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Le Chevalier de Chabriac / par le baron de Bazancourt

De
312 pages
Michel Lévy frères (Paris). 1869. 1 vol. (309 p.) ; in-18.
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DE ÇÎ\HA.BRIAC
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Clic.';; — rni,.r. M. Loignoi], l'nul Duponl et C'<", rue du Bac-d'Asnièras, lî.
LE CHEVALIER,
DE CÏÏABRIAC
PAR
LE BARON DE BAZANCOURT
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RIDE TITIENNE, 2 BIS, KT BOULEVARD DES ITALIENS,15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1869
Droits de reproduction et de traduction réservé»
LE CHEVALIER
DE CHABRIAC
I
HISTOIRE D'UNE CLEF
En i'an de grâce 1747, l'auberge du Coq vainqueur
était le cabaret le mieux famé et le plus hanté par la
gcentilhommerie du jour, car il était de bon ton alors
de dire, en chiffonnant son jabot de dentelles :
— Marquis, allons-nous dîner au cabaret? Vicomte,
je t'invite au cabaret.
Aussi le propriétaire du Coq vainqueur était-il un
gïros personnage très-estimé de ses voisins; sa face
rabiconde, ornée de quelques cheveux grisonnants,
await pris l'habitude d'un sourire perpétuel. Il de-
vait à cela, disait-il, la haute réputation de son cabaret,
C'était le sourire sur les lèvres, afin de ne pas déro-
1
5 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
a;er à ses habitudes, qu'il grondait les gens de sa
maison et au besoin les jetait à la porte. Et puis son
père, qui avait été dans les écuries du feu roi
Louis XIY. lui avait appris de bonne heure à tendre
le jarret gracieusement en parlant, à dissimuler l'em-
bonpoint exagéré du ventre, héritage de famille, et
à saluer comme on doit saluer un gentilhomme.
Toutes ces qualités réunies, auxquelles il en joi-
gnait bien d'autres, celle par exemple de donner un
crédit illimité, avaient fait de l'auberge du Coq vain-
queur un lieu de rendez-vous presque aussi connu
que Marly, Trianon ou Versailles.
Faut-il dire le nom de cet illustre personnage?
Il s'appelait Pivoine, père Pivoine. Ii avait une
fille, ce qui ne gâtait rien et venait en aide au sourire
bénin qui lui avait valu tant de bonnes grâces;
Mademoiselle Pivoine était jeune.
Mais pourquoi mademoiselle Pivoine, avec de
beaux cheveux blonds, de bonnes joues bien rosées,
des dents blanches, des lèvres agaçantes et deux
yeux fort bien pensants, pourquoi mademoiselle Pi-
voine, qui avait bientôt vingt ans, n'était-elle pas
encore mariée?
Vingt ans ! bel âge pour les jeunes filles et pour
l'amour ! bel âge où l'on comprend tant de choses,
où l'on sourit à toutes.
Et cependant mademoiselle. Pivoine ne manquait
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 3
pas de prétendants qui aspiraient à sa main et ve-
naient faire la roue soir et malin devant la porte du
Coq vainqueur, avec de longs soupirs et de plaintifs
gémissements. Mais Pivoine avait de lourdes préten-
tions, et puis il se disait : qu'une jeune fille de cet
âge, avec des cheveux dorés comme les siens et des
yeux plus brillants que les étoiles, était une vue.sé-
duisante pour MM. les gentilshommes.
Pendant que Pivoine allait à la cuisine donner ses
ordres et présider aux apprêts de quelque festin, ma-
demoiselle Pivoine le remplaçait. Chacun alors de
l'entourer, de la gracieuser, de vanter ses perfec-
tions visibles ou cachées, et de dérober sur une de
ses joues si fraîchement rosées un baiser qui n'effa-
rouchait pas la vertu de la jeune fille et les principes
du père. Il y avait bien parfois de petits mots jetés à
la dérobée, des signes dans l'ombre; mais les mys-
tères sont des mystères, et nul ne doit les appro-
fondir.
Le jour dont nous parlons,—■ et c'était, si nous
avons bonne mémoire, vers le milieu de novembre,
— il y avait grand mouvement à l'auberge du Coq
vainqueur; tous les fourneaux étaient allumés, et la
valetaille faisait grand bruit. Maître Pivoine avait lui-
même la face plus rubiconde que de coutume, la
voix brève, le geste impératif; ses petits yeux ronds
étincelaient comme de vrais charbons, et il n'était
i LE CHEVALIER DE CHABRIAC
pas, selon son habitude, fort dolemment étendu sur
son vieux fauteuil do cuir brun à clous de cuivre.
C'est que ce jour-là, le chevalier de Chabriac avait
fait savoir par un de ses valets de pied à Pivoine,
qu'il eût à lui préparer pour le soir un festin digne
de sa haute et ancienne réputation. On ne comptait
que huit couverts, mais huit couverts de gentils-
hommes.
En outre, le chevalier de Chabriac était de grand
renom à la cour. Il avait chez les plus hauts seigneurs
grandes et familières entrées, il était fort bien vu
du vieux maréchal de Richelieu, ce qui ne l'empê-
chait pas d'être des amis du duc deChoiseul. Chacun
en raffolait, et maître Pivoine en avait fait son idole.
Toutefois, le chevalier de Chabriac, au milieu des
qualités dont il était si abondamment pourvu, avait
un grand défaut, défaut des plus graves et qui avait
failli le perdre, lors de son entrée à la cour. Il payait...
oui, il payait ce qu'il dépensait! !!
Cela lui avait valu quelques coups d'épée à donner;
maison avait fini par rire de cette faiblesse et de ce
travers, puis on l'avait laissé faire. Maître Pivoine,
peu habitué à de semblables façons d'agir, l'avait
placé sur le piédestal de son coeur et de sa vénéra-
tion : il eu! été capable de tout pour le chevalier.
Mademoiselle Marguerite-Céleste Pivoine (car tels
étaient ses nom et prénoms) ne partageait pas l'ado-
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 5
ration aveugle de son père. Certes, elle ne pouvait
pas nier que le chevalier ne fût homme de cour et
des meilleurs, qu'il eût charmante figure, adorables
façons; mais il était si distrait, si oublieux ! Distrait!
oublieux! deux mots qui ont une grande signification
dans le coeur d'une femme. Aussi, pour que le lec-
teur puisse, dès à présent, faire plus ample connais-
sance avec le chevalier de Chabriac et juger le diffé-
rend entre le père Pivoine et mademoiselle Marguerite-
Céleste Pivoine, nous demandons la permission de
tracer son portrait en quelques lignes.
Le chevalier de Chabriac était ce que l'on est con-
venu d'appeler un des plus élégants muguets de la
cour et des plus heureux coureurs d'aventures à
cette époque où l'on en courait tant et où l'on était si
souvent heureux. C'est qu'il faut dire aussi que le
chevalier était bien le plus charmant gentilhomme
que pussent produire Versailles, Marly ou les char-
milles de Trianon ; il avait des façons de fatuité ado-
rables, un tour de grand seigneur qui ne laissait
rien à désirer, de petites moustaches retroussées
qui sentaient leur bel air de cent lieues à la ronde.
Nul, mieux que lui, ne portait l'épée et ne chiffon-
nait son jabot de dentelles; nul ne se campait plus
fièrement sur la hanche et ne jetait avec plus de
grâce son chapeau à son laquais. Sous le règne de
son auguste Majesté Louis XV, c'étaient de solides
6 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
et vraies qualités de gentilhomme! On se reconnais-
sait à l'air, au jabot, à l'épée; le reste était un détail
dont on ne s'occupait guère. Aussi notre chevalier
était des mieux venus ; on l'aimait de tous côtés et
il aimait de même.
Onze heures venaient de sonner à l'église la plus
proche, lorsque les gentilshommes entrèrent à l'au-
berge du Coq vainqueur. Au bruit qu'ils faisaient, à
leur façon de rire et de s'annoncer, qui eût pu dou-
ter qu'ils étaient de vraie et haute lignée.
Le premier de tous était le chevalier, puis venaient
le comte de Saint-Aignan, le vicomte de Melun,
le baron de Montmorency, le comte de l'Estang,
M. deTavannes et le petit abbé Fleury, qui sous sa
calotte d'abbé, avait toute la malice, la mauvaise tête
et l'effronterie d'un coureur de ruelles. Ils n'étaient
que sept, mais c'était la fleur de la gentilhommerie
la plus bruyante, la plus railleuse qui se trouvât à la
cour de Sa Majesté.
Le père Pivoine les avait devinés.
•— C'est un tapage de gentilhomme, dit-il à Mar-
guerite d'un ton doctoral, des marauds ne crient pas
de la sorte.
—• Holà! maître Pivoine! dit Chabriac, qui le pre-
mier passa l'illustre seuil de l'auberge du Coq vain-
queur.
Et il poussa du pied la porte moitié ouverte.
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 7
Maître ou père Pivoine, — car on lui donnait in-
différemment ces deux noms, — accourait au devant
de ses hôtes ; il reçut le battant de la porte en plein
visage, ce qui lui arracha, hélas ! bien involontaire-
ment une grimace, qu'il s'empressa de cacher sous le
charme de son éternel sourire.
■— Maître Pivoine, reprit Chabriac, on tient les
portes grandes ouvertes, quand on a l'honneur d'at-
tendre des gentilshommes. As-tu préparé un repas à
faire honte à Sardanapale ou à Lucullus? Cônnais-tu
Sardanapale?
— C'était, sans doute, un cuisinier renommé, re-
prit le brave homme avec un air fort malin.
Sardanapale, père Pivoine, reprit l'abbé Fleury
en riant, avait autant de femmes pour embellir sa
vie, que tu as de poulets pour embellir ta basse-
cour.
— Biais aucune, reprit le marquis de Nesle, qui
entrait dans le moment, n'était aussi jolie que Mar-
guerite.
Et il lança à la dérobée un regard expressif à
mademoiselle Pivoine, dont les joues devinrent d'un
rouge écarlate.
Était-ce le compliment qui faisait rougir Margue-
rite? ou bien était-ce le regard?
— Toujours en retard, cher marquis, dit le che-
valier de Chabriac en lui tendant la main.
8 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
Mais presque aussitôt il se recula de deux pas
avec un air d'ébahissement complet.
— Tudieu, marquis, quelle tenue! habit vert-
pomme pailleté. C'est votre habit de conquête, mar-
quis... D'où venez-vous?
•— Je n'en viens pas, j'y vais, dit le marquis avec
une intentipn de finesse mal dissimulée, tout en pi-
rouettant gracieusement sur lui-même, ce qui lui
permit de lancer un second regard à mademoiselle
Marguerite-Céleste Pivoine.
— Vous allez, marquis, alors c'est différent;
respect à l'avenir, pendant... quarante-huit heures.
Chabriac, parlant ainsi, s'approcha de Marguerite,
et lui prenant la main et la taille avec ce sans-façon
qui sent le parfum du vrai coureur de ruelles :
— Avouez, ma charmante, que le marquis est
adorable depuis les pieds jusqu'à la tète; ce cher
marquis ressemble au maréchal de Saxe, il est tou-
jours en campagne.
Et il embrassa sur le cou mademoiselle Pivoine,
qui était si rouge qu'elle en était presque trem-
blante.
— Le souper est servi, messieurs les gentils-
hommes, dit le père Pivoine qui venait de dresser le
premier service, et je défierai monsieur Sardanapale
lui-même en personne de vous en servir un meil-
leur.
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 9
— Allons, messieurs, dit Chabriac, le festin nous
réclame ; marquis, venez prendre des forces pour
vous distinguer au combat... futur.
—■ Je vous tiendrai tête, Chabriac, et à vous tous,
messieurs, riposta celui-ci en relevant la tête avec
orgueil.
— Nous boirons à vos amours, monsieur le mar-
quis de Nesle, dit l'abbé Fleury en ricanant.
— Et moi à votre chapeau de cardinal, monsieur
l'abbé.
— Tous deux à l'avenir, ajouta le chevalier.
Les convives montaient l'escalier qui conduisait à
la salle d'honneur de l'auberge. — Le marquis de
Nesle resta quelque peu en arrière, et profitant alors
d'un moment où il se trouvait seul, il's'approcha de
Marguerite; après l'avoir embrassée plus tendre-
ment que ne l'avait fait le chevalier :
— La clef, lui dit-il à voix basse.
Mademoiselle Pivoine ne répondit pas ; l'heureux
marquis de Nesle put voir une clef qui brillait dans
sa main, il la prit en baisant les doigts qui la lui pré-
sentaient, et regardant en face la jeune fille qui levait
sur lui ses beaux yeux humides et expressifs :
— Marguerite, lui dit-il, tu as des yeux dont
l'un vaut la couronne du roi de France et l'autre
l'épée d'un gentilhomme.
Puis, dans la crainte que l'on ne s'aperçût de son
10 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
absence, il monta vitement l'escalier que venaient
de prendre les jeunes seigneurs.
Il avait cette ardeur et cette bouillante légèreté
que donne un billet doux qui vous dit : « Venez, »
ou une clef qui vous dit : « Entrez. r>
— Palsambleu ! s'écria-t-il avant d'ouvrir la porte,
un bon souper ici, une jolie fille là-bas; vive le
roi !
Et il entra.
— Oh! oh! dit-il, voilà un parfum de venaison
et de truffes qui chatouille favorablement l'odorat;
tenez-vous bien, messieurs, je me sens en verve.
Maître Pivoine, il faut l'avouer, s'était distingué.
Le souper avait un aspect vraiment royal; les mets
les plus rares et les plus recherchés y brillaient dans
toute leur somptuosité.
— A table! à table! cria Chabriac en jetant son
chapeau dans un des coins de la salle, et honte à
celui qui, pour s'en aller, reconnaîtra son chemin !
— C'est bien dit, reprit le marquis de Nesle en
jetant, aussi son chapeau à la volée, qui me fait rai-
son? Je coaimencc.
Et, prenant un flacon de malvoisie, il le vida d'un
trait.
— Peste! fit le vicomte de Melun, voilà un début
guerroyant ; est-ce en l'honneur de l'habit vert-
pomme pailleté ?
LE CHEVALIER DE CHABRIAC. 11
— C'est en l'honneur de vous tous, messieurs, et
de ceci, reprit le marquis en tirant de la poche de
son habit la clef que Marguerite venait de lui re-
mettre.
— Tudieu ! fit le baron de Montmorency, quelle
maîtresse clef à assommer un boeuf!
— C'est la clef de la Bastille ! exclama de l'Estang
en riant aux éclats.
— Riez, riez, messieurs, mais cette clef, toute
rouiliée qu'elle est, vaut son pesant d'or.
— C'est la clef d'un boudoir de la halle au blé.
— C'est une clef que je défends à pied et à che-
val, à toute arme, contre tout venant, fit le mar-
quis en élevant la voix.
— Marquis, dit Chabriac, mettez votre clef dans
votre poche, si votre poche est assez grande, et dé-
coupez ce pâté de venaison.
Chacun prit place, et si le digne propriétaire de
l'auberge du Coq vainqueur eût été là, il se fût
montré grandement satisfait tlu succès de son pâté.
Pendant près d'un quart d'heure on par a peu ;
mais on mangea beaucoup, et les bouteilles se suc-
cédaient avec une louable rapidité. Le premier qui
prit la parole fut le petit abbé Fleury.
— Savez-vous, messieurs, dit-il, que nous man-
geons comme des roturiers ou des Flamands ?
—■ Nous mangeons, dit le marquis de Nesle, qui
12 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
ne perdait pas un coup de dent, comme des gens
qui mangent.
— Et qui boivent, interrompit Chabriac entendant
au marquis de Nesle son verre vide.
— Un peu de vin de Chypre, marquis.
— Vous voulez dire beaucoup.
— Messieurs, messieurs, interrompit le vicomte
de Melun en vidant son verre, pour que ce cher
abbé ne nous compare plus à des roturiers ou à des
Flamands, et comme nous sommes pour le quart
d'heure assez éloignés du palais de Sa Majesté, je
vais vous raconter une histoire toute fraîche qui ar-
rive à franc étrier de je ne sais plus quelle province.
■—■ Voyons ! voyons l'histoire ! exclama-t-on.
— Ce digne monsieur d'Etiolés i, depuis l'in-
signe faveur qui lui est survenue, voyage beaucoup...
assez loin de Paris; c'est un goût que Sa Majesté lui
a assuré qu'il possédait au plus haut degré.
M. d'Etiolés est devenu un très-gros personnage.
Dans toutes lesaubergos, il est reçu avec force révé-
rences et salutations ; c'est bien le moins. Donc il
il avait été invité à dîner par un financier qui vou-
drait cire protégé à la cour ; un des convives, qui ne
le connaissait pas et qui voyait tout le cas que l'on
(1). M. d'Etiolés était le mari de madame d'Etiolés, qui reçut
à la cour le titre de marquis de Pompadour.
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 13
faisait de ce personnage, demanda qui il était. —
« C'est le mari de madame de Pompadour, » lui ré-
pond-on aussitôt. Notre homme attend sa belle, et
quand il voit le moment favorable, il s'incline fort
officieusement devant M. d'Etiolés. — « Marquis de
Pompadour, lui dit-il, je bois à votre santé. » —
Vous jugez de l'effet produit. Le pauvre financier est
en train d'en faire une maladie sérieuse..
Tous les gentilshommes partirent à la fois d'un
éclat de rire effréné.
— J'aurais voulu voir la figure de ce pauvre
d'Etiolés, surnommé marquis de Pompadour, dit Cha-
briac.
— C'est le revers de la médaille des grandeurs
humaines.
Les têtes commençaient à s'échauffer, car les fla-
cons de malvoisie et de chypre allaient grand train.
Lemarquis deNesle surtout tenait tète à tous les toasts;
ses yeux flamboyaient comme des charbons ardents.
Dans le même moment on entendit un grand bruit
de verres cassés, et des voix avinées entonnèrent
des chants fort peu harmonieux.
Le marquis de Nesle se leva tout droit.
— Que signifie ce vacarme si près de nous? dit-il
d'une voix tonnante en prenant son front dans ses
deux mains et en écartant ses cheveux qui étouffaient
ses tempes ; qui se permet de boire et de chanter ici?
li LE CHEVALIER DE CHABRIAC
•— Le fait est, dit l'abbé Fleury, que voilà de vi-
goureux gosiers.
— Je n'aime pas qu'on me dérange quand je bois,
reprit de Nesle en allant fort irrégulièrement à la
fenêtre.
•— Vous trébuchez, marquis, fit Chabriac qui le
guettait des yeux.
— Je... je... trébuche, qui a dit cela?
— Ce flacon de chypre qui est plein.
— L'insolent ! s'écria le marquis en faisant sauter
le bouchon... Holà! hé! par la morbleu! monsieur
Pivoine!... père Pivoine!... maître gargotier ! qu'on
fasse taire ces marauds !
Maître Pivoine entra.
Il trouva le marquis de Nesle les deux bras éten-
dus, le visage effrayamment enluminé, et balançant
au-dessus de sa tête le flacon de chypre à demi vidé.
— Ah! ah!... maître Coq vainqueur, lui cria
celui-ci, avez-vous oublié que quand nous sommes
dans ta bicoque, nous seuls avons le droit d'y chanter
et d'y boire?
— Mon Dieu!... monsieur le marquis, balbutia
Pivoine interloqué et tremblant, ce...
■— Allez, Pivoine, reprit d'une voix éclatante le
marquis, si ce sont des gentilshommes, qu'on m'ap-
pelle; — si ce sont des manants, faites-les bàtonner
par nos gens.
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 15
— Ce sont des volontaires royaux nouvellement
enrôlés...
— Les volontaires royaux de mon cousin Rohan-
Chabot? c'est différent, interrompit Chabriac; qu'ils
chantent et qu'ils boivent, c'est moi qui paye ; tu en-
tends, Pivoine!
— Alors qu'ils boivent plus, mais qu'ils chantent
moins, dit Nesle en se laissant choir d'un bloc sur son
siège. Je crois qu'il n'y a plus de vin de Chypre.
— Une partie de dés, messieurs ! s'écria tout à
coup Chabriac.
— Des dés! des dés ! répétèrent tous les gentils-
hommes...
Maître Pivoine apporta des dés.
— Chabriac, dit le marquis de Nesle, je vous joue
deux cents louis.
— Je les tiens.
La partie s'engagea;— bientôt l'or roula sur la
table. L'ivresse du vin faisait place à l'ivresse du
jeu. Mais Dieu, dans sa suprême justice, a partagé
les bonheurs; aussi le marquis deNesle, qui possédait
déjà le bonheur de la clef valant son pesant d'or, ne
pouvait en même temps avoir le bonheur des dés.
Il perdit tout ce qu'il avait sur lui et tout ce qu'il
n'avait déjà plus dans sa cassette. — Heureux mar-
quis ! quellejoie ineffable le soir lui promettait auprès
de mademoiselle Marguerite-Céleste Pivoine ! —
1G LE CHEVALIER DE CHABRIAC
Pauvre marquis! il cherchait dans ses poches, dans
sa bourse; plus une pièce d'or!... il maugréait de
son mieux, en s'entourant de flacons de vin de
Chypre, de Malvoisie et autres, et en tournant dans
ses doigts crispés par la mauvaise humeur le mor-
ceau de fer à demi rouillé, la seule étoile brillante,
cependant, de son ciel obscurci. — Sa tête était en
feu, ses idées commençaient à s'embrouiller singu-
lièrement, et son front alourdi s'inclinait malgré lui
sur sa poitrine.
Faut-il le dire, malgré la clef, malgré les dés, le
marquis de Nesle avait une furieuse envie de dormir ;
il passait déjà du monde réel dans le domaine fan-
tastique d'un monde imaginaire, et ses yeux, à demi
fermés, se voilaient nonchalamment.
■—Une idée! une idée! marquis, cria Chabriac
que la fortune comblait de ses insignes faveurs.
Le marquis de Nesle fit un soubresaut sur lui-
même. — Il était déjà à moitié chemin du ciel, et
voilà qu'il retombait sur la terre.
— Une idée!... une idée!... murmura-t-il entre
ses lèvres, j'étais en train d'en avoir mille.
— Marquis, je vous joue votre clef, toute rouiliée
qu'elle est, contre cinq cents louis.
— Diable! fit le marquis en ouvrant les yeux;
cinq cents louis ! c'est une grosse somme !
— Aussi, c'est une grosse clef! répliqua Chabriac.
LE CHEVALIER DE (?HABRIAC 17
— Le marquis de Nesle cherchait à entrevoir à
travers le voile qui obscurcissait ses yeux la figure
rosée de mademoiselle Pivoine; mais il ne vit rien.
— Le fait est, reprit-il en se frottant le front comme
un homme qui se réveille, que l'idée est originale :
jouer ce que l'on n'a pas encore ; et puis... j'ai bien
sommeil... ce soir.
— Avez-vous réfléchi, marquis? reprit Chabriac,
qui tenait les dés de la main droite.
Le marquis de Nesle secoua la tète d'un mouve-
ment brusque.
— Chevalier, c'est mal, vous me prenez par mon
faible; vous savez que je suis joueur. Soit!... je
joue la clef... mais rien de plus.
— Avec deux mots, tout bas à l'oreille , le chemin
à prendre et l'escalier à monter.
— Allons, des dés! des dés!,., s'écria le marquis
d'une voix fiévreuse. En deux parties.
— En deux parties. A vous l'honneur, marquis.
Celui-ci prit le cornet et jeta les dés.
— Quatre ! Mauvais point.
— Cinq ! J'ai gagné !
— Sept !
— Sept ! Allons, marquis.
.— Six !
— Neuf! cria tout à coup Chabriac en se levant
avec une joie d'enfant. Neuf! marquis ! neuf!
18 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
— Par la mort-Dieu ! je le vois bien ; quatre et
cinq, neuf. Le diable s'en mêle. Chevalier, voici la
clef; mais je vous demande la permission de briser
ce cornet et de jeter ces dés par la fenêtre?
— Oh! brisez et jetez.
— Grand merci ! fit l'autre en brisant le cornet
d'un mouvement convulsif et en lançant les dés sur
le pavé de la rue.
Puis attirant dans un angle de la salle le cheva-
lier de Chabriac, il lui dit tout bas :
— Vous prendrez la première ruelle à gauche, et
dans cette ruelle la seconde porte; pas la première,
vous tomberiez en plein Pivoine.
— Ah bah!
— Comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— C'est plus drôle.
— 3e ne trouve pas cela drôle du tout, répliqua le
marquis en hochant la tète.
Et comme le chevalier s'éloignait, il ajouta :
— Soyez beau joueur, ne dites pas trop de mal de
moi.
— Le moins possible.
— A charge de revanche, chevalier.
— A votre service, marquis.
— Messieurs, reprit Chabriac en se retournant vers
les autres convives, vous permettez...
— Allez, cher chevalier, dit l'abbé Fleury, et que
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 19
le dieu de Cythèrevous conduise avec son flambeau !
— Merci, messieurs. Bonne nuit. A propos, ajouta-
t-il en jetant son manteau sur ses épaules, "on doit
des égards au courage malheureux, je vous recom-
mande ce pauvre marquis ; je vous laisse mes gens
et ma chaise ; le tout est à son service.
— Et, descendant rapidement l'escalier, il se trouva
bientôt dans la rue.
La nuit, qui ne s'attendait pas à être une nuit
d'amour et de mystère, était noire à se briser la tête
contre un mur; mais le chevalier avait l'habitude que
donne l'expérience, ou l'expérience que donne l'ha-
bitude, comme l'on voudra; il tourna à gauche,
suivit la muraille, compta une porte, s'arrêta à la
seconde, et avec une dextérité sans égale introduisit
la clef dans la serrure.
Après être entré, il referma la porte avec le même
soin qu'il avait mis à l'ouvrir.
A peine avait-il franchi quelques marches, qu'il
vit une lueur surgir. 11 continua de monter sans bruit
et, poussant légèrement la porte, il entra vaillam-
ment.
Mademoiselle Marguerite-Céleste Pivoine jeta un
cri de surprise et resta immobile comme une
statue.
'20 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
II
MADEMOISELLE M AU G L" E RITE -C E LE S T E PIVOINE
Il y eut un assez long moment de silence entre les
deux acteurs de cette étrange scène.
Le chevalier de Chabriac s'était arrêté à un pas de
la porte, après l'avoir soigneusement fermée sur lui,
Mademoiselle Marguerite-Céleste Pivoine était pâle
et tremblante.
— Pourquoi trembler ainsi? dit le chevalier, c'est
moi.
Marguerite ne réponditpas; ses deux grands yeux
étaient fixés sur le chevalier
Lui continua :
— Je vienspar... procuration, voilà tout ; donc, ma
chère Marguerite, asseyons-nous et causons.
— Qu'est-ce que... cela veut dire? murmura la
jeune fille d'une voix bien basse et comme se parlant
à elle-même.
■— Cela veut dire, ma toute belle, que vous at-
tendiez le marquis par le moyen de cette clef, et que
c'est le chevalier de Chabriac qui vient. Mais pour
n'être que chevalier, mademoiselle, mon blason est
aussi bien fourni que celui du marquis; par exemple,
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 21
je n'ai pas un habit vert-pomme pailleté d'or à vous
offrir, toutefois, si j'avais été prévenu à temps, j'au-
rais pu m'en procurer un.
De blanches qu'étaient les joues de mademoiselle
Pivoine, elles devinrent écàrlales à cette raillerie, et
illuiarrivaceque la volonté de Dieu donne aux natures
lesplus communes, un de ces moments d'énergie, un
de ces cris de conscience qui sont vrais et puissants,
comme tout ce qui prend sa source au coeur.
Elle se releva avec une hauteur qui étonna Cha-
briac :
— Monsieur le chevalier, lui dit-elle, je n'ai pas
été assez bien élevée pour répondre à vos railleries
comme il le faudrait; mais quels que soient les
moyens, ou plutôt quelle que soit la trahison qui
vous a ouvert cette porte, ce que vous avez fait est
moins mal que ce que vous dites.
Le chevalier allait répondre, — le mot trahison
blesse toujours l'oreille d'un gentilhomme, même
quand il s'agit d'aventures amoureuses, mais elle
continua en élevant la voix :
— Oui, moins mal, monsieur le chevalier; car
quelque chose me dit dans ma conscience, qu'insul-
ter une femme n'est pas une action loyale et qui ap-
partienne à un gentilhomme comme vous.
Chabriac s'avança vers elle avec le respect qu'il
eût eu pour une duchesse irritée.
22 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
— Pardonnez-moi, Marguerite, lui dit-il d'une
voix dont le timbre était à la fois sympathique et
repentant, mais je vous en supplie, ne parlez pas si
haut, votre père pourrait vous entendre.
— Que m'importe qu'il l'apprenne ce soir ou qu'il
l'apprenne demain!...
— Croyez, Marguerite, que jamais ma bouche...
— Votre bouche ou celle de vos amis!... mais
cette clef!... cette clef!... Monsieur le chevalier,
dites-moi, comment l'avez-vous eue?
— Dites-moi avant tout, Marguerite, que vous me
pardonnez, et tendez-moi la main.
Il prit la main de la jeune fille dans la sienne. Ma-
demoiselle Pivoine ne la retira pas,
— Cette clef! répétait-elle, cette clef !.... comment
l'avez-vous eue?
— Le marquis de Nesle me l'a donnée.
— Oh! c'est infâme!
— Écoutez! belle enfant, dit Chabriac en l'attirant
à lui et en souriant, j'ai promis au marquis de Nesle
que nous ne dirions pas trop de mal de lui; épar-
gnez-le, je vous en supplie; mais je vous le jure,
lorsqu'il m'a donné cette clef et que je l'ai prise,
j'ignorais qu'elle vînt de vous. —Tenez, Marguerite,
je ne regrette pas les paroles qui vous ont blessée,
car elles vous ont montrée à moi comme je ne croyais
pas que vous puissiez être; — cette clefj je vous la
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 23
rends; je partirai quand vous me direz de partir,
mais asseyez-vous, là, près de moi, et laissez-moi, en
signe de réconciliation, baiser vos beaux yeux.
— Merci de m'avoir parlé comme vous venez de
le faire, dit Marguerite dont le front était couvert de
sueur, car cela me montre que vous avez compris
quelles doivent être ma honte et mon humiliation.
— Votre honte... votre humiliation, Marguerite...
fi donc!
— Le marquis de Nesle croit donc qu'il suffit
d'avoir la clef d'une porte, pour qu'une femme vous
reçoive? reprit la jeune fille, dont la tête encore bou-
leversée s'exaltait malgré elle ; je ne sais si cela se
passe ainsi chez vos marquises, chez vos duches-
ses...
— Ne parlons pas de marquises et de duchesses,
par grâce, interrompit Chabriac, laissons-les dans
leurs boudoirs et dans leurs dentelles, ma chère en-
fant, parlons de vous, de vos beaux yeux qui étin-
cellent, de ces jolies petites lèvres roses et fraîches
comme deux cerises et qui m'ont si durement traité
tout à l'heure; voyons» ma petite Marguerite, oublie
comment je suis ici, oublie ta grande colère, ne peux-
tu croire que tu m'as dit : Venez, et je suis venu !
Suis-je assez mal tourné pour que tu regrettes élen-
nellement ton marquis de Nesle?
Les paroles de Chabriac font comprendre, sans
2i LE CHEVALIER DE CHABRIAC
doute, au lecteur que le chevalier commençait à
trouver la conversation un peu trop sentimentale, et
qu'il croyait avoir laissé un champ suffisamment
libre aux récriminations de mademoiselle Pivoine.
Déjà il l'attirait sur ses genoux, sans que celle-ci
se gendarmât par trop ; car son regard était si sédui-
sant, ses moustaches si bien retroussées, ses dénis
si blanches, toute sa personne enfin si bien avenante,
qu'il eût été bien malséant de se rebeller, quand il
ne s'agissait que de s'asseoir sur les genoux d'un si
joli gentilhomme; mais il est, dans le coeur de toutes
les femmes, de ces délicatesses innées qu'on ne
saurait comprendre et qui se réveillent tout à coup
ainsi que la sensitive se replie sous le premier doigt
qui la touche.
Elle avait donné la clef de sa chambre au marquis
de Nesle ; si le chevalier la lui eût demandée un
jour, une heure même seulement, avec un de ses
regards expessifs qui, en ce moment, la troublaient
malgré elie, faut-il l'avouer? mademoiselle Margue-
rite-Céleste Pivoine, fille d'Eve, n'auraitpu résister;
mais cette supercherie, ce vol de son coeur, ce
marché, ce trafic qu'elle devinait, tout cela lui ré-
pugnait et-lui faisait monter le sang au coeur : car
Marguerite voulait par-dessus tout qu'on eût l'air de
l'aimer... unpeu. Est-ce être trop exigeante, lorsqu'on
a vingt ans, de beaux yeux, des dents de perle, une
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 25
haleine à faire envie au calice d'une fleur, et beau-
coup d'amour dans le coeur et dans la tête?
Elle se laissait donc aller à l'impulsion du cheva-
lier, qui la serrait fort tendrement; et déjà elle ne
pensait plus aux marquises ni aux duchesses, ni à la
trahison de M. de Nesle; ses yeux se voilaient; ses
lèvres tremblantes et carminées s'entr'ouvraient mal-
gré elle, lorsque tout à coup elle tressaillit.
Un coup venait d'être frappé à la porte de la rue.
Quoiqu'il fût faible, discret comme le signal d'un
amoureux et fort peu capable de réveiller un en-
dormi, il résonna très-distinctement au milieu des
ombres de la nuit.
— On frappe à la porte de la rue... murmura
Marguerite avec un effroi de bon aloi.
— C'est quelqu'un qui se trompe ou qui veut en-
trer, dit paisiblement Chabriac sans changer de po-
sition .
Et il embrassa le cou rosé de la jeune fille.
Il se passa quelques secondes ; — on frappa un
second coup avec la même discrétion.
— Diable ! fit le chevalier en regardant Marguerite
qui tremblait comme une feuille, voilà quelqu'un qui
se trompe avec acharnement et obstination. Cette
fenêtre donne sur la rue, et je vais lui dire dépasser
son chemin.
— Monsieur le chevalier!... s'écria mademoiselle
2
26 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
Pivoineen retenant par lebrasChabriacquis'étaitlevé.
Celui-ci fixa sur elle un regard à la fois ironique
et interrogateur.
— Bien., bien... reprit-il en se ressayant, c'est ..
quelqu'un qui veut entrer.
— Je vous jure... je ne sais pas...
— Je respecte les secrets, ma chère enfant, je les
respecte infiniment; vous croyez que c'est quelqu'un
qui... se trompe, soit, je suis de votre avis; la nuit
n'est pas trop froide, eh bien ! quand il sera las de
frapper, il s'en ira.
Et s'approchant de Marguerite, dont le visage pas-
sait alternativement du blanc le plus mat a'u rouge
le plus prononcé, il enlaça de ses bras sa taille souple
comme une branche de saule.
— Mon Dieu!... balbutiait-elle sans se rendre à
elle-même un compte exact des paroles qu'elle pro-
nonçait, je vous assure... je... ne sais... c'est...
c'est... le marquis de Nesle peut-être.
— Allons donc! reprit Chabriac, on voit bien que
vous ne connaissez pas les gentilshommes; on hache-
rait monsieur de Nesle par morceaux, plutôt que de
le faire frapper cette nuit à votre porte.
Au même moment un sifflet aigu, mais légèrement
comprimé, se fit entendre, et un petit caillou enve-
loppé de papier vintfrapper à un descarreaux de la
fenêtre.
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 27
— Allons, bon ! fit le chevalier toujours avec le
même flegme, après s'être trompé de porte, le voilà
' qui se trompe de carreaux.
— C'est Christophe... dit involontairement Mar-
guerite à mi-voix, en se prenant le visage' de ses
deux mains.
— Je crois que vous venez d'appeler ce caillou
par son nom.,
— 0 mon Dieu, fit là jeune fille en se retirant
au fond de la chambre, je suis perdue !...
Chabriac se leva en comprimant un violent éclat
de rire.
— Ma parole d'honneur ! je ne donnerais pas cette
nuit pour mille louis. Ce cher marquis qui se plai-
gnait d'avoir perdu!... je le connais, avec l'aide du
chypre et du malvoisie, il eût été capable de prendre
la chose au sérieux ; mais, moi, chère enfant, vous
oubliez que je.sùis de... contrebande. — Comment!
des larmes dans les yeux?... déjà... pour si peu de
chose. Voyons, parlons comme de vieux amis, car
nous sommes de vieux amis, et j'ai des torts à me
faire pardonner.
Il prit la main tremblante de Marguerite.
— Pauvre petite ! la voilà toute honteuse comme
d'une mauvaise action, le manque d'habitude... Çà !
dites-moi sans façon, qu'est-ce que Christophe?...
C'est Christophe que vous l'appelez, je crois?
28 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
Marguerite fit un signe affirmatif de tête.
— C'est un amoureux?
— Oh ! oui !
— Peste, quel feu!... c'est donc un vrai amou-
reux... pour de bon ?
— Certainement... dit Marguerite, qui, voyant
qu'elle n'avait plus rien à cacher au chevalier, reve-
nait un peu à elle-même.
— Alors nous avons le temps de causer; un amou-
reux pour de bon, ça ne se lasse pas; et puis il va
jeter encore une foule de petits cailloux contre les
carreaux; c'est un passe-temps très-agréable, il ne
s'ennuiera pas.
— Pauvre Christophe ! soupira Marguerite, il est
si bon !...
— Cette exclamation part d'un brave coeur, ma
belle enfant; mais que cela ne vous inquiète pas, ils
sont tous comme cela... S'il y avait une armoire, je
ne m'y cacherais certes pas, mais vous pourriez bien
me le proposer; croyez-moi, ouvrez la fenêtre, dites
à monsieur Christophe, puisque Christophe il y a,
que c'est très-mal de* vous faire des peurs... de vous
réveiller... que% votre père aurait pu entendre...
grondez-le bien fort, — les amoureux aiment à être
grondés, et pujs renvoyez-le; il sera enchanté : de-
main il vous demandera pardon à'mains jointes, à
deux genoux même si vous le voulez.
LE CHEVALIER DK CHABRIAC 29
Marguerite n'avait plus peur. — Ce que c'est que
de s'entendre !
— Vous croyez, dit-elle en souriant, que demain
il me demandera pardon à mains jointes, à deux
genoux ?
— J'en suis sûr.
— Ce n'est pas vous, monsieur le chevalier, qui
seriez capable... .
— Entendons-nous, ma chère. Avant, c'est de ri-
gueur; après, c'est maladroit.
— Mais il est avant, monsieur le chevalier, s'em-
pressa de dire mademoiselle Pivoine.
— Tant mieux pour lui ! Alors je suis certain que
vous l'aimez.
— Oh ! oui, de tout mon coeur !
—■ Merci, ma chère belle, faites vos affaires abso-
lument comme si je n'étais pas là.
Marguerite ouvrit la fenêtre.
Une exclamation répondit du dehors :
— Ah!
— Il y a bien longtemps que je vous appelle, dit
ensuite Christophe, qui semblait ne pas avoir très-
chaud.
— Je dormais.
— Comment vous dormiez ?
— Certainement.
— Mais votre lumière était allumée !
30 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
:— Ma lumière... j'avais oublié de l'éteindre.
— Céleste, vous ne m'aimez pas, reprit après un
instant de silence la voix qui grelottait.
— Pouvez-vous dire de ces choses-là !
— Si vous lui jetiez mon manteau, interrompit à
voix basse le chevalier; monsieur Christophe a l'air
d'avoir bien froid, et il faut soigner son amoureux.
— Oh! si... je vous aime, Christophe! reprit
Marguerite avec un accent de voix plein dé vérité;
mais vous n'êtes pas raisonnable, venir à pareille
heure Lsi mon père... .'.,..
— Votre père dort toujours comme ûti vieux
morceau de bois.
— C'est égal, c'est très-imprudent, et je ne veux
pas.
— Mais votre père me défend sa porte.
— Je le sais bien ! dit Marguerite, qui soupira
pour de bon, absolument comme si elle eût été seule
dans sa chambré.
— Marguerite, ajouta tout bas la. chevalier en se
rapprochant de l'embrasure de la fenêtre, savez-
vous que je donnerais ma clef pouf ce sôupir-là, et
que je voudrais être à la place de monsieur Chris-
tophe... c'est-à-dire non pas aujourd'hui, puisqu'il
est dans la rue et que je suisïci.
Pendant le temps qu'il avait failli à Chabriac pour
dire ce peu de mots, l'amoureux du dehors s'était
LE CHEVALIER DE CHABRIAC. 31
recueilli, et la jeune fille en avait profité pour faire
signe au chevalier de se taire.
— Céleste, reprit Christophe, pourquoi ce gros
marchand de farine, qu'on dit si riche, est-il resté si
longtemps avec votre père aujourd'hui?
— Ils réglaient leur compte de fin de mois.
— On dit qu'il veut vous épouser.
— Quelle folie !
— Ma chère enfant, interrompit le chevalier, je
vous avertis que si vous restez plus longtemps à la
fenêtre, vous vous enrhumerez et moi aussi; la nuit
est froide en diable.
— Allons, Christophe, dît Marguerite, allez-vous-
en !
— Adieu ! Céleste.
— Adieu ! Christophe.
L'amoureux s'en alla, et mademoiselle Pivoine
ferma la fenêtre.
Le chevalier partit d'un éclat de rire.
,— C'est mal, monsieur le chevalier, de rire de ce
pauvre garçon, il m'aime réellement.
— Et vous de même.
— Pourquoi cette question?
— C'est vrai, je suis trop curieux... elle est in-
tempestive, je n'ai rien dit.
Marguerite s'assit à quelques pas du chevalier et
se prit à réfléchir.
32 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
Chabriac était trop fin pour ne pas comprendre ce
qui se passait dans cette jeune tête; il se leva sur la
pointe du pied et souffla la lumière ?
— Ah! mon Dieu! fit Marguerite en se levant,
que faites-vous ?
— J'éteins la lumière pour que monsieur Chris-
tophe, s'il est resté dans la rue, vous croie couchée
et endormie.
■—Oh! non ! je vous en prie, j'ai peur sans lu-
mière.
— Je suis là pour vous donner du courage.
— Monsieur le chevalier... reprit Marguerite qui
recommençait à trembler.
— Ma chère enfant !
— Je vous en supplie... allez-vous en !
— Il fait trop froid et il est trop tard.
•— Eh bien ! prenez votre manteau et asseyez-vous
là dans le coin de la chambre.
— Avec plaisir dit le .chevalier en se levant et en
se dirigeant à travers l'obscurité, du côté où était
Marguerite dont l'extrémité de ses doigts effleura
bientôt la taille gracieuse.
— Eh bien ! qu'est-ce que vous faites ? s'écria
celle-ci en reculant d'un pas.
— Je cherche mon manteau, reprit Chabriac.
Et il prit la main de Marguerite.
— Pauvre Christophe!...
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 33
Sans nul doute le chevalier de Chabriac prit son
manteau et alla bien sagement se mettre dans un
coin, selon la recommandation de mademoiselle
Pivoine, car on n'entendit plus rien dans la petite
chambre.
Ce qui me le ferait surtout supposer, c'est que, les
premières lueurs du jour à peine parues, le chevalier
de Chabriac, toujours enveloppé dans son manteau,
ouvrit fort discrètement la porte ; mais il dit à demi-
voix en s'en allant :
— Marguerite, tu es une adorable fille, et sou-
viens-toi que si jamais tu as besoin du chevalier
de Chabriac, tu peux avec confiance venir à lui.
Puis le chevalier, sans être vu ni entendu de per-
sonne, avait descendu l'escalier et s'était trouvé dans
la rue au même endroit où Christophe, le bon, le
brave, le digne, le confiant Christophe, disait quel-
ques heures avant de si douces et jolies choses à.
Marguerite.
Ainsi va le monde !
Quel était le plus heureux, du chevalier ou de
Christophe ?
Beaucoup penseront que c'est le chevalier.
— Quelques-uns peut-être croiront, au contraire,
que c'est Christophe.
Lesquels auront raison?
Le bonheur est un mystère, une énigme : les uns
34 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
le trouvent sans le chercher; les autres le cherchent
sans le trouver.
III
UNE APPARITION A LA COUR
Le siècle de Louis XV est un siècle à part ; il est,
pour ainsi dire, le passage de la gloire de Louis XIV
à la faiblesse de Louis XVI.
A voir ce siècle usé par la mollesse et la débauche,
cette efféminerie de costume, cette lassitude conti-
nuelle du corps et de l'esprit, cette insouciance de
boudoir, on eût dit que les enfants voulaient se re-
poser de la fatigue de leurs pères ; rêve glorieux
dont l'auréole couvrait leurs fronts. Ce n'est pas
dire, au moins, que la noblesse d'alors eût perdu
ce cachet précieux de haute gentilhommerie, ou que
le sang coulât moins généreux dans ses veines,
seulement les occasions de guerre étaient plus rares.
Aux siècles conquérants, ont toujours succédé des
siècles tranquilles et calmes.
Le maréchal de Saxe s'en allait en campagne,
emmenant avec ses troupes guerrières des troupes
de théâtre *, pour ne pas avoir à se séparer de
1. Le maréchal de Saxe, la veille de la bataille deRaucoux, en
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 36
madame Favart, et montrait aux ennemis de la France
que le siècle de Louis XIV n'étaitpas encore entière-
ment éteint.
Pour moi, je ne sache pas que les nobles coeurs
et les âmes fortes puissent s'user ; ils s'endorment
quelquefois, voilà tout; mais ils retrouvent au réveil
leur force et leur énergie.
C'était jour de réception à la cour, et les gentils-
hommes attendaient, en devisant entre eux, l'heure
du bon plaisir de Sa Majesté.
A cette époque, la France était bien loin de pen-
ser à s'approprier jamais le pastiche républicain,
et nul ne trouvait que le roi, quelle qu'en fût la
cause, fît trop longtemps attendre sa fidèle noblesse.
Et puis, quand on est entre soi, lorsqu'on est jeune,
rayonnant, et superbe, on a tant de choses à se
dire, tant de souvenirs, tant de récits, tant d'espé-
rances, tantd'illusions à peines fleuries ou déjà
fanées, que les heures s'écoulent promptes et rem.
plies.
Parmi les gentilshommes qui se pressaient dans
la demeure royale, lesquels citer?
Le comte d'Estang, le marquis de Nesle, le vi-
Flandre (1746), fit donner une comédie dans le camp, comme du
coutume. Madame Favart, après le spectacle, s'avança et dit ;
— Messieurs, domain relàcbe à cause de la bataille; après-
demain, nous aurons l'honneur de vous donner...
36 LE CHEVALIER DE CHARR1AC
comte de Melun, le duc de Noailles, le baron de
Montmorency, le marquis de Jaucourl. si spirituel-
lement surnommé « Clair de lune » par la duchesse
Saint-Aignan, à cause de la pâleur mélancolique de
son visage et de ses yeux bleus qu'il levait toujours
langoureusement vers le ciel ; le comte de Mailly,
dont le nom était un souvenir pour le coeur de
Louis XV; M. de Tavannes, l'abbé Fleury, et au
milieu de tant de tètes jeunes et folles, quelques noms
glorieux, s'appelantle maréchal de Saxe, le maréchal
de Richelieu, le duc de Luxembourg; puis encore
Màrmontel, le prince de la finance, qui oubliait, à
voir tant d'hommes révérencieux courbés devant sa
royauté d'écus comptants, qu'il n'était que le fils
d'un simple cabaretier.
On appelait beaucoup; mais, faut-il l'avouer? on
disait peu de chose; seulement, le Mercure, gazette
scandaleuse et mordante des anecdotes de la cour, y
eût trouvé amplement à glaner.
Eh! mon Dieu! quand on n'a rien àfaire,ilfaut bien
médire un peu les uns des autres pour se désen-
nuyer. Il est si rare que l'esprit ait pour soeur la -
bonté !
— Pardieu ! messieurs, disait le vicomte de Melun,
de cette voix qui semble dire: Écoutez-moi, je crois
que je vais être méchant et avoir de l'esprit; —il
est malheureux que les femmes qu'on aime aient des
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 37
parents, surtout quand ces parents s'appellent Pois-
son et qu'ils sont bouchers.
— Vicomte, prends garde, fit en riant l'abbé
Fleury, nous sommes bien près de Sa Majesté
Louis XV, pour parler du père de la marquise de
Pompadour.
Le vicomte hocha la tète, et continua sans faire
attention à l'interrupteur.
— Imaginez-vous que cette chère marquise, à la-
quelle je compte bien aller faire ma cour ce soir,
est au désespoir de son horrible père ; rien n'a pu le
décrasser, il parle à faire rougir une statue, et cette
pauvre marquise en fera une maladie, Je tiens, de
source certaine, la petite anecdote suivante, qui est
des plus divertissantes. Monsieur Poisson a ses en-
trées libres chez sa fille, qui les lui a laissées, par
peur. Avant-hier, monsieur le boucher des Invalides
se présenta chez la marquise avec cette tenue qui
appartient en propre à la noble profession qu'il
exerce : uu valet de chambre nouveau, qui ne le
connaissait pas, voyant cet extérieur ignobie et gros-
sier, lui refuse l'entrée. «* Maraud ! lui cria d'une
voix tonnante celui-ci en lui montrant ses bras ro-
bustes, apprends que je suis le père de la maî-
tresse ' du roi, et que j'entre ici quand je veux ! »
i. Par respect pour nos lecteurs et surtout pour nos lectrices,
38 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
Il paraît que Sa Majesté était chez la marquise de
Pompadour et qu'elle a tout entendu.
— Il n'en fait jamais d'autres, répliqua le baron
de Montmorency en chiffonnant gracieusement ses
manchettes. L'autre soir, au petit cercle du maréchal,
il n'était bruit que de monsieur Poisson; c'est le
héros de la. ville et de la cour. Il paraît que, soupant
avec un grand nombre de matamores de la finance,
il se mit tout à coup à se renverser sur sa chaise
avec de grands éclats de voix. Comme chacun le re-
gardait avec ébahissement : « — Savez-vous, mes-
sieurs, ce qui me fait si fort rire, leur dit-il, c'est de
nous voir tous ici avec le train que nous menons
et la magnificence qui nous entoure ; on nous pren-
drait pour de vrais princes du sang ; et vous, Sa-
valétte, vous êtes fils d'un vinaigrier ; vous, Mar-
montel, fils d'un cabaretier; toi, Bouret, fils d'un
laquais; quant à moi, qui ne sait d'où je viens et
qui je suis ? » Vous jugez de la mine des convives.
— Pourquoi, interrompit un autre, ne pas laisser
pourrir ce malencontreux boucher au fond de quel-
que cachot bien noir, où il ne pourrait plus parler à
tout venant de son affiliation royale ?
— Bah! il trouverait un digne successeur dans
HOUS ne disons pas le mot dont se servit M. Poisson; on le
rci^e rclr.tè dans plusieurs Mémoires du temps.
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 39
son fils, fait marquis de Vandières par la grâce de...
sa soeur.
— Celui que l'on appelle toujours « le marquis
d'avant-hier. »
Des rires étouffés suivirent le souvenir de ce sar-
casme, par lequel la noblesse se vengeait de ces
gentilshommes de fantaisie, créés par le caprice d'une '
femme et la faiblesse d'un roi.
— Oh ! oh ! dit celui qui avait fini de rire le pre-
mier, et dont, les yeux parcouraient le cercle des
nouveaux arrivants, il ne s'agit plus de rire, voici
le duc de Vertugadin ; ne vient-il pas d'être nommé
gentilhomme de la chambre ?
— Depuis hier, et sa nouvelle dignité l'a grandi
au moins de six pouces, il marche à l'égal des plus
grands hommes de l'antiquité. Mais regardez donc,
messieurs, il s'est commandé, pour cette solennelle
occasion, un habit presque tout neuf, dont les bro-
deries feraient honte au soleil, si dans le palais du
roi il y avait d'autre soleil que celui qui rayonne au
front de Sa Majesté.
— D'honneur, il a retroussé ses moustaches.
— Je voudrais savoir où est placé son duché de
Vertugadin?
•— Sur les hanches de madame la duchesse.
— Morte l'année dernière d'une indigestion per-
manente.
40 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
— Cela ne l'empêche pas d'être plus fier que le
duc de Noailles, le maréchal de Richelieu ou un
Montmorency.
— Chacun comprend la noblesse à sa manière,
reprit un des gentilshommes en se campant fière-
ment sur la hanche; par ma foi! il faut être bien
avec les grands du jour, je vais aller faire mon com-
plimenta ce cher duc.
Et il s'avança fort courtoisement vers le duc de
Vertugadin, qui s'inclina avec dignité.
— Je vous félicite, monsieur le duc, lui dit-il en
le saluant une seconde fois avec plus de déférence
encore; enfin, vous voilà donc gentilhomme...
— De la chambre, monsieur le marquis, répondit
le duc de Vertugadin en se carrant sur lui-même et
en développant tous les avantages d'un torse volu-
mineux. .
— Certainement, de... de la chambre, reprit
l'autre avec un de ces sourires indéfinissables qui
peuvent être .aussi bien une insulte qu'une cour-
toisie.
Les deux gentilshommes se saluèrent et le duc
passa.
Presque au même moment, le chevalier de Cha-
briac entra en riant aux éclats.
Il salua plusieurs dames, de l'air dégagé qui lui
était habituel, et après avoir adressé à chacune d'elles
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 41
un de ces fades compliments, monnaie courante des
galantins de toutes les époques, il alla se mêler aux
groupes des jeunes gentilshommes dont nous avons
essayé d'esquisser la conversation, qui eût suffi à
elle seule pour défrayer au grand complet un nu-
méro des Nouvelles à la main. Le chevalier de Cha-
briac n'était point homme à ne pas apporter son écot,
lui le gazetier le plus renommé de la cour.
— Chabriac, dit le vicomte de Melun, je vois à
ton visage que tu as quelque chose à nous raconter.
— Et tu vois bien, vicomte, j'ai la plus adorable,
la plus incroyable, la plus inqualifiable des histoires;
je devrais la raconter à ces dames et la cacher à
messieurs leurs maris.
— Vous êtes le plus compromettant et le plus in-
discret des hommes, mon cher chevalier, dit le petit
abbé Fleury en chaffriolant.
— Du tout, l'abbé, je raconte ce que je devine,
jamais ce que l'on me confie ; c'est ce que ne peut
pas dire tout le monde, ici et ailleurs.
— Chevalier, chevalier, nous brûlons de rire
comme tu riais tout à l'heure.
— Eh bien ! alors, messieurs, enfonçons-nous
dans cette embrasure de fenêtre.
Le groupe se transporta comme un seul homme
dans l'embrasure indiquée.
— Parbleu ! mon cher abbé, reprit Chabriac après
42 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
un instant de silence* je vous disais tout à l'heure
que je racontais ce que je devinais; je dois avouer
en toute humilité que cette fois, je n'ai rien deviné;
niais; halte-là ! on ne m'a pas confié, oïi m'a raconté.
*"- Qui ? exclamèrent plusieurs voix.
— Le héros* ou plutôt la victime de l'aventure !
Vous connaissez tous ce digne baron Bernard^ la
plus inoffensive des créatures, le moins gênant dès
maris? Il paraît qu'il s-est avisé de manquer de pru-
dence et de rentrer chez lui à une heure inattendue.
**^ C'est plus;qu'une imprudence', Chabriac, c'est
une maladresse, surtout quand oh est borgne, qu'on
a du ventre et plus un cheveu sur la -, surface s du
crâne.
•■?-' L'imprudent, continua Chabriac, je me tiompe,-
le maladroit, ouvré la porte de la ehàmbrede rnà^
dame. Tout à coup, par un àccèë de.tendresse eon*
jugale, la baronne se précipite à son cou avec une
grande explosion de joie, seulement le hasard fit
qu'un e des mains de madame Bernard se trouvait
placée sur le bon oeil de monsieur son époux, qu'un
embrassement si inusité pétrifiait d'étonnement ; il
fait de vains effortsixpoùr dégager son oeil: unique,
et jouir au moins, par la vue, de son triomphe ; mais
madame Bernard, ou plutôt la main de madame
Bernard tenait bon. Enfin, par un mouvement
désespéré, son oeil revoit la lumière, et par la même
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 43
occasion, un pan d'habit vert bouteille dont le pro-
priétaire ne lui était que trop connu. Il repoussa son
épouse avec indignation, et lui donna deux heures,
pour disparaître à jamais de ses yeux.
—■ Ah bah ! il prend la chose au tragique.
— Il la prend avec rage, et s'en va, dans l'élan
de sa juste fureur, racontant. son histoire à tout le
monde et répétant : « Je l'ai chassée ! je l'ai chassée!
C'est odieux d'avoir Voulu ainsi abuser de ma
cruelle infirmité. »
— Vraiment, Chabriac, dit le petit abbé. Fleury»
il l'a chassée pour ne jamais la revoir ?
—r Pour ne jamais la revoir ! répéta eelui-ci d'un
son de voix tragique.
Et il se retourna pour jeter un regard complai-
sant autour de lui.
Tout à coup il poussa un cri d'ébahissement et
faillit renverser le marquis de Nesle qui était à
côté de lui. • .
— Tu te trouves mal, lui dit le marquis en riant.
— Messieurs, dit Chabriac, je ne suis qu'un sot,
et monsieur Bernard un homme d'esprit..
Parlant ainsi, il montra dû doigt deux nouveaux
personnages qui venaient d'entrer. ' ,
Ces deux personnages étaient M. et madame la
baronne Bernard. Madame Bernard était dans la
toilette la plus merveilleuse qui se puisse imaginer,
ii LE CHEVALIER DE CHABRIAC
et 31. Bernard lui souriait fort gracieusement.
Quand il passa près de Chabriac il lui fit un petit
signe, afin que celui-ci se détachât du groupe de ses
amis, et, se penchant à son oreille, il lui dit tout
bas :
— Il paraît que je m'étais trompé et qu'il est im-
possible que j'aie vu un habit vert-bouteille. J'ai été
bien injuste et bien cruel envers cette pauvre ma-
dame Bernard, mon cher chevalier.
— Vous lui devez des excuses et des dédomma-
gements, répondit flegmatiquement Chabriac en
s'inclinant respectueusement devant madame Ber-
nard, qui le salua en femme bien apprise et ne por-
tant pas trop haut l'orgueil de la victoire.
Le bruit des conversations particulières, des
petites médisances et des calomnies masquées fut
un instant interrompu par l'arrivée d'un nouveau
personnage, au front large et dégarni de cheveux, à
la moustache blanche, au regard ferme, net et droit,
à la stature puissante, que n'avaient courbée ni les
rudes travaux de la guerre, ni les longues années de
la vie.
Celui qui attirait ainsi l'attention générale n'était
évidemment pas un des habitués de la cour; car,
quelque grandes que soient les qualités d'un
homme, quelque illustre que soit son nom, quelque
signalés que soient les services rendus au pays,
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 45
qualités, illustrations, services, ne résistent pas au
contact quotidien de la foule, et bientôt il y passe
sans qu'on lève la tête ou détourne le regard, comme
s'il était le plus obscur et le plus inconnu de tous.
Ce personnage nouveau et inattendu s'appelait le
marquis de Prévailles, un de ces vieux guerriers,
si rares à cette époque, dont l'épée était tout un bla-
son ; avec lui une jeune fille de dix-sept à dix-huit
ans tout au plus, au teint blanc et rosé, au regard ti-
mide, aux lèvres vierges et pures comme les pétales
entr'ouverts d'une fleur sur laquelle l'abeille ne
s'est point encore posée. Elle marchait à côté de
son père, pour ainsi dire suspendue à son bras,
serrée contre lui par ce mouvement instinctif de
timidité naïve qui est presque de la crainte. A peine
si elle osait lever les yeux, tant ce monde brillant et
luxueux l'étonnait, tant ce bourdonnement inces-
sant étourdissait ses oreilles habituées au silence du
manoir héréditaire.
Tous les vieux noms dont s'honoraient la France
et le roi s'empressaient auprès du marquis de Pré-
vailles, et le groupe bruyant des jeunes gentils-
hommes se tut, obéissant à l'impulsion générale.
Chacun cherchait dans ses souvenirs pour mettre un
nom sur ces deux nouveaux visages.
— Je vois, dit le comte d'Estang après un moment
de silence, que nul de nous ne connaît le person-
3
46 LE CHEVALIER DE CHABRIAC
nage qui vient d'entrer et autour duquel se pressent
le vieux maréchal de Saxe, le maréchal de Riche-
lieu et le duc de Luxembourg. '■■■;'
— Ma foi ! non, ajouta le vicomte de Melun, mais
je trouve la jeune personne charmante*
'—Elle baisse lesyeux, reprit en riant l'abbé
Fleury; évidemment c'e3t la première fois qu'elle
vient à la Cour. C'est un défaut dont elle se corrigera
facilement ici. :
— Et,ce serait vraiment dommage qu'elle ne s'en
corrigeât pas, répliqua le baron de Montmorency *
car nous y perdrions todâ ; messieurs, je gage deux
cents louis avec le premier venu qu'elle a les plus
jolis yeux qui se puissent voir* * .
Il semblait que chacun voulût dire son mot dans
ce dialogue entrecoupé.
*^rEl moi, dit le marquis deNesle, je vous parie
les deux cents louis dont vous venez de parler, que
Chabriac nous dira ce nom qui nous intrigue tant»
etj de plus, nous mettra au fait du passé, du présent,
peut-être même de l'avenir de ce vieux gentilhomme
et de la jeune fille qui lui donne le bras. ; .>
Parlant ainsi, il fit Signe de s'approcher àChabriac^
qui venait de quitter la baronne Bernard;
— Je tiensjeparii répondit le baron de Montmo*
rency» le nom d'une jeune fille vaut bien deux cents
loUis*/'": ■:■ •■ ■'•>
LE CHEVALIER DE CHABRIAC 47
— Chabriac, reprit le marquis de Nesle, j'ai
parié avec Montmorency que vous nous diriez le
nom des deux personnes qui viennent d'entrer et
dont la venue semble ici intriguer tout le monde.
—. Pardonnez-moi, messieurs, mais j'étais en train
de dire et de prouver à la baronne Bernard qu'elle
était la femme la plus spirituelle de ce pauvre siècle,
ce qui fait que jeft'ai rien vu et rien entendu.
— Regardez un peu à votre droite, chevalier et
vous serez aussi avancé que nous tous.
Chabriac regarda du côté qu'on lui indiquait : il
fit un mouvement de surprise.
— J'ai gagné, exclama le marquis de Nesle qui
remarqua le mouvement.
-— J'en ai peur, fit en riant le baron de Montmo-
rency. ...... . . ■- T ,
— Oui, vous avez gagné, mon cher marquis, dit
Chabriac au marquis de Nesle, et je suis bien aise d'y
être pour quelque chose, car je suis sûr que vous
avez toujours sur le coeur la fameuse clef.
— Bast! qui se souvient si longtemps d'une clef?
— Interrogez, marquis, je réponds.
— Quel est ce vieux gentilhomme de belle façon
et de noble stature que nul de nous n'a encore vu
à la cour?
— Ce vieux, gentilhomme dé belle façon et de
noble stature s'appelle le marquis de Prévailles, Aj-