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Le Bienheureux Benoit-Joseph Labre, dans le Bourbonnais, ou le pauvre pèlerin dans ses humiliations et dans sa gloire ; par M. l'abbé Petitalot,...

De
124 pages
impr. de A. Ducroux et Gourjon-Dulac (Moulins). 1866. Labre, Benoit-Joseph. In-12, 126 p., portrait.
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LE BIENHEUREUX
BENOIT-JOSEPH LABRE
T
LE BIENHEUREUX
BENOIT-JOSEPH LABRE
DANS LE BOURBONNAIS
ou
LE PAUVRE PÉLERIN
-,-" llA N S SES HUMILIATIONS
a œ œà <0IL\&aææ
- 'î PAR
M^MbuÉ petitaloi
x' Vioairu cto fa Gatliudralo do Moulins
MOULINS
IMPRIMERIE A. DUCROUX ET GOURJON DULAC
Rue Saint-Pierre.
ÎSOQ
1.
1
MISSION DIVINE DE BENOIT LABRE
« Il est un homme accablé de maigreur, privé
» de ressource, à bout de forces, riche en pauvreté.
» Mais l'œil de Dieu l'a regardé avec complaisance;
» le Seigneur l'a retiré de son abjection, il a exalté
» sa tête : la foule l'a admiré, et a glorifié Dieu. »
(Eccli:chap. xi, vers. 12 et 13.)
N'est-ce pas en quelques mots l'histoire du Bien-
heureux Benoît-Joseph Labre, surnommé le Pauvre
Pélm'in? Le Saint-Esprit, par la plume de l'écrivain
sacré, n'a-t-il pas tracé le tableau de la misère et
— 2 —
de la gloire de ce juste, qui a recueilli tant de mé-
pris d'abord, et ensuite tant d'hommages?
La vie de ce glorieux pauvre a été écrite déjà
bien des fois ; le travail le plus complet, en cette
matière, est celui du R. P. Desnoyers, mission-
naire de la Congrégation du Précieux-Sang; c'est
un beau monument de science et de piété. Mais cet
ouvrage n'étant pas à la portée de toutes les bour-
ses , et sa lecture demandant beaucoup de loisir,
quelques personnes, qui ont droit à mon respect
et à ma soumission, m'ont engagé à réunir dans
un écrit simple et concis les faits qui intéressent
plus particulièrement le diocèse de Moulins; je n'ai
pu me refuser à ce désir, que j'ai considéré comme
un ordre.
Mon but principal est donc de rappeler tous les
détails connus, toutes les particularités certaines
du noviciat de Benoît-Joseph Labre au monastère
de Sept-Fonts, et tous les incidents de son séjour à
Moulins: voilà le titre de cet opuscule expliqué
sinon justifié : Le B. Benoît-Joseph Labre dans le
Bourbonnais. Toutefois, je ne me suis pas borné
trop exclusivement à notre pays ; j'ai pensé que les
— 3 —
fidèles du diocèse de Moulins seraient heureux de
connaître les commencements et la fin de ce pau-
vre illustre qui a édifié leurs pères ; voilà pourquoi
cette notice renferme le récit abrégé des événe-
ments, principaux, depuis la naissance de Benoît
jusqu'à sa béatification. Mais avant tout, il paraît
convenable d'exposer la mission que ce pauvre a
- reçue de Dieu, et que les hommes qui réfléchis-
sent ne sauraient méconnaître.
La vie de Benoît Labre , à certains égards, est
presque unique dans l'histoire de l'Eglise. Pour-
quoi donc Dieu a-t-il produit cette sainteté d'un
genre exceptionnel ? Pourquoi l'a-t-il exposée à la
vue du monde, au lieu de l'enfermer dans un dé-
sert ou dans un cloître? Pourquoi enfin a-t-il ré-
servé à ces derniers temps une vie qui surpasse en
austérité la vie des anachorètes des premiers siè-
clesedu christianisme ?
A toutes ces questions, nous devons répondre
d'abord que Dieu, toujours admirable dans ses
saints, a pu avoir sur le B. Labre des desseins qu'il
ne nous appartient pas de scruter. Dieu dispose des
temps comme de tous les êtres ; ce qui lui plaît, il
— 4 —
le fait ; et ce qui lui plaît est toujours juste et bon;
et il le fait quand il est juste et bon de le faire.
Cependant il laisse parfois quelques rayons de son
infinie sagesse parvenir jusqu'à nos intelligences
bornées , surtout lorsqu'il se propose de nous ins-
truire : or il a voulu instruire le monde par la vie
et les vertus du B. Benoît-Joseph.
Si donc on veut savoir pourquoi Benoît ne s'est
pas sanctifié par la vie commune, mais en embras-
sant avec tant d'ardeur les très-sages folies de la
croix, nous dirons que tout peut devenir l'instru-
ment de la grâce ; que les mêmes vertus peuvent
se pratiquer de différentes manières, sans qu'on en
doive condamner aucune. Un trait du saint Evangile
fera comprendre notre pensée. Jésus-Christ se plai-
gnait aux Juifs de leurs incessantes critiques :
a Jean-Baptiste est venu, disait-il, ne mangeant
» point de pain, ne buvant point de vin ; et vous
» dites : Il est possédé du démon. Le Fils de l'hom-
» me est venu, mangeant et buvant ; et vous dites :
» Voilà un homme qui aime la bonne chère, et qui
» est ami des publicains et des pécheurs.) Luc, 7.
La vie du Précurseur était sainte, de la sainteté
— 5 —
qui convient à un anachorète. La vie du Sauveur
était infiniment sainte, mais de la sainteté qui con-
vient à la vie commune. Les Juifs auraient dû les
admirer l'un et l'autre, ils les blâmèrent tous les
deux: c'est la pratique habituelle du monde. Benoît
Labre a vécu comme Jean-Baptiste, et en vivant
ainsi il a suivi l'inspiration de la grâce, tout aussi
bien que saint François de .Sales, dont la vie paraît
se rapprocher davantage de celle du Sauveur.
Mais, dira-t-on, si Benoît Labre devait vivre com-
me Jean-Baptiste et les anachorètes, pourquoi ne
les a-t-il pas imités en se retirant au fond d'un dé-
sert? Dieu ne l'a pas voulu, parce que le temps
n'est plus de peupler les déserts et de faire fleurir
les vertus à l'ombre de la solitude, mais bien de
donner au monde des enseignements et des exem-
ples. Benoît est une lumière que Dieu a placée sur
le chandelier pour éclairer les hommes sur le prix
infini des biens qu'ils dédaignent, sur la vanité et
le néant des bagatelles qui les fascinent.
D'après ce qui précède, il est facile de répondre
à la dernière question : Pourquoi Dieu a-t-il choisi
notre époque pour donner au monde cette leçon et
— 6 —
cet exemple ? Précisément parce que notre époque
est une époque d'orgueil, d'ostentation, que Benoît
Labre devait confondre par son humilité; c'est une
époque de cupidité et de luxe, qu'il devait confondre
par ses haillons et son dénûment ; c'est une époque
de sensualisme, qu'il devait confondre par ses in-
croyables mortifications; c'est enfin une époque de
matérialisme et d'incrédulité, qu'il devait confondre
par son esprit de foi et sa confiance à toute épreuve
en la divine Providence. Ce pélerin est donc une
haute et solennelle protestation de l'esprit de l'Evan-
gile contre l'esprit du monde. C'est à ce point de
vue qu'il faut se placer pour voir dans son vrai
jour cette grande figure de notre temps ; et c'est
ainsi que l'organe de l'Eglise et de Dieu, le Souve-
rain Pontife Pie IX, apprécie le rôle de notre Bien-
heureux. Voici comment il s'exprime dans le Bref
de béatification :
(1) « Si la sagesse ennemie de la croix du
(1). Si inimica crucis Chrisli sapienlia pervagata sem-
per est in perniciem animarum, hac quidem aelalc lalius
multo, licentiusque grassatur summuinque involuplale bo-
— 7 —
» Christ a tramé en tout temps la perte des âmes,
» c'est surtout à notre époque qu'elle s'est univer-
» sellement répandue. Plaçant le bien suprême
» dans la volupté, elle avilit la nature humaine, ne
» tend à rien de généreux, à rien de grand, à rien
» de sublime. S'élevant même avec une arrogance
num collocanshumanam deprimitnaturam, nihil generosum
spectaris nihil magnum nihil sublime, seque etiam arro-
gantius efferens cuique potestati resistit, quodvis detreclat
imperium. Sunt eniua, sunt ubique homines, qui, ul ab
Apostolo adumbrantur, impii, mente corrupti, smclimore
semetipsos pascentes, carnemquidcm maculant, domina-
tionem autem spernunt, majeslatcm et quidquid ignorant
blasphemant, unde assiduis motilms, ac lui'buleuli&siniis
veluti fluctibus quoddam quasi mare jactatur humana so-
cietas. Ad hanc porro doctrinam vivendique rationem re-
darguendam christianse sapienlise tanlopere repugncllltem,
tam exilialem, tam longe lateque diffusam, hominem exci-
tavit divina Providentia Venerabilem Benedictum Josephum
Labre, qui evangelicis innutritus documentis, Christum
unice secuturus parentes, consanguineos, patriam, rem
familiarem, denique quidquid carissimum esse solet lJomi-
nibus alacri animo reliquit, asperrimumque vilae genus am-
plexus est, ut quo magis aflliclaretur corpus, eo magis
convalesceret spiritus, ac deliciis recrearelur aeternis, in
quas omnia studia sua curasque defixeral.
— 8 —
» effrénée, elle résiste à toute puissance, s'attaque
y> à toute autorité. On voit en effet, on voit partout
» des hommes dont l'Apôtre a tracé ce portrait :
» Impies, corrompus dans le cœur, se repaissant
•o eux-mêmes sans aucune crainte, ils souillent la
» chair, méprisent le pouvoir, blasphémait lama-
» jesté et tout ce qu'ils ignorent. De là ces se-
» cousses continuelles , ces flots impétueux qui
» agitent la société humaine comme une mer cour-
» roucée.
» Pour confondre cette doctrine et cette manière
» do vivre, si opposée à la sagesse chrétienne, si
» funeste, si généralement répandue, la divine
» Providence a suscité un homme, le Vénérable
» Benoît-Joseph Labre. Nourri des maximes évan-
» géliques, et désireux de ne suivre que Jésus-
» Christ, il a quitté d'un cœur joyeux parents,
» proches, patrie, héritage, enfin tout ce que les
« hommes ont de plus précieux ; il a embrassé le
» genre de vie le plus austère, affligeant son corps
) pour donner plus de vigueur à son esprit, et mé-
» riter les éternelles délices vers lesquelles il diri-
» geait tous ses soins et tous ses désirs. »
— 9 —
Admirant la Providence, qui tire ses élus de la
poussière pour les élever sur les autels, un illustre
orateur s'écriait naguère : « Qui songe à la pau-
» vreté? Quand, de nos jours, on a vu le Souverain
» Pontife prendre un pauvre abandonné des grands
» chemins, qui tendait la main pour vivre du pain
» de l'aumône; quand le Souverain Pontife, voulant
» glorifier la pureté de l'âme de ce glorieux pau-
» vre, l'a montré dans ses haillons étincelants,
» comme un enseignement à notre siècle infatué
» de son naturalisme moderne , des chrétiens ont
» souri, ils n'ont pas saisi cette donnée; pourquoi?
» Parce que le monde envahit le christianisme et le
» pénètre. Dans la société, il n'y a qu'un besoin,
» une aspiration, un désir, une soif, un mouvement
» violent; tout gravite autour du veau d'or. » (Mgr
Mermillod, de la Vie surnat., page 91).
Nous pouvons dire avec une noble fierté que
nous ne sommes pas de ces chrétiens qui ont souri
à la glorification du pauvre Pèlerin. Non, la ville de
Moulins ne s'est pas montrée si peu intelligente
des grandeurs chrétiennes. Dès qu'elle a vu, dans
son église cathédrale, les haillons étincelants du
— Io -
pauvre de Dieu, exposés par l'ordre de son Pontife,
elle est venue les vénérer avec un pieux empresse-
ment ; les fidèles n'ont cessé de se grouper autour
du reliquaire, et des cierges nombreux , emblême
d'une foi ardente, ont brûlé en l'honneur de notre
protecteur nouveau. C'est pour satisfaire à la piété
de nos concitoyens que nous écrivons cette notice ;
mais avant d'entrer dans la narration des faits,
nous nous permettrons encore deux observations.
La première, c'est que Benoît-Joseph Labre n'est
pas un mendiant proprement dit. Il a embrassé li-
brement la pauvreté évangélique, il a vécu dans le
dénûment le plus absolu , mais il ne mendiait pas,
puisqu'il ne demandait jamais l'aumône. Exempt
de tous les besoins superficiels que l'homme se
crée à lui-même, content de peu et presque de rien,
il vivait de ce qui lui était offert spontanément,
refusait toute offrande qui n'était pas extrêmement
minime, et celles qu'il acceptait, il les distribuait
le plus souvent à d'autres nécessiteux. Oh que son
exemple montre bien que la nature , réduite à ses
besoins véritables, ne demande pas tous les soins
dont on l'entoure ; et aussi, pour faire la part assu-
— 11 —
rément très-grande de l'assistance divine, que
Dieu n'abandonne jamais celui qui met en lui sa
confiance ! Quand je vous ai envoyés sans sac,
sans bourse et sans souliers, demandait Jésus-
Christ, vous a-t-il manqué quelque chose ? Rien,
Seignewr, répondent aussitôt les disciples.
Nous remarquerons en second lieu, qu'il n'est
pas nécessaire , pour se sanctifier, d'embrasser le
genre de vie du B. Benoît-Joseph ; c'est un saint
admirable, mais non pas imitable en tout. Dieu a
ses élus dans toutes les positions et dans tous les
rangs de la société, sur le trône comme dans le plus
misérable réduit : les reliques des saints, offertes à
la vénération des fidèles, sont tantôt de la pourpre,
et tantôt des haillons. L'Eglise , qui vient d'exalter
le pauvre pèlerin , s'occupe en même temps de la
.béatification d'une reine de Naples. Et pour ne pas
sortir de notre pays, de notre ville, la cathédrale
de Moulins, où s'établit aujourd'hui le culte du
pauvre d'Amettes, s'ouvrait, il y a un siècle, au
culte de sainte Jeanne-Françoise de Chantai, issue
d'une grande famille, et morte au couvent de la
Visitation à Moulins.
— 12 -
C'est ainsi que dans l'Evangile, parmi les disci-
ples du Sauveur , nous ne trouvons pas seulement
des ignorants et des pauvres, mais aussi des sa-
vants et des riches, des docteurs de la loi, des
centurions, des princes du peuple juif. C'est ainsi
encore que le même Evangile nous enseigne que
la gloire éternelle est donnée à Abraham aussi bien
qu'à Lazare; au riche patriarche, dont l'Ecriture
énumère les immenses possessions, aussi bien
qu'au mendiant misérable, qui attendait à la porte
d'un homme cruel les miettes de sa table. Ce n'est
pas la condition qui fait les saints, c'est la charité ;
on peut se sanctifier partout, parce que partout et
toujours il est possible d'aimer Dieu.
il.
II
PREMIÈRES ANNÉES
Vers le milieu du dernier siècle vivait, dans un
petit bourg de l'Artois, nommé Amettes, une hon-
nête famille de cultivateurs, qui avait fourni plu-
sieurs membres à l'état ecclésiastique. Le chef de
cette famille s'appelait Jean-Baptiste Labre, et sa
femme, Anne-Barbe Grandsir; ils donnèrent le jour
à quinze enfants tant garçons que filles. L'aîné de
cette nombreuse génération naquit le 26 mars 1748
et reçut au baptême les noms de Benoît-Joseph,
deux noms de favorable augure ; car Benoît signifie
-14 -
béni de Dieu, et le nom de Joseph, dans l'Artois
comme dans notre Bourbonnais, n'était pas séparé
sur les lèvres chrétiennes des saints noms de Jésus
et Marie : ce furent les trois premiers que le jeune
Labre apprit à bégayer sur les genoux de sa pieuse
mère. Ses parents s'appliquèrent à développer de
bonne heure ses qualités naissantes.
Doué d'un esprit vif et pénétrant, d'une mémoire
heureuse, d'un jugement solide, il était d'un ca-
ractère ardent, mais qui fut tempéré par une vertu
précoce ; car la grâce fit pour lui plus encore que
la nature. Les premiers germes de sa raison s'épa-
nouirent sous la rosée fécondante des célestes béné-
dictions. Il redoutait le péché avant même de le
connaître; il aimait à tracer le signe de la croix de
sa main enfantine, et lorsqu'il avait assisté à quel-
que exercice religieux, il imitait ce qu'il avait vu
faire à l'église. Jamais il ne causa à sa famille le
moindre chagrin, si ce n'est lorsque, pour obéir à
la voix de Dieu, il voulut s'éloigner du toit pater-
nel. Ainsi l'ont attesté, sous la foi du serment, son
père et sa mère, qui vivaient encore lorsqu'on s'oc-
cupa de la béatification de leur fils, et qui firent
-15 -
leur déposition entre les mains de l'évêque de Bou-
logne. En cette circonstance, cet évêque qui n'ad-
mettait jamais aucune femme à sa table, crut devoir
faire une exception en faveur de celle qui avait mis
au monde un Bienheureux.
L'un des premiers instituteurs de Benoît a dé-
posé, « que cet enfant se distinguait de tous ceux
de son âge par sa modestie, sa piété, sa docilité, sa
douceur, sa tranquillité et son application pour ap-
prendre les éléments de la lecture et en particu-
lier ceux de la religion. » Et il ajoutait : « Jamais
je n'ai perdu le souvenir de cet élève, et sur deux
mille écoliers qui ont passé sous ma gouverne, je
n'en ai jamais vu aucun doué de tant de qualités. »
Ses compagnons eurent beau épier toute sa con-
duite, ils n'y trouvèrent jamais rien de répréhen-
sible; sa présence suffisait pour empêcher leurs
étourderies.
Frappé de ces heureuses dispositions, le curé
d'Erin , qui était tout à la fois son parrain et son
oncle, le prit dans son presbytère, avec l'intention
de lui faire étudier le latin et de le disposer au sa-
cerdoce. C'est là qu'il fit sa première communion
-16 -
avec une piété angélique, le 4 septembre 1761;
il était âgé de 13 ans. Dès le lendemain il fut con-
firmé par l'évêque de Boulogne, en visite pastorale ;
et ces deux sacrements redoublèrent son recueille-
ment, son amour pour l'Eucharistie, sa recherche
des mortifications corporelles.
Pendant trois ans il étudia la langue latine avec
succès; mais peu à peu il sentit un dégoût insur-
montable pour toute autre science que celle, du
salut; les livres classiques le fatiguaient, tandis
qu'il lisait avec avidité les livres religieux et ascé-
tiques. L'Ecriture sainte, l'Imitation, la Vie des
Saints, les sermons du P. Lejeune, les œuvres de
Louis de Grenade, faisaient ses délices; la lecture
du P. Lejeune , surnommé l'Aveugle, eut une
grande influence sur sa vie, jamais il ne perdit le
souvenir des instructions de ce prédicateur sur les
flammes de l'enfer et le petit nombre des élus.
Le curé d'Erin ne pouvait s'expliquer le change-
ment survenu dans les dispositions de son neveu
pour l'étude, lorsque Benoît lui avoua qu'il désirait
quitter le monde, entrer dans un monastère, et
que la Trappe avait fixé son choix. Les objections
-17 -
du digne ecclésiastique n'aboutirent à rien : Be-
noit "se rendit à Amettes pour solliciter la permis-
sion de ses parents. Il eut un refus , comme il s'y
attendait ; et de retour chez son parrain , il reprit
ses études latines qu'il continua pendant deux ans,
c'est-à-dire jusqu'au triste évènement qui le priva
de son protecteur. Une épidémie s'étant déclarée
dans la paroisse d'Erin, l'oncle et le neveu rivali-
sèrent de courage et de charité ; le prêtre volait
partout où son ministère était utile ; le jeune
homme soignait les malades de ses mains ; et la
charité changeant l'étudiant en palefrenier , on le
vit porter sur ses épaules de lourdes charges de
foin et de paille pour les animaux. Le pasteur fut
lui-même atteint, et succomba, victime de son
dévouement, au milieu de son troupeau désolé de
sa perte.
Benoît fit alors auprès de ses parents une nou-
velle tentative qui n'eut pas un meilleur succès
que la première ; il dut poursuivre ses études chez
Mt~a~rë~e, ses oncles, excellent prêtre, non
{Tn(¡;"
-:,,1.¡.umifpmot , que son neveu. Après bien des
S^p^euves^iil connut que la vocation de Benoît ve-
— 18 -
nait du ciel ; mais comme la Trappe était trop éloi-
gnée, et que ses parents en avaient horreur , il le
décida pour les Chartreux, dont quelques monas-
tères étaient dans le voisinage ; la famille finit par
y consentir.
Benoît, alors dans sa 20e année, va donc frapper
à la Chartreuse du Val Sainte-Aldegonde, au dio-
cèse de Saint-Omer ; il n'est pas reçu. Il se présente
ensuite à la Chartreuse de Neuville. Il n'est pas re-
fusé, mais ajourné : on veut qu'il étudie le chant
et la dialectique. Il s'y met avec ardeur, et se pré-
sente de nouveau ; cette fois il est admis , mais au
bout de six semaines on le congédie à cause de ses
tourments intérieurs ; au reste cette vie ne lui plaît
pas, parce qu'il ne la trouve pas assez austère, ou
plutôt parce que Dieu ne le veut pas chez les
Chartreux. Il revient donc encore à la maison pa-
ternelle ; mais il est résolu à tout tenter pour en-
trer à la Trappe. Quand il expose son projet, ses
parents gémissent, sanglottent, supplient ; c'est en
vain : il leur déclare nettement que lors même que
son pèlre se mettrait en travers de la porte , il
passerait outre, pour obéir à Dieu. Devant cette
-19 -
énergique persévérance il fallut bien céder ; aus-
sitôt Benoît tombe aux genoux de ses parents, pour
les remercier et leur demander pardon du chagrin
qu'il leur cause. Il part ensuite pour la Trappe de
Mortagne, en Normandie, fait soixante lieues à pied
par des pluies torrentielles. Hélas ! au terme de ce
pénible voyage une nouvelle déception l'attendait:
il parait trop faible, il est trop jeune ; on ne reçoit
qu'à 24 ans , et il n'en a pas vingt : le noviciat ne
lui est pas ouvert. Il reprend le chemin du village
d'Amettes, consterné mais non découragé; 1] arrive
avec ses habits en lambeaux et ses pieds déchirés.
C'était à la fin de 1767.
Quatre longues années d'attente ! Benoît ne peut
s'y résoudre. Il se reproche de n'avoir pas insisté
davantage; pourquoi n'a-t-il pas forcé la porte par
ses instances? pourquoi du moins n'a-t-il pas poussé
jusqu'à Sept-Fonts, où il aurait peut-être été reçu?
Dans ces perplexités, il écrit à l'abbé de Mortagne,
qui lui répond que la règle est inflexible. Ne sa-
chant quel parti prendre, il va consulter son Evè-
•que, qui lui conseille de retourner chez les Char-
treux; par déférence pour ce conseil de l'Evêque,
— 20 -
et sur quelques recommandations, il lui est permis
de se présenter chez les Chartreux pour une nou-
velle épreuve. Benoît quitte alors sa famille avec là
ferme résolution *de ne plus la revoir, quelle que
soit l'issue de sa tentative. C'était le 12 du mois
d'août 1769; il était alors dans sa 21e année. Reçu
de nouveau à la Chartreuse, il en sort pour les
mêmes motifs que la première fois, après un séjour
de six à sept semaines. Fidèle à sa résolution, il ne
retourna pas dans sa famille, et' se contenta de lui
envoyer une lettre que nous transcrivons, parce
qu'elle manifeste ses sentiments intimes. Du reste
il n'écrivit que deux fois à ses parents ; la première
fois en sortant de la Chartreuse, la seconde en sor-
tant de Sept-Fonts. Le lecteur ne sera pas fâché de
connaître ces deux lettres :
Mon très-cher Père et ma très-chère Mère,
Je vous apprends que les Chartreux ne m'ayant pas jugé
propre pour leur état, j'ensuis sorti le second jour d'octo-
bre. Je regarde cela comme un ordre de la divine Provi-
dence, qui m'appelle à un état plus parfait. Ils m'ont dit
eux-mêmes que c'est la main de Dieu qui me relirait de
chez eux. Je m'achemine donc vers la Trappe, ce lieu que
je désire tant et depuis si longtemps.
— 21 -
Je vous demande pardon de toutes les désobéissances et
de toutes les peines que je vous ai causées. Je vous prie
l'un et l'autre de me donner votre bénédiction, afin que le
Seigneur m'accompagne. Je prierai le bon Dieu pour vous
tous les jours de ma vie. Surtout, ne soyez pas inquiets à
mon égard; quand j'aurais voulu rester dans ce couvent,
on ne m'y aurait pas reçu ; c'est pourquoi je me réj ouis
, beaucoup de ce que le Tout-Puissant me conduit.
Ayez soin de l'instruction de mes frères et sœurs, et
surtout démon filleul. Moyennant la grâce de Dieu, je ne
vous coûterai plus jamais rien et ne vous ferai plus aucune
peine. Je me recommande à vos prières. Je me porte bien
et je n'ai pas donné d'argent au domestique. Je ne suis
sorti qu'après avoir fréquenté les sacrements. Servons
toujours le bon Dieu, et il ne nous abandonnera pas. Ayez
soin de votre salut. Lisez et pratiquez ce qu'enseigne le
P. l'Aveugle, c'est un livre qui enseigne le chemin du ciel,
et sans faire ce qu'il dit, il n'y a point de salut à espérer.
Méditez les peines effroyables de l'enfer, que l'on y endure
une éternité tout entière, pour un seul péché mortel qu'on
commet si aisément. Efforcez-vous d'être du petit nombre
des élus.
Je vous remercie de toutes les bontés que vous avez
eues pour moi et des services que vous m'avez rendus.
Le bon Dieu vous en récompensera. Procurez à mes frères
et sœurs la même éducation que vous m'avez donnée ;
c'est le moyen de les rendre heureux dans le ciel : sans
instruction on ne peut pas se sauver. Je vous assure que
vous êtes déchargés de moi. Je vous ai beaucoup coûté,
— 22 -
mais soyez assurés que, moyennant la grâce de Dieu, je
profiterai de tout ce que vous avez fait pour moi. Ne vous
affligez point de ce que je suis sorti de chez les Chartreux ;
il ne vous est pas permis de résister à la volonté de Dieu,
qui en a ainsi disposé pour mon plus grand bien et pour
mon salut.
Je vous prie de faire mes compliments à mes frères et
sœurs. Accordez-moi vos bénédictions; je ne vous ferai
plus aucune peine. Le bon Dieu, que j'ai reçu avant de
sortir, m'assistera et me conduira dans l'entreprise qu'il
m'a lui-même iuspirée. J'aurai toujours la crainte de Dieu
devant les yeux et son amour dans mon cœur. J'espère fort
d'être reçu à la Trappe. En tout cas, on m'assure que
l'Ordre de Sept-Fonts n'étant pas si rude, on y reçoit plus
jeune; mais je serai reçu à la Trappe.
A Montreuil, ce 22 octobre 1769.
L'espérance que Benoît exprime à la fin de sa
lettre, devait être encore déçue ; puisque, n'ayant
pas 24 ans, il fut refusé à la Trappe. Bénissons la
Providence de cette rigueur ; car si le serviteur de
Dieu avait pu se fixer à la Trappe de Mortagne, il
n'aurait pas visité le Bourbonnais ; et notre pays
aurait perdu en même temps un exemple et une
gloire.
III
NOVICIAT DE BENOIT LABRE A SEPT-FONTS
Le monastère de Sept-Fonts est situé dans la
paroisse de Diou, à sept lieues environ de Moulins.
Avant l'érection du siège épiscopal de Moulins,
l'abbaye de Sept-Fonts et la ville même de Moulins
faisaient partie du diocèse d'Autun. Cette abbaye
fut fondée en 1132, par Guichard et Guillaume de
Bourbon , pour une communauté de Cisterciens ;
son nom lui vint de sept fontaines qui furent trou-
vées dans le voisinage, et qui alimentèrent le canal
creusé autour de l'enclos.
— 24 -
Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la réforme
y fut introduite par Eustache de Beaufort, à la même
époque que l'abbé de Rancé réformait la Trappe de
Mortagne, appelée la Grande Trappe. Eustache eut
sous son obéissance jusqu'à cent religieux de chœur
et près de cinquante frères convers. Aujourd'hui les
Trappistes se divisent en deux branches, celle de la
primitive observance, dont le chef-lieu est à Mor-
tagne, et celle de la réforme de Rancé, ou Trappis-
tes proprement dits, dont la maison-mère est à Sept-
Fonts, depuis que le chemin de fer du Nord a chassé
les Trappistes de Notre-Dame du Gard, au diocèse
d'Amiens.
Lorsque Benoît arriva à Sept-Fonts, le monastère
avait à sa tête l'abbé Dorothée Jalluots ; et alors
comme aujourd'hui, la règle de saint Benoît y
était suivie dans toute sa rigueur. L'office divin,
non-seulement psalmodié, mais chanté très-lente-
ment, occupait plusieurs heures du jour et de la
nuit. Les religieux ne faisaient qu'un seul repas,
usaient exclusivement d'aliments maigres, ne con-
naissaient pas d'autre assaisonnement que le sel et
l'huile. Ils observaient un silence perpétuel, joi-
— 25 -
iii.
gnaient à la prière le travail des champs , labou-
raient la terre, faisaient les moissons, et pour don-
ner à leurs membres fatigués le repos indispensa-
ble, ils n'avaient pas d'autre couche qu'une dure
paillasse. En un mot Benoît trouva dans l'abbaye
de Sept-Fonts toutes les austérités qui s'y prati-
quent encore et qui remplissent les visiteurs d'un
saint étonnement.
Trompé par des renseignements inexacts, Benoît,
comme il le dit à la fin de sa lettre, croyait la règle
de Sept-Fonts moins rigide et moins rude que celle
de la Grande Trappe; il vit que le régime était le
même, s'il n'était pas plus rigoureux. Le coura-
geux jeune homme s'en réjouit, comme d'une
agréable surprise.
Pour aller d'Amettes à la Grande Trappe, il avait
déjà fait soixante lieues ; il en avait quatre-vingts à
parcourir pour se rendre de Montreuil à Sept-Fonts.
Il se remet en route sans hésiter, marchant toujours
à pied, sans aucune ressource, vivant d'aumônes.
Il ignore le sort qui l'attend ; sera-t-il reçu ou re-
fusé? tant de fois déjà il a été repoussé !. Il devait
être reçu pour quelque temps. Dieu, qui allait bien-
— 26 -
tôt lui laisser voir la voie par où il voulait le con-
duire , lui avait préparé dans le cloître un lieu de
repos avant de longues marches, une halte à l'en-
trée d'un désert.
Il arriva le 28 octobre 1769, âgé de 21 ans de-
puis le mois d'avril. Ses antécédents firent juger
de sa persévérance et prévinrent en sa faveur. Cinq
jours après son arrivée, le 2 novembre, il lui fut
permis de se prosterner devant le chapitre pour
postuler son admission au noviciat ; le 11 du même
mois, il reçut l'habit de novice avec le cérémonial
accoutumé, et selon l'usage monastique il prit un
nouveau nom, celui de frère Urbain.
Benoît Labre, devenu frère Urbain, était au com-
ble de ses vœux. Il se trouvait enfin séparé du
monde, vivant sous une règle qui ajoutait à ses
austérités le mérite de l'obéissance ; le silence, la
retraite, favorisaient sa piété et sa méditation. Bien-
tôt ce ne fut plus un novice , mais le modèle des
religieux ; le temps qui n'était pas pris par les exer-
cices réguliers, il le passait à la chapelle devant
le très-saint Sacrement. Vénéré de tous à cause de
ses vertus modestes, aimé pour son excellent na-
— 27 —
turel, il faisait l'admiration de ses frères qu'il sur-
passait en mortification. On lui portait une sainte
envie, on trouvait qu'il avait l'air d'un bienheureux.
Cependant il ne jouit pas longtemps du calme et
de la paix ; Dieu, qui se plaît à éprouver les âmes
qu'il aime, voulait le faire passer par le creuset des
tribulations intérieures. Son âme se trouva plongée
dans une nuit profonde, à travers laquelle il n'a-
percevait que la justice divine prête à le punir.
Comme ces personnes timorées, qui prennent pour
une offense de Dieu la crainte même de l'offenser,
il se croyait un grand pécheur, se reprochait des
négligences qui n'existaient que dans son imagina-
tion. Lorsqu'il était appelé à l'exercice de la coulpe
publique, qui consiste à déclarer devant tous les
religieux les fautes extérieures contre la règle, il"
s'accusait de manquements dont il n'était pas cou-
pable, et recevait avec l'humilité la plus profonde
les réprimandes et les punitions.
Cette délicatesse de conscience, cette crainte
exagérée, cette humilité excessive, donnaient nais-
sance à une foule de scrupules qui déchiraient son
— 28 —
cœur comme des épines cruelles. Persuadé qu'il
était un grand pécheur, et qu'en cette qualité la
pénitence seule pouvait l'arracher à l'abîme, il ne
croyait pas pratiquer la pénitence. Ne pouvant pleu-
rer ses fautes, gémir sur ses infidélités à la grâce,
il en concluait l'absence d'un repentir sincère.
Malgré une confession générale, malgré le violent
désir qui l'attirait vers le Dieu de TEucharistie, il
resta six semaines sans s'approcher de la sainte
table. Le maître des novices lui fit publiquement à
ce sujet une sévère réprimande , qu'il reçut hum-
blement et à la grande édification de tous les té-
moins.
Ce maître des novices étant venu à mourir, celui
qui le remplaça, frappé de la ferveur de Benoît, et
connaissant ses perplexités et ses angoisses, entre-
prit de le guérir de tous ses scrupules. Ayant avec
lui de fréquents entretiens, il lui rappelait que,
pour être contrit et pénitent, il n'est pas nécessaire
de pleurer et de gémir, comme David, Pierre ou
Madeleine ; que cette douleur sensible étant un
don de Dieu, n'est pas en notre pouvoir ; qu'il suf-
fit de détester ses fautes et de se proposer, avec le
- 29 —
secours de la grâce, de ne plus les commettre. Le
docile jeune homme recevait ces avis avec recon-
naissance, et s'efforçait de les mettre à profit ; mais
il n'était pas possible de dissiper ses craintes, et il
fallait un ordre de son confesseur pour le conduire
à la sainte table. Lorsqu'il était moins tourmenté,
ses communions devenaient plus fréquentes, et son
cœur surabondait de joie ; mais les scrupules ne
tardaient pas à lui faire sentir de nouveau leur cui-
sante amertume.
Cet état de désolation dura pendant six mois.
Quel long martyre pour une âme qui ne cherche que
l'amitié de son Dieu, et qui, à tout instant, tremtle
de la perdre ou s'imagine l'avoir perdue! Comme
Benoît n'en continuait pas moins ses austérités et
ses jeûnes, les macérations corporelles, jointes aux
peines de l'esprit et aux tortures du cœur, ruinè-
rent sa santé ; son visage était amaigri, son corps
exténué : une fièvre ardente se déclara. Les méde-
cins consultés furent d'avis que ce novice était d'un
tempérament trop faible pour supporter une règle
si dure ; et le P. Abbé se décida à congédier le pauvre
jeune homme. Il lui en coûtait de priver la commu-
- 30-
nauté d'un sujet si édifiant, mais il crut que le bien
général demandait ce sacrifice. Cette nouvelle fut
un coup violent pour Benoît, qui voyait s'évanouir
toutes ses espérances ; il ne témoigna pourtant ni
dépit ni impatience , il ne fit pas entendre un
murmure, et se contenta de répéter cette parole
de l'Oraison dominicale : Fiat voluntas tua, que
votre volonté soit faite, ô mon Dieu !
La fièvre avait commencé à la fin d'avril 1770, et
depuis ce moment Benoît était à l'infirmerie du
monastère. Son renvoi étant décidé, on le transporta,
le 13 mai, dans un hôpital extérieur, établi pour les
pauvres, et où il put recevoir une nourriture plus
fortifiante que dans l'enceinte du couvent. Pendant
sa jmaladie, sa patience était admirable, sa prière
assidue, son union à Dieu continuelle ; tous ceux
qui l'approchaient étaient dans l'admiration, et sou-
vent le frère infirmier invitait ses confrères à visiter
son malade, en disant : « Le jeune Labre est un
saint, allons le voir. » Dès qu'il fut un peu rétabli,
il se mit à soigner les autres malades , heureux
d'avoir cette occasion de servir les pauvres.
Quand, après deux mois de maladie, ses forces lui
— 31 —
permirent de se remettre en route , il prit congé
des religieux , en versant d'abondantes larmes; il
s'éloignait avec peine de cette maison , où il aurait
voulu dire avec le prophète : Hœc requies mea, c'est
le lieu de mon. repos. Il laissait aussi des regrets
parmi les religieux, qui avaient apprécié ses vertus.
Le P. Abbé lui dit en le congédiant : Mon fils, vous
n'étiez pas destiné pour notre couvent, Dieu vous
veut ailleurs. Il lui remit un certificat, que Benoît
porta toujours avec lui, parmi les papiers néces-
saires à un pèlerin; à sa mort ce certificat fut con-
servé à Rome, et il a été remis à Mgr de Dreux-
Brézé, qui vient d'en faire présent à l'abbaye de
Sept-Fonts. Nous en donnons une copie tout-à-fait
conforme, en respectant l'orthographe du temps.
Je soussigné Religieux Cellérier de l'abbaye royale de
Notre Dame de Saint Lieu dit Septfons de l'étroite obser-
vance de l'Ordre de Cisteaux, certifie que Mr Benoit Joseph
Labre natif d'Amette diocèse de Boulogne en Artoi, âgé
d'environ vingt-deux ans est arrivé dans ce monastère le
28e octobre dernier, qu'il y a resté jusques à ce jour en
qualité de Novice de chceur sous le nom de frère Urbain,
qu'il s'y est toujours bien comporté, et qu'il n'en sort au-
— 32 -
jourd'huy qu'à cause que sa santé ne lui permet pas de
soutenir les austérités qui s'y pratiquent, ayant même été
malade pendant plus de deux mois. En foy de quoy le pré-
sent certificat luy a été délivré.
Fait à Septfons ce second juillet mil sept cent soixante
dix.
Fr. DOMINIQUE
Cellérier.
Outre ce certificat, l'abbé Dorotbée Jalluots, sup-
posant que le jeune Labre retournerait dans sa fa-
mille, lui donna pour son oncle une lettre ouverte,
dans laquelle il exposait les motifs de son renvoi ;
mais Benoît, fermement résolu à ne plus revoir ses
parents, prit le chemin de l'Italie. Le frère infir-
mier, à qui il avait communiqué son dessein d'aller
à Rome, s'écria après son départ : Labre deviendra
un saint, il fera parler de lui.
Il était resté à Sept-Fonts huit mois et cinq jours.
Dans aucun lieu, depuis son départ définitif d'Amet-
tes jusqu'à sa mort, il ne séjourna aussi longtemps,
si l'on excepte Rome où il se fixa, et Lorette peut-
être, en réunissant les séjours moins prolongés
qu'il y fit dans ses nombreux pèlerinages. Aussi en
- 33 -
l'année 1785, deux ans après sa mort, le Souverain
Pontife demanda des informations sur son noviciat ;
l'évéque d'Autun nomma une commission de prêtres
très-recommandables qui s'établirent à Sept-Fonts,
entendirent les témoins du couvent et ceux appe-
lés de Moulins, et recueillirent les détails que nous
donnons, et qui par conséquent sont extraits des
pièces authentiques.
Notre saint jeune homme, que la fièvre n'avait
pas encore quitté, cheminait à pied sur la route
de l'Italie, sans ressource, sans but déterminé,
cherchant à connaître la volonté du ciel. Oh ! qu'il
fallait que sa foi fût grande pour ne pas se lais-
ser abattre ! Que la Providence à l'égard des élus
est parfois incompréhensible ! Benoît ne désire
qu'une chose : sortir du monde qu'il abhorre, se
réfugier dans un cloître ; et toujours il est rejeté
du cloître et lancé dans le monde. Il s'est présenté
à la chartreuse du Val-Sainte-Aldegonde, à celle
de Neuville, à la Trappe de Mortagne, chez les Cis-
terciens de Sept-Fonts : partout on rend hommage
à ses rares qualités, à ses vertus, mais on ne l'ad-
met pas; et au sortir de Sept-Fonts il ne sait plus
— 34 -
que devenir, il marche au hasard, semblable à un
vaisseau sans pilote et sans gouvernail, qui s'en va
flottant au gré de la tempête.
Et cependant Dieu le conduisait d'une manière
invisible, car il voulait faire en lui et par lui de
grandes choses. La Providence le retirait du cloître
pour le montrer au monde, pour l'envoyer porter
dans presque toute l'Europe ses haillons alors mé-
prisés, vénérés aujourd'hui. Il allait satisfaire sa
faim des mortifications, sa soif des souffrances et
des ignominies. Comme le pauvre d'Assise, à qui il
ressemble sous plus d'un rapport, il allait prêcher
en silence dans les rues populeuses des grandes
villes. Il ignorait encore sa mission sublime, lors-
qu'il écrivit à sa famille sa seconde et dernière
lettre,
Mon très-cher Père et ma très-chère Mère,
Vous avez appris que je suis sorti de l'abbaye de Sept-
Fonts; et vous êtes sans doute en peine de savoir quelle
route j'ai prise depuis, et quel état de vie j'ai envie d'em-
brasser; c'est pour m'acquitter de mon devoir et vous tirer
d'inquiétude que je vous écris cette présente. Je vous dirai
— 35 -
donc que je suis sorti de Sept-Fonts le 2 de juillet; j'avais
encore la fièvre quand j'en suis parti et elle m'a quitté au
quatrième jour de marche, et j'ai pris le chemin de Rome.
Je suis bientôt à présent à moitié chemin; je n'ai guère
avancé depuis que je suis sorti de Sept-Fonts, parce que
pendant le mois d'août il fait de grandes chaleurs dans le
Piémont où je suis, et que j'ai été retenu pendant trois se-
maines dernièrement dans un hôpital, où j'ai été assez bien,
par une petite maladie que j'ai eue; au reste je me suis
bien porté depuis que je suis sorti de Sept-Fonts. Il y a en
Italie plusieurs monastères où la vie est fort régulière et
fort austère; j'ai dessein d'entrer dans quelqu'un, et j'es-
père que Dieu m'en fera la grâce. J'en sais même un de ces
monastères de l'Ordre de la Trappe, dont l'abbé a écrit à
un abbé de France, que s'il allait des Français dans son
abbaye, qu'il les recevrait, parce qu'il lui manquait des
sujets.
J'ai tiré de bons certificats de Sept-Fonts, ne vous in-
quiétez pas à mon égard. Je ne manquerai pas de vous en-
voyer de mes nouvelles; je voudrais bien en avoir des
vôtres et de mes frères et sœurs, mais cela n'est pas possi-
ble à présent, parce que je ne suis pas arrêté dans un lieu
fixe. Je ne manque pas de prier Dieu pour vous tous les
jours. Je vous demande pardon de toutes les peines que je
peux vous avoir causées et vous prie de m'accorder vos
bénédictions, afin que Dieu bénisse mes desseins. C'est
par l'ordre de sa Providence que j'ai entrepris le voyage
que je fais.
Ayez soin surtout de votre salut et de l'éducation de mes
— 36-
frères et sœurs, veillez sur leur conduite. Pensez aux flam-
mes éternelles de l'enfer et au petit nombre des élus. Je
suis bien content d'avoir entrepris le voyage que je fais. Je
vous prie de faire mes compliments à ma grand'mère, à
mon grand-père, à mes tantes, à mon frère Jacques, à tous
mes frères et sœurs et à mon oncle Choix (François). Je
vais entrer dans un pays où if fait bon pour les voyageurs.
Il m'a fallu affranchir la lettre pour sortir des Etats de
Sardaigne, tant qu'elle fût arrivée en France. Je finis en
vous demandant derechef vos bénédictions et pardon des
chagrins que je vous ai occasionnés.
Fait en la ville de Quiers, en Piémont, ce 3i d'août 1770.
Votre très-affectionné fils,
BENOIT JOSEPH LABRE.
Comme on le voit, Benoît ne renonçait pas en-
core à l'espoir de se fixer dans un monastère ; mais
bientôt la lumière se fit et il connut clairement la
volonté de Dieu. Nouvel Alexis, il devait tout quit-
ter, et se quitter lui-même, aller de pélerinage en
pèlerinage, vivre au milieu du monde plus pauvre,
plus pénitent que les solitaires de la Thébaïde.
Plusieurs directeurs approuvèrent ce genre de vie ;
dès lors Benoît fut fixé. Nous allons tracer rapide-
ment le cours de ses longs pèlerinages.
IV.
IV
PREMIERS PÉLERINAGES
Ne pouvant faire connaître dans le détail toutes
les circonstances des nombreux pélerinages de
notre Bienheureux, nous croyons à propos de don-
ner ici une idée générale de sa manière de voyager,
et nous ne pouvons mieux faire que de transcrire
deux belles pages de son historien, le P. Desnoyers.
« Benoît, rassuré sur la volonté de Dieu à son
» égard, a dit un adieu éternel à sa patrie et à sa
» parenté ; il a renoncé entièrement à la chair et au
» sang, pour suivre Jésus-Christ errant de bour-
-38 -
» gade en bourgade. Le voilà dégagé même de ses
» inclinations pour le cloître : il sait maintenant
» que Dieu n'y a pas marqué sa place. Pour lui ne
» sont pas faites les aises d'une habitation fixe,
» même restreinte au luxe d'une cellule de Char-
» treux ou d'un toit de Trappiste; elles ne convien-
» nent pas au pélerin qui doit littéralement se con-
» tenter de voyager sur la terre. Pour lui ne sont
» pas institués les moyens réguliers de subsistance ;
» il doit vivre au jour le jour, comme l'oiseau in-
» souciant du lendemain, à qui Dieu fournit sa
w pâture quotidienne. Pour lui n'est point établi le
» commerce de la société, au sein de laquelle il
» doit pourtant se tenir, mais où il ne doit laisser
» d'autre trace de son passage, que celle du vais-
» seau qui vogue sur la mer.
» Des vêtements. Oh! il en faut si peu pour
» couvrir la nudité de l'être qui ne fait plus partie
» de la cité terrestre ! Il lui suffira de ce dont les
» mendiants ne veulent plus ! Les soins de pro-
» preté. Oh! qu'ils sont superflus pour le solitaire
» qui n'est attentif qu'à embellir son âme, et dont
» la conversation est uniquement dans les cieux.
-39 -
» Ce serait en outre, à ses yeux., une perte d'un
» temps dont chaque minute vaut une éternité. La
» santé du corps. Oh! périsse cette masure qui
» n'est pour lui qu'une prison fétide ! Puisque tôt
) ou tard elle doit tomber en ruines, le soin de la
» réparer ne ferait que retarder sa dissolution, et
» partant le moment où elle doit être remplacée par
» un édifice d'une magnificence impérissable.
.» Il part donc seul, inconnu, sans recommanda-
T> tions, sans ressource aucune, sans autre protec-
» tion que celle de la Providence, en compagnie
» de l'ange invisible qui l'accompagne ; il part pour
» errer de contrée en contrée, ayant pour unique
» perspective les intempéries des saisons, les ar-
» deurs du soleil ou les aspérités du froid, et toutes
» les autres incommodités de la vie nomade, sans
» en avoir les dédommagements ; mais l'inclémence
- » du ciel, le froid le plus rigoureux, comme la cha-
» leur la plus intense, ne l'arrêtent pas un seul ins-
y> tant; au contraire, les injures de l'atmosphère
» font partie des calculs de sa mortification, ainsi
» que les fatigues inséparables des pélerinages de
» long cours.
— 40-
» Il voyage à pied, souvent sans chaussure, cou-
» vert plutôt que vêtu de haillons, qu'il ne dépouille
» jamais ni de jour ni de nuit, qu'il ne change ni
» l'hiver ni l'été, et qu'il ne remplace que lorsqu'ils
» sont en lambeaux. Il ne se permet même pas tou-
» jours l'appui du bourdon de pèlerin. A son cou
» est suspendue la besace qui renferme tout ce qu'il
» possède; savoir, quelques livres de piété avec son
» Nouveau Testament et ses quatre volumes de bré-
» viaire, qui sont tout ce qu'il a de précieux. Il
» quitte souvent les grands chemins et les routes
» battues; il s'enfonce dans les sentiers les plus so-
y> litaires et les plus ardus; au besoin il s'aventure
» par monts et par vaux pour éviter toute commu-
» nication avec les passants, quels qu'ils soient, ne
» voulant converser qu'avec Dieu qui le conduit et
» auquel il se tient constamment uni. Il dort le
» plus souvent sur la terre nue et sous la voûte des
a cieux, là où la nuit le surprend, parce qu'un pé-
» lerin de sa trempe ne compte sur aucun logis.
» D'ailleurs les hôtelleries retentissent ordinaire-
» ment de blasphêmes qui lui déchireraient le cœur,
a ou de discours qui offenseraient ses oreilles, ou
- 41 -
» pour le moins de bruits qui nuiraient à son re-
» cueillement.
» Voilà quels furent d'ordinaire l'équipage, le
» viatique et le logement du pélerin Labre dans
» ses longues pérégrinations, qui remplissent pres-
» que toute la seconde moitié de son histoire. Quelle
» figure fait-il devant les populations qui le voient
» passer et repasser? Aux yeux du plus grand nom-
» bre c'est un pauvre déguenillé, un mendiant in-
» commode, une créature abjecte; tranchons le
» mot, pour la plupart c'est un être dont on n'ose-
» rait s'approcher sans éprouver le frisson. Mais
» aux yeux de Dieu, c'est tout autre chose : il y a
» sous ces lambeaux souillés un corps d'une pureté
» angélique; il y a sous cette grossière enveloppe,
» une âme d'autant plus noble, qu'elle est plus
» ignorée; il y a sous cet accoutrement de miséra-
» blc, un personnage d'autant plus magnanime,
» qu'il est plus méprisé de lui-même et des au-
» très. » (Desnoyers, Liv. n, ch. 2.)
En quittant le Piémont, Benoît-Joseph Labre se
dirigea vers Lorette, pour y vénérer la Santa Casa.
Tous les chrétiens savent que l'on appelle ainsi la
— 42 —
sainte maison de Nazareth, dans laquelle s'accom-
plit le grand mystère de l'Incarnation ; c'est là
qu'habita la Vierge Marie, c'est là que Jésus vécut
ignoré jusqu'au temps de sa vie publique. Cette
maison, si pleine des plus précieux souvenirs, a été
transportée par les anges, de Palestine en Italie ; et,
riche de ce trésor, Lorette est un des pélerinages
les plus fréquentés de l'univers chrétien.
Parvenu dans cette ville, Benoît s'adressa pour
la confession à un Jésuite français qui lui offrit de
la nourriture, de l'argent, un logement, tous les
secours dont il aurait besoin ; il refusa tout absolu-
ment, ne voulant rien recevoir de son confesseur,
et jusqu'à sa mort ce fut pour lui une règle inva-
riable. Lorsqu'il eut satisfait sa dévotion au sanc-
tuaire de Lorette, il se rendit à Assise, au tombeau
du séraphique saint François : il y avait tant de
ressemblance entre ces deux amants passionnés de
la croix et de la pauvreté évangélique ! Benoît se fit
recevoir du tiers-ordre et prit le saint-cordon qu'il
ne quitta plus de toute sa vie. Il entra à Rome pour
la première fois vers la fin de 1770.
Rome, la ville sainte par excellence, pouvait sa-
— 43 -
tisfaire sa piété par ses dévotions variées, ses in-
dulgences nombreuses, ses églises multipliées, ses
sanctuaires vénérés, ses madones placées au coin
de toutes les rues, dans les hôtelleries, les maga-
sins et un grand nombre de maisons particulières.
Avide de souffrances, Benoît s'établit, pour y pas-
ser la nuit, dans un trou de mur, garanti par un
escalier extérieur qui servait d'auvent ; pendant le
jour il priait dans les églises, confondu avec les
pauvres. Mais ceux qui l'approchaient, ne tardaient
pas à reconnaître en lui tout autre chose qu'un
mendiant vulgaire ; c'est ce qui arriva dans la ville
de Fabriano, où il était allé visiter le tombeau de
saint Romuald et prier dans une église dédiée à
saint Jacques-le-Majeur.
Il s'y confessa au recteur de l'église, M. Paggeti,
et lui ouvrit son âme depuis ses premières années.
« Par mes interrogations et ses réponses, dit ce
confesseur, je compris qu'il n'avait jamais trans-
gressé délibérément les préceptes d'aucune loi di-
vine ou humaine, qu'en conséquence il n'avait
jamais souillé sa conscience d'aucune faute mor-
telle , et qu'en un mot il avait conservé intacte l'in-
— 44 -
nocence baptismale. » Consulté par quelques per-
sonnes sur des affaires très-délicates, il répondit
avec une admirable sagesse, découvrit des choses
qu'il ne pouvait savoir que par une révélation di-
vine, et annonça même des évènements futurs. Sa
réputation se répandit dans la ville; on disait : C'est
Jésus-Christ lui-même, ou bien c'est un saint du
paradis. Il n'en fallait pas davantage pour le chas-
ser de Fabriano.
Après être retourné à Lorette et avoir visité plu-
sieurs sanctuaires du royaume de Naples, il s'ar-
rêta à Bari, où se passèrent deux faits'qui méri-
tent une place dans ce récit. Le premier dénote
chez cet homme, si dur pour lui-même, une grande
compassion pour les misères de ses frères. Voyant
les prisonniers tendre la main à travers leurs bar-
reaux pour implorer la pitié des passants, il s'ar-
rête, prie en silence, puis entonne d'une voix cé-
leste les Litanies de la très-sainte Vierge; la foule
se rassemble, la menue monnaie tombe abondam-
ment dans le chapeau de Benoît, et le plus pauvre
des hommes se hâte de tout distribuer aux prison-
niers.
— 45 -
L'autre incident est un trait de la plus héroïque
patience. Il y avait à Bari un jeune homme pares-
seux et libertin, que ses compatriotes appelaient
Michel de méehante race; il attendit un jour Benoît
sur son passage, l'accabla de moqueries et d'inju-
res, et lui lança une grosse pierre qui l'atteignit
violemment à la cheville. Le saint pauvre chan-
cela; mais, sans faire entendre une plainte, sans
même se retourner pour voir celui qui vient de le
frapper avec tant de malice, il ramasse le caillou,
le baise, le dépose près d'un mur, et levant vers le
ciel des yeux que la douleur humecte de larmes,
il prie pour son persécuteur. Mais Dieu dans sa jus-
tice voulut venger son serviteur : Le cruel Michel
devint un objet d'horreur pour toute la ville; plu-
sieurs fois les enfants le poursuivirent à coups de
pierre; il fut aussi atteint à la cheville, la gangrène
se mit dans la plaie, et un jour on le trouva mort
misérablement dans une écurie.
A Cassignano, Benoît consentit à donner quel-
ques leçons de français à Michel-Ange Santucci,
prêtre estimable qui jouissait d'une certaine répu-
tation de prédicateur. Cet ecclésiastique ne put re-
- 46 -
tenir son maître de langue que dix à douze jours ;
mais ce peu de temps suffit pour lier ces deux
hommes de Dieu par la plus étroite amitié, et
l'abbé Santucci a décrit lui-même avec quel déchi-
rement de cœur il s'était séparé du pauvre pèlerin.
Il avait essayé, mais sans succès, de lui faire quitter
ses haillons pour se vêtir moins misérablement, et
au moment du départ, il lui offrit de l'argent; ce
ne fut pas sans peine qu'il lui fit accepter quel-
ques baïoques.
Benoît avait visité Lorette pour la troisième fois
et Assise pour la seconde, lorsqu'il résolut de voir
les sanctuaires d'Espagne. Il remit donc le pied
sur la terre de France et traversa sa patrie comme
un étranger ; c'est alors qu'il repassa par le Bour-
bonnais et qu'il s'arrêta plusieurs mois à Moulins,
v
»
SÉJOUR A MOULINS
Lorsque la divine Providence amena Benoît-
Joseph Labre dans la ville de Moulins, ce n'était
pas un évéchë ; car l'érection définitive de ce siège
épiscopal ne date que de 1817, et le premier évque
a pris possession en 1823. La ville se divisàit en
deux paroisses : celle de Saint-Pierre, dont l'église,
détruite aujourd'hui, était située dans la rue Saint-
Pierre , sur la place de la Bibliothèque ; et celle de
Saint-Jean, dont l'église est encore debout, à la
jonction de la rue Sous-Saint-Jean avec la rue de