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Le Bon curé, ou Vie de M. Vidal, ancien curé de Preaux, par M. l'abbé Thouez

De
213 pages
impr. de Devillario-Quenin (Carpentras). 1827. In-18, 215 p..
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VIE
DE M. VIDAL.
LE
BON CURÉ,
ou
VIE DE M. VIDAL,
ANCIEN CURÉ DE PREAUX.
PAR M. L'ABBE THOUEZ,
* v JcARPENTRAS,
'sUj''7 DU ROI.
DEVIÎXÎRIO-QUENIN , IMPRIM. DU ROI.
1827.
A SA GRANDEUR
M.GR BONNEL, EVÊQUE DE VIVIERS.
-8-
MONSEIGNEUR,
La vie d'un saint Prêtre, qui nd-
quit dans une terre ou vous avez reçu
le jour; qui s'est sanctifié dans un
» Diocèse où une douce Providence
yous a conduit pour en être le Père,
plus encore que le premier Pasteur;
qui a pratiqué les vertus dont l'éclat
brille sur toute votre personne,
Monseigneur , la Vie d'un saint
Prêtre , avec lequel vous avez tant
de caractères de ressemblance, doit
paraître sous vos auspices.
Veuillez lui accorder votre suf-
frage, et agréer les sentiments du
profond respect avec lequel j'ai
l'honneur d'être,
MONSEIGNEUR,
Votre très humble et très
obéissant serviteur,
T H OU EZ, Prêtre.
AVIS AU LECTEUR.
LA vie que nous offrons au Clergé
ne saurait présenter aucun de ces
évènements qui piquent la curiosité
du lecteur , ou qui excitent son ad-
miration. Dans un ouvrage de la
nature de celui-ci, on ne doit atten-
dre que des considérations propres
à ranimer la foi et à nourrir la piété.
Les Saints qui ont vécu dans
l'obscurité méritent d'être connus ,
et souvent leurs exemples qui sont
d'une imitation journalière , pro-
duisent plus de fruits réels que les
grandes choses , opérées par des
Saints placés dans des circonstances
plus éclatantes. En retrouvant dans
(8)
l'histoire d'un Saint le récit de nos.
habitudes de tous les jours , et la
suite des actions que nous avons
aussi faites, ou que nous ferons ,
nous sommes naturellement portés
à nous dire". - ce que ce Saint a fait,
n'aurais-je pas pu , ou ne pourrais-
je pas le faire ? J'ai les mêmes grâ-
ces , ou les moyens d'obtenir ces
mêmes grâces , savoir, la Prière et
les Sacrements ; je me trouve pré-
cisément dans les mêmes occasions;
- .,. ,.,
pourquoi n'agirais- je pas précisé-
ment de la même manière ? On le
loue , on l'admire : il a donc bien
fait ; j'ai la force pour bien faire ,
j'en ai aussi l'exemple ; le courage
seul me manquerait-il donc ?
Ces réflexions sont justes et faci-
les à faire : elles seront fructueuses
pour plusieurs ; et ce ne sera pas
(9)
en vain que Dieu aura propose une
si grande sainteté à notre imitation.
M.r Fourél, Prêtre , Officiai de
M.gr l' Archevêque de Vienne, élève
de M.r VIDAL , et son successeur
dans la Paroisse de Préaux, a com"
posé les Mémoires d'où cette Vie a
été tirée. Il raconte avec simplicité
ce qu'il a vu ou entendu , et ce
qu'il a appris par le témoignage de
personnes dignes de foi, et témoins
oculaires de ce qu'elles rapportaient.
La voix unanime de ses Paroissiens,
qui avaient toujours quelque chose
d'édifiant à rapporter de leur ancien
Pasteur, a dû le mettre dans le cas
de connaître la vie de M. VIDAL dans
les plus petits détails.
Ces Mémoires furent présentés à
M.gr le Cardinal d'Auvergne , Ar-
chevêque de Vienne , qui daigna
( io)
en-encourager l'Auteur et lui adres-
ser des paroles flatteuses. M. Didier,
Vicaire-général de S. G. donna a cet
ouvrage une approbation authenti-
que , que nous rapporterons plus
bas.
La mort surprit M. Fourel avant
qu'il eût pu mettre la dernière main
à l'ouvrage qu'il avait commencé,
et les matériaux rassemblés pour la
Vie de M. VIDAL , restaient enseve-
lis dans l'oubli, ou n'étaient connus
que de peu de personnes , lorsque
l'excellent Curé de Vernosc , M. de
Peyre, conçut le dessein de les faire
mettre au jour. Sa charité et son
zèle surent applanir toutes les dif-
ficultés que ce travail présentait. Il
s'intéressait vivement à la gloire
d'un Saint par l'intercession duquel
il avait obtenu miraculeusement la
( II )
guérison d'une maladie : un cceur
généreux et reconnaissant est cette
bonne terre de l'Evangile, qui pro-
duit au centuple.
Si cette Vie peut devenir utile au
Clergé du Diocèse , la reconnais-
sance de ce bienfait sera due à M.
le Curé de Vernosc , qui en a été
l'ardent promoteur.
( 12 )
APPROBATION.
J'AI lu deux fois le Livre intitulé :
3LE BON CURÉ, qui contient la Fie de M.
Pierre Vidal , ancien Curé de Preaux,
de notre Diocèse ; je ne puis que louer
l'historien , qui, par son caractère dis-
tingué et par son mérite personnel, doit
être cru. Je conseille à tous Messieurs
les Curés , quand ce Livre sera impri-
mé, de l'acheter. Je les exhorte à le
prendre pour leur modèle.
Fait à Vienne, le 21 nov. 1742.
DIDIER, Doyen, Vic.-gén.
(
(i3)
LE
BON CURE,
ou
VIE DE M. VIDAL.
Le saint Curé PIERRE VIDAL, dont
j'entreprends d'écrire la Vie , nâquit à
Espagnac , petite ville située à deux
lieues de Mende , le 18 juillet 1626. Ses
parents, obscurs selon le monde , mais
recominandables par leur piété, ne son-
gèrent d'abord qu'à lui procurer une
éducation chrétienne et convenable à
(14)
leur état. Dès qu'il fut en âge d'appren-
dre a lire, ils le confièrent à Dom Amat,
un des cinq Bénédictins qui desservaient
l'Eglise d'Espagnac. Ce bon Religieux
s'aperçut bientôt que. son Elève n'était
pas un enfant ordinaire : il remarqua
en lui une piété douce, une aimable
candeur , une modestie angélique , sur-
tout dans la prière , un goût bien pro-
noncé pour le chant et les cérémonies
de l'Eglise, et une grande horreur pour
le péché. Les qualités de l'esprit répon-
daient à ces excellentes dispositions du
cœur. Le jeune Elève avait la mémoire
heureuse, la conception facile, un ju-
gement au-dessus de son âge , joint à
un ardent désir de s'instruire. Serait,-il
possible , se disait à lui-même Dom
Amat, que la Providence eût répandu
tant de bénédictions sur cet Enfant, si
elle ne le destinait qu'a succéder aux
viles occupations de son Père ! elle a
certainement sur lui des desseins de
(i5)
prédilection qui se manifesteront un
jour.
Dom Amat, occupé de ces pensées,
cultivait toujours avec plus de soin le-
dépôt que Dieu lui avait confié , et étu-
diait , de plus en plus , les inclinations-
de son jeune Elève. Il le considérait à
l'Eglise, au jeu , à l'étude j et ses ob-
servations réitérées, le confirmaient
toujours dans la persuasion que cet
Enfant était un vase d'élection que le
Seigneur s'était choisi pour donner
l'exemple des plus solides vertus. Ce
sage Précepteur ne tarda pas à acquérir
la preuve qu'il avait bien observé. Un
jour il vit venir à lui Pierre Vidal qui
paraissait un peu préoccupé : vous avez
quelque peine , lui dit Dom Amat en
le prévenant; craindriez-vous de vous
ouvrir à moi ? Vous savez combien je
vous affectionne ! La bonté du maître
encouragea le disciple timide. Je viens,
lui dit le jeune Vidai, vous faire part
( i6)
d'un dessein que le Seigneur m'a ins-
piré : je suis résolu de me consacrer à
Dieu dans l'état Ecclésiastique j et il
ajouta, avec cette aimable candeur qui
est le caractère de l'innocence : ce sont
vos vertus qui m'ont donné de l'attrait
pour ce saint Etat. Grande et impor-
tante leçon pour tous ceux qui sont
chargés de l'éducation de la jeunesse ;
les exemples qu'ils donnent, bons ou
mauvais, deviennent une semence qui
produira plus tard des fuits de vie ou
de mort. Je prévois , dit le vertueux
jeune homme , toute la peine qu'une
pareille détermination pourra faire à
mes parents , et je crains de leur en
parler. Cette crainte , ainsi manifestée ,,
était une demande indirecte que Dom
Amat voulût bien se charger d'une ou-
verture qui coûtait tant au cœur dè ce
tendre Fils. Je vous entends, lui dit ce
bon Maître , et je préviendrai vos désirs
comme j'ai compris votre pensée. Je
( '7)
me charge donc d'instruire vos parents
des desseins de la bonté de Dieu sur
vous. Ainsi, soyez en paix; mais ayez
soin qu'il adoucisse , par sa grâce, le
sacrifice qu'il exige d'eux.
Dom Amat s'acquitta fidèlement de
la commission délicate dont il s'était
chargé, auprès des parents de M. Vidal.
Il les trouva d'abord, comme il s'y était
bien attendu, opposés au dessein de
leur fils. La nature réclama tous ses
droits dans les premiers moments. Ils
n'avaient qu'un fils , ils ne pouvaient se
résoudre à le perdre , et quoiqu'ils ne
fussent point riches , ils tenaient néan-
moins à laisser un héritier de leur pe-
tite fortune. Cependant ils revinrent
bientôt à des sentiments plus chrétiens.
Dieu nous l'avait donné , disent-ils, Dieu
nous le demande , il est bien le maître
de ses dons ; que sa sainte volonté soit
faite. Ils se rendirent donc auprès de
Dom Amat, lui firent des excuses de
CiS)
-toute la peine que pouvait lui avoir
causée leur première résistance, et ils
lui dirent, qu'ils venaient lui apporter
leur consentement au dessein de leur
fils. Le sage Religieux les écouta avec
bonté ; il ne chercha point à les acca-
bler de reproches , il se contenta de
leur représenter , avec toute la douceur
chrétienne , combien on doit être sou-
mis à Dieu lorsqu'il exige quelque chose
de nous. Si vous aviez donné un verre
d'eau au Seigneur, dans la personne des
pauvres , votre action n'aurait point été
, -
sans récompense j vous n'aviez rien au
monde de plus précieux que le Fils
que le Seigneur s'est choisi,. vous le lui
donnez ; pourriez - vous croire que ce
sacrifice n'attire pas sur vous les plus
grandes bénédictions? Croyez-moi, père
Vidal, lui dit Dom Amat, le Seigneur
ne se laisse jamais vaincre en bienfaits
il est aussi infini dans les moyens de
nous être utile ; que dans sa puissance,
( Tg)
qui ne connaît pas de bornes. Vous
avez donné au Seigneur , et le Seigneur
n'a reçu que comme un prêt , il vous
rendra au centuple , je ne sais quand ,
ni comment ; mais je suis sûr qu'il vous
rendra au centuple tout ce qu'il aura
reçu de vous. Il est certain qu'une bonne
oeuvre ne sera pas sans une récompense
qui la surpasse , comme il est certain
que la faute ne sera jamais sans une
punition.
Le père Pidai exposa ensuite l'état
de ses affaires au bon Religieux. Je
suis prêt à tout sacrifier pour aider
mon fils à obéir à Dieu , lui dit-il ;
cependant, si votre sagesse connaissait
un moyen de diminuer les dépenses de
son éducation ecclésiastique , je serais
pénétré de la plus vive reconnaissance.
Yous nous connaissez , continua-t-il,
nous sommes aisés dans notre domes-
tique , mais cette aisance est le fruit
de mon industrie et de mon travail. Je
(20)
fais profèssion de charroyer, a dos de
mulet, le vin et les autres denrées ter-
ritoriales ; mon fils devait me seconder
dans ce travail et me succéder ensuite.
En le perdant , je perds d'abord un
appui que je ne pourrai remplacer que
par un messager coûteux , et à cette
dépense il faudra encore ajouter celle
que me causera son instruction. Je suis
bien résolu de ne rien négliger, mais
je recommande ma position à votre cha-
rité. Une prière si raisonnable eut tout
le succès qu'elle méritait. Dom Amat
se chargea de donner à Pierre Vidal
les premiers principes du latin, et les
soins du Maître secondant les heureuses
dispositions du jeune Elève * , celui-ci
fut bientôt en état d'entrer en Rhéto-
rique au Collège du Puy, sous le Père
Allemand , Jésuite.
M. Vidal n'avait que quinze ans lors-
qu'il quitta Espagnac pour aller au Puy
achever ses études de latinité. Cette
(ai)
ville populeuse, où affluait toute la
jeunesse du Yelay, du Vivarais et des
pays voisins, offrait bien des dangers
à l'innocence. Les désordres nombreux
qu'avait réprimés saint François Régis ,
mort un an seulement avant l'arrivée au
Puy de M. Yidal, attestent la corrup-
tion qui régnait dans ce temps - là.
M. Vidal semblait d'ailleurs offrir un
appât particulier à la séduction. Jeune,
bien fait, une taille élégante , un teint
vermeil, une carnation douce et velou-
tée , des traits réguliers , un air gra-
cieux et riant : il réunissait tous les
avantages que la passion recherche. Il
prit pour modèle de la conduite qu'il
devait tenir au Puy, la conduite qu'a-
vaient autrefois tenue, à Athènes , deux
grands Saints , Grégoire et Basile. Il ne
connaissait que deux chemins, celui qui
menait au Collége , et le chemin qui
conduisait à la Cathédrale, où il allait
chaque jour rendre ses hommages à la
(aï)
Mère de Dieu. Ce commerce fréquent
de Prières qu'il avait avec l'auguste
Vierge , lui acquit une piété tendre et
douce qui paraissait jusque sur sa per-
sonne, et devenait comme un charme
puissant qui inspirait l'amour de la
vertu. A son approche les jeunes gens
qui se permettaient de tenir des dis-
cours licencieux, changeaient aussitôt
de conversation , et plusieurs on dit
que la vertu semblait l'avoir enveloppé
d'une atmosphère de sainteté qui dis-
sipait les sombres vapeurs de la passion,
et faisait aimer l'innocence. Au reste,
il n'était pas vertueux sans peine et
sans effort, comme les âmes lâches ai-
ment à se persuader que les Saints le
sont. Il gardait soigneusement l'entrée
de son cœur, et il évitait tout ce qui
aurait pu le séduire. Il aimait la retraite,
et fuyait les compagnies dangereuses f
et il ne se liait qu'avec des compagnons
sûrs et religieux. Il priait beaucoup, et
(23 )
ne se lassait point d'invoquer la saîntcî
Vierge.-Sa dévotioti en ce point fut-si
remarquable, qu'elle lui mérita le titre
glorieux de petit dévot à Marie.
Oh àdmire volontiers la vertu des
Saints, rarement on a le courage d'i-
miter leurs exemples. Cependant il
serait facile à chacun d'acquérir l'émi-
nente piété qui brillait dans notre jeune
Saint ; pour cela il faudrait prier et
veiller comme lui, et c'est précisément
ce qu'on ne veut pas faire. On désire-
rait que la grâce fit tout, et on oublie
qu'elle ne nous est donnée que pour
agir avec nous , et non sans nous.
On doit bien penser que M. ridaI;
tout occupé de Dieu et de ses études,
fit , en peu de temps , des progrès ex-
traordinaires : on le vit dévancer rapi-
dement ceux qui le précédaient lors-
qu'il entra au Collège. Mais ses progrès
n'altérèrent jamais son humilité pro-
fonde : il avait d'ailleurs l'esprit trop
(M)
juste pour tirer vanité d'une chose - qui
n'était, à ses yeux, que l'ouvrage de la
grâce qui l'avait aidé. Il faisait d'abord
à Dieu la part qui lui était due , et il
trouvait ensuite qu'il ne lui restait pour
lui-même que bien peu de cliose ; en
conséquence , il aurait plutôt été con-
7 fus qu'enorgueilli. Il ne tarda pas à re-
cueillir un premier fruit de ses pre-
miers succès. Son Professeur qui l'ai-
mait , l'estimait pour sa vertu et ses ta-
lens , jeta les yeux sur lui pour remplir
une place de Précepteur dans une Mai-
son honnête de la Ville. M. Vidal s'ac-
quitta de cet emploi à la commune
satisfaction du Professeur qui l'avait
présenté, et des parens qui l'avaient
reçu. Son premier soin fut de mettre
sous la protection de son auguste Pa-
tron l'élève qu'on lui confiait. C'est
ainsi qu'il en agissait dans toutes ses
entreprises : il les mettait toujours sous
la sauve-garde de Marie. A peine alors
avait-il
(25)
a
avait-il dix-huit ans. Qu'il est beau,
mais qu'il est rare , de trouver à cet
âge tant de sagesse et de vertu ! L'onc-
tion de la grâce instruit de bonne heure
les fidèles serviteurs de Dieu, et leur
ouvre tout à la fois l'esprit et le cœur,
pour l'intelligence et la pratique des
vérités que le commun des chrétiens
ne goûte jamais assez.
On sait que Marie a été donnée pour
Mère à tous les chrétiens par. son divin
Fils mourant ; on sait que cette dernière
volonté de l'Homme-Dieu est fidèlement
exécutée par la plus sainte comme la
plus tendre des Mères j on sait que
Marie est toute bonne , toute miséri-
cordieuse , toute puissante auprès de
Dieu. Que de motifs pour l'invoquer
souvent et avec -confiance ! Lorsqu'elle
était encore sur la terre, elle s'intéres-
sait aux besoins même temporels des
hommes, elle prévenait les nécessiteux,
les recommandait à son adorable Fils,
<~
témoin le festin des noces de Cana ,4
maintenant qu'elle jouit de la gloire
dans le ciel, son cœur n'a pas changé;
il est toujours bon , toujours inquiet
pour nous, son esprit éclairé des plus
vives lumières , connaît mieux nos be-
soins , sa puissance a reçu plus d'ex-
tension ; pourquoi ceux qui se disent
et qui se croient ses enfants , négligent-
ils de s'adresser à elle dans les besoins
de l'âme ou du corps ? Il semble que
le recours à Marie soit un seéret que
les Saints seuls connaissent M. Vidal
ne l'ignorait pas, et il savait en pro-
fiter. Il eut le bonheur d'apprendre de
bonne heure à aimer et à invoquer cette
puissante protectrice. C'est à elle qu'il
s'adressa pour obtenir les grâces dont
il avait besoin dans la nouvelle position
où il se trouvait, et il eut bientôt le
bonheur de reconnaître qu'il avait été
exaucé. Le jeune Disciple répondit par-
faitement aux soins du pieux Précep-
( 27)
teur , et pendant que celui-ci attirait
les grâces du ciel, celui-là les recevait
sans résistance et avec fruit.
M. Vidal alliait le travail et la prière,
bien persuadé que la grâce ne lui était
donnée que pour sanctifier ses efforts
et seconder ses travaux. Il ne négligeait
rien pour s'instruire lui-même, afin d'ê-
tre capable d'instruire à son tour. Il
étudiait, réfléchissait, consultait, et il
croyait qu'il était obligé à tout cela en
conscience , pour remplir dignement la
place qu'il avait acceptée. Il s'appliquait
de plus à connaître le caractère de son
Disciple, et il le dirigeait avec une
charité qui était douce sans être molle,
et forte sans être dure. Voilà le plan
général qu'il se forma et qu'il suivit
dans son ensemble. On ne veut pas
dire qu'il y fut toujours si fidèle , qu'il
n'eut aucun reproche à se faire, et
que dans le détail de ses actions, il ait
parfaitement exécuté ce qu'il avait saia-
f-a8 Y
tement réglé aux pieds de son Crucifix.
M. Vidal était homme et homme fai-
ble comme les autres , capable de faire
des fautes , et il en a fait. L'histoire ,
en célébrant ses vertus, ne doit pas
cacher ses erreurs. Souvent M. Vidal
s'est accusé lui-même de paresse et de
négligence dans l'accomplissement de
ses devoirs ; pourquoi ne nous serait-il
pas permis de rappeler le repentir qu'il
en eut et la pénitence qu'il en fit? Il
passa une quinzaine de jours dans une
espèce d'assoupissement dont il ne sortit
que par une circonstance que Dieu mé-
nagea, sans doute, pour empêcher qu'il
ne tombât dans une négligence plus
coupable. Son Elève , interrogé par un
parent de la maison , répondit assez
mal, et pour cette fois il n'obtint point
les éloges qu'il avait mérités jusqu'alors.
Soit persuasion, soit délicatesse et mé-
nagement, on épargna le Maître, et
toute la faute fut mise sur le compte
( 29 )
de la paresse du Disciple. M. Vidal
se jugea plus sévèrement etv peut-être
avec plus de vérité et de justice : il at-
tribua à sa propre paresse toute la con-
fusion que méritait la faute de l'Elève.
Il examina alors sa propre conscience ,
il reconnut que les devoirs avaient été
moins soigneusement préparés, moins
bien expliqués. Il s'amenda sur ces deux
points essentiels : il donna plus de temps
à la préparation , et il employa mieux
celui qu'il y donnait; il apporta la plus
grande attention à se faire entendre de
son Elève, à rendre claires , précises
et instructives les explications.
Un chrétien ordinaire s'en serait tenu
à cette réparation, si toutefois il eût
songé à la faire , ou qu'il eut cru qu'elle
lui était commandée ; mais la foi vive
de M. Vidal lui fit apercevoir d'autres
défauts. Il crut reconnaître qu'il avait
négligé certains exercices de piété; que
ses prières , depuis quelque temps, n'é-
(3o)
taient plus aussi ferventes ; qu'il avait
omis , sans raison suffisante , de faire
la Communion à une dévotion de la
Paroisse. Voilà, se dit-il à lui-même,
ce qui a fait couler moins abondam-
ment la source des grâces que le ciel
répandait sur mon travail ; dois-ie m' é-
tonner s'il a été infructueux ! Pierre
travailla beaucoup toute la nuit, c'est-
à-dire , hors de la présence et sans l'as-
sistance de son Dieu , et sa pêche fut
infructueuse. J'ai peu travaillé, et ce peu
de travail a été fait pendant la nuit,
hors de la présence de mon Dieu et
sans son assistance particulière, pour-
rais-je être surpris s'il a été sans suc-
cès ? Moïse , sur la montagne, priait
pour les Israélites qui combattaient dans
la plaine , et lorsqu'il laissait tomber
ses bras élevés vers le ciel, Amalec
devenait victorieux contre le peuple de
Dieu. J'ai cessé de lever pour mon Dis-
ciple mes mains vers le Seigneur y est-il
( 3i )
surprenant que 1 Amalec de la paresse
l'ait vaincu ?
Un maître accable quelquefois de re-
proches son élève , il le gourmande ,
il lui impose une peine qu'il mériterait
seul de porter , s'il voulait considérer
que ses leçons données sans charité,
sans douceur, sans instruction , n'ont
pu produire que la stérilité. M. Fidal
ne fit point expier à autrui une peine
qu'il croyait seul mériter ; il en gémit
devant Dieu, il s'humilia de sa faute,
et chercha à la réparer par plus d'ap-
plication au travail, de ferveur dans
la prière , et par une plus grande at-
tention à faire goûter ses leçons à son
Elève. Ainsi , sa faute lui servit à de-
venir meilleur, et il continua, avec tout
le succès possible , l'éducation qu'il
avait commencée.
Un Personnage distingué de la ville
du Puy , ayant eu l'occasion de con-
naitre ce pieux et habile Précepteur,
( 32)
résolut de lui confier ses enfants. II
s'agissait de le tirer de la place qu'il
occupait : on connaissait toute sa dé-
licatesse , et l'on était bien persuadé
qu'il ne céderait à aucun motif d'intérêt
ou de considération , et, qu'en consé-
quence il serait bien inutile de lui faire
aucune proposition à ce sujet ; cepen-
dant le désir d'arriver à ses fins est
ingénieux en expédients, et fertile en
moyens. On connaissait tout le respect
que M. Vidal avait pour le Père Va-
renne, son Professeur de Philosophie,
et l'on était convaincu que le bon Re-
ligieux une fois gagné , il serait aisé
de triompher de M. Vidal. On chercha
donc à persuader au bon Religieux qu'un
changement serait utile et avantageux
à son protégé. On lui représenta que
la maison qu'il habitait n'était pas sans
danger pour son innocence , à cause
des jeunes personnes de la famille qui
s'y trouvaient. Rien n'était plus chi-
(33)
mérique qu'un pareil danger, et ceux
qui l'alléguaient n'y croyaient pas eux-
mêmes ; mais la tendresse est facile
à-s'alarmer, et le Père Varenne aimait
M. Vidal comme un père aime son fils.
Il crut donc devoir lui conseiller de
quitter la place qu'il occupait , et de
prendre celle que la Providence venait-
lui offrir. Le conseil du saint Directeur
fut un ordre pour une âme humble
qui n'aimait qu'à obéir. M. Vidal re-
mercia ses premiers hôtes, et accepta
l'offre des seconds.
Ce changement n'en apporta point
dans sa conduite, qui fut toujours exem-
plaire, La dévotion à Marie , la fré-
quentation des Sacrements , la retraite;
la prière , le travail, furent les moyens
qu'il employa pour se sanctifier dans
ce nouvel emploi. Sa vertu paraissait
toujours aller croissant, lorsque, tout-
a-coup, on le vit quitter brusque-
ment son emploi et ses études. Il
(34)
retourna a Espagnac , et annonça à ses
parents qu'il ne songeait plus à l'E-
tat ecclésiastique. Cette détermination
étonna autant qu'elle était inattendue.
Le Père Varenne en fut vivement af-
fecté ; ses parents, comme on le peut
croire , en furent aussi très - affligés)
mais ce qui les affligeait surtout, c'était
de présumer qu'une résolution si dé-
sespérée n'était pas suggérée par un
motif de religion. Alors mille pensées
accablantes se présentèrent à leur es-
prit , qui, dans l'inquiétude qui l'agitait,
ne se repaissait que de sombres idées.
Le père de M. Vidal , homme de
bon sens, modéra l'indignation qui le
transportait. Il parla à son fils avec le
calme sévère de la raison qui ne se
laisse pas aigrir, et lui dit sans émo-
tion : puisque vous ne songez plus à
FEtat Ecclésiastique , il est juste que
vous preniez les occupations de votre
père y voilà une pioche , venez à ma
(35)
\igne. Le fils , un peu confus , suivit
son père au travail : la journée lui parut
bien longue , et un exercice pénible
par lui-même , plus pénible encore
pour des mains que le travail n'avait
pas endurcies , lui fit naître bien des
réflexions salutaires. Il compara son état
présent à celui qu'il avait abandonné.
Les remords , la grâce, la nature; tout
se joignant pour agir sur son cœur,
il fut oppressé d'une douleur profonde
qu'il eut cependant grand soin de ne
pas laisser apercevoir à son père ; mais
il se disait à lui-même : Dieu m'avait
donné la meilleure partie , sans que je
r l'eusse choisie; j'ai quitté l'héritage du
i Seigneur pour retourner a celui des
enfants des hommes. J'avais reçu la
bénédiction de Jacob, la rosée du ciel
la graisse de la terre qui en aurait été
, la suite , et j'ai préféré la bénédiction
d'Esaii, la graisse de la terre et la rosée
du ciel.
(36)
Telles furent les tristes pensées qui
l'occupèrent pendant le jour. La nuit
étant arrivée , il retourna à la maison
doublement fatigué et du travail exces-
sif auquel il s'était livré, et du trouble
qui avait agité son âme. Sa mère l'at-
tendait avec toute la sollicitude de la
"tendresse maternelle. Deux cœurs qui
s'aiment, se devinent facilement. M. Vi-
dal sentit plus vivement toute sa peine
en voyant sa mère affligée ; ses yeux
-roulaient dans des larmes abondantes
que la honte empêchait d'abord de
couler , et auxquelles l'amour ouvrit
[bientôt une issue. Ne pouvant plus se
contenir, il ne chercha point à com-
primer une-douleur plus forte que lui.
Il s'ouvrit à une bonne mère, pleura
beaucoup , et lui dévoila le trouble de
son état. La charité est compatissante ,
et surtout celle d'une mère. M. Vidal
-reçut les consolations dont il avait
hesoin; mais ces consolations lui furent
données
<37)
3
données avec autant de sagesse que
d'effusion de cœur.
Il y avait deux plaies à fermer, et
il fallait tout-à-la-fois l'onction de la
douceur pour ne pas aigrir , et la force
pour faire sentir un tort. Etes-vous af-
fligé de vous trouver au milieu de vos
parents ? lui dit cette mère chrétienne
autant que sage ; notre cœur n'a pas
changé pour vous , et vous savez com-
bien grand était notre amour ! Si Dieu,
ne vous appelle point au saint Etat que
vous aviez voulu embrasser, calméz-
vous, et partagez , dans le sein de la
famille, le bonheur que nous goûtons
en servant Dieu fidèlement au milieu
des tràvaux de notre condition. Vous
étiez - notre héritier , vous le serez en-
core; vivons tous en paix dans la crainte
du Seigneur. Notre état est plus pénible
que celui auquel vous renoncez , j'en
conviens; mais Dieu proportionne ses
grâces au besoin, et il donne la force
(38)
de faire ce qu'il commande. Ce que
votre père a fait, vous pourrez le faire
aussi. Sans doute , lui dit-elle ensuite,
qu'en quittant le Puy vous avez pris et
suivi les conseils de votre Confesseur
et du Père Varenne qui vous affection-
nait beaucoup. Une résolution, d'où
votre bonheur dépend, n'aura été prise
que d'après leurs avis.
M. Vidai avoua qu'il n'avait con-
sulté personne , et, qu'emporté par la
précipitation , il n'avait pas même eu
la pensée de remercier ses Maîtres des
bontés qu'ils avaient eues pour lui. Eh
bien ! ajouta-t-elle, lorsque vous retour-
nerez au Puy pour arranger toutes vos
affaires , vous remplirez auprès d'eux
ce préalable d'honnêteté. Ils vous ai-
ment, vous en convenez ; pourquoi crain-
driez-vous de rencontrer leurs regards ,
si vous n'avez pas fait de mal? J'irai au
Puy , reprit M. Yidal, pour y reprendre
les études que j'ai abandonnées. Je con-
(3g)
nais la faute. que j'ai faite , et je la ré-
parerai avec le secours de la grâce*
Depuis mon départ du Puy, j'ai déjà
versé bien des larmes , et je comprends
enfin que, j'ai obéi à la voix du démon
et non à celle de Dieu. La mère de
M. Vidal voulait précisément faire naître
ces sentiments dans le cœur de son
fils ; - elle bénit Dieu d'un changement
qu'elle lui avait demandé par beaucoup
de prières. Cependant, comme elle avait
d'abord caché toute sa douleur , ellé
dissimula aussi toute sa joie , pour ne
pas influer sur la résolution de son fils.
Elle lui dit néanmoins qu'elle voyait
- avec plaisir le parti qu'il prenait, parce
qu'il aurait le temps d'en conférer avec
les Révérends Pères Jésuites , qui pou-
vaient lui donner les conseils les plus
salutaires. Elle ajouta aussi , avec autant
de vérité que de foi : mon fils , vous
avez aujourd'hui connu une partie des
peines de l'état auquel vous sembliez
(4o)
être destiné par votre naissance ; il y
aura aussi des peines dans l'état que
vous voulez embrasser ; mais elles se-.
ront bien moins grandes , et d'une na-
ture toute différente ! Toutes les œuvres
de la Providence sont parfaites, et un
Etat aussi sublime que le Sacerdoce,
ne doit pas être humilié par les besoins
et les travaux d'une basse condition. Si
Dieu vous fait la grâce d'être Prêtre,
n'oubliez jamais ce que souffrent les
pauvres agriculteurs ; compatissez cor-
dialement à leur misère , en vous rap-
pelant qu'une grâce toute spéciale de
la Providence vous en a tiré vous-même.
Cet avis était bien chrétien ; il fut fidè-
lement retenu, et dans la suite fidèle-
ment suivi par M. Vidal.
Dieu choisit souvent ses Ministres
dans les rangs les plus obscurs de la
société. Il est assez grand pour les ren-
dre honorables , assez riche pour les
dater. Mais un Prêtre qui, au milieu
(40 -
des honneurs et de 1 abondance que lui
procure le caractère sacerdotal dont il
est revêtu , oublierait son origine, et
qui n'aurait que de l'indifférence pour
ses frères dont il devait partager le sort
rigoureux, serait un Prêtre peu estima-
ble, même selon le monde , et encore
moins agréable aux yeux de Dieu. Il y
a de la bassesse à ne vouloir pas re-
connaître les siens ; le mépris qu'on en
fait est un péché grief contre lequel
se soulèvent à la fois et le ciel et la
terre. Un cœur bon et généreux saura
toujours allier le respect dû à son mi-
nistère , avec les devpirs que lui impose
le souvenir de sa condition première.
M. Vidal retourna au Puy , où il re-
prit la voie qu'il avait abandonnée , et
il la reprit pour ne s'en écarter jamais.
Quelle avait été la cause de son départ
précipité , et de la résolution extraordi-
naire qu'il avait subitement prise de
renoncer à l'Etat Ecclésiastique ? c'est
■ C40-
ce qu'on n'a jamais pu savoir parfaite-
ment. Les personnes qui ont le plus
connu M. Pidal, et qui ont vécu dans
son intimité , n'ont pu fournir là-dessus
de documents satisfaisants. Etait-ce
une tentation à laquelle il ne résista
pas assez ? était-ce le trouble causé par
quelque faute secrette dans laquelle il fut
tombé ? c'était au moins l'un des deux,
et l'on peut dire, sans crainte de se
tromper , que l'Esprit-Saint ne lui avait
pas suggéré cette démarche, puisque ,
avant de la faire, il ne consulta pas ceux
qui auraient pu lui faire connaître la
volonté de Dieu , et qu'en la faisant il
se sentit agité par un trouble que ne
produit jamais l'Esprit-Saint, quand
opère dans une âme. Ce n'est point
déshonorer la mémoire d'un Saint., que
de supposer qu'il ait été vaincu une
fois par l'ennemi de notre salut ; sa
gloire est d'avoir pu se relever d'une
çhûte, et d'avoir persévéré dans la jus':
(43)
tice jusqu'à la fin. Au reste, les Saints
qui nous sont donnés pour modèle, nous
apprennent à ne jamais désespérer de
nous-mêmes ; si nous avons été faibles
comme eux, pourquoi ne pourrions-nous
pas espérer de devenir saints , comme
ils l'ont été après leur chute ? Nous
avons les mêmes armes qu'ils avaient,
le secours de la grâce , la vigilance et
la prière , et nos ennemis ne sont pas
plus redoutables que les leurs. C'est
toujours la faiblesse de notre chair,
l'inconstance de notre cœur qu'il faut
combattre , le monde et le déinon.
M. Vidal n'oublia pas la surprise où
il s'était laissé aller ; et il trouva des
forces pour faire le bien dans la con-
sidération même du mal qu'il avoit pu
faire. Saint Pierre pleura toute sa vie
sa chute , Pierre Vidal conserva tou-
jours un douloureux souvenir d'une er-
reur passagère.
Le premier soin de M. Vidal, en ar-
( 44)
rivant au'Puy, fut d'aller se jeter hum-
blement aux pieds de la sainte Vierge.
Il réclama de nouveau toute sa protec-
tion et sa tendresse ; il lui promit de
?ie jamais l'affliger par des écarts ; et
pour cette fois il observa fidèlement
cette promesse. Il devait une visite et
des excuses à son Professeur ; il remplit
ce double devoir avec autant d'empres-
sement que d'humilité. Il pria ce vé-
nérable Père de lui rendre son amitié
et son estime, et de lui continuer ses
soins et ses services. Quelques larmes
coulèrent de ses yeux; mais ces larmes ,
douces comme les sentiments de son
cœur , coulèrent sans émotion , et attes-
taient le calme de sa belle âme , qui,
au milieu des douleurs que cause le
repentir , goûtait la paix qui est le par-
tage. des enfants de Dieu.
Votre retour me fait plaisir, lui dit
ce bon Père ; vous trouverez toujours
en moi les mêmes dispositions à vous
(45)
être utile. Votre départ m'avait affligé,
mais je suis bien consolé en vous re-
voyant. Soyez persuadé que vous n'au-
rez rien perdu de l'affection que je
vous portais. Ce langage, plein de
� bonté, n'était pas nécessaire pour ras-
surer M. Vidal, qui connaissait toute
la charité de son Professeur; cependant
il ne fut pas insensible à un accueil
si gracieux , qu'il reconnaissait n'avoir
pas mérité.
L'indulgence et la douceur sont les
vertus de tous ceux qui veulent marcher
sur les traces de notre divin Maître.
Chacun connaît aussi ce vieux et sage
proverbe : qu'une cuillerée de miel
prendrait plus de mouches que cent
tonneaux de vinaigre ; et cependant on
trouve peu de personnes qui sachent
profiter de ces leçons divines et humai-
nes. Quelqu'un a-t-il fait une faute ?
on l'accuse sans miséricorde ; et tout
en disant qu'on l'aime, on n'a plus pour
(46)
lui que des sentiments pleins de fiel* et» ,
d'amertume : un regard tout-à-la-fois
sec et sévère déconcerte presque son
repentir naissant. La véritable charité
• est bien différente; elle pardonne tou-
jours miséricordieusement. Une faute a
été commise , c'est un malheur qu'il
faut réparer; mais est-il nécessaire pour
cela qu'on fasse savourer au coupable
l'amertume qu'il sent assez ? Faut-il lui
remettre sans cesse devant les yeux une
erreur qui l'afflige ? Est-il bien chrétien
d'accabler de reproches celui qui est
déjà accablé par le poids même de son-
péché ? Les Disciples avaient tous lâche-
ment abandonné leur Maître lorsqu'il
fut livré à la cruauté des Juifs; après sa
Résurrection ce doux Sauveur ne leur
rappela point leur infidélité récente : il
leur souhaita la paix, -Pax vobis. Divin
exemple de la modération avec laquelle
doit toujours en agir le supérieur à l'é-
gard de l'inférieur repentant.
(47)
- M. Vidal reprit son cours de Philo-
sophie , et l'acheva avec cette distinc-
tion qui l'avait déjà fait remarquer dans
son cours de Rhétorique. Il n'était point
un génie du premier ordre , et l'his-
toire serait infidèle , si elle le repré-
sentait comme un esprit supérieur; mais
il avait le sens droit, la conception fa-
cile, et il portait dans ses études un
amour rare de la vérité. Dans les exer-
cices publics du Collège , il argumenta
souvent ; on le vit triompher sans fierté -1
et céder sans répugnance. Il ne se char-
geait pas volontiers de faire des objec-
tions contre une proposition vraie ; il
préférait la défendre , et il le faisait
ordinairement avec beaucoup de soli-
dité. Les jeunes gens sont quelquefois
tout pleins d'estime pour eux-mêmes ,
lorsqu'ils ont ob tenu quelques succès
scolastiques. Ils se croient volontiers
- d'habiles gens parce qu'ils ont le mérite
facile de savoir mettre en forme un
(48)
argument : ils osent quelquefois s en pré-
valoir , en méprisant ceux qui ne leur
paraissent pas jouir du même avantage.
M. Vidal n'eut pas ce défaut; son hu-
milité l'en garantit, et peut-être aussi
son sens droit; car la rectitude de son
jugement ne lui avait pas permis de
s'enorgueillir d'un avantage qu'il n'es-
timait qu'à sa juste valeur.
La fin de ses études approchant, il
songea sérieusement à embrasser un état
de vie. Il était tout disposé à recevoir
les impressions de la grâce et les lu-
mières de l'Esprit- Saint. La sainteté
dans laquelle il vivait depuis long-temps,
le rendait digne des communications
célestes; et celui qui cherchait Dieu en
lout , aurait-il pu ne pas le trouver
lorsqu'il voulait le consulter sur l'affaire
la plus importante d'où dépendait pres-
que inévitablement celle de son sa-
int ? Le Seigneur se plaît à se commu-
mq-jeraux âmes humbles et ferventes.,
(49)
tandis qu'il méprise les superbes et les
tièdes. Samuel eut le bonheur de con-
verser avec son Dieu, et le Grand-
Prêtre Héli ne fut pas jugé digne de
la même faveur , parce qu'il .vivait dans
la tiédeur et le relâchement. S'il fallait
puiser des exemples jusques dans le
paganisme , on verrait qu'avant de con-
sulter leurs fausses divinités , les prêtres
de l'idolâtrie avaient soin de se purifier
par un grand nombre de sacrifices ex-
piatoires. Ils immolaient beaucoup de
victimes pour rendre leurs Dieux pro-
pices : ils tâchaient d'effacher en eux
tout ce qui aurait pu blesser , et, par.
conséquent, détourner les regards de la
divinité. La piété dans laquelle vivait
M. Fidal, était donc un sûr garant que
Dieu l'éclairait de ses lumières, pour
qu'il pût prévenir une erreur funeste.
S'il n'eût consulté que son attrait,
le choix d'un état ne l'aurait pas em-
barrassé 5 il aurait donné à l'Etat Ec-
(5o)
clesiastique la préférence sur tout au-
tre : il avait même vécu jusque-là dans
cette disposition. L'éloignement qu'il
t avait toujours eu pour le monde et ses
plaisirs , semblait lui dire assez que
l'Etat Ecclésiastique lui convenait ex-
clusivement à tout autre; mais il se
défiait beaucoup de lui-même , et il
craignait que son goût ne fût qu'une
illusion. Il eut donc , de nouveau , re-
cours à Dieu pour être éclairé dans
cette circonstance difficile: il épancha
devant lui sa belle âme, et invoqua les
lumières de l'Esprit-Saint avec trop de
foi et d'humilité pour n'être pas exaucé.
Vous seul, ô mon Dieu ! disait-il, con-
naissez parfaitement tout ce que je suis
et tout ce que je ne suis pas , tout ce
que j'ai et tout ce que je n'ai pas; vous
seul connaissez les vertus et les vices
de mon coeur , les qualités et les dé-
fauts de mon esprit, la force et la fai-
blesse de mon corps i vous seul savea
(5i)
dans quel "tat je pourrai, avec Iês grâ-
ces que votre miséricorde me prépare 9
résister à Ja tentation , et me conserver
dans votre amour ; vous seul connaissez
les dangers auxquels je pourrai être
exposé, et les moyens que j'aurai d'en
sortir ; faites-moi connaître la voie dans
laquelle vous voulez que je marche.
Faites de moi tout ce que vous trou-
verez bon : je suis entre vos mains com-
me le vase entre celle du potier; dis-
posez de votre ouvrage pour les intérêts
de votre gloire , sans aucun égard pour
mes intérêts personnels. Je n'ai qu'un
désir, ô mon Dieu! c'est de connaître
votre volonté et de la faire.
Quand on cherche le Seigneur avec
une-pareille droiture d'intention , on ne
manque jamais de le trouver. La grâce
lui fit bientôt sèntir qu'il était appelé
à se sanctifier hors du monde ; mais il
lui restait encore quelques difficultés
a édaircir. Il avait toujours estimé ,'ai-
(52)
me , désiré le Sacerdoce, parce que
l'avantage d'approcher de si près de
Jésus-Christ, lui paraissait le plus grand
bonheur que l'homme pût goûter dans
ce monde. Il était convaincu qu'un Prê.
tre , qui offre tous les jours à Dieu le
Sacrifice auguste de nQs Autels, doit
nécessairement trouver dans cette ac-
tion les plus grands moyens de se sanc-
tifier. Il croyait, avec raison , que dans
la distribution de ses faveurs, Dieu
n'oublierait pas le Ministre qui le sert
fidèlement; mais il pouvait être Prêtre
dans le Cloître ou dans l'exercice du.
saint Ministère; et ces deux Etats, bien
différents , partageaient sa pensée et ses
désirs. Dévoré par le zèle du salut des
âmes, il voyait qu'il pourrait utilement
travailler à leur sanctification , soit qu'il
fût Prêtre Religieux , soit qu'il fût
Prêtre séculier , occupé aux fonctions
pénibles et respectables du service des
Paroisses. Le penchant secret qu'il avait

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