.
On en trouvoit à mâcher les morceaux,
Oh en trouvoit à dire des bons mots.
L'esprit, le goût nageoient dans l'abondance;
Rien n'arrètoit leurs généreux élans :
Comme l'on parle, on digère à vingt ans ;
Joyeusement, sans que l'acteur y pense.
Les contes bleus, les brillants calembours,
Se succédoient, se disputaient les tours.
Servant à tout, l'infatigable langue ,
Propre aux galas, nécessaire aux discours,
Buvoit le vin et lâchoit la harangue.
3a LA VIE DE L'OFFICIER.
Mais, cependant, s'achève le repas.
Ceux-ci s'en vont retrouver leur demeure,
Causant, ceux-là, doucement, ou tout bas,
Du pansement, sans ennui gagnent l'heure.
Alors on part, son ami sous le bras.
De deux en deux, ces folles confréries,
Toujours jasant, viennent aux écuries.
Florval revoit ses bons sous-officiers ,
Ses beaux chevaux, ses braves cavaliers.
Fêlé, par-tout, de la troupe qui l'aime,
Son coeur ressent une douceur extrême.
Il voit, parmi les nouveaux enrôlés,
Des jeunes gens , grandis et découplés.
Il voit la lèvre , où déjà quelques taches (i),
Signe de force , aurore des moustaches,
Révèlent l'homme à ses regards charmés :
Un régiment, à des yeux enflammés
Pour les appas dont la gloire fourmille,
A tout l'attrait d'une grande famille.
Il faisait beau. Plus de cinq cents chevaux
Du long quartier garnissoient les anneaux,
Tout s'agitoit, et la mordante étrille
(i) On engageoit des enfants de dix-huit ans.
CHANT I. 33
Grattoit les flancs et chatouilloit le dos,
Où, quelquefois, se rencontroient des os ,
Car le major, homme de prévoyance ,
Pendant l'hiver, avoit, sur la pitance,
Trouvé de quoi farder les escadrons, *
Payer musique, instruments et galons.
Les bons chevaux , dans leurs jours d'abstinence
Sans le savoir, ont tressé des pompons ;
Et, quand la plaine à leurs pieds étoit close,
Ils ont jeûné, pour faire quelque chose.
Florval revoit son superbe Normand (i),
Au jarret large, à la jambe nerveuse,
Au talon haut, au pied court et charmant.
Son corps est plein. Sa croupe gracieuse,
Se déployant comme un riche évantail,
Par des flancs ronds s'unit à ce poitrail,
Bélier puissant, dans la charge terrible,
Large atelier, où l'épaule, invisible ,
Du choc vainqueur opéroit le travail.
Son cou, roué, s'élance dans la nue.
(i) Que restoit-il à dire sur le cheval à celui qui ne
vouloit ni copier, ni gâter ce qn'a dit l'abbé Delille et le
président Rosset ?
34 LA VIE DE L'OFFICIER.
Sa courte oreille est piquée et pointue.
De ses yeux vifs s'échappent des éclairs,
Et dans la course, où brille son adresse ,
Ses crins épars s'agitant dans les airs,
Semblent former une aile, qui se presse,
Et, par le vol, expliquent sa vîtesse.
Bayard flatté, jouant avec son frein,
De son bon maître a reconnu la main.
Mais Florval quitte une troupe attachante,
Et va remplir un attrayant devoir.
Du colonel la compagne charmante ,
Dès le café, daignoit nous recevoir,
Et, du plaisir, du bonheur de la voir ,
Avançoit l'heure à l'ame impatiente.
Chaque printemps, au sortir de la cour,
Quand les Zéphyrs revoloient à leurs places,
Elle venoit orner notre séjour ;
Et nous offrir une image des Grâces,
Que les Bourbons conduisent sur leurs traces.
Qui savoit donc, par d'obligeants propos,
Mieux rassurer la jeunesse timide ?
Qui savoit donc, par le choix de ses mots,
Mieux enchanter une phrase rapide ?
Avec quel art, se rappelant les noms,
CHAJMT I. 35
Elle faisoit d'aimables questions !
Elle retint du père et de la mère,
Du grand-papa, de la soeur et du frère,
D'elle inconnus, et l'âge et la santé ,
Et l'on croiroit qu'en la gentilhommière,
Tant elle en parle, elle auroit habité. ,
Pour toi, jadis, grand usage du monde,
La France, fut l'école sans seconde !
Dans les douceurs d'entretiens gracieux,
L'heure n'a plus sa marche accoutumée ;
Le soir approche, et Florval, curieux,
Ne connoissoit, que par la renommée,
Tant de façons qu'une ville fermée
Fait, constamment, lorsque le jour s'enfuit,
Pour se laisser mettre un bonnet de nuit ;
Car, on le sait, ces dames si hardies,
Pour se coucher, font des cérémonies.
En courant donc, sur la place il se rend.
Cent gros tambours y campoient sur un rang,
Près de la flûte , à la taille fluette,
Qui méditait en secret leur défaite.
Xutte impossible, incroyable combat !
C'étoit David attaquant Goliath ;
Et cependant, aussitôt que la cloche
36 LA VIE DE L'OFFICIER.
Eut sonné l'heure , et qu'un bruit infernal '
De la retraite eut donné le signal,
Le petit fifre, en sortant de la poche,
Des cents barils perça le bacchanal.
Vous de claqueurs (i) qui fîtes la dépense,
D'un bon sifflet vous savez la puissance.
Mais les tambours, brevetés tapageurs ,
Vont, à grands pas, avertir les traîneurs.
Sur leur chemin leur terrible éloquence,
Parlant d'appel, fait pâlir les buveurs,
Gémir l'hôtesse et taire les chanteurs ;
Tandis qu'au loin , au milieu du silence,
Un des majors par la place rentes,
A tous les gens des postes députés,
Du mot du guet faisoit la confidence.
Cercle formé , de farouches soldats ,
Poussant la foule, offrant la baïonnette,
Rendoient du chef l'audience secrète ,
Sauvoient le fort du danger des Judas.
Le mot sacré se glisse dans l'oreille.
(i) Les pauvres auteurs, aux premières représenta-
tions , paient bien cher des mains, mais ont les sifflets
gratis.
CHANT I. 37
A son voisin le passe le major.
Celui-là fait confidence pareille.
Il marche ainsi, va, passe et court encor;
Etlorsqu'enfin, revenant à la source,
Il n'a gagné ni perdu dans sa course,
L'ordre est reçu. Mais si, tout en glissant,
Dans un des noeuds de la chaîne formée,
Il a trouvé la damq renommée,
Qui change tout, chez qui tout va croissant ;
Si le bon Suisse, en sa méprise atroce,
Fait de Cahors, de saint Pantaléon (i),
Cinq bataillons logés dans un carrosse ,
On recommence; et, non pas sans raison,
Puisqu'à la gorge en appuyant l'épée ,
De la patrouille on va prendre le mot,
Prêt à frapper, si l'oreille est trompée,
Si la mémoire, ou lourde, ou dissipée,
Fait une erreur : or, c'est un triste lot
D'être embroché parce qu'on n'est qu'un sot.
Ce n'est pas tout. On donne pour la ronde
De gros marrons; non de ceux que le chat, \
(i) Le mot de l'ordre est toujours composé du nom
d'une ville et de celui d'un saint.
4
38 LA VIE DE L'OFFICIER.
Pour mons Bertrand, gourmand et délicat,
Du feu tiroit avec sa patte ronde,
Mais boule dure, et marrons tout de fer,
Tels qu'il en oroit dans les jardins d'enfer.
Ces fruits, si crus, sont tous marqués d'un nombre,
Et, transportés dans la nuit la plus sombre,
Doivent descendre, en leurs petits coffrets,
A l'heure écrite autour de leurs boulets.
Si l'onzième heure , un peu dévorgondée (i), *
En son logis rentrée après minuit,
Par le major, dans la boîte vidée,
Se rencontrait absente de son lit;
En blâmant fort sa mauvaise conduite,
Il puniroit celui qui l'a séduite ;
Et ferait voir aux pauvres lieutenants
Que, comme il vient, il faut prendre le temps.
Pour mon Florval cet étrange service
Etoit alors un spectacle nouveau ;
En tout ceci notre homme étoit novice ;
Non pas qu'il fût tout-à-fait jouvenceau :
(i) Le marron est percé. En entrant dans la boite,
espèce de tronc, il s'embroohe sur une aiguille, et ne
peut, ainsi, changer de rang.
CHANT I. 3g
Déjà trois ans l'attachoient à l'armée ; ,
Mais il avoit, en des quartiers ouverts,
Toujours servi pendant ses trois hivers ,
Et débutoit dans la ville fermée.
Un tendre ami, malin officieux ,
Qui, ce jour même, avoit la ronde à faire,
L'associant au voyage ennuyeux,
Lui dévoila ce ténébreux mystère ;
Puis, l'embrassant, lui fit ses doux adieux.
Florval croyoit sa retraite certaine.
Il avoit vu le toit de sa caserne,
Et s'y rendoit, lorsqu'un grand homme bleu,
Fier ennemi de tous gens sans lanterne,
Cria : « Qui vive ? nul ne passe sans feu. »
Notre arrivant ignorait la consigne.
Dans ses quartiers de bénédiction,
De douces nuits, de police bénigne,
Les maris seuls faisoient la faction ;
Et, bien des fois, la pauvre sentinelle,
Au bon moment, dormoit dans sa ruelle.
On passoit donc. Ici tout est rigueur.
Florval retourne et cherche une ouverture.
Même apostrophe, et semblable malheur
L'attendoient-là. Dans sa déconfiture,
4o' LA VIE DE L'OFFICIER.
En gémissant, il commence à s'asseoir,
Prend pour coussin une humide verdure,
Et, tout transi, se dit un grand : bonsoir. y
Lorsque l'on eut vexé le camarade,
Assez long-temps pour lui faire sentir
Que, sans lumière, il ne doit plus sortir,
On vint, riant, lui donner l'accolade.
Les deux soldats étoient des officiers
Qui, pour jouer la maligne parade ,
Subitement s'étoient faits fusiliers. .
Il rentra donc dans sa simple demeure,
Que son bivouac lui fit trouver meilleure.
Mais le soleil a bientôt reparu.
Florval l'avoit devancé. Dès l'aurore,
Sur le rempart il étoit accouru.
Là, le tambour, la trompette sonore
Rendoient hommage au jour si près d'éclore (i).
Sous vingt chevaux le pont s'est abaissé.
H a vomi la brave découverte (2),
(1) On appelle les fanfares qui précèdent l'ouverture
des portes, la diane.
(2) On appelle découverte, un piquet de cavalerie qui,
CHANT I. 4i
Puis, vivement, sons une main alerte,
En mur ép "m fond s'est redressé. .
Nos cavaliers, courant grosse aventure,
Tournent la place à la plus franche allure,
Le sabre au poing, visitent les chemins
Et les réduits, dont les sombres entrailles
Peuvent cacher ces soldats inhumains,
Tueurs de ville et voleurs de murailles.
Ils n'ont rien vu : tout respire la paix,
Et la prudence en est là pour ses frais.
A leur retour le pont-levis retombe ,
Et, sous la charge, un bon moment succombe,
Car les bourgeois, jusque-là prisonniers,
Libres enfin, le passent par milliers.
Alors on place, armé d'une arquebuse,
Sur les glacis, le plus malin chasseur.
Qu'il soit actif, qu'il démasque la ruse,
Et que, sur-tout, il craigne la liqueur.
Il m'en souvient. Pour surprendre une place,
Quelques soldats, en manants déguisés,
Par un gros temps, un vent chargé de glace,
avant l'ouverture des portes, visite les abords de la
place.
4.
42 LA VIE DE L'OFFICIER.
Neige et frimas, en plein favorisés,
Avoient atteint les premières barrières.
Le fort, placé bien loin sur les-derrières,
. Devant son front protégé par des camps,
Laissoit en paix dormir ses habitants ;
Et, toutefois, une garde avancée,
A chaque issue étoit toujours placée.
Un de nos gens, le jarret raccourci,
Boîtant tout bas , les mains dans-sa ceinture,
Dit, en patois , au soldat tout transi ;
« Pas vrai, chasseur, par semblable froidure,
« Un homme, au poîle, est plus heureux qu'ici ? >•>
Du bon garçon la réponse étoit sûre,
Lors le rustaud'offre duibrandevin.
A ce doux mot, oubliant l'Ordonnance,
Qui prescrivit aux gardes l'abstinence,
Le malheureux- tend une avide main.
Que du délit l'-échafaud.fut prochain !
Par les calculs d'une ruse infernale, x
Traîtreusement, la^bouteille fatale-,
Au cou de grue étroit en sa longueur,
Etait avare, et forçoit le buveur
A renverser le sommet de sa tête,
Pour recevoir la perfide liqueur.
• CHANT I. 43
Tandis qu'ainsi le soldat, à la fête,
Sent du nectar le goût*délicieux,
Que, sans soupçon, au passant généreux,
Son coeur souhaite, et joie , et bon voyage,
Le bienfaiteur, habilement, dégage
Son long acier ; et, savamment cruel,
Tout droit au coeur porte le coup mortel.
L'infortuné tombe sans agonie.
De la mort, même, il n'entend point l'appel.
Ainsi qu'un souffle éteint une bougie,
Un coup léger fait échapper sa vie.
Alors, en hâte, au fort ils marchent tous.
Le commandant'et sa sanglante escorte,
En grand silence arrivent à la porte.
Là, des soldats, dans l'accord le plus doux,
Se reposant sur la garde avancée,
Se réchauffoient, et, la tête baissée,
Du poîle ami carressoient les tuyaux ,
Et, de tabac, enivroient leurs cerveaux.
Les assassins envahissent l'enceinte.
Ferment l'entrée, empoignent leurs couteaux :
Chaque soldat compte ses trois bourreaux.
L'un, de deux mains, presse sa gorge étreinte.
De ses bras l'autre éGarte le rempart,
44 LA VIE DE L'OFFICIER.
L'autre plonge, ôte et plonge le poignard ;
Et la victime, étouffée et contrainte,
Expire, hélas, en son funeste sort,
Sans même avoir les douceurs de la mort :
Convulsions, cris vengeurs, tendre plainte.
Le coup est fait. On vole au magasin.
A la faveur d'une mèche savante,
Le feu grégeois se glisse dans son sein.
Il le pénètre, il s'étend, il serpente;
Tandis qu'émus , les farouches soldats,
Laissant au fort la mort et l'épouvante ,
Font leur retraite, en alongeant le pas.
Es étaient loin, quand l'énorme fumée ,
Sur le sommet des montagnes de feux,
En tourbillons s'élevant vers les cieux ,
Leur annonça que l'oeuvre est consommée. .
En vain on vole à la grange enflammée.
La troupe entière et tous les habitants ,
Contre un Vésuve ont des bras impuissants.
Le magasin, seul espoir de l'armée,
Cendres le soir, voloit au gré des vents;
Et contraignoit, malgré l'art de ses camps,
Le général, en proie à la disette,
A commencer une utile retraite.
CHANT I. 45
Grand résultat ! qu'un combat soutenu,
Qu'une victoire, et sanglante, et complète,
Eussent à peine aux François obtenu.
Mais notre escouade, en tous sens poursuivie,
S'est séparée et prend soin de sa vie.
Chacun, pour chef choisissant sa raison ,
Comme un serpent évite une maison ;
Court dans les bois, et traverse à la nage,
Bien loin du pont, dont lui rit le passage,
Le torrent noir et le fleuve glacé.
Mange du gland. Sur une terre humide,
Dans un sarrau, de tous points traversé,
Attend et craint la lumière perfide ,
Qui le trahit à la fois et le guide ;
Et ne parvient, toujours près de périr,
Mourant de faim, de crainte et de désir,
Qu'après vingt jours de ce cruel supplice,
Au corps chéri, sa joie et -son hospice.
Ce doux asile, acheté chèrement,
Ne devint point de tous la récompense ;
Sur les vingt preux de ce détachement,
Neuf hommes seuls, du bras de la vengeance
Se sont sauvés ; le reste, déchiré,
Dans les tourments a, sans plainte, expiré.
46 LA VIE DE L'OFFICIER.
Malheur prévu qui rendoit héroïque >
Toute l'horreur de ce fait historique (i).
Mais l'épisode un peu loin m'a conduit.
Ami lecteur, il faut qu'on me pardonne ;
En babillant le conteur est séduit,
Car on l'écoute, et le bavard s'en donne.
Florval long-temps s'arrête sur le pont.
Il voit venir la,jeune Alsacienne,
Poing sur la hanche et panier sur le front.
Son pas est vif, sa marche aérienne,
Son fin corsage est plus droit que le jonc ;
Et, du hameau sortie avec l'aurore,
Son teint vermeil la réfléchit encore.
Plus loin venoient de frais et beaux garçons.
Leurs chars sont pleins des fruits de leurs moissons.
Ils vont chantant. Un choeur les accompagne.
La mélodie, autre fruit d'Allemagne,
Sert à parer leurs rustiques chansons ;
Car, le mélange harmonieux des sons
Est, à Strasbourg, un jeu de la campagne.
(i) Ce coup de main a été, en effet, exécuté dans la
guerre de sept ans, par nu des plus braves officiers de
l'armée.
CHANT I. 47
Ah! si l'honneur, ce bon produit des champs,
Si la vertu , sa fidèle compagne,
Pouvoient, en sac, aussi se vendre aux gens ,
Que de maris, en peine des galants ,
Au point du jour, feraient l'utile emplette,
La mêleraient, en place bien secrète,
Aux mets chéris, aux déjeiiners friands;
Et, par l'ejffet du fidèle breuvage ,
La belle, douce, attentive au ménage ,
Calme, dirait : « Qu'ai-je donc aujourd'hui ?
« Mon bourru plaît, et je n'aime que lui. »
Mais à cet art l'homme ne peut atteindre.
Mangez, madame, et buvez, sans rien craindre,
Vous garderez des sentiments plus doux,
Les paysans ne vendent que des choux.
Florval, content, rentre alors dans la place,
Court au clocher, monument immortel,
D'art, de calculs, de prudence et d'audace;
Tour qui fit croire un jour, à l'éternel,
Que l'homme osoit recommencer Babel.
De six cents pieds s'élevant dans les nues,
Où sa grandeur s'amuse à se cacher ;
Le fier sommet de ce brillant rocher
Voit, plein d'orgueil, s'agiter dans les rues
48 LA VIE DE L'OFFICIER.
Le nain qui doit, pour s'égaler à lui,
Douze cents fois réclamer'son appui (i).
Florval, que tente un si brillant voyage,
Franchit le seuil ; et, par un long contour,
Chemin obscur, épreuve du courage ;
Monte au plateau, "qui lui rend le grand jour,
Tout embelli des horreurs du passage.
Comme il se plaît à réfléchir, en sage,
Sur les effets d'un calcul surprenant :
Quatre clochers (2), sans cesse s'inclinant :
Chargés du poids d'une masse entraînante , *
Près de périr, viennent se protéger ,
Et, s'accrochant à la cîme arc-boutante,
N'ont d'autre appui qu'un quadruple danger.
Dans chaque tour, portant sa marche ronde,
Un escalier vous éloigne du monde.
Là, quatre amants , par des chemins divers,
Peuvent, joyeux, s'élever dans les airs ;
Tous à la fois arriver sur la pomme,
(1) Le clocher a de mille à douze cents marches.
(2) La flèche est formée par quatre clochers qui, dis-
tants l'un de l'autre à leur base, se réunissent au som-
met.
CHANT I- 49
S'y l'éunir, et, les corbeaux pour tiers,
Y folâtrer, en disant : « Voilà comme,
« Lorsqu'on s'entend, tout chemin mène à Rome. »
A ces plaisirs étaient joints des tourments,
Carie tonnerre, ennemi des géants,
Avoit, par-fois, attaqué, dans sa rage,
Un insolent qui menace les cieux,
Qui croit pouvoir affronter un orage ,
Gêner le cours des Autans furieux,
Et se blanchir dans l'encre d'un nuage.
La foudre avoit frappé l'ambitieux ,
Avoit lancé, dans la fange et la lie, ■ ■
De longs quartiers des vils matériaux
Qui, dans l'excès d'une arrogance impie,
Osoient ainsi défier ses carreaux.
A vingt endroits, sur sa rampe incomplète ,
La main cherchoit en vain à s'appuyer,
Par-tout le pied, dans sa marche inquiète ,
Ne portait plus, sur l'étroite banquette,
Que de l'orteil et du bout du soulier,
Danger pressant qui, troublant la visière ,
Rend du couvreur l'usage nécessaire.
Florval au faîte arrive sans malheur.
Il voit, de-là, la mince fourmilière
5
Go LA VIE DE L'OFFICIER.*
Qui se tourmente aux pieds de sa grandeur.
Il voit le Rhin croupir dans une ornière;
Les Voges sont la simple taupinière ;
Là, rien n'est grand, pour lui, que les corbeaux,
Ses bons voisins au sommet de oe temple;
Tant il est vrai que les rangs^inégaux
Sont assignés par l'oeil qui les contemple.
Virgile a dit que , descendre aux enfers ,
Est, pour chacun, une chose facile :
Je le dirois si ne l'eût dit Virgile ;
Puis il prétend que, revoir l'univers,
Sans rameau d'or, sans baguette magique,
Lorsque du Styx on passa le travers,
Est un essai tant soit peu diabolique :
Je le répète après ce grand ancien ;
Mais la maxime est ici renversée :
Monter en l'air n'est rien, ou presque rien;
Mais redescendre à la marche passée,
Voiri de si haut, combien le sol est bas,
De six cents pieds mesurer des faux pas ;
Sont des calculs qui troublent la pensée.
Florval sentit son courage éprouvé ;
Mais, par bonheur, conserva bien sa tête;
Puis, satisfait d'être sur le pavé,
CHANT I. 5x
Se répéta qu'une fortune honnête
Vaut cent fois mieux qu'un état élevé.
Long-temps encor son ardeur curieuse
Le promena dans tous les. environs.
Il vit du Rhin l'urne majestueuse ;
Il vit des flots la course impétueuse
Ravir l'espace aux. nombreux avirons,
Des pins, couchés, dépouillés, blancs et ronds (i).
De nuls-liens ne souffrant l'esclavage,
Offrir un sûr, mais effrayant passage
Aux chars pesants, non moins qu'aux piétons,
Et se mouvoir, sous le- faix qui les presse,
Comme un clavier qu'un doigt léger caresse.
O ! Rhin, du monde effrayant- ornement !
Qui, dans le cours de ta longue carrière,
Fais respecter ta profonde barrière,
Pour ta splendeur quel triste monument !
Tu méritais le marbre d'Italie.
Oui, mais Pallas, qui jamais ne s'oublie,
Vint rejeter les conseils fastueux
(i) Les petits arbres tout ronds, nullement attachés
sur les traverses, sont prêts, au premier coup de hache,
à couler dans la rivièie.
52 LA VIE DE L'OFFICIER.
Des rois, ornant ton cours majestueux.
Et, sans égards , la déesse prudente,
En prononçant, d'un ton fier, « Je le veux, »
Fit transformer le porphyre en charpente,
« Qu'un ennemi, dit-elle, audacieux,
« Vainqueur et fort, sur ces bords se présente ,
« Deux francs sapeurs, sous les tréteaux cachés,
« Vont, en trois coups de leur hache puissante,
« Rompre un support, et les pins, détachés,
« Roulant en hâte au sein des eaux profondes,
« Iront, dansant, instruire les deux mondes
« Que des voisins entr'eux se sont fâchés,
« Et, pratiquant une heureuse lacune,
« Ont esquivé la visite importune.
Souvent Florval parcourait les glacis.
Là, de Vauban admirant la sagesse,
Il lui falloit chercher sous un tapis,
Sous des gazons l'immense forteresse (i).
Ainsi les murs, inconnus aux boulets,
Voyent, en vain , chatouiller leurs sommets;
La place, ainsi, ne peut être approchée
(i) Avec les fortifications rasantes, près de la ville,
on ne voit rien de la ville.