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Le batelier du Tibre : récit des premières années du Ve siècle / par Ant. de La Grange ; traduit de l'italien par M. B.

De
249 pages
P. Lethielleux (Paris). 1869. 1 vol. (283 p.) ; in-18.
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LE BATELIER DU TIBRE
LE BATELIER
DU TIBRE
}
lOEClT DES PREMIÈRES ANNÉES DU V' SIÈCLE
AHT. DE LA GRANGE
Traduit »1 • l'itali-n
V A K M. Il . .
PARIS
I». l.UTHIELLEUX, É D I T K U M
?:), nio Cassai te, ut rue do Mézldroa, M
iseo
LE BATELIER DU TIBRE
PREMIÈRE PARTIE
VALÉRIA
CHAPITRE PREMIER
. SERGIUS
C'était uno trcs-bello journéo d'automne do
Tan du Christ 408 ; lo ciel souriait et les rayons
du soleil so réfléchissaient dans les blondes eaux
du Tibre, sur lequel on voyait flottor, non loin
du pont Palatin, et à la placo qu'occupait autre-
fois le pont Sublicius (1), uno barquo ayant la
(1) Le pont Sublicius, lo plus ancien do tous les ponts do
P.ome, était en bols; mais il n'existait plus au temps d'Ho-
norius. Il se trouvait entre les Xavatie, a rive grande, et les
greniers (horrea) situés au pied do l'Aventin.
!.»'. il\ÏT.U!:!i M» TIHHK
forme d'uno petilo galère, et servant à transporter
d'un bord à l'autre du fleuvo les habitants do
l'Avenlin, qui voulaient abroger leur routo.
A l'heure où commence notre récit, la nacello
était attachéo à un pieu do fer fixé dans la bourbe
du fleuve : un homme et un enfant y étaient
assis; l'enfant s'amusait à plonger uno canno
clans l'eau, l'homme placé à la prouo, les deux
jambes croisées, avait un coude appuyé sur son
genou et soutenait sa tôte do sa main droite. Il
paraissait plus âgé qu'il no l'était réellement, et
son visago, autrefois beau, se montrait sillonné
de rides profondes. Il avait uno courte luniquo
de laine grise qui laissait à découvert ses bras
robustes et ses jambes musculeuscs; un béret
en forme de cône, do la môme couleur quo la
tunique, lui descendait jusqu'aux sourcils, et uno
pocjie en peau pendait à son côté gaucho, sou-
tenue par uno sangle de cuir qui lui traversait la
poitrino en bandoulière
Immobilo commo une statue, il demeurait tou-
jours plongé dans sa méditation, lorsque l'enfant
cria :
— Sergius, Scrgius! une matrone et un patri-
cien viennent cette fois !
I.R IUTRMKR DU TIRIIK 3
Lo batelier bondit, surpris commo s'il s'éveil-
lait d'un songo, et so mit a préparer la barquo.
Ceux qui voulaiont passor lo Tibro étaient un
jouno hommo d'onviron vingt-six ans et uno
jeuno fillo do vingt ans à poine, tous deux vôtus
richome**. Cetto dernièro portait uno stola do
soio blaucho, bordéo d'un largo galon d'argent;
un manteau do fiuo laino cramoisie lui couvrait la
tôt© en flottant en larges plis sur ses épaules. Elle
était belle au-delà do touto expression ; elle avait
les cheveux bruns, les yeux très-noirâ, lo teint
blanc commo la ncigo et vermeil commo uno rose,
les traits parfaits et lo visago animé d'une expres-
sion do joie insouciante.
Lo jeuno homme, à part les traits virils et plus
marqués, ressemblait parfaitement à la jeuno fille;
il no portait pas la logo Cet habillement classiquo
n'était plus de mode au commencement du qua-
trième siècle et commençait à être inusité. A cetto
époque, lo luxe n'avait plus rien do grand. C'é-
tait pour ainsi dire uno pompo do haillons dorés.
On dissipait de folles sommes en soie, en dentelles
et en perles, tandis qu'on dépensait très-peu en
objets d'art. La fureur do .s'habiller somptueuse-
ment était si grande quo saint Jérômo la combat-
4 LE BATELIER DU TIBRE
tait dans ses lettres. Les vrais chrétiens s'habil-
laient avec une décente simplicité ; mais quoique
la religion du Christ dominât, lo nombre des
païens égalait à Rome celui des chrétiens, sans
compter ceux qui, no professant aucune religion,
s'habillaient avec la recherche efféminée des ido-
lâtres.
Notre jeune homme, orné commo ces derniers,
avait une tunique amarante semée de fleurs do-
rées; une ceinture précieuse serrait sa taille,
souple comme celle d'une jeune fille ; ses cheveux
et sa barbe exhalaient l'odeur de l'ambre; de gros
anneaux brillaient à ses doigts, et il agitait un
éventail, bien qu'on fût en automne.
Deux jeunes esclaves, vôtus d'une manière
fantasque, suivaient leurs maîtres, et chacun
d'eux portait une ombrelle de soie pour les ga-
rantir des rayons du soleil.
La jeune fille, précédant son frère, s'approchait
de la barque en sautillant ; mais elle recula avec
fierté à la vue du batelier qui, voulant l'aider à
s'approcher de la berge, lui tendait sa main noire
et calouse.
Scrgius s'aperçut du mouvement désobligeant
LE BATELIER DU TIRRE 5
de la patricienne, et, croisant les bras sur sa poi-
trine, il sourit ironiquement.
— Fais attention, Valéria, no t'approche pas
trop du fleuve; le Tibre est une hôte féroce qui
ne rend jamais sa proie, dit le jeune homme en
voyant sa soeur très-près du bord.
La jeune fille sourit avec grâce, puis d'un saut
descendit dans la barque et s'y assit; le jeune -
homme l'imita, et les esclaves se blottirent au fond
de la nacelle.
Le trajet fut court; la barque ayant abordé
la rive opposée, les passagers en descendirent et
s'éloignèrent, oubliant le prix qu'ils devaient au
batelier.
Sergius n'y fit pas attention, et il arrangeait
avec indifférence les rames de sa nacelle, lorsque
l'enfant cria aux deux jeunes négligents qui s'en
allaient :
— Patriciens, vous n'avez pas payé le pas-
sage.
A ces mots, la jeune fille se tourna, et, après
avoir ri de bon coeur, elle ajouta :
— Pauvre Marccllus, les créanciers te pour-
suivent en tous lieux; mais no crains rien, je ré-
parerai ta faute.
6 LE BATELIER DU TIBRE
En disant ces mots, elle s'approcha do la barque
et tendit sa petite main pour offrir une monnaie
d'argent au batelier.
— C'est plus que ce que vous me devez, dit
lo vieillard en repoussant brusquemont la blanche
main qui lui offrait son paiement.
— Les patriciens no paient qu'avec l'or et
l'argent, répondit Valôria, et ello jeta la monnaie
dans la barque.
Pour la première fois, Sergius fixa ses yeux
sur la jeune fille, que jusqu'alors il avait regardée
avec distraction; il pâlit et trembla de la tôte aux
pieds. Pendant longtemps il demeura immobile
comme une statue de marbre, en suivant du re-
gard Valéria qui s'éloignait; puis il essuya la
sueur froide qui lui baignait le front, et dit à voix
basse :
— Ai-jo fait un songe cruel? Est-ce le cri de
ma conscience?...
— Sergius, un patricien veut passer le fleuve,
dit l'enfant en indiquant du doigt la rive opposée.
Sergius essuya une larme qui brillait à ses
paupières, et, poussant la nacelle, il atteignit
l'autre bord.
LE BATELIER DU TIBRE /
Celte fois un homme d'un âge avancé, des-
cendit dans la barque et s'y assit doucement.
Son aspect fort sévère était plein do dignité. Il
avait une longue toge noire recouverte en partie
par une tunique a la mode grecque ; sa barbe
longue et épaisse descendait sur sa poitrine; son
visage pâle et amaigri était brun comme celui d'un
Arabe; son front était large, et ses yeux brillaient
d'un éclat surnaturel; c'était le reflet du génie
qu'il avait reçu de Dieu.
Le fleuve traversé, l'homme à la barbe grise
remit au batelier une petite monnaie de cuivre et
lui dit d'un ton attendri :
— Frère, lu es vieux, et ton métier est fatigant;
si tu veux, je te ferai entrer dans la maison d'une
sage matrone où lu pourras le reposer dans les
vieux jours.
— Je ne dois me reposer que dans la tombe,
répondit Sergius brusquement.
Le patricien ne comprit pas lo .sens do ces
paroles, cl son offre n'ayant pas été acceptée, il
allait s'éloigner, lorsque après un moment de ré-
flexion, il retourna sur ses pas pour dire :
— Je ne puis m'cnlrctenir avec toi, parce que
8 LE BATELIER DU TIBRE
je suis pressé; si tu as besoin do secours et do
conseils, rends-toi sur le mont Avcntin, dans la
demeure do la patricienne Marcella, et demande
Jérôme lo Dalmate.
—Jérôme, Jérôme, répétait lo batelier, commo
s'il voulait réveiller dans son esprit un ancien sou-
venir; puis il s'assit dans la barque et transporta
jusqu'au soir une multitude de passagers prosque
tous plébéiens, qui bavardaient on no peut plus,
et lançaient leurs mots piquants au batelier; mais
celui-ci conduisait sa nacelle avec un sérieux im-
passible.
A l'entrée de la nuit, Sergius rattacha la barque
au rivage, et ayant compté son gain, il mit deux
pièces do monnaie dans sa poche, et dit à l'enfant
en lui donnant le reste :
— Porte cet argent à ta mère et dis-lui que,
selon sa coutume, elle prie Dieu po.ur moi.
Sergius regarda l'cnfaut qui s'éloignait en cou-
rant, puis il so dirigea vers l'Avcntin, et s'arrêta
à la boutique d'un boulanger pour acheter un do
ces pains noirs appelés pains plébéiens. Il s'assit sur
le bord d'une vasque do porphyre située non loin
do là. Le flambeau do résine du boulanger
LE BATELIÇR DU TIBRE 0
éclairait ce pauvro vieillard qui, accablé des fatigues
do la journée, se rassasiait avec un peu do pain.
Pendant qu'il faisait son frugal repas, un jeune
patricien de haute taille, vôtu autrement que les
autres, puisqu'il portait la toge virile (1) qui
n'était plus do modo, et dont le visage pâle avait
une expression de tristesse qui n'était pas en rap-
port avec son âge, s'arrêta devant Sergius, et, après
l'avoir bien regardé, lui dit avec bienveillance :
— Prosit, Sergius; tu manges avec la sobriété
d'un philosophe grec.
— Je vous remercie, patricien Décius Fulvius,
répondit Sergius en se levant pour saluer lo jeune
homme.
— Que fait ta barque ? Ce soir, lu l'as laissée
plus tard qu'à l'ordinaire, poursuivit le patricien,
en forçant le batelier à s'asseoir de nouveau.
— Depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher,
je n'ai cessé de transporter des passagers.
— Tu te fatigues trop, bon Sergius, et quand la
nuit t'apporte le repos, tu dois ôtre bien épuisé.
Il) En quittant l'adolescence, les jeunes gons laissaient
la toge proelcxla pour revêtir la logo virile.
10 LB BATELIER DU TIBRE
— Quand vient lo soir, jo n'éprouve pas la las-
siludo d'une journée fatigante, et jo me réjouis à
la pensée d'avoir un jour do moins à vivro, dit le
batolicr tristement.
— Pauvre vieillard! tu désiros que la mort
mclto un terme à tes peines, ajouta Décius
Fulvius.
— Je la désire depuis longtemps, mais la cruelle
me fuit.
— Ecoute, ami, dit lo jeune hommo, en s'as-
soyant sur lo bord do la vasque : moi aussi jo suis
seul au monde, sans parents, presque sans amis;
la solitude mo pèse, viens habiter dans ma maison,
et tu n'auras plus besoin do mener une vio si
pénible.
— Merci, patricien, tu as un coeur généreux,
mais je ne mérite pas ta bonté, dit Sergius ému.
— De grâce! viens, tu me raconteras tes mal-
heurs et jo pleurerai avec toi, reprit Décius d'un
ton persuasif.
Le batelier se leva comme s'il eût voulu s'éloi-
gner ou cacher ses larmes; puis, s'étant calmé,
il reprit :
— Si lu ne veux pas me déchirer le coeur, ne
LE BATELIER i>u iiiuir. 11
mo parle pas de mes malheurs, no me demande
pas de te les raconter Tu es le descendant
d'une noble famille, sois digne de les aïeux ; que
la générosité soit bénie, puisque lu as tendu la
main au pauvre et que lu n'as pas dédaigné de
l'appeler ton ami.
Et après avoir serré la main au jeune homme,
Sergius prit à la hâte le chemin qui conduisait à la
Porte Capènc, laissant le patricien Décius Fui vins
surpris et mécontent de son refus.
12 LE BATELIER DU TIBRE
CHAPITRE II
VALKRIA
Demeuré seul, Décius prit la route de l'Avcntin,
et, s'étant arrêté devant une maison de modeste
apparence, il ouvrit la porte et pénétra dans la
cour intérieure où, sur le mur du milieu, ort avait
peint un chien énorme, au-dessous duquel était
gravée cette inscription en lettres majuscules :
Prends-garde au chien. Deux portes donnaient
accès à l'intérieur de la maison. Un esclave, qui se
tenait là, sourit à la vue du jeune patricien, et lui
ayant indiqué un large escalier de marbre, il lui
dit :
LE BATELIER DU TIBRE 13
— Vous trouverez la matrone dans la chambre
blanche où d'habitude elle reçoit ses amis.
Le patricien monta l'escalier avec la rapidité de
l'éclair, et après avoir traversé plusieurs salles
meublées avec une grande simplicité, il s'arrêta
sur le seuil de celle qu'on lui avait désignée. Elle
méritait bien son nom, car ses murs étaient blancs
et recouverts d'un stuc très-clair; entre les
poutres de bois qui soutenaient le plafond, on avait
sculpté divers oiseaux, et le pavé de marbre blanc
ressemblait à un miroir. Si la chambre était privée
de tous ces meubles précieux qui embellissaient les
demeures des patriciens, il y régnait du moins
l'ordre le plus parfait et la plus grande netteté.
Une matrone, d'un âge mûr et d'un air respec-
table, filait à la clarté d'une lampe d'albâtre; elle
avait uno stola de laine grise, garnie d'une bando
noire, et portait au cou une chaîne d'argent, où
était suspendue une petite croix de bois.
Au bruit des pas du jeune homme, elle releva
la tôte, posa la main droite sur ses yeux, pour les
garantir des rayons de lumière qui l'empochaient
de voir le patricien, et dit en souriant : Sois lo
bienvenu, Décius, je croyais que tu avais oublié
le chemin qui mène chez moi.
14 LE BATELIER DU TIBRE
— Je ne chercherai aucun prétexte pour
m'excuser, répondit gaiement le jeune homme,
pendant qu'il s'asseyait à côté de la matrone.
— Je plaisante, Décius, et tu sais que les enfants
prodigues sont bien reçus dans ma maison, reprit
la matrone. Et, se mettant de nouveau à filer, elle
ajouta : Tu es un jeune homme sage ; Jérôme me
parle souvent de toi, et je sais qu'au lieu de suivro
l'exemple de tes condisciples, tu méprises les
plaisirs frivoles et coupables.
— Je ne mérite pas tes éloges, Asella, répondit
Décius avec modestie.
Il y eut un instant de silence, puis Asella
reprit :
— Le temps doit te sembler bien court, puisque
tu en fais un bon usage.
—- Pas toujours. L'étude des lois romaines n'est
pas aussi agréable que tu le crois. Il y a des mo-
ments où, au milieu de mer manuscrits poudreux,
mon imagination s'engourdit, et, dans la fleur de
l'âge, je crois être déjà un vieillard.
Asella laissa son fuseau et fixa un oeil scrutateur
sur le jeune homme, qui avait prononcé ces paroles
d'une voix triste, et qui poursuivit :
LE BATELIER DU TIBRE 15
— L'isolement dans lequel jo vis m'est bien
pénible; si j'avais des parents, mon existence no
serait pas si monotone, mais jo suis seul au monde;
mes condisciples rient de mon air sérieux ; mais
par prudence je les évite, car la patience humaine
peut être vaincue, et je suis 'un homme et non un
ango. Souvent je me récrée en causant avec Jérôme,
dont les paroles rendent le calme à mon coeur,
mais je ne puis pas toujours le voir. Tout le monde
me fuit. Ce soir, j'ai offert ma maison à un pauvre
batelier et j'ai eu un refus...
— La compagnie d'un batelier ne t'aurait pas
été d'un grand soulagement, dit Asella en sou-
riant.
— Tu te trompes, car souvent il parle lo lan-
gage d'un homme distingué, répondit Décius.
— Où l'as-tu connu? demanda Asella.
— Je l'ai vu pour la première fois il y a deux
ans. Je traversais le Tibre avec uno matrone et
un enfant, qui m'étaient tous deux inconnus. L'en-
fant s'étant trop penché pour regarder le fleuve,
s'y laissa tomber; je comptais le sauver, mais plus
prompt que moi le batelier se précipita dans l'eau,
et le ramena sain et sauf au rivage. La matrone
16 LE BATELIER DU TIBRE
voulut donner au vieillard uno largo récompense,
il la refusa brusquement. A dater do ce jour, je
suis devenu son ami, et j'aurais regardé sa com-
pagnie comme une faveur, mais on dirait que je
suis destiné à vivre toujours seul.
— Lo voeu le plus ardent do ta mère était de te
voir consacré à Dieu, mais puisque tu n'es pas
appelé au sacerdoce, il ne faut pas forcer ta vo-
cation. Choisis donc une compagne vertueuse et
partage avec elle ton existence.
, — Si l'homme doit se choisir une compagne
sage et vertueuse, la vie qui s'écoule à côté d'une
femme frivole doit être insupportable... Mais la
coeur n'écoute pas toujours le sentiment de la
raison.
— Le coeur, dit Asella, en secouant doucement
la tôle, ce que tu appelles le coeur, c'est le cri des
passions rebelles, mais la bonté divine donne à
l'homme le pouvoir d'y mettre un frein.
Décius baissa la tête et garda le silence, et la
matrone, posant sur une table de marbre la que-
nouille et le fuseau, ajouta :
— Il n'est pas oncore tard, mais je me couche
de bonne heure, afin de m'éveiller avec l'aube.
LE BATELIER DU TIBRE 17
Le jeune homme comprit qu'elle lo congédiait,
et il s'était déjà éloigné, lorsque, 'retournant sur
ses pas, il dit en hésitant :
— Je voulais te confier le secret do mon coeur...
mais lo courage m'a manqué.
— Parle, mon fils, tout ce qui te regarde
m'intéresse plus que tu ne le crois, répondit
Asella.
— Nous nous reverrons, dit Décius en sortant
de la chambre; et pendant qu'il quittait la maison
de la bonne Asella Camilla, il ajoutait en se par-
lant à lui-même :
— L'heure n'est pas avancée ; mes livres m'at-
tendent ; bienheureux livres qui chassent de mon
esprit toute pensée amère et m'éloignent du présent
en me faisant oublier le inonde dans lequel je vis !
Ayant prononcé ces paroles, le patricien che-
mina en silence et prit bientôt une route spacieuse
qui, du mont Avcntin, conduisait au sommet du
mont Célius, où il habitait. Après avoir marché
encore un peu il arriva près d'une très-belle maison
dont lo vestibule éclairé resplendissait de plusieurs
côtés. Décius s'arrêta hésitant devant la porte
qui, du vestibule, conduisait dans l'intérieur, et en
18 LE BATELIER DU TIBRE
co moment l'harmonieux prélude d'une guitaro
parvint à ses oreilles. Lo son continuait tantôt
flexible et tristo, tantôt fort et vibrant, commo si
le musicien voulait rompre les cordes do son ins-
trument. Cette harmonie semblait lo gémissoment
plaintif d'uno âmo affligée et lo cri frénétique do la
plus folle ivresse.
Décius soupira et, après un moment d'indé-
cision, il entra dans le portique qui s'ouvrait entouré,
d'uno file do colonnes do porphyre, ornées do
belles statues do, bronze. Un largo escalier do
marbre conduisait du portique à l'étage supérieur;
ce soir-là il était illuminé plus qu'à l'ordinaire, par
un grand nombre do cierges qui brûlaient sur do
grands candélabres de bronze doré. Sur les
premiers degrés do l'escalier étaient assis deux es-
claves vêtus do blanc et couronnés do fleurs; l'un
d'eux, à la vue du patricien, se lova et marcha
devant lui pour l'annoncor.
Il lui fit traverser plusieurs chambres, dont le
luxe égalait celui des premières familles romaines.
Do toutes parts les murs étaient recouverts de bas-
reliefs et de peintures mythologiques, et le pavé de
mosaïque représentait des chasses, des combats
de gladiateurs et des jeux de nautonuiers. L'eau
LE BATELIER DU TIBRE 19
jaillissait dans do gracieuses vasques d'albâtro, et
partout on voyait do colossales statues grecques,
des lits d'uno grande richcsso, des tables de bois
incrustées d'ivoiro ou d'argent, enfin un grand
nombro d'objets d'art, payés bien chor, et beau-
coup do meubles rendus précieux par la modo.
Décius suivait lentement lo serviteur, en fron-
çant les sourcils et en regardant avec dédain ce
luxo sensuel qu'il connaissait si bien et qui lui dé-
plaisait toujours, parce qu'il savait quo ceux qui
s'entouraient do tant do magnificences pouvaient
d'un moment à l'autre êtro jetés par d'impitoyables
créanciers dans uno hutto misérable En ce
moment il éprouvait encore plus do dégoût que
do coutume. Quel contraste avec la chaste sim-
plicité do la maison d'Asella !
Enfin l'esclave souleva le rideau d'une porto
à demi-ferméo, et fit signe au patricien d'entrer
dans la chambre voisine. Cette chambre, moins
grande mais plus somptueuse que les autres, exha-
lait une odeur do canellc tellement forte qu'elle
ôtait la respiration à ceux qui n'y étaient pas ha-
bitués. La jeune fillo, appelée Yaléria, quo nous
avons vuo traverser lo fleuvo dans le précédent
chapitro, était commodément étendue sur un lit
20 LE BATELIER DU TIBRE
très raoolloux. Ello avait uno longuo stolo do cou-
leur bleu do ciel, brodéo do fleurs blanches ; son
cou et ses bras étaiont ornés de précieux colliers
do perles oriontales, et sur ses épais cheveux
bruns resplendissait un diadème d'émôraudcs.
Non loin do la jeuno fille, un nain debout, vêtu
bizarrement, agitait parfois un éventail de plumes
de paon pour rafraîchir lo visage do de sa maîtresse.
Co malheureux, à l'égard do qui la nature s'était
montréo peu prodigue, avait déjà les cheveux gris,
mais son visage était moius laid quo ce qu'il pa-
raissait au premier abord, parce que son air triste
et l'expression d'intelligence qui brillait dans ses
yeux lo rendaient presque sympathique. '
Uno servante, assise à terre sur un coussin do '
pourpre, accordait la guitare do Valéria, et trois
gaditanes (1 ), couronnées do lierre, étaient au milieu
do la chambre, prêtes à commencer uno danse.
A la vue do Décius, dont lo visage était plus
pâlo quo jamais, Valéria fit un geste do méconten-
tement, puis, souriant avec malice, elle invita lo
(1) Danseuses qui égayaient los banquets par Jours
danses.
LE BATELIER DU TIBRE 21
patricion à s'asseoir; et, prenant sa guitaro, cllo
commonça un air joyeux.
Los gaditanes commenceront à dansor. Elles
avaient compris l'intontion do la malicieuso jeuno
fille, qui sachant que Décius n'aimait pas la danso,
voulut lo contrarior; mais lo patricien no so décon-
certa pas pour si pou : sérieux comme à l'ordi-
naire, il tonait les bras croisés sur sa poitrino et
regardait les danseuses d'un air distrait. Bientôt
Valéria so lassa do jouor, et, donnant la guitaro au
nain, ello fit signo aux danseuses do so reposer;
puis, se tournant vers Décius, ello lui dit d'uno
voix moqueuse :
— Je n'attendais pas ta visito, ô sage patricien,
et jo te croyais à cetto heure au miliou do tes ma-
nuscrits poudreux.
— On n'attend jamais uno visito imporliino,
mais jo suis venu ici pour parler à ton frère,
répondit Décius avec la plus grande froideur.
— Tu no choisis pas un moment propice ; c'est
l'heure où Marcellus so met à table, bien qu'il no
soit pas encore retourné; mais c'est égal, lu lui
tiendras compagnie et lu lui parleras la coupe à la
main.
22 LE BATELIER DU TIBRE
— Jote remercio, mais co quo jo dois diro à ton
frèro no peut pas se diro à un banquot, répondit
brusquomont Décius.
— Jo n'on douto pas, parco quo tu n'as pas
l'habitudo d'êtrojoyeux, dit Valéria on riant, puis
réprimant sa gaîtô, elle ajouta :
— Tu estristo comme un fossoyeur, et tu parlos
toujours do la mort; imite-moi, jo n'y pensojamais.
Si la cruelle Parquo vient trancher lo fil de mes
jours, tant mieux ; jo ito verrai pas blanchir cetto
chevelure et mon front no sera pas sillonné do rides.
Quant à co quo je deviendrai après, je n'y songo
pas, pour no pas doveuir tristo commo toi, ô pa- ,
tricicn. '
Décius regarda la jeuno fillo dont lo beau
visage était devenu tout d'un coup mélancolique.
— Je chasse ces funestes idées, reprit Valéria
en secouant la tôto. .Je suis jeuno, richo, un avenir
heureux m'attend et...
Les paroles do Valéria furent interrompues par
un sourd gémissement de la guitaro quo le nain
distrait venait de laisser tomber.
. Pleine de colère, elle la ramassa pour en frapper
la tête do ce malheureux; mais, réprimant son in-
LE RATELIER DU TIBRE 23
dignation, elle eut honto do s'être ainsi abandonnée
à la fureur, et, avec uno douleur enfantino, ello
fondit en larmes, puis ello s'essuya les yeux on
s'efforçant do souriro, et so tournant vors Décius,
ello lui dit d'un ton inaussado.
— Marcellus tarde plus qu'à l'ordinaire, et tu
l'attendras pout-ôtro longtemps.
Décius s'aperçut que sa présenco importunait
Valéria; il en fut offensé et so lova avec gra-
vité. Il allait sortir, lorsque dans la chambre voi-
sine il entendit lo son do plusieurs voix. C'était
Marcellus, qui, accompagné do trois jeuues pa-
triciens, entrait dans la chambro.
Avec cetto politesse adoptée par les Romains ( l )
lorsqu'ils parlaient à uno iemmo, Marcellus s'ap-
procha do sa soeur pour lui diro :
— Nos pères avaient l'usage d'emmener des
ombres (2) aux repas où ils étaient iuvités, et jo les
(l) Los Romains avaient lo plus grand respect pour los
fciiuncs, et l'on no pouvait pas obliger un homme à
descendre d'un char s'il y était avec uno damo.
(-2) Il était permis à un invité de so présenter au repas
avec un ou deux amis non invités; ceux-ci, appelés umbroe,
étaient toujours bien reçus du mailro Jo la maison.
21 LE RATELIER DU TIBRE
imito; j'ospôro quo tu accueilleras bien ceux quo
j'ai conduits.
Valéria tendit sa main droite aux invités on
signe de salutation, et Marcellus, s'apercovant do
la présence de Décius-Fulvius, s'écria*:
—• Toi ici, iraberbo platonicien! Quel astro pro-
pice t'a conduit [sous mon toit?
Décius ne sourit pas à cette insipido plaisantorio,
et, posant la main sur l'épaulo do Marcellus, il lui
dit gravement :
— Suis-moi, j'ai à te parler.
Marcellus obéit do mauvaise grâco, parco que loi
caractère sévôro do Décius lui - imposait malgré
lui.
Arrivé dans l'autre sallo, Décius s'arrêta, et,
lançant à son ami un regard sévère, il lui dit d'un
ton do reproche :
— Jo ne te croyais pas capablo d'exposer ta
soeur à la société do ces libertins.
Marcellus frémit d'indignation, pâlit, et d'une
voix rendue rauque par la colère, il répondit :
— Tu m'as sauyé la vie, mais cela no to donne
pas le droit do mo réprimandor comme si j'étais
LE BATELIER DU TIBRE •>,">
un enfant. Quand jo suis là ma soeur est en sûreté,
parco quo jo sais la fairo respector.
— Oui, mais pourras-tu empêcher ses oreilles
d'entendre les discours quo l'ivresso du Yin fera
échappor do vos lèvres? Pourras-tu empêcher que
cetto àmo Yiergo reçoive les impressions do vos
maximes dépravées?
Marcellus baissa la tête et médita un moment,
/ puis so frappant lo front, il balbutia confus :
— C'est vrai, tu as raison; mais cela n'arrivora
plus jamais, jo to lo jure.
— Ecoute-moi, reprit Décius, jo suis venu ici
pour to parler, mais j'ai choisi un mauvais moment;
commo jo ne veux plus m'exposer à importuner
ta soeur, demain, à l'entrée do la nuit, jo t'atten-
drai dans ma maison. Viendras-tu ?
— Je verrai, répondit Marcellus.
— Promets-le moi, ajouta Décius en insistant.
— Oui, oui, je te lo promets, dit Marcellus
avec* impatience; puis, tournant le dos à son ami,
il revint /en chantant dans la chambre où l'at-
tendaient ses compagnons de débauche.
— Le malheur seul pourra corriger ce coeur
26 LE BATEIIER DU TIBRi!
frivolo, disait Décius, pendant qu'il s'éloignait do
cetto maison où ses conseils étaient méprisés, ot
sa présence mal accueillie
LE BATELIER DU TIBRE 27
CHAPITRE III
LE NOYE
La soirée approchait, lociol était sombre et l'eau
tombait par torrents. Marcellus so rappelant la
promesse qu'il avait faite au patricien Décius-
Fulvius, sortait do sa maison pour sorendro à l'ha-
bitation do ce dernier ; mais il voulait auparavant
assister à un repas qu'un de ses amis avait fait
préparer dans une taverne située au pied du mont
Capitolin, sur la voie Argilete.
Les tavernes où s'assemblaient lo plus souvent
28 LE BATELIER DU TIBRE
los hommes delà plèbo, étaieut souvent un lieu do
réunion pour les patriciens qui voulaient so réjouir
en secret. Elles servaient aussi do marché aux
vendeurs de bagatelles. Ils y débitaient des éven-
tails de plumes do paon, des boules d'ambro
qu'on tonait dans les mains afin do les rafraîchir,
et d'autres objets insignifiants.
Marcellus marchait très-vite, pour so mettre
plustôt à l'abri delà pluio, et il no tarda pas à ar- .
river devant la taverne, dont l'entrée était éclairée
par un flambeau do résino qui brûlait sous l'oculise-
rium, espèce d'enseigno sur laquelle étaient peintes
les viandes quo l'on avait cuites co jour-là. Mar-
cellus poussa uno porto basse et étroite et entra I
dans uno chambre excessivement petite, où son
arrivée fut saluée par les cris joyeux de plusieurs
voix.
—Prosit} mes amis, dit-il, en s'asseyant devant
la table, sur laquelle il y avait plusieurs mets, com-
posés la plupart d'oeufs, de laitues, d'olives, de
fruits, de vin cuit, do miel et do chair salée.
Cinq jeunes gens du caractère de Marcellus
étaient rangés autour do la table, et, par caprice,
ils s'étaient habillés comme des plébéiens.
LE BATELIER DU TIBRE • 20
— A la place d'honneur dcstinéo au roi du
banquet! oxclamèront les patricions, en désignant
à Marcellus uno partie do la tablo qui n'était pas
occupéo, puisquo les convives no l'entouraient quo
do trois côtés.
Marcellus obéit en riant, puis affectant un air
grave, il prit uno tasso remplie do vin do Crète,
et a£rès avoir bu ajouta :
—Un buveur tel quo moi mérite bien l'honneur
que vous lui faites.
— Nous t'avons placé là afin quo tu puisses
tomber plus commodément quand les fumées do
Bacchus te seront montées au cerveau, dit un des
patriciens qui se faisait surnommer Epicurc.
— Quant à cela lu to trompes, ami, co soir jo
dois vous quitter avec la tête à son poste.
— Quelle est l'affaire importante qui t'attend ?
demanda Epicuro.
— J'ai à voir un donneur do bons conseils, un
philosophe chrétien, et co serait risible si je me
présentais chez lui en chancelant. •
—Versez à boire à Marcellus, pour procurer au
philosophe lo sujet do faire uno harangue à la Dé-
30 LE BATELIER DU TIBRE
mosthèno sur l'intompéranco, cria un do ces
débauchés.
Los coupes firent lo tour, tous buvaiont à n'en
plus pouvoir, et peu à pou ils s'abandonnèrent à uno
joio frénétique : ils poussaient do bruyants éclats
do rire et parlaient très-haut. Qui déclamait uno
satire d'Horaco, qui dos vers d'Ovido; un troisième
renvorsait son YCITO sur la tôto do son voisin ou
.brisait les coupes et les amphores. C'était un va-
carme étourdissant, uno orgio oxtravaganto : tout-
à-coup Epicuro monta sur la tablo et dit, on éle-
vant uno coupo touto ploino :
— Jouissons do la vie, mes amis, enivrons-nous
déplaisirs! Jouissons, puisque tout fuit au moment
de la mort, et quo rien no nous attend au-delà du
tombeau. Platon fut un diseur do chimères et les
philosophes furent des bavards lorsqu'ils parlèrent
do l'immortalité de l'âme.
' Epicure so tut et au même instant sans quo
personne en comprît le motif, on entendit un grand
bruit, et la plus parfaite obscurité régna dans la
charaftre.
Les convives, voulant prendre la fuite, renver-
sèrent les bancs où ils étaient assis, tous effrayés.
LE BATELIER DU TIBRE 31
ils no savaient pas co qui vouait d'arriver ; mais
biontôt lo maîtro do la maison accourut avec sos
serviteurs, et à la clarté dos lampes, on Yit Epicuro
étendu à torro, étourdi par un coup violent qui
lui avait fait uuo plaioà la tompo. Go malheureux,
en gesticulant, avait détaché la lampo do bronzo,
qui l'avait grièvement blessé.
Les patriciens consternés regardaient leur ami
d'un oeil égaré. Marcellus était encoro plus troublé
quo les autres. Il lui semblait que lo pavé chan-
celait sous sos pieds et que la voûto allait s'écroider.
La respiration lui manquait; ayant besoin d'air, il
sortit do la taverno. La scène dout il avait été
spectateur et lo Yiu qu'il avait bu embrouillaient
tcllomont ses idées qu'il no savait plus dans quel
mondo il so trouvait. L'air frais do la nuit aug-
mentait son ivresse au lieu do la dissiper. Il voulait
s'en retourner chez lui, mais il no pouvait pas so
rendre maîtro do ses jambes, qui l'entraînaient
tantôt d'un côté, tantôt do l'autre. Co misérable
erra ainsi dans les ténèbres do la nuit, sans qu'uno
main charitable voulût lui porter secours, car les
victimes do l'intempérance excitent plutôt le mépris
que la pitié. Arrivé au pont Palalin, ses genoux so
plièrent et refusèrent do lo soutenir ; alors, avec
32 LE BATELIER DU TIBRE
beaucoup do peine, il monta sur lo parapet, s'y
9
coucha, et avec la folie de l'ivrogne il s'endormit
sur le bord du précipice !
La nuit était si obscure que l'on ne distinguait
rien, et Marcellus dormait depuis une heure d'un
sommeil inquiet, lorsqu'un homme passa au milieu
du pont, et au moment où il était près du pa-
tricien, un éclair brilla dans les ténèbres.
— Celui-là est fou, dit-il en s'approchant do
Marcellus, et déjà il tendait la main pour le secouer,
lorsque le jeune homme, en changeant de position,
tomba dans le Tibre.
Prompt commo la foudre, l'inconnu se jeta dans
le fleuve, et, guidé par l'élan d'un coeur généreux,
il disputa aux flots la vie de cet homme, même au
prix de la sienne propre.
S'il tût tardé un seul instant, Marcellus aurait
été perdu pour toujours, le courant du Tibre
emportait avec lui sa proie. Les éclairs se succé-
daient plus souvent et à de plus courts intervalles;
l'homme généreux faisait des efforts inouis. Il
semblait que la Providence divine lui donnait une
vigueur surhumaine, et protégeait celui qui s'expo-
sait à la mort pour lin plus noble motif que pour
LE BATELIER DU TIBRE 33
obtenir les applaudissements d'une foule do spec-
tateurs, ou pour mériter une récompense. Les té-
nèbres d'une nuit orageuse, dissipées de temps en
temps par les éclairs, environnaient ces deux
hommes dont l'un suivait avec l'énergie d'un
parfait nageur celui que l'eau entraînait à demi
mort. Mais lo coeur du premier battait avec vio-
lence ; la respiration lui manquait ; il redoubla
d'efforts pour retenir la victime qu'un tourbillon
allait engloutir. Le désespoir lui donna une nou-
velle ardeur, il invoqua du plus profond de l'âme
la miséricorde divine et Dieu ne fut pas sourd à sa
prière. Le nageur se poussa en avant avec encore
plus de force, puis un cri de joie sortit de ses lèvres,
sa main venait de saisir les vêtements du noyé !
Peu après il déposait Marcellus sur le rivage ,
et, affaibli, tremblant de froid, il se jetait à côté
de lui en disant :
— Ce malheureux est mort; mes efforts ont été
inutiles : Dieu ne m'a pas permis de sauver la
vie à un de mes semblables.
Au même instant, Marcellus fit un mouvement
et poussa un faible soupir.
— Il vit, mais il peut mourir faute do secours,
34 LE BATELIER DU TIBRE
dit le nageur en se relevant; puis, seïrappant le front
.comme s'il lui était venu une inspiration subite,
il souleva le malheureux dans ses bras, et che-
minant avec rapidité, bien qu'il fût chargé du poids
d'un homme, il traversa dans l'Avcntin.un grand
nambre de rues tortueuses, arriva au montCélius
et frappa à la porte d'une petite maison, qui assu-
rément n'indiquait pas l'opulence du propriétaire.
Bientôt on entendit le murmure de deux voix ;
la portes'ouvrit,et Décius, accompagné de l'homme
vénérable qui avait dit au batelier de demander
Jérôme le Dalmate, se présenta sur le seuil.
— Mon Dieu, il est mort ! dit Décius, en recon-
naissant à la faible clarté de la lampe lo visage!
livide de Marcellus.
— Non, pas encore, répondit le nageur. Décius
poussa une exclamation de surprise en reconnais-
sant le batelier du Tibre; il prit ensuite dans ses
bras le frère de Valéria, et, l'ayant porté dans une
petite chambre toute encombrée de volumes, il le
déposa sur un pauvre lit.
Jérôme et le batelier suivirent Décius-Fulvius;
le premier s'occuppait du moribond et lui frottait
les pieds avec uneéloffe de laine ; le sqcond, im-
LE RATELIER DU TIBRE 35
mobile, les yeux fixés sur le visage do Marcellus,
semblait être devenu tout d'un coup une statue de
marbre.
— De quelle manière ce malheureux est-il
tombé dans le Tibre? demanda Décius.
Sergius n'entendit pas cette question et con-
tinua de garder le plus profond silence.
— Réponds ; comment l'as-tu sauv5 ? reprit
Décius en secouant le batelier par un bras.
— Il dormait sur le parapet du pont Palatin,
je l'ai vu tomber et je me suis 'précipité dans lo
fleuve.
— Le malheureux ! il revenait peut-être d'une
orgio et il est tombé ivre de vin, murmura Décius
douloureusement.
Marcellus, privé de ses sens, demeurait immo-
bile; en vain le frictionnait-on de la tête aux pieds,
ses membres étaient glacés et engourdis. Tout-à-
coup il fit entendre un gémissement, puis devint
raide comme un cadavre.
— Est-ce qu'il est mort? Oh! Jérôme, prie le
Tout-Puissant pour que ce malheureux ne meure
pas chargé de fautes, s'il n'a pas déjà rendu le
dernier soupir, s'écria Décius éperdu.
36 LE BATELIER DU TIBRE
i
Une passagère expression de tristesse assom-
brit le visage de Jérôme, puis un rayon de foi
brilla dans ses'yeux. S'approchant du lit, il étendit
les bras, posa ses deux mains sur la noire che-
velure de Marcellus, et, les yeux levés au ciel,
il dit avec l'accent d'une fervente prière :
— Dieu éternel, ne le reprends-pas dans ta
fureur, ne le corrige pas dans ta colère.
— Rédempteur des hommes, écoute la prière
de ton serviteur, dit Décius en se prosternant.
Sergius se mit à genoux machinalement, mais
ses lèvres demeurèrent muettes.
La pâle lueur de la lampe éclairait cette sc^ne
solennelle et sa réfléchissait sur Jérôme, qui, à
ce moment-là, était encore plus imposaut.
Tout-à-coup Marcellus agita les bras comme
s'il voulait nager, puis il soupira plusieurs fois et
se tourna d'un autre côté.
— Dieu tout-puissant, sois béni, dit Jérôme
en joignant les mains avec une ineffable grati-
tude.
— Sois béni éternellement, .ajouta Décius, et
il se releva, plein de reconnaissance envers le
Très-Haut.
LE BATELIER DU TIBRE M
Peu à peu, Marcellus revenait à lui et Jérôme,
en l'observant, souriait avec une douceur angé-
liquc.
Sergius, plongé dans uno apathie surprenante,
semblait être indifférent à tout. Mouillé de la tête
aux pieds, il ne sentait pas le froid que lui occa-
sionnaient ses vêtements humides et d'un oeil
étonné il regardait le lit de Marcellus.
Tant que lo frère de Valéria avait été moribond,
tous les soins de Jérôme et de Décius s'étaient
portés sur lui ; mais Jérôme voulut ensuite s'oc-
cuper du batelier et, poussé par la charité chré-
tienne) sa principale vertu, il lui dit :
— Tu trembles, lu as froid, viens avec moi, je
sécherai tes membres.
Sergius obéit, et, après qu'il eut endossé une
toge de Décius,- Jérôme l'interrogea :
— Quel est le nom de celui que tu as sauvé
d'une mort si horrible ?
— Je l'ignore, répondit le batelier.
— Et pour sauver un inconnu, lu as ainsi ex-
posé ta vie? ajouta Jérôme ému.
— J'ai fait mon devoir, dit Sergius froide-
ment.
— Tu as fait plus que ton devoir, dit Jérôme ;
38 LE BATELIER DU TIBRE
puis étendant la main droite sur le vieux batelier
il reprit : Courbe la tête, homme généreux, et au
nom du Tout-Puissant, reçois la bénédiction d'un
ministre de l'Eglise du Christ.
Une expression indéfinissable altéra le visage
de Sergius ; une larme coula lentement sur sa joue
ridée. Il inclina la tête sur sa poitrine, et fit un
mouvement comme s'il allait se prosterner ; mais,
se redressant tout de suite, il se couvrit le visage
de ses mains en s'écriant :
— Je ne mérite pas que tu me bénisses] Puis il
s'enfuit, et, courant comme si ses jambes eussent
eu l'agilité de celles d'un jeune homme de seize
ans, il abandonna la maison de Décius Fulvius.
Très-surpris de la disparition inattendue die
Sergius, Jérôme s'assit sur un escabeau de pierre
et se livra à une triste méditation.
Le coeur de Jérôme était plein de tendresse
pour les malheureux ; il haïssait le crime de toute
la force de son âme, mais il plaignait les coupables,
et par de douces paroles il les ramenait dans le
droit sentier. La vie de ce savant docteur de l'E-
glise avait été enrichie d'oeuvres pieuses et chari-
tables. Appartenant à une noble famille native de
la petite ville de Stridon, près d'Àquilée, son père
LE BATELIER DU TIBRE 39
l'envoya de bonne heure à Rome pour achever
ses études, et il eut pour maîtro le célèbro
grammairien Donat. Ses progrès furent rapides
et sa grande éloquence surprenait tous ceux
qui l'écoutaient. Désireux d'acquérir de nou-
velles connaissances, il voulut voyager dans
les contrées lointaines. A son retour, il sé-
journa encore longtemps à Rome, puis il partit
pour l'Orient et se retira dans le désert de Chal-
cis, qui sépare l'Arabie de la Syrie, où il passa
quatre années dans la plus austère pénitence. Lo
mauvais état de sa santé l'ayant forcé d'aban-
donner le désert, il se rendit à Bethléem, où il
éêriyit plusieurs ouvrages qui, pour la gloire de
l'Eglise, devaient parvenir jusqu'à nous." De3
hommes remarquables par leur intelligence ne
dédaignèrent pas de demander des conseils à l'a-
nachorète de Chalcis, qui, toujours" humble et
pieux, souffrait d'être ainsi recherché. Le Souve-
rain-Pontife Damase, pour éteindre le schismo
d'Antioche, convoqua un concile auquel Jérôme
fut appelé ; il dut ensuite demeurer à Rome pour
obéir au Pape, qui voulait utiliser son incompa-
rable science. Doué d'un caractère sévère et
énergique, il prêchait et écrivait continuellement
40 LE BATELIER DU TIBRE
contre la mollesse et la dépravation des moeurs do
cette époque. La franchise de son langage lui at-
tira la haine de tous les méchants qui, ne pouvant
se venger autrement, le calomniaient et publiaient
contre lui de détestables libelles. Mais que peut
la haine des pervers contre la protection de Dieu?
rien ; puisque^ vénéré des bons, le nom du saint
docteur devait traverser les siècles entouré de la
double auréole du génie et de la sainteté.
A peine retourné à Rome, Jérôme rencontra
Décius, un jour que le pauvre jeune enfant pleu-
rait sur la tombe de sa mère, morte depuis peu de
temps. Il en eut pitié et le soulagea en lui parlant
d'une vie meilleure où se retrouvent tous ceux ,
qui se sont aimés ; le saint qui, en consolant une '
matrone, avait dit : « Il n'est pas un bon conso-
lateur, celui qui ne sait pas pleurer et parler
quand il faut, et dont les entrailles ne ressentent
pas la douleur qu'il veut consoler; » se mit à
pleurer avec Décius. Ses paroles adoucirent l'af-
fliction du jeune patricien. Depuis ce moment, il
fut rempli de vénération pour le saint docteur,
qui l'aimait comme un iils et se rendait souvent
dans sa petite maison pour l'encourager dans la
pratique des vertus chrétiennes.
LE BATELIER DU TIBRE H
Jérôme continuait de réfléchir dans la chambre
où le batelier l'avait laissé, quand Décius le rejoi-
gnit pour lui diro quo Marcellus s'était endormi
tranquillement.
La joie qu'il ressentait montrait combien il ai-
mait le jeune libertin, Jérôme en fut surpris et lui
dit en souriant :
— Jo ne croyais pas qu'il fût pour toi un ami
aussi cher.
— Je n'osais jamais t'en parler, parce que Mar-
cellus est un de ces patriciens dont l'existence est
une orgie continuelle ; la vertu n'est pas entière-
ment éteinte dans son coeur, mais ello y dort d'un
profond sommeil. Il y a trois ans, je traversai un
soir une des rues les plus éloignées de la Suburre,
lorsque je le vis assailli par quatre malfaiteurs qui
voulaient le tuer; je courus aussitôt à son secours,
et c'est depuis ce moment que date notre amitié.
Les habitudes do Marcellus sont très-différentes
des miennes ; orphelin et ne voulant pas entendre
mes conseils, il est entouré d'une foule do para-
sites qui lo poussent toujours vers sa perte. Mal-
heureusement, il n'est pas seul à cheminer sur le
bord du précipice; il entraîne avec lui une jeune
fille dont l'âme fiôre l'a .empêchée de succomber
42 LE BATELIER DU TIBRE
au mauvais exemple... D'un moment à l'autre,
une troupe le créanciers impitoyables peut lo
pousser dans la misère et alors que fera-t-il, gâté
comme il est, par une existence épicurienne ?
— Il se corrigera ; mais de toute manière, il
faut sauver cette je me fille des périls qui l'envi-
ronnent, dit Jérôme.
— La sauver, c'est mon voeu le plus ardent,
s'écria Décius avec exalution.
— En attendant, prions Dieu pour eux ; mais
l'heure est avancée, dit Jérôme, couche-toi sur la
table, puisque dans cette maison il n'y a pas
d'autre lit, et moi je veillerai auprès de to)i
ami.
— Comment pourrais-je dormir en te sachant
éveillé? répondit Décius refusant de se cou-
cher.
— Obéis; à ton âge le sommeil est nécessaire.
Jo suis habitué à veiller, et mes heures les plus
douces .cont celles que je passe dans le silence de
la nuit, où mon esprit éloigné de la terre peut s'é-
lever dans les sphères célestes.
Décius obéit de mauvaise grâco à cet homme
vénérable, et ne pouvant dormir sur une dure
LE BATELIER DU TIBRE 43
table de marbre, il s'était tourné vers la chambre
voisine, où Jérôme, assis auprès du lit de Mar-
cellus, était absorbé dans l'extase d'uno fer-
vente prière.
14 LE BATELIER DU TIBRE
CHAPITRE IV ' •
VALÉRIA ET MARCELLUS.
Trois jours après, Marcellus se trouvait dans
la chambre de Valéria ; il était toujours pâle, mais
il avait réparé en partie ses forces, et, avec la lé-
gèreté de son caractère, il riait du péril qu'il
avait couru, en projetant de le raconter le soir
même à ses amis dans la tavcrno, do la voie Ar-
gilète.
Valéria était assise à côté de son frère, et, pour
passer le temps, jouait avec un singe qui était
monté sur ses épaules et qu'elle frappait avec un
éventail d'ivoire, en riant comme une enfant.
Les deux jeunes ^ens s'ennuyaient et ne sa-
LE BATELIER DU TIBRE 45
vaient quo faire lorsqu'ils n'étaient pas entourés
des parasites qui dévoraient leur repas. Abandon-
nés à eux-mêmes, Valéria et Marcellus étaient
plus dignes de pitié que de blâme. Nés à Rome,
ils avaient perdu leur père dès leur enfance, leur
mère était morte très-jeune. Avant do mourir,
elle écrivit à son unique frère qui demeurait en
Dalmatie, afin do lui confier ses enfants. Quand
elle expira, ils étaient sous la garde du nain à qui
elle avait donné ordre de les conduire chez leur
oncle.
Le frère de la défunte était un jeune homme dé-
bauché qui fut importuné de la présence des deux
orphelins ; il les renvoya à Rome au bout d'un
an, sous prétexte que dans une petite ville de
Dalmatie, ils ne pouvaient pas recevoir uno édu-
cation conforme à leur naissance. Dans ce but, il
fit vendre la maison où les enfants étaient nés pour
en acheter une plus grande et plus somptueuse.
Voulant que Marcellus et Valéria portassent son
nom do famille, il les adopta, et quand ils furent
à Rome, il leur fit parvenir chaque mois une forte
somme, afin qu'ils se maintinssent selon leur
rang.
N'ayant pas de guide, les deux jeunes gens
34
46 LE BATELIER DU TIBRE
grandirent en so laissant gouverner par leurs ca-
priées, puisquo, excepté le nain qui no les avait
jamais abandonnés, personno no pensait à eux.
Les sommes d'argent que leur onclo envoyait suf-
firent d'abord aux besoins de Marcellus, mais,
dans la suite, s'étant lié trop étroitement avec les
jounes gens les plus désoeuvrés, il commença à
faire des dettes. Il ne prenait pas la peine do
s'instruire, et, à part les manières distinguées qu'il
avait apprises dès l'enfance, il était aussi ignorant
qu'un homme du peuple; Valéria n'était pas
mieux élevée, car ollo savait à peine lire, ejt ses
connaissances se bornaient à un peu de muslque(
qu'une esclave lui avait enseignée. '
Aimant le luxe avec frénésie, ces deux insensés
étaient environnés d'une multitude d'esclaves qui
les volaient tant qu'ils pouvaient. Ils avaient dé-
pensé des sommes énormes pour embellir leur mai-
son et donner desrepas splendides. Cependant Mar- .
cellus ne demandait jamais d'argent à son oncle,
grossissant toujours le chiffre de ses dettes et re-
courant aux usuriers qui lui prêtaient, parce qu'ils
espéraient doubler leur crédit à la mort de l'oncle
de Marcellus.
Après avoir repoussé le singe dont les caresses
LE BATELIER DU TIBRE »7
commençaient à l'ennuyer, Valéria demeura un
instant pensive, puis se tournant vers Marcel-
lus, elle lui dit :
—> Tu ne penses pas à l'hommo généreux qui
t'a sauvé la vio, et dans ton étourderio tu oublies
quo la reconnaissance t'impose l'obligation do le
récompenser.
— Mon uniquo pensée, avant do quitter la mai-
son do Décius, fut do demander à connaîlro mon
sauveur; mais ni Décius-Fulvius ni son ami au
visage sérieux no voulurent mo diro son nom,
m'assurant qu'on le leur avait défendu. Tu no
sais pas jusqu'où va l'obstination de Décius; lo
croirais-tu? il m'a fait promettre quo désormais
jo no ferais plus do dettes, et que jo n'irais plus
m'enivrer dans les tavernes.
— Décius a raison, et tu ne dois pas manquer
à ta promesse.
— C'est-à-dire en partie, reprit Marcellus, sa-
tisfait de lui-même. Je mo ferai économe; mais
quant au vin, je ne puis pas moins en boire, et ce
n'est pas ma faute s'il me monte au cerveau.
— Tu t'abandonnes trop à la crapule, ajouta Va-
léria, n'est-ce pas pour cette raison que notre
oncle te fit quitter la Duîmatie ?
18 LE BATELIER DU TIBRE
— Notro oncle pense à nous quand il dort, et
je crois quo c'est pourso défairo do notre présenco
qu'il nous a éloignés de mi. Du reste, les hommes
riches n'ont pas besoin d'être savants.
— Décius no ponse pas ainsi, et, pour s'instruiro,
il étudio du matin au soir.
— Décius est pauvre, c'est un excellent jeuuo
hommo, mais il serait meilleur s'il n'étudiait pas
autant et s'il n'était pas un chrétien zélé.
—• Mais nous aussi nous sommes chrétiens, re-
prit la jeuno fille avec vivacité.
— Comment le sais-tu? demanda Marcellus
surpris.
— Milo m'a dit que nous avions reçu lo bap-
tême.
— Milo est un âne, dit Marcellus en haussant
les épaules.
— Il était le confident de notre pauvre mère,
ajouta Valéria émue; quand il pense à elle, Une
peut s'empêcher de pleurer. Milo m'a dit qu'il
était toujours triste, mais personne n'a connu la
cause de son chagrin.
Un profond soupir qui partait du fond do la
chambre fit écho aux paroles de la jeuno fille.
Marcellus se tourna, 1 et, voyant le nain qui se