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Le bonheur primitif de l'homme, ou Les rêveries patriotiques ([Reprod.]) / [O. de Gouges]

De
125 pages
chez Bailly (). 1789. 2 microfiches ; 105*148 mm.
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( 2 )
rai. J'examinerai indiftin&ement
tout ce qui cara&cïife les fottifes de
l'homme depuis qu'il a perdu fon bon-
heur. Je l'observerai dans fes plaifirs,
fon ambition, fes tourmens, fon hypo-
crifie, fa fcélérateffe & fes efpérances..
Dans cette matière il faudroit
avoir l'art & le génie de Roufleau
qui montre par-tout l'homme inftruit
& l'homme de la nature. Cependant Ses
opinions n'en ont pas moins excité la
critique & lorfqu'on devoit élever un
autel à fa mémoire, plufieurs produc-
tions religieufes ont cherché a la ternir
mais elle eft gravée en caraftères inef-
façables au temple de la Gloire. Vol-
taire, ainfi que bien d'autres ont-ils
voulu perdre le monde ? Non, fans
doute ils avoient leurs principes ils.
étoient libres de les propofer mais
malheur à celui qui prétend condamner
l'opinion d'autrui, & qui a le vain\ or-
gueil de fe perfuader que la fienne/eùl^
eft bonne & qu'elle doit être adoptée.
( 3 )
A a
Si l'homme n'a pas la liberté de
penfer, il faut donc lui ôter'la raifon.
Nous croyons tous voir la -même 'vé-
rité, quand tous nous voyons diffé-
remment. Il en eft ainfi des Religions.
Que de cultes divers Mais le vcai
Dieu, tel que l'on 'doit fe l'imaginer,
eft,'ce me fembie,un Dieu généreux &
Bicnfaifant il laiffé profpérer toutes les
Nations, fous 'quelque 'forme' que l'on
veuille l'adorer. Quelque bizarrerie
que les hommes puifferit mettre dans
les vceux qu'on lui adrefle, ces vœux
n'en vont pas moins à lui. Seul Etre
fûprême il ne peut les partageur avec
perfonne. Cependant que 'de maiix
la Religion n'a-t-elle pas produits!
que de cônteftatiôns ne caùfera-t-ello
généreux pour être jufte ? Mais,. pour
le trouver tel il faudroit le faire rè-
mèiltér au temps primitif. Malgré tous
les raifonneméns que l'on a faits fur"
aucune
< 4 )
marque certaine, aucune notion bien
fondée, qui me prouvent que l'homme
ait été' fans génie, fans juftice, & fans
humanité dans fa, première origine.
Les Auteurs les plus anciens ont
peint différemment les mœurs des pre-
miers hommes. Les modernes ne les
ont pas moins dénaturées, en voulant
cependant les placer près de la Nature.
Que d'opinions différentes que de
fyftêmes oppofés les uns aux autres ont
paru D'après ces observations, on
peut douter des lois & des moeurs des
premiers hommes puisque: les plus
éclairés n'ont point été ce
fujet. Je veux moi, ignorante, effayer de
m'égarer comme les autres. Et qui fait fi
je ne rencontrerai point la vérité? Alors,
quel fera l'être affçz hardi pour dire que
je me fuis trompée»' S'il en exifte, ce
dont je ne répondrai pas, je le déclare .v
d'avance pour le plus fou & le plus
infenfé. 'Nous differterons fur cette
matière & nous combattrons nos folies,
c r y
J'àdmîre l'homme dans Ces vaftes âeC-
feins; mais quand je l'examine avec fe*
erreurs & fès.fotcifes, il me fait pitié.
Le- moderne le plus inftruit peut-il le
croire plus merveilleux éc plus .^frand.
que- l'homme qui fortin des ma ins do
la Nature? Ah fana doute il a dégé-
néré > & f' Dieu lui-même à pétrt
l'homme- & la femme, ces deux 'mo-
dèles dévoient, être parfaits. Si nous
descendons dire&emene de ces deux
mortels, les hommes ne vivoient point.
comme les, brutes ils ne bâtirent pas
d'abord des palais, mais des" cabanes
aufli agréables & fans doute plus faines
que ces efpèces de priions Somptueuses
ijue les arts & le- luxe one créées.
Il eftfc à croire que le premier homme
porta avec lui l'écrit, le génie, les
iciences.j les talens, les vices, & les
vertus; à moinsque Dieu.avant de créer
l'homme > aeut femé tout cela fur la
terre, & qu'il lui eut dit,
Cherche, 6c tu trouveras ce qui te com
virent.
Ai
Voilà, félon que je le présume,
quels font les différens fyftêmes des
Philôfophes. Si l'on en croit Jean-
Jacques dans fon Difcours fur l'ori-
gine & les fondemens de l'inégalité
parmi les hommes, l'on verra que,
d'après ce fameux Ecrivain, l'homme
a fouffert des fiècles pour parvenir au
degré où il eft que tantôt il l'élève
dans fon état naturel & que parfois
il l'avilit. Jean-Jacques avoit trop de
lumieres pour que fon génie ne l'em-
portât pas trop loin, & c'eft peut-être
ce qui l'a empêché de faifir le véri-
table cara&ère de l'homme dans le
temps primitif; mais moi, qui me reffcns
de cette première ignorance, & qui
fuis placée & déplacée en même temps
dans ce tiède éclairé mes opinions
peuvent être plus. juftes que les rien-
nes. Tant de lumières & de favoif
n'ont pas -produit le bien qu'ils oni
coûté. Awi je vais prendre l'homme
for,tant des mains de la Nature le
A 4.
faire monter au degré où il eft parvenu,
& le faire entrevoir dans l'état où il
pourroit retomber.
,CHAPITRE PREMIER.
Du bonheur de l'homme*
JE fuppofe les hommes quand ils
furent au nombre de cent ou de mille;
j'aime mieux les prendre à la première
génération, pour voir le premier homme'
donner des lois fes enfans & à tes
arrière-petit-fils. Il me ferrible le voir
à fon lit de mort exhorter toute fe
famille.
Eft- ce dans une forêt dans des
creux d'arbres, ou dans le centre des
rochers que ces hommes habitoient
Je me figure qu'ils avoient choifi à
cette époque un coteau, une perfpec-
tïve agréable, & que leur habitation
( 8 )
.étoit à l'abri du foleil & des intempé-
ries de l'air que ces hommes avoient
déjà reconnu tout ce qui droit propre
à leurs befoins tant pour les vetc-
mens, que pour la nourriture. Enfui
quelle fut la loi la plus agréable qui
Rétablit parmi ces Rommes Ce fut
fans doute celle de l'humanité du
moins je me plais à le croire ainfr.
Cette 'loi fut indiquée par le plus an-
cien & voilà comme j'imagine qu'elle
fut prononcée, Qu comme je l'ai rêvé.
Si tout l'Univers me demancioit à mon ̃
dernier moment, des avis qui pufrent
contribuer à faire recouvrer le bon-
heur de l'homme & la loi qui pourroit
le maintenir dans ce bonheur ( ce qui
n'efl plus praticable après tant de fié-
des qni fe font écoulés depuis que l'am-
bition l'en a fait forcir ) je reoverrois
alors tout l'Univers au premier homme
inftruifam- fes enfàns à la 'fin de fcs
jours, fur l'égalité & fur l'humanité.
« J'ai reçu du Ciel l'intelligence, le fe(V
( 9 )
tîment, & la parole. Ces avantages
fupérieurs à Tinftin£t des brutes, me
» rendirent tout puiffant & redoutable
» à tous les animaux de la terre. J'ai
» fenti & reconnu que je devois élever
» mes enfans dans les mêmes difpofi-
» tions que Dieu m'avoit données. Je
» vis les brutes courant de toutes parts,
» n'ayant jamais d'arile fixe; ne devant
»qu'au hafard leur nourriture & leur
» gîte. Mon premier foin fut de cou-
» vrir mon corps de feuillages ma
» nourriture fut d'abord les fruits
» mains larfque je reconnus l'ufage du
» feu les animaux devinrent
» & à proportion que j'Ctèndois mes
» lumières, je reconnus encore que la
» peau des ours & des lions, ou d'au-
» très animaux, étoit plus propre à me
» couvrir & à me réchauffer,' que des
» feuilles qui fe flétriflbient fur mon
» corps au bout de quelques heures.
» Pour me repofer à t'abri' du foleil
» j'entrai dans une forét; mais la nuit
(
» étaie trop fraîche la rofée du foir
>» & du matin m'en chafsèrent bientôt.
» Les arbres touffus fe présentèrent à
» mes yeux comme étant propres à me
»procurer un couvert plusfain,fije
» les dtplaçois de leur pofitiftn. Ce fut
» fur un terrain feç & plat que je pofâi
» ma première cabane je la couvris
» de branches & de feuillages, & je
cherchai les feuilles les plus sèches
» pour former mon coucher. Ma Corn-
»pagne me fit faire une remarque fur
» de petits oifeaux qui avoient formé
n un nid avec des matières plus folides
? que celles que j'employai pour mon
» premier couvert. Je pris ce nid, j'exa-
» minai comme il étoit fait; & par une
?> eau fe que je ne pouvois deviner, je
» voyois que fi l'Etre Suprême m'avoit
» donné la raifon & les facultés inteUec-
» tuelles il àvoit donné en partage au£
»1 animaux un inftinâ qui avoit devancé
1) les lumières fupérieures qui m'avoient
» été accordées. Je trouvai dans ce nid
( Il )
» trois petits. oifeaux qui venoicnf
d'éclore ils étoient couverts d'une
cfpèce deduvet qui rendoit leur habi-
» tatiôn plusclofe. La carcaffe de cettfc
» maifon étoit compofe'e de terre, de
» paille, enfin d'une matière très-folideï
o Dès l'infiant même je conftruifis une
M chaumière à l'inftar de ce nid je'la
» couvris de chaume & la plume des
» oifeaux que je tuai devint -notre
p coucher. Nous avons embelli nos
demeures à proportion que nos con-
< » noiffances fe font développées maïs*-
» enfin je défire, mes enfans, que vous
» en reliiez au degré où vous êtes par-
venus. Vos familles vont s'augmenter
» craignez de multiplier vos befoins:
» Le bonheur en: ne avec l'homme; je
» vous l'ai conservé jufqu'â préfent
» tremblez de le perdre ». Tous fe
jetèrent'a fes-pieds pour lui demander
les moyens de maintenir l'ordre &
l'amitié qui régnoient parmi eux, &
d'indiquer la punition de celui qui
( il ),
voudroit s'en écarter. k Il. la trouvera^
». leur dit-il, dans fon propre malheur.
» Vous chériffant comme vous m'ai-
» niez, vous, voyant unis comme vous
» l'êtes je ne peux pas prévoir le mal-
» heureux fort qui pourra, vous diviser.
» Mais en6n vous me demandez de
» prévoir ce que je crains pour vous,
fans, en deviner la caufe. Je vais vous
» établie une. loi puifle-t-eUe toujours
» vous conferver dans le bonheur où
,» je vous laifle. 6^ ne pas devenir la
» Source de vos maux l Malheur à celui
qui l'enfeiadra & Tans doute il' ne
fera pas le dernier
Vraifemblablément le fageVieillârd
fentoit que l'homme étoit difpofé. à la
<]éfobéi(Tancc & à la révolte; mais les
cris d'alégreffe de fes enfans Ujî firent
prévoir que l'homme vouloit être fubor>
donné', 6V U prononça « Vous, êtes
au nombre de cent en. moins d'un
» fiècle vo.us ferez millc. eft
» affez grande pour fournir à vos be-
Vis")
,). foins; mais il faut aider avec foin à
n la Nature. Il faut cultiver la terre
» & à mefure que vous ferez des de-
» couvertes, Vous verrez l'émulation
s'étendre parmi vous. Que vos biens
» (oient en communauté, vos portion
égales, vos vêtemens & vos habità-
» lions les mêmes vos mœurs fimples
» &<loucesî la veille des moiflbns fera
» un lourde fête. L'humanité Souffrante
fera toujours fecourue par l'humanité
» forte & rotwfte les enfans ferviront
» les pères, les frères cadets les aînés
» excepté dans les circonstances de
>i maladie. Si le fils, eu malade le
» père bien portant devient le fils, &
» doit lui donner tous les fecours qu'un
» père peut donner fes enfens j le
frère aîné devient le cadet; & celui
» qui n'a ni père ni frère, devient le
»fils adoptif du plus proche voifin; il
» a les mêmes prérogatives des autres
» enfans.- Tous les hommes indiftinc-'
tèment doivent concourir au biea
(
» public, fans qu'ils puiflont s'y rcfiifer,
» fous quelque prétexte que ce puifle
» être excepté l'infirmité ou la ma-
» ladie. Les femmes qui allaiteront
» leurs enfans feront exemptes des
» travaux publics les jeunes filles iront
» aux champs garderont les befiiaux.
»Il me femble que la lame dès mou«
» tons a une propriété qui pourra un
» jour vous être très-utile mais ce
» n'eft point fur les expériences que
» vous êtes à même de faire, que je
p dois prononcer. Je fens que Dieu me
» reprend la vie qu'il m'avoit donnée,
» & que, par ma mort, vous allez voua
» convaincre que l'homme ne fera que
» naître & mourir mais ne perdez
» jamais de vue la loi que j'établis
» parmi vous. Que celui qui voudra
» anticiper fur les droits de fon frère;
? de fpi) voiCny, de fon ami, foit chaffé
» du çcntre de fa famille ôc de la fo-
» ciété comme un rebelle il ifa
•» vivre tout feul dans le défert & y
'», attendre que le courroux du, ciel
termine fcs jours. Ne fouillez jamais
» vos mains dans le fang de vos fem-
» blables Dieu fcul a droit de difoo-
» fer de la vie de l'homme puifque
“» Dieu feul la lui donna. Vous ne
» pourriez abroger les ..jours de vos
frères fans vous expofer à fon éternel
? courroux, fans, offenfer à la fois la
» Divinité fuprême & fa célefte puif
» fance. Otez un méchant les
» moyens d'exercer fa méchanceté, mais
» ne lui ôtez point ce qui ne vous appar-
» tient pas. Laiflez à l'Etre Suprême ce
,» qui eft à fa feule difpofition c'eft lui
» qui niJinfpire & qui me ranime dans mes
derniers inftans. Suivez-le dans toute
» la nature levez les yeux vers le ciel;
.»̃̃& ne perdez jamais de vue qu'il voit
» fans cette vos avions & qu'il lit dans
vos âmes ». Le Vieillard demanda à.
Ces enfans, pour dernier forvice, qu'on
le mit fur le feuil de la porte & qu'il
pût çonfiddrer encore le foléil. « p
I* )
• » mon Dieu, s'ccria-t-il en admirant
» cet aitre, je, puis, avant mon dernier
b moment, vous faire cène prière pour
» mes 'cnfans. Que votre feu divin
» n'échauffe plus la terre, qu'il lui ôte
» la clarté fi aucun de mes neveux
s'écartoit de la loi naturelle que je
lui indique :par votre inspiration ».
Après ces mots, il embraia chacun de
fesenfans, & il rendit l'anie en fixant
k foleil.
Ce corps inanimé jeta pouf la pre-
mière fois l'effroi dans cette famille.
En "Vain on cherchoit à le réchauffer,
on le gardoit à vue dans le lit mais
bientôt ^u'un homme
mort n'avoit plus bcfoin, de fecours
& que l'infè£Hon qu'il répândoit les
forçoit à s'éloigner de lui. On imagina
1& moyen qu'ils pourroient prendre
pour le dérober à leur vue ils n'en
trouvèrent point d'autre que d'aban-
donner leurs habitations, fans s'écarter
cependant bien loin dqs terres qu'ils.
avoient
avoient déjà cultivées. Ils bâtirent dë
nouvelles chaumières à quelque dif-
tance des anciennes & bouchèrent
tous les chemins qui pouvoient les ra-
mener' de ce coté, avec des pierres &
des buiflbns. Leurs regards cependant fc
tournoient fouvenc vers cette enceinte;
les larmes coûtaient de leurs yeux,
quand ils fe rappel oient leur premier
père. Le temps, qui-efface tout, tarît
leurs pleurs. La concorde régnoit tou-
jours parmi ces peuples, qui niultU
plioient à vue d'oeil leurs connoif-
fances s'étendoiest & fe développoienç
avec l'âge le foleil étoit le dieu qu'ils
adoroient. Les hommes eommençoient
leurs travaux quand l'aube du jour;
commençoit paroître* Aux premiers
rayons du foleil -ils fe^mettoient à
gehoux devant cet aftre bienfaifant &
à fon coucher, cctôit la même céré-1
monte. Tous les travaux finifljoieïit!
dès que l'aftre avoit 0i\
fe délaffoit par des jeux i/àôcens.
(
chant des oifeaux avoit appris à l'homme
à trouver des fon3. Ceux qui étoient
w,nés poëtes & muficiens formoient des
accords. Les jeunes filles qui poff<S-l
doient une jolie voix, récitoient s
chants naturels, qui valoient peu tre
ceux de nos jours. Ils n'avoient ni
enclaves ni valets; tous étoient maîtres
& fournis on ne fatiguoit point l'ef-
prit le travail du corps entretenoit
une fanté robufle. L'homme arrivoit
au travail accompagné par le chant des
pifeaux fes cris d'alégrefle fe confon-
doient ensemble, & c'étoit l'accord.
parfait de la nature. L'on chantoit fans
cefTe, & l'homme étoit toujours con-
tent.
La plus belle inflitution du bonheur
de l'homme. & de la loi naturelle,
c'étoit le refpe£t qu'ils portoient au lien
facré qui réuniflbit .les époux deux
êtres n'étoient unis enfemble que d'après
leurs penchans réciproques le temple
de l'hymen étoit le Commet d'une mon*
( i*
B 2
tagne. Là, devant le foleil, ils fe ju-
raient un amour confiant & une amitié
indiflbluble ils invoquoient de même
le Dieu de la lumière, ainfi que leur
premier père, & ls-prioienc d'éteindre
fon flambeau, fi jamais ils rtahiflbient
leur ferment leur foi dtoit pure & natu-
telle, ainfi que leurs plaifirs. Ils appri-
rent à femer le grain non à le moudre
d'abord mais à le piler, pour faire une
efpèce de gâteau bien différent du pain
,que nous mangeons aujourd'hui ils,
h'avoient point inventé de fours &
j'ofe' préfunier que la première pâte
qu'on mit au feu fut au milieu des
tendres ou fous la braife comme
j'en ai fait moi-même dans moh'enfance;
& je me rappelle encore ces expérien-
ces avec plaifir. Quel eft l'homme qui
ne- regrette pas fes premiers ans ? C'eft
l'âge heureux, dit-on. Peut-on re re-
fufer de reconnoître que cette heureùfô
ertfarice efl l'image du bonheur des
premiers hommes ? Les favans & leff
( ao
enthoufiaftes des fciences plaignent
difent-ils ces hommes ignorans qui
ne redoutoient aucun danger, & à qui
l'humanité même étoit étrangère. Il
faut donc fuppoferf que la nature
leur avoit tout rçfufé & qu'elle avoit
conduit les, hommes aux fiècles de la
dévorante ambition & de la dépravation
la plus effrénée, pour leur apprendre
leur bonheur & l'utilité de ces lumiè-
res. Ah fans doute, je dois penfer
différemment & préfumer que l'homme
a étendu trop loin fes connoiflances.
Il en eft' actuellement au dernier pé-
riode j à force de chercher il s'écarte
du vrai, & ne trouve qu'une ignorance
qui fatigue fon jugement, & finit par éga«
rer fa raifon. Il n'aura ni la force ni la
vertu d'en convenir mais je veux lui
donner une image frappante du malheur
où je le vois & du bonheur qu'il à
perdu..
Le bonheur n"eft point arbitraire
,on ne peut le contefterj il eft idéal
B3.
e'efl une vérité reconnue. Je demande
donc fi le premier homme qui trouva
fans effort de quoi fe nourrir, fe vêtir,
& fe coucher, n'étoit pas mille fois
plus content & plus fatisfait que celui
qui fe tourmente fans cette jour & nuit
auprès d'un fourneau ardent, pour tros-
ver je ne fais quoi; enfin cette pie rre
philofophalé, dont on a vu tant de roux
s'occuper ? Eh combien n'en voit-on
pas qui s'en occupent encore Un autré
fou n'a d'autre but que de faire fon profit
do tes inutiles recherches. Avec fon
air inflammable & fes machines aérien-
nes, il vient nous ennuyer, par la voie
des journaux, de fes dircours empha>
tiques de ce qu'il vifite tous tes Sou-
verains de l'Europe non dans fon
aéroftat, car le voyageur aëriëh arrive
toujours en pofte dans les Cours eVàn-
gères, & foo balon par le coche; mars
il n'en étale pas moins aux yeux; d'e
l'Univers ébloui, fes tabatières (es
étuis, fes montres fes diamant, &
.t
fe$ heureufes & fages découvertes.
Je ne- dédaigne point les fciences
quoique la bizarrerie de mon étoile ait
voulu que je fuffe ignorante mais
c'èft l'abus que je condamne. Quel eft
l'homme qui n'efl point favant actuel-
lement ? Quel eft le Laquais, le Tailr
leur, & le Fruitier qui ne veulent pas
être philofophes La fureur de s'inf-
truire eft devenue actuellement une ma-
ladie nationale. Tous les hommes vont
aujourd'hui au même but on ne dif
tingue prcfque plus le fage d'avec l'in-
fenféV On dit & l'on fait tant de choies
inutiles, que je ne vois que confufion
jd/idé^s & de projets. Je compare ce
iiècle à celui de la tour de Babel j
cependant les hommes d'à préfent aflii-
rent que jamais la langue ne fut plus
apurée, les plus,claires,
oeft monté au fuprême degré des col-
npiffanees humaines. Tant de lumières
entraîneront peut-être de grands inçoà-
venions. Il faudra defcendre de cette
( 23 )
Bi
élévation, pour mettre des limites aux
fciences & aux arts. Un Artifan ne
doit ni parler ni penfer comme un
D. P. un Coiffeur comme un C.
D. B., parce que ces hommes devien-
droient trop dangereux pour la fociété
&. pour la patrie. Depuis que l'au-
torité s'eft introduite parmi les hom-
mes, cette même autorité doit tenir
adroitement chaque claffe dans fa
fphére. Si j'allois plus avant fur cette
matière je pourrois m'étendre trop
loin, & m'attirer l'inimitié dés homm/s
parvenus, qui, fans réfléchir fur^-mes
bonnes vues, ni approfondir mes bonnes
intentions me condamnecoient impi-
toyablement comme utie femme qui n'a
que des paradoxes à offrir, & non des
problêmes faciles à réfoudre. Je ne-
réponds pas cependant de me taire fur
cette matière mais paffons au chapitre
fuivant..
(- a* )
chapitre; second.
Des pîaifi/s 4e
JL, E bonheur le fatigua; il e*toit trop
uniforme. Je penfe que Je premier qui
fe dégoûta du vrai bonheur, fut comme
ce mari dans le conte du pâté d'Anguille.
Sa femme lui parut moins intéreflante
que celle de fon voifin il conçut le cou-
pable deflein de la réduire. Les peines
& les foins que cette entreprife lui
coûtèrent, redoublèrent fes feux, &
rendirent fa pauion indomptable. S.a
fidèle moitié lui devenoit à charge &
plus elle s'em.preflbit lui prodiguer
fes tendres carêmes, plus fçn çceur fe
dégoutoit d'elle. 11 n'pfoit parokre à
la lumière c'étoit dans la nuit, e/i
l'abfence de ladre adoré, que le. cou-
pablç s'<ibandonnoit avec moins d€
tis )
.contrainte à fon penchant. Il devint
rêveur & enfin malade. La beauté qui
ayoit égaré fes fens parut-devant lui,
&, comme plusrobuftc que fon époufe,
elle fut choifie pour fa garde-malade.
Sans doute dans ce temps l'amour
fut timide mais que ne peut-il pas
exprimer dans le plus grand filcnce
quand deux cours font d'intelligence
La jeune garde-malade fut .touchée
vraisemblablement de l'état de fon
voifin, Le même vice, le même pow
fon, ou, pour mieux dire, le même
penchant avoit fubjigué fa raifon & fa
vertu, L'amant propofa un rendez-vous
no^urne. L'amante, foible & plus cou-
pable que. l'amante 'l'accepta. Ce fut
dans le centre d'un rocher, la veille
de la moiflbn que ces deux amans
profitèrent de la joie générale, pour fe
livrer à des plaifirs coupables ils fo
rendirent à l'heure convenue dans la
grotte où. l'amour avoit tramé leur
perte. La première éclipfe de foleil
( *O
-te fit ce jour-1., Quel phénomène ter·
rible pour ce peuple innocent Le
foleil s'obfcurcit, le tonnerre gronde,
la terre tremble; les eaux, emportées
par les vents vont fc brifer fur les
rochers l'aftre difparoît lorfqu'on
s'aperçoit que les deux coupables
manquoient dans l'augufte fociété: On
n'entend que des cris lugubres des
hommes., des femmes, des enfans criant
de toutes parts, invoquant la Divinité.
Les deux amans retirés dans le centre
du rocher, ignorent le fléau que le ciel
répand fur la terre. Ce n'eft pas un évé-
nement naturel & partager comme de
nos jours c'eft un peuple vertueux,
qui fe croit maudit du ciel. Enftn les
deux amans, à peine entrés dans la
grotte, en font rappelés par les cris qui
retentiffoient dans le fond du rocher
O terrible furprife ils fe cherchent des
yeux & ne peuvent plus fe diftinguer.
Cet phénomène rend leur paffion plus'
calme; le voile de l'erreur rae couvre
( 21 )
.'plus leurs yeux; ils ne voyent plus que
le crime. L'amante s'enfonce dans le
rocher, fe précipite terre, & implore
la clémence du ciel. Le coupable, plus'
furieux dans fon repentir, veut aller fe
jeter dans les flots mais il ne voit
plus de chemin fes cheveux fe dreflent
fur fa tête; II rejoint fes frères dans une
vallée, où il les trouve tous proilernés
vers le ciel. Il fe jette au milieu d'eux;
il implo:re la mort; mais ils la lui refu-
fçnt cruellement; & n'obfervant que la
loi divine que le premier père leur a
laiflTé'e en mourant Va-t-en, lui dirent-
ils, fuis loin de nous, fils, époux, &
père coupable. A peine ces paroles
font* elles prononcées que la terre
s'affermit le tonnerre s'éloigne, \es
vents fe calment & le foleïl reprend
fa première fplendeur. 0 miracle de
ce temps i Le peuple pour le mani-
feAer, s'exprime par des cria d'alégrefTe,
l's chaulent le rebelle avec joie ils
'imaginent d'entourer Tenceïnee de leurs
habitations aihfi que de leurs campa-
( 28 )
gnea, de, murailles d'une hauteur pro.
djgieufe mais ils n'ont pu prévoir que
*• le rocher qui renferme fa complice eit
en dehors de ces immenfes barrières.
L'homme qui a fait un pas vers le
crime, en fait un fécond fans peine,
fur-tout lorsqu'il y trouve des appas.
Le fpleil lui parut plus clair plus
brillant que jamate il ofa le fixer fans
rougir, .& il crut qu'en l'offenfant, il
pouvoit l'invoquer. Semblable à ces
âmes pieufes. qui expient fans çeffe
leurs fautes fans pouvoir s'en corriger.
Ainfi le premier coupable demanda
pardon de fon crime à L'Etre
& ne lui dcmanda pas moins de lui per-
mettre d'aller habiter une autre partie
de l'Univers avec l'objet infortuné
qui reftoit fans appui & fans afile de-
mêmes que lui. Il entra d'un pied ferme
dans la grotte fans craindre que le
ciel fît écrouler fur eux le rocher,
& il 'en-forcit, ^u(Ç-t6t tranquille &
cafluré avec fa nouvelle, époufe,
Satisfait de voir <Jue fâsprlère avoit
"Cap )
é.té exaucée que le ciel étoît fereïrtj*
l'aftre du jour plus pur & plus brillant
..ce.fut alors que fa nouvelle compagne,
reprenant fes forces, crut à fon tour
que le Dieu qu'ils invoquoient étoit un
Dieu qui pardohnoit aux coupables. Ils
ne cefsèrent donc point de l'adorer,
mais avec moins de crainte. Il faut ici
reçonnoître que les Religions ont perdu
de leurs forces & de leur empire d'après
la tâche que l'on a impofée aux hom*
mes; & que naturellement foibles &
frivoles, il étoit de toute impofïïbilité
qu'ils puflent s'y conformer, fans blefler
les dogmes de cette Religion trop fé-
vère. La faute eft devenue un péché
d'habitude, ou pour mieux dire, un
inftina naturel, où l'homme fe fenc
porté malgré lui. On s'en: trop accou-
tumé aux pardons des Minières des
Dieu.
S'il eût été pofflîble que les hommes
ne fe fuflent accufés de leurs -fautes que
devant l'Etre fuprême fans doute ils au-
( jo )
je puis me tromper, que le peuple qui
adoroit le Soleil, n'étoit pas un peuple
tout à fait intente. Cet aftre n'en-il pas
l'anie mouvante de toutes chofes ? Dieu
ne l'a-t-il pas créé pour échauffer & vi-
vifier la terre ? N'eil-il pas démontré que
fans l'exiftence du foleil, rien ne feroit
animé ? Seroit-il donc furprenant que
les hommes qui adoroient le foleil, ftif-
fent plus purs, plus fidèles à leur culte
que tous ces peuples différens qui fui-
vent tant de Religions bizarres? Ce
Dieu fe montre par-tout à tous les
hommes, & nul mortel ne peut l'évi-
t'et. Les temples font fermés la Di«
vinité que l'on cache eft celle que le
malfaiteur ne redoute pas. Il me femble
que les croyans du foleil ne formoient
pas de coupables deflcins fans qu'ils
en fuffent fur le champ détournés, fi-tôt
qu'ils levoient les yeux au ciel. Je pré-
fume auffi, que s'il a été poflîble que
dans cet heureux temps il fe foit commis
des forfaits, c'étoit dans les ténèbres &
dans l'horreur de la nuit. Le crime
alors n'ofoit fe montrer au-grand jour;
mais aduellement c'eft en public &
dans la fociété qu'il lève un front aider.
Cependant Roufleâu ne diftingue-
pas, pendant des fiècles entiers, ces
hommes des animaux, Il rapporte des
faits connus des peuples fauvages, & il
veut que tous les hommes des premiers
temps aient agi & penfé comme les
brutes, que leurs idées ne furent ni
plus développées ni plus utiles, & enfin
qu'ils écolent épars dans l'Univers, fans
avoir fongé que bien tard à fe raflem-
bler que. pendant long-temps ils fe
fontv exercés à trouver des fons, avant
de découvrir la parole. Le premier qui
fit cette découverte étoit un grand
Homme. Je l'avouerai s il n'avoit pas
reçu déjà de fes pères.fon intelligence;
& je penfe au contraire que, fuivant les
révolutions de la terre les hommes
ont été, tantôt plus fauvages, tantôt
(
plus policés mais pour dégrader fon
origine, il faut ne pas admettre l'exif-
tence d'un Dieu. Si les hommes n'ont
acquis la pénétration qu'à l'époque où
ils ont bien voulu apprendre à lire &
à parler, il ne s'enfuit pas moins qu'ils
s'entendoient parfaitement dans leurs
jargons, & qu'ils pouvoient fe commu-
niquer toutes leurs penfées. Voyez ce
qu'ont pu les fignes fur les fourds
& mûets. Combien de fois la langue
nVt-elle pas varié! M. le Brigaud en
a trouvé douze cent foixance. Je vou-
drois, fi l'on goûtoit mes obfervations,
qu'on fît une expérience utile à j/fr>ais
à la race future rien ne feroit plus
aifé. Je fuppofe dix lieues de pays en
bon produit & en belle perfpeÉUvej
enfermer cet efpace par des murailles
extrêmement élevées prendre des
hommes & des femmes muets, leur
mettre entre les mains douze enfans d<s
chaque fexe, venant de naître qu'on
prendroit aux Enfans-Trouvés on les
renfermeroit
( 33 )
c
avec les muets ) oan*
cette habitation, & perfonne ne pourroic
y entrer, que celles que le Gouver*
cément nommeroit pour régie cet éta-
bliflement, On reconnoîtroit facilement
par cette expérience quelle étoit l'éniu-
lation des premiers hommes. Vraifem*
Maniement les enfans, en trouvant la
parole ,• fe croiroient fupérieuïs aux
muets, comme les hommes l'égard
des animaux, Je fuis perfuadée qu'à
peine quinze ans fe feroient écoulés,
qu'on feroit des découvertes fiur ces
hommes féparés de la fociété policée;
des découvertes) dis-je, très-utilee. I1
faudrait les lainer libres dans leur pen-
chant ainf que dans leur émulation
ïaifler agir entièrement la nature, •&
reconnoître ce qu'elle produiroit de
nos jours.
Pour donner la preuve que mes opi*
nions ne font pas fans fondement je
reconhois qu'il y a encore des fsuvages
_qui commettent des actes de férocité
(
'qu'ils ne prévoyent pas au delà du lert^
demain. Mais n'ai-je pas à offrir au
genre humain les mêmes tableaux dans
nos moeurs policées t Les fcélérats
:qui ne refpirent que le crime, & dont
rinftinâ n'a jamais combiné que les
forfaits, ne font-ils pas mille fois plus
Sauvages & plus barbares que ceux qui
wivent dans le creux des rochers, au
fond des forêts & des dépérit ? N'a-t-on
pas vu un fils aflaffine/fon père ?NVt-on
pas vu un époux égorger fa femme ? &
enfin un infâme Patiner employer la
chair humaine pour fatisfaire fa cupi-
dité, & en faire un régal aux hommes ?
Voilà, je penfe des fauvages que
nos moeurs policées n'ont pu rendre
plus humains. Le fauvage qui vend fon
lit le matin & qui prévoit peut-être le
contraire de Rouffeau penfe que la
mort le difpenfera d'en faire ufage le
foir. J'°ignore l'emploi qu'il peut faire
du produit qu'il en retire à moins que la
fiiême valeur ne lui en procure un autre^
Ca
quand il en a befoin. Dans ce cas j&
confdère cet ufage comme un genre
de commerce qui doit entretenir une
certaine émulation dans ce peuple..
Mais nos diflîpateurs des fiècles poli-
ces, ces prodigues fans frein, ces tionv»
mes qui vendroient non feulement-
leurs lits, mais leurs époufes leurs
enfaas', la nature entière, pour Catis-
faire un inftant de pia/ifir ne font-ils
pas des fauvages inftruits, nourris dans
le vice & fans la plus petite ombre de
prévoyance pour l'avenir Les joueurs
pour le jeu, les libertins pour les fem-
mes, l'ivrogne pour le vin, un gour-
mand pour un repas enfin, s'il falloit
m*élèndrefur cette matière, que d'exem-
pies j'aurois à rapporter Mais ne me
fuffitril pas de ces preuves pour être
perfuadée que dans tous les âges, dan?
tous les temps, dans toutes 1er moeurs,
il y a eu des hommes féroces & dea hom*
mes désordonnés ? Mais jamais la na^.
ture n'a perdu Ces droits; & torf^'elle
(
a favorifé un être d'une lueur de géme
& d'une portion d'humanité, elle a fait
plus pour lui, que toute l'inftru&ion
poflibie elle a été avare & prodigue
pour certains hommes. Et, quelques
jbur, je rapporterai un fait qui prou-
vera que l'inftru&ion ne peut rien fur
ces individus ftupides& bouchés; qu'elle
en peut faire des pédans infoutenables,
qui ne vous parlent que par citation
qui ne penfent que par autrui, & qui
font incapables d'avoir une idée ingé-
nieufe.
CHAPITRE TROISIÈME.
De l'ambition de l'homme,
V>es deux infortunés, chaffés de leur
foyer & du fein de leur famille fe
retirent dans un endroit où la nature
s'étoit plue à déployer toutes fes richef-
X
Ci
Tes. Bientôt leur induit rie leur en $t
connoître tout l'avantage & au bout
de quelques années, ils virent croître
leur famille avec leur fortune. A peine
trente ans s*étoient écoules, que ce
père fut plus avancé en découvertes &
en fertiles campagnes, que fes pre~
miers ancêtres. Il avoit fait des expé-
riences > comme de pratiquer une e.fpè$e
de nacelle fur l'eau & qu'il chargea
d'abord de pierres. Il la laifla voguer à
fon gré & la fuivantde loin, il vit &
reconnut que l'eau avoit aflez de force
pour en porter une plus grande & plus
chargée, dans laquelle il pouvoit fe
hasarder avec fa famille, s'il pouvoit
trouver le moyen de la diriger. Il
s'aperçut que cette de nacelle
s'af retoit au pied d'un morceau de bois
qui dominoit fur l'eau qui la fit
tourner d'un autre côté. La Nature,
ou Dieu même avoit fembk: pofer
cette perche dans la rivière, pour ap-
prendre à l'homme qu'il falloit s'aider.
îî'uft morceau de bois pour la conduira
De là, il conftruifit des famés, & après
les avoir agitées plufieurs fois dans l'eau,
il trouva la manière de diriger fa bar-
que. Ses voirins, qui ne l'avoient pas
vu depuis trente ans, & qui penfoienc
que la foudre du ciel Tavoit précipité
dans les ténèbres, âinifique fa complice,
étoieht loin de s'attendre de le voir
paroître un jour triomphant fur ronde;
car aucun n'avoit effayé la navigation.
Ce père d'un nouveau peuple projeta
d'aller fe préfenter avec tous fes en-
fans, aux yeux de Tes Aères & de fes
amis. Ce projet fut concerné par lui
feul, & n'offrit à fa femme & à fes en-
fans qu'une partie de plaiftrfur l'èau.
Tous attendoienravec joie lé jour cKoili
pour cette fête. 0 malheur imprévu
phdnomèn© du hafard, qui a rendu dans
tous les temps la plupart des hommes
fuperftitieux!
Cc fut encore une veille de moiflbn
un jour d'éclipfe que le profcrit revint
Ci
dans le lieu de fa naitfance. Le vice enf
étoit forti depuis fonévafion. Ce peuple
étoit heureux parce qu'il n'avoit pas
recherché les faux plaiftrs. La rivière qui
traverfoit l'enceinte de fes habitations
n'étoitpoint bouchée; ils n'avoient poinc
encore conftruit de pont. Le coupables,
parvenu à un degré de fcknce fu]pér.ieu'r
aux connoiflances de (es ancêtres, arriva
aux yeux de fa famille, dans une barque
richement appareillée bien conftcuïte
<& remplie d'hommes & de femm?s
dont tous anrtônçoient la fanté la plus
robufte, parce que la rkheiïe du pays
qu'ils pouvoient parcourir, leur four..
nifloit tous leurs befoins néceflaïresi Se
que ceux qui s'étoient enfermésjn'ayoîent
que
leurs besoins fsmultipliroientavec leurs
familles. La fociété étoit devenue leur
partage. Une maladi épidémique avoit
détruit la moitié de ces habitans &
affoibli le refte. A peîne aperçurent-ils
venir cette barque, que tous volèrent
( 4à)
fdr la rive. Mais quel nouvel événement
vint accabler ce refte d'hommes heu-
reux dans leur paix, dans leur concorde
v- C'eft une féconde éclipfe qui leur^pre-
fente ce phénomène. Ils reconnoiflent
en même temps rauteurde leurs maux.
Leur âme eft émue leur efprit eft faifi
mais le coupable, plus hardi, prend la
parole, & leur tient ce difcours d'un
« Le ciel comme vous
» voyez, ne m'a point accablé de fou
» courroux. J'ai failli, je le fais; mais
» vous faillîtes encore plus que moi, v
)J'en m'éloîgnant de votre fein paternel.
» Dieu n'a pas créé l'homme pour 1©
» maudire il lui a donné la raison
» four Ce corriger lui-même. Il ne
» m'inspira pas l'artreux courage de ma
» 'détruire :'je connus les remords avec
La vîâime que j'âvois entrai-
» née dans mon crime alloit périr dan* :•
»4e fond 'd'un:rocher, L'aftreque noua
» adorons-, & qui va dans quelques
» minutes nQUS paroîtr6 plus par &
( *l )'
s^plus brillant, reprit fa lumière. Apre*'
» avoir erre quelques heures, il fembla
me ramener, par fes rayons couchans,
»vers la grotte où j'avois abandonné
» la complice de ma faute. Hélas
» quelle étoit fa fituation elle vouloit
» mourir pour expier fon crime. Mais
» je lui repréfentai que fa vie ne lui
appartenoit pas qu'il falloit fuivre
» le décret abfolu du ciel. Elle Ce rendit
cette vérité frappante. Nous nous
» éloignâtes de cette enceinte de quel.
ques lieues mais peine avions-
» nous quitté notre demeure, que les
» regrets s'emparèrent de nos coeurs.
» Nous tournâmes nos pas quelques
» jours après, vers cette augure en-
ceinte & nous efpérions vous flé-
» chir quand -d'horribles barrières
» enlevèrent devant nous. Il fallur
céder à là rigueur du fort. Seuls &
» fans afiles, nous avons produit cet|e
nônjbreûfe famille: tous font des
s hçnïnaes induftrieux & qui vous ché-r
uo
» riffent comme moi. Tendez-ntftf* v
» bras; nos biens & nos découvertes.
» font à vous. Ne formons plus qu"une
» même famille, & craignons de nous
» féparer ».
Plufieurs fe rendirent à ce difcours
mais les plus fuperftitieux Ce révoltèrent*
& le maudirent de nouveau ;_& comme la
férocité n'étoit pas leur apanage, ils Ce
contentèrent de fuir ces nouveaux habi-
tans. Quelques-uns des plus fuperftitieux,
n'écoutant que leur défefpoîr, & croyant
fermement que la révolution du foleil
étoit un figne certain du courroux de
Dieu fe précipitèrent au fond des eaux.
Les enfans de cette nouvelle race
avoient déjà découvert l'utile faculté de
nager. Ils fe plongèrent dans les flots, &
les Sauvèrent tous de leur propre fureur;
& fous peu de jours, ces deux familles,
n'en furent plus qu'une tant le difeour*
du profcrit avoit influé fur leur âme &
éclairé leur efp rit L'ambition s'étoit
déjà emparée de fon ame & lui avoit
( 43 )
Suggéré le projet de revenir dans te
centre de fa famille; & bientôt fon
efprit & fes lumieres le rendirent cher
à ce peuple innocent.
La Religions, qui a toujours été là
bafe de la difeorde, de l'élévation des
uns & de l'abaiffement des autres, naquit
de leurs erreurs celle d'un Dieu jufte
& d'un Etre bienfaifant ne fut point
fuivie. Les hommes en abandonnant
le culte de la Nature, perdirent le vrai
bonheur. Le pouvaient ils conferver
en s'agradi (Tant ? Comparez la concorde
&' la confiance des habitans des hameaux
avecceux des Capitales. Dans ces bonnes
gens, il n'y a qu'un même efprit, qu'un
même cœur. Dans les grandes villes, ce
font dès république d'inconnu$: chacun
a un esprit différent, une ambition démë.
furée. Paris eft Un gouflVede vices, ou Ce
réuniffent cependant de grandes vertu
& les premiers talens mais ce mélange
ne peut produire ce calme heureux des
hameaux & des- premiers homme?.
( 44 )
Tout n'étoit alors qu'humanité éc
vertus.
Je plains celui qui commença &
exiger de fcs égaux foumiflîon & ref-
pe£U Ce fut, il me femble, un ambi-
tieux ,.& je fais remonter cette ambition
à un profcrit du fein de fa fâmille. U
avoit étudié le cours des aftres & la
révolution du folell; il fentoit l'avan-
tage qu'il avoit fur fes frères ,& n'eut
point de peine à leur perfuader qu'il
.en étoit l'interprète. Bientôt il fut con~
fidéré comme un prophète infpiré. par
le ciel.
Les rebelles qui l'ayoîent fui furent
,bientôt rappelés paries préceptes, qu'il
difoit tenir de l'aftre adoré ils ne, ten-
doient tous qu'à répandre la bienfaifence
ïur rhumanitél Il pardonnoitaifément
les fautes de l'amour, qui avoient fait
Il faut conyenir que l'amou/ & U
Religion ont produit de grandes révo-
lutions. Il Semble que les hommes ne
(
peuvent fe guider que par ces deux
penchans. Le premier ambitieux obferva
& reconnut cette vérité; mais il étoit
encore près du fyftême de la nature.
Il fentoit que les hommes n'étoient pas
nés pour être efclaves des hommes il
les traita comme il auroit voulu être
traité lui-même. Mais fes, préceptes
avoient fait de terribles progrès. Sa
grandeur & fon mérite firent des en-
thoufiaftes qui devinrent après lui
de grands législateurs du culte du
foleil. Cette fede s'agrandit avec le
monde & les Prêtres de fa loi devin-
rent abfolus dans les prerniers temps.
Tel qu'on a vu les Jéfuites, dans
toutes les contrées & d'un pôle à l'au-
trie, fubjuguer l'opinion, la raifon de
tous les hommes, renverfer des royau-
mens, fonder des établiffemens, régner
et) defpotes fur, le coeur & les efprits,
bouleverfer à leur gré l'Univers entier,
pour fatisfaire à leur ambition effrénée
voilà à peu près comme je fuppofe qu&:
(
les premiers Miniftres du foleil te con*
duifirent avec les hommes crédules &
les coeurs fimples. Il s'élève dans la
Société de nos jours, non des fanati-
ques de religion, mais des enthoufiaftes
de liberté qui, fans envisager le dan-
ger d'une anarchie effroyable dans le
fiècle de l'égoïfme fe précipiteraient
les premiers dans le gouffre qu'Us ont
entrouvert à la patrice ils colorent le
fiel de leurs écrits par le vernis du
y ftyle ils déguifent leurs feuls intérêts
fous l'apparence du bien public 5 ils me-
nacent les citoyens d'un horrible efcla-
vage s'ils ne fecouent le joug. L'homme
cft.fi foiblé quand il cet
qu'il devient terrible quand il s'irrite fur-
les maux & c'eft toujours dans ces cif-
conilances défaftreufes, où les frondeurs
fe fvric dés partis que la ftgeflfé & la'
douceur peuvent texûw détruire. Qu'on
livré un mauvais ouvrage aux mains
du Boureau, il prend dès ce moment
plue de confiftance. Il faut faire parler
les lois, je le fais mais il y a des m(H
mens où il faut favoir lés faire taire.
Convaincre les efprits mal intentionnés
par des principes oppofés aux leurs, &
falutaires au bien public, c'eft forcer
leurs auteurs à rentrer dans les bornes
de la prudence.. L'Ecrivain qui fait
circuler des écrits ténébreux, eft tou-
jours un homme qui ne peut fupporter
le grand jour. Mais aujourd'hui que les
citoyens ont la liberté de la prçffe il
faut être ennemi du genre humain, pour,
fronder impitoyablement cette liberté
dans un moment de calamité.
Avant que ces Prêtres du foleil fuf*
-Cent d'accord & que leurs oracles euf«
fent pris quelque vraisemblance, que
de peines, que de tourmens les premiers
d'entre eux ne fe
impofer le joug aux autres hommes t
Il falloit avoir quelque fupériorité, de.
même que leur Prophète. L'ambition
les dominoit; mais ils n'avoient point
acquis cette hypoctifîe devenue le.
( 1
fiûafque de la plupart des hommes fè
cette hypocrifie fille du tourment &
de l'ambition qui pana bientôt dans le
coeur de l'homme, eft devenue la perte
du genre humain L'égalité, à cette
époque, commença fans doute à perdre
le charme de cette douce concorde.
Les Prêtres devinrent tout pulflans &
dea cfpèces de Souverains, qui, fans
donner des lois, régnoient entièrement
fur l'efprit de leurs frères ils excitoïent
le murmure dans les familles, la révolte
parmi les enfans, & le défordre dans
la Société. L'amitié, la nature, l'amour
filial ne fervoient plus l'humanité, &
l'humanité devint fouffrante. La fupé-
riorité s'introduifit, & le vrai bonheur
du genre humain acheva de difparoître.
Efforts fuperflus, regrets inutiles! Les
plus fages rougiffoient intérieurement:
de leurs foibleffes, & les plus forts do-
minoient les plus foibles. L'hypocrifie
prit la phyfipnomie de la décence, de
la piété, & de la privation; les hommes,
X i9 )
P,
qui s'&oient agrandis & difperfés fur la
terre, formoient des républiques, donc
le falut dépendoit des Prêtres qui ado-
roient le foleil les peuples éc&ene
fournis & efclaves d'un pouvoir tyran-
nique mais à pioportion que les hom-
mes Vinftruifoient l'aftronomie leur
apprit les mouvemens des aftres. Alors
on forma de nouvelles fe&es de reli-
gions elles devinrent fi bizarres, que
les hommes s'égorgeoient fans cefle
pour leurs diflPérentes opinions. Le vrai
Dieu, fans doute, envoya la bonne fur.
la terre; mais que de maux n'a-f-ellc
pas produits La fureur des Catholique9
& des Proteftans ne fera-t-eïle pas tou-
jours un tableau effrayant la race
future Dieu ne vouloit que la paix
on lui offroit par-tout la guerre. Cétôk
avec le glaive du fanatifme qu'on égor-
geôit indiftinûement le grandie riche,
le ,pauvre l'innocent, & l'orphelin
rnais avant ces deux Religions, celle
qui. avoit précédé* avoit formé des
chefs de parti. Les vaincus couronne*»
rente Les vainqueurs les hommes fe
donnèrent des maîtres y& furent réduits
une Servitude éternelle. O malheur
des grands & des inférieurs, qui a dé-
truit cette égalité fraternelle con-
neiflez les maux que cette fupériorité
& cette fervitude ont produits. Les
fortunes fe font divifées; elles ont été
la proie des plus forts & des plus adroits.
Ceux qui n'avoient pas l'émulation en
partage, tombèrent dans la plus pro-
fonde indigence il fallut fervir les
riches & les grands. Cette fervitude
entretenoit l'émulation dans cette clafle
d'hommes infortunés; & fans les regrets
d'avoir perdu l'égalité primitive, qui
affiégeoient fans cefle ces ferviteurs
ils auroient été plus, heureux que leurs
maîtres. L'ambition ne les dominoit
point; l'envie de s'égorger, pour pof-
fédcr le rang & la dépouille de leurs
voifins, ne tourmentoit point leur ame-
paififele-, tandis que celle du -maître

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