Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Le Bout de l'oreille... Par M. D***,...

95 pages
Arnaud (Paris). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LE BOUT DE L'OREILLE.
RÉPONSE VERIDIQUE
AU MÉMOIRE ADRESSÉ AU ROI, EN JUILLET 1814;
PAR M. CARNOT.
De l'Imprimerie de Mme. V. PERRONNEAU,
quai des Augustins, n°. 39.
LE
BOUT DE L'OREILLE ,
OU
RÉPONSE VERIDIQUE
AU MEMOIRE ADRESSÉ AU ROI,
EN JUILLET 1814,
Par M. CARNOT, lieutenant-général, chevalier de l'ordre royal et
militaire de Saint-Louis , grand officier de la Légion d'honneur,
Membre de l'Institut ; le même qui fut de la première Assemhlée
législative , de la Convention national, du Directoire, Ministre
de la guerre, Gouverneur d'Anvers , Ministre de l'Intérieur en
1815, et enfin Membre de la Commission du gouvernement.
PAR M. D***,
Chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, de
plusieurs autres ordres de l'Europe , et membre de
diverses Sociétés savantes.
A PARIS,
Chez ARNAUD , place St.-André-des-Arts, hôtel des
Trois - Maures , n°. 13.
MARS 1816.
LE BOUT DE L'OREILLE,

RÉPONSE AU GRAND MÉMOIRE
DE M. LE COMTE CARNOT.
DANS un état policé, tous les hommes obligés
de vivre entr'eux se sont soumis à des lois justes,
qui , ne pesant point sur les uns plus que sur
les autres , entretiennent ce commun accord si
nécessaire à la société. Telle a donc été la for-
mation des empires. Pour faire exécuter ces lois ,
il a fallu confier le suprême pouvoir à des
hommes éclairés , jouissant de l'estime de leurs
concitoyens par leurs talens et leurs vertus , et
soumis eux-mêmes à ces lois qui mettent des
bornes à leur puissance. Chaque individu , alors
plein de confiance dans le chef choisi, et reconnu
par tous , le regardant comme le surveillant de
l'intérêt général, ne s'occupe plus qu'à s'adonner
I
( 2)
au genre d'industrie qui lui est propre , et n'es-
saie ni de s'emparer de l'autorité , ni de s'y
soustraire. Cependant, M. Carnot nous repré-
sente l'état social dans une lutte continuelle
entre l'envie de dominer, et le desir de se sous-
traire à la domination (1) ; et suivant lui,
l'homme de la basse classe veut, à son tour,
obtenir un rang auquel ses talens , son éduca-
tion ne peuvent lui permettre de parvenir , ou
fait ses efforts pour se soustraire à. la domina-
tion. S'il en était ainsi , que deviendrait la tran-
quillité publique ?
Aux jeux des partisans de la liberté indé-
finie , tout pouvoir, quelque restreint quil sait3
est illégitime; aux jeux des partisans du pou-
voir absolu , toute liberté , quelque bornée
quelle soit, est un abus (1).
La liberté consiste à ne faire que ce que la loi
permet, et à ne point tenter ce qu'elle défend. Si
les écarts d'une imagination brûlante Veulent
troubler l'union générale , il est de toute justice
d'en réprimer les abus. N'écarte-t-on pas avec
soin les poisons qui peuvent nuire? ne se défend-
t-on pas des atteintes d'un animal malfaisant ?
(1) Mémoire de Carnot, pag. 7.
pourquoi donc ne serait-il pas permis de s'op-
poser au délire insensé de ceux qui prétendraient
détruire l'équilibre social ? Et pour qu'une par-
faite égalité régnât parmi les hommes, il faudrait
donc aussi une égalité de talens et d'instruction?
C'est demander la chose impossible. Tout dans
la nature nous prouve la vérité de ce que j'a-
vance , puisque toutes les parties du globe ne
sont entr'elles en parfaite harmonie , que parce
que les unes sont soumises aux autres.
Les premiers ne voient pas de quel droit on
prétend les gouverner ; les autres soutiennent la
prérogative innée pour quelques-uns, de com-
mander aux autres (1). La raison ne nous dit-
elle pas que les enfans du prince sage qui gou-
verne , élevés dans l'amour des peuples , n'ayant
jamais sous les yeux que les exemples du bonheur
public, doivent naturellement succéder au trône,
et que si l'on prenait une marche contraire , il
s'ensuivrait des dissentions civiles qui sème-
raient le trouble à chaque changement de règne?
Chaque parti, dit M. Carnot, rejette toutes
les fautes commises sur le parti contraire. Les
uns par leur obstination à défendre d'absurdes
(1) Mémoire de Carnot, pag. 7.
( 4 )
privilèges, et les autres par leur défaut de
soumission envers une classe regardée jadis
comme privilégiée (1).
A-t-il donc écrit pour des aveugles ? N'avons-
nous pas été les témoins ou les victimes des car-
nages, des proscriptions, des dénonciations, etc.?
Nous parle-t-il de l'histoire de notre pays , ou
de celle des sauvages de l'Afrique, ou bien croit-il
que nous ayons perdu la mémoire (1) ?
Pour être équitable en pareille matière, il
faudrait pouvoir se dégager soi-même de toute
prévention (1). Oui , sans doute; mais ici ce
n'est point prévention , ce sont des faits qui se
sont passés sous nos yeux , dont le souvenir est
encore récent à notre mémoire; il faudrait,
dit-il , se défaire de la pente presqu'irrésistible
que nous avons à juger de toutes choses par les
évenemens (1). El comment ne pas juger les
choses par les évenemens , quand ils sont à
notre connaissance ? Un sentiment plus fort
que nous , ne nous avertit-il pas de ce qui est
bien , de ce qui est mal ? Aucune pente ne peut
donc nous entraîner à juger différemment ; car,
quel que soit le motif d'une action, c'est elle que
(1) Mémoire de Carnot, pag. 8.
( 5 )
Ton juge , et non pas lui. Un assassin a-t-il le
droit de dire : J'ai commis le crime par tel
motif, ou d'intérêt personnel, ou de vengeance?
non sans doute ; cette excuse ne pourrait l'ab-
soudre , et le résultat le condamne. Il est vrai
que cette manière de décider la plupart des
questions , est, en quelque sorte, justifiée par
les écarts auxquels conduisent presque toujours
les théories abstraites (1) . Si M. Carnot reconnaît
et avoue franchement les écarts que produisent
ces théories , pourquoi donc lés a-t-il mis en
usage dans le cours de la révolution? pourquoi
n'a-t-il pas essayé d'en démontrer lé danger , au-
lieu de s'en servir lui-même dans ses discours ,
et d'abuser avec des mots , une classe dû peuple
assez crédule pour y ajouter foi? La révolution
en fournit de funestes preuves aux générations
futures ; elle fut préparée par une foule décrits
purement philosophiques-(2). Qu'ont-ils séduit',
ces écrits ? des hommes simples ou sans prin-
cipes , des intrigans foulant aux pieds les insti-
tutions les plus sacrées , l'a morale , la religion,
l'ordre social. Qu'en est-il résulté ? l'oubli des
(1) Mémoire de Carnot, pag. 8.
(6)
vertus , la spoliation des fortunes , la déprava-
tion des moeurs, et à la suite , des haines , des
vengeances , des persécutions, enfin , tous les
maux qui dérivent de l'anarchie ; tel fut le fan-
tôme de cette félicité nationale que vous nous
présentiez sous des couleurs si favorables , et
qui s'est évanoui , en ne nous laissant que des
ruines et d'inutiles regrets ! Que nous reste-t-il
de tant de chimères vainement poursuivies (1) ?
Vous avouez donc à présent que c'étaient des
chimères? C'est en vérité consolant pour la na-
tion , que vous abusiez si cruellement alors.
Elle vous doit sans doute les plus sincères re-
mercîmens, pour l'avoir plongée dans un abîme
dont elle ressentira longtems les funestes résul-
tats. Il nous reste , dites-vous encore , le décou-
ragement d'une multitude de gens de bien , qui
ont enfin reconnu l'inutilité de leurs efforts (1).
Quel est le nombre de ces gens de bien? osez les
citer ! Rappelez-nous leurs bienfaits, s'il est
possible ! Que verrons-nous ? des hommes cé-
dant à toutes leurs passions , sapant les fonde-
mens de nos anciennes institutions , détruisant
tout pour ne rien élever , s'enrichissant des dé-
(1) Mémoire de Carnot, pag. 9.
(7)
pouilles du peuple , et le laissant à ses regrets au
milieu des ruines dont ils l'ont entouré ! Tels
furent les travaux de ceux qu'il vous plaît d'ap-
peler des gens de bien : qu'auraient donc fait des
fripons ! Vous succombez , hommes qui vouliez
être libres, et par conséquent tous les crimes
vous seront imputés (1). Quels sont ceux que
l'on accuse ? de qui a-t-on tiré vengeance? quelle
peine leur a-t-on infligée ? Un oubli général du
passé : voilà leur seule punition ; une clémence
sans borne a remplacé les proscriptions. On les
accuse, oui sans doute; mais qui? leurs re-
mords ; et rarement on échappe à un pareil
juge. Où sont les fers dont on a chargé leurs
mains? dans les rêves de leur imagination exas-
pérée. Jugeant les autres par eux-mêmes, ils
redoutent tout, parce que jamais ils n'ont connu
les douceurs d'un pardon généreux. A qui con-
viendraient ces noms d'assassins et de régi-
cides , dites-vous ? A ces transfuges qui revoient
enfin leur patrie, et non à ceux qui ont voté
la mort du Roi , puisqu'ils ne l'ont votée que
comme institués par la nation, A ces hommes
qui ont pris les armes contre leur mère patrie ;
(1) Mémoire de Carnot, pag. 9.
(8)
et non à ceux qui ne doivent rendre compte à
personne de leur jugement (1). Comment pou-
vez-vous rejeter un tel forfait sur ceux que votre
rage effrénée poursuivit à outrance. S'ils ont
abandonné le sol qui les a vu naître, quelle en
fût la cause ? répondez. Ne le devaient-ils pas
afin d'échapper à la férocité de leurs oppresseurs?
Et ceux qui, par foiblesse ou par confiance, ont
restés parmi vous , que sont-ils devenus ? com-
ment les avez-vous traités ? en les livrant au fer-
des bourreaux, en vous emparant de leurs pro-
priétés, en appelant sur leurs têtes toutes les
vengeances, en leur faisant un crime de leur
naissance, de leur fortune. Tel a été le prix de
leur crédulité. Vous accusez, ceux qui se sont
soustraits à vos fureurs d'avoir pris les armes
contre leur patrie. Oui, sans doute, ils ont pris
les armes, mais pour quelle cause ? pour celle de
leur souverain légitime.
Ce n'était point la France qu'ils voulaient
combattre, c'étaient ses usurpateurs, c'étaient
ses bourreaux. Qui voulaient-ils délivrer ? un
roi chargé de fers, plongé dans une obscure
prison avec sa. famille; et par qui? par vous-
(1) Mémoire de Carnot, pag. 10.
(9)
mêmes. Depuis quand a-t-on fait un crime de
voler au secours de l'innocence opprimée? Qui
voulaient-ils combattre enfin ? ces hommes cou-
verts de sang qui, au nom d'une liberté imagi-
naire, rivaient les fers d'un peuple trop crédule,
et égaré par eux ? Vous, les nommez assassins et
régieides! Siégeaient-ils dans cette assemblée
perverse où se prépara et se consomma le plus,
grand des forfaits ? et si. quelques membres de
cette même assemblée ne partagèrent pas l'af-
freux, délire de la, majorité de ces hommes,
atroces, ne furent-ils pas. dénoncés et signalés à,
toutes les vengeances? Qu'était donc alors, cette
assemblée ? Juges constitués par la nation dites-
vous. Les avait-elle chargés de juger le monar-
que infortuné que sa clémence inépuisable avait,
mis à la disposition d'un amas de vils rebelles?
Ont-ils consulté cette même nation? ont-ils
accueilli l'appel au peuple ? chaque citoyen
avait-il émis son, voeu pour cet horrible procès ?
non, sans doute : une pareille mesure , ils, ne
le savaient que trop, leur eût arraché leur vie-
time ; et lorsque ce forfait épouvantable fut ac-
compli , l'indignation générale n'a-t-çlle pas ré-
prouvé une conduite aussi barbare? Les larmes
de la France entière ne vous ont-elles pas ac-
cusés? Vous ne deviez compte à personne de
( 10)
votre jugement. Pour quel but, et par qui aviez-
vous été placés? N'étiez-vous pas les mandataires
du peuple ? ne deviez - vous pas lui rendre
compte de la gestion qu'il vous avait confiée ?
ne vous avait-il pas rendu dépositaire de ses in-
térêts ? Depuis quand un subordonné a-t-il le
droit de passer ses pouvoirs ? Ils sont des assas-
sins , des régicides. Et vous , qui composiez
cette assemblée sanguinaire , quel nom faut-il
vous donner ? S'ils se sont trompés, ils sont
dans le cas des autres juges qui se trom-
pent (1). Quelle excuse! Aviez-vous, hommes
pervers, le droit de le juger? qui vous l'avait
donné ? et si parfois , comme vous l'avancez,
des juges se trompent, la réparation la plus au-
thentique suit de près l'erreur. L'avez-vous faite
cette réparation? vous en êtes-vous occupés?
vous êtes-vous empressés de réparer à force de
bienfaits ce crime que vous dites involontaire ?
Au contraire, vous avez conduit à l'échafaud le
reste de celte infortunée famille, et des deux
faibles rejetons qu'elle laissait, l'un a échappé ,
comme par miracle, et l'autre, au mépris du
traité signé par vous avec ceux que vous osez
(1) Mémoire, de Carnot, pag. 10.
accuser, a été livré à qui à une mort cer-
taine.
La nation entière a provoqué le jugement
auquel elle a ensuite adhéré par des milliers
d'adresses venues des communes (1). Appelez-
vous la nation une poignée de factieux que l'in-
trigue et l'audace avaient placés ? Appelez-vous
une adhésion générale, les vociférations de ces
mêmes hommes ? Ah ! ne deshonorez pas la
nation pour vous absoudre ; elle n'a que trop
longtems gémi do vos atrocités ! Envain citez-
vous les nations de l'Europe qui ont traité avec
vous : portant jusque chez elles le fer et le feu ,
il a bien fallu qu'elles fissent des sacrifices pour-
épargner leurs sujets, pour empêcher que cet
esprit délirant de destruction ne se propageât
jusque chez elles : et vous appelez cela une ap-
probation? Que de remercîmens ne vous doi-
vent-elles pas !
Mais vous qui revenez après la tempête, com-
ment vous justifierez-vous d'avoir impitoyable-
ment refusé votre aide à ce roi que vous
affectez de plaindre (1) ? Qui l'a donc défendu,
quand, au mépris du droit sacré des gens , les
hordes de cannibales attachés à votre parti ont
(1) Mémoire de Carnot, pag. 10.
( 12 )
été l'attaquer jusque dans son palais; quand ces
mêmes hommes , se répandant par torrent dans
ses appartemens , cherchaient déjà à. commettre
tous les forfaits? Qui donc l'a défendu? étaient-
ce vous ? Les corps sanglans et entassés de ses
fidèles serviteurs , leurs têtes promenées au bout
d'une pique , ne vous démentent-ils pas ? La
Vendée n'est-elle pas un témoin authentique ?
pour qui avait-elle pris les armes ? n'était-ce pas
pour défendre son roi ? ses ruines fumantes ne
vous accusèrent-elles pas ? Qui composait ses
armées? étaient-ce vos sicaires ? répondez.
Avant que de porter une main sacrilège sur vo-
tre souverain, n'aviez-vous pas ôté à cet infor-
tuné monarque,.. ses fidèles gardes ? n'aviez-vous
pas astucieusement diminué le nombre de ses
défenseurs? Et lorsque des miliers de Français
étaient massacrés autour de son palais , que fai-
siez vous ? qu'avez vous fait pour arrêter le car-
nage? Votre devoir ne vous appelait-il pas autour
du monarque? vos corps ne devaient-ils pas être
son plus fort rempart? Et vous représentiez, la na-
tion ! la. personne de son chef ne devait-elle pas
être sacrée ? A qui faites-vous des reproches ?
Aux notables, au clergé, à la noblesse (1).
(1), Mémoire de Carnot, pag. II.
(13)
Dites plutôt, insensés , que c'est à vous mêmes,
qu'ils doivent être adressés. La trop grande
bonté de Louis vous a enhardis ; et lorsque
quelques vois se faisaient entendre en sa faveur,
des épithètes affreuses , vociférées par vous, n'ap-
pelaient-elles pas sur eux toutes les fureurs ?
On a lâchement abandonné le meilleur des
rois, le père de ses sujets (1). Qui? si ce n'est
vous-mêmes, qui l'aviez reconnu par la nouvelle
constitution de l'état, qui aviez fait serment de
lui être fidèles ; et ceux que vous avez proscrits,
errans , fugitifs, sans patrie, ont-ils varié un
seul instant dans leurs principes? N'ont-ils pas,
les armes à la main, tenté vingt fois une défense
pour l'exécution de laquelle les moyens leur
manquaient? Rappelez-vous l'Anjou, la Breta-
gne , Quiberon , et tant d'autres ; ont-ils donné
dans ces contrées des preuves non équivoques
de leur dévoûment sincère?
Ne l'avez-vous pas abandonné, quand vous
l'avez vu dans le péril où vous l'aviez préci-
pité (1)? Loin de les accuser d'avoir abandonné
leur patrie, ne devriez-vous pas avouer qu'ils ne
l'ont fait que pour se rallier autour des princes
(1) Mémoire de Carnot, pag. II
( 14 )
de là famille royale? ne sont-ils pas revenus
sous leurs drapeaux? ne vous ont-ils pas com-
battus? et si le succès n'a pas répondu à leur at-
tente, ils n'en ont pas moins la gloire éternelle
de l'avoir entrepris. Les Français de l'intérieur
n'ont-ils pas suivi un si noble exemple ? pres-
que tous partageaient les mêmes sentimens. S'ils
ont quitté momentanément leur patrie , qui en
fut la cause? si ce n'est vous, en faisant planer la
mort sur tous ceux qui osaient élever leur voix
en faveur de Louis. Alors point de ralliement,
point d'entente, point de moyens ; paralysés
par vous, que pouvaient-ils faire ? rien. Que
pouvaient des larmes stériles, un zèle isolé? Ah !
si, comme vous , tous les moyens eussent été à
leur disposition , vous ne les accuseriez pas au-
jourd'hui, et vous auriez la preuve que jamais
ils ne l'ont abandonné.
Louis n'était déjà plus roi lorsqu'il fut jugé ;
sa perte était inévitable (1$). Envain vous re-
jettez-vous sur cette idée : il n'était déjà plus roi;
qui l'avait détrôné si ce n'est vous? qui avait
avili sa couronné si ce n'est celle assemblée
monstrueuse qui, loin de faire respecter les lois,
(1) Mémoire de Carnot, pag. 12.
( 15 )
fomentait tous les troubles, excitait contre Louis
chaque jour de nouvelles insultes? Il ne pouvait
plus régner du moment que son sceptre était
avili ; il ne pouvait plus vivre du moment qu'il
n'y avait plus moyen de contenir les fac-
tions (1). Ces mots seuls prononcent votre
condamnation. Quoi ! parce que sa trop grande
bonté dégénéra en une faiblesse, qui encouragea
vos sectaires à tous les crimes ; parce qu'il n'op-
posa pas, dès la première fois , à votre audace,
cette force que l'on peut déployer sans crainte
contre un vil ramas de séditieux, et qu'il ne les
fit pas punir du dernier supplice , il ne pouvait
plus vivre! Depuis quand assassine-t-on les gens
parce qu'une trop grande clémence a enhardi
les plus affreux forfaits ? Ah ! si Louis eut montré
moins de résignation et plus de sévérité, il aurait
étouffé dès sa naissance cette anarchie dévasta-
trice , dont il fut une des plus illustres victimes.
Mais en bon père, ce monarque crut que l'in-
dulgence ramènerait des sujets égarés, et cette
fatale erreur causa sa perte. Ainsi, la mort de
Louis doit être imputée, non à ceux qui ont
prononcé sa condamnation comme on prononce
(1) Mémoire de Carnot, pag. 12.
(16)
telle dun malade dont on dèsespère, mais à
ceux qui, pouvant arrêter dès le principe des
mouvemens désordonnées, ont trouvé plus ex-
pédient de quitter un poste si dangereux (1).
Cette maxime rappelle bien ces sauvages de la
baie de Husson qui, pour affranchir leurs père et
mère des infirmités inséparables de la vieillesse ,
les étranglent afin qu'ils jouissent d'un sort plus
heureux. La mort de Louis, je le répète, doit
être imputée à ceux qui , sans pudeur, sapèrent
les fondemens de notre antique monarchie pour
élever sur ses ruines une liberté idéale, d'où ,
comme de la boîte de Pandore, sortirent tous
les maux qui accablèrent la France. Elle doit
être imputée à ces hommes sans moeurs, sans
principes, qui prononcèrent sa condamnation
en bravant toutes les institutions les plus sacrées,
et en se jouant de la crédulité du peuple. Depuis
quand avez-vous vu refuser des soins aux ma-
lades dont on désespère? Ne les redouble-t-on
pas, au contraire, pour.amener une crise salu-
taire? Si la bonté de Louis a laissé faiblir dans
ses mains les rênes du gouvernement, votre
devoir, les intérêts qui vous étaient confiés par
le peuple, tout ne devait-il pas vous engager à
(1) Mémoire de Carnot, pag. 12 et 13,
( 17 )
vous rallier autour de lui, à raffermir par vos
sages conseils les ressorts de l'état, et à prouver
enfin à la nation entière que vous répondiez en
mandataires fidèles à ce qu'elle avait droit d'at-
tendre de vous pour cicatriser les plaies du
royaume. Qui pouvait donc mieux que les re-
présentans arrêter , dès le principe, ces mouve-
mens séditieux, cette désorganisation totale des
principes des peuples policés. L'ont-ils fait? non ,
sans doute : ils les ont au contraire organisés ,
il les ont excités, il les ont applaudis; et aujour-
d'hui ils osent accuser ceux que leur cruauté a
mis en fuite. Ah! que ne les laissiez-vous autour
de leur roi! leurs corps lui auraient servi de
rempart, et vous n'auriez atteint le monarque
qu'en marchant sur les cadavres mutilés de ces
zélés défenseurs. Redoutant leur noble courage,
n'avez-vous pas, par dés proscriptions sans
nombre, trouvé les moyens de vous débarrasser
de tant de valeureux guerriers. Leur éloigne-
raient ne servit que trop bien vos sinistres projets
et vous les accusez tandis que vous seuls êtes les
coupables !...... Mais rien de votre part ne peut
nous étonner..;.
Vous faites un tableau hideux de la révolu-
tion : plus il est hideux, plus vous êtes crimi-
nels; car c'est votre ouvrage, C'est vous qui
( 18 )
êtes les auteurs de toutes ses calamités. Expiez,
vous ne pouvez mieux faire, expiez votre in-
gratitude envers Louis XVI ; par des prières
publiques, par des services annuels dans les
temples (1). Qui fait un tableau hideux de la
révolution, si ce n'est l'honnête homme échappé
par miracle aux désastres qu'elle a causés? Pour-
quoi le fait-il, si ce n'est pour garantir, à l'avenir,
le peuple d'en faire un second essai? Quel bien
nous a-t-elle fait, cette révolution que vous re-
grettez avec tant d'amertume? Si les noyades,
les mitrailles, les massacres, le meurtre, le
pillage, l'incendie, sont des bienfaits, alors
vous aurez gain de cause. De qui est-elle l'ou-
vrage , si ce n'est le vôtre ? Pourquoi, lorsqu'elle
a pour vous tant d'attraits, voulez-vous la rejeter
sur d'autres? La gloire entière vous appartient :
on n'est point tenté de vous la ravir , et toutes
les calamités qui ont pesé sur nous, déposent
assez quels en sont les auteurs. Si nous adressons
au ciel des prières, ce n'est point pour expier
notre ingratitude envers Louis XVI, mais bien
pour expier vos crimes ; pour appaiser la Divi-
nité trop longtems irritée contre notre malheu-
reuse patrie, qui n'a que trop toléré votre infâme
(1) Mémoire de Carnot, pag. 13.
( 19 )
impudence. Voilà le motif de nos prières; et si
la miséricorde divine a enfin exaucé nos voeux,
nous le devons à sa bonté infinie qui n'a pas
voulu que nous subissions une plus longue épreuve
de ce que vous êtes capables de faire. Vous ne
réclamez, dites-vous pieusement, que la puni-
tion des grands coupables; et c'est vous qui
êtes ces grands coupables. Les autres ont pu
tomber dans l'erreur, c'est une question; mais
votre trahison n'en est pas une (1). A l'exemple
de Dieu> lorsque le roi pardonne, quel est le
Français qui, oserait provoquer la punition des
coupables. Nommez-en un seul que le glaive de
la loi ait atteint : que vous a-t-on dit? pas un
reproche ; que vous a-t-on fait? rien; qui vous a
provoqués? personne. Vous avez pu tomber dans
l'erreur; et vous le mettez en doute. Ne donnes
point le nom d'erreur a un assassinat. N'a-t-il
pas été volontaire de votre part? ne l'avez-vous
pas discuté dans plusieurs séances de votre
assemblée ? ne fut-il pas l'ouvrage de la majorité
et non l'erreur du petit nombre? et si quelques-
uns d'entre vous s'y opposèrent, loin de la re-
connaître , cette erreur, ne vous êtes-vous pas.
réunis contre ceux qui essayaient de vous faire
(1) Mémoire de Carnot, pag. 13.
voir l'atrocité de votre conduite? loin d'applaudir
à leur zèle, de les remercier, n'avez-vous pas
tâché, au contraire, de les séduire par la crainte
et par des menaces ? Et vous osez nommer grands
coupables , ceux qui firent tout pour défendre le
roi ! En vérité, cette excuse est des plus naïves.
Ne sémble-t-il pas entendre des voleurs crier
eux-mêmes après d'autres, afin de détourner
l'attention de leur personne ! Vous qui étiez les
premiers-nés de ce roi, vous qui teniez tout de
sa faiblesse même, vous avez, vous aurez tou-
jours à vous reprocher un parricide (1). Si l'on
a à reprocher un parricide, est-ce à eux ou à
vous? Cependant, quelle voix vous a nommés?
aucune. Ah! gardez un éternel silence, et ne
réveillez pas d'affreux souvenirs. D'après votre
Système, les auteurs de la mort de Louis s'em-
parent aujourd'hui du rôle d'accusateurs (2).
Vous ne savez que trop le contraire. Ceux que
vous nommez les auteurs de sa mort, selon vos
principes, enfin ceux qui revoyent leur patrie,
loin de vous accuser, vous pardonnent tous les
maux qu'ils ont soufferts, et que vous leur avez
causés. Pas un ne vous accuse, pas un ne s'élève
(1) Mémoire de Carnot, pag. 13.
(2) Id. pag. 14,
contre vous, pas un ne vous dit : vous m'avez
privé d'un père, d'une mère, d'un frère, d'un
ami ; vous vous êtes emparés de mes biens.,
vous avez vendu mes propriétés, vous m'avez
proscrit; me voici enfin de retour, je veux assou-
vir ma vengeance, vous faire éprouver la juste
punition que vous avez méritée. Ah ! loin de
leurs coeurs une pareille idée ! La clémence du
souverain commande la leur. Un oubli général
remplace toute haine : et suivant vous ils sont
accusateurs! Vos consciences ne vous repro-
chent-elles rien, ou bien n'avez-vous jamais
connu les remords ? Voilà les accusateurs que
vous devez redouter, et non pas les Français
que vous avez si indignement expatriés.
Dites-nous quels sont ces hommes qui ont
courageusement traversé la révolution au milieu
de ses vicissitudes, et qui passent condamna-
tion sur ces clameurs , selon vous , hypocrites (1).
Si vous entendez des clameurs ; elles ne peuvent
être que celles de vos consciences ; c'est à vous
à juger si elles sont hypocrites ; à moins toute-
fois qu'elles ne vous ressemblent. Quant à ces
hommes que vous dites frappés, de stupeur, leur
silence est la preuve de leur prudence : ou es-
(1) Mémoire de Carnot, pag. 14.
( 22 )
pérons mieux.... de leur repentir. En effet, que
pourraient-ils objecter, puisque personne ne
s'occupe d'eux ? Reconnaissant leur erreur, ils
gémissent intérieurement dés maux qu'ils ont
causés , et s'estiment trop heureux qu'on en
perde le souvenir. Ne voudriez-vous pas que,
levant une tête altière, ils rappelassent par leur
audace combien ils furent ou coupables, ou
imprudens. Appréciez-donc leur retenue, et
imitez-là s'il est possible.
C'est que, par la bizarrerie des évenemens
leurs faibles adversaires sont devenus les plus
forts (1). Vous convenez donc enfin de la
faiblesse dé ceux que vous accusez. Quel parti
n'avez-vous pas tiré de cette faiblesse? A qui la
durent-ils, si ce ne fut à l'acharnement avec
lequel vous les poursuivies ! Il ne sont point
devenus les plus forts. Mais l'injustice ne peut
exister longtems , et votre pouvoir fondé sur des
ruines, devait tôt ou tard s'écrouler. Vous leur
reprochez de s'être alliés aux ennemis du nom
français. Ceux que vous qualifiez ainsi ne leur
ont-ils pas prodigué les secours les plus désin-
téressés , n'était-il pas juste qu'ils s'attachassent
à ceux qui les avaient reçus avec tant de géné-
(1) Mémoire de Carnot y, pag. 14.
( 23 )
rosit,é lorsque, bannis de leur patrie, sans
asile, manquant de tout, ils trouvèrent dans une
contrée hospitalière, ce dont vous les aviez
privés en les poursuivant avec la férocité de vos
principes? Est-ce à vous ou à ces ennemis du
nom français, qu'ils doivent le bonheur de
revoir leur patrie? Cette question peut vous
embarrasser; car ils n'auraient jamais eu sans
eux la faculté de vous prouver que l'honneur ,
inné dans leurs coeurs, l'emporte sur la vengeance
que vous n'auriez pas manqué d'exercer sur eux
si vous eussiez été à leur place.
Ils sont entrés sans résistance dans la capi-
taie (1). Les buttes Saint - Chaumont , les
plaines de Pantin, de la Villette vous démentent ;
elle sang versé par nos soldats pour vous dé-
fendre , atteste cette résistance à laquelle vous
vous refusez de croire. Vous-mêmes que faisiez-
vous pendant cette journée de calamités que
vous attirâtes sur nous ? à quel poste avez-vous
été aperçus? de quelle blessure pouvez-ous mon-
trer les cicatrices? comment avez-vous défendu
la capitale? Dites plutôt que c'est vous qui, de
longue main, avez préparé cet événement en
(1) Mémoire de Carnot, pag. 14
(24)
appelant par vos mesures révolutionnaires l'at-
tention de toutes les puissances.
Croyez qu'un instant n'a pas suffi pour effa-
cer vingt ans de gloire (1). Celle de nos armées
est immortelle, et l'ennemi qu'elles ont com-
battu , plus juste que vous , a été le premier à en
rendre témoignage.
Ceux qui avaient fui, non au moment du
danger (1), mais bien pour éviter vos pros-
criptions, ne sont point revenus triomphons a
la suite des bagages, comme vous le prétendez,
mais bien comme des serviteurs fidèles qui ont
partagé toutes les infortunes de la famille à
laquelle ils s'étaient généreusement dévoués; et
vingt ans de victoires ne sont point devenus
vingt ans de sacriléges et d'attentats (1) : le
traité de Paris vous en a donné la preuve.
Si le système de la liberté eût prévalu, les
choses, eussent porté des noms bien dififèrens (1).
Ah ! sans doute; car, au lieu de générosité, de
loyauté, de franchise, on, aurait cité les mas-
sacres, les assassinats, les proscriptions, les
dilapidations, fruits ordinaires d'une liberté
idéale changée par vous en despotisme tyran-
nique.
(1) Mémoire de Carnot, pag. 14
(25)
En vain citez-vous Catilina qui eût été le
bienfaiteur de Rome, si, comme César, il eût
pu fonder un empire (1) ! Si pour être le bien-
faiteur d'un peuple il ne faut, comme lui, que
conspirer contre l'autorité, vous êtes , comme
Catilina, les bienfaiteurs de votre patrie; mais
nous vous tenons quittes de pareils bienfaits ;
nous ne savons que trop ce qu'ils nous coûtent.
Et si Cromwel fût reconnu jusqu'à sa der-
nière heure (1), les évenemens qui ont placé
ce dernier sur le trône d'Angleterre, ne l'ont
favorisé que pour prouver par la suite que
l'usurpation ne peut subsister longtems, et que
le peuple une fois détrompé revient sans se-
cousses à ses anciennes institutions et à son légi-
tima souverain.
Tant que Napoléon fut heureux, l'Europe
s'inclina devant lui; les princes tinrent à hon-
neur de s'allier à sa famille : dès qu'il fit
tombé, on ne vit plus en lui qu'un misérable
aventurier, lâche et sans talens (1). Ah! n'en-
viez pas son bonheur, nous en avons assez
ressenti les cruels effets ; et l'Europe entière cou-
verte du sang des Français, attestera à la posté-
(1) Mémoire de Carnot, pag. 15.
(26)
rité qu'il ne dut ses succès qu'à la bravoure de
ses troupes, et non à ses talens militaires. D'ail-
leurs, n'a-t-il pas préféré vivre ignominieuse-
ment que de s'illustrer en succombant de la mort
des braves. Vous qui le plaignez si tendrement,
que n'en avez-vous pas dit, pendant sa puis-
sance ? Vous ne le redoutez plus. Vous l'admirez
parce qu'il est sans pouvoir. Lorsqu'il était sur
le trône qu'il avait usurpé, courbés sous sa verge
de fer, teniez-vous ce langage ? non sans doute;
il avait appris de vous le moyen de réduire au
silence ceux dont il avait à. craindre l'indis-
crétion.
Citez les princes qui tinrent à honneur de
s'allier avec sa famille. Si par des considéra-
tions politiques; par le désir d'obtenir une paix
durable, l'empereur d'Autriche a consenti au
plus grand sacrifice que puisse faire un père, un
souverain, celui de lui accorder sa fille , croyez
bien que le bonheur de son peuple fut le seul
motif qui le guida, et non l'honneur d'une pa-
reille alliance. Le sang dès Césars n'est-il pas
assez pur? a-t-il besoin de s'illustrer?
Ne vous appuyez pas de l'autorité des livres
saints pour vous justifier du crime de régicide.
Rien ne peut vous absoudre si ce n'est la maxime
de ces mêmes livres qui commande aunom du ciel
( 27 )
de pardonner à ses ennemis; maxime que dans
son testament immortel, l'infortuné Louis XVI
a mis si bien en pratique, et que ses plus zélés
défenseurs se sont fait un religieux devoir de
suivre en tout point.
Vous rappelez la doctrine des livres saints.
Mais ne savons-nous pas que le livre le plus
rempli d'une douce morale peut-être mal inter-
prété par des esprits séditieux! Et si la personne
des rois doit être sacrée et inviolable (1), pour-
quoi donc avez-vous osé commettre envers elle
un si horrible attentat? Pourquoi avez-vous
traîné à l'échafaud un monarque vertueux dont
la clémence était basée sur cette même doc-
trine que vous invoquez aujourd'hui?
On demande ce qui distingue positivement
un usurpateur d'un roi légitime (2). Une pa-
reille question est fort aisée à résoudre. Com-
parez votre conduite et celle de Buonaparte avec
celles de Louis XVI et de Louis XVIII; vous
verrez d'un coté les haines , les vengeances , les
spoliations, les lois arbitraires, etc. Alors vous
reconnaîtrez ce qui distingue un usurpateur; de
l'autre la clémence, le pardon inépuisable ac-
(1) Mémoire de Carnot, pag. 18.
(28)
cordé sans cesse aux agitateurs, et le désir de
faire le bonheur du peuple, seront les caractères
distinctifs d'un roi légitime. Voyez qui l'emporte
à force de bienfaits , de Buonaparte ou des mo-
narques cités plus haut et vous aurez la solution
à votre question..
On demande si l'on doit regarder comme
sacrés et inviolables, les princes pour lesquels
il n'y a rien de sacré ni d'inviolable (1) ? Et
vous en citez plusieurs accusés par l'histoire.
Mais avant de faire cette proposition, vous êtes-
vous reportés au tems de leur puissance. Dans
ces tems peu éclairés de leur règne, fûtes-vous
témoins des évenemens qui se passèrent alors,
comme nous l'avons été des nôtres? Et si quel-
ques souverains se sont oubliés, ont avili leur
rang, le nombre en est peu considérable, et
celui des bons rois ne l'emporte-a-il pas de beau-
coup sur eux ? D'ailleurs, quel crime eûtes-vous
à reprocher à Louis XVI? aucun. Son seul désir
ne fut-il pas le. bonheur du peuple? Quelle a été
sa récompense?... la mort!
Puisqu'en dernier résultat, c'est la force qui
décide de tout, il n'est pas étonnant que les
jacobins aient eu raison d'abord, ensuite le
(1) Mémoire de Carnot, pag. 19.
( 29 )
directoire , ensuite Buonaparte , enfin les Bour-
bons , dont la famille avait déjà eu raison une
première fois pendant quatorze siècles (1).
Oui, dans les mains d'un tyran, la force décide
de tout; mais dans celles d'un prince juste, elle
ne s'en qu'à réprimer l'audace des perturbateurs,
et maintenir la tranquillité publique. Si Louis
l'eût employée.... Sa bonté ne connaissait pas.
de telles mesures;... mais vous, en avez-vous
assez abusé ?
Vous dites que les Bourbons avaient déjà eu
raison pendant quatorze siècles. Cet aveu est
votre condamnation, puisqu'il prouve la bonté
de leur gouvernement, tandis que le vôtre,
changeant de formes et de noms, mais non de
système , ne put se maintenir que par la crainte
et l'épouvante.
Il faut donc faire ensorte que les Bourbons
ne perdent pas leur force, et encore plus,
qu'une partie de cette force ne se tourne pas.
contre l'autre (1). Toute force basée sur l'amour
du peuple ne peut qu'augmenter et non se
perdre ; et loin de la tourner contre ses ennemis
intérieurs, Louis XVIII ne vous a-t-il pas donné
(1) Mémoire de Carnot, pag. 30.
(30)
la preuve convainquante qu'il n'employé contre
les rebelles que la clémence; et que, s'il est par-
fois obligé de sévir, ce n'est qu'à regret qu'il se,
sert, non de la force, mais bien de l'autorité des
lois.
Or, c'est cependant ce qui arrivera si l'on
ressuscite les partis éteints (1). Qui ressuscite
les partis éteints? Personne. Le roi ne voit que
des Français. Ils lui sont tous également chers.
Par qui les places sont-elles occupées? par les
uns comme par les antres , quelles que soient
leurs opinions.
Le retour des Bourbons produisit un enthou-
siasme universel (1) Qui en doute ? ne se
renouvelle-t-il pas tous les jours? Ah ! oui, ce
concert de bénédictions sera éternel ; nous ne
saurions trop le répéter et expier par un sincère
repentir tous les maux que nous avons causés
à cette illustre famille.
Les anciens républicains partagèrent sincè-
rement la joie commune (1). Cela peut être :
et nous aimons à retrouver des frères égarés,
reconnaissant leur erreur.
Mais l'horison ne tarda pas à se couvrir de
nuages; l'allégresse ne se soutint qu'un mo-
(1) Mémoire de Carnot, pag. 20.
( 31 )
ment (1). Vous ne vous êtes donc pas trouves
sur les pas de notre digne monarque , vous
n'êtes donc pas chaque jour témoins de nos
acclamations, pour avancer un pareil fait ; ou
bien vous êtes sourds et aveugles ?
Ceux qui revenaient après une si longue ab-
sence crurent apparemment trouver la France
de 1788 ; mais la génération était presque re-
nouvelèe ; la jeunesse d'aujourd'hui est élevée
dans d'autres principes; l'amour de la gloire
sur-tout a jeté de profondes racines ; il est
devenu l'attribut le plus distinctif du caractère
national Exalté par vingt ans de succès con-
tinus , il venait d'être irrité par les revers d'un
moment, et malheureusement il a été profondes
ment blessé par les premières démarches du
nouveau souverain (2). Ceux qui revenaient
étaient loin de croire retrouver la France de
1788. N'avaient-ils pas fait à leurs dépens la
triste expérience du contraire? Les journaux
français parvenus à l'étranger, ne donnaient-ils
pas le récit des malheureux évenemens, des
désastres qui accablaient leur patrie?
Ah ! sans doute, la jeunesse est élevée dans
(1) Mémoire de Carnot, pag. 20.
(2) Id. pag. 21.
(32)
d'autres principes ! Pendant la révolution ; la
démoralisation , l'oubli des devoirs les plus
sacrés n'étaient-ils pas à l'ordre du jour? ne
saviez-vous pas qu'en brisant tous les liens so-
ciaux, vous parviendriez plus sûrement à votre
but? Aussi, n'avez-vous pas manqué de le faire;
et lorsque vous objectez l'amour de la gloire
exalté pendant vingt ans de succès, vous vous
gardez bien de rappeler ce qu'il nous coûte, ni
de parler des campagnes désastreuses d'Espagne,
de Moskou et de tant d'autres qui décimèrent la
population entière. Ce que vous nommez revers
d'un moment fut ce qui sauva la France ; car
sans cela, elle serait devenue un vaste désert
peuplé de femmes et de vieillards.
Non, l'amour de la gloire ne fut pas blessé
par les premières démarches du souverain (1).
Personne, au contraire, ne lui rendit plus hom-
mages : j'en atteste l'accueil plein de bonté et de
délicatesse qu'il fit aux maréchaux, aux géné-
raux , aux officiers de tous grades, aux militaires
enfin. Chacune de ses paroles ne respirait qu'é-
loge sur leurs succès guerriers; et jamais l'at-
teinte d'un seul reproche ne vint les frapper.
Cette épithète de souverain qu'il vous plaît de
(1) Mémoire de Carnot, pag. 21.
( 35 )
donner à Louis XVIII, est aussi ridicule que
votre raisonnement. S'il était nouveau pour
vous , il ne l'était pas pour la nation entière. Son;
mérite, ses vertus, étaient connus; c'était un
prince français qui reprenait son droit au, trône,
c'était le frère de l'infortuné Louis XVI qui
revenait parmi nous , et non un nouvel usurpa-
teur inconnu comme peut-être vous l'auriez,
désiré.
Autrefois, les rois d'Angleterre venaient
rendre foi et hommages aux rois de France
comme à leurs suzerains; mais Louis XVIII,
au contraire, a déclaré au prince régent d'An-
gleterre que c'était à lui et à sa nation qu'il
attribuait, après la divine providence , le réta-
blissement de sa maison sur le trône de ses an-
cêtres (1). Quoi ! vous ne voulez pas que
Louis XVIII témoigne sa reconnaissance, à un
gouvernement qui la reçu avec tant de généro-
sité, qui lui a applani les difficultés de son retour,
qui s'est armé pour sa cause ! Vous lui faites un
crime de ce que, par un compliment délicat,
il s'est acquitté envers le prince régent de tout
ce qu'il avait fait pour lui. Auriez-vous mieux
aimé qu'il fût coupable d'ingratitude? Si pour
(1) Mémoire de Carnot, pag. 21.
(34)
Vous ce défaut est une vertu , il est loin ce son
coeur ; et depuis Henri IV, les Bourbons ont tou-
jours prouvé que la reconnaissance est hérédi-
taire dans leur famille. A la mort de Louis XVII,
la couronne ne revenait-elle pas de droit à
Louis XVIII? A-t-il jamais cessé d'être Roi?
non, sans doute. N'avait-il pas été reconnu en
cette qualité par les sujets qui lui étaient restés
fidèles, et par la pluralité des Français ? Pour
qu'on lui eût offert la couronne, il aurait fallu
qu'il n'y ait eu aucun droit : ce choix ne pouvait
avoir lieu, puisque son droit à la couronne
était légitime.
Lorsque ses compatriotes volaient à sa ren-
contre pour lui décerner la couronne, d'un voeu
unanime, on lui a fait répondre qu'une voulait
pas la recevoir de leurs mains , qu'elle était
l'héritage de ses pères : alors nos coeurs se sont
resserrés, ils se sont tus (1). Lorsque l'on a
volé à sa rencontre, ce ne fut point pour lui
offrir la couronne, puisque toujours il la pos-
séda; mais ce fut pour lui témoigner le plaisir
que causait son retour. Ce fut pour féliciter un
bon père qu'une longue absence avait éloigné
de ses enfans à qui il était cher à tant de titres.
(1) Mémoire de Carnot, pag. 21.