Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Partagez cette publication

LA VIE
DE
SAINT FRANCOIS XAVIER.
LYON, IMPRIMERIE DE RUSÀND.
LA VIE
1
DE
SAINT FRANÇOIS XAVIER,7
TI RÉE
D'UNE VIE PLUS ÉTENDUE DU P. BOUHOURS;
DÉDIÉE A L'ASSOCIATION
DE LA PROPAGATION DE LA FOI.
In omnem-terrarn exivit sonus
eorum. Psal. 18.
A LYON,
CHEZ M. P. RUSAND , IMPRIMEUR DU CLERGE.
A PARIS,
A LA LIBRAIRIE ECCLÉSIASTIQUE DE RUSAND,
rue du Pot-de-Fer-St-Sulpice, n. 8.
l828.
AL'ASSOCIATION
DE LA
PROPAGATION DE LA FOI. ;
SOCIÉTÉ de généreux Fidèles ? dont la
tendre charité s'étend jusqu'aux extrémités
de la terre, et qui prenez tant d'intérêt
aux progrès de l'Evangile parmi les nations
infidèles, je vous offre un livre qui doit
vous être cher : c'est la Vie de votre Patron ,
le bienheureux saint François Xavier.
Je ne vous offre qu'un abrégé ? il est vrai ;
mais j'espère qu'il ne laissera pas d'être
bien édifiant : car je n'ai passé sous silence
aucune des actions glorieuses de l'Apôtre
des Indes. Vous y verrez ce saint Mis-
sionnaire annonçant la parole de Dieu à
une infinité de peuples barbares, et établis-
sant , par de nombreux miracles et des
travaux incroyables , le règne de Jésus-
Christ sur les ruines de l'idolâtrie ; vous
y verrez la Croix triomphante , les démons
mis en fuite , et le flambeau de la Foi
éclairant enfin cette Eglise d'Orient que
V
vous soutenez maintenant par vos pieuses
largesses.
Ah! n'abandonnez point l'œuvre admirable
que vous avez commencée : rappelez-vous
que vous procurez le salut éternel à une
multitude d'idolâtres qui intercéderont pour
Vous dans les cieux ; et s'il vous faut quel-
que chose de plus pour animer.votre zèle,
entendez, je vous en conjure , les cris la-
mentables de plusieurs millions d'ames qui
tombent chaque jour dans les gouffres de
l'enfer ! Vous avez formé une sainte ligue
pour détruire l'empire du démon ; il ne
s'agit plus que d'augmenter vos forces et
de les employer à réduire toutes les nations
sous le joug de Jésus-Christ, persuadés qu'en
travaillant ainsi au salut de vos frères infor-
tunés , vous vous préparerez à vous-mêmes
une gloire immortelle.
SOMMAIRE
1
A
SOMMAIRE
DU LIVRE PREMIER.
NAISSANCE de François Xavier. Ses qualités
naturelles. Il se livre à l'étude des lettres. Il va
étudier la philosophie dans l'université de Paris. Son
père veut le retirer des études, mais il en est empêché
par sa fille qui prédit les destinées de son frère.
Xavier devient professeur de philosophie. Ignace
de Loyola cherche à se l'attacher , et il en vient à
bout. Xavier, sous la direction 4'Ignace , se
convertit, et étudie en théologie. Il fait, vœu, avec
les autres compagnons d'Ignace, de faire le voyage
de Jérusalem. Ils quittent ensemble Paris pour
se rendre à Rome. La ferveur de Xavier lui
cause une incommodité dont il est délivré mira-
culeusement. Sa charité à Venise. A Rome, il
parle devant le pape Paul III. Revenu à Venise 7
il célèbre sa première messe. Saint Jérôme lui
apparoît. La porte de la Terre-Sainte lui étant
fermée , il va exercer sa charité X Bologne.
Ignace le rappelle à Rome, où il montre un zèle
héroïque pendant la famine. Il est choisi pour
porter la foi aux Indes , selon les désirs du Roi
de Portugal. Il fait ses derniers adieux au
Souverain Pontife et au père Ignace , ensuite il
2 SOMMAIRE.
prend la route de Lisbonne avec l'ambassadeur du
Roi de Portugal. Ce qui lui arrive dans son
voyage. Arrivé à Lisbonne , il est présenté à
la cour ; ce qu'il y fait. Le Roi lui remet des
brefs du Pape qui l'avoit nommé légat apostolique
pour tout l'Orient. Il s'embarque au port de Lis-
bonne avec Sosa , vice-roi des Indes.
A 2
LA VIE
DE
SAINT FRANCOIS XAVIER.
6
LIVRE PREMIER.
FRANÇOIS XAVIER naquit l'an 1056, an château
de Xavier, situé au pied des Pyrénées, à sept
lieues de Pampelune. Il eut pour père don
Jean Jasse, seigneur navarrois, qui tenoit une
des premières places du conseil d'état soùs
le règne de Jean III, roi de Portugal. Sa
mère Marie Azpilcuète Xavier , héritière de
deux illustres familles du royaume , étoit une
des personnes les plus accomplies de son
temps. Elle eut plusieurs enfans : François,
le cadet de tous , fut appelé Xavier aussi bien
que quelques-uns de ses frères , de peur que
ce ilom glorieux ne s'éteignît avec leur mère.
La Providence qui avoit choisi François
Xavier pour porter l'Evangile en Orient, le
fit naître avec toutes les qualités naturelles
que demande l'apostolat ; il étoit d'un tem-
pérament robuste, et d'un esprit vif et ardent,
4 LA VIE
capable des plus grands desseins ; son humeur
gaie et complaisante le rendoit aimable ; avec
cela , il avoit une extrême horreur de tout
ce qui peut blesser la pureté, et une forte
inclination pour l'étude.
Ses parens religieux lui inspirèrent la
crainte de Dieu dès sa plus -tendre enfance ,
et prirent un grand soin de son éducation.
Dès qu'il fut en âge d'exercer ses facultés
naissantes , au lieu d'embrasser la profession
des armes, à l'exemple de ses frères, il se
livra de lui-même à l'étude des lettres. Comme
il étoit doué d'une mémoire heureuse et d'une
conception aisée , il fit des progrès rapides.
A dix-huit ans , quand il fut parvenu à la
connoissance de la langue latine, on l'envoya
étudier la philosophie dans la célèbre uni-
versité de Paris. Là, joignant un travail assidu
à sa facilité naturelle , il surpassa bientôt
ses compagnons dans la science épineuse de
la logique.
Cependant son père , chargé d'une famille
nombreuse , et dont le bien n'égaloit pas la
naissance , songeoit à le retirer des études ;
il en écrivit à sa fille Magdeleine Jasse, abbesse
d'un fameux couvent. Cette sainte religieuse,
éclairée d'en haut, répondit à son père qu'il
falloit bien se garder de rappeler François :
que c'étoit un vase d'élection , et que Dieu
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 5
A 3
l'avoit choisi pour porter le flambeau de la
foi dans des contrées lointaines. Don Jasse
reçut la réponse de sa fille comme un oracle
du Ciel , et laissa son fils suivre ses hautes
destinées.
Xavier continua donc sa philosophie , et
avec tant de succès , qu'il s'attira dans des
thèses publiques un applaudissement général ?
et qu'on le jugea digne d'enseigner lui-même,
au collège de Beauvais, cette science qu'il avoit
apprise avec tant d'éclat. Cette charge hono-
rable flatta beaucoup sa vanité ; il se pro-
mettoit une haute réputation et une carrière
brillante aux yeux des hommes : mais Dieu
avoit bien d'autres vues sur lui , et ce n'étoit
pas pour une gloire périssable qu'il l'avoit
conduit à Paris.
Ignace de Loyola , qui avoit déjà formé le
plan d'une compagnie toute dévouée au saint
des ames , vint achever ses études dans la
même ville. Il eut bientôt connu le jeune
professeur navarrois, ainsi que son compa gnon
Pierre Le Fêvre , savoyard , et les jugea tous
deux très-propres au ministère évangélique.
Il n'eut point de peine à gagner Le Fêvre,
qui étoit docile et déjà détaché du monde ;
mais Xavier, d'un naturel fier et ambitieux ,
loin de goûter les maximes évangéliques
d'Ignace , le railloit à toute heure et le
6 LA VIE
traitoit avec beaucoup de mépris. Ignace ne
se rebuta point de ces durs commencemens ,
et il chercha à prendre Xavier par son foible.
Après l'avoir loué souvent des rares talens
qu'il avoit reçus de la nature , il se mit à
lui chercher des écoliers , afin d'augmenter
sa réputation par le nombre de ses auditeurs;
il les amNloit jusque dans sa classe , et en
les lui présentant , il ne manquoit pas de
faire l'éloge du professeur.
Xavier devint sensible aux bons oiffces
d'un homme qu il traitoit si mal ? et ayant
appris en même temps que celui dont la
personne lui sembloit vile et abjecte étoit
d'une noble famille, et que le seul amour de
Dieu lui avoit fait embrasser un genre
de vie pauvre et humilié , il commença à
regarder Ignace avec d'autres yeux, et à re-
cevoir de lui , sans répugnance , des discours
qui choquoient ses inclinations naturelles.
Sur ces entrefaites , l'argent lui ayant man-
qué , comme il arrive quelquefois à ceux
qui sont éloignés de leur pays , Ignace trouva
moyen de l'assister dans ce besoin pressant,
et acheva par-là de gagner ses bonnes grâces.
L'hérésie de Luther commençoit à se ré-
pandre en Europe : de jeunes Allemands ?
disséminés dans les universités catholiques ,
cherchoient à insinuer les nouvelles opinions
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 7
A 4
de leur secte dans l'esprit de leurs condis-
ciples , et ils s'attachoient surtout à ceux
qui se distinguoient par leur naissance ou
leurs talens. Xavier, naturellement curieux,
prenoit plaisir à ces nouveautés ; et bien loin
de porter la foi chez les peuples idolâtres , il
l'auroit peut-être perdue lui - même , s'il
n'avoit été préservé de l'erreur par Ignace.
Celui-ci, d'un zèle que rien ne rebutoit, mit
tout en œuvre pour l'attirer à Dieu. Un jour
qu'il l'avoit trouvé plus docile qu'à l'ordinaire,
il lui répéta plus fortement que jamais ces
paroles de l'Evangile : a Que sert à un homme
de gagner tout Punivers , et de perdre son
ame ? » Il lui fit entendre qu'un cœur aussi
grand et aussi noble que le sien ne devoit
pas se borner aux vains honneurs de la terre 9
qui passent comme un songe , mais que la
gloire immortelle des cieux devoit être
l'unique objet digne de son ambition.
Xavier entrevit alors le néant des gran-
deurs mondaines ; et après avoir souvent
repassé en lui-même ce que lui avoit dit
l'homme de Dieu , il prit une ferme réso-
lution de vivre selon les maximes de l'E-
vangile. Il se mit sans réserve sous la conduite
d'Ignace, à l'exemple de Le Fêvre qui vivoit
déjà saintement et brûloit de zèle pour le
salut des âmes. Sous un guide aussi éclairé ,
8 LA VIE
il avança bientôt dans la voie de la perfec-
tion qui lui avoit été jusque-là inconnue.
À l'orgueil qui étoit sa passion dominante ,
il substitua des sentimens d'une humilité
profonde , et dompta son corps par le cilice,
le jeûne et les saintes rigueurs de la péni-
tence. Quand le temps des vacances fut
arrivé , il fit une retraite selon le plan formé
par Ignace , et il s'y livra avec une telle
ferveur, qu'il passa quatre jours entiers sans
prendre aucune nourriture. Les choses di-
vines occupoient nuit et jour toutes ses
pensées ; et un ancien mémoire fait foi qu'il
se présentoit à l'oraison les mains et les
pieds liés , pour marquer qu'il renonçoit à
lui-même et ne vouloit plus agir que par le
mouvement de l'esprit divin.
Lorsqu'il eut achevé le cours de philosophie
qu'il enseignoit, il étudia en théologie par
le conseil d'Ignace qui s'ouvrit à lui , comme
il avoit fait à Le Fêvre et à quatre autres
jeunes hommes fort savans , du projet
apostolique qu'il avoit formé d'aller à la
Terre - Sainte pour la conversion des Juifs
et des Infidèles. L'an i534 5 le jour de
l'Assomption de Notre-Dame , tous sept firent
à Montmartre des vœux exprès par lesquels
ils s'engageoient à quitter leurs biens et à
faire le voyage de Jérusalem ; ou 1 si dans
DE S. FRANÇOIS XAVIER. m
A 5
un an ils ne trouvoient point la commodité
de passer la mer , à s'aller jeter aux pieds
du Souverain Pontife , pour qu'il les envoyât
servir l'Eglise en quel lieu du monde il lui
plairoit. Après ces vœux prononcés dans un
lieu saint arrosé du sang des Martyrs ,
Xavier se sentit animé d'une grande ardeur
pour le salut des ames, et disposé à souffrir
le martyre même , si la gloire de Dieu
l'exigeoit.
Vers la fin de l'année suivante, il quitta
Paris pour se rendre à Rome avec ses com-
pagnons Le Fêvre , Laynez, Salmeron, Ro-
driguez, Bobadilla et trois autres théologiens.
Ignace , qui avoit pris les devants pour des
raisons importantes, les attendoit à Venise.
Mais quelque temps avant le départ ,
Xavier que sa ferveur emportoit quelquefois
trop loin , s'étoit lié les bras et les cuisses
avec de petites cordes , pour se punir d'une
complaisance qu'il avoit eue un jour en
sautant et courant mieux que les jeunes gens
de son âge : car il étoit agile , et de tous les
jeux d'écoliers il avoit assez aimé les exer-
cices du corps. S'étant donc mis en route
en cet état , il souffrit des douleurs in-
croyables ; mais il dissimula son mal , jus-
qu'à ce qu'enfin les forces lui manquèrent ;
car le mouvement lui avoit enflé les cuisses
10 LA VIE
et fait entrer les (fordes si avant dans la chair,
qu'elles paroissoient à peine ; de sorte que
les chirurgiens craignirent d'augmenter ses
douleurs en lui faisant les incisions né-
cessaires.
Alors ses compagnons , le voyant aban-
donné des hommes, eurent recours à Dieu ,
et ce ne fut pas inutilement : dès le lende-
main, Xavier trouva, en s'éveillant , les
cordes tombées , ses cuisses sans enflure,
et seulement les marques des cordes sur la
chair. Ils remercièrent tous le Ciel de cette
guérison miraculeuse, et continuèrent leur
voyage avec allégresse. Arrivés à Venise , ils
revirent avec joie Ignace qu'ils regardoient
comme leur père , et qui leur conseilla de
slempîoyer à des œuvres de miséricorde dans
les hôpitaux de la ville , en attendant qu'ils
allassent recevoir la bénédiction du Pape;
pour le voyage de Jérusalem.
L'hôpital des incurables fut le partage de
Xavier : il ne quittoit les mala des ni le jour
ni la nuit, pansoit leurs plaies dégoûtantes,
faisoit leur lit et leur rendoit d'autres services
plus bas encore. Une fois il sentit beaucoup
de répugnance à servir un de ces malades
qui avoit un ulcère horrible et d'une puan-
teur insupportable. Mais se souvenant au
même instant de la maxime d'Ignace , qu'on
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 11
A 6
n'avance dans la vertu qu'autant qu'on se
surmonte soi-même, il embrasse le malade,
attache sa bouche sur l'ulcère qui lui faisoit
Bondir le cœur , et sur le pus qui en sor-
toit ; depuis lors toute sa répugnance cessa :
tant il importe de bien se vaincre une bonne
fois !
Deux mois s'étant écoulés dans ces exer-
cices de charité , il se rendit à Rome avec
les autres disciples d'Ignace qui demeura
seul à Venise. Dès qu'il y fut arrivé , son
premier soin fut de visiter les églises et
de se consacrer au ministère évangélique sur
le tombeau des saints Apôtres. Le pape
Paul III, qui aimoit les lettres et recherchoit
la société des savans , ayant entendu faire
l'éloge de ces étrangers , voulut les voir et
les fit venir plusieurs jours de suite pour
traiter en sa présence divers pointsde théologie.
Après avoir reçu la bénédiction du Saint-
Père pour le voyage de la Terre-Sainte ,
ils retournèrent à Venise , espérant de
s'embarquer bientôt. Mais la guerre s'étant
allumée entre les Turcs et les Vénitiens , le
navire des pèlerins ne partit point cette
année-là , comme il avoit fait les autres.
Quoiqu'il n'y eût donc plus d'apparence
qu'aucun vaisseau fît voile pour la Terre-
S.ainte , cependant, comme Ignace et ses dis-
12 LA VIE
ciples s'étoient obligés d'attendre les occa-
sions pendant une année entière, ils ne vou-
lurent point s'éloigner des terres de la
république jusqu'à ce que ce temps fût expiré.
Xavier ayant perdu l'espérance de voir les
saints lieux, s'en consola en continuant ses
exercices de charité à l'hôpital des incu-
rables , et en se disposant au sacerdoce. Il
fit vœu de pauvreté et de chasteté perpétuelles,
avec ses compagnons , entre les mains de
Jérôme Véralli, nonce du Pape , et reçut
peu après la prêtrise avec des sentimens de
piété , de frayeur et de confusion qui ne
se peuvent exprimer.
Pour se disposer à célébrer dignement sa
première messe , il quitta le tumulte de la
ville et se retira près de Monsélice ( bour-
gade peu éloignée de Pa doue ), dans une
cabane couverte de chaume et abandonnée.
Il y passa quarante jours et quarante nuits ,
exposé aux injures de l'air, couchant sur
la dure , priant sans cesse , et vivant seule-
ment d'un peu de pain qu'il mendioit aux
environs. Après avoir ainsi imité Jésus dans
le désert, il dit sa première messe à Vicence,
où Ignace avoit rassemblé tous ses disciples 9
et il la dit avec une si grande abondance de
larmes, que les assistans ne purent retenir
les leurs.
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 13
Etant tombé malade, saint Jérôme , en
qui il avoit une dévotion particulière, lui
apparut une nuit tout resplendissant de gloire ;
il le consola dans sa maladie, et lui révéla
qu'il alloit être envoyé à Bologne , et que
ses autres compagnons se disperseroient ,
les uns à Padoue et les autres à Rome. Cette
apparition le fortifia tellement, qu'il recouvra
bientôt la santé. L'événement suivit de près
cette révélation : car , quoique Xavier n'en
eût parlé à personne , Ignace ayant assemblé
ses disciples, leur dit que puisque la porte
de la Terre - Sainte leur étoit fermée , il
alloit avec quelques-uns d'entre eux offrir
leurs services au Pape , tandis que les autres
se disperseroient dans les principales uni-
versités d'Italie , pour inspirer la crainte de
Dieu aux jeunes gens et s'associer quelques
autres compagnons. Xavier et Bobadilla furent
désignés pour l'université de Bologne , selon
la révélation de saint Jérôme.
Arrivé dans cette ville , Xavier alloit sou-
vent dire la messe au tombeau de saint Domi-
nique. Un jour une fille très-dévote , nommée
Isabelle Casalini , touchée de la piété extraor-
dinaire avec laquelle il célébroit le saint
sacrifice , se seniit inspirée de lui parler.
Elle fut si édifiée de ses discours , qu'elle fit
part à son oncle , ecclésiastique distingué
14 LA VIE
par sa noblesse et sa Vertu, du trésor qu'elle
venoit de découvrir. Celui-ci envoya chercher
le Prêtre étranger et le pressa de loger chez
- lui ; Xavier cédant à ses instances , accepta
le logement , mais refusa constamment de
vivre à sa table. Il alloit mendier de porte
en porte, et ne vivoit que des aumônes qu'on
lui donnoit dans la ville. Il visitoit les prisons
et les hôpitaux , catéchisoit les enfans et
prêchoitau peuple dans les églises et même
sur les places publiques. Ses instructions
étoient fortes et frappantes , et le peuple
venoit en foule se jeter à ses pieds pour
confesser ses péchés. Après avoir employé
le jour de la sorte , il passoit presque toute
la nuit en prières. Ces travaux continuels
l'épuisèrent et le jetèrent dans une extrême
langueur ; cependant, tout foible qu'il étoit,
il se traînoit dans les rues et sur les places
pour exhorter les passans à la pénitence.
Alors s'il n'avoit pas la force de faire en-
tendre sa voix , du moins son visage pâle
et décharné ne laissoit pas de faire autant
de fruits que des discours pleins d'éloquence.
Ayant été rappelé à Rome par le père
Ignace , il donna à cette capitale l'édifiant
spectacle des vertus les plus héroïques. La
famine désoloit alors la ville ; une multitude
de pauvres languissans, étendus çà et là
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 15
dans les rues et sur les places, faisoient en-
tendre des cris lamentables et personne ne
venoit apaiser la faim qui les tourmentoit.
Les disciples d'Ignace eurent alors une belle
occasion d'exercer leur charité. Mais Xavier
se montroit le plus ardent d'entre eux pour
chercher un lieu de retraite à ces misérables ;
et non content de leur procurer d'ahondantes
aumônes , il les portoit lui-même sur les
épaules aux maisons qui leur étoient des-
tinées.
Cependant Jean III, roi de Portugal , le
plus religieux prince de son siècle, désiroit
des hommes zélés pour les envoyer planter
la foi dans les Indes-Orientales. Informé des
fruits admirables que la compagnie d'Ignace
opéroit dans Rome , il donna ordre à don
Pedro Mascaregnas , son ambassadeur auprès
du Pape, d'obtenir pour le moins six de
ces hommes apostoliques dont on lui avoit
parlé. Mais Ignace , qui ne se proposoit pas
moins de réformer toute la terre ? n'en voulut
accorder que deux de dix qu'ils étoient ; il
fit choix de Simon Rodriguez et de Nicolas
Bobadilla.
Rodriguez s'embarqua de suite pour Lis-
bonne ; pour Bobadilla, qui étoit occupé au
royaume de Naples, à peine eut-il gagné
Rome qu'il tomba malade d'une fièvre continue.
16 « LA VIE
Cet accident fut ménagé par le Ciel qui en.
- destinoit un autre à la mission des Indes ;
car l'ambassadeur, qui étoit sur le point de
quitter Rome , voulut emmener en Portugal'
le second missionnaire qu'on lui avoit promis.
Alors Ignace songea à en nommer un autre
à la place de Bobadilla, et il consulta le
Seigneur sur le choix qu'il avoit à faire.
Une inspiration divine lui fit corinoître que
Xavier étoit ce vaisseau d'élection ; l'ayant
appelé à l'instant : « Xavier, lui dit-il, le
» Ciel vous nomme aujourd'hui pour les
» Indes , et je vous l'annonce de la part du
5) Vicaire de Jésus-Christ. Recevez l'emploi
» dont Sa Sainteté vous charge par ma
» bouche, comme si Jésus-Christ vous le
» présentoit lui-même , et réjouissez-vous d'y
» trouver de quoi satisfaire ce désir ardent
5) que nous avions tous de porter la foi au-
» delà des mers. Ce n'est pas ici seulement
» la Palestine , ni une province de l'Asie ;
» ce sont des terres immenses et des provinces
r> innombrables , c'est un monde entier. Il
3) n'y a qu'un champ si vaste qui soit digne
v de votre courage et de votre zèle. Allez ,
» mon frère, où la voix de Dieu vous appelle,
» où le Saint-Siège vous envoie, et embrasez
» tout du feu qui vous brûle. »
Xavier attendri et confus , témoigna au
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 17
père Ignace combien il se sentoit indigne
d'un emploi qui exigeoit toutes les qualités
d'un apôtre ; il lui avoua cependant que le
Ciel avoit mis dans son ame un désir ardent
d'aller prêcher l'Evangile aux idolâtres , et
il lui révéla des songes mystérieux qu'il avoit
eus à ce sujet. Souvent il songeoit qu'il por-
toit sur ses épaules un grand Indien fort
noir; ce qui le fatiguoit de telle sorte, qu'il
gémissoit et soupiroit en dormant, comme
un homme qui souffre et qui est hors d'ha-
leine. Il vit une autre fois, durant son som-
meil, des mers orageuses et semées d'écueils,
des îles désertes , des terres barbares où il
étoit exposé à la faim , la soif, la nudité , à
des travaux infinis, des persécutions san-
glantes et des dangers de toute espèce. A
cette vue , il s'écria : Encore plus , Seigneur,
encore plus ! Le père Simon Rodriguez ( qui
couchoit dans la même chambre que lui ) ,
entendit distinctement ces paroles, et le
pressa en vain de les lui expliquer; Xavier
ne lui en découvrit le sens qu'en s'embarquant
pour les Indes.
Comme il n'avoit été averti que la veille
de son départ , il n'eut que le temps de faire
raccommoder sa soutane , de dire adieu à ses
amis , et d'aller baiser les pieds au Saint-Père.
Paul III le reçut avec une bonté paternelle ,
18 LA VIE
et après lui avoir souhaité l'assistance du Ciel
dans tous ses travaux , il l'embrassa tendre-
ment et lui donna sa bénédiction.
En disant le dernier adieu au père Ignace ,
Xavier se jeta à ses pieds et lui demanda
aussi sa bénédiction , en versant des larmes
de tendresse et de reconnoissance. Ensuite
il partit en la compagnie de Mascaregnas,
le 15 mars de l'année i54o , n'emportant
rien autre chose qu'un bréviaire. Le voyage
se fit toujours par terre jusqu'à Lisbonne, et
dura plus de trois mois. L'ambassadeur avoit
fait donner un cheval à Xavier : mais il en
descendoit souvent pour soulager les valets
qui suivoient à pied. Il se montroit en toute
occasion officieux et complaisant envers tout
le monde ; il cédoit sa chambre et son lit à
ceux qui n'en avoient point et couchoit
sur la dure ou sur la paille dans une écurie.
Sa charité ne se bornoit pas à rendre des
services corporels ; il s'occupait encore da-
vantage du salut de ses compagnons de
voyage. Un des domestiques ayant été repris
par l'ambassadeur pour n'avoir pas bien
rempli son devoir ? s'emporta furieusement
dès qu'il fut hors de sa présence. Xavier
J'entendit, et il ne lui dit rien dans ce mou-
vement d'une aveugle colère ; mais quand
cet homme eut pris les devants, selon sa
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 19
coutume ( car il étoit chargé d'aller préparer
les logemens ) , le Père le suivit à toute bride.
Il le trouva abattu sous son cheval, qui étoit
tombé du haut d'un rocher et qui avoit crevé
en tombant : Misérable , lui dit-il , que se-
riez-vous devenu si vous étiez mort de cette
chute ? Ces paroles firent une grande im-
pression sur -cet homme, qui demanda sincè-
rement pardon à Dieu de son emportement.
Xavier le mit ensuite sur son propre cheval,
et le conduisit à pied jusqu'à l'hôtellerie
voisine.
Un autre jour l'écuyer de Mascaregnas
s'étant hasardé à passer à cheval une rivière
assez profonde, fut emporté par le courant
et submergé avec le cheval. Touché du sort
de ce malheureux , Xavier -se mit à prier
pour lui : l'ambassadeur et ses gens imitèrent
son exemple , et dès qu'on eut commencé à
implorer le secours du Ciel , l'écuyer revint
sur l'eau avec le cheval et fut poussé vers
le bord. On le retira tout pâle et à demi-
mort. Quand il eut recouvré ses sens , il
remercia Dieu de l'avoir préservé de l'enfer
( car il se sentoit en péché mortel ) , et il
assuroit que ceux qui ne se disposent point
à la mort par une bonne vie , n'ont ni le temps
ni la présence d'esprit de songer à Dieu
quand la mort les surprend. Tout le monde
20 LA VIE
attribua la délivrance miraculeuse de l'écuyer
aux prières du saint homme , qui ne l'attri-
buoit lui-même qu'à celles de l'ambassadeur
et de ses gens.
Au passage des Alpes , le - secrétaire de
Mascaregnas ayant mis pied à terre sur la
pente d'un chemin difficile, trompé .'par la
neige qui la recouvroit , il tomba et roula
dans un précipice affreux. Heureusement ses
habits s'étant accrochés à des pointes de
rochers , l'y retinrent suspendu et l'empê-
chèrent de rouler jusqu'au fond. On accourut
à son secours; mais les plus hardis parois-
sant effrayés de la profondeur de l'abîme ,
Xavier y descendit sans hésiter, et parvint à
retirer peu à peu le secrétaire tout froissé par
sa terrible chute.
- Lorsqu'on eut traversé la France et passé
les Pyrénées , l'ambassadeur, étonné que le
Père ne songeât pas à aller au château de
Xavier éloigné de sept lieues seulement de
la route qu'ils tenoient, l'en avertit , le
pressa même en lui représentant qu'avant de
quitter l'Europe pour n'y revenir jamais , il
ne pouvoit se dispenser d'aller voir sa famille
et dire un dernier adieu à sa mère qui vivoit
encore. Mais ces considérations touchèrent
peu un homme qui regardoit la chair et le
sang comme ennemis de l'esprit apostolique ;
DE S. FRANÇOIS XAVÏËR. 21
il suivit le droit chemin, en disant qu'il vouloit
épargner à sa mère les chagrins d'un dernier
adieu. Un détachement si parfait excita
l'admiration de l'ambassadeur, et lui fit con-
cevoir une haute idée de la sainteté du
Missionnaire.
Ils arrivèrent à Lisbonne au mois de juin.
Xavier se retira à l'hôpital de tous les Saints,
où il trouva le père Rodriguez toujours
abattu par une fièvre violente ; mais les em-
brassemens et la présence d'un compagnon
qui lui étoit si cher le délivrèrent subite-
ment de son mal. Peu de jours après ils furent
appelés tous deux a la cour. Le Roi et la
Reine reçurent Xavier comme un Saint , sur
le rapport de Mascaregnas , et lui témoi-
gnèrent toute la bienveillance possible. Ils
lui firent diverses questions sur la • nouvelle
société formée par Ignace , et il répondit à
tout d'une manière satisfaisante. Au milieu
de l'entretien, le Roi fit venir l'infant Don
Juan son fils, et l'infante Marie sa fille , pour
les présenter aux deux Missionnaires. Ensuite,
comme leur embarquement pour les Indes ne'
devoit avoir lieu qu'au printemps de l'année
suivante , il les pria de prendre soin de cent
jeunes gentils hommes qu'on nourrissoit à
la cour.
Ces hommes apostoliques refusèrent tous
22 LA VIE
les avantages qu'on leur offrit au palais , et
ils aimèrent mieux retourner à leur hôpital
et vivre des aumônes qu'ils mendioient par
la ville. Non contens de former à la piété
les jeunes seigneurs dont le Roi les avoit
chargés , ils se livrèrent aux mêmes exercices
de charité qu'ils avoient pratiqués à Rome et
dans les autres villes d'Italie. Leurs princi-
pales occupations étoient de prêcher à la
cour et au peuple, et d'entendre les confes-
sions. Leur zèle infatigable opéra de grands
fruits dans Lisbonne, et leur mérita le surnom
glorieux d'Apôtres.
Mais ce fut à la cour surtout qu'il se fit
un changement de mœurs prodigieux. Le Roi,
qui étoit profondément religieux , donna à
toute sa cour l'exemple de la piété. Il bannit
les vices de son palais, et obligea les jeunes
courtisans à se confesser tous les huit jours
persuadé avec raison que la bonne éducation
de la noblesse sert beaucoup à réformer le
royaume entier , qui se règle toujours sur
la conduite et les mœurs de la cour. Voici
comment Xavier s'exprime sur ce merveilleux
changement de la cour , dans une lettre qu'il
écrivit au père Ignace : « Il n'y a rien de
» plus régulier que la cour de Portugal ; elle
« ressemble beaucoup plus à une société
« religieuse qu'à une cour séculière. Le
DE S. FRANÇOIS' XAVIER. 25
» nombre des courtisans qui se confessent
» et qui communient constamment tous les
» huit jours est si grand , que nous en
« sommes dans l'admiration et que nous en
» rendons de continuelles actions de grâces
» à Dieu. Nous sommes tellement occupés à
» confesser, que si nous étions deux fois
» autant que nous sommes , tous auroient
» abondamment de l'emploi. Nous demeu-
» rons au confessionnal les jours entiers et
» une partie de la nuit, quoiqu'on ne laisse
» venir à nous que les personnes de la
» cour. »
Le ministère de ces hommes apostoliques
eut tant de succès , que le Roi songea à les
retenir pour son royaume , au lieu de les
envoyer en Orient. Pour agir avec plus de
prudence , il proposa lui-même la chose à
son conseil : tous approuvèrent un parti si
avantageux pour l'état , et l'on décida que
les Missionnaires resteroient en Portugal.
Cette résolution affligea beaucoup les deux
Pères , comme si on leur eût fait tort en
leur épargnant les travaux et les dangers
d'une pénible mission. Ils en écrivirent à
Rome ; mais Ignace , interprète de la volonté
du Souverain Pontife, envoya une lettre à
Don Pédro Mascaregnas, dans laquelle il
disoit que les deux Missionnaires devoient
24 LA VIE
se soumettre à la volonté du Roi ; qu'il
pensoit néanmoins qu'on pouvoit prendre un
tempérament : c'étoit de garder Rodriguez
pour le Portugal, et de laisser partir Xavier
pour les Indes. Le Roi s'en tint à cette sage
disposition, et la Providence désigna ainsi
de nouveau celui qu'elle avoit destiné à
l'apostolat.
Comme l'embarquement approchoit ,
Jean III fit appeler Xavier, et lui remit des
brefs qu'il avoit demandés à Rome , par les-
quels le Souverain Pontife faisoit Xavier
nonce apostolique , et lui donnoit des pou-
voirs très-amples pour étendre et maintenir
la foi dans tout l'Orient. Il reçut ces brefs
des mains du Roi avec un profond respect ,
et s'engagea à soutenir, autant qu'il le pour-
roit , le fardeau dont Dieu et les hommes le
chargeoient.
Le comte de Castagnera, intendant des
provisions de l'armée navale qu'on équipoit
pour les Indes , avertit Xavier de faire un
mémoire de ce qui lui étoit nécessaire pour-
le voyage , et l'assura de la part du Roi que
rien ne lui manqueroit : On ne manque de
rien , repartit le Père en souriant , quand
on n'a besoin de rien. Je suis très-obligé
au Roi de sa libéralité , et je vous le suis
de vos soins ; mais je dois encore davantage
à
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 2 5
B
à la Providence , et vous ne voulez pas que
je m'en dijie. Cependant comme le Comte
lui faisoit de fortes instances , il demanda
quelques livres de piété dont il pensoit avoir
besoin pour sa mission , et un habit de gros
drap pour se préserver des grands froids qui
se font sentir au - delà du Cap de Bonne-
Espérance.
Etonné qu'il ne lui demandât rien de plus :
Vous ne serez pas tout-à-fait le maître, lui
dit le Comte avec un peu de chaleur , et vous
ne refuserez pas du moins un valet dont vous
ne sauriez vous passer. Xavier répondit :
Tandis que j'aurai ces deux mains-, je n'au-
rai point d'autre valet. Mais, reprit le Comte,
la bienséance veut que vous en ayez : car
vous avez une dignité que vous ne devez pas
avilir, et il seroit honteux de voir un Légat
apostolique laver son linge au bord d'un
navire, et s'apprêter lui-même à manger.
Je prétends bien , dit Xavier , me servir et
servir les autres sans déshonorer mon carac-
tère. Pourvu que je ne fasse point de mal,
je ne crains pas de scandaliser mon pro-
chain ni de perdre Vautorité que le Saint-
Siége m'a commise. Ce sont ces respects
humains et ces fausses idées de bienséance
qui ont mis l'Eglise dans l'état où nous la
voyons présentement. Le comte de Castagnera
26 LA VIE
n'eut rien à répliquer ; mais il le loua beau-
coup , et il disoit publiquement qu'il avoit
eu plus de peine à combattre ses refus qu'à
satisfaire les désirs des autres.
Le jour du départ arriva enfin -, et tout
étant prêt pour mettre à la voile , Xavier se
rendit au port avec deux compagnons qu'il
menoit aux Indes : le père Paul de Camerin ,
italien, et François Mansilla , portugais, qui
n'étoit pas encore prêtre. Rodriguez le con-
duisit jusqu'à la flotte. Alors Xavier l'ayant
embrassé tendrement : Monfrère, lui dit-il,
voici les dernières paroles que je vous dirai
jamais. Nous ne nous verrons plus en ce
monde ; souffrons patiemment notre sépara-
tion ; car il est certain qu'étant bien unis à
Dieu , nous serons unis ensemble, et que
rien ne pourra nous séparer de la société que
nous avons en Jésus-Christ. Je veux, au reste,
pour votre consolation , vous découvrir un
secret que je vous ai caché jusqu'à cette
heure. Il vous souvient que lorsque nous
étions dans un hôpital de Rome , vous m'en-
tendiles crier une nuit : Encore plus , Sei-
gneur , encore plus ! Fous m avez demandé
souvent ce que cela vouloit dire , et je vous
ai toujours répondu que vous ne deviez pas
vous en mettre en peine. Sachez maintenant
quejevis alorc( endormi ou éveillé, Dieulc sait),
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 27
B 2
tout ce que je devois souffrir pour la gloire
de Jésus-Christ : Notre-Seigneur me donna
tant de goût pour les souffrances , que ne
pouvant me rassasier de celles qui ?offroient
à moi, j'en désirai davantage; et c'est le
sens de ces mots que je prononçois avec tant
d'ardeur : Encore plus ! encore plus ! J'espère
que la divine miséricorde me donnera dans
les Indes ce qu'elle m'a montré en Italie , et
que ces désirs qu'elle m'a inspirés seront
bientôt satisfaits.
Après ces paroles , ils s'embrassèrent de
nouveau et se séparèrent les larmes aux
yeux. Le sept avril de Tannée 1541., on leva
Pancre, et la flotte fit voile, sous la conduite
de don Martin-Alphonse de Sosa , vice - roi
des Indes : il voulut avoir le père Xavier avec
lui dans la capitane appelée St-J acques. Ce
jour-là Xavier entra dans sa trente-sixième
année ; il avoit demeuré huit mois à Lis-
bonne , et il y avoit plus de sept ans qu'il
étoit au nombre des disciples d'Ignace de
Loyola.
28
SOMMAIRE
DU LIVRE SECOND.
CONDUITE charitable de Xavier envers l'équipage.
La flotte s'arrête au royaume de Mozambique.
Xavier y tombe malade en soignant les autres.
Il s'embarque de nouveau avec Sosa , et arrive à
Mélinde. On mouille à Socotora , où le Père auroit
désiré séjourner quelque temps. On arrive enfin à
Goa. Tableau de l'état déplorable où étoit alors la
religion dans les Indes. Travaux (le Xavier à Goa.
Il convertit ensuite les Paravas Y qui habitent les côtes
de la Pêcherie. Miracles qu'il y opère. Vie des
Brachmanes ; entretiens de Xavier avec ces prêtres
des idoles. Il va chercher des ouvriers évangéliques
à Goa, pour travailler à la côte de la Pêcherie. Se-
cours qu'il procure à ses chers Paravas dépouillés par
un peuple de voleurs. Il va ensuite évangéliser le
royaume de Travancor où Dieu lui accorde le don
des langues. Ses succès chez ce peuple barbare..,.
Lui seul met en fuite une armée nombreuse de bri-
gands. Il ressuscite deux morts, et parvient à sou-
mettre tout le royaume de Travancor à l'empire de
Jésus-Christ.
29
B 3
LIVRE SECOND.
EN doublant le cap de Bonne - Espérance,
la route pour aller aux Indes est de quatre
mille lieues. Pendant cette longue naviga-
tion , le père Xavier ne demeura point oisif;
il employa tous ses soins à empêcher les dé-
sordres qui règnent d'ordinaire dans les
vaisseaux, et surtout les désordres prove-
nans du jeu y qui fait toute l'occupation des
gens de mer. Il leur proposa des jeux in-no-
cens et récréatifs, qu'il savoit assaisonner
d'une gaîté charmante" Si y malgré lui, on
jouoit aux cartes ou aux dés 7 il avoit soin
.'y assister pour contenir les joueurs par sa
présence ; et s'ils venoient à s'emporter, il
les calmoit par des ~x^^nfrances pleines de
douceur. Chaque jo.ur il faisoit des instruu--
tions aux matelots ignorans , et il les prêchoit
toutes les fêtes , au pied du grand mât.
Cependant les chaleurs excessives qu'on
éprouva en passant la ligne , l'eau douce et
les viandes qui se corrompirent, causèrent
de fâcheuses maladies dans l'équipage. La
■ plus commune étoit une fièvre pestilente
30 LA VIE
accompagnée d'une espèce de chancre qui
se formoit dans la bouche. Les malades, qu'on
craignoit d'approcher , auroient été entière-
ment abandonnés, si le père Xavier n'eût
pris soin d'eux. Il essuyoit leurs sueurs, net-
toyoit leurs ulcères , lavoit leurs linges et
leur rendoit les services les plus abjects ,
- ajoutant à cela les consolations de la religion,
et les disposant à une bonne mort.
Le Vice-Roi ravoit pressé de manger à
sa table , mais il la refusa, et ne vécut pen-
dant tout le voyage que des aumônes qu'il
mendioit dans le navire. On lui avoit aussi
assigné une chambre assez grande et commode;
mais il y transporta les plus malades, et se con-
tenta de coucher sur le tillac, n'ayant d'autre
oreiller que les cordages. Une si grande cha-
rité le fit surnommer dès-lors le saint Père :
nom qui lui demeura , même parmi les
idolâtres.
~cinfxmc"j une continuelle et pénible
navigation, la flotte arriva , vers la fin d'août , !
au royaume de Mozambique. C'est un pays <
situé sur la côte orientale de l'Afrique , ha-
bité par des nègres à demi-barbares. Non loin
de la terre-ferme est une petite île qui porte
aussi le nom de Mozambique ; elle étoit au-
trefois sous la domination des Sarrasins
mais les Portugais s'en étant rendus maîtres
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 51
B 4
y bâtirent une forteresse pour assurer le
passage de leurs vaisseaux et pour rafraîchir
leurs troupes , qui s'y arrêtent d'ordinaire
pendant quelques jours.
C'est dans cette île que Sosa fit hiverner
son armée ; parce que la saison étoit déjà
fort avancée , et surtout parce que les mala des
ne pouvoient plus supporter les incommodités
de la mer. Il les fît transporter à l'hôpital
que les Rois de Portugal ont fondé dans l'île.
Le père Xavier les y suivit et entreprit de
les servir tous , aidé seulement de ses deux
compagnons.
Il alloit donc de salle en salle, de lit en
lit , donnant des médecines aux uns , admi-
nistrant aux autres les derniers sacremens.
Chacun vouloit l'avoir auprès de soi , et ils
disoient que la seule vue de son visage leur
valoit mieux que tous les remèdes. La nuit,
'1 veilloit les moribonds, ou bien il se cou-
choit près t-t,- j-i «-.iln ries pour prendre
un peu de repos; mais son r
souvent interrompu : car au moindre cri, au
moindre soupir , il s'éveiiloit et couroit a
eux.
Accablé enfin par - ces fatigues excessives,
il tomba lui-même dangereusement malade,
au point qu'on le saigna sept fois en peu de
temps , et qu'il fut trois jours en délire.
32 LA VIE
Mais quand la violence du mal fut passée ,
le Saint recommença de visiter ses chers
malades ? et de les servir autant que sa foi-
blesse le lui permettoit. Un jour le médecin
l'ayant rencontré comme il alloit et venoit
dans un fort accès de fièvre , lui dit , après
lui avoir talé le pouls, qu'il n'y avoit per-
sonne à l'hôpital plus dangereusement malade
que lui , et le pria de se ménager dans l'état
où il se trouvoit. Je vous obéirai ponctuelle-
ment , repartit le Père , dès que j'aurai sa-
tisfait à un devoir qui me presse: il y va
- du salut d'une ame, et il n'y a pas de temps
à perdre. A l'instant il fait porter sur son
lit un pauvre garçon de l'équipage qui étoit
étendu à terre sur un peu de paille , sans
parole et sans connoissance. Dès qu'il fut
sur le lit du Saint , il revint à lui. Alors
Xavier se couchant auprès de ce jeune
homme, qui avoit mené une vie dissolue ,
il l'exhorta si~ ~ULLIL a détester
il l'exhorta et a esperer en la miséricorde
de Dieu , qu'il eut la consolation de le voir
mourir dans de grands sentimens de péni-
tence. e pelll-
Le Père tint la parole qu'il avoit donnée
au me d ecin, et il se ménagea davantage; mais
ses forces n'étoient pas encore revenues,
qu'il fallut se remettre en mer avec Sosa, qui
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 55
B 5
ne jugea pas à propos d'attendre la guérison.
de ses gens pour continuer son voyage.
Xavier confia donc les malades à ses deux
compagnons, et s'embarqua de nouveau, après
avoir fait un séjour de six mois au Mozam-
bique.
Poussé par un vent favorable , le vaisseau
qui portoit Sosa et Xavier arriva prompte-
ment à Mélinde , située sur la côte d'Afrique.
Cette ville est sur le bord de la mer, dans
un lieu fertile , planté de palmiers et orné
de très - beaux jardins. Les Sarrasins qui
l'habitent sont noircis par les ardeurs du
soleil et vont presque nus , ayant seulement
autour des reins une toile de coton qui leur
descend jusqu'aux genoux.
Dès que le pavillon portugais parut au port
de Mélinde , le Roi sarrasin s'y rendit avec
toute sa cour , pour recevoir le nouveau
gouverneur des Indes. Mais pour Xavier , le
premier objet qui attira ses regards à la
sortie du vaisseau , fut un cimetière destiné
aux Portugais qui meurtnt quelquefois en
trafiquant dans ce pays. Il y vit plusieurs
croix dressées sur les t un bes , et une en-
tre autres qui étoit en pleure , très-bien faite
et toute dorée. ~11 accoi::" /ersant d°s larmes
de joie, et il adra cette croix ife
au milieu des in' dèles, en priant J~hr.st
34 LÀ VIE
de la faire servir plutôt au salut des vivaus
qu'à la mémoire des morts.
Le Saint auroit bien désiré détromper
quelques Mahométans de leur absurde reli-
gion. Un des principaux de la ville et des
plus zélés défenseurs de l'Alcoran vint le
visiter, et lui demanda si la piété étoit éteinte
dans les villes d'Europe comme elle l'étoit
A Mélinde : Car , lui dit-il , de dix-sept mos-
quées -'1 ':e nous avons , quatorze sont désertes :
encore les trois autres sont-elles bien peu
visitées. Sans doute un tel malheur vient de
«
quelque peche, mais je ne sais quel il est.
Xavier lui dit : * < e c a' y Z~eK
Xavier lui dit : Rien de plus clair ; Dieu
laisse périr parmi vous un culte qui ne lui
plaît pas , et fait entendre par-là qu'il ré-
prouve votre religion. Sur ces entrefaites, un
Cacique ou docteur de la loi survint ; après
avoir fait la même plainte sur la solitude des
mosquées : J'ai pris mon parti , dit-il, et si
dans deux ans Mahomet ne vient pas visiter
les Fidèles qui le reconnaissent pour le vrai
prophète de Dieu, je chercherai assurément
une autre religion que la sienne. Le Saint
eut pitié de la folie du Cacique, et mit tout
en œuvre pour le convertir au chris-
tianisme ; mais il ne put vaincre l'opiniâ-
treté de cet homme aveuglé par ses propres
lumières , et il se soumit à la volonté de
ÜE S. FRANÇOIS XAVIER. 35
B 6
Dieu qui seul peut toucher les cœurs en-
durcis.
Après avoir quitté Mélinde , le Vice-Roi
vint mouiller à l'ile de Socotora. Quoique
le pays soit sec , stérile et brûlé par les
feux du soleil , les habitans le regardent
comme le paradis de la terre. Leur religion
est un mélange monstrueux de celle des
Mahométans, des Juifs et des Chrétiens. Ils
ont de petites croix pendues à leur cou , et
c'est une ancienne tradition parmi eux que
saint Thomas allant aux Indes , fut jeté sur
leurs côtes par une horrible tempête , qu'il
y prêcha l'Evangile, et bâtit une chapelle au
milieu de l'île avec les débris de son vaisseau.
Xavier témoigna par signes à ces pauvres
insulaires la compassion qu'il avoit de leur
aveuglement; et, soit que quelqu'un d'en-
tre eux sut le portugais, soit que dès-lors il
eût reçu le don des langues , il leur parla
de la nécessité du baptême et d'une foi sin-
cère en Jésus-Christ. Les barbares furent
touchés de ses discours : les uns lui appor-
tèrent de leurs fruits sauvages en signe
d'amitié , les autres lui offrirent leurs enfans
pour qu'il les baptisât, et tous promirent de
se faire chrétiens s'il vouloit demeurer avec
eux. Le Père supplia le Vice-Roi de lui per-
mettre de rester dans l'île jusqu'au passage
36 LA VIE
des vaisseaux qu'on avoit laissés au Mozam-
bique. Mais Sosa ne voulut point y consentir,
et Xavier eut la douleur de s'embarquer à
la vue de ces bons insu laires qui, accourant
au rivage , pleuroient son départ , le sui-
voient tristement des yeux, et lui tendoient
les bras.
On arriva enfin au port de Goa , le trei-
zième mois depuis le départ de Lisbonne.
Goa est une ville considérable bâtie par les
Mores dans une ile , au-dessus de la côte de
Malabar , et qui fut soumise à la couronne
de Portugal en l'année i5io. Ce fut à l'arri vée
de Xavier que se vérifia la célèbre prophétie
de saint Thomas ; cet apôtre l'avoit gravée
sur une colonne de pierre, non loin des murs
de Méliapour. On y lisoit que quand la mer
(éloignée alors de quarante milles) viendroit
baigner le pied de la colonne , il arri veroit
aux Indes des étrangers qui y rétabliroient
la religion de Jésus-Christ. En effet, la mer
usurpant peu à peu sur le continent, bai-
gnoit le pied de la colonne lorsque Xavier
aborda aux Indes.
En sortant du vaisseau , le Père alla
prendre son logement à l'hôpital, malgré
les instances du Vice-Roi qui vouloit l'em-
mener dans son palais. Dès le lendemain , il
alla trouver l'Evêque de Goa, ne jugeant pas
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 37
à propos de commencer ses fonctions de
missionnaire , avant d'avoir eu son appro-
bation. Il lui présenta les brefs de Paul III,
lui expliqua pour quelle fin le Roi de Por-
tugal et le Souverain Pontife l'avoient envoyé
aux Indes , et il se jeta à ses pieds en lui
demandant sa bénédiction. Le Prélat, édifié
d'une si grande humilité , le releva aussitôt
et l'embrassa tendrement. Il baisa aussi les
brefs du Pape et les rendit au Père en lui
disant : Un Légat du Vicaire de Jèsus-Christ
n'a pas besoin de recevoir sa mission d'ailleurs;
usez librement des pouvoirs que le Saint-
Siège vous a donnés, et soyez. sûr que si
Vautorité épiscopale est nécessaire pour les
maintenir, elle ne vous manquera pas. Dès
ce moment-là, ils lièrent ensemble une étroite
amitié qui servit beaucoup au salut des âmes.
Avant de parler des travaux de Xavier , il
est bon de tracer en peu de mots le tableau
de l'état déplorable où la religion étoit alors
dans les Indes. Les Portugais, qui les décou-
vrirent les premiers , y portèrent à la vérité
le flambeau de la foi ; mais ces avides con-
quérans cherchèrent à étendre leurs posses-
sions plutôt que le royaume de Jésus-Christ.
Parmi les Indiens qui s'étoient convertis , les
uns, dépourvus d'instrnctions salutaires et de
bons exemples , revinrent insensiblement à
53 LA VIE
leurs - anciennes superstitions ; les autres
cruellement persécutés par les Mahométans
qui étoient maîtres en plusieurs endroits des
côtes , n'osoient professer hautement le chris-
tianisme : ce qui empêchoit le reste des in-
fidèles de se convertir.
Mais ce qu'il y a de pins étrange , c'est
que les Portugais eux - mêmes vivoient en
vrais idolâtres. Chacun avoit autant de con-
cubines qu'il le souhaitoit , et les reténoit
chez lui en qualité d'épouses légitimes. On
achetoit, on ravissoit des femmes pour en
faire des esclaves : ces malheureuses devoient
fournir chaque jour une certaine .somme à
leurs maîires avides ; et si leur travail ne
suffisoit pas, elles se voyoicnt obligées , pour
éviter les mauvais traitemens , de faire un
honteux trafic de leurs corps. Dans les tribu-
naux, on étoit sûr d'obtenir, avec l'argent
corrupteur , l'impunité même pour les plus
grands crimes. L'usure se pratiquoit publi-
quement , et le meurtre n'étoit plus qu'une
action de courage dont on osoit se vanter.
L'Evêque de Goa avoit beau lancer des ex-
communications et menacer de la colère du
.Ciel : la privation des Sacremens n'étoit pas
une peine pour des impies qui s'en éloignoient
d'eux-mêmes. Ceux qui, tourmentés par les
remords de leur conscience , désiroient se
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 39
réconcilier avec Dieu , n'osoient le faire
publiquement ; ils choisissoient le moment
des ténèbres pour venir se jeter aux pieds du
Prêtre , tant cette action paroissoit extraor-
dinaire et déshonorante ! Voilà les désordres
que la licence des armes et la mollesse des
Asiatiques avoient introduits chez les Por-
tugais naturellement réglés et austères !
La vie que menoient les gentils étoit en-
core bien plus abominable. Ils se livroient
sans frein à tous les excès de l'impureté la
plus monstrueuse. Ils adoroient les démons
sous des figures impudiques et avec des cé-
rémonies que la pudeur empêche de décrire.
Quelques-uns changeoient de dieu tous les
jours 5 et ils offroient leurs hommages au
premier être animé qu'ils reucontroient au
lever du soleil , fut-ce un chien ou un pour-
ceau. Il n'étoit pas rare aussi de les voir
offrir des sacrifices humains à leurs détes-
tables idoles , et des pères égorger leurs
propres enfans sur les infâmes autels de
leurs dieux.
La vue affligeante de ces désordres et de
ces abominations perça le cœur de Xavier
de la plus vive douleur. Enflammé de zèle ,
il auroit voulu pouvoir remédier à tout en
même temps ; il crut néanmoins devoir com-
mencer par la réforme des Chrétiens , selon
40 LA VIE
le précepte de saint Paul, espérant d'ailleurs,
que le bon exemple des Portugais seroit très-
puissant sur l'esprit des Indiens.
Pour attirer sur son entreprise les béné-
dictions du Ciel , il passoit les nuits pres-
que entières à prier , ne prenant que trois
ou quatre heures de repos. A la pointe du
jour , il se remettoit en prières et célébroit
ensuite la sainte Messe. La matinée se passoit
à visiter les prisons et les hôpitaux, où il
distribuoit ce qu'il avoi t mendié de porte
en porte. En revenant , il alloit par la ville ,
une clochette à la main , et prioit les pères
de famille d'envoyer, pour l'amour de Dieu ,
leurs enfans et leurs esclaves au catéchisme.
Les enfans s'attroupoient autour de lui, et il
se rendoit à l'église accompagné de ce nom-
breux cortège. Là il les instruisoit des vérités
de la religion, et les prémunissoit contre les
mauvais exemples de leurs parens. Dociles
aux instructions du Saint, ces enfans de-
venoient chaque jour meilleurs , et leur
conduite innocente servit beaucoup à réformer
celle de leurs pères. Bientôt tout le peuple
accourut pour entendre Xavier. Ses discours
énergiques et quelques conversions frappantes
firent tant d'impression , que Portugais et
Indiens , tous vinrent se jeter à ses pieds y
frappant leur poitrine et confessant avec
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 41
Jes armes amères les péchés de leur vie
scandaleuse. Profitant de ces heureuses dis-
positions , Xavier fit renvoyer les conçuhines
et remédia aux autres désordres qui régnoient
à Goa. Afin d'apaiser la colère de Dieu , les
habitans lui donnoient de grosses sommes
d'argent, qu'il alloit distribuer dans les pri-
sons et les hôpitaux. Le Vice-Roi l'accom-
pagnoit, toutes les semaines , dans ces visites
de charité , portant lui-même des consolations
et des secours aux prisonniers et aux pauvres
malades.
Cependant quelqu'un zélé pour l'accroisse -
ment de la foi vint dire à Xavier que sur
la côte de la Pêcherie ( qui s'étend depuis le
cap Comorin jusqu'à l'île Manar ) il y avoit
des peuples nommés Paravas ( c'est-à-dire
pêcheurs), baptisés depuis peu, mais qui
n'avoient que le nom de Chrétiens , n'ayant
personne qui leur apprit à vivre selon l'Evan-
gile. La chaleur insupportable qui se fait
sentir sur cette côte stérile , et bien d'autres
incommodités, ne purent détourner le Saint
d'aller achever la conversion des Paravas.
Après avoir reçu la bénédiction de l'Evêque,
il s'embarqua en 1542, emmenant avec lui
deux jeunes Ecclésiastiques de Goa , qui
entend oient assez bien le langage des Mala-
bares, usité dans le pays où il alloit. Il refusa
42 LA VIE
l'argent que le Vice-Roi voulut lui donner,
et n'accepta qu'une paire -de gros souliers
pour se garantir des sables brûlaps de la côte.
Arrivé au cap Comorin , qui est éloigné de
Goa d'environ deux cents lieues , le Père
rencontra d'abord un village tout idolâtre. Il
ne voulut pas aller outre sans y annoncer le
nom de Jésus-Christ ; mais tout ce qu'il put
dire par la bouche de ses interprètes toucha
peu ces païens , dont l'opiniâtreté ne dura
cependant pas long-temps.
Il y avoit dans ce village une femme qui
depuis trois jours étoit en travail d'enfant
et souffroit des douleurs aiguës qu'aucun
remède ne pouvoit apaiser. Le Saint l'alla
voir avec un de ses interprètes , et , après
lui avoir expliqué les principes de la foi , il
lui demanda si elle croyoit en Jésus-Christ
et si elle vouloit être baptisée. La malade ,
touchée de la grâce, répondit qu'elle croyoit,
et qu'elle désiroit ardemment de devenir
chrétienne. Alors Xavier lut un évangile sur
elle et la baptisa : à peine eut-elle reçu le
sacrement, qu'elle accoucha heureusement et
fut délivrée de ses douleurs.
Toute la famille qui habitoit cette cabane
regarda comme un miracle cette guérison si
subite ; remplie d'étonnement et de joie , elle
se jeta. aux pieds du Père, en lui demandant
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 45
aussi le baptême ., qu'il leur accorda après
une instruction suffisante. Cependant le village
entier fut bientôt informé de cet événement
merveilleux ; tous accoururent à la cabane
pour s'assurer de la vérité , et pour voir cet
homme extraordinaire qui avoit opéré le
miracle. Alors Xavier les pressa de se faire
chrétiens ; mais comme ces idolâtres crai-
gnoient de s'attirer par-là la colère de leur
Prince , il obtint pour eux la permission
d'embrasser le christianisme , et tous reçurent
le baptême avec joie, en promettant de bien
vivre selon la religion qu'il leur avoit prêchée.
Après avoir rendu grâces à Dieu d'un com-
mencement si heureux , le Saint continua
sa route et gagna bientôt Tutucurin, pre-
mière habitation des Paravas. Comme il avoit
remarqué que les discours , en passant par la
bouche des interprètes , perdent toujours de
leur énergie , il prit le parti d'assembler
quelques gens qui savoient le portugais et le
mala bare ; il les consulta pendant plusieurs
jours , et à force de travail il parvint à tra-
duire en langue des Paravas les paroles du
signe de la croix , le symbole des Apôtres ,
les commandemens de Dieu , l'oraison domi-
nicale , la salutation angéliquc , le Corifiteor,
et enfin tout le catéchisme.
Muni de cette traduction , dont il apprit
44 LA VIE
par cœur ce qu'il put , il se mit à parcourir
les villages de la côte, qui étoient au nombre
de trente, moitié baptisés, moitié idolâtres:
a J'allois, la clochette à la main , dit-il lui-
» même, et rassemblant tout ce que je ren-
w controis d'enfans et d'hommes , je leur
» enseignois la doctrine chrétienne. Les en-
» fans l'apprenoient aisément par cœur en
1) un mois ; et quand ils la savoient bien ,
» je leur recommandois de l'enseigner eux-
■» mêmes à leurs pères et mères , à leurs
» domestiques et à leurs voisins. Les di-
» manches, j'assemblois dans la chapelle
» les hommes et les femmes , les garçons et
» les filles ; tous y venoient avec une joie
» incroyable et avec un désir ardent d'ouïr
» la parole de Dieu. Je récitois le symbole ,
« et insistant sur chaque article , je leur
» demandois s'ils croyoient sans aucun doute ;
» ils me le protestoient tous à haute voix et
» ayant les mains en croix sur l'estomac.
» Pour ceux qui doivent recevoir le baptême,
» je leur fais ré ci ter le Credo , et à chaque
» article je leur fais une exhortation que
» j'ai "composée en leur langue. Enfin, je
» les baptise, et on finit en chantant Salve,
» Reginct , pour implorer l'assistance de la
» Sainte Vierge. » Quand il avoit instruit
pendant l'espace d'un mois les hahitans d'un
DE S. FRANÇOIS XAVIER. 45
village , avant d'aller plus loin , il rassem-
bloit les plus habiles d'entre eux, les nommoit
catéchistes (en leur langue Canacopoles), et
leur donnoit par écrit ce qu'il avoit ensei gné.
Leurs fonctions étoient de répéter aux habi-
tans , les dimanches et les fêtes , les ins-
tructions qu'ils avoient reçues de Xavier, et
d'orner et soigner les églises qu'il avoit fait
bâtir dans les lieux les plus peuplés.
Le zèle infatigable du Saint produisit des
fruits merveilleux : il dit lui-même dans ses
lettres que la multitude de ceux qui rece-
voient le baptême étoit si grande , qu'à force
de baptiser continuellement, il ne pouvoit
plus lever son bras fatigué , et que la voix lui
manquoit en redisant tant de fois le sym-
bole des Apôtres et les autres formules qu'il
employoit avant le baptême des adultes. Cette
chrétienté naissante montroit une sainte avi-
dité pour la parole de Dieu, et laissoit à peine
à son Missionnaire le temps de prendre un
peu de nourriture et un court repos : quel-
quefois même il se trouvoit obligé de se
cacher d'eux pour faire oraison et réciter son
bréviaire.
La renommée de Xavier s'étant répandue
promptement dans toute la côte de la Pê-
cherie , les gentils l'envoyoient chercher de
toutes parts pour guérir leurs malades.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin