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Lamartine : poète, orateur, historien, homme d'État / par A. Rastoul de Mongeot,...

De
264 pages
chez l'auteur (Bruxelles). 1848. Lamartine, Alphonse de (1790-1869). 1 vol. (272 p.) : portr. ; in-18.
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LAMARTINE,
POÈTE, ORATEUR, HISTORIEN, HOMME D'ÉTAT,
1-AN
Auteur de Pétrarque et son Siècle,
BRUXELLES,
CHEZ L'AUTEUR, RUE DU NORD, N° 61,
ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES DE LA BELGIQUE.
1848.
BRUXELLES,
Impriment de N. J. Slingeneyer jeune
LAMARTINE,
POÈTE; ORATEUR, HISTORIEN, HOMME D'ÉTAT.
CHAPITRE PREMIER.
Dans la seconde année de cette révolution fran-
çaise qui ouvrait en Europe l'ère des sociétés nou-
velles, le 21 octobre 1790, Alphonse de Lamartine
naquit à Màcon, dans l'ancienne province de Bour-
gogne. L'influence du sol natal, l'action du climat
combinées avec la direction qu'il reçut dans sa
famille, avec les premières impressions de son en-
fance, devaient se faire sentir durant tout le cours
de sa carrière, dans ses écrits comme dans ses
actes : c'est là ce qui donne une haute importance
à ces détails intimes du foyer domestique, par les-
quels Plutarque illumine les figures des grands
hommes de l'antiquité. La biographie s'élève ainsi
aux proportions de l'histoire.
Le père d'Alphonse de Lamartine se nommait de
Prat ; après avoir servi comme major dans un régi-
ment de cavalerie, sous le règne de Louis XVI, il se
retira en Bourgogne.
l
— 6 —
Là M. de Prat aine épousa Mme des Rois, jeune
personne d'un mérité supérieur, d'un grand carac-
tère, dont les parents avaient exercé des charges
importantes dans la maison d'Orléans.
En quittant le service militaire, M. de Prat aîné
qui ajouta plus tard à son nom celui de Lamartine,
s'occupa beaucoup d'améliorations rurales, et devint,
un des agronomes les plus distingués du département
de Saône-et-Loirc.
Le régime de la terreur frappa en 1795 la famille
de M. de Lamartine; l'ancien major de cavalerie
fut jeté au fond d'une prison ; et les premiers sou-
venirs de son fils se rattachent aux visites qu'il fai-
sait avec sa mère dans ce triste séjour, au seuil du-
quel on laissait alors l'espérance. Il eut le bonheur
de ne pas devenir orphelin, son père lui fut rendu ;
et cette famille, dont l'adversité avait encore res-
serré les liens d'affection, se réfugia à la campagne,
dans cette terre de Milly que le poète a immorta-
lisée, comme M. de Chateaubriand a immortalisé le
château de Combourg, berceau de son enfance.
Seulement, Lamartine n'ayant point écrit les
mémoires de sa vie, et la réserve pleine de dignité
de son caractère répugnant aux confidences, aux
épanchements, ce n'est que par échappées, que par
de furtives révélations qu'il fait un retour poétique
vers l'asile de sa famille avec ses sept tilleuls, son
modeste jardin et le parfum de ses souvenirs.
Il se montre beaucoup plus explicite à l'égard de
sa mère; il est vrai que ses qualités morales et sa
supériorité intellectuelle viennent en grande partie
de l'influence maternelle : circonstance qui se re-
produit pour la plupart des hommes célèbres.
A cette mère adorable, qui pressentait l'avenir de
son fils, qui l'y préparait par là religion, par la
vertu, par l'étude, le poète a consacré un véritable
culte auquel il associé ses soeurs, compagnes de ses
travaux, de ses promenades, de ses jeux. Quel-
ques amis qui fréquentaient le château de Milly
comparaient la'jeune famille à Une couvée de co-
lombes.
Alphonse dé Lamartine avec sa figure distinguée,
son teint de jeune fille, ses grands yeux bleus, ses
cheveux d'un blond cendré, sa taille élancée ne dé-
mentait point cette comparaison; il offrait ce type
qu'il a peint dans son poème de Jocelijn, en nous
montrant Laurence sous des habits d'homme,
Laurence que l'oeil contemple en hésitant entre
l'enfant et l'ange. Mais cette délicatesse de traits et
de formes s'unissait à une grande énergie de carac-
tère, voilée sous l'apparence de la douceur, et à un
goût; précoce pour la chasse, pour les chevaux,
pour les exercices violents.
On raconte qu'à cette époque de son enfance, le
jeune Alphonse révéla ce talent oratoire qui donne
aujourd'hui à sa parole une espèce de dictature sur
les masses populaires. Un curé des environs vint
passer quelques heures à Milly, et, après lé dîner,
il voulut partir.' Ses hôtes se récrièrent contre oc
prompt départ, mais le vénérable prêtre s'excusa sur
la nécessité de rentrer au presbytère pour y.pré-
parer un sermon sur le jour des morts.
— Passez la. nuit à Milly, Monsieur le curé, dit
Alphonse dé Lamartine, et ce soir à l'heure du
souper j'aurai écrit votre sermon.
On devine avec quelle incrédulité fut accueillie
celle proposition; toutefois le curé consentit à
rester.
A l'heure dite, l'enfant reparut au:salon avec un
sermon qu'il avait écrit à course de plumé, et.qui
arracha à toute la famille ainsi qu'au bon prêtre des
cris d'admiration et des larmes d'attendrissement.
Un instant même, le curé crut que celte oeuvre, si
supérieure à l'âge de l'enfant, avait été copiée dans
quelque recueil d'éloquence sacrée ; mais Alphonse
de Lamartine offrit d'improviser de suite un sermon
sur le sujet qui lui serait imposé, et tous les doutes
se dissipèrent chez le vieux curé qui, vingt ans
après, montrait avec bonheur ces pages inspirées.
Cette éducation du foyer domestiqué, quelque
remarquable qu'elle fût, ne pouvait convenir à la
position du jeune Alphonse, au rôle qu'il était ap-
pelé à jouer dans le monde. Ses parents décidèrent
de l'envoyer à Belley dans le collège des pères de
la Foi. C'était le nom sous lequel les jésuites repa-
raissaient en France, au moyen de là protection
que leur avait accordée l'archevêque de Lyon, le
cardinal Fesch, oncle de Napoléon,
Voltaire, Grésset, plusieurs autres poètes ont
consigné dans leurs vers des détails pleins d'intérét
— 9 —
sur la direction donnée aux études par des profes-
seurs appartenant à Tordre.des jésuites ; M;- de La-
martine parle du collège de Belley avec les mêmes
sentiments dé reconnaissance. Une pièce de vers en
fournit la preuve.
0 vous dont les leçons, les soins et la tendresse
Guidaient mes faibles pas au sentier des vertus,
Aimables sectateurs d'une aimable sagesse, ,
Bientôt je ne vous verrai plus !
Non vous ne pourrez plus condescendre et sourire
A ces plaisirs si purs, pleins d'innocents appas;
Sous le poids des chagrins si mon âme soupire.
Vous ne la consolerez pas!
En butte aux passions, au fort de la tourmente,
Si leur fougue, un instant, m'écartait de vos lois,
Puisse au fond de mon coeur votre image vivante
Me tenir lieu de votre voix !
Ainsi dans la vertu ma jeunesse formée'
Y trouvera toujours un appui tout nouveau,
Sur l'océan du monde une route assurée,
Et son espérance au tombeau.
A son dernier soupir, mon âme défaillante
Bénira les mortels qui firent mon bonheur;
On entendra redire à ma bouche mourante
Leurs noms si chéris de mon coeur !
— 10 —
Le l'ait est que la bienveillante indulgence des
pères de la Foi qui dirigeaient le collège de Belley
permit au jeune élève de suivre la pente de son ca-
ractère , de s'abandonner à. ses rêveries, de déve-
lopper librement ses poétiques instincts.
Jeté dans un de ces lycées à demi-guerriers que
Napoléon créa dans l'intérêt de ses armées, Al-
phonse de Lamartine, risquait de voir fausser ses
destinées, avorter son avenir..
Comme il l'a dit lui-même en parlant de l'époque
de l'empire :
« C'était l'heure de l'incarnation de la philoso-
phie matérialiste du XVIIIe siècle dans le gouverne-
ment et dans les moeurs. Amour, philosophie, re-
ligion, enthousiasme, liberté, poésie, néant que
tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout
était là. »
L'éducation de la famille et l'instruction reçue au
collège de Belley s'accordèrent donc pour le mettre
en dehors des idées généralement reçues sous l'em-
pire : il prit dès lors ces opinions religieuses, che-
valeresques et monarchiques qui le disposaient à re-
pousser le despotisme même glorieux et à comprendre
la liberté.
Il revit avec bonheur son père, sa mère, ses
soeurs et cette terre de Milly qui lui a inspiré une
de ses plus ravissantes harmonies ; mais le rustique
jardin au sol sablonneux, le puits creusé dans le
roc, le lierre, dont les racines ont désuni les mar-
ches de pierre du seuil de la maison, le banc où
— 11 —
s'asseyait son père, les dons pieux que là mère
confiait à ses enfants pour les porter aux pauvres
familles du voisinage, les longs récits et les lectures
qui remplissaient la veillée, tout cela ne pouvait
plus suffire à l'adolescent, au jeune homme qui
s'élançait plein d'ardeur au milieu du monde en-
trevu dans ses rêves. Quel contraste avec la réalité !
La France entière ressemblait à un camp ; et la
gloire n'était pour elle qu'un deuil éclatant de la
liberté. Il y avait pourtant là de quoi séduire un
coeur de poëte ; pendant quelque temps Alphonse
de Lamartine voulut entrer à l'école militaire, por-
ter l'uniforme,se mêlera l'épopée de Napoléon;les
larmes de sa mère, le voeu de son père le détournè-
rent de celle idée. Afin d'occuper un peu son acti-
vité, il quitta Milly, passa quelques mois en 1809
à Lyon, où il retrouva plusieurs amis de collège ,
et visita ensuite l'Italie en 1810 et 1811.
On conçoit ce que fut un pareil voyage pour une
organisation de cette trempe. Toutefois le poète se
cherchait encore, ou du moins il. s'essayait en si-
lence ; son heure n'était pas venue. N'avait-il pas
besoin d'aimer, de voir, de souffrir, d'amasser au
fond de son coeur des trésors de souvenirs, avant de
créer cette langue divine dont nul autour de lui ne
pouvait lui bégayer les premiers éléments.
C'est que la poésie, comme Lamartine la com-
prenait par l'âme et par l'imagination, n'existait
pas sous l'empire ; la guerre absorbait presque
Joutes les intelligences, et la prose régnait en sou-
— 12 —
veraine. Delille, Ducis, Millevoye, Fonfanes, mal-
gré toute la mélodie du rhythme, malgré le retour
mesuré de la rime dans laquelle on retrouve le
souvenir et l'espérance, ne pouvaient lutter contre
la véritable poésie qui éclatait dans les pages de
Chateaubriand, de Bernardin de Saint-Pierre, de
Madame de Staël, trinité révérée à laquelle La-
martine demandait des inspirations.
Précisément ces immortels prosateurs avaient
tout emprunté à la poésie ; ils lui avaient ravi le
mouvement, les images, l'harmonie, la couleur
locale, mais en gardant l'indépendance de la prose
qui leur servait à exprimer plus vite des vérités
utiles; cette audacieuse indépendance, il fallait la
faire passer dans les vers, en remontant d'un bond
au XVIIe siècle sans le copier servilement.
Entourés comme nous le sommes aujourd'hui des
chefs-d'oeuvre des différentes nationalités étrangères
qui alors n'avaient point parti, ou qui n'étaient pas
encore traduits en français, nous nous expliquons
difficilement la situation littéraire en 1810 et 1811.
Nous croyons, et M. de Lamartine l'a écrit avec
un peu d'amertume, que la poésie était entière-
ment morte dans le domaine de l'intelligence pour
se réfugier dans le domaine de l'action et sur les
champs de bataille. Il n'en fut rien. Tant qu'il exis-
tera une société humaine, la poésie vivra au fond
de quelques coeurs privilégiés, de quelques organi-
sations d'élite que le vulgaire accuse peut-être de
folie, mais que la postérité se charge du soin de
— 15 —
venger. Alors c'était le bruit des armes qui étouf-
fait et: dominait le chant du cygne ; après la révo-
lution de juillet; nous avons entendu le bruit des
écus, le sifflement des machines, les calculs de
l'agiotage remplaçant les hymnes des muses; on est
devenu banquier, industriel, spéculateur, comme
jadis on était soldat, par une vocation presque ir-
résistible; mais la poésie n'était pas plus morte
de 1804 à 1814, que de 1850 à 1848.
Vienne un poète inspiré; les sympathies, lès
hommages, les adorations ne lui manqueront pas.
Quoiqu'en ait dit plus tard M. de Lamartine, il le
sentait par instinct; la muse chrétienne, la muse
de Dante, de Tasse, de Milton, encore plus puis-
sante que le choeur des muses antiques, ne perd
jamais ses droits sur les hommes.
Néanmoins, on se tromperait de la manière la
plus étrange en se figurant M. de Lamartine con-
stamment occupé, de 1810 jusqu'à 1820, à aligner
des rimes et à contempler les étoiles. Lui-même
l'a avoué : « sa vie de poète n'a jamais été qu'un
douzième de sa vie réelle, la poésie n'a été pour
lui que ce qu'est la prière. »
Au défaut de renseignements positifs sur ses
premiers voyages en Italie entrecoupés par un sé-
jour de quelques mois à Paris, interrogeons-le
sur son entrée dans le monde.
« En ce temps-là, dit-il dans l'admirable préface
de ses oeuvres, je vivais seul, le coeur débordant de
sentiments comprimés, de poésie trompée, tantôt à
- 14 —
Paris, noyé dans cette foule où l'on ne coudoyait
que des courtisans ou des soldats, tantôt à Rome,
où l'on n'entendait d'autre bruit que celui des
pierres qui tombaient une à une dans le désert de
ses rues abandonnées,, tantôt à Naples, où le ciel
tiède, la mer bleue, la terre embaumée m'enivraient
sans m'assoupir, et où une voix intérieure me disait
toujours qu'il y avait quelque chose de plus vivant,
de plus noble, de plus délicieux pour l'âme que
celte vie engourdie des sens et que cette volup-
tueuse mollesse de sa musique et de ses amours.
Plus souvent je rentrais à la campagne pour passer
la mélancolique automne dans la maison solitaire de
mon père et de ma mère, dans la paix, dans le
silence, dans la sainteté domestique des douces im-
pressions du foyer, le jour, courant les forêts, le
soir, lisant ce que je trouvais sur les vieux rayons
de ces bibliothèques de famille.
, Job, Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Rous-
seau, et surtout Ossian et Paul et Virginie ; ces
livres amis me parlaient dans la solitude la langue
de mon coeur, une langue d'harmonie, d'images cl
de passion , je vivais tantôt avec l'un, tantôt avec
l'autre, ne les changeant que quand je les avais,
pour ainsi dire;, épuisés.
» Tant que je vivrai, je me souviendrai de cer-
taines heures que je passais couché sur l'herbe dans
une clairière des bois, à-l'ombre d'un vieux tronc
de pommier sauvage, en lisant la Jérusalem dé-
livrée, et de tant de soirées d'automne ou d'hiver
— 15 —
passées à errer sur les collines déjà couvertes de
brouillards et de givre avec Ossian ou Werther
pour compagnon, tantôt soulevé par l'enthousiasme
intérieur qui me dévorait, courant sur les bruyères
comme porté par un esprit qui empêchait mes pieds
de toucher le sol ; tantôt assis sur une roche gri-
sâtre, le front dans mes mains, écoutant avec un
sentiment qui n'a pas de nom, le souffle aigu et
plaintif des bises d'hiver, ou le roulis des lourds
nuages qui se brisaient sur les angles de la mon-
tagne ; ou la voix aérienne de l'alouette que le vent
emportait toute chantante dans son tourbillon,
comme ma pensée plus forte que moi emportait
mon âme.
» Ces impressions étaient-elles joie ou tristesse,
douleur ou souffrance? je ne pourrais le dire, elles
participaient de tous les sentiments à la fois.
C'était de l'amour et de la religion, des pressenti-
ments de la vie future délicieux et tristes comme
elle, des extases et des découragements, dos hori-
zons de lumière et des abîmes de ténèbres, de la
joie et des larmes, de l'avenir et du désespoir.
» C'était la nature parlant par ces mille voix au
coeur encore vierge de l'homme ; mais enfin c'était
de la poésie. Cette poésie, j'essayais quelquefois de
l'exprimer dans des vers; mais ces vers, je. n'avais
personne à qui les faire entendre; je me les lisais
à moi-même;, je trouvais avec étonnement, avec
douleur, qu'ils ne ressemblaient pas à tous ceux
que je lisais dans les recueils ou dans les volumes
— 16 —
du jour. Je me disais : on ne voudra pas les lire ;
ils paraîtront étranges, bizarres, insensés, et je les
brûlais à peine écrits. J'ai anéanti ainsi des vo-
lumes de cette première et vague poésie du coeur,
et j'ai bien fait; car, à cette époque, ils seraient
éclos dans le ridicule, et morts dans le mépris de
tout ce qu'on appelait la littérature.
» Qui m'aurait dit alors que, quinze ans plus
tard, la poésie inonderait l'âme de toute la jeunesse
française, qu'une foule de talents d'un ordre divers
et nouveau auraient surgi de cette terre morte et
froide ; que la presse multipliée à l'infini ne suffirait
pas à répandre les idées ferventes d'une armée de
jeunes écrivains; que les drames se heurteraient à
la porte de tous les théâtres ; que l'âme lyrique et
religieuse d'une génération de bardes chrétiens
inventerait une nouvelle langue pour révéler des
enthousiasmes inconnus; que la liberté, la foi, la
philosophie, la politique, les doctrines les plus an-
tiques comme les plus neuves, lutteraient, à la
face du soleil, de génie, de gloire et d'ardeur, et
qu'une vaste et sublime mêlée des intelligences
couvrirait la Franco et le monde du plus beau
comme du plus hardi mouvement intellectuel qu'au-
cun de nos siècles eût encore vu? »
Voilà une confession qui explique à la fois l'homme
et le poète. Si, de ces hautes révélations, les nom-
breux admirateurs du talent de Lamartine veulent
descendre à quelques détails qui achèvent de le leur
faire connaître à une époque où la gloire n'avait pas
— 17 —
encore consacré son nom, on le voit se rendre à
Paris pour s'y occuper de poésie et surtout de
théâtre. Il y fréquente M. Laurent de Jussieu, un
de ses amis d'enfance, ils visitent ensemble le bois
de Vinceunes, sous les ombrages duquel ils passent
des journées entières. Bien souvent, Lamartine se
rend chez Talma, et le grand acteur accueille avec
indulgence le jeune poète qui vient lui réciter des
fragments d'une tragédie de Saul, encore inache-
vée, mais où éclate une grande puissance d'inspi-
ration.
Combien ils devaient être intéressants les rap-
ports littéraires qui mettaient en présence l'athlète
tant de fois couronné et le jeune homme si riche
d'avenir ! Né à Paris, mais emmené tout enfant à
Londres, Talma réunissait à l'audace des Anglais la
pureté de goût qui caractérise le génie français. Ce
qui manquait aux tragédies de l'époque impériale,
il le leur donnait par ses admirables inspirations,
et sans doute son coeur dut tressaillir de joie en
trouvant enfin un poète qui comprenait toutes les
hardiesses de Shakspeare, qui n'avait nul besoin de
la traduction ampoulée de Letourneur pour lire
l'Eschyle britannique.
Il est à déplorer que l'état de la santé de M. de
Lamartine l'ait forcé en 1815 de quitter Paris pour
retourner en Italie, dont le climat ami devenait
nécessaire à son rétablissement. Qui sait ce qui
serait résulté de ses relations avec Talma? Toute-
fois, si le théâtre se vit enlever ce vaillant cham-
— 18 —
pion, si la tragédie de Saul ressemble à ces es-
quisses des maîtres de l'art qui font regretter que
le tableau n'ait point été exécuté, ce second voyage
en Italie eut de féconds résultats pour le poète
lyrique.
Bientôt les événements de 1814 vinrent donner
un but à celte carrière jusque là inoccupée, et tra-
vaillée de ce malaise moral, de ce vague des pas-
sions dont René est le type avec le voile de mélan-
colie qui l'enveloppe.
La restauration peut être diversement appréciée
sous le rapport politique ; M. de Chateaubriand,
son plus éloquent défenseur, lui a reproché de ne
s'être pas emparé de l'esprit d'une jeunesse sur
laquelle des malheurs qu'elle n'avait pas connus
avaient néanmoins répandu une ombre et quelque
chose de grave. Elle se contenta de donner à cette
jeunesse sérieuse des représentations théâtrales de?
anciens jours, des imitations d'un passé qui ne pou-
vait renaître. Mais sous le rapport littéraire, il n'en
fut pas de même qu'en politique, un horizon im-
mense s'ouvrit devant l'essor intellectuel des
Français.
Précisément tous les peuplés fraternisaient et se
donnaient la main, lassés qu'ils étaient de vingt
cinq années de guerre, pour former entre eux cette
alliance autrement sainte que celle des rois et des
canpereurs. i Le monde entier, selon les belles pa-
roles prononcées par un citoyen des Etats-Unis,
M. Webster, au pied de la colonne de Bunkcr-Hill.
- 19 —
le monde entier s'offrait comme une arène où al-
laient lutter la gloire et le génie, dans quelque lan-
gue que Ce fût. Un sentiment d'intérêt sympathique
unissait les deux continents. Les vents, les vagues
faisaient circuler rapidement la pensée d'une con-
trée à l'autre. Il s'établissait un échange inces-
sant d'idées ; la pensée devenait le grand levier par
lequel l'homme allait parvenir à ses fins ; et la diffu-
sion des lumières, en ajoutant à celles de chaque
individu, fortifiait le pouvoir des masses. »
Napoléon lui-même avait inauguré cette ère nou-
velle, lorsque, pour épargner à la France les désas-
tres de l'invasion et les horreurs d'une guerre intes-
tine, il abdiqua la couronne, et dit aux vieux soldats
de sa garde, dans la cour du palais de Fontaine-
bleau :
« Si j'ai consenti à survivre, c'est pour servir à
vôtre gloire ; j'écrirai les grandes choses que nous
avons faites. »
En parlant ainsi, en déposant l'épée pour la
plume, Napoléon consacrait cette époque littéraire
dans laquelle il allait'occuper un rang si élevé,
grâce à ce style exact comme l'algèbre, coloré
comme la poésie, dont il avait le secret, lui l'homme
de toutes les supériorités.
Ces considérations qui appartiennent à l'histoire,
Lamartine les entrevit avec cette intuition qui ca-
ractérise le génie, mais il était trop jeune encore
pour se vouer tout entier au culte de la pensée,
pour ne point entrer dans une sphère d'action; il lit
— 20 —
comme Alfred de Vigny, il prit du service dans une
compagnie des gardes-du-corps.
Il paraît que les habitudes et les devoirs des offi-
ciers-soldats de cette milice dorée, que Louis XVII
empruntait aux traditions de palais de l'ancienne
monarchie, plurent médiocrement à Lamartine. En
effet, après les cent jours, il ne fit plus partie
des gardes-du-corps ; l'amour et la poésie absorbè-
rent tous ses instants.
Ici' se place celte passion dont il a chanté l'objet
sous le doux nom d'Elvire, et qui lui a dicté plu-
sieurs de ses premières Méditations dans lesquelles
an peut suivre presque jour par jour, heure par
heure les phases brillantes et douloureuses d'un
épisode ouvert par un chant d'amour, terminé par
un hymne funèbre, et couronné par le retour sin-
cère du chrétien à,cette religion dont sa mère lui
avait inculqué les divins préceptes.
La tombe jalouse qui engloutit Elvire doit garder
le secret sur le véritable nom de celle femme qui
a pris place à côté dé la Béatrix de Dante, de la
Laure de Pétrarque.
Ce mystère, si bien respecté par les amis du
poëte, par ceux qui furent témoins de son bonheur,
et qui s'associèrent à son deuil en pleurant avec lui
sur la destinée fatale d'Elvire, ce mystère ne sera
point dévoilé dans ce livre, dont l'auteur ne se re-
connaît nullement le droit de fouiller au fond d'un
cercueil.
Tous ceux qui savent aimer, tous ceux dont le
— 21 —
coeur n'est point glacé par l'aride égoïsme ou l'avide
cupidité, connaissent l'Elvire du poète ; ils la devi-
nent en quelque sorte; ils lui prêtent les réalités de
l'existence, s'ils possédaient le pinceau d'Horace
Vernet, ils traceraient vivante sur la toile cette ra-
vissante image, ils la peindraient au Lord du lac,
dont les flots attentifs écoutaient la voix vibrante
de la beauté qui devait bientôt mourir :
« 0 temps! suspends ton vol; et vous heures propices!
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours.
Assez de malheureux ici bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
Mais je demande en vain quelques moments encore :
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente! et l'aurore
Va dissiper la nuit.
Aimons donc, aimons donc; de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous passons. »
Hélas ! ils allaient se réaliser les sombres pres-
sentiments du poète, et agenouillé auprès d'un lit
_ 22
d'agonie, il vit sur les traits pâlis de sa bien-aimée
la douleur empreindre sa grâce, la mort, sa majesté.
On de ses bras pendait de la funèbre couche;
L'autre languissamment replié sur son coeur,
Semblait chercher encore et presser sur sa bouche
L'image du Sauveur.
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser encore,
Mais son âme avait fui dans ce divin baiser,.
Comme un léger parfum que la flamme dévore ,
Avant de l'embraser.
Maintenant tout donnait sur sa bouche glacée,
Le souffle se taisait dans son sein endormi,
Et sur l'oeil sans regard la paupière affaissée
Retombait à demi.
Et moi debout, saisi d'une terreur secrète,
Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,
Comme si du trépas la majesté muette
L'eût déjà consacré.
.le n'osais.... mais le prêtre entendit mon silence,
Et de ses doigts glacés prenant le crucifix :
« Voilà le souvenir et voilà l'espérance ;
Emportez-les, mon fils! »
Le poète et l'amant s'éclipsèrent tous deux devant
le chrétien. Sous le poids de l'immense douleur qui
l'oppressait, ses regards se détournèrent d'un cer-
— 25 —
cueil pour s'élever vers le ciel, pour suivre à tra-
vers un voile de larmes l'âme d'Elvire, réconciliée
avec Dieu, et prenant son essor rapide vers un
monde meilleur.
Les souvenirs de son enfance, les doux et graves
enseignemeuts de sa mère , les paroles sacrées des
prières qu'il ne murmurait plus au milieu des dissi-
pations de la jeunesse et de l'ivresse de l'amour,
tout cela vint l'assaillir à la fois; c'était comme un
baume salutaire pour les plaies saignantes de son
coeur; mais ses forces physiques ne purent soutenir
un choc aussi rude; atteint d'une maladie grave, on
craignit pour ses jours; un ami, vraiment digne de
ce nom, M. Amédée de Parscval, passait les nuits
à veiller auprès de sa lampe d'agonie.
Dieu qui réservait Lamartine à de hautes desti-
nées le sauva. Le malheur et l'amour, l'amour com-
plet qui purifie tout, ce qu'il brûle, le ramena au
christianisme de sentiment qui redevint la douce
habitude de sa pensée ; il eut cette religion du coeur
qui s'associe si bien avec tous les besoins infinis de
la vie de l'âme, qui ne résout rien, mais qui apaise
tout.
CHAPITRE II
LAMARTINE POETE.
A mesure que le temps, ce grand médecin des
peines du coeur, cicatrisait les blessures de l'amant,
chaque jour achevait de mûrir le talent du poète
qui s'affermissait de plus en plus dans sa mission.
Comme jadis on le demandait à Pétrarque, on
à pu répéter cette question au sujet de Lamartine :
« Est-il plus poète qu'amant. » Le fait est que pour
cette organisation essentiellement lyrique, peines
et plaisirs, espoir et regrets, joie et douleur, tout
devait s'empreindre du sceau de la prière, des inspi-
rations de la poésie. La mort d'Elvire acheva de
déterminer sa vocation. On eût dit qu'il ressemblait
à une de ces harpes éoliennes qui vibrent harmo-
nieuses à tous les souffles du veut.
N'oublions pas d'ailleurs l'activité du mouvement
littéraire dont la France et l'Europe étaient alors
le théâtre. En Allemagne, Goethe, dans toute la
majesté de son génie, continuait, sans rencontrer
d'insulteurs, cette royauté intellectuelle qui re-
montait à plus de quarante années en arrière. L'Italie
— 26 —
se glorifiait de Manzoni ; l'Angleterre dénombrait
avec orgueil ses poètes de l'école des Lacs, au-dessus
desquels rayonnaient lord Byron, Walter-Scott,
Thomas Moore.
La France avait perdu madame de Staël et Ber-
nardin de Saint-Pierre, mais comme pour la conso-
ler, de son deuil, autour de Chateaubriand, astre
radieux parvenu à son zénith, on voyait à l'horizon
littéraire paraître d'heure en heure de brillantes étoi-
les qui illuminaient de leurs feux le ciel de la
patrie.
C'étaient Réranger, Casimir Delavigne, Victor
Hugo, venant au nom des droits imprescriptibles
de la poésie protester contre l'invasion de la prose ,
et démentir ces paroles incisives d'un éditeur pa-
risien :
« Les vers dévoreront la librairie. »
Cet odieux préjugé subsistait dans toute sa force
lorsque M. Alphonse de Lamartine arriva à Paris.,
vers Ja fin de 1819, dans le but de publier-an vo-
lume de poésies. Il fallait d'abord trouver un édi-
teur ; découverte assez difficile pour un jeune homme
inconnu, étranger à toute espèce de camaraderie,
sans relation avec les journaux et les journalistes.
M. de Lamartine fut reçu dans plusieurs salons
du faubourg Saint-Germain; il fit même une lecture
chez madame, la duchesse de Broglie, la fille de
madame de Staël.
Le gout de ce genre de lectures commençait à
poindre dans les salons élégants de Paris: les vir-
— 27 —
tuoses de celte époque:étaient des littérateurs; la
musique n'avait pas encore tué la conversation,
cette étincclante manifestation de l'esprit français,
et les personnes les moins littéraires tenaient à
suivre le mouvement des idées.
Pour M. le duc de Broglie et sa digne compagne,
c'était à la fois un devoir et un droit que de conti-
nuer dans leur hôtel à Paris les traditions du château
de Coppet. Aussi M, de Lamartine, un des plus
sincères admirateurs de Madame de Staël, devait-il
compter sur le plus aimable accueil auprès de la
fille de cette femme célèbre et de son fils d'adop-
tion.
Seulement, il y eut un léger murmure dans l'a-
ristocratique assemblée lorsque le jeune poète pro-
vincial sortit son manuscrit de sa poche, et annonça
qu'il allait lire quelques Méditations. Ce titre qui
rappelait celui d'un ouvrage de Bossuct sur l'Evan-
gile, parut trop ascétique, et provoqua quelques
sourires que plus d'une main charmante cacha à
l'aide d'un éventail.
Mais dès les premiers vers de la méditation.
intitulée l'homme, et adressée à lord Byron, à celle
poésie entièrement neuve, si riche de pensées, d'i-
mages, d'expressions, en entendant celte voix vi-
brante qui partait du coeur pour faire palpiter tous
les coeurs, aux sourires succédèrent l'élonnement,
l'émotion, puis l'enthousiasme. Des larmes, des
cris, des transports, d'unanimes acclamations, rien
ne manqua au triomphe du poète. Il était entré
— 28 —
dans ce salon timide, découragé , doutant presque
de lui-même, il en sortit emportant au front l'au-
réole du succès.
Mais la question n'était pas résolue, il s'agissait
toujours de trouver un éditeur. Les félicitations des
gens du monde, des personnages les plus élevés, du
prince de Talleyrand lui-même, ces félicitations
avaient de quoi délicieusement flatter le poète,
mais pas un libraire ne venait lui demander son
manuscrit.
Casimir Delavigne, si populaire à cette époque,
n'avait pas été plus heureux lorsqu'il avait voulu
faire imprimer ses premières Messéniennes. Lui
aussi s'était mis à la recherche d'un éditeur, à peu
près comme Diogène cherchant un homme dans
Athènes, et ne le trouvant pas.
Après maintes déconvenues, il eut l'excellente
idée deheurter.avec son manuscrit à la porte d'un
libraire qui a rendu d'immenses services an progrès
des lettres, à l'émancipation intellectuelle de la
France, à l'essor des plus beaux talents dont s'ho-
nore notre âge. Est-il besoin de nommer le libraire
Ladvocat qui a naturalisé en France Byron, Goethe,
Schiller, etc., Ladvocat qui, par ses publications
françaises et ses traductions des chefs-d'oeuvre des
écrivains étrangers, mérite mieux qu'un souvenir de
la part de tous les esprits éclairés, dont il a agrandi
l'horizon. En échange du manuscrit des Messénien-
nes, Casimir Delavigne reçut de M. Ladvocat, un
exemplaire des oeuvres alors parues de M. de Cha-
teaubriand, Le Génie du christianisme, l'Itiné-
raire de Paris à Jérusalem, Les Martyrs, en
tout dix volumes in-8° qui valaient 60 francs.
M. de Lamartine désespéra presque d'obtenir les
mêmes conditions. De guerre lasse, il était tenté de
renoncer à cette chasse à l'éditeur, lorsqu'il fut
recommandé à M. l'abbé de Lamennais.
Cet illustre Breton était alors l'homme de l'auto-
rité et de la foi. Depuis 1817, il s'était révélé avec
un éclat extraordinaire, par le premier volume de
l'Essai sur l'indifférence, dont trente mille exem-
plaires s'étaient écoulés en quelques semaines. Les
plus hautes dignités de l'Église avaient été offertes à
celui que le clergé saluait du surnom de Bossuet du
dix-neuvième siècle, et dont le style, par son entraî-
nement, sa verve, son harmonie, rappelait les plus
belles pages de Jean-Jacques Rousseau.
M. de Lamartine arriva, le matin, chez M. de
Lamennais, avec une émotion encore plus vive que
celle qu'il avait éprouvée lors de sa première lec-
ture dans le salon de Madame la duchesse de Bro-
glie. C'est qu'il s'agissait de conquérir le suffrage
d'un de ces juges; dont l'opinion fait loi, d'un de
ces hommes qui guident leur siècle en le devançant.
A peine M. de Lamartine eut-il lu les quarante
premiers vers de la méditation à lord Byron que
M. de Lamennais, se levant brusquement, lui serra
la main en s'écriant : «j'ai trouvé un poète. »
Quel tableau pour un peintre comme Gallait !
Quel pendant pour celte page si profonde, si saisis-
— 50 —
santé dans laquelle ce peintre a mis en présence le
doute et la foi, Michel Montaigne et Torquato Tasso,
Il s'agirait maintenant de reproduire en face l'un
de l'autre deux croyants, le philosophe et le poète
chrétiens.
M. de Lamennais ne se borna point à de stériles
félicitations; en véritable Breton, il s'empressa
d'agir,- et il conduisit M. de Lamartine chez le plus
célèbre imprimeur-libraire de Paris, M. Firmin
Didot.
Bien que M. Firmin Didot fût un homme lettré,
qui plus tard s'est porté candidat à l'académie fran-
çaise en concurrence avec M. de Lamartine, les
calculs du négociant l'empêchèrent d'apprécier le
mérite du poète que lui présentait M. de Lamennais;
non seulement il refusa d'acheter le manuscrit des
Méditations; mais encore il demanda 2500francs,
dont moitié payée d'avance, pour se charger de l'im-
pression.
On devine la réponse de M. de Lamartine. Enfin
après deux ou trois tentatives- infructueuses, M. de
Lamennais détermina M. Urbain Cauel à acheter à
raison de 600 francs la propriété de la première
édition des Méditations poétiques. Le volume
parut format in-18, sans nom d'auteur, dans le
commencement de 1820..Cette édition fut rapide-
ment épuisée; et M. Urbain Cancl paya la seconde
3000 francs; la troisième 23,000 francs.
L'événement répondit aux espérances de M. de
Lamennais.
— 51 —
Effectivement ce volume fit explosion à Paris,
dans les départements et à l'étranger.
Quoique le nom du poète n'eût pas été imprimé
au frontispice de la première édition , il devint
bientôt populaire ; le parti monarchique et religieux
affecta de s'en emparer pour l'opposer au nom libé-
ral de Casimir Delavigne, mais en dépit des efforts
de leurs prétendus partisans pour les diviser, les
deux poètes se rendaient mutuellement une écla-
tante justice.
Célébrité littéraire, position politique, bonheur
du foyer domestique, fortune considérable, tout ce
qui peut flatter l'esprit, le coeur et rame, M. de
Lamartine le réunit presque par enchantement. La
musc, qui lui révélait ses plus beaux secrets, res-
semblait pour lui à ces bonnes fées des contes du
moyen âge dont la baguette répandait à profusion
sur leurs favoris les dons les plus précieux, les plus
enviés.
La carrière diplomatique lui fut ouverte ; il par-
tit pour Florence en qualité d'attaché de légation.
Ce départ, en l'éloignant de Paris, en le fixant en
Italie, fut extrêmement favorable à sa réputation
littéraire. Les jalousies mesquines, les petites ran-
cunes , les tracasseries vulgaires qui l'auraient as-
sailli tantôt pour un hémistiche, quelquefois pour
les opinions politiques qu'on lui attribuait, se dis-
sipèrent d'elles-mêmes en raison de son absence.
Ses adversaires, les hommes de l'école voltairienne.
qui ne lui pardonnaient ni ses croyances religieuses
— 52 —
ni la splendeur de ses poésies, revinrent peu à peu
de leurs préventions.
D'ailleurs rien de plus contagieux que l'enthou-
siasme lorsqu'il est légitime, lorsqu'il a pour base
l'autorité du génie. C'est, qu'il y a réellement
l'ongle du lion, dans ces Méditations poéti-
ques qui constituaient toute une révolution litté-
raire.
L'allure pédestre du vers français, la clarté par-
fois insipide d'une langue qui répugne aux inver-
tions et qui, avec les rimailleurs vulgaires, manque
d'élan, de nombre et de, rhythme, cette coupe inva-
riable de la phrase resserrée en quelques mots : tous
ces inconvénients avaient disparu pour faire place
aux plus grandes magnificences poétiques. Et puis
ce que Pierre Corneille avait accompli dans Po-
lyeucte, Racine dans Esther et Athalie; ce que
Jean-Baptiste Rousseau avait essayé dans quelques-
unes de ses odes, les Méditations le réalisaient
avec une perfection soutenue, avec une profondeur
inouie, avec un bonheur de pensées et d'expres-
sions , dont il n'existe ni précédents ni modèles.
Jamais le souffle de l'Esprit-Saint qui circule dans
les pages de la Bible, du livre par excellence, n'a-
vait été mieux rendu; jamais nos langues modernes
n'avaient aussi bien reproduit l'impélueuse énergie
«le la langue hébraïque, brûlante des feux du désert,
agrandie par la parole des prophètes, toute palpi-
tante de l'inspiration divine.
Et le' poète qui pénètre si bien dans l'esprit et
— 55 —
dans le caractère des tableaux bibliques, qui lutte
de tristesse avec Job, de splendeur avec Moïse, de
douleur avec Jérémie , sait admirablement se plier
h l'onction pénétrante de l'Evangile.
Enfin un seul homme avait accompli ce grand
résultat; pour nous chrétiens, il abolissait les vieilles
superstitions classiques du polythéisme grec et ro-
main; ainsi que l'a si bien exprimé Charles Nodier :
« Le ciel, tout désert que les athées l'ont fait, dit
plus de choses à la pensée que Saturne et Jupiter.
Il n'y a pas une vague qui ne porte au rivage sur
lequel elle vient se briser plus d'inspirations poéti-
ques que la fable surannée de Neptune et de son
cortège éternel. Les muses du Parnasse classique,
froides images de quelques divisions des sciences,
des arts et de la poésie, ont perdu tontes leurs sé-
ductions même au collège. Le christianisme est
arrivé, accompagné de trois muses immortelles qui
régneront sur toutes les générations poétiques de
l'avenir : la RELIGION, l'AMOOR et la LIBERTÉ. »
Voilà les trois muses de Lamartine, de l'Orpbée
chrétien.
Cependant M. de Lamartine avait été tour à tour
attaché aux légations de Florence, de Londres, de
Naples, d'où il revint en Toscane comme secrétaire
d'ambassade.
Dans un voyage qu'il fil à Rome, sa destinée de-
vait se compléter; il se trouvait en soirée, chez
l'ambassadeur de France, M. de Montmorency-La-
val; une jeune et riche anglaise, pupille d'un des
— 54 —
plus grands seigneurs du royaume-uni, s'approcha
du poète, et lui dit à demi-voix :
« Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu?
Peut-être dans la foule une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu? »
Ce cri du poète, appelant le coeur parent du
sien, invoquant là présence de l'être sympathique,
que Dieu lui réservai t, ce cri fut murmuré à ses
oreilles par une jeune fille née dans cette île que
Shakspeare comparait à un nid de cygnes. L'étran-
gère s'est éloignée, mais le poète entend encore la
douce voix qui lui a promis le bonheur. En l'ab-
sence de ses parents, de ses amis, il consulte le
digne représentant des premiers barons chrétiens,
M. de Montmorency-Laval, qui lui portait l'intérêt
le plus tendre, et qui pressa la conclusion d'un
mariage qui a été l'union de toutes les vertus.
De cet heureux mariage naquit une fille, la ra-
vissante Julia, objet de tant d'amour, de soins, d'es-
pérances, ange que le ciel enleva trop tôt à la terre.
Mais auprès du berceau de sa fille adorée, à côté
de sa noble compagne, comment redouter l'avenir ?
Comment craindre qu'un ciel si pur et si beau se
couvrit de nuages? Et le poète résumait la félicité
de l'époux et du père dans ce vers sur les deux ob-
jets de ses affections, Maria-Annâ et Julia :
Celle par qui l'on vit, celle qui fait revivre.
— 55 —
En 1825, parurent les Nouvelles Méditations
Poétiques; il y avait progrès, non dans la facture
du vers, mais dans la variété des sujets, dont quel-
ques-uns appartenaient à l'histoire; il y avait plus
de profondeur dans les pensées, plus de maturité
dans l'exécution, et surtout une foi plus ferme, un
dévouement plus sincère aux croyances religieuses.
Entièrement dégagé des liens sensuels qui l'envelop-
paient dans les premières méditations, qui subor-
donnaient le poêle à l'amant, devenu chef de famille,
entré dans les réalités de la vie, M. de Lamartine
décrivait un cercle identique , quoique agrandi et
renouvelé.
La septième méditation, intitulée Bonaparte,
produisit une dissonance au milieu du concert
d'éloges , des hymnes de l'apothéose que les poètes
de l'école libérale formaient en faveur de Napoléon,
comme un hommage rendu aux glorieux souvenirs
du consulat et de l'empire, comme une protestation
contre les tendances; de la restauration. Néanmoins
Lamartine se garda bien d'insulter le colosse tombé,
de profaner la tombe où le Proméihée moderne re-
posait à Sainte-Hélène, en attendant la translation
île ses dépouilles mortelles à Paris, au milieu de ce
peuple français qu'il avait tant aimé.
« Ne crains pas cependant, ombre encore inquiète,
Que je vienne outrager ta majesté muette.
Non. La lyre aux tombeaux n'a jamais insulté,
La mort fut de tout temps l'asile de la gloire.
Rien ne doit jusqu'ici poursuivre une mémoire ,
Rien.... excepté la vérité!
— 56 —
M. de Lamartine n'a pas besoin de justification,
mais pour bien apprécier les transformations plus
apparentes que réelles, qu'ont subies ses opinions,
il faut se placer à son point de vue et se rendre
compte de la marche des événements, en planant
au dessus des intérêts et des partis.
Les traditions de sa famille, l'éducation religieuse
et monarchique qu'il avait reçue, des préventions
plutôt acceptées que raisonnées contre le despotisme
impérial qui était bien lourd dans les pays de vi-
gnobles à cause des exigences inquisitoriales des
empjoyés des droits réunis, enfin le retour des
Bourbons et le système représentatif inauguré eu
France avec la liberté de la tribune et la liberté de
la presse (quoique cette dernière fût environnée de
restrictions), tout cela explique la ligne politique
que suivit M. de Lamartine.
Mais il est à remarquer que celte ligne bien que
religieuse et monarchique ne déviait point des
grandes conquêtes de la révolution de 1789, ni des
principes constitutionnels adoptés en Angleterre.
Tolérance complète pour toutes les formes de culte,
charité ardente envers le peuple dont il poursuivait
sans cesse l'amélioration morale et matérielle en
«'occupant de son instruction et de son bien-être,
liberté entière dans ce qui touchait à la politique,
caractère paternel dans l'administration : voilà ce
que demandait, ce que soutenait M. de Lamartine.
Y a-t-il beaucoup de partisans frais éclos de la
souveraineté populaire qui puissent se glorifier d'un
— 57 —
pareil programme, et surtout d'uu programme com-
menté, vérifié par des actes qui embrassent un
laps de plus de trente années, c'est-à-dire toute une
existence d'homme? Aussi quand Lamartine est
venu apporter aux députés de. la gauche l'autorité
de sa parole et de son caractère, il n'a rien eu à
répudier dans son passé, et maintenant qu'il fait
cause commune avec le peuple, ce peuple l'a reçu
comme un ancien ami, dès longtemps connu par
son dévouement, par ses bienfaits.
Ses bienfaits!... Faut-il les dénombrer? Faut-il
montrer les orphelins qu'il a adoptés, les vieillards
qu'il a secourus, les toits de chaume qu'il a relevés,
les larmes qu'il a taries, les blessures qu'il a cica-
trisées par des soins pieux et touchants encore plus
que par ses largesses presque royales ? Mais ce serait
manquer au premier voeu de ce noble coeur qui dé-
robe ses bienfaits à tous les regards, qui interdit
même à ceux qu'il a sauvés l'hommage de la recon-
naissance.
Sous les ailes de la poésie, comme dans le sanc-
tuaire de son âme, il n'a jamais abrité que la prière
et l'amour. En parlant de sa musc, il a pu dire :
« L'or pur que sous mes pas semait sa main prospère
N'a point payé la vigne ou le champ du potier;
Il n'a point engraissé les sillons de mon père
Ni les coffres jaloux d'un avide héritier!
Elle sait où du ciel ce divin denier tombe.
Tu peux sans le ternir me reprocher cet or !
D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe
Où fut enfoui mon trésor ! »
3
— 58 —
Comme on le voit, c'est au poète même, à ses
diverses inspirations qu'il faut demander l'histoire
de sa vie : car, selon la judicieuse observation de
M. Sainte-Beuve, « Lamartine est de tous les poètes
célèbres celui qui se prèle le moins à une biographie
exacte, à une chronologie minutieuse, aux petits
faits et aux anecdotes choisies. Son existence large,
simple, négligemment tracée, s'idéalise à distance et
se compose en massifs lointains, à la façon des vastes
paysages qu'il nous a prodigués. Dans sa vie comme
dans ses tableaux, ce qui domine; c'est l'aspect ver-
doyant, la brise végétale, c'est la lumière aux flancs
des monts, c'est le souffle aux ombrages des cimes;
il est permis, en parlant d'un tel homme, de s'attacher
à l'esprit des temps plutôt qu'aux détails vulgaires
qui, chez d'autres, pourraient être caractéristiques.»
Il ne faut pas oublier d'ailleurs qu'avant l'époque
où il est devenu membre de la chambre des députés,
M. de Lamartine n'a fait à Paris que de rares appa-
ritions et des séjours de peu de durée : aussi, avec
un des noms les plus populaires, les plus glorieux
de France, sa personne n'était presque pas connue.
Ce contraste s'explique naturellement par les
voyages de sa jeunesse, par sa résidence à la cam-
pagne d'abord à Milly, puis à Saint-Point, par son
mariage avec une étrangère, enfin par les différentes
étapes de sa carrière diplomatique.
Pourtant à dater de 1822, après son mariage, la
grande fortune que lui apporta madame de Lamar-
tine lui permit de suivre ses goûts; de mener une
large existence en attendant le riche héritage qu'il
devait recueillir à la mort de son oncle le chanoine
d'Urcy.
Le château de Saint-Point, situé à peu de dislance
de Mâcon, devint un séjour enchanté où une hospita-
lité princière attendait les voyageurs qui venaient
visiter le poète et sa noble compagne. Victor Hugo
et Charles Nodier y ont passé quelques jours avec
leurs familles. En faisant un retour vers celte époque
heureuse, Lamartine et Victor Hugo ont dû répan-
dre des pleurs amers lorsque plus tard ils se sont
trouvés frappés dans leur affection paternelle par la
mort prématurée de leurs filles, l'une dévorée parle
climat d'Orient, l'autre engloutie dans les flots delà
Seine. Enfants, elles avaient joué ensemble sous les
ombrages de Saint-Point.
C'est à Saint-Point que M. de Lamarline reçut la
comédie de l'Ecole des vieillards que lui envoya
Casimir Delavigne, à l'exemple de ces héros d'Ho-
mère qui, se rencontrant sur le champ de bataille,
faisaient, un fraternel échange de leurs armes. Le 9
février 1824, Lamartine répondit en poète au poète,
dont Paris applaudissait avec transport l'oeuvre nou-
velle, celte comédie où Talma avait voulu paraître
sous le frac de Danville à côté de mademoiselle
Mars, remplissant le rôle d'Hortense.
Ainsi les deux représentants poétiques des deux
grandes opinions qui divisaient alors la France se
rapprochaient et fraternisaient; unis en poésie, ils
étaient bien près de s'entendre en politiques
— 40 —
Casimir Delavigne répondant à son tour à La-
martine put lui dire : ce n'est pas le fanatisme que
ta lyre a chanté.
« C'est la Religion, soeur de la Liberté.
Un flambeau dans les mains, les ailes étendues,
Des bras du roi des cieux toutes deux descendues,
Chez les rois de la terre ont voulu s'exiler
Pour affranchir l'esclave ou pour le consoler.
Toutes deux ont ensemble erré parmi les tombes,
Toutes deux s'élançant du fond des catacombes,
Sous un même drapeau marchaient d'un même pas,
Répandaient la lumière et ne l'étouffaient pas.
L'une, le front paré des palmes du martyre,
Présente l'espérance aux humains qu'elle attire;
Clémente, elle pardonne avec Guise expirant,
Embrase Fénélon d'un amour tolérant,
Guide Vincent-de-Paule, ensevelit Voltaire,
Brûle de chastes feux ces anges de la terre
Qui sans faste et sans crainte à la mort vont s'offrir,
Pour sauver un malade et l'aider à mourir.
L'autre, le casque en tête, et le pied sur des chaînes,
Sourit à Milliade, inspire Démosthènes,
Joue avec le laurier cueilli par Washington,
Et l'offre aux dignes fils des Grecs de Marathon,
Libres, s'ils sont vainqueurs, et libres, s'ils périssent,
Qu'un poète secourt, et que des rois trahissent.
Viens, et sans condamner nos cultes différents,
Viens, aux pieds des deux soeurs, échanger nos serments.
Éclairés par leurs yeux, réchauffés sous leurs ailes,
Pour les mieux adorer, unissons-nous comme elles;
Et dans un même temple, à deux autels voisins,
Offrons nos dons divers sans désunir nos mains. »
Qui ne voudrait comprendre ainsi la religion et
la liberté?
CHAPITRE III.
LAMARTINE POETE.
Jusqu'à présent, M. de Lamartine est resté poète
lyrique : ses inspirations n'ont point dépassé le
cadre de l'ode ou du dithyrambe ; il n'a point con-
tinué les essais dramatiques de sa jeunesse, malgré
les encouragements de Talma ; et en circonscrivant
ainsi sa course, en bornant ses élans, il a conquis
l'admiration des lecteurs, l'amitié des poètes.
Casimir Delavigne, Victor Hugo, Charles Nodier,
Alfred de Vigny, tous les hommes d'élite de la
France, l'applaudissent, l'exaltent et lui tressent
des couronnes. Ses jours sont une série non inter-
rompue de triomphes, triomphes d'autant plus doux
que pour la première fois peut-être la gloire marche
de front avec le bonheur.
Homère, Dante, Camoëns, Tasse, Milton, Au-
dré Chénier. presque tous les grands poètes ont
connu l'adversité; il était réservé à M. de Lamar-
tine de faire exception, au moins pendant quelques
années, à cette loi fatale, en vertu de laquelle le
génie ressemble à cet arbre qui, pour distiller le
— 42 —
baume, a besoin d'être déchiré par le tranchant
du fer.
Ils ne viendront que trop tôt les jours d'épreuves
et de deuil ; car un bonheur sans mélange ne sau-
rait être le partage de l'humanité; et quand ils
viendront ces jours d'épreuves et de deuil, le poète
aura tous les courages, comme il a toutes les supé-
riorités.
Du reste l'accueil fraternel des âmes tendres et
pieuses, les innombrables lettres que lui adressaient,
des différentes parties de la France et de l'Europe,
des amis inconnus, les douleurs que ses vers
avaient calmées, les enthousiasmes qu'ils avaient
allumés dans des coeurs jeunes et purs, la critique
elle-même désarmée et réduite à admirer : tout cela
imposait à Lamartine de nouveaux devoirs. Il le
comprit, et fit un poème sur la mort de Socrate.
La Grèce antique n'aurait pas eu assez d'acclama-
tions pour celte oeuvre sublime qui eût réconcilié
Platon avec les poètes; car les plus hautes inspira-
tions s'y trouvent réunies à la philosophie la plus,
pure, offrant comme un avant-goût des célestes ré-
vélations du christianisme.
Dans quelques lignes de prose placées en forme
d'avertissement en tête de ce poème, M. de Lamar-
tine résume ainsi son sujet :
« Indépendamment de la-sublimité des doctrines
qu'il annonçait, la mort de Socrate était un ta-
bleau digne des regards des hommes et du ciel ; il
mourait sans haine pour ses persécuteurs, victime
— 45—
de ses vertus, s'offrant en holocauste pour la vérité:
il pouvait se défendre ; il pouvait, se renier lui-mê-
me ; il ne le voulut pas, c'eût été mentir au Dieu
qui parlait en lui, et rien n'annonce qu'aucun sen-
timent d'orgueil soit venu altérer la pureté, la beauté
de ce sublime dévouement. Ses paroles rapportées
par Platon sont aussi simples à la fin de son dernier
jour qu'au milieu de sa vie ; la solennité de ce
grand moment de la mort ne donne à ses expres-
sions ni tension ni faiblesse ; obéissant avec amour
à la volonté des dieux qu'il aime à reconnaître en
tout, son dernier jour ne diffère en rien de ses au-
tres jours, si ce n'est qu'il n'aura pas de lendemain !
il continue avec ses amis le sujet de conversation
commencé la veille; il boit la ciguë comme un
breuvage ordinaire ; il se couche pour mourir,
comme il aurait fait pour dormir, tant il est sûr que
les dieux sont là, avant, après, partout, et qu'il
va se réveiller dans leur sein. »
Il est impossible de mieux analyser son oeuvre ;
mais ce que M. de Lamartine ne dit pas, c'est
qu'il a eu l'admirable idée de faire présenter le
poison dans une coupe dont les flancs ciselés re-
tracent l'histoire de Psyché, Psyché l'emblème de
l'immortalité de l'âme. Ainsi les bourreaux en-
voyaient à Socrate la mort dans un vase qui portait
la représentation artistique de ce dogme pour lequel
le philosophe sacrifiait son existence. Jamais poète
ne fut mieux inspiré, les ciselures de cette coupe
renfermant le breuvage libérateur l'emportent sur
la profonde conception du peintre David qui, dans
son tableau de la mort de Socrate, nous montre le
martyr une main élevée vers le ciel, et, de l'autre
dépassant la coupe que lui tend le geôlier.
L'année 1825 vit paraître deux nouveaux poèmes
de M. de Lamartine, le Chant du sacre on la veille
des armes et le dernier Chant du pèlerinage
d'Harold, le premier était un hommage rendu à
Charles X, le second à lord Byron ; le génie et la
royauté peuvent marcher de pair.
Une anecdote peu connue se rattache à la pre-
mière édition du Chant du sacre, il ne sera pas
sans intérêt de la consigner dans ce livre. Le duc
d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, fut blessé de
quelques vers qui faisaient allusion au rôle que son
père avait joué dans la révolution de 1789. Le
prince ouvrit à ce sujet une négociation avec le
poète qui consentit à retrancher les vers qui lui
étaient signalés. Effectivement les éditions suivantes
ne les contiennent pas, et la première fut presque
entièrement achetée chez M. Tastu qui avait im-
primé le poème.
Dans le dialogue entre le roi et l'archevêque,
demandant au monarque où sont ses douze pairs,
qui doivent être les garants des serments du sacre,
le prélat dit :
Et ce prince, appuyé sur ses brillantes armes,
Qui, les yeux attachés sur ce groupe d'enfants,
Contemple avec orgueil cet espoir?...
— 45 —
Le roi répond :
D'ORLÉANS !
Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère :
Le fils a racheté les armes de son père!
Et comme les rejets d'un arbre encor fécond,
Sept rameaux ont caché les blessures du tronc !
Même aujourd'hui, M. de Lamartine peut avouer
ce Chant du sacre dans lequel il parie si noblement
de la liberté que le Christ fit descendre des deux.
Et puis un écrivain démocratique, que l'on n'accu-
sera point de flatter les rois, M. Louis Blanc, dans
l'Histoire de dix ans, explique le dévouement qu'a
pu inspirer Charles X, lorsqu'il dit : « Plein de foi
et de loyauté, de grâce et de courtoisie, fidèle à ses
amitiés, fidèle à ses serments, il avait tout d'un
chevalier, si ce n'est l'enthousiasme et le courage. »
Quant au dernier Chant du Pèlerinage d'Ha-
rold, M. de Lamartine seul pouvait l'écrire, lui
qui, dans ses manières comme dans sa poésie, rap-
pelait vaguement lord Byron, sans le moindre ef-
fort de calque ni d'imitation.
Ce serait faire injure au lecteur que de rappeler
ici ce qu'a été cet homme extraordinaire, ce lord
Byron, en quelque sorte personnifié dans Childe-
Harold, auquel le barde anglais a prêté sa vague
mélancolie, l'énergie de ses émotions et ce mélange
d'incrédulité et d'enthousiasme qui caractérise le
dix-neuvième siècle.
Chaque poème de lord Byron avait été un véri-
— 46 —
table événement pendant tout le cours d'une car-
rière que venait de couronner la plus noble mort.
Son génie, sa fortune, son courage, lord Byron les
avait consacrés à la cause de la Grèce.
A peine arrivé à Missolonghi, il paya de son or
la flotte grecque, et forma une brigade de cinq cents
Souliotes qui devaient marcher sous ses ordres. A
la tète de cette troupe d'élite, il rêvait la gloire guer-
rière, il était impatient de combattre comme il
avait chanté, de grandir par l'action, lui si grand
par la pensée ; déjà sa présence exerçait l'influence
la plus heureuse sur les chefs d'un peuple héroïque,
il les décidait à abjurer leurs rivalités, il réconci-
liait Mavrocordato et Colocotroni ; il fortifiait Misso-
longhi pour la mettre en état de soutenir un long
siège ; mais une maladie inflammatoire se déclara ;
quelques jours après, d'une voix brisée par l'agonie,
il murmurait : « Mon heure est venue, j'ai encore
quelque chose de bien cher en ce monde, ma fille,
mon Ada.... pour le reste je suis content de mou-
rir. »
Puis en parlant de la Grèce, il ajoutait : « Je
lui ai donné mon temps, ma fortune, ma santé, je
lui donne ma vie. »
Le 49 avril 1824, à six heures un quart,un vio-
lent orage éclata sur la ville, la foule, qui encom-
brait les rues, s'écriait dans sa douleur superstitieu-
se : « Le grand homme se meurt. »
En effet, lord Byron venait d'expirer à l'âge de
trente-six ans, loin de sa terre natale, de sa fille
— 47 —
unique, mais adopté par la Grèce qui, aujourd'hui
libre, honore chaque année le jour de sa mort par
un deuil national. Comme Torquato Tasso, il tom-
bait la veille du triomphe.
Le voilà le dernier Chant du pèlerinage d'Ha-
rold, preuve vivante du fraternel amour du génie
pour le génie.
Quelques vers de ce poème dans lesquels Harold
apostrophait l'Italie sur son abaissement, froissè-
rent un proscrit napolitain, le colonel Gabriel Pépé,
qui s'était réfugié en Toscane après avoir siégé dans
le parlement national des deux Siciles, en 1820,
lors de la révolution si facilement réprimée par les
armées autrichiennes.
Casimir Delavigne dans une de ses Messénwnnes
avait exprimé à peu près les mêmes idées, dont les
poètes doivent bien se garder quand il s'agit de por-
ter un arrêt sur un peuple entier, de lui reprocher
une dépendance que les circonstances expliquent,
si elles ne la justifient pas.
Le colonel Pépé, qui n'appartient point à la fa-
mille des généraux du même nom, Florestan et
Guillaume Pépé, ses compatriotes, publia une bro-
chure en réponse aux vers de M. de Lamartine qui,
trop brave pour se rétracter devant une menace ou
une insulte, termina cette guerre de plume, en y
substituant l'épéo ; le poète reçut une grave bles-
sure, et fidèle à son caractère chevaleresque, il prit
sur lui toute la responsabilité de ce duel. A sa priè-
re le grand-duc de Toscane ne poursuivit pas le
colonel Pépé, les lois gardèrent le silence, et le
proscrit put rester sur la terre hospitalière où il
avait cherché un refuge. Non content d'avoir ainsi
assuré le repos de son adversaire, M. de Lamartine
détruisit dans un 'écrit plein de convenances et de
dignité ce que les vers, cause de ce duel, pouvaient
avoir d'offensant pour les susceptibilités patriotiques
des Italiens.
En 1826, M. de Lamartine vint en France pour y
recueillir la succession d'un de ses oncles, il laissa
à Florence sa femme et sa fille, en regrettant de ne
pouvoir attendre Casimir Delavigne qui visitait alors
l'Italie. Madame de Lamartine en l'absence de son
mari, reçut l'auteur des Messeniennes, lequel lut
à Florence, dans le salon de son illustre ami, les
beaux vers sur Christophe Colomb qu'il avait com-
posés durant son pèlerinage.
C'est à cette époque que l'auteur de ce livre,
étant rédacteur en chef d'un journal qui paraissait
à Lyon, sous le titre de l'Indépendant, se trouva
en relation avec M. de Lamartine. Que cette con-
sidération fasse excuser ce qu'il peut y avoir de per-
sonnel dans les détails qui suivent.
A Lyon comme à Mâcon, tous les amis des lettres
se préoccupaient vivement de la prochaine arrivée
du poète; et les journaux ne manquaient point d'en-
registrer tout ce qui le concernait : ainsi Y Indépen-
dant publia quelques renseignements sur les soins
prosaïques qui amenaient en France M. de Lamar-
tine,' il s'agissait de recueillir un héritage évalué à
plus de six cent mille francs; ensuite la même
feuille retraça tout le bien que le poète faisait à
Saint-Point ; Madame de Lamartine y avait fondé
une école gratuite, où l'on suivait la méthode lan-
castriennc.
Ces articles exaltèrent la verve d'un jeune poète,
Aimé de Loy, qui faisait partie de la rédaction de
l'Indépendant; il composa cette pièce de vers que
le journal s'empressa de publier :
A LAMARTINE.
Des monts de Phanuel l'ombre était descendue
Et le calme du soir régnait dans l'étendue,
Quand un ange apparut à l'époux de Rachel ;
Il le voit, il s'élance et l'entraîne en sa chute,
Et quand le jour finit la lutte,
L'ange bénit Jacob et le nomme Israël.
Tel est l'esprit divin que combat Lamartine ;
Mais, soit qu'il suive Harold aux chants de Salamine,
Soit qu'au tombeau d'Elvire il penche un front rêveur,
Ou qu'il montre Socrate à son heure suprême
De sa coupe adorant l'emblème,
Plus nerveux qu'Israël, Lamartine est vainqueur!
Salut à mon poète! en vain du sort d'Icare
Horace a menacé l'émule de Pindare,
Lamartine a suivi Pindare vers les cieux;
Il alla dérober la foudre dans sa serre,
Et quand il revint sur la terre,
Du sillon de sa gloire il éblouit nos yeux.
— 30 —
Dans le choc des partis, vers la liberté sainte,
Tu n'osas, dieu des vers, avancer qu'avec crainte ;
Arrêté sur le seuil de son temple immortel,
Tu vis nos Tigellins d'un écho téméraire
Frappant l'oreille populaire,
De leur tardif encens profaner son autel.
Qui toi!... mêler les chants à leur impur hommage?..,
Ah ! tu n'as point parlé leur odieux langage;
Mais de la liberté tu fus toujours épris!...
Tu confessas son nom quand ce troupeau d'esclaves
Nous forgeait d'indignes entraves,
Et comme une faveur mendiait le mépris !...
Mais d'un rayon plus doux l'horizon se colore,
Et de purs zélateurs la liberté s'honore ;
Chateaubriand la montre à nos regards émus ;
Toi-même, aigle des dieux, dans ton élan sublime
Descendu des monts de Solime,
Au cri de liberté tu réveilles l'Hémus.
Sur les bords de la Saône où rêva ton enfance.,
Dans ce vallon natal qui pleure ton absence,
Que de fois j'ai relu tes chants mélodieux !
C'est là que vers le soir, à l'ombre d'un vieux chêne,
Les belles vierges de l'Ismène
Venaient te révéler tous les secrets des dieux!
Le siècle, avec respect, redit le nom d'Elvire
Et pleure la beauté que célèbre ta lyre...
Les palmes de l'Elide ont payé tes travaux.
Ton char a fait voler l'olympique poussière,
Il est au bout de la carrière,
Et mon oeil dans la poudre a cherché tes rivaux!
— 54 —
Quelque temps après l'apparition de ces vers,
le 19 juillet 1826, je me trouvais dans le salon
de rédaction du journal (1), lorsque le garçon de bu-
reau introduisit un voyageur qui venait d'arriver à
Lyon, et demandait à voir M. Aimé de Loy. Je ré-
pondis que ce dernier ne rentrerait que sur les
quatre heures, au retour d'une excursion qu'il fai-
sait à la grotte de Jean-Jacques Rousseau.
— Où il est allé chercher des inspirations poé-
tiques, me dit en souriant l'étranger. Puis il ajouta :
je reviendrai; et il s'éloigna.
Quel était cet homme ? je l'ignorais ; je n'avais
pas même pensé à lui demander son nom. Sa mise
d'un goût exquis avait un cachet d'élégance et de
distinction qui se mariait parfaitement avec l'ex-
pression de son visage et la dignité de son maintien.
Sans le ruban rouge de la légion d'honneur, négli-
gemment noué à la. boutonnière de sa redingote
d'été, et sans la pureté d'accentuation avec laquelle
il s'était énoncé, je l'aurais pris pour un Anglais.
Toutefois, il était impossible de méconnaître
l'empreinte d'une supériorité réelle. Seulement, je
ne devinais pas; plusieurs noms se présentèrent à
mon esprit, il n'y eut que le véritable auquel je ne
pensai pas.
(1) L'auteur de ce livre sait ce que le moi a de pénible
pour le lecteur, mais il est forcé, quoique à regret, de se
mettre en scène afin d'expliquer comment les détails in-
times contenus dans cette biographie se trouvent en son
pouvoir.
— 52 —
A l'heure indiquée, l'étranger revint, M. de Loy
n'était pas rentré.
— Je l'attendrai, me dit-il.
Je lui présentai un fauteuil dans lequel il s'in-
stalla, et je continuai une conversation que je faisais
péniblement avec un Anglais.
Cet Anglais, nommé le révérend Frédéric Par-
sons, apportait au journal quelques explications au
sujet d'un ouvrage qu'il faisait imprimer à Londres
sous le titre de the harmony of philosophy and
révélation. Atteint d'une maladie de consomption
parvenue à son dernier degré, il portait sur son vi-
sage l'empreinte du dépérissement; et, contre
l'habitude propre aux poitrinaires, il ne se faisait
pas d'illusion sur son état; mais comme de pro-
fondes convictions religieuses et morales se ratta-
chaient à la publication de son livre, il voulait en
confier quelques fragments à M. de Loy pour les
traduire en français.
Ne connaissant pas la langue anglaise, je ne
pouvais suivre les explications qu'il me donnait, et
nous souffrions tous les deux de ne pas nous com-
prendre.
L'inconnu qui venait d'enfrer me demanda si je
l'acceptais pour truchement. On devine ma réponse;
Alors Rapprochant du révérend Frédéric Parsons,
il lui adressa la parole avec ce pur accent insulaire,
dont il est si difficile de saisir les nuances et l'into-
nation.
Un éclair de satisfaction anima la figure dévastée
de l'Anglais, il crut avoir trouvé un compatriote.
— Non, lui répondit l'inconnu, je suis Fran-
çais.
Cet aveu étonna M. Parsons, il parut, même éprou-
ver une espèce de désappointement. Puis revenant
au sujet de sa visite, il entra dans quelques détails
sur les bonnes feuilles de son livre qu'il apportait.
Alors une conversation animée s'engagea entre
ces deux hommes, étrangers l'un à l'autre, qui se
voyaient pour la première fois, qui ne devaient plus
se retrouver sur la terre, mais pour lesquels les
mots de philosophie, de révélation, étaient un
lien sympathique.
L'entretien dura plus d'une demi-heure, et à me-
sure que l'Anglais se voyait compris, apprécié par
une intelligence supérieure, il semblait se transfi-
gurer, sa physionomie rayonnait.
— A votre tour maintenant, me dit l'inconnu, et
tantôt traduisant, tantôt résumant l'oeuvre de
M. Parsons, il m'expliqua toute la pensée du ma-
lade ; jamais langage plus harmonieux et plus suave
n'avait frappé mes oreilles. J'avais entendu le gé-
néral Foy, l'illustre député Manuel, MM. de Serres,
Martignac et Villemain ; M. de Chateaubrian délait
venu deux mois auparavant dans ce même salon,
où vibrait encore sa parole éloquente. Eh bien !
rien dans mes souvenirs ne ressemblait à ce que
j'entendais. Pensées, expressions, inflexions, organe,
tout chez cet homme était séduction, d'autant plus
irrésistible qu'il semblait ne pas soupçonner sa
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