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Le bon roi Stanislas / par Victor Delcroix...

De
251 pages
Mégard (Rouen). 1864. Stanislas I (roi de Pologne ; 1677-1766). Lorraine (France). 1 vol. (253 p.) ; in-8.
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LE BON ROI
STANISLAS
PAR
VICTOR DEI-CROIX.
ROUEN
MÉGARD ET C, LIDRAIRES-ÉDITEURS
1M3
BIBLIOTHÈQUE MORALE
H
LA JEUNESSE
riiiUt
AVEC Al'I'RODATIOX
LE BON ROI
STANISLAS
l'AR
VICTOR BELCROIX
ROUEN
MÉGARD ET (>, URRAIRES-ÉDITEURS
18G4
Les Ouvrages composant la Bibliothèque morale
de la Jmnrssc ont Ité revus et APHII par un Comité
d'Ecd&iastitjues noramé par Mo.NSEicmn L'ARCHEYÊQIF.
DE ROl'EN.
l'Outrage »j»ni pour litre ; I<© Bon Bol KtanUla»,
a M lu et admit.
AVIS DES ÉDITEURS.
Les Éditeurs do la Blblloinèqrte morale n> |H Jeu-
neuve ont pris tout â fait au sérieux le litre qu'ils ont choisi
pour le donner à cette collection de bons livres. Ils regardent
comme une obligation rigoureuse do no rien négliger pour le
justifier dans toute sa signification et toute son étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour entrer dans
cette collection, qu'il n'ait été ^u préalable lu et examiné
attentivement, non-seulement par les Editeurs, mais encore
par les personnes les plus compétentes et les plus éclairées.
Pour cet examen, ils auront recours particulièrement à des
Ecclésiastiques- C'est à eux, avant tout, qu'est confié le salut
de l'Enfance, et, plus que qui que ce soit, ils sont capables de
découvrir ce qui, le moins du monde, pourrait offrir quelque
danger dans les publications destinées spécialement à la Jeu-
nesse chrétienne.
Aussi tous les Ouvrages composant la Bibiioinèque mo-
nte de la jciincMc sont-ils rems et approuvés par un
Comité d'Ecclésiastiques nommé à cet effet par MONSEIGNEUR
L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN. C'est assez dire que les écoles et les
familles chrétiennes trouveront dans notre collection toutes les
garanties désirables et quo nous ferons tout pour justifier et
accroître la confiance dont elle est déjà l'objet.
LE BON ROI
STANISLAS.
I.
Les comtes Lceiinsli.—Enfance île Stanislas. —Son Kduoatiou. —
Ses Voyages.— Commencements de sa carrière politique.
Stanislas LeczinsKi, né 1©20 octobre 1677, n I.em-
berg ou Ldopold, capitale do là Russie Rougé, des-
cendait d'une famille illustre, originaire delaBobême,
et devenue l'une des plus puissantes do la Pologne.
Philippe de Pcrzlyn, chef de cette famille, en 905,
quitta laRobéme, où régnait alors Vcnccslas le Grand,
pour suivre Dambrowka, soeur do ce prince, laquelle
venait d'épouser Miccislas, duc do Pologne Dam-
S LE BOX ROI STAMSLAS.
bnmka et Philippe, son neveu, professaient la religion
chrétienne; ils la firent aimer à Miécislas, encore
plongé, comme tous ses sujets, dans les ténèbres de
l'idolâtrie, et lui inspirèrent le désir de connaître la
pure et sublime morale de l'Évangile. Dambrowka,
qui n'avait accepté Miécislas pour époux que dans
l'espoir d'en faire un chrétien, remercia Dieu du fond
de son âme, et le supplia de donner à ses paroles la
force et l'onction nécessaires pour amener la conver-
sion qu'elle souhaitait ardemment.
Miécislas ouvrit les yeux à la lumière, se fit baptiser,
et engagea ses sujets à écouter les missionnaires que
le pape venait d'envoyer en Pologne. La douceur, la
bonté, l'inépuisable charité de Dambrowka, la justice,
la valeur, la noble franchise, le désintéressement de
Philippe, avaient frappé la cour : la religion à laquelle
ils devaient tant de vertus ne pouvait qu'être bonne;
les seigneurs le comprirent, et, suivant l'exemple de
leur prince» ils renoncèrent au paganisme.
Philippe de Perztyn rendit de grands services à Mié-
cislas, qui l'éleva aux plus hautes dignités.
Doleslas, premier roi de Pologne, et fils de Miécislas,
bien servi par les fils de Perztyn, les combla d'hon-
neurs et teur donna, vers les frontières de la Silésic,
des terres sur lesquelles ils fondèrent la ville de
tackno ou Lissa, d'où ils prirent le nom de Lcczinski.
LE BOX ROI STAMSLAS. 9
Raphaël Leczinski, un de leurs descendants, obtint
de l'empereur Frédéric le litre de prince de l'Empire,
et le droit d'ajouter à ses armes un lion portant dans
sa griffo une épée nue. Sous le règne deSigismond I",
ce seigneur renonça aux charges dont il était investi,
et se déclara le défenseur de la liberté opprimée; ce
qui lui valut le surnom de Publicola. Son fils se fit
honneur de ce surnom et le transmit à Raphaël III,
comte de Lcckno, père de Stanislas.
Raphaël III, d'abord porte-enseigne de la couronne
et staroste de Fraustadt, devint palatin de Kalich,
puis deLenczicz, fut ensuite élevé à la dignité dégé-
nérai delà Grande-Pologne, et enfin nommé grand
trésorier de la république. Il épousa la fille de Jablo-
nowski, castellan de Cracovie et grand maréchal de la
couronne. La valeur et la loyauté étaient héréditaires
dans la maison de Jablonowski, comme dans celle de
Leczinski, et peu de familles ont rendu plus de services
à la Pologne.
Stanislas fut le seul fruit de cette union. Il était si
délicat, si chélif même, que les médecins laissèrent
à ses parents peu d'espoir de l'élever. Mais de telles
menace* ne découragent pas les mères. Celle de Sta-
nislas ne s'en rapporta qu'à elle des soins à donnera
son fils chéri ; elle eut la joie de le voir bientôt se for-
tifier et annoncer une intelligence précoce. Elle s'oc-
40 LE BOX ROI STAXISLA9.
cupa de son coeur et de son esprit avec le môme zèle
et le même dévouement qu'elle s'était occupée de sa
santé, et, par de douces leçons, elle développa en lui
une sensibilité vraie, un grand désirde soulager toutes
les souffrances qui s'offraient à sa vue, un respect
profond pour la vérité, une horreur sincère pour ce
qui pouvait offenser Dieu.
Ces excellentes dispositions charmaient Raphaël
leczinski; il se plaisait à les encourager. En voyant
son fils si heureusement doué, il se disait que cet
enfant serait le digne soutien de l'honneur de son nom
et serait sans doute appelé a de nobles destinées. Il le
laissa entre les mains de sa mère jusqu'à l'Age de six
ans; puis il se chargea lui-même de son éducation. Il
lui apprit à braver le froid, la chaleur, la faim, la
fatigue, et, par un régime sévère, il acheva de cor-
riger cette délicatesse de complexion qui avait causé
tant d'inquiétudes à sa famille. Le temps de Stanislas
était partagé entre l'étude et les exercices du corps; il
apprit à nager, à monter à cheval, à faire des armes,
et il y réussit à merveille, sa souplesse et son agilité
suppléant à ce qui lui manquait en force. Son père ne
souffrit pas qu'il eût un domestique; car il Voulait
l'habituer de bonne heure à se servir lui-même; là
plus grande sobriété présidait à ses repas; ses vête-
BOX ROt STAKISUS. II
ments étaient simples, sa chambre Sans ornements, et
il couchait en toute saison sur un lit de paille.
Il grandit ainsi, devenant chaque jour plus robuste,
et Raphaël n'eut pas moins à s'applaudir de ses progrès
dans les sciences que du développement de ses forces.
Le comte Leczinski s'était adjoint, pour instruire son
fils, un prêtre italien en qui il avait toute confiance, et
il s'entretenait souvent avec lui de l'avenir du jeune
Stanislas. Un jour qu'ils en étaient sur ce sujet, et que
le palatin pressait le gouverneur de lui dire ce qu'il
pensait de son élève, il en reçut, dit-on, cette réponse:
— Il montera deux fois sur le trône, et sa vie sera
traversée par de grandes infortunes.
—Que Dieu l'en préserve 1 s'écria le père effrayé.
— Rassurez-vous, reprit le gouverneur ; car, après
avoir conquis la couronne par sa valeur, il y renoncera
avec le calme d'un philosophe et d'un chrétien.
— Que la volonté de Dieu s'accomplisse sur mon
fils,comme sur moi I dit Raphaël avec résignation.
Cette prédiction a-t-elle réellement été faite ? Il est
permis d'en douter; elle est probablement du nombre
de celles qu'on invente après coup et qu'on fait figurer
dans la vie de presque tous les personnages illustres;
ce qu'il y a de certain, c'est que, tout jeune encore,
Stanislas annonçait lant de raison et se faisait re-
marquer par une si grande aptitude au travail, qu'on
12 LE BOX ROI STAMSLAS.
pouvait supposer qu'il occuperait un jour une brillante
position dans l'État dont sa famille était un des plus
puissants soutiens. Doué d'une physionomie franche
et ouverte, sur laquelle se lisaient la noblesse et la
bonté de son àrr.e, Stanislas plaisait à tous ceux qui le
voyaient, et plus on le connaissait, plus on s'attachait
à lui.
Des sa plus tendre enfance, ce prince, qui devait
mériter un jour le surnom de Dienfaisant, donna une
preuve de sa compassion pour les souffrances d'aulrui.
II. vit, un jour, conduire en prison un des serviteurs de
son père, et, s'approchantde cet homme, dont tout
l'extérieur annonçait la douleur et la confusion, il lui
demanda ce qu'il avait. Les gardes se chargèrent de
répondre pour lui et apprirent à Stanislas qu«île comte
de Leczinski leur avait donné l'ordre d'enfermer ce
domestique, qu'il avait reconnu voleur.
L'enfant éprouva d'abord un sentiment de répulsion;
mais bientôt, se rappelant la tristesse du coupable, il
ne songea p'us qu'à obtenir sa grâce et courut la de-
mander au palatin.
— Non, mon fils, répondit Raphaël, je ne puis
écouter votre prière ; si je remettais à cet homme le
chAlimcnt qu'il a mérité, ce ne serait pas de la bonté,
mais de la faiblesse. La justice a des lois qu'il faut
LE BOX ROI STAXISLAS. 13
respecter; car elles sont l'effroi des méchants et la
sauvegarde delà société. '
Stanislas n'insista pas; il avait pour son père autant
de vénération que de tendresse, et il savait que cet
excellent père ne lui refusait jamais ce qu'il pouvait
lui accorder sans manquer à un devoir. Il s'éloigna;
mais au milieu de ses études et de ses jeux, l'idée du
prisonnier le poursuivait. Le lendemain, à son réveil,
il se rendit à la prison, demanda au geôlier des nou-
velles de cet homme, et voulut savoir comment il était
nourri.
— Au pain et à l'eau, répondit le geôlier.
— C'est bien sévère, dit Stanislas; mais cela ne
durera dans doute pas longtemps ?
— Tout le temps qu'il passera ici. On ne vient pas
en pri?on pour y avoir toutes ses aises, et ceux qu'on
y met ne méritent pas qu'on les plaigne.
— On doit plaindre tous ceux qui sont malheureux,
quand ils le seraient par leur faute, dit Stanislas, le
suis sûr que vous pensez comme moi, et que vous me
laisserez entrer auprès de ce pauvre homme, pour lui
porter quelques provisions.
—N'attendez pas cela de moi, Monseigneur ; car ce
serait violer le serment que j'ai fait d'obéir aux ordres
de votre père, et m'exposer à sa juste colère.
—Je ne le voudrais pas, répondit l'enfant, et vous
1-1 LE BOX ROI STAXISLAS..
avez raison de me refuser. J'aurais pourtant bien désiré
voir ce pauvre garçon.
— Voici la fenêtre, de sachambre; je puis bien, pour
vous être agréable, lui dire de s'y montrer.
— Oh I oui, faites cela, je vous en prie; pas main-
tenant, il faut que je rentre au château; mais ce soir,
à cinq heures. C'est entendu, n'est-ce pas 1
— Oui, Monseigneur.
Stanislas avait son plan : il alla trouver celui des
domestiques de son père qu'il savait être le plus
attaché au prisonnier, lui dit à quel régime on l'avait
mis, et lui demanda s'il ne voudrait pas aller, le soir
même, lui porter des vivres. Le domestique y con-
sentit, et, l'heure arrivée, il accompagna Stanislas
sous les murs de la prison. La fenêtre s'ouvrit comme
te geôlier l'avait promis, elles provisions, attachées au
bout d'une perche, montèrent vers le coupable. Mais
il eut beau se pencher en dehors et étendre le bras, ta
perche était trop courte.
— Demain, nous tâcherons de nous en procurer
une plus longue, dit le serviteur qui avait accompagné
Stanislas; mais aujourd'hui nous n'avons rien à faire
que de nous retirer.
— Et ce pauvre homme, qui comptait sur un bon
souper, va manger son pain sec ce soir et demain toute
LE BOX ROI STAXISLAS. 15
la journée, répondit l'enfant. Cherchons plutôt un
moyen d'arriver jusqu'à lui.
— Je n'en.connais pas, Monseigneur.
— II y en a un! s'écria Stanislas tout joyeux. Donne-
moi la perche, prends-moi dans tes bras,et élève-moi
le plus que tu pourras. Encore un peu.... Encore.... Il
le tient, quel bonheur !... Mange, mon ami; mais ne
vole plus jamais; car cela est bien mal.
A douze ans, Stanislas parlait et écrivait correcte-
ment sa langue, traduisait bien te latin, le français,
l'italien, était déjà très-fort en mathématiques, gou-
vernait un cheval avec habileté, et, malgré son appa-
rente faiblesse, excellait dans tous les exercices aux-
quels on habituait la jeune noblesse. Les principes que
sa mère s'était efforcée de graver dans son coeur y
avaient été développés par son père et commençaient
à porter leurs fruits. Dicntôt le comte Raphaël «ut en
lui un ami, un confident avec lequel il s'entretenait
des intérêts de la Pologne, de ses lois, de sa constitu-
tion défectueuse, et des germes de destruction qui
chaque jour grandissaient au coeur de cet État, qu'on
ne pouvait appeler ni république ni monarchie. Ce
bon père lui donnait des conseils pleins de sagesse
sur la manière dont il devrait se conduire, si, comme
tout portait à le croire, il était appelé quelque jour à
de hautes fonctions, et l'engageait à préférer ta gloire
16 LE BOX ROI STAXISLAS.
et le bonheur de son pays à sa propre ambition. Sta-
nislas l'écoutait avec respect, et ne négligeait rien pour
se rendre digne des charges qui pourraient lui être
confiées. Il savait que le talent de la parole est très-
précieux, lorsqu'on est chargé de gouverner un peuple
républicain ; l'histoire grecque et l'histoire romaine le
lui avaient appris; aussi s'appliqua-t-il à l'étude des
oeuvres de Démosthènes et de Cicéron.
L'éducation de ce prince était à peine terminée,
lorsqu'il fut choisi pour assister à la diète. Il s'y dis-
tingua par ses manières nobles et polies, par son élo-
quence, par sa modestie et par une modération qu'on
ne rencontre guère chez les jeunes gens. Présenté
alors à-Jean Sobieski, le héros et le roi de la Pologne,
il en reçut l'accueil le plus flatteur et les promesses les
plus brillantes. Mais Stanislas n'était pas décidé à se
fixer à la cour; il sentait qu'il avait encore beaucoup h
apprendre, et il demanda à son père la permission de
voyager dans les divers États de l'Europe, afin d'en
étudier le génie, les moeurs et les lois. Le comte Raphaël
était vieux; il eût vivement désiré garder auprès de lui
ce fils qui était devenu toute sa joie; mais il ne voulut
point priver Stanislas des avantages qu'un esprit sé-
rieux et avide de s'instruire devait retirer de ce voyage.
Il lui donna sa bénédiction, lui recommanda de ne
point oublier sa patrie, quoi qu'il pût voir chez les
LE BOX ROI STAXISLAS. 17
étrangers, et lui fit promettre de ne pas rester absent
plus de deux années. Stanislas se rendit d'abord en
Autriche. Le service que Jean Sobieski avait rendu à
l'empereur, en délivrant sa capitale assiégée par les
Turcs, n'était pas encore oublié; et quoique la recon-
naissance parût peser beaucoup à Léopold, les Polo-
nais étaient les bienvenus à la cour de Vienne. Le
jeune Leczinski, parent du roi de Pologne, et se recom-
mandant par de grandes qualités personnelles, y fut
l'objet d'une attention toute particulière; cependant il
n'y séjourna pas longtemps; car ce qu'il désirait sur-
tout voir à loisir, c'était la France.
DeVicnnc, il passa en Italie et alla saluer le pape
Innocent XII, qui, lui aussi, aimait les Polonais; car
ils avaient presque seuls répondu à sa voix, lorsqu'il
avait appelé l'Europe chrétienne aux armes pour re-
pousser l'invasion des musulmans. Innocent accorda
au jeune visiteur une audience particulière ; charmé de
la distinction de son esprit autant que de l'élévation de
ses sentiments, il l'assura de sa bienveillance et
chargea les hommes les plus éclairés de lui faire les
honneurs de toutes les richesses artistiques et monu-
mentales de ta ville éternelle. Florence et Yenise atti-
rèrent ensuite Stanislas; mais dès que te printemps
reparut, il s'arracha à l'aimable hospitalité du grand-
duc de Toscane et se rendit à Paris.
IS LE BOX ROI STAXISLAS.
La reine de Pologne, Blarie-Casimire, était Française
et fille du marquis d'Arquien; la cour de France, qui
s'était brouillée pour un temps avec la Pologne, en re-
fusant à cette reine les distinctions qu'elle demandait
pour sa famille, avait jugé à propos de s'en rapprocher;
Louis XIV accueillit avec une gracieuse majesté Sta-
nislas Leczinski, parent du roi Jean Sobieski, et il ne
tarda pas à remarquer les rares qualités dont ce jeune
homme était doué. Il prit plaisir à l'entretenir, et
essaya même de se l'attacher; mais Stanislas, quoique
profondément touché des bontés du grand roi, répon-
dit qu'il se devait à sa patrie. Ses succès à la cour ne
lui firent pas oublier que Paris renfermait des trésors
de science; il fréquenta les collèges, se lia avec les
hommes les plus célèbres, et s'efforça de profiter de
leurs lumières. Il menait à Paris la vie la plus studieuse,
sans cependant négliger la cour, qui méritait bien aussi
d'être étudiée. Il eût voulu pouvoir y prolonger son sé-
jour; mais Jean Sobieski étant mort, le comte Raphaël
rappela Stanislas en Pologne.
Jean Sobieski laissait plusieurs fils, dont l'atné,
nommé Jacques, se mit sur les rangs pour lui succéder.
Mais la couronne de Pologne étant élective, des can-
didats puissants la disputèrent à ce prince, auquel on
reprochait d'ailleurs des scènes scandaleuses ayant
pour but la possession des trésors du feu roi. Marie-
LE BOX ROI STAXISLAS. 19
Casimire, mère de Jacques, ne l'avait jamais aimé; elle
se déclara contre lui, et noua des intrigues pour faire
triompher ses compétiteurs. Chaque gentilhomme se
croyant le droit d'aspirer à la couronne, des troubles
et des violences suivirent la mott de Sobieski, dont les
dernières années avaient été empoisonnées par l'insu-
bordination de ses sujets.
Le jeune Leczinski, nommé starosted'Odolanow, fut
choisi par la noblesse de cette province pour assister
à la diète de convocation, c'est-à-dire à l'assemblée
destinée à statuer sur les mesures à prendre pour
l'élection d'un nouveau roi. La diète voulant, selon
l'usage, faire complimenter la reine douairière sur la
perte de son époux, quelques seigneurs qui connais-
saient Stanislas proposèrent de le charger de cette
mission. Leczinski l'accepta. Rien n'était plus facile
que de faire l'éloge d'un héros qui avait sauvé la Po-
logne •:.' la chrétienté tout entière; Stanislas s'en ac-
quitta si bien, que dès lors sa réputation d'éloquenco
fut établie.
Rentré au sein de la dicte, le slaroste d'Odotanow la
trouva divisée en plusieurs partis, qui ne songeaient à
rien moins qu'à se ménager; trop jeune encore pour
savoir à quelles bassesses et à quelles fureurs l'ambi-
tion et la cupidité entraînent les hommes, il ne put
voir sans une douleur mêlée d'indignation les députés
20 LE BOX ROI STAXISLAS.
vendre leurs suffrages au plus offrant, s'armer pour
soutenir leur candidat, et changer en un champ de
bataille la salle des délibérations. Il avait cru que la
nation se réunissait pour travaillera la gloire et à la
prospérité de la Pologne, et que chacun apportait à
' cette réunion un coeur animé, comme le sien, d'un
désintéressement sincère et d'un ardent amour pour la
patrie. En voyant quelles passions s'agitaient dans l'as-
semblée, il ne put contenir son émotion, et, montant à
la tribune, il rappela aux nobles polonais dans quel
but ces diètes avaient été instituées, leur fil honte des
sentiments qui avaient remplacé dans leurs âmes les
mâles vertus de leurs ancêtres, les supplia de renon-
cer à tout intérêt particulier et de se montrer encore
les dignes fils de la Pologne.
Ce discours produisit un grand effet : chacun savait
que Stanislas disait vrai, chacun en rougissait; on le
couvrit d'applaudissements; on le proclama le plus
vertueux comme le plus éloquent; mais quelques
membres à peine eurent le courage de l'imiter en fai-
sant le sacrifice de leurs rivalités à la paix publique.
Le calme n'était pas encore rétabli dans la diète,
lorsqu'on apprit que les Tarlares, profitant des troubles
de l'interrègne, venaient d'envahir lo territoire polo-
nais. Le brave Jablonowski, qui avait partagé la gloire
du roi défunt et qui commandait les armées de la cou-
LE BOX ROI STANISLAS. 21
ronne, sous le litre de grand général, rassembla aussitôt
ses troupes et se mit en marche vers la Podolie. Le
grand général de l'itliuanie, qui partageait avec lui
toute l'autorité militaire, devait l'y rejoindre au plus
tôt; mais ses soldats se mutinèrent cl refusèrent de le
suivre. Ceux de Jablonowski suivirent cet exemple, et,
se donnant pour chef un certain Baranowski, ils en-
voyèrent sommer la dicte de leur payer l'arriéré de
leur solde et dix années d'avance. La diète, menacée
par ces forcenés, n'eut pas le courage de se prononcer
contre eux ; elle leur fit de belles promesses dont ils ne
furent point dupes; mais voyant qu'on les craignait,
ils se répandirent dans les villes cl dans les campagnes,
qu'ils traitèrent comme pays ennemi.
Il n'y avait plus de sécurité pour les citoyens pai-
sibles; de toutes parts on pressait la diète de remédier
à de si grands désordres par des moyens énergiques,
et la diète s'agitait sans rien conclure. Impuissante à
faire rentrer les révoltés dans le devoir, elle se sépara
enfin, après avoir décidé que la diète d'élection s'ouvri-
rait le 15 mai suivant (1697), et que, pour éviter do
nouveaux troubles, aucun Polonais ne pourrait pré-
tendre à la couronne.
Jablonowski n'avait pas attendu de grands secours
de celte assemblée; car il savait qu'elle n'arrivait
qu'avec peine à la solution des questions les moins
22 LE BOX ROI STAXISLAS,
difficiles; il n'avait donc pas perdu de temps pour em-
pêcher la révolte de lui enlever ses derniers soldats; il
engagea ses terres pour avoir de quoi les soudoyer,
leur adjoignit plusieurs escadrons de Cosaques, se mit
& leur tête, battit tes rebelles, reprit la caisse qu'ils lui
avaient enlevée, et les fit condamner, eux et leur chef,
comme coupables de haute trahison.
Cette vigoureuse conduite lui ramena plusieurs ré-
giments auxquels il pardonna, et cette clémence ache-
va ce que la sévérité avait commencé. Daranow&i,
abandonné de la plupart de ceux qu'il avait cutratnés,
fit sa soumission au grand général. Jablonowski con-
sentit à lui laisser la vie et ses biens; mais il exigea quo
le rebelle vint le trouver à Lemberg et se rendit à l'é-
glise où le peuple et la noblesse avaient été con-
voqués. Là, Baranowski vit briser les insignes de sa
dignité, déchirer l'acte par lequel il avait été déchue
chef do la rébellion, et, prosterné devant Jablonowski,
il implora humblement son pardon, Le grand général
accorda ce pardon au nom de la république, et tout
rentra dans le devoir quelques jours seulement avant
l'ouverture de la diète d'élection.
II.
La Diète d'élection et le jeune Orateur.—Le prince de Conli. laïques
Sobieski et Frédéric-Auguste prétendent à la couronne.—Mariage
de Stanislas. — Auguste II fait alliance avec la Russie. — Disgrâce
de Raphaël Lerzinski. — l'a Héros de dix-sept ans. — Bataille de
Clissau. — Charles XII à Cracovie. — Confédération de Varsovie.
\j& service que Jablonowski venait do rendre à la
Pologne, en étouffant une révolte général des troupes,
ne pouvait manquer de lui susciter des envieux au
sein d'une nation si jalouse de son indépendance, que
toute illustration lui devenait suspecte. Ces sentiments
hostiles ne tardèrent point à se montrer.
La dièlo d'élection s'ouvrit, comme on en était con-
venu, le 15 mai 1697.
I/évéque de Gnesne, primat du royaume et régent
24 U »0X ROI STAXISUS.
de droit pendant les Interrègnes, fit aux députés un
touchant discours sur la nécessité de songer avant tout
au bien de la patrie, et il les invita à choisir pour ma-
réchal ou président de la diète un homme loyal, désin-
téressé, animé d'un zèlo ardent pour la gloire de la
Pologne, et par conséquent inaccessible a toutes les
séductions.
Les yeux de presque touto l'assemblée se portèrent
sur Stanislas Leczinski, dont personne n'avait oublié
la conduite dans la diète de convocation. Il allait être
nommé, lorsque les ennemis de Jablonowski firent
observer que si l'on conférait cette dignité au jeune
slaroste, petit-fils du grand général, qui venait de
faire preuve de tant d'éuergie, et fils du comte Ra-
phaël Leczinski, dont on connaissait rattachement à la
famille du feu roi, ce serait mettre dans les mêmes
mains toute l'autorité et créer un danger manifeste à la
liberté polonaise.
Les amis de Stanislas réfutèrent cette objection, et
dirent que la gloire acquise par Jablonowski devait
être pour son petit-fils un titre de plus à la confiance
publique. Quant au comte Raphaël, s'il était dévoué à
la famille du héros que la Pologne pleurait encore,
personne ne pouvait lui en faire un crime, et son pa-
triotisme devait le défendre de tout soupçon. Stanislas
gardait le silence, bien décidé à ne point prendre part
LE BOX ROI 6TAMSUS, 25
à cette discussion; mais il fut forcé de prendre la pa-
role pour défendre son père, que plusieurs nonces ac-
cusèrent d'avoir pris une part secrète au soulèvement
de l'armée.
De violents murmures, des cris, des imprécations
éclatèrent de toutes parts contre Raphaël Leczinski, et
des voix menaçantes demandèrent où était ce traître
dont la Pologne devait tirer vengeance.
— Il n'est pas ici, mes amis, dit Stanislas, en domi-
nant le bruit de la foule; il n'est pas ici, celui qu'on
accuse d'une si lâche trahison; mais, soyez tranquille,
il ne vous échappera pas. Je connais le chemin de sa
maison, et je me charge de vous y conduire. Il faut
qu'il se justifie ou qu'il expie son crime par la mort.
La mort même n'est pas encore assez : pour qu'un mé-
morable exemple inspire à jamais une crainte salutaire
aux mauvais citoyens, il faut que toute la famille du
traître soit comprise dans l'arrêt qui le condamnera.
Cela est juste, et je commence par me livrer à vous,
moi qui suis son fils unique.
Un mouvement eut lieu dans l'assemblée. En voyant
ce beau jeune homme, à l'air noble et bon, demander
si hardiment le châtiment de son père et en réclamer
sa part, on comprit que l'accusé ne pouvait être cou-
pable, et toutes les sympathies se tournèrent vers lui.
Le jeune orateur s'en aperçut, et, s'adressant à ceux
20 LE BOX ROI STAX1SUS.
des nonces qui avaient porté cette accusation, il leur
reprocha avec indignation de recourir à de pareils ar-
tifices pour l'exclure delà charge à laquelle ses conci-
toyens voulaient l'appeler.
— Vous commettez une insigne lâcheté, leur dit-il,
en calomniant ma famille plutôt que de m'accuser
moi-même. Si vous vous défiez de ma jeunesse et de
mon inexpérience, ou si, pour tout autre motif, vous
méjugez incapable d'occuper dignement cet emploi,
dites-le; je suis prêt h déclarer que vous avez raison
et à donner ma voix à celui qui réunira vos suffrages;
mais gardez-vous d'attaquer un innocent; ne fût-il
pour moi qu'un étranger, je prendrais sa défense contre
vous tous; car mon père, que vous accusez, m'a appris
que le devoir d'un homme d'honneur est de soutenir
partout et toujours la vertu calomniée.
Stanislas rappela ensuito les services que Raphaël
Leczinski avait, en diverses occasions, rendus à sa pa-
trie. Il parla de sa valeur et de son désintéressement,
do la manière dont il avait soutenu les droits de la
Pologne lors des traités conclus avec la Turquie; et
comme on l'accusait surtout de vouloir favoriser le fils
do Sobieski, au mépris de la résolution prise dans la
diète précédente d'écarter tout noble polonais, Stanis-
las rappela que quand le roi défunt avait voulu faire
prononcer l'hérédité en faveur du prince Jacques, son
LE BOX ROI STAXISLAS. 27
fils aîné, c'était le comte Raphaël qui s'était le plus fer
mement prononcé contre ce dessein, qu'il regardait
comme un attentat sérieux h la liberté polonaise.
— Je pardonnerais, ajouta-t-il, aux accusateurs du
comte Leczinski d'avoir oublié tout cela; mais sont-ils
excusables d'ignorer que le soulèvement des troupes
contre le général de la couronne n'a pu être excité par
le gendre de ce mémo général, par mon père, qui vit
aveu mon aïeul dans une si parfaite union, qu'en les
regarde comme les modèles do la plus tendre amitié?
Sont-ils excusables d'ignorer qu'au temps du soulève-
ment, mon père, en sa qualité de général delà Grande
Pologne, fit publier contre les rebelles un décret por-
tant défense expresse d'assigner des quartiers d'hiver
aux compagnies qui ne pourraient produire un ordre
signé du grand général de la couronne? Étrange con-
tradiction! Mon père a, dit-on, provoqué la révolto de
l'année contre mon aïeul, et il a pris en même temps
les mesures les plus efficaces pour empêcher le succès
de la révolte qu'il avait amenée! Mais ce n'est pas le
seul point sur lequel la calomnie se confond elle-même :
mes ennemis ne m'attaquent comme fils du palatin do
Posnanie qu'après avoir essayé de me rendre suspect
comme petit-fils du grand général do la couronne, en
sorte que leur aveuglement me fait un crime égal d'être
uni par le sang à deux hommes qu'elle suppose divisés
28 US BOX ROI STAXISLAS.
d'intérêts. Mais mon unique lâche est de venger mon
père. Quant à l'attachement qu'on lui reproche pour la
famille royale, prétend-on blâmer en lui cette inclina-
lion généreuse et bienfaisante qu'une juste reconnais-
sance inspire et qui fait la gloire des grands coeurs?
Si cela est, mon père est coupable, je le suis aussi; et,
ce qui paraltra(plus criminel encore, nous nous faisons
gloire de l'être. Vous tous cependant qui conspirez
notre perte, gardez-vous de confondre une des vertus
les plus louables avec la plus honteuse lâcheté. Il en
est, jo veux le croire, qu'une affection vénale etsordide
attacbo au parti que nous soutenons; ceux-là ont été
corrompus par l'argent de la reine; distinguez-les
d'avec nous, et jugez lequel est lo plus digne de votre
haine, ou d'une âme mercenaire qui vend ses suffrages,
ou d'un noble coeur qui, en les donnant à l'amitié,
croit encore ne les accorder qu'au mérite.
Les calomniateurs de Raphaël essayèrent de ré-
pondre à ce discours; mais Stanislas les confondit et
les obligea do rétracter publiquement ce qu'ils avaient
avancé.
La diète reprit alors la délibération commencée pour
le choix d'un maréchal. Les palatins de la Grande-
Pologne persistant à nommer Stanislas sans pouvoir
ramener les autres à leur avis, l'assemblée s'ajourna
au 15 juin de la même année, dans l'espérance qu'à
Ut BOX ROI STAXISLAS. 29
cette époque un des candidats proposés réunirait tous
les suffrages. Ce moment arrivé, Stanislas alla trouver
ses partisans et leur persuada de voter en faveur du
comte Biélinski, l'un de ses concurrents. Il y parvint
avec peine, car ils tenaient à son élévation plus que
lui-même; enfin Biélinski fut élu, et la diète parut un
instant pacifiée.
Mais si la nomination du président de l'assemblée
avait causé tant d'orages, il ne fallait pas s'attendre à
ce que le choix d'un roi pût se faire sans troubles.
Puisqu'on ne pouvait élire un Polonais, le parti du
prince Jacques Sobieski n'avait aucune chance de suc-
cès; mais deux autres factions puissantes restaient en
présence : l'une portait au trône Louis de Bourbon,
prince de Conti; l'autre, Frédéric-Auguste, électeur
de Saxe. Le prince de Conti fut nommé par la majorité
de la diète; mais lorsqu'il arriva pour prendre posses-
sion de la couronne, Frédéric-Auguste, dont les par-
tisans étaient soutenus par une armée saxonne, avait
réussi à f c faire reconnaître. Louis de Bourbon, n'ayant
qu'une faible escorte, ne pouvait lutter contre son
rival; il se souciait peu d'ailleurs de rogner sur ce
peuple à demi sauvage, dont il ne comprenait pas la
langue et ne connaissait pas les moeurs. 11 ne se fit
donc pas prier pour retourner à la cour de France,
80 LE BOX ROI STAXISLAS.
qu'il n'avait quittée qu'à regret, et il laissa l'électeur
de Saxe s'affermir sur le trône.
La famille Leczinski, dont les sympathies étaient
acquises à la France, se réunit pourtant à ceux qui
avaient nommé Frédéric-Auguste ; ca» elle voulait sur-
tout la paix et le bonheur do la Pologne. Le comte
Raphaël assista au couronnement do ce prince, qui
prit lu nom d'Auguste II, et porta devant lui les in-
signes de la royauté. Le même jour, le roi choisit Sta-
nislas pour son grand échanson; car il voulait retenir
auprès de sa personne un jeune homme doué de si
rares et si brillantes qualités. L'année suivante, Sta-
nislas épousa Catherine Opalinska, fille du castellan
de Posnanie. Catherine avait dix-huit ans; elle était
belle et puissamment riche, car elle possédait soixante
villes et cent cinquante villages; mais ses vertus avaient
surtout fixé le choix de Leczinski. Le roi approuva
cette union, et Stanislas devint palatin de Posnanie.
De grands troubles no tardèrent point à éclater dans
le royaume : les Polonais étaient trop jaloux de leur
indépendance pour ne pas garder rancune à Auguste
d'avoir exercé, par la présence do ses soldats, une
grande influence sur les décisions de la diète. Ils
avaient fait prendre à ce prince l'engagement de con-
gédier sans retard cette armée étrangère, et Auguste,
qui ne se sentait pas en sûreté dans ses nouveaux
LE BOX ROI STAXISLAS. 31
Etats, avait peine à se séparer de ses Saxons, dont le
dévouement était certain.
II était d'usage en Pologne de faire jurer au roi, après
son élection, divers articles ayant pour but de res-
treindre son autorité; on les nommait Paeta contenta,
!«$ Pacte contenta présentés au serment d'Auguste
renfermaient, entre autres clauses, l'obligation do réu-
nir h la couronne, par la force des armes ou par des
traités, les provinces qui en avaient été détachées sous
le dernier règne, et la promesso de ne déclarer la
guerre à qui quo ce fût sans avoir consulté la noblesse
du royaume dans une diète générale.
Auguste, pour accomplir le premier do ces articles,
résolut de reconquérir laLivonie; mais celte province,
détachée de la Pologne depuis plus de cent ans, inté-
ressait peu lu noblesse, et il jugea que, pour assurer le
succès de ses opérations, il fallait en garder le secret.
N'osant pas toutefois prendre sur lui d'enfreindre si
complètement la soumission qu'il avait jurée à la diète,
il consulta quelques seigneurs sur la guerre qu'il pro-
jetait. Il leur dit qu'au mépris de la foi des traités, la
noblesse livonienne était despotiquement gouvernée
par les rois de Suède, qu'elle n'attendait qu'une occa-
sion de secouer le joug, et que le moment ne pouvait
être plus favorable, Charles XII, qui venait de monter
32 LE BOX ROI STAXISLAS.
sur le trône, étant trop jeune pour être un ennemi
bien redoutable.
Sur ce dernier point, Auguste se trompait. Charles XII
était presque un enfant; il avait vécu jusque-là avec
toute l'insouciance de la jeunesse; mais les circon-
stances devaient faire éclore en lui les qualités d'un
héros. Lo Danemark et la Russie se liguèrent contre la
Suède, et, pour son malheur, le roi do Pologne fit
alliance avec les souverains de ces deux puissances,
Frédéric IV et le czar Pierre I".
Charles XII se mit à la tête de ses troupes, passa en
Danemark, assiégea Copenhague, et pressa si vigou-
reusement cette placo, que Frédéric, désespérant de
la sauver, consentit à traiter avec les Suédois. Tran-
quille de ce côté, Charles XII marcha vers Riga, ca-
pitale de la Livonie, dont le gouverneur, âgé de plus
do quatre-vingts ans, repoussait vaillamment les
efforts du roi do Pologne. Auguste, apprenant que
Charles s'avançait rapidement, leva le siège, en don-
nant pour prétexte de sa retraite qu'il ne voulait pas
détruire Riga, où les Hollandais avaient de riches en-
trepôts do marchandises.
Loczar Pierre marchait vers l'Ingrie avec quatre-
vingt mille hommes. Charles, voyant Riga délivrée,
courut à sa rencontre, le joignit près de Narva, cul-
buta les troupes qu'il lui opposa, se rendit maître de
18 BOX ROI STAXISLAS, 33
son camp et entra en triomphe dans la ville, après avoir
renvoyé tous les prisonniers russes, h l'exception des
généraux, qu'il traita bien et auxquels il fit donner
l'argent dont ils avaient besoin; car sa générosité éga-
lait sa valeur.
Le jeune roi croyait n'avoir rien fait tant qu'il lui
restait quelque chose à faire : vainqueur des Russes à
Narva.il se tourna do nouveau vers l'armée d'Auguste,
qu'il trouva campéo non loin de Riga.
Pour attaquer cette armée, il fallait traverser la
Dwina, ce qui n'était pas sans danger. Charles fit
adapter à ses bateaux une espèce de pont qui, s'abais-
sanl et se relevant à volonté, pouvait offrir un rempart
aux soldats. Il fit mettre à bord de chaque bateau des
bottes de paille mouillée auxquelles on mit le feu. Le
fleuve se couvrit d'uue épaisse fumée, que le vent
porta vers les ennemis et à la faveur de laquelle les
Suédois gagnèrent la rive opposée. Ils fondirent sur
les troupes d'Auguste; mais, vivement repousés, ils
furent rejetés dans le fleuve. Charles s'y précipita pour
les rallier, les conduisit de nouveau contre les Polo-
nais, les attaqua dans un bois où ils s'étaient retran-
chés et les tailla en pièces. Il s'empara ensuite de la
plupart des villes de la Courlande et en particulier de
Birzen, où le roi de Pologne et le czar avaient passé
quinze jours à combiner leur plan de campagne et à
3
34 LE BOX ROI STAXISLAS.
cimenter leur alliance contre la Suède. En apprenant
ces détails, Charles XII, qui n'ignorait pas les ressen-
timents des Polonais contre Auguste, conçut le projet
de le détrôner et d'élever à sa place un prince dévoué
aux intérêts de la Suède; car il prévoyait dès lors qu'il
.aurait à soutenir une longue guerre contre la Russie,
et il lui semblait important de pouvoir compter sur la
Pologne.
La noblesse polonaise, déjà fort irritée de n'avoir
pas été consultée avant qu'Augusto déclarât la guerre
à la Suède, le fut encore davantage, lorsqu'elle apprit
le mauvais succès des armes de son roi. Vainqueur, il
eût facilement obtenu son pardon ; vaincu, il ne pou-
vait trouver d'excuse devant un peuple si fier. Il fut
obligé, à cause des murmures qui chaque jour grandis-
saient, de convoquer une diète, pour aviseraux moyens
de pacifier la Pologne ; il savait bien que celte turbu-
lente assemblée manquerait le but annoncé; mais il
savait aussi que refuser aux Polonais le droit de s'as-
sembler et de délibérer sur les affaires de l'État, c'était
s'aliéner la nation tout entière.
La diète s'ouvrit à Varsovie, le 2 décembre 1701.
Charles XII fit déclarer à la noblesse réunie qu'il ne
faisait pas la guerre à la Pologne, mais à Auguste.
Les Suédois étaient alors en Lithuanie,où les avaient
appelés les divisions de deux familles puissantes, celle
LE BOX ROI STAXISLAS. 35
des Sapleha et celle des Oginski. Charles promit de
ne point inquiéter la diète; maïs il ne voulut pas quit-
ter le territoire polonais. Auguste, plein de confiance
dans la sagesse et le dévouement de Raphaël leczinski,
son grand trésorier, le chargea de travailler à rappro-
cher les maisons de Sapieba et d'Oginski, dont les
querelles ensanglantaient le royaume. Raphaël eut la
joie de réussir dans cette mission et de réconcilier les
Sapieba avec leur roi ; mais, malgré toutes les protes-
tations faites à Auguste par les princes deceltefamille,
leur fidélité dura peu, et les ennemis du comte Lec-
zinski ne laissèrent point échapper cette occasion de le
noircir dans l'esprit de son souverain. Us l'accusèrent
de connivence avec la cour de Suède, et firent si bien,
qu'Auguste, oubliant les services de son grand tréso-
rier, lui fit annoncer sa disgrâce.
Raphaël, vivement affecté de cette injustice, écrivit
au roi pour se justifier, et, sans attendre le résultat de
cette lettre, il quitta la cour et se relira avec son fils
à(Klfs, en Silésie. Auguste perdit ainsi deux bons ser-
viteurs, au moment où il lui restait peu do sujets sur
la fidélité desquels il pût compter.
La diète commença par exiger que le roi renvoyât
tous ses Saxons, et, quoique bien malgré lui, Auguste
obéit. Elle lui défendit d'appeler les armes russes en
Pologne; car elles avaient poursuivi Charles XII en
36 LE BOX ROI STAXISLAS.
Lithuanie cl dévasté tout le pays. Elle lui défendit
également d'envoyer des secours au czar; mais cette
défense était bien inutile : si Auguste eût disposé d'une
armée, il l'eût employée d'abord contre les Suédois. l>a
diète résolut ensuite d'envoyer une ambassade à
CharlesXII; mais comme, selon leur habitude, les
nobles polonais ne pouvaient s'entendre sur les moyens
d'arriver à la pacification du pays, l'assemblée se sé-
para après trois mois de luttes, sansavoir produit rien
de bon.
Auguste s'adressa au sénat, qui, en l'absence de la
dicte, était le principal corps de l'État, et lui demanda
l'autorisation de rappeler douze mille Saxons en Po-
logne, et de convoquer la Pospolite, c'est-à-dire la
noblesse en armes. Il offrit do payer de ses deniers la
solde de cette armée, avec laquelle il promit de rendre
la paix à la Pologne; mais il ne put rien obtenir. 11
résolut alors de traiter avec Charles XII, qu'il savait
être un ennemi généreux, et lui envoya un député
pour lui demander où et quand il lui plairait de rece-
voir les ambassadeurs du roi de Pologne. Charles, qui
avait juré la perte d'Auguste, répondit qu'il n'avait
rien à traiter avec le roi, et retint son envoyé, pour
lequel on avait négligé de lui demander un sauf-
conduit.
Les ambassadeurs du sénat se mirent en route pour
LE BOX ROI STAXISLAS. 37
le camp des Suédois; ils prétendaient être reçus avec
les plus grands honneurs. Charles XII, ennemi du
faste, se contenta de les bien accueillir; il les engagea
à lui faire connaître les propositions dont la république
les avait chargés; mais trouvant leur tangage obscur
et leurs projets encore indécis, il leur dit qu'il allait se
rendre à Varsovie, et que delà il leur expliquerait ses
volontés.
Auguste, effrayé de celte résolution, demanda de
nouveau la permission de rappeler l'armée saxonne;
on la lui accorda pour six mille hommes seulement; il
en fit venir vingt mille; mais avant qu'ils fussent arri-
vés, Charles était entré dans Varsovie. Il rappela aux
Polonais la violence qu'Auguste avait exercée en fai-
sant appuyer son élection par les troupes saxonnes; il
leur prouva, ce qu'ils ne demandaient pas mieux de
croire, que ce prince n'était pas leur légitime souverain,
et il leurdéclara qu'il ne traiterait avec eux que lors-
qu'ils auraient un autre roi.
La noblesse polonaiseabandonna ta cause d'Auguste;
il ne lui resta que le palatinat deCracovie et les Saxons.
A la tête de cette armée, supérieure en nombre à celle
de son ennemi, malgré tant de défections, il vint lui
présenter la bataille près de Glissait. Il fit des prodiges
de valeur : par trois fois il rallia ses soldats et les
ramena au combat, s'élança le premier sur les rangs
38 LE BOX ROI STAXISLAS.
suédois, et s'exposa à tous les coups avec le courage
du désespoir. Son exemple ne put retenir les Polonais
qui avaient juré de lui rester fidèles; ils ne soutinrent
pas même le premier choc et se retirèrent, persuadés
que la fortune avait abandonné leur roi. Les Saxons se
battirent mieux; mais, malgré leurs efforts et ceux
d'Auguste, Charles XII remporta une victoire com-
plète.
Il courut à Cracovic, dont les habitants voulurent
lui résister, mais dont la garnison céda si lâchement,
que le roi de Suède la fit chasser à coups de fouet
jusqu'à la forteresse. Il arracha lui-méaie la mèche
des mains de l'artilleur qui allait faire feu sur les Sué-
dois, et vit aussitôt le gouverneur lui apporter les clefs
du château. Il avait exigé de Varsovie une contribu-
tion de 100.000 fr.; il rançonna de même Cracovie, et
fit ouvrir les tombeaux des rois de Pologne, où il
croyait trouver des trésors. Un calice d'or et quelques
ornements d'église furent tout lo fruit de cette profa-
nation , qui indigna justement les Polonais.
Quelques jours après, Charles quitta Cracovie pour
se mettre à la poursuite de son adversaire; mais à
peine était-il hors des murs, que son cheval s'abattit
et lui cassa la cuisse. On le reporta au château, où il
fut, malgré son impatience, obligé de rester six se-
maines dans une inaction dont Auguste profita. La
LE BOX ROI STAXISLAS. 39
nouvelle de l'accident survenu au monarque suédois
se répandit dans toute la Pologne et y fut presque aus-
sitôt suivie de celle de sa mort. Se croyant délivrés
d'un ennemi qu'ils regardaient comme invincible, les
Polonais se rapprochèrent de leur roi, lui jurèrent de
nouveau fidélité et s'armèrent pour le défendre. Ce
serment fut fait dans une diète tenue à Lublin, et
l'union de la noblesse en faveur du souverain prit le
nom de Confédération de Sandomir.
Charles savait tout ce quise passait en Pologne; mais
ce revirement des esprits ne l'effraya point. Dès qu'il
se vit en état de reprendre sa place à la tête de son
armée, il marcha contre Auguste. Pour arriver jus-
qu'aux Saxons, il fallait traverser le Bug. Charles se
jeta à la nage, et, suivi de sa cavalerie seulement, il
fondit sur les ennemis, qui s'enfuirent, épouvantés de
tant d'audace. Auguste, abandonné do ses troupes,
courut s'enfermera Thom, petite ville de la Prusse,
dont les Polonais étaient tes protecteurs. Le roi de
Suède le suivit et assiégea la placé ; mais Auguste
trouva te moyen d'en sortir, et fit un nouvel appel aux
Saxons et aux Polonais.
Ceux-ci avaient beaucoup perdu de leur ardeur,
lorsqu'ils avaient va Charles reprendre le commande-
ment de ses troupes; et leur esprit était d'ailleurs si
mobile, que l'influence de quelques ennemis d'Auguste
40 LE BOX ROI STAXISLAS.
avait suffi pour changer encore une fois leurs senti-
ments à son égard. Ce prince, ne sachant plus à qui
se fier, regrettait amèrement les bon3 services du
comte Leczinski, son grand trésorier; il se rappelait
les preuves de dévouement qu'il en avait reçues et se
reprochait d'avoir prêté l'oreille à la calomnie. Réso-
lu de ramener auprès de lui cet homme si sage et si
courageux, il chargea l'évêque Zatuski d'aller le trou-
vera OElfs, où il vivait avec son fils, de l'assurer de sa
bienveillance, et de le prier d'oublier le passé. Zaluski
accepta cette mission; mais la mort de Raphaël l'em-
pêcha de la remplir.
Stanislas pleura sincèrement son père, dont il appré-
ciait mieux que personne la haute sagesse et les nobles
vertus. Il rentra aussitôt en Pologne et y trouva les
affaires d'Auguste presque désespérées. Après les deux
défaites que ce prince avait essuyées, le sénat, réuni
à Varsovie, invita les palatinats à y envoyer des pléni-
potentiaires, afiii de chercher avec eux à mettre finaux
malheurs de la Pologne.
Ce n'était pas la première fois qu'une assemblée con-
voquée dans ce but occasionnait de nouveaux troubles.
Quelques députés, gagnés, dit-on, par les présents du
roi de Suède, rappelèrent l'infraction d'Auguste aux
Patta contenta, l'accusèrent d'être l'unique auteur de
tant de maux, et demandèrent qu'il vint, sinon se justi-
LE BOX ROI STAXISLAS. 41
fier, du moins s'entendre avec la noblesse sur les
moyens de rendre la paix à l'État. Les seigneurs qui
voulaient réellement cette paix comprirent qu'elle ne
sortirait pas d'une assemblée hostile au roi; ils vou-
lurent se retirer; mais des troupes suédoises avaient
été disposées de telle sorte, qu'il leur fut impossible
de quitter Varsovie. Ils envoyèrent une députation au
comte de Horn, chargé des pouvoirs de Charles XII, et
le prièrent d'entrer au plus tôt en négociation avec la
diète; le général suédois répondit que le roi son maître
ne voulait traiter qu'avec une république indépendante,
et qu'il n'écouterait aucune proposition avant qu'Au-
guste fût dépouillé de la couronne.
Cette résolution fut communiquée à l'assemblée,
qui, ne voulant pas paraître céder à la force, se plai-
gnit de ce que le roi ne s'était pas rendu à Varsovie
comme il y avait été invité, elle déclara déchu de tous
ses droits au trône.
m.
Enlèvement des princes Sobieski. — Première entrevue de
Charles XII et de Stanislas.—Le Primat au camp du roi de Suède.
—Vive le roi Stanislas !—Troubles en Pologne.—Prise de Lem-
berg. — Stanislas quitte Varsovie.—Seconde Election et Sacre de
Stanislas.
L'armée de la couronne se joignit en grande partie
à la confédération de Varsovie, et elle nomma pour
la commander le jeune palatin de Posnanie, Stanislas
Leczinski. Stanislas ne savait s'il devait accepter ce
commandement : bien qu'il n'eût pas toujours eu à se
louer du roi, il lui avait juré fidélité Une voulait pas
manquer à son serment; d'un autre côté, il savait
que refuser l'emploi qu'on lui offrait, c'était livrer ses
terres au pillage et laisser sans solde et sans chef des
LE BOX ROI STAXISLAS. 43
troupes qui, pour subsister, seraient obligées de traiter
leur propre patrie comme pays ennemi. Il prit le parti
d'écrire à Auguste, pour l'assurer de son dévouement
et lui dire qu'en acceptent le titre de général, il n'avait
d'autre but que le rétablissement do la tranquillité pu-
blique. Il espérait encore, ainsi que plusieurs autres
palatins, ramener les esprits à la cause du roi et triom-
pher des difficultés de la situation ; mais un événe-
ment inattendu vint la compliquer encore.
Charles XII ne dissimulait pas l'intention d'élever
au trône, à la place d'Auguste, le prince Jacques
Sobieski, fils aîné du feu roi. Jacques, qu'un grand
nombre de Polonais eussent nommé de préférence à
l'électeur de Saxe et au prince de Conti, sans le décret
de la diète en vertu duquel on devait élire un
étranger, pouvait compter encore sur les sympathies
d'un parti puissant ; il attendait donc sans crainte les
événements. Il était à Olau avec ses deux frères, Con-
stantin et Alexandre, et, ne prenant aucune part aux
dissensions qui agitaient la Pologne, il se livrait au
plaisir de la chasse. Un jour qu'il s'était éloigné plus
que de coutume, suivi de Constantin, ils tombèrent au
milieu d'une troupe saxonne qui battait la campagne
et qui tes fit prisonniers. Malgré leur résistance,
malgré le droit des gens qu'ils invoquèrent, on les
conduisit à Koenigstein, où ils furent enfermés.
44 LE BOX ROI STAXISLAS.
Alexandre, informé du sort de ses deux aînés, alla
trouver le roi de Suède, pour lui demander ven-
geance. Charles XII venait de prendre la ville de
Thorn, après un mois de siège, et il avait prouvé
sa générosité en rendant la liberté et en fai-
sant des présents au gouverneur de celte place, qui
l'avait défendue avec une héroïque valeur. Il accueillit
bien le plus jeune des Sobieski, s'engagea à délivrer
ses frères, et lui offrit la couronne à lui-même.
*
Alexandre se montra profondément touché de sa
bonté; mais il le pria de trouver bon qu'il n'acceptât
point ses offres; car il savait que Jacques tenait à ré-
gner, cl il ne voulait point le supplanter. Charles XII
insista vainement et ne put s'empêcher d'admirer la
modestie et le désintéressement de ce jeune homme.
La diète n'apprit pas sans colère l'enlèvement des
deux Sobieski; ce fut un nouveau grief ajouté à ceux
que la nation reprochait à Auguste. Ses partisans
firent inutilement courir le bruit que le prince
Jacques avait formé lo projet d'attenter à ta vie du roi;
cette atroce calomnie ne fut point écoutée. La confé-
dération de Varsovie résolut d'envoyer annoncer à
Charles XII ce qui était arrivé à Jacques et à
Constantin, et elle choisit pour celte députation le
plus éloquent de ses membres, Stanislas Leczinski.
\J& jeune palatin était charge de représenter au
LE BOX ROI STAXISLAS. 45
roi de Suède l'embarras dans lequel cet enlèvement
mettait la noblesse polonaise, et de le prier de rendre
la paix à la république en désignant le successeur
d'Auguste. Charles XII connaissait déjà de réputation
le palatin de Posnanie; mais il ne savait s'il devait
ajouter foi à tout le bien qu'on en disait. Dès qu'il
aperçut Stanislas, ce doute se dissipa: son air majes-
tueux et bon, sa physionomie pleine de franchise et
de loyauté, ses manières simples el dignes frappèrent
le roi, et ses discours pleins de sagesse achevèrent de
le charmer. Charles n'aimait pas les longs entretiens;
cependant il se plut à écouter Stanislas, et l'interrogea
en détail sur toutes les affaires de la Pologne. Le pa-
latin parla du roi Auguste, du primat, des principaux
personnages de la république, de la confédération de
Varsovie, et de l'enlèvement des princes Sobieski, avec
une justesse et une modération qui prouvèrent à
Charles XII que la seule passion à laquelle ce coeur fût
accessible, au milieu des violents efforts des partis
contraires, était l'amour de In patrie.
— Je n'ai jamais vu, dit-il après le départ de
Stanislas, un plus noble caractère ni un esprit
plus conciliant. Cet homme sera toujours mon ami.
Cependant, avant da se décider à le faire roi, il
voulut savoir tout ce qui le concernait, et s'en informa
sans retard. Il apprit que Stanislas était chéri de ses
46 LE BOX ROI STAXISLAS.
vassaux, qui le regardaient comme un prodige; que
son courage égalait sa bonté, qu'il était doux, libéral,
indulgent pour tous, sévère pour lui-même; qu'il avait
été habitué de bonne heure à une vie dure et frugale,
et que, loin de briguer les grandeurs, il bornait son
ambition à porter dignement le nom que ses ancêtres
lui avaient laissé.
Charles n'hésita plus à placer sur te trône de Po-
logne le palatin de Posnanie; toutefois il voulut en-
tendre, avant de »e déclarer, le primat du royaume,
qui était aussi venu pour le consulter sur les affaires
publiques.
— Il faut, dit au prélat le monarque suédois,
donner au plus tôt un roi à la Pologne; car alors seu-
lement elle recouvrera la paix. Quels sont donc, à votre
avis, ceux des grands du royaume parmi lesquels on
pourrait choisir un souverain ?
— Je crois, répondit le prélat, que les princes
Sapieha, Lubomirski et Leczinski auraient le plus de
chance de réunir les suffrages; mais Sapieha aime
trop à dominer pour ne pas froisser bientôt ceux qui
l'auront élu et replonger la Pologne dans l'abîme de
maux dont Votre Majesté l'aura tirée.
— Ne parlons plus de Sapieha, dit simplement
Chartes XII.
— Le grand maréchal Lubomirski, reprit le car-
LE BOX ROI STAXISLAS. 47
dinal, a de belles qualités; par malheur, on le soup-
çonne d'avarice. C'est peut-être un faux bruit ; mais il
a près de soixante ans; et à cet âge, on est rarement
prodigue.
—: Passons à Leczinski.
— Le palatin de Posnanie est digne de la cou-
ronne; et sans sa grande jeunesse, on n'aurait rien à
opposer à son élévation.
— Qu'appelez-vous jeunesse? dit Je roi d'un air
mécontent. Ne sommes-nous pas, lui et moi, à peu
près du même âge ?
Charles XII n'avait en effet que vingt-deux ans, et
Stanislas en avait vingt-sept. Le primat vit bien qu'en
présence de ce jeune héros, il avait eu tort de pa-
raître croire que la sagesse et la vertu sont le fruit des
années. Il voulut renouer la conversation; mais
Charles s'éloigna pour donner l'ordre au comte de
Horn de se rendre à la dicte de Varsovie. Le comte
partit aussitôt, arriva à Varsovie le 7 juillet, fixa, de
la part de son maître, l'élection au 12 du même mois,
et ajouta que Charles XII verrait avec plaisir les suf-
frages se porter sur te comte leczinski.
Ce désir du roi de Suède était un ordre, vu la po-
sition dans laquelle se trouvaient à son égard les Po-
lonais. La diète s'assembla au jour dit, vers trois
heures après midi, et s'aperçut avec élonncmenl qu'à
48 LE BOX ROI STAXISLAS.
peine la séance commencée, des troupes suédoises
avaient été disposées autour du lieu choisi pour les dé-
libérations. Le primat, auquel appartenaient ta régence
pendant les interrègnes et la présidence de la diète, ne
s'y trouva pas. Plusieurs palatins, au nombre desquels
était Stanislas, se dispensèrent aussi d'y assister; mais
on y vil le comte de Horn et deux généraux suédois.
L'évéque de Posnanie, pressé de remplir les fonctions
du primat, y consentit enfin el harangua l'assemblée.
D'autres sénateurs prirent la parole après lui, et neuf
heures du soir sonnèrent sans qu'on eût encore pro-
cédé à l'élection. La présence des envoyés du roi de
Suède blessait les Polonais, surtout celle du comte de
Horn, qui, à ce qu'on assure, était entré dans l'assem-
blée en toilette de voyage, c'est-à-dire en boites fortes
cl le fouet à la main. Toutefois ils n'osaient s'en
plaindre; mais ils alléguaient, pour se dispenser d'é-
lire un roi, l'absence du primat, celle de plusieurs
palatins, des députés de la Petite-Pologne et de la
Lilhuanie. Il était à craindre qu'on ne fût forcé de se
séparer sans avoir rien conclu ; mais le comte de Horn
prit à part l'évéque de Posnanie, lui représenta d'un
côté les maux que la colère du roi de Suède allait
faire fondre sur la Pologne, de l'autre les nobles qua-
lités du souverain qui leur était proposé, et il le décida
LE BOX ROI STAXISLAS. 49
à proclamer, au nom de la république, Stanislas
Leczinski.
Aussitôt une voix puissante sortit de la foule et fil
entendre ces paroles :
— Vive le roi Stanislas !
De nombreuses acclamations répondirent à ce cri,
poussé par Charles XII ; car le vainqueur d'Auguste,
voulant s'assurer par lui-même de la manière dont ses
volontés seraient exécutées, élait venu, sans appareil,
se confondre avec la multitude des nobles appelés à
l'élection.
Les murmures, s'il s'en produisit, furent étouffés
sous le bruit des applaudissements, et Stanislas fui
déclaré roi. Il n'avait point ambitionné cette élévation;
el lorsque Charles XII lui avait fait pressentir qu'il était
l'homme de son choix, Leczinski l'avait prié de donner
au prince Alexandre Sobieski ta couronne dont un
malheur avait privé son frère atné. L'élection faite,
Stanislas ne crut pas devoir refuser la haute destinée
à laquelle il élait appelé; car il connaissait l'obstination
de Charles XII et ne pouvait se faire illusion sur les
suites funestes de ce refus. Animé d'un zèfe ardent
pour le bonheur de? sa patrie, il espérait d'ailleurs ré-
tablir, par sa justice cl sa bonté, l'ordre, la paix, l'abon-
dance au milieu d'un peuple cruellement éprouvé.
Le lendemain de l'élection, le roi de Suède fit prier
4
50 LE BOX ROI STAXISLAS.
Stanislas de se rendre à son quartier général, l'y reçut
avec tous les honneurs dus à sa dignité et avec.les plus
sincères témoignages d'estime et d'affection. Les prin-
cipaux seigneurs polonais y avaient aussi été con-
voqués; ils rendirent leurs hommages à Stanislas
et lui prêtèrent serment de fidélité en présence de
Charles XII et de ses généraux. Tout se passa bien
en apparence ; le nouveau roi savait à quoi s'en tenir
sur l«s dispositions de plusieurs palatins; mais il les
accueillit tous avec une bienveillance pleine d'affection.
11 sentait combien la pression exercée sur leurs suf-
frages par le roi de Suède devait avoir froissé leur or-
gueil; car lui-même avait dit au comte de Horn, chargé
de lui offrir la couronne :
— Le choix de la nation peut seul m'élever au
trône; mais il faut que ce choix soit entièrement libre;
et il ne le sera pas, si c'est Charles XII qui me fait
roi.
Charles ne négligea rien pour assurer la gloire et la
tranquillité de Stanislas : il lui donna des troupes et
des munitions, pour le mettre en état de résister à
Auguste, el il fit adresser des lettres-patentes à tous
les districts du royaume pour qu'ils eussent à recon-
i lallre le nouveau souverain. Mais peu de jours après
l'i ileclion, le grand maréchal Lubomirski fil paraître un
immifeste dans lequel il protestait contre cette élec-
LE BOX ROI STAXISLAS. 51
tion. Elle ne pouvait, disait-il, être regardée comme
légitime, puisqu'elle avait été inspirée par un pouvoir
étranger et non par la volonté nationale ; elle n'avait
pas, ajoutait il, réuni l'unanimité des suffrages, puisque
plusieurs sénateurs étaient absents, et que la noblesse
de la Lithuanie et de la Petite-Pologne n'avait pas été
convoquée. A ces motifs, il en joignait d'autres qui,
beaucoup moins sérieux, devaient cependant faire im-
pression sur un peuple encore peu éclairé : il disait
que Stanislas avait été élu un samedi, jour fatal à la
Pologne, et proclamé après le coucher du soleil, ce
qui était d'un fâcheux augure. Son règne ne serait
qu'une suite de calamités. Les seigneurs qui avaient
fait partie de la confédération de Sandomir se ran-
gèrent à l'opinion du prince Lubomirski, déclarèrent
Stanislas rebelle, et s'armèrent contre lui.
Charles XII fut irrité de ce résultat, que peut-être
il n'avait pas prévu; il répondit que jamais en
Pologne une élection n'avait réuni l'unanimité des
suffrages, ni même la liberté, car des intrigues, des
troubles, des violences avaient éclaté dans toutes les
diètes, et qu'il s'était borné à fixer les irrésolutions de
la noblesse, en désignant à son choix l'homme le plus
capable de faire oublier à la Pologne tousses malheurs
passés. Toutefois, il ne perdit pas son temps à rai-
sonner avec les confédérés; il envoya le général

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