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Le chevalier au cor d'argent : épisode de la guerre de Cent ans / par C. Guénot

De
159 pages
H. Casterman (Tournai). 1868. 1 vol. (159 p.) : ill., pl. ; in-16.
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LES ÉPOPÉES DE L'HISTOIRE DE FRANCE.
*1. Sigismer, ou la Marche des Francs.
*2. Les Abeilles d'or.
*3. Le Fils aîné de l'Eglise.
*4. Chramn le maudit.
*5. Les Mystères du palais de Braine.
*6. La Villa de Héristall.
*7. Lampégia, ou la prisonnière des Arabes.
*8. Warderick.
*9. Le Sanctuaire d'Irmensul.
*10. Le Roi de la mer.
*11. L'héritier de Dunoastel.
*12. Guillaume Hubray, scènes de la vie féodale.
*13. Yves le Mayeur.
*14. Les Redresseurs de torts.
*15. Le Soldat de la croix.
*16. Réginald.
*17. Le Maître de Hongrie.
*18. Le Juge du roi.
*19. Le Chevalier au cor d'argent.
*20. Phélippa, souvenirs du règne de Charles VI.
*21. L'Espion, ou les Anglais chassés de France.
*22. Le Comte de Saint-Yon.
*23. Roger d'Entragues, ou les Français en Italie.
*24. Le Pâtre des Alpes.
25. Le Baron de Montcorvo.
26. Marie de Blamont.
27. La Mothe-Friars, ou la conspiration.
28. La Fille de l'Usurier.
29. Le Capitaine hollandais.
30. Ange de Brancaléon.
81. Le Prisonnier de la Bastille.
32. Emma Vaubellier.
33. Un souvenir de la Terreur.
34. Le Transfuge.
35. Le Grenadier de la Garde.
36. Le Franc tireur.
L'astérisque indique les volumes en vente.
LE
CHEVALIER
AU COR D'ARGENT,
EPISODE DE LA GUERRE DE CENT ANS
PAR C. GUENOT.
PARIS
P -M. LAROCHE, LIBRAIRE-GÉRANT,
Rue Bonaparte, 66.
LEIPZIG
L. A. KETTLER, COMMISSIONNAIRE,
Guerstrasse, 34.
H. CASTERMAN
TOURNAI.
1868
SOMMAIRE HISTORIQUE DE L'OUVRAGE.
(1347-1334.)
Prise de Calais par les Anglais, 1347. — La peste noire, 1348.
— Réunion du Dauphiné à la France, 1349. — Jean-le-Bon, 1350.
— Assassinat de Charles d'Espagne, 1354. — Nouvelle guerre avec
les Anglais, 1355. — Bataille de Poitiers et captivité du roi Jean,
1356. — Luttes du Dauphin et du prévôt Marcel, 1357. — Intri-
gues de Charles de Navarre ; il est chassé par le Dauphin, 1358. —
Traité de Pontoise, 1359. — La Jacquerie. Edouard d'Angleterre
signe la paix de Bretigny, 1360. — Mort de Jean-le Bon, 1364.
TOUS DROITS RÉSERVES.
LE
CHEVALIER AU COR D'ARGENT.
I
LA PESTE NOIRE.
Vers le milieu d'une chaude journée de juillet, en
l'année 1348, un homme, portant sur l'épaule un
manteau, traversait à pas pressés les rues de Paris.
Le silence planait, sombre et profond, sur la vaste
cité; il semblait qu'on sentît passer dans l'air quel-
que chose de lugubre et d'effroyablement triste; on
respirait; comme une odeur de funérailles. De temps
à autre des gémissements, des lamentations déchi-
rantes; des râles d'agonie s'échappaient des habita-
tions, et trahissaient seuls la vie de toute une popu-
lation. L'homme au manteau tressaillait toutes les
fois qu'une plainte frappait son oreille, et accélé-
rait sa course d'abord modérée. Il rencontrait à
chaque pas des cadavres, demi-nus, défigurés par
les convulsions dernières. Il croisait aussi, sans
s'arrêter à les interroger, de rares passants, qui se
glissaient, hâves, le regard presque éteint, la figure
6 LA PESTE NOIRE.
effarée, le long des murailles. Plus semblables à
des fantômes qu'à des êtres vivants, ils montraient
une horreur significative à la vue des morts, gisant
çà et là, abandonnés sur le pavé.
L'homme au manteau, étranger à la crainte, mar-
chait d'un air intrépide parmi ces débris de créatu-
res humaines. Bien que ses traits exprimassent une
vive compassion pour le spectacle qui s'offrait à lui,
il passait calme, le front serein, comme s'il eût
appartenu à un autre monde. Toutes les maisons
étaient ouvertes ; car, à cette époque d'affreuses
calamités, où le fléau frappait sans relâche, nul
n'avait plus souci de sa vie on de ses biens. L'étran-
ger pénétrait sans difficulté dans les demeures, s'y
comportait à son gré, et y exerçait, s'il le voulait,
les droits du propriétaire. On jugeait superflu de
s'opposer à ces usurpations, quand le terme de
l'existence paraissait si rapproché. En même temps
s'effaçait dans les âmes le respect pour les lois
divines ou humaines. Ceux qui devaient veiller au
maintien de l'ordre, morts ou mourants, n'inspi-
raient plus aucune crainte.
Arrivé devant un hôtel magnifique, l'homme au
manteau s'arrêta, jeta un coup d'oeil vers les fenê-
tres, à l'une desquelles il vit briller une lumière :
c'était signe d'agonie. Aussitôt, sans hésiter, il fran-
chit le seuil, traversa la cour de l'habitation et
monta l'escalier d'honneur. Aucun serviteur ne se
présentant, il poussa la porte d'une chambre spa-
cieuse et alla s'agenouiller au pied du lit placé dans
le fond. En cette humble posture, le visage caché
dans ses mains, il commença une fervente prière.
Nous profiterons de cet instant pour décrire en
détail la pièce où l'homme au manteau venait de
s'introduire. Sur une console de marbre établie entre
LA PESTE NOIRE. 7
deux hautes fenêtres qui tamisaient à travers leurs
vitraux peints un jour mélancolique, on voyait un
crucifix d'ivoire éclairé par deux candélabres de
bronze. Le lit faisait face au crucifix ; sur les cous-
sins reposait un vieillard, dont la figure livide,
couverte de pustules noires, témoignait de la pré-
sence de la peste. Le moribond ne parlait plus ;
mais son oeil cave roulait au fond de l'orbite, jetant
une dernière lueur. Sa poitrine se soulevait avec
effort, et la respiration irrégulière s'en échappait
difficilement.
Au-dessus du malheureux se tenait penché un
moine noir de Cluny, bravant les atteintes de la
contagion pour assurer à l'âme qui allait partir de
ce monde les secours de la religion. Il répétait
les paroles consolatrices dont l'Eglise, au nom du
Christ, charme, à l'heure suprême, l'oreille de ses
enfants.
De l'autre côté de cette couche funèbre, sanglo-
tait un jeune homme de vingt ans environ, aux
traits distingués et pleins de noblesse. Sa stature
élevée ployait en quelque sorte sous la pression de
la douleur. Il regardait avec une affliction poignante
le malade qui se mourait. De la main droite, il
s'efforçait de repousser une femme de son âge, par-
faitement belle, et dont les yeux rougis par les
larmes attestaient la peine cruelle. L'infortunée lut-
tait avec le jeune homme; elle voulait, malgré lui,
s'approcher de l'agonisant pour déposer sans doute
sur son front décoloré un dernier baiser. Ces deux
êtres, qui semblaient unis par les liens sacrés du
sang, avaient à peine remarqué l'apparition de
l'homme au manteau, tant la douleur les absorbait.
Au moment où l'étranger achevait sa prière, le
malade fit un mouvement : l'angoisse contracta son
8 LA PESTE NOIRE.
visage, ses lèvres desséchées s'entr'ouvrirent, com-
me pour demander à boire. Le nouveau venu se leva
en toute hâte, versa dans un vase rempli d'eau quel-
ques gouttes d'un breuvage qu'il portait sur lui, et
fit avaler une gorgée au moribond. Celui-ci parut
ranimé ; du moins son regard reconnaissant prouva
qu'il ressentait du soulagement. Cependant le mieux
ne dura guère : le mal avait épuisé les sources de
la vie; bientôt le malade expira. Un quart d'heure
s'était à peine écoulé que le virus de la peste opérant
activement, rendit le cadavre méconnaissable; déjà
les chairs étaient en proie à une effroyable fermen-
tation, sous l'influence de laquelle les formes dispa-
raissaient.;
Alors l'étranger, qui s'était remis à geuoux, se
leva de nouveau. Il était de moyenne taille, mais
fortement constitué ; ses membres musculeux annon-
çaient une vigueur peu commune. Son visage, doué
d'une mâle beauté, était sillonné de rides précoces,
creusées par les travaux de l'intelligence ou les
épreuves de la vie, peut-être par ces deux causes
à la fois. Son teint pâle ne faisait que donner un
éclat plus grand à ses noires prunelles. Sur ses-
épaules, tombait une longue chevelure, à laquelle se
mêlaient quelques fils d'argent. Les vêtements de
cet homme dénotaient des habitudes d'aisance sinon
de richesse. Il se courba sur le lit, d'où s'exhalait
une odeur nauséabonde et sépulcrale ; il enveloppa
le mort dans un linceul et lui rendit les derniers
devoirs sans manifester aucune répugnance.
Cela fait, l'étranger voyant que le jeune homme
s'était retiré, emmenant sa compagne, s'éloigna sans
bruit, comme il était venu. Le moine, qui n'avait
plus rien à faire dans cette demeure désolée, le
rejoignit au bas de l'escalier.
LA PESTE NOIRE. 9
— Qui êtes-vous donc, homme courageux? de-
manda le religieux.
— Je tâché, comme vous, d'être un serviteur de
Dieu, et de secourir le prochain durant l'épouvan-
table fléau qui nous décimé.
— Ce que vous faites là, reprit le moine, est une
oeuvre héroïque : beaucoup refuseraient de l'accom-
plir, fût-ce même au prix de toutes les richesses de
ce monde.
— Le Seigneur m'a donné la force de surmonter
les terreurs vulgaires.
— Quel est votre nom, charitable étranger?
— Appelez-moi votre frère, répondit l'homme au
manteau.
— Appartenez-vous donc à quelque ordre reli-
gieux?
— Pourquoi cette question?
- C'est que je n'ai point encore vu d'homme du
monde se dévouer au soin des pestiférés. Ils trem-
blent tous et fuient devant la contagion.
L'inconnu allait répliquer, sans doute, quand il
fut obligé de s'écarter de la voie avec son compa-
gnon ; un cortége lugubre s'approchait : deux prê-
tres, précédés de la croix que portait un clerc,
marchaient, psalmodiant l'office des morts. Par der-
rière venait un longue file de charrettes, pleines de
cadavres jetés pêle-mêle dans de vastes bières. Le
convoi s'arrêtait presqu'à chaque maison, pour rece-
voir de nouveaux contingents, car l'ange extermi-
nateur frappait dans toutes les familles. Le moine et
l'étranger laissèrent passer cette procession lamen-
table, puis ils reprirent leur conversation au point
où elle avait été interrompue.
— Mon dévouement, dit l'homme au manteau,
n'est pas si grand que vous le pensez.
10 LA PESTE NOIRE.
— Cependant j'en connais peu qui braveraient le
fléau comme vous.
— Tous pourraient le faire impunément, s'ils se
trouvaient dans les mêmes conditions que moi.
— Je ne vous comprends pas.
— Permettez que j'achève, et vous avouerez que
je ne cours aucun risque. J'ai été atteint par la peste
noire ; Dieu m'a guéri comme par miracle. Je n'ai
donc plus rien à redouter. Cela étant, ne convient-
il pas que je voue ma vie à consoler, à visiter les
malheureuses victimes de la maladie?
Le moine ne répondit pas, et l'étranger ajouta :
— C'est à moi plutôt d'admirer l'abnégation que
vous montrez sans cesse. Vous n'êtes pas comme
moi à l'épreuve de la contagion; vous sacrifiez géné-
reusement vos jours pour vos frères.
— Il est vrai, dit le religieux avec une douce
sérénité, que nos rangs s'éclaircissent ; mais nous
remplissons le devoir que nous impose notre sainte
vocation. Il nous est bon de mourir dans l'exercice de
telles oeuvres : nous sommes les martyrs de la charité.
— Vous remplissez là, mon père, une belle et glo-
rieuse mission.
— Oui, certes, reprit le moine avec enthousiasme
et en levant les yeux au ciel. La mort nous est un
gain. Toutefois je demande à Dieu de me garder la
vie quelque temps encore, afin que je puisse rendre
de plus nombreux services au prochain.
Le moine, qui se nommait André, fut brusque-
ment interrompu. Une fenêtre s'ouvrit en face de lui,
de l'autre côté de la rue; un homme au teint blême
se pencha, l'appelant d'une voix éplorée et l'invi-
tant à monter au plus vite. Le père André s'élança
aussitôt, traversa la rue, et monta rapidement à
l'étage où on le mandait. L'étranger le suivit, dans
LA PESTE NOIRE. 13
l'intention de remplir l'office funèbre dont il s'acquit-
tait depuis quelque temps. Il nous suffira de dire
quelques mots du fléau qui sévissait et multipliait
les funérailles, pour faire comprendre combien la
vie de cet homme devait être laborieuse.
La peste noire venait de l'Asie septentrionale, où
elle avait commencé par une espèce d'exhalaison
pernicieuse et par des nuées prodigieuses d'insectes,
dont la mort acheva de corrompre l'air. La mortalité
se communiqua promptement aux hommes et aux
animaux ; elle passa de l'Asie en Egypte, en Grèce
et aux îles de la Méditerranée. La contagion in-
fecta les côtes de l'Europe et de l'Afrique, ensuite
les pays plus avancés dans les terres. Durant les
trois ans qu'elle désola le continent européen, elle
le parcourut successivement tout entier, séjournant
ordinairement cinq ou six mois en chaque lieu. La
peste se communiqua de l'Italie à la France,
d'où elle gagna la Catalogne et l'Espagne. Enfin
elle se retourna vers l'Allemagne, les contrées du
Nord et les Iles-Britanniques. L'Irlande fut particu-
lièrement dévastée, et il y périt tant de monde, que
la nation parut comme anéantie.
La contagion ayant débuté en France pendant
l'hiver, sembla d'abord assez bénigne, et ses progrès
furent très-lents. Mais au printemps et au commen-
cement de l'été, elle se développa avec une épou-
vantable énergie, comme si elle eût voulu se dédom-
mager du temps perdu. Les trois quarts des habitants
d'Avignon succombèrent avec une partie du Sacré-
Collége. Narbonne fut dépeuplé; trente mille per-
sonnes y moururent, et cette antique cité, jadis si
populeuse, ne s'est jamais complétement relevée de
ce grand désastre. Sur douze consuls de la commune
de Montpellier, dix moururent. En maints endroits
12 LA PESTE NOIRE.
du Languedoc et de la Provence, il ne resta qu'un
dixième de la population. Le fléau passa de village
en village, de ville en ville, de maison en maison.
Au mois d'août de l'année dont nous parlons, une
étoile très-grande et très-brillante apparut au-dessus
de Paris, du côté de l'occident ; elle semblait bien
plus proche de notre hémisphère que les autres
astres ; elle se sépara en une multitude de rayons
divergents et s'évanouit. A partir de ce moment, la
mortalité redoubla d'intensité parmi les hommes
arrivés à la maturité, les jeunes gens et les femmes;
les vieillards furent épargnés, comme si la peste eût
préféré choisir pour victimes les êtres chez qui la
vitalité était plus grande. Un saignement de nez
annonçait l'invasion de la maladie. On voyait aussi
se manifester à l'aîne ou sous les aisselles un gon-
flement qui surpassait la grosseur d'un oeuf. Plus
tard, ce gonflement se montra indifféremment sur
toutes les parties du corps. A la fin les symptômes
changèrent; la contagion s'annonçait le plus sou-
vent par des bubons ou tumeurs noires et livides,
qui, larges et rares chez, les uns, petites et fréquen-
tes chez les autres, paraissaient d'abord sur les bras
ou les cuisses, puis sur le reste du corps, et qui
étaient l'indice, d'une mort prochaine. Le mal bravait
toutes les ressources de l'art; la plupart des malades
mouraient le troisième jour, et' presque toujours
sans fièvre, ou sans aucun accident nouveau. La
peste se propageait avec une rapidité extrême. Des
animaux tombèrent morts en touchant à des habits
abandonnés dans les rues. La terreur était univer-
selle. Un grand poète de l'Italie, qui vivait à cette
époque, Pétrarque, nous a transmis l'impression
produite sur les esprits par ces effroyables calamités.
« Eh quoi ! s'écriait-il dans un des accès de sa
LA PESTE NOIRE. 13
douleur ; eh quoi ! Seigneur, il faut donc que nous
soyons tous les plus méchants des hommes qui aient
paru sur la terre. Il faut que vous nous fassiez;
expier les crimes de tous les siècles, puisque vous
exercez contre nous une sorte de vengeance qui
l'emporte sur toute la multitude réunie des divers
châtiments que vous avez jamais employés contre
les impies. »
Les religieux des ordres mendiants bravèrent le
mal avec un admirable dévouement, et leur incom-
parable intrépidité mérita les hommages des peuples.
Le fléau, qu'ils provoquaient en quelque sorte, les
frappait sans les décourager. A côté de ces hommes
généreux, l'histoire doit donner une place aux reli-
gieuses qui desservaient l'Hôtel-Dieu de Paris. Leur
vertu, leur abnégation ne faiblirent pas. un instant
durant la contagion.
" Les saintes Soeurs, a dit le poète, ne craignant
pas de mourir, agissaient en toute douceur et humi-
lité, sans songer à la gloire du monde ; et un grand
nombre d'entre elles, frappées par la mort, repo-
sent maintenant en paix avec le Christ. »
Pendant bien des jours on emporta quotidienne-
ment cinq cents morts, de l'Hôtel-Dieu seulement,
au cimetière des Innocents.
« On ne croira pas, ajoute Pétrarque, qu'il y a
eu un temps où l'univers a été presqu'entièrement
dépeuplé, où les maisons sont restées sans familles,
les villes sans citoyens, les campagnes incultes et
toutes couvertes de cadavres. Comment la postérité
le croirait-elle? Nous avons peine à le croire nous-
mêmes, et cependant nous le voyons de nos yeux.
Sortis de nos demeures, nous parcourons la ville que
nous trouvons pleine de morts et de mourants. Nous
rentrons chez nous, et nous n'y rencontrons plus nos
14. LA PESTE NOIRE.
proches; tout a péri pendant ce peu de moments
d'absence. Heureuses les races futures, qui ne ver-
ront point ces calamités, et qui regarderont peut-
être la description que nous en faisons comme un
tissu de fables ! »
En général, on calcula que, dans l'Europe entière,
laquelle, d'une extrémité à l'autre, fut soumise à
cet effroyable fléau, la peste enleva les trois cinquiè-
mes de la population.
Aux mains de Dieu, le châtiment, en cette vie,
est toujours le résultat de la miséricorde. La plupart
de ceux qui périrent, détestèrent leurs fautes et suc-
combèrent réconciliés avec le Seigneur. De plus, le
fléau mit en évidence d'héroïques vertus et consomma
la sainteté d'un grand nombre d'âmes qui se dévouè-
rent au service d'autrui.
II
L'HOTEL-DES-CALAISIENS.
Au temps où commence ce récit, il existait, sur
la rive droite de la Seine, au bas de la rue Saint-
Denis, un vieil hôtel, espèce d'auberge, tel qu'on les
bâtissait sous le règne du bon roi Robert. Il était
percé de portes et de fenêtres extrêmement basses;
les murs épais étaient recouverts d'une couche de
badigeon; le long de la voie publique s'élevait un
pignon en bois, grossièrement orné de chimères et
autres figures fantastiques. Sur le côté, apparais-
saient des écuries pour les chevaux et des trous des-
tinés autrefois aux porcs, qui, alors, étaient char-
gés de nettoyer les égoûts de la ville.
Telle était l'auberge de la rue Saint-Denis. Son
frontispice, orné d'une enseigne, sur laquelle on
lisait peinte en gros caractères cette inscription :
Hôtel-des-Calaisiens, offrait une étrange physiono-
mie. Peu d'édifices ressemblaient à celui-là dans
Paris, et pouvaient se vanter d'une antiquité pa-
16 L'HOTEL-DES-CALAISIENS.
reille. La réputation du lieu était considérable, et
la vogue, loin de décroître, semblait augmenter
avec les années. Les maîtres de céans, il faut bien
le dire, savaient conserver les traditions qui avaient
fait la fortune de la maison, tout en les modifiant
selon les temps. Depuis plus de deux siècles, l'au-
berge était aux mains de la même famille, qui avait
ainsi fourni toute une dynastie d'hôteliers.
Deux ans après la cessation de la peste noire,
c'est-à-dire vers le milieu de l'automne de l'année
1350, Etienne Larilley, l'héritier de l'Hôtel-des-
Calaisiens, s'efforçait de marcher sur les traces de
ses ancêtres. Encore dans la force de l'âge, l'air
franc et réjoui, il était, un soir d'octobre, fort
affairé à donner ses ordres, car la nuit approchait,
amenant l'heure du souper. Un grand nombre de
convives, tous gens de marque, étaient réunis dans
la plus vaste salle de l'auberge.
Toutefois, dans une pièce plus retirée et de plus
petite dimension, se tenaient d'autres personnages
non moins distingués qui, sans doute, avaient leurs
raisons de se mettre à l'écart, soit qu'ils ne voulus-
sent pas se confondre avec la foule, soit pour d'au-
tres motifs.
Il y avait là d'abord le comte Louis d'Harcourt,
jeune gentilhomme picard, au regard faux, au
parler mielleux et insinuant; son teint blême, sur
lequel tranchait une moustache rousse, annonçait des
instincts pervers, qu'il savait dissimuler à propos.
D'ailleurs, le noble chevalier ne le cédait à personne
pour la grâce et l'aisance des manières. Formé à
bonne école, il n'avait garde de laisser soupçonner
qu'il oubliait son illustre origine. Venait ensuite
Josseran de Mâcon, gentilhomme du Midi, à l'oeil
profond et observateur, à la parole lente et circons-
L'HOTEL-DES-CALAISIENS. 17
pecte. Sa phrase, toujours savamment calculée, ne
permettait jamais de deviner le fond de sa pensée.
Cependant, il possédait l'art de lui donner, par sa
structure étudiée et irréprochable, les allures de
la franchise. Puis c'étaient Etienne Marcel, qui
paraissait plus ouvert, bien que de physionomie
sérieuse ; Jean Maillart, dont l'air bonhomme, la
figure joviale et presque campagnarde inspiraient
sur-le-champ la confiance et la familiarité.
Ces quatre hommes semblaient jouir d'une grande
influence sur leurs six autres compagnons ; du moins
ceux-ci les écoutaient parler avec une profonde
attention et approuvaient tous leurs dires. Ces der-
niers, en effet, ne jouaient guère en ce moment que
le rôle de comparses. Nous les nommerons pourtant,
car ils rempliront tous un certain rôle dans cette
histoire. Le plus rapproché du comte d'Harcourt était
Collinet Doublet, varlet tranchant, de mine vive et
énergique. Près de lui apparaissait Gérald Friquet,
jouvenceau fort caustique et déluré, vantard et
léger, qui se contenait à grand'peine en si noble
compagnie; il n'aimait à parler que jeux de rapière
ou bons coups de dague. Perrin Marc, apprenti
changeur, quoique encore adolescent, montrait déjà
sur ses traits les signes de la férocité qui devait plus
tard lui faire une sinistre réputation. De sa noire
prunelle jaillissaient de fauves éclairs. Pierre Gilles,
son voisin, épicier de métier, cachait sous une appa-
rence candide et servile de mauvaises passions, qui
n'attendaient que l'occasion favorable de se pro-
duire. Quant à Jean de l'Isle et à Charles Toussac,
deux amis de Marcel, nous ne les citerons que pour
mémoire. C'étaient de bons bourgeois et d'honnêtes
marchands de la cité.
Les dix convives de Larilley, dont nous venons de
CHEV. 2
18 L'HOTEL-DES-CALAISIENS.
décliner les noms, avaient déjà soupé, au moment
où nous les présentons au lecteur. Aux mets, qui
chargeaient la table tout à l'heure, avait succédé un
broc de vin, avec autant de verres qu'il y avait de-
buveurs. Josseran de Mâcon, ayant versé une rasade
et porté la santé de ses compagnons, prit la parole :
— Etienne Marcel, et vous, Maillart, dit-il, que
pensez-vous de l'état actuel de la France?
Les deux notables bourgeois, ainsi interpellés,
secouèrent la tête et parurent se recueillir ; mais
aucun d'eux ne répondit.
— La situation est intolérable, reprit le gentil-
homme. Le pays est accablé de taxes, pressuré,
saigné à blanc par ces fiers chevaliers dont l'épée a
été brisée à Crécy.
Tous les auditeurs de Josseran firent un geste
d'assentiment et s'associèrent aux paroles sévères de
l'orateur, qui poursuivit :
— Grâce à Dieu, Philippe de Valois est mort.
Mais nous y avons plutôt perdu que gagné, car son
fils Jean est pire que lui. Appelé à régner sur une
nation ruinée par un gouvernement absurde, déci-
mée par la peste et la guerre, humiliée par un grand
désastre, il ne sait qu'ajouter à nos misères et à nos-
humiliations. Il est avant tout le roi des barons et ne
s'occupe aucunement d'améliorer le sort du pauvre
peuple. Ignorant, dépensier, étourdi, il double la-
solde militaire, permet les guerres privées, et donne
des preuves multipliées de son incapacité.
— Vous dites vrai, messire, répliqua Etienne
Marcel. Nous avons grand besoin d'une réforme.
— C'est mon avis, continua Josseran. Mais, pour
l'obtenir, il nous faudrait un puissant auxiliaire.
— Nous n'en disconvenons pas, dit Maillart.
L'embarras est de savoir à qui s'adresser.
L'HOTEL-DES- CALAISIENS. 19
— A qui, dites-vous? demanda le gentilhomme.
— Oui, à qui.
— N'avez-vous pas mon maître, Charles de Na-
varre?
Puis, comme s'il eût voulu éviter toute observation
sur l'idée qu'il venait d'émettre, Josseran, se tour-
nant vivement du côté de Louis d'Harcourt :
— Et vous, comte, continua-t-il, n'avez-vous pas
quelques griefs contre le roi de France?
— Par ma barbe ! s'écria Louis, si je tenais tous
ces Valois au bout de mon épée, j'en délivrerais à
jamais le pays. Je ne saurais oublier que je suis
le neveu d'un homme que Philippe voulut faire
exécuter sur la place du Châtelet, il y a sept ans,
avec les barons de Bretagne. Je serais aise de me
venger sur le fils du bourreau. Peu m'importe qui
nous vienne en aide, pourvu que ma haine soit
satisfaite.
— Voilà qui est bien parlé, dit Josseran de
Mâcon. Mon maître Charles est habile homme, bien
qu'il n'ait que dix-huit ans; il deviendra puissant,
je n'en doute pas.
— Ainsi, il est disposé à nous servir? demanda
Marcel.
— Assurément.
—Qu'exige-t-il, pour prix de son concours?
— Peu de chose.
— Mais encore ?
— Il tient médiocrement jusqu'ici à l'autorité, et
l'ambition est à peine éveillée en lui. Mais ayant
demandé la main de la fille du connétable d'Eu et de
Guines, ce dernier la lui a refusée avec mépris, en
le traitant de mauvais sujet. Le connétable a fiancé,
puis marié sa fille Anne à un seigneur breton, Guil-
laume de Montauban, dont le père est mort pendant
20 L'HOTEL-DES-CALAISIENS.
la peste, à l'hôtel de Nesle. Charles a résolu de se
venger de cette sanglante injure.
— La partie sera rude, dit Maillart.
— Je l'avoue, reprit Josseran, d'autant plus que
Guillaume de Montauban jouit d'une grande faveur
auprès du roi Jean. Pour comble de difficulté, le
connétable Raoul, père d'Anne, est de retour d'An-
gleterre, où il était captif depuis la prise de Caen.
Jadis l'un des plus brillants et des plus aimés che-
valiers de Philippe, il acquerra bientôt une grande
influence à là cour du nouveau roi. Plus que jamais
l'alliance de Charles de Navarre est indispensable au
succès de nos projets.
— Je connais un moyen très-simple de nous tirer
d'embarras, dit le comte d'Harcourt.
— Quel est-il? demandèrent plusieurs des assis-
tants.
— Je ne réclame, pour réussir, que le concours
de Gérald Friquet.
— Il vous est acquis, messire, répondit le capi-
taine.
— Vous savez, poursuivit le gentilhomme, que
je suis fort avant dans les bonnes grâces du Dauphin
Charles, duc de Normandie et fils de Jean. Je ferai
en sorte d'indisposer le prince contre le connétable ;
de leur côté, Friquet, Marcel et nos autres amis
travailleront l'opinion, et je suis certain que nous
perdrons le fier Raoul.
— C'est convenu ; nous adoptons ce plan, répondit
Josseran au nom de ses compagnons. Maintenant j'ai
une autre proposition à vous faire. Il me faudrait un
homme déterminé et propre à un coup de main.
— De quoi s'agit-il? dit Gérald Friquet.
— De s'introduire dans le château de Rionnac, où
réside le sire de Montauban.
L'HOTEL-DES-CALAISIENS. 21
— N'est-ce que cela? reprit Friquet.
— Pas davantage.
— Eh bien! je suis votre homme, ajouta Gérald
en frappant de la main sur le pommeau de sa
lourde épée. Je me charge d'enlever la châtelaine,
de saccager, de brûler le manoir, de pourfendre
Guillaume....
— Doucement, je vous prie, interrompit Josseran
de Mâcon. Songez que Guillaume de Montauban est
brave et capable de faire bonne résistance.
— Je ne crains rien.
— Il n'entre pas dans mes vues de le tuer; il
suffit de l'éloigner adroitement de son château.
— Soit, puisque tel est votre bon plaisir, répondit
Friquet avec quelque dépit. Mon compère Collinet,
qui a la ruse du renard, se chargera de cette oeuvre
subtile. Je me réserve les coups d'épée.
Flatté des paroles de Gérald, Collinet fit un signe
d'assentiment.
— Je suis prêt, dit-il,
— Mon brave Friquet, dit Josseran, il ne suffit
pas, pour une telle entreprise, de votre bras, si
vaillant qu'il soit. Il importe que vous meniez avec
vous d'autres compagnons.
— J'en trouverai facilement, répliqua le capitaine
en jetant les yeux autour de lui. Voici Perrin Marc,
Jean de l'Isle, Charles Toussac, Pierre Gilles, qui ne
demanderont pas mieux que de me suivre.
Un murmure défavorable succéda à ces paroles.
Puis, chacun de ceux que Friquet avait désignés
pour l'accompagner, se récusa, prétextant maintes-
affaires et empêchements. Gérald, courroucé, allait
éclater en reproches ; un signe de Josseran le retunt.
— Je n'insisterai pas, reprit-il. Je tâcherai de
trouver ailleurs des hommes résolus et braves.
22 L'HOTEL-DES-CALAISIENS.
— A qui vous adresserez-vous? dit Josseran de
Mâcon.
— A Robin Fauchart, chef hardi, qui parcourt
les côtes de la Bretagne. Il n'hésitera pas à mettre
sa bande à notre disposition.
— L'idée est excellente, répondit le gentilhomme.
Seulement, Gérald Friquet, je vous recommande de
tenir grand compte de mes recommandations. Vous'
vous introduirez, avec vos hommes, dans le château
de Rionnac, vous enlèverez tous les papiers du sire
de Montauban, et vous nous les apporterez.
— Et la châtelaine, qu'en ferons-nous? demanda
le capitaine.
— Vous la laisserez en liberté.
— Ainsi tout se borne à la saisie des papiers?
— Absolument.
— Je ne vois pas quel est votre but.
— Ecoutez-moi, je vais vous l'apprendre. Des
bruits étranges circulent sur la maison de Montau-
ban. D'aucuns prétendent que les archives renfer-
ment de redoutables secrets, et que le nom de messire
Guillaume serait gravement compromis, s'ils étaient
connus. Dans ce cas, il est certain qu'Anne de
Guines, ajoute-t-on, serait en droit d'exiger la disso-
lution de son mariage, que des causes mystérieuses
rendent nul de plein droit. Les conséquences sont
évidentes : la noble dame, légitimement séparée du
sire de Montauban, pourrait épouser Charles de
Navarre. Comprenez-vous enfin?
— Parfaitement. Je me conformerai à vos désirs.
Josseran de Mâcon allait ajouter quelques nou-
veaux avis, quand Etienne Larilley, qui avait fini
de servir dans la grande salle, entra dans la pièce
où se complotait l'invasion du manoir de Rionnac.
Le brave hôtelier s'assit gaîment au bout de la table.
L'HOTEL-DES-CALAISIENS. 23
Mais sa présence suspendit la conversations car les
personnages que nous venons de mettre en scène
savaient Larilley dévoué aux intérêts, du connétable
d'Eu. Ami intime de l'un des bourgeois qui s'étaient
sacrifiés pour le salut de la ville de Calais, il avait
■changé la vieille enseigne de la maison de ses pères
pour lui substituer celle d'Hôtel- des- Calaisiens.
Rien que cette mesure prouvait l'ardeur de l'enthou-
siasme de l'habitant de la rue Saint-Denis, et aver-
tissait les convives d'être prudents.
Etienne Larilley ne se lassait pas de raconter à
ses hôtes le mémorable siége de Calais et l'héroïque
dévouement qui sauva la noble cité de la destruc-
tion. Aussi, les habitués de la maison redoutaient
le naïf hôtelier, mais ils se résignaient à le laisser
dire, sachant par expérience qu'il était inutile de
chercher à l'éviter. Bientôt, en effet, Larilley com-
mença le fameux récit.
— Vous vous souvenez, mes bons seigneurs,
dit-il, de ce qu'il advint après la funeste bataille
de Crécy, où le roi Philippe, complétement battu,
perdit onze princes, quatre-vingts seigneurs banne-
rets, douze cents chevaliers et trente mille soldats.
Edouard, le roi d'Angleterre, investit aussitôt
Calais...
Ici Etienne fit une pause et respira ; mais déjà
Pierre Gilles dormait, ainsi que Jean de l'Isle, Per-
rin Marc et Charles Toussac. Josseran de Mâcon,
Etienne Marcel et Louis d'Harcourt, s'étant rappro-
chés, causaient à voix basse. Collinet Doublet et
Gérald Friquet donnaient seuls la réplique au narra-
teur. Jean Maillart, de temps à autre, simulait l'atten-
tion et encourageait l'hôtelier par quelques gestes.
— La ville de Calais, poursuivit le conteur, se
défendit énergiquement, sous les ordres de Jean de
24 L'HOTEL-DES-CALAISIENS.
Vienne. De grands travaux s'exécutèrent dans le
port et du côté de la terre, pour isoler complétement
la place et l'empêcher d'être secourue. La disette
ne tarda pas à s'y faire sentir; mais les Calaisiens
la supportèrent avec courage, persuadés que Phi-
lippe VI, qui s'avançait avec des forces considé-
rables, leur amènerait un secours efficace. Or, ce
prince se retira sans opérer aucune démonstration
en faveur de la ville assiégée. Les habitants n'eurent
plus d'autre parti à prendre que celui de la soumis-
sion. Ils négocièrent la reddition de la place avec
le monarque anglais, qui, irrité de la résistance,
leur imposa de dures conditions. Il exigea que six
des principaux bourgeois vinssent pieds nus, en.
chemise, la corde au cou, lui apporter les clefs de
Calais et se livrer à sa merci, c'est-à-dire à la mort.
Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et
Jean Wissant, mon ami, et un autre s'offrirent pour
le salut de leurs concitoyens. Ils sortirent de la cité
d'ans l'humble attitude requise par le vainqueur.
Ayant franchi la porte de la ville, ils se remirent aux
mains du sire de Mauni, qui les conduisit devant le roi.
« — Gentil sire Roi, dirent-ils à genoux et les
mains jointes, voyez-nous six, qui avons été d'an-
cienneté bourgeois de Calais et grands marchands :
nous vous apportons les clefs de la ville et du chas-
tel, et nous remettons à votre volonté pour sauver
le demeurant du peuple de Calais.
" Edouard regarda les six bourgeois d'un oeil plein
de courroux, et ordonna de leur couper la tête.
» — Sire, sire, s'écria Gautier de Mauni, n'ac-
complissez pas une telle action, qui flétrira votre
renommée.
» — Il en sera ainsi, déclara le prince. Qu'on
fasse venir le bourreau.
L'HOTEL-DES-CALAISIENS. 25
» A ces mots, qui annonçaient une résolution
implacable, la reine d'Angleterre se jeta tout en
pleurs aux genoux du roi, et dit :
» — Ah! gentil sire, depuis que je repassai la
mer en grand péril pour venir à Calais, je ne vous
ai rien requis et demandé : or, vous prie humble-
ment et requiers, en propre don, que pour le Fils de
sainte Marie et pour l'amour de moi, vous veuillez
avoir de ces six hommes merci.
» — Ah! madame, répondit Edouard, j'aimerais
mieux que vous fussiez autre part qu'ici ; vous me
priez si fort que je ne vous ose éconduire; et, bien
que je le fasse malgré moi, je vous les donne : agis-
sez-en avec eux à votre bon plaisir.
» —Monseigneur, très-grand merci! s'écria la
reine.
» En même temps elle se leva et fit conduire en
sûreté les six otages. »
Le récit dura longtemps. En dépit de la chaleur
qu'y mit Larilley, l'attention de ses quelques audi-
teurs ne put se soutenir jusqu'au bout ; ils étaient
distraits ou endormis. Au moment où l'hôtelier ache-
vait l'histoire qu'il narrait peut-être pour la centième
fois, le couvre-feu sonna, et tous les convives, se le-
vant, quittèrent l'Hôtel-des-Calaisiens, pour rentrer
chacun dans sa demeure.
II
INTERVENTION.
Dix-huit mois après la réunion à l'Hôtel-des-Calai-
siens, cent cinquante routiers pénétraient dans la
forêt qui avoisine le mont Menez, en Bretagne, et se
dirigeaient vers le château de Rionnac. La troupe
se composait des restes de mercenaires et d'aventu-
riers vaincus à Crécy. Ralliés autour d'un chef auda-
cieux, ils gagnaient leur vie à la pointe de l'épée.
A l'heure où nous les rencontrons, ils marchaient
sous les ordres de Gérald Friquet, à qui leur capi-
taine, Robin Fauchart, avait cédé le commande-
ment. Friquet, nous l'avons dit plus haut, s'était
chargé de soustraire les papiers du sire de Montau-
ban et de les remettre aux mains de Josseran de
Mâcon. Mais les préparatifs de l'entreprise avaient
exigé plus de temps qu'il ne pensait d'abord, et
Guillaume, présent au manoir avec ses hommes
d'armes, gênait les opérations des bandits. Collinet
Doublet, malgré sa subtilité et son astuce, avait
INTERVENTION. 27
dû consumer de longs mois à éloigner le maître de
Rionnac. Enfin, à force de manoeuvres habiles, et
en faisant jouer une infinité de ressorts, il parvint
à persuader au sire de Montauban d'aller rejoindre
avec ses guerriers les troupes qui combattaient pour
la maison de Blois contre celle de Montfort, au sujet
du duché de Bretagne. Les défenseurs du prétendant
de Blois étaient cantonnés à Josselin, sous la con-
duite du vaillant baron de Beaumanoir.
Aussitôt que Guillaume fut parti, Gérald Friquet
et Robin Fauchart s'avancèrent contre le château
de Rionnac, dépourvu d'hommes d'armes. Ils l'as-
saillirent brusquement un matin , le prirent sans
peine, et se répandirent de tous côtés pour le pillage.
La châtelaine Anne accourut au-devant des routiers,
les suppliant, au nom de la justice, de la loyauté,
de l'honneur, de ne point se livrer à de tels méfaits ;
mais ils ne l'écoutèrent pas. Pourtant l'attitude de
la noble dame ajoutait encore à l'impression que
devaient produire ses paroles touchantes. Une pro-
fonde douleur était peinte sur ses traits, et ses longs
vêtements de deuil attestaient une perte cruelle.
En effet, son père, le connétable Raoul d'Eu et de
Guines n'était plus. Les émissaires de Charles de
Navarre et de Josseran de Mâcon avaient accompli
leur oeuvre funeste. Sur leurs accusations, le roi
Jean avait ordonné au prévôt d'arrêter le vieux
guerrier en l'hôtel de Nesle, propriété dès Montau-
ban , où il résidait à Paris; puis, sans procès,
sans l'ombre d'un jugement, il le fit décapiter
dans la cour même de l'hôtel, en présence du duo
de Bourbon, de Josseran de Mâcon et de quelques
autres seigneurs. Les ennemis de Raoul lui impu-
taient d'avoir promis secrètement au roi d'Angle-
terre de lui céder sa ville de Guines pour rançon.
28 INTERVENTION.
Cette inique exécution exaspéra les barons. Jean
disposa du comté d'Eu ; mais la ville et le château
de Guines furent livrés au gouverneur anglais de
Calais par les vassaux du malheureux connétable,
qui adoraient leur maître.
Guillaume de Montauban, ayant appris la mort
de son beau-père, en conçut un violent ressentiment
contre le roi de France. Outre les liens qui l'unis-
saient à Raoul, il ne pouvait oublier que ce dernier
avait été l'ami intime de son père, victime de la
peste, et que c'était à l'amitié formée entre ces deux
guerriers, qu'il devait la main d'Anne, son épouse
chérie.
Le maître de Rionnac, éloigné de son manoir,
laissait le champ libre à ses ennemis. Friquet, obéis-
sant aux volontés de Josseran, se préparait à accom-
plir son odieuse mission. En vain la noble châtelaine
le conjura-t-elle de se retirer et d'avoir pitié d'une
femme sans défense, il n'écouta rien et continua de
fouiller avidement toutes les parties du château ; les
bandits se ruaient sur les meubles et dans les riches
appartements avec des cris sauvages, quand, tout à
coup, les sons puissants du cor retentirent. Le silence
s'établit sur-le-champ ; les routiers demeurèrent im-
mobiles, inquiets, incertains. Le cor éclatait dans la
forêt, en notes vibrantes, redoutables ; il jouait un
air belliqueux et semblait se rapprocher rapidement
de Rionnac.
Le lieutenant de Gérald, Robin Fauchart, accou-
rut auprès de son chef, avec plusieurs de ses com-
pagnons.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Friquet qui ne put,
malgré son audace, cacher ses alarmes.
— Ne reconnaissez-vous pas, capitaine, ces ac-
cents formidables? répondit le brigand.
INTERVENTION. 29
— Non, en vérité.
— Quoi ! êtes-vous tellement étranger à ce pays
que vous ignoriez les apparitions étranges d'un
mystérieux personnage, la terreur de ces contrées?
— De qui voulez-vous parler?
— D'un chevalier inconnu.
— Qu'a de commun ce cor qui sonne avec le
guerrier en question ?
— C'est ainsi qu'il a coutume d'annoncer sa venue.
— Est-il donc le seul qui sache jouer du cor?
reprit Gérald d'un ton dédaigneux.
— Non, assurément.
— Pourquoi croyez-vous à l'arrivée de cet homme
plutôt qu'à celle de tout autre guerrier?
— Parce que personne n'est capable de faire ren-
dre à l'instrument que vous avez entendu des sons
aussi effrayants. Ecoutez plutôt.
En effet, le cor retentissait avec une vigueur
nouvelle. Les vitraux de la salle, où se tenaient les
deux bandits, frémissaient. Les routiers, pleins de
stupeur, prêtaient l'oreille à cette harmonie sau-
vage. Avant que Gérald Friquet n'eût eu le temps
d'ordonner une reconnaissance, les sons du cor
éclatèrent sous les murs mêmes du château, et des
voix s'écrièrent :
— Le Chevalier au cor d'argent !
A ce nom, le capitaine et sesacolytes tremblèrent.
Ils connaissaient de renommée le guerrier désigné
ainsi par le peuple.
— Notre coup est manqué, murmurèrent-ils; il
est presque impossible de résister à cet homme.
A peine avaient-ils fait cette réflexion, qu'un
cavalier, armé de toutes pièces, accompagné d'une
troupe résolue, s'élança sur le pont-levis et pénétra
dans l'enceinte du manoir de Rionnac. C'était l'hom-
30 INTERVENTION.
me connu sous le nom de Chevalier au cor d'argent.
Le cimier de son casque d'acier poli portait un pa-
nache noir ondoyant, qui s'y reflétait comme dans
un miroir ; un manteau brun, large et flottant sur
les épaules, cachait son armure finement trempée.
Son cheval, noir comme la nuit, marqué d'une étoile
blanche au front, blanchissait d'écume son mors d'ar-
gent ; de son sabot ferré d'argent, il creusait avec
impatience le sol de la cour. Le chevalier, à travers
la visière baissée de son casque, jetait des regards
fulgurants autour de lui, et les routiers se tenaient
à une distance respectueuse, frappés d'une crainte
inexplicable, tandis que les compagnons du redou-
table personnage, rangés un peu en arrière de leur
chef, attendaient ses ordres.
Les bandits connaissaient tous de réputation le
Chevalier au cor d'argent. Ils s'étaient redit souvent
dans leurs campements solitaires, au milieu des
forêts, les légendes qui circulaient sur son compte.
Ils avaient cru entendre plus d'une fois, dans le
silence des nuits, les accents formidables de l'instru-
ment belliqueux qu'il ne quittait jamais. Ils s'ima-
ginaient, avec beaucoup d'autres, qu'il apparaissait
souvent dans le tumulte des tempêtes, dans les
convulsions de la nature ou dans la mêlée des
batailles acharnées. Une nuit, au fond de la Bre-
tagne, on l'avait aperçu, à la lueur des éclairs,
immobile sur la pointe d'un roc, défiant en quelque
sorte les éléments déchaînés, et se riant des éclats
répétés du tonnerre qui ébranlait la terre et les
cieux. Il lui était arrivé de tomber comme la foudre
au milieu des bataillons aux prises, et de disperser
en un clin-d'oeil les ennemis de la France, comme le
vent disperse les grains de poussière. Ses exploits
étaient célèbres; on les vantait au foyer des puis-
INTERVENTION. 31
sants manoirs comme sous le toit de chaume du
villageois.
Le chevalier inconnu passait pour avoir combattu
dans tous les pays du monde. Les uns, interprètes
de la crédulité populaire, avançaient qu'il était l'un
de ces héros antiques que les poètes allemands font
habiter au sein des montagnes couvertes de forêts ;
les autres, qu'il avait été le compagnon de Roland ;
que Merlin, le grand enchanteur de l'Armorique,
lui avait donné ses armes merveilleuses. Quoi qu'il
en fût de ces récits, dont nous n'entre prendrons point
de soutenir la complète authenticité, le Chevalier au
cor d'argent, que nul ne connaissait de visage,
était un guerrier terrible à ses ennemis. Il s'apprêtait
à s'informer des causes de l'invasion du manoir,
quand la châtelaine, accourant à sa rencontre, lui
tendit son jeune fils, et le supplia de protéger l'inno-
cente créature.
— Que signifie ce désordre? demanda le guerrier.
Parlez, noble dame; expliquez-moi ce que font ces
hommes dans votre demeure.
— Ils veulent, piller ce manoir, répondit Anne.
Ils s'y sont introduits comme des lâches, en l'absence
de mon mari, et ils n'ont pas honte d'insulter une
femme.
A ces mots, le chevalier tira son épée ; de la lame
polie comme un miroir, jaillit un éclair, et il s'écria :
— Je jure de vous défendre, illustre dame ! Il ne
sera pas dit que j'aurai laissé accomplir en ma pré-
sence un acte discourtois et déloyal.
Mais pendant que le guerrier inconnu parlait
ainsi, le capitaine Friquet et son lieutenant, qui ne
se souciaient point de laisser inachevée leur odieuse
mission, se préparèrent à la résistance, et ordon-
nèrent à leurs hommes de se ranger en bataille.
32 INTERVENTION.
Anne poussa un cri d'angoisse. Mais le Chevalier au
cor d'argent, au lieu de donner le signal de la lutte
à ses compagnons frémissants de courroux, remit
l'épée au fourreau, et, se tournant avec calme vers
les routiers, il pressa doucement des genoux les
flancs de son coursier, et fit deux pas de leur côté.
— Hommes d'armes, s'écria-t-il d'une voix vi-
brante, en s'adressant aux bandits, rangez-vous
autour de moi, je veux être votre chef. De ce jour,
notre fortune sera la même ; nous courrons ensemble
les mêmes aventures. Je vous assurerai gloire et
richesse.
A cette mâle et impérieuse sommation, un fré-
missement d'étonnement parcourut les rangs des
routiers; ils se consultaient du regard. Mais ils
n'hésitèrent pas longtemps. Bientôt une acclamation
joyeuse répondit au guerrier redouté ; les hommes
de Friquet et de Robin Fauchart passèrent tous
sous la bannière écarlate du Chevalier au cor
d'argent. Gérald, hors de lui, voulut vainement
les retenir : il demeura seul. Fauchart lui-même
suivit l'impulsion donnée, et se réunit à la troupe
du nouveau venu, dans l'espoir de faire avec lui
meilleure fortune. Le guerrier sembla contempler
complaisamment, pendant quelques minutes, l'effet
magique que sa parole avait produit. Ensuite, dési-
gnant de sa main gantelée de fer Gérald Friquet,
que la stupeur et la rage clouaient immobile sur le
perron, où il s'était avancé :
— Prenez-moi ce misérable, dit-il, et jetez-le
hors de cette enceinte. S'il a jamais l'audace d'y
rentrer, je ferai justice.
Le commandement du guerrier fut à l'instant
exécuté. Alors celui-ci, se rapprochant d'Anne de
Guines, qui ne pouvait revenir de son étonnement,
INTERVENTION. 33
écarta du geste ses compagnons, qui s'en allèrent
l'attendre au bord du fossé ; et, s'adressant à l'épouse
de Guillaume de Montauban :
— Noble dame, lui dit-il, vous n'avez plus rien
à craindre. Vous le voyez, ces hommes sont devenus
dociles à ma voix et ils ne vous feront aucun mal.
Anne remercia son libérateur avec effusion.
— Je regrette, ajouta-t-elle, que mon époux ne
puisse, en ce moment, se joindre à moi pour vous
témoigner sa reconnaissance.
— Il me suffit, répondit l'inconnu, d'avoir accom-
pli une bonne action.
Il achevait ces mots, quand un grand tumulte
s'éleva du côté de la porte. Un cavalier se précipita
dans la cour, la visière levée, et se porta, la lance
en arrêt, sur le Chevalier au cor d'argent, qu'il
frappa de la hampe de son arme. Le guerrier, irrité
de cette attaque outrageante, se mit en garde pour
répondre au défi de son adversaire.
— Sais-tu bien qui tu insultes? s'écria-t-il.
— Je combats un chef de bandits, qui vient de
violer ma demeure sans défense. Je veux châtier tes
méfaits.
— Tu te trompes, reprit le chevalier, je ne suis
pas ton ennemi : j'ai sauvé, au contraire, ta femme,
ton enfant et ton manoir des mains de ceux qui
l'avaient envahi.
— Cela est vrai, Guillaume, ajouta la châtelaine
qui s'efforçait, éperdue, de se jeter entre ces deux
vaillants hommes.
Mais le sire de Montauban, car c'était lui, n'écou-
tait pas sa noble épouse.
— Tu en as menti par la gorge, guerrier félon,
reprit-il. Tu n'es qu'un émissaire salarié du Navar-
rais, un brigand dont il faut purger la terre.
CHEV. 3
34 INTERVENTION.
En même temps, il se rua sur le chevalier, qu'il
menaçait de la pointe de sa lance. Mais ce dernier
para le coup et découvrit, dans ce moment, son cor
d'argent. Cette vue redoubla la fureur de Guillaume
de Montauban.
—Je vois, dit-il avec un accent rauque et mépri-
sant, que le fameux Chevalier au cor d'argent n'est
qu'un misérable aventurier au service de toutes les
mauvaises causes.
Le célèbre personnage qui, tout à l'heure, rangeait
d'un mot autour de lui les routiers, s'émut enfin
des injures que le sire de Montauban lui adressait.
Il prit du champ, leva sa terrible lance, laquelle,
disait-on, n'avait jamais manqué son coup, et il
allait transpercer son adversaire, quand Anne, rem-
plie d'effroi, fit entendre un cri de détresse. Les
compagnons du Chevalier au cor d'argent, au bruit
de la lutte, accouraient de toutes parts et remplis-
saient la cour : Guillaume, évidemment, était perdu.
Le guerrier inconnu ignorait le nom des maîtres du
château de Rionnac; il arrivait sur le sire de Mon-
tauban pour accomplir sa vengeance. Mais, au
moment de frapper, il s'arrêta subitement et retint
son cheval avec une telle force, que le fier animal
plia sur ses jarrets : le Chevalier au cor d'argent
venait d'apercevoir l'écu de son adversaire, lequel
portait de gueules au lambel d'argent à quatre pen-
dants. Mettant aussitôt pied à terre, il dit :
— Sire, je te reconnais pour brave et loyal;
descends, et donne-moi ta main, je suis digne de la
serrer. N'espère pas que je combatte jamais contre
toi, j'en jure par Dieu et mon cor d'argent.
Guillaume, étonné de la manière d'agir de son
antagoniste, commença à comprendre qu'il avait
agi avec trop de précipitation ; il se jeta à bas de
INTERVENTION. 35
son coursier, et mit en silence sa main dans celle
de l'homme qu'il avait voulu tuer.
— Tu es Guillaume, le fils de Robert de Mon-
tauban? dit le Chevalier au cor d'argent.
— Oui, répondit le seigneur de Rionnac.
— Qu'est devenu ton père? reprit le guerrier.
— Il est mort pendant la peste.
— Cette noble femme, ajouta le chef redouté, est
ton épouse?
— Je l'ai reçue des mains de l'infortuné Raoul de
Guines, son père.
— Je bornerai là mes questions, dit le Chevalier
au cor d'argent. Je sais ce que je désirais connaître.
— Mais toi, illustre guerrier, demanda Guil-
laume, qui es-tu?
— Il est inutile que tu connaisses mon nom,
répliqua le chevalier, je ne l'ai jusqu'ici révélé à
personne. Qu'il te suffise d'apprendre que je ne suis
point un malfaiteur, que j'ai sauvé ta femme et
ton enfant, comme la noble châtelaine pourra te le
raconter, et que je veux être ton ami.
Anne, profitant de l'appel qui lui était fait, se
hâta de retracer à son mari l'opportune intervention
de l'homme qu'il avait si injustement attaqué. Le
sire de Montauban pria le guerrier inconnu d'agréer
ses excuses, et lui proposa d'entrer dans son châ-
teau. Le chevalier accepta. Avant de monter les
degrés du perron, il congédia sa troupe, et lui
assigna un rendez-vous où il devait la rejoindre.
Guillaume de Montauban s'étant fait désarmer
dans la grande salle du manoir, invita son nouvel
allié à l'imiter ; mais celui-ci s'y refusa. Il s'informa
comment le maître de Rionnac avait appris le
danger que couraient les siens.
— Le hasard seul m'en a instruit, ou plutôt la
36 INTERVENTION,
Providence, répondit le sire de Montauban. J'étais
à Josselin, quand un routier, chassé par ses com-
pagnons, se présenta à moi, me raconta qu'on
voulait mettre mon absence à profit pour forcer et
piller mon château, peut-être même pour enlever
ma femme et mon enfant.
— Connais-tu les instigateurs de ce complot?
demanda le guerrier.
— Ce sont Charles de Navarre, Josseran de Mâcon,
Louis d'Harcourt et quelques-uns de leurs amis.
— Tu as là des ennemis redoutables, dit le
chevalier.
— Je ne me fais aucune illusion. Tant qu'ils res-
pireront, j'aurai tout à craindre.
— Rassure-toi, cependant. Je le jure, tant que je
pourrai tirer un son de mon cor d'argent et manier
ma bonne lame de Damas, ni toi ni ta femme n'aurez
rien à souffrir de leur part.
Guillaume et son épouse témoignèrent à leur hôte
toute la reconnaissance qu'ils éprouvaient pour lui.
Le soir étant venu, ils voulurent le retenir, l'invitant
à passer la nuit sous leur toit.
— Je dois rejoindre mes hommes d'armes, dit
le chevalier.
Ayant donc reçu les adieux du seigneur et de la
dame de Rionnac, il se dirigea vers le campement
qu'il avait assigné à sa troupe. A peine le guerrier
eut-il franchi l'enceinte du manoir qu'il sonna du
cor. Aussitôt un cavalier sortit de la forêt et accou-
rut à lui; c'était Aymeric, son fidèle écuyer.
— Qu'ordonnez-vous, messire? demanda-t-il.
— Suis-moi, je retourne vers nos compagnons.
Aymeric, sans rien ajouter, régla l'allure de son
cheval sur celle du coursier de son maître.
IV
TRENTE CONTRE TRENTE.
Peu de jours après son retour du manoir de Rion-
nac, Guillaume de Montauban, confiant dans les
promesses du libérateur de sa noble épouse, reprit
la route du château de Josselin. En s'approchant des
remparts, il fut surpris de retrouver le Chevalier
au cor d'argent, chevauchant avec son écuyer.
— Allez-vous donc à Josselin, messire? lui dit-il.
— Précisément, répondit l'inconnu.
— En ce cas, nous cheminerons de compagnie,
ajouta Guillaume.
Le Chevalier au cor d'argent apprit au sire de
Montauban que sa troupe l'avait précédé. En arri-
vant devant Josselin, les deux guerriers virent venir
à eux le sire de Beaumanoir dont Guillaume était
l'écuyer.
— Montauban, dit aussitôt le vaillant chef à qui
la défense de la place était confiée, je t'ai choisi
pour une lutte glorieuse.
38 TRENTE CONTRE TRENTE.
— Merci donc à vous, seigneur, répondit en s'in-
clinant le maître de Rionnac.
— J'ai défié le châtelain anglais Richard Brambo-
rough, qui commande à Ploërmel, à jouter avec le
glaive, l'épieu et la dague; chacun de nous doit
amener vingt-neuf chevaliers ou ècuyers dans la
lande de Josselin. Guillaume, tu combattras à
mes côtés.
Le sire de Montauban, fier de la confiance de son
chef, réitéra l'expression de sa reconnaissance.
Le seigneur anglais, dont il est ici question, tenait
pour Montfort; Robert de Beaumanoir soutenait la
cause de Charles de Blois, alors prisonnier, qui
disputait au premier le duché de Bretagne. Or,
quelques jours auparavant, le guerrier breton al-
lant par la campagne avec quelques hommes d'ar-
mes, vit maltraiter de pauvres paysans par les
Anglais, et il en eut, à bon droit, grand'pitié ; en
effet, les uns avaient les fers aux pieds et aux mains,
les autres étaient attachés par les pouces, tous
étaient liés deux à deux, trois par trois, comme
des animaux qu'on mène au marché. A ce spectacle,
Beaumanoir soupira, et, s'adressant à Bramborough
et à ses compagnons, il leur dit :
— Chevaliers d'Angleterre, vous êtes grandement
coupables de tourmenter ainsi ces pauvres habi-
tants, eux qui sèment le blé et qui nous procurent
en abondance le vin et la viande. Je vous dis ma
pensée : s'il n'y avait pas de laboureurs, ce serait aux
nobles à défricher et à cultiver la terre en leur
place. Ils devraient battre le blé, endurer la misère,
et qui de vous s'accoutumerait facilement à cette vie
si dure? Laissez donc dorénavant le pain à ces
infortunés.
— Beaumanoir, taisez-vous, répondit avec hau-
TRENTE CONTRE TRENTE. 39
teur le chef anglais. Montfort sera le duc de ce
pays, depuis Pontorson jusqu'à Nantes. Edouard
sera roi de France, et les Anglais étendront leur
domination, malgré tous les Français et leurs alliés.
— Agissez autrement, reprit l'illustre Breton,
car vous n'obtiendrez jamais un demi-pied de notre
territoire par de tels moyens. D'ailleurs, Brambo-
rough, soyez certain que j'estime comme rien toutes
vos bravades. Les fanfarons ne savent point soutenir
jusqu'au bout leurs provocations. N'en demeurons
pas à de vaines paroles. Prenons jour pour com-
battre à la tête de soixante, quatre-vingts ou cent de
nos compagnons : on verra bien alors qui de nous
a tort ou raison.
— Sire, s'écria Bramborough, je vous en donne
ma foi.
Et il fut convenu que chacun des deux chefs
amènerait vingt-neuf combattants, tous à cheval,
pour combattre loyalement, sans ruse ni perfidie.
Robert de Beaumanoir, qui n'avait d'abord prêté
que peu d'attention au compagnon de Guillaume de
Montauban, l'ayant examiné de plus près, poussa
un cri de joie; il' venait d'apercevoir son cor d'ar-
gent et son écu, qui avait pour tout blason un
vaisseau désemparé, sans mâts ni gouvernail, aban-
donné sur les flots.
— Seigneur chevalier, dit-il, vous serez des
nôtres. Si nous avons votre concours, nul Anglais
ne tiendra devant nous.
— Me prendrez-vous à la place du sire de Mon-
tauban? demanda le guerrier.
— Non; car, en la journée qui s'apprête, Guil-
laume, mon vaillant écuyer, doit gagner ses éperons.
— Si Montauban combat, ajouta le Chevalier au
cor d'argent, je ne saurais prendre part à l'action.
40 TRENTE CONTRE TRENTE.
— Pourquoi une pareille résolution ? dit Robert
de Beaumanoir.
— Peut-être vous l'apprendrai-je plus tard. Au-
jourd'hui je dois me taire, et j'ose croire que vous
n'imputerez pas à lâcheté ma détermination.
— Votre réputation, messire, est trop bien éta-
blie pour qu'un soupçon puisse l'atteindre, répliqua
le gouverneur de Josselin. Je me souviens qu'à
Crécy plus de cent chevaliers anglais périrent sous
le tranchant de votre terrible épée.
— Vous me rendez justice, seigneur, et je vous
en sais gré. Je serai le témoin de vos exploits, si vous
le permettez.
— Bien volontiers.
En même temps, Beaumanoir invita ses compa-
gnons à entrer dans la place.
Le jour de la lutte venu, Robert de Beaumanoir
rassembla ses vingt-neuf guerriers, assista avec
eux à la messe ; tous reçurent l'absolution de leurs
péchés et communièrent. Ces devoirs religieux accom-
plis, le noble Breton les harangua en ces termes :
— Seigneurs, vous aurez affaire à des Anglais
de grand courage, qui valent notre vaillante troupe.
Je prie et requiers chacun de vous de faire bonne
contenance. Tenez-vous l'un près de l'autre, en gens
intrépides et sages. Si Jésus-Christ vous donne la
force et le courage, tous les barons de France en
auront grande joie; Charles, notre duc débonnaire,
à qui j'ai fait hommage, la noble duchesse, à qui je
suis allié, nous estimeront toujours. Jurons Dieu,
qui fit l'homme à son image, que si nous trouvons
Bramborough d'ans la plaine, hors du bocage, jamais
personne de sa famille ne le reverra.
Pendant que Beaumanoir électrisait ses compa-
gnons par ce fier langage, Bramborough menait ses
TRENTE CONTRE TRENTE. 41
vingt-neuf champions droit au pré. C'étaient des
hommes courageux et éprouvés, jurant de mettre en
pièces leurs adversaires, et de se rendre maîtres de
la Bretagne jusqu'à Dinan. Il y avait parmi eux
vingt Anglais, six Allemands, quatre Brabançons,
guerriers vaillants comme des lions et armés de
toutes pièces.
Le chef de Ploërmel leur disait :
— J'ai fait lire mes livres ; Merlin nous promet
aujourd'hui la victoire sur les Bretons; je vous
assure que le pays sera délivré et conquis au profit
du roi Edouard. Ayez donc confiance et réjouissez-
vous. Soyez sûrs que Beaumanoir sera pris, lui et
les siens.
Etant arrivé le premier sur la lande, Brambo-
rough s'écria :
— Beaumanoir, où es-tu? je crois bien que déjà
tu es en défaut.
A peine achevait-il ces paroles, que Robert de
Baumanoir parut à la tête de ses guerriers. Plusieurs
de leurs amis, sans armes, à l'exception du Chevalier
au cor d'argent, qui était couvert de son armure,
les suivaient, afin d'être témoin de la lutte. Bram-
borough, déconcerté à la vue de la fière attitude des
Bretons, dit à Beaumanoir :
— Soyons amis aujourd'hui, si vous le voulez, et
remettons l'affaire à une autre fois.
— Je vais prendre l'avis de mes compagnons,
répondit le gouverneur de Josselin.
Et se tournant vers les siens :
— Seigneurs, dit-il, vous l'avez entendu, Bram-
borough voudrait ajourner le combat et que chacun
s'en allât sans avoir frappé son coup. Veuillez tous
m'en dire votre pensée, car, pour moi, j'en atteste
Dieu qui a fait la terre et la rosée, je ne consentirais
42 TRENTE CONTRE TRENTE.
pas, pour tout l'or du monde, à ce que la lutte fût
retardée.
— Sire, répliqua Yves Charuel, tout ému de
colère, nous sommes venus trente en ce lieu; nous
avons tous dague, lance et épée ; nous sommes prêts
à combattre. Honte à qui se retirerait sans avoir
croisé le fer !
— Soit, dit Beaumanoir ; allons à la bataille ainsi
qu'elle a été jurée.
Aussitôt le chef illustre annonça à Bramborough
que la lutte ne pouvait être ajournée, et, tirant son
redoutable glaive, il se précipita sur ses adversaires,
à la tête de ses braves guerriers. Les Anglais,
méprisant ses efforts, lui résistèrent vigoureuse-
ment. De part et d'autre on combattit avec fureur.
D'abord les Bretons eurent le désavantage. Deux
avaient perdu la vie et trois autres étaient pri-
sonniers. Ce fut alors que Geoffroy de la Roche,
écuyer de très-noble et ancienne race, demanda la
chevalerie, que Beaumanoir lui accorda au nom de
sainte Marie, en disant :
— Beau fils, ne t'épargne pas, et que les Anglais
paient tes éperons avant l'heure de Complies.
Bramborough , qui avait entendu ces paroles,
aborda Beaumanoir, et lui cria :
— Rends-toi !
Avant que le chef n'eût répondu, Alain de Kéran-
rai, l'un de ses compagnons, porta au visage de
l'Anglais un terrible coup de lance, qui pénétra jus-
qu'à la cervelle, et le jeta mourant par terre. La
lutte continua avec rage autour de Bramborough,
et Beaumanoir fut blessé. C'était un samedi. Le
soleil brillait et la chaleur était excessive. Les guer-
riers arrosaient la terre de sueur et de sang. Ce
jour-là, le baron de Beaumanoir avait jeûné ; comme
TRENTE CONTRE TRENTE. 43
il éprouvait une grande soif et demandait à boire,
Geoffroy du Bois lui répondit par ces mots devenus
fameux :
— Bois ton sang, Beaumanoir !
Cette exhortation héroïque ranima le vaillant
chef; le combat se poursuivit, terrible et meurtrier;
il se livrait, à mi-voie de Josselin et de Ploërmel,
dans une belle prairie, le long des buissons de
genêts. Les Anglais, serrés les uns contre les autres,
opposaient une muraille de fer aux assauts de leurs
adversaires. Cette habile attitude menaçait d'être
funeste aux Bretons dont les forces s'épuisaient.
Guillaume de Montauban, jugeant que la position
de ses compagnons était critique, protesta que s'il
montait un bon' cheval, la bataille tournerait à la
honte des Anglais. Le Chevalier au cor d'argent qui
se tenait à quelque distance, immobile sur son noir
coursier, entendit le voeu du maître de Rionnac. Il
s'élança à terre sur-le-champ, et offrit sa monture à
son ami, lui chaussa ses propres éperons, lui donna
sa lance à fer carré, dur et tranchant comme le
diamant, et lui dit :
— Va, jeune homme; je vais sonner mon cor
d'argent ; dès que tu l'entendras, charge l'ennemi et
les rangs s'ouvriront devant toi.
Le vaillant écuyer partit au signal, et fit d'abord
semblant de fuir. Beaumanoir qui le vit lui cria :
— Ami Guillaume, à quoi penses-tu? Quoi!
tu abandonnes la lutte comme un faux et mauvais
écuyer? Une pareille honte te sera reprochée, à toi
et à ta race.
Montauban sourit à ces paroles d'indignation, et
répondit d'une voix forte :
— Besoignez, franc et vaillant chevalier, car de
mon côté j'ai l'intention de vous soutenir.
44 TRENTE CONTRE TRENTE.
En même temps le cor d'argent éclata en notes
formidables, qui portèrent la terreur dans les rangs
anglais, et ranimèrent l'ardeur des Bretons. Guil-
laume de Montauban pressa si fortement les flancs
de son cheval, que le sang du noble animal ruissela
jusqu'à terre. Le cor retentissait toujours. Le sei-
gneur de Rionnac, poussant vivement aux ennemis,
en renversa sept du premier choc et trois au second.
Les Anglais rompus perdirent courage. Chaque
Breton fit à son gré un prisonnier, dont il reçut
la parole.
Robert de Beaumanoir et ses compagnons rentrè-
rent victorieux à Josselin, où ils emmenèrent leurs
captifs qui furent mis ensuite à rançon: Quant au
Chevalier au cor d'argent, il remonta sur son des-
trier, et s'éloigna, sans vouloir seulement entendre
les remercîments du sire de Montauban. Il se con-
tenta, en s'éloignant, de demander la liberté de l'un
des prisonniers, Robert Knolles, qu'il semblait con-
naître. Puis, accompagné de ce gentilhomme, et de
son écuyer, il se dirigea vers la mer.
V
UN FACHEUX. CONVIVE.
Le Navarrais, instigateur secret de la mort du
connétable Raoul et du guet-apens tenté au château
de Rionnac, vint en France peu après le combat des
Trente. Il méditait la ruine d'un ennemi non moins
détesté que le sire de Montauban, et il se préparait
à ourdir une trame odieuse. Le connétable disparu,
il espérait recueillir ses dépouilles, c'est-à-dire sa
charge et ses possessions d'Eu et de Guines. Il
comptait joindre ces territoires à ses grands domai-
nes de Normandie, à son comté d'Evreux, à ses
terres de Nantes et de Meulan qui l'établissaient au
coeur de la France.
Mais Jean trompa l'attente et l'avidité du jeune
prince; il abandonna cette riche proie à son favori
Charles d'Espagne, descendant des infants de La-
cerda, chevalier de grand courage, rempli d'au-
dace et de courtoisie, merveilleusement beau de
visage, et de nobles manières. Le roi lui avait voué
46 UN FACHEUX CONVIVE.
une affection singulière. Charles de Navarre conçut
dès lors une haine implacable contre son heureux
rival. Néanmoins, rendu prudent par la considéra-
tion de la puissance de ses ennemis et par l'insuccès
de ses dernières tentatives, il se résigna à attendre
des circonstances plus favorables. Il accepta même
la main de Jeanne, fille du roi. Mais les clauses du
contrat ayant été éludées par Jean lui-même, le
Navarrais comprima à grand'peine son exaspéra-
tion. Il semblait qu'on prît à tâche de faire de lui
un ennemi irréconciliable; on l'accablait de dé-
boires, on le traitait comme un enfant sans consé-
quence, on se jouait de ses plaintes et de sa colère.
Le roi ne savait pas quel dangereux serpent il
irritait ainsi à plaisir. Cependant les intrigues, les
complots dont nous avons parlé, le nom de Mauvais
que Charles avait reçu à dix-huit ans, attestaient
combien la nature du jeune prince était dépravée
et ses ressentiments inexorables. Il était facile, ce
semble, de deviner quelles redoutables facultés
gouvernaient et servaient à la fois les passions du
Navarrais.
Charles était né avec tous les dons de l'esprit et
les qualités extérieures qui relèvent celles de l'âme ;
sa pénétration n'avait d'égales que son adresse et la
grâce insinuante de ses manières; il était docte avec
les clercs, courtois avec les gentilshommes, familier
et débonnaire avec les bourgeois, ne dédaignait
personne et servait tout le monde ; aussi n'eut-il pas
de peine à se faire promptement de nombreuses créa-
tures. Le roi de Navarre possédait donc de puissants
moyens de nuire ; et, à l'époque où nous en sommes
de cette histoire, il était résolu d'employer toutes les
ressources de son génie pervers contre la maison
royale de France.
UN FACHEUX CONVIVE. 47
Outre la déception que Jean lui avait fait éprou-
ver, Charles avait encore d'autres griefs contre le
prince et sa famille. Il haïssait dans les Valois les
usurpateurs de son héritage ; il ne cachait pas son
espoir de recouvrer la Champagne et la Brie alié-
nées par ses parents, et portait même plus loin sinon
ses vues, au moins ses espérances et ses regrets;
sans la loi salique, la couronne de France eût été
son partage ; il avait sur elle des droits antérieurs
à ceux d'Edouard.
Un tel rival demandait à être ménagé ; Jean ne
sut que l'irriter en lui enlevant sans motif son comté
d'Angoulême pour le donner à son favori, Charles
de Lacerda. Ce dernier, odieux à un grand nombre,
donnait facilement prise à la critique; On lui repro-
chait ses crimes et sa vie infâme. Un jour Charles
d'Espagne et le roi de Navarre se rencontrèrent
à Compiègne. Une altercation violente s'engagea
entre les deux princes.
— Vous êtes un faux monnayeur, s'écria le favori
en s'adressant au Navarrais.
— Je renvoie l'imputation à ton maître, le roi
Jean, répondit Charles de Navarre avec mépris.
— Quoi ! tu oses insulter ton suzerain ! reprit
Lacerda.
— Je le traite comme tu oses me traiter; c'est
justice, ce me semble.
— Silence, mauvais traître, hurla Charles d'Es-
pagne ; je reconnais en toi un complice d'Edouard
d'Angleterre : tu livres la France.
— Tu mens, et je te le ferai bien voir. Je saurai
ôter de ce monde un misérable qui souille la terre
de sa présence.
— Tu me menaces de mort, je crois?
— Tu l'as dit, répliqua le roi de Navarre.
48 UN FACHEUX CONVIVE.
Et il tourna le dos à son rival. Il partit sur-le-
champ pour sa ville d'Evreux, dans le voisinage
de laquelle se trouvait la ville de Laigle, que Jean
venait de donner à Charles de Lacerda avec la main
d'une fille du due de Bretagne, Charles de Blois. Le
connétable arriva, à Laigle, le 8 janvier 1354. Le
roi de Navarre, averti de sa venue, le suivit avec le
comte Louis d'Harcourt, Friquet, qui commandait
alors dans la cité de Caen, et bon nombre de cheva-
liers normands et navarrais. Charles et quelques
autres seigneurs qui ne voulaient point paraître
tremper dans l'acte qui allait s'accomplir, attendirent
hors de la place l'issue de l'entreprise.
Au point du jour, un chevalier accourut de Laigle
au galop, et cria, dès qu'il aperçut le roi de
Navarre :
— C'est fait ! c'est fait !
— Qu'est-ce qui est fait? demanda Charles.
— Il est mort, reprit le messager.
— De qui parles-tu?
— Du connétable Charles de Lacerda.
Le prince sembla tout interdit, quoique assurément
il eût ordonné le crime ; mais il était aussi habile
comédien que grand scélérat; on prétend même qu'il
pleura. Mais s'étant promptement remis, il interrogea
de nouveau le courrier :
— Comment Charles a-t-il péri? demanda-t-il,
— Nous l'avons surpris et massacré dans son lit.
En ce moment, tous les gens du roi se rassem-
blaient autour de lui, laissant la ville dans la stu-
peur. Charles, s'adressant à ses complices, leur dit
d'une voix ferme :
— Soyez sans crainte : je prends sur moi tout
ce qui a été fait. Retournons en toute hâte à Evreux
pour nous y fortifier.
UN FACHEUX CONVIVE. 49
Ils partirent tous avec lui. Arrivé dans la place,
le prince écrivit aux corps municipaux des prin-
cipales villes de France, aux membres du grand
conseil du roi, et à l'université de Paris, pour
justifier le forfait. Il leur disait qu'il avait ordonné
la mort du connétable pour ses grands méfaits et
injures, et il les priait d'apaiser le roi.
Jean éclata en menaces terribles, et assembla des
troupes pour marcher contre le meurtrier réfugié
dans la ville de Nantes. Mais bientôt le roi crut
devoir négocier, fit de notables concessions, au cou-
pable, puis, la paix conclue, tâcha de s'emparer
par ruse de sa personne. Le Navarrais s'enfuit en
Angleterre. Aussitôt Jean mit la main sur ses fiefs
de Normandie, et, par cette conduite imprudente,
attira à la maison de Valois la dangereuse riva-
lité de celle de Navarre qui devait être si funeste à
la France.
En effet, à la sollicitation de Charles le Mauvais,
Edouard dirigea trois escadres sur les côtes de
France. Jean, incapable de résister, malgré l'appui
des Etats-Généraux et les subsides qu'il leur avait
fait voter, conclut la paix et s'accommoda avec le
Navarrais, qui vint à Paris, avec une foule de gens
d'armes, chercher le pardon qu'il avait conquis.
Bientôt Charles, constant dans ses haines, chercha
à brouiller le roi avec son fils aîné, le Dauphin, et à
se faire un instrument de ce jeune homme. Il per-
suada au prince que son père le haïssait grandement,
et l'engagea à se réfugier auprès de son parrain,
l'empereur Charles de Luxembourg. Ce projet fut
éventé par un mystérieux agent. Jean regagna son
fils en lui donnant le duché de Normandie, et il
accorda des lettres de rémission au roi de Navarre
ainsi qu'aux autres artisans de discordes.
CHEV. 4
50 UN FACHEUX CONVIVE.
Toutefois, le Mauvais n'en montra pas meilleur
vouloir; de concert avec les Harcourt, il empêcha
les Normands de payer l'impôt de la gabelle voté par
les Etats. Le roi Jean fut exaspéré à ces nouvelles.
— Je ne veux nul maître en France sinon moi?
s'écria-t-il à plusieurs reprises; et jamais n'aurai
joie parfaite tant qu'ils seront en vie.
Il évita d'attaquer le Navarrais à force ouverte,
espérant le surprendre plus sûrement en usant
d'artifices. Sachant le Dauphin en relations très-
amicales avec son ennemi, il résolut de mettre à
profit cet état de choses. Les deux princes se visi-
taient fréquemment depuis que le nouveau duc avait
établi une petite cour à Rouen. Or, Charles de
France invita Charles de Navarre, avec plusieurs
de ses amis, à un banquet, pour le 16 avril, veille
de Pâques fleuries. Le matin du jour fixé, le Mauvais
partit pour le château de Rouen, malgré les avis de
quelques-uns de ses conseillers qui lui recomman-
daient de se défier. Il mena au festin du Dauphin
un chevalier venu depuis quelque temps des Marches
d'Espagne; il avait les yeux et les cheveux noirs,
le teint hâlé, l'air vigoureux et déterminé, et se
nommait Alonzo de Murdara. C'est le même person-
nage que nous avons vu, au commencement de
ce récit, agenouillé au pied du lit d'un pestiféré,
à Paris; l'hôtel était celui de Nesle ; le mourant,
Robert de Montauban, le père de Guillaume.
Les convives s'étant mis à table, la conversation
roula tout d'abord sur les difficultés du moment. Le
roi de Navarre ne manqua pas de citer le seigneur
de Rionnac, comme le desservant auprès du mo-
narque français.
— Si quelque jour, ajouta-t-il, je réussis à le tenir
dans mes mains, je lui ferai un mauvais parti.
UN FACHEUX CONVIVE. 51
— Bah ! dit en riant Louis d'Harcourt, nous con-
naissons le succès de vos tentatives et la valeur de
vos menaces. Le sire de Montauban peut dormir en
toute sécurité.
— Patience, reprit Charles ; il n'en sera pas quitte
une autre fois à si bon marché. Je ne me fierai plus
à Friquet ni à Collinet Doublet.
Le duc de Normandie gardant le silence, on
parla d'autre chose. Cependant les invités s'ani-
maient de plus en plus ; la joie circulait avec les
coupes au banquet de Charles de France. Le che-
valier Alonzo s'étant levé, prétexta une mission à
remplir pour se retirer. Son départ fut à peine
remarqué, et l'entrain, plus grand que jamais, se
révélait par l'éclat des voix et le feu des gais propos.
Le repas tirait vers sa fin, quand tout à coup un.
bruit d'armes retentit à la porte de la salle.
— Qu'est-ce donc? se demandèrent les seigneurs
inquiets.
Avant que les écuyers tranchants n'eussent pu
s'informer de ce qui arrivait, le roi Jean parut en per-
sonne. Il était précédé du maréchal Arnould d'Auden-
cham, qui s'avança, l'épée nue au poing, en criant :
— Que nul ne se meuve ici pour chose qu'il voie,,
s'il ne veut mourir de ce glaive !
Le roi, accompagné de Guillaume de Montau-
ban , du chevalier Alonzo de Murdara, et d'une
troupe d'hommes d'armes, s'était introduit dans
le château par une poterne qui donnait sur les
champs, et que Murdara lui avait ouverte. A la vue
de ce terrible convive qu'on n'attendait pas, les
invités du Dauphin se levèrent épouvantés. Le roi
Jean, s'avançant vers la table, saisit Charles de
Navarre par la queue de son chaperon, et l'attirant
avec violence, il lui dit :