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Le Chevalier de Charny, par Roger de Beauvoir

De
315 pages
Michel Lévy (Paris). 1869. In-18, 312 p..
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COLLECTION MICHEL LÊVY
— 1 franc le volume — „
Par la poste 1 fr. 25 cent. — Relié à l'anglaise, 1 fr. 50 cent.
; ROGER DE BEAUVOIR
t LE CHVALIER
DE CHARNY
NOUTELLE É DITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE ,\ IVIENNE, 2, BIS ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRARIE NOUVELLE
COLLECTION MICHEL LÉVY
LE
CHEVALIER DE CHABOT
OUVRAGES
DE
ROGER DE BEAUVOIR
PUBLIÉS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
AVENTURIÈRES ET COURTISANES i voll.
LE CABARET DES MOUTS , 1 —
LE CHEVALIER DE CHARNY i —
LE CHEVALIER DE SAINT-GEORGES i —
L'ÉCOLIER DE CLUNY. i —
HISTOIRES CAVALIÈRES i —
LA LESCOMBAT 1 —
MADEMOISELLE DE CHOISY 1 —
LE MOULIN D'HEILLT. .. I —
LE PAUVRE DIABLE 1 —
LES SOIRÉES DU LiDO i —
LES TROIS ROHAN i —
POISST. — TYP. ARBIEU, LEJAT ET CIK.
LE CHEVALIER
DE CHARNY
PAR
ROGER DE BEAUVOIR
V NOUVELLE EDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
nUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
4869
Droits de reproduction ot de traduction réservés
LE
CHEVALIER DE CHÀRNY
I
RODOMONTADES
Vers la fin du mois de mai 1660, à l'hôtellerie des
Deux anges, située dans la plus grande rue de Saint-
Jean de Luz, il y avait grand tumulte...
La cloche du dîner venant de sonner, chaque con-
vive allait occuper à table sa place habituelle dans la
salle basse, quand tout d'un coup un courrier basque*
entra au milieu de la cour en faisant claquer son
fouet de façon à étourdir l'assemblée. Il précédait un
coche de belle apparence, d'où l'on vit descendre
bientôt deux gentilshommes français tout poudreux,
arrivant de Saint-Sébastien, où le roi d'Espagne se
tenait alors.
Les nouveaux venus, une fois entrés, se disposaient
2 LE CHEVALIER DE CHARNY.
à s'asseoir à la table commune, lorsqu'un des assis-
tants, se levant et allant vers eux, les pria de n'en
rien faire, alléguant que les deux sièges qui se trou-
vaient là attendaient deux dames de la ville, les-
quelles devaient faire en ce lieu la collation,
Il faut croire que l'observation de ce galant fut ac-
compagnée de certain air glorieux et rodomont ; car
l'un de ces gentilshommes s'en fâcha et échangea
quelques paroles amères avec le cavalier. Cela fait, il
noua sa serviette sous le menton, prit l'un des sièges,
et fit signe à son compagnon de s'asseoir auprès de lui.
Un pareil début était bien fait pour indisposer
contre sa personne tout ce qui se trouvait en ce lieu
de gens appartenant à la cour d'Espagne; mais l'air
imposant et dédaigneux du gentilhomme français qui
venait de prendre aussi brusquement sa place au mi-
lieu de convives étrangers pour la plupart à sa na-
tion, exerçait une sorte de fascination subite...
C'était un jeune homme de ving-cinq à vingt-six
ans, couvert de broderies de la tête aux pieds et dont
le seul habit sentait le grand Cyrus à pleine bouche.
Évidemment celui-là n'était pas de ces seigneurs
venus à la suite de la cour, et se plaignant d'être
mai logés, qui l'eussent été bien davantage une fois
de retour à Paris. Il avait une magnifique veste semée
.de dentelle d'argent, des plumes dont le brin valait
LE CHEVALIER DE CHARNY. 3
un louiss d'or, des noeuds de ruban couleur de feu,
et une telle odeur de poudre de Chypre à ses man-
chettes, qu'il y avait presque de l'injustice à croire
qu'il n'empoisonnait pas le Marais chaque fois qu'il
entrait dans un salon de ce quartier. Son air était
notole, hardi, sentant dès l'abordies aventures de con-
séquence et les bonnes fortunes du grand monde;
citait enfin un cavalier propre à faire belle figure
dans un camp comme dans un bal, un homme de fêtes
et. de carrousels s'il en fût, digne en tout d'avoir ac-
compagné l'année précédente à Madrid le maréchal
de Grammont avec une foule de seigneurs portés sur
sa liste quand il alla en poste demander l'infante de
la part du roi.
Malgré cette paix célèbre,» laquelle deuxministres
travaillaient alors si fortement, ce beau gentilhomme
semblait avoir plus, d'envie de rompre la trêve que de
la garder. Aussi sa conversation fut-elle brève avec
l'Espagnol, auquel il s'était contenté de dire avec assez
de hauteur qu'il se nommait le chevalier de Charny,
et qu'il logerait toute la semaine à l'hôtel des Armes
du roi, situé à l'autre bout de la ville.
Il avait à peine jeté à son rival cette sorte de défi,
qu'un personnage vêtu d'une façon assez maigre et
qui était loin de porter comme lui des chausses à la
Candale,, se leva et courut lui offrir d'être son second,
4 LE CHEVALIER DE CHARNY.
ce qui déchaîna une véritable tempête à la table d'hôte,
car ce survenant était Français et semblait prendre
fait et cause pour le chevalier contre l'Espagne. ,
Le chevalier de Charny toisa rapidement ce nouveau
frère qui lui venait alors si vite en aide, et le soup-
çonnant à sa mine d'être un véritable coupeur de
bourse suivant la piste de la cour :
— Grand merci, monsieur, répondit-il; mon com-
pagnon me suffit.
Le personnage en question, dont une large balafre
ornait le front et serpentait ensuite agréablement sur
le nez jusqu'à l'oreille, à l'instar de celle du capitaine
Fracasse, porta les yeux à son tour sur celui que le
chevalier lui faisait l'outrage de choisir à sa place, et
pirouettant sur le haut talon de ses bottes garnies d'un
reste de dentelle jadis blanche, il s'écria :
— Ça! votre témoin, monsieur le chevalier? Mais
ce jeune cadet a les mains d'une femme, l'oeil d'un
céladon et la peau d'une demoiselle; il ne tiendra pas
sur le pré ou dans les rues de Saint-Jean de Luz plus
qu'un capucin de cartes !
Et soufflant alors sur l'une des plumes éraillées de
son feutre, il la fit voler dans l'espace d'un air de satis-
faction, en regardant ensuite l'ami du chevalier avec
une sorte de compassion moqueuse...
— Je suis le capitaine Malagotti, ajouta-t il; j'ai fait
LE CHEVALIER DE CHARNY. 5
les campagnes de Flandre, de Catalogne et d'Italie;
j'ai servi de second à MM. de Villequier, Gonteri... et
à vingt autres... Je m'attendais à mieux de la part du
chevalier de Charny...
Le chevalier, surpris de s'entendre ainsi nommer,
allait répondre, quand la porte de la salle à manger
cria sur ses gonds et donna passage à deux dames dont
le seul aspect l'émut tellement, qu'il se leva et offrit de
lui-même sa chaise à l'une d'elles avec un empresse-
ment obséquieux.
II
CONCHA
De son côté l'Espagnol, les voyant entrer, courut à
elles, sans remercier le chevalier de Charny de sa po-
litesse, car il avait encore son insulte sur le coeur ; et
s'il s'était tu, c'était plutôt grâce à la paix que cimen-
taient alors les deux nations que par défaut de bra-
voure. D'ailleurs les duels étaient alors défendus en
Espagne autant qu'en France, et à cette table il pou-
vait se trouver des espions ravis de le dénoncer.
Pour le chevalier il ignorait encore la gravité de
son injure. L'Espagnol auquel il avait affaire n'était
pas moins que le fils du duc de Médina Coeli, jeune
6 LE CHEVALIER DE CHARNY.
homme de haute naissance et d'une fortune plus -grande
encore.
Il n'avait pas vingt ans et on lui en eût donné trente
tant il paraissait déjà voûté; il n'avait rien du faste et
de l'orgueil de son rang; à la sévérité du costume
qu'il portait ce jour-là, «on l'eût pris plutôt pour un étu-
<diant quittant de la veille les 'Rêeollets de Burgos que
pour le fils de l'un des plus riches seigneurs de la cour
■d'Espagne...
Cependant son visage offrait le type caractéristique
des grands de ce règne échu au pinceau de Velasquez;
il avait cette longueur maigre et cette pâleur maladive
à laquelle semblaient prêter encore les collerettes et
les rotondes sous Philippe IV. Ses moustaches se rele-
vaient en crocs luisants sur des joues ternes et caves;
il portait des cheveux pendanteetun habit de couleur
sombre orné de larges roses noires; sa lèvre était piis-
sôe, son oeil hardi et impératif. Sa petite taille nui-
sait seule à cet ensemble assez noble: il n'arrivait
guère qu'à l'épaule du chevalier de Charny.
Il présenta la main à la plus jeune des dames, qui
venait d'arriver dans la salle basse, puis il se tint
humblement debout derrière elle, pendant que les
valets faisaient le service autour de la table.
Dés l'apparition de cette admirable personne dans
l'hôtellerie des Deux anges., il s'était élevé bien vite
LE CHEVALIER DE CHARNY. 7
un murmure de surprise et d'admiration parmi les
convives, et nous venons de voir que le chevalier de
Charny lui-même, cédant à l'impression soudaine
d'une si éclatante beauté, s'était empressé de faire
place à la dame, qu'accompagnait sa suivante; son
ami en fit autant.
A vrai dire, ce dernier, en imitant l'exemple de
M. «de Charny, ne put réprimer une moue légère.. Il
trouvait la place bonne et il ne lui. convenait guère
démanger debout; mais.le chevalier le contint d'un
coup d'oeil, et ils s'en furent se coller tous deux
contre la tapisserie.d'en face afin de mieux contem-
pler cette déesse, qui allait dîner comme une simple
mortelle.
Ceux qui reprochent, on ne sait trop pourquoi,
aux dames d'Espagne d'être brunes, auraient trouvé
dans le seul teint de celle-ci le démenti le plus écla-
tant. Sa ipeau blanche et fine était sillonnée de ces
grandes veines bleues qui, ont un charme indicible
dans une belle femme ; ses lèvres d'un rouge de gre-
nade étaient peut-être un peu fortes, mais elles s'al-
liaient merveilleusement au (tour enjoué de son visage
et à l'expression de ses yeux noirs fendus en amande.
Elle avait de fort belles dents„. mérite assez.rare pour
une Espagnole, des cheveux abondants et noués de
rubans à l'infini, des mains et des épaules exquises
0 LE CHEVALIER DE CHARNY.
de modelé. Un corsage de soie noire où le jais ruis-
selait à profusion serrait sa taille de guêpe et se dé-
coupait mollement sur sa poitrine ; elle n'avait aucune
broderie d'argent ; car l'argent sous ce règne était
défendu en Espagne, et elle était d'ailleurs encore en
deuil; mais elle s'en dédommageait par de fort belles
bagues enchâssées de pierreries.
— C'est la comtesse de Liche, l'adorable veuve! —
murmura-t-on bientôt autour d'elle : — ne dirait-on
pas d'une fée ou d'une reine ? Assurément l'île de la
'Conférence n'aura pas vu de plus suave merveille;
elle méritait bien que ce cavalier lui fit place !
A peine assise la comtesse promena d'abord sur le
cercle tumultueux des convives son regard doux et
limpide ; ceux qui se trouvaient là étaient tous Espa-
gnols, à l'exception du capitaine au manteau râpé qui
avait offert au chevalier de Charny d'être son second,
et qui ravageait les plats avec une ferveur incroyable
jusqu'à tremper ses manches dans les sauces. Après
avoir salué quelques personnes d'une légère incli-
naison de tête, la comtesse arrêta ses yeux sur le
chevalier, qu'elle reconnut à merveille, car il avait
déjà vu Madrid l'année précédente, au mois d'oc-
tobre, dans la plus belle compagnie, celle des abbés
de Feuquières, de Villiers, de Castellane, du comte
de Quincé, de Thoulongeon, de Guiche, de Louvigni
LE CHEVALIER DE CHARNY. 9
et d'une infinité d'autres seigneurs escortant M. de
Grammont. La comtesse de Liche se rappelait même
les persécutions amoureuses du chevalier dans un
certain bal donné chez l'amirante de Castille, et elle
avait «un soir admiré ses broderies au jeu de don
Luis de Haro, dont elle se trouvait parente.
Arrivée comme tant d'autres de Madrid pour jouir
des fêtes qui devaient précéder et suivre le mariage de
l'infante, elle s'était fixée à Saint-Jean de Luz, où il
, y avait encore peu de Français, presque tous se trou-
vant alors à Saint-Sébastien. C'était une beauté rieuse
et coquette jusqu'à l'excès, se moquant fort de la lar-
geur des canons que portaient les gentilshommes de
Louis XIV, riant bien haut des curieux du Marais
qui venaient voir dîner le roi d'Espagne et man-
quaient de l'étouffer, s'embarrassant peu du rétablis-
sement du roi d'Angleterre en son royaume et des
exploits que Monck pouvait faire, douée comme ja-
mais femme ne le fut, cachant ses caprices sous le
manteau du veuvage, et regardant le malheureux fils
du duc de Médina, qu'elle tenait en laisse, de l'air
dont la superbe Diane regarde un lévrier qu'elle a
soumis.
Le jeune Espagnol se tenait debout comme un nain
derrière la nonchalante comtesse, habitué peut-être
à dîner par coeur en se repaissant les yeux de sa
i.
10 LE CHEVALIER DE CHARNY.
beauté, mais dans le fond de son âme piqué à l'ex-
trême du salut qu'elle venait de rendre à M. de
Charny, dont, par un manège assez adroit, elle ne
se trouvait séparée que par un rang de convives.
— Pourquoi donc, cher duc, ne pas dire vous-
même à M. le chevalier et à son ami de venir cau
ser un peu avec moi? Pensez-vous que je vienne ici
pour manger, et n'êtes-vous point jaloux de donner
à ces gentilshommes français une meilleure idée de
la politesse espagnole? En pareille circonstance votre
père eût fait venir deux nègres auxquels il eût dit
de s'agenouiller, et on eût dressé le couvert sur
leurs épaules... Vous ne serez bon qu'à faire un
théologien; vous ne savez rien des belles manières!
— Melita, continua-t-elle en s'adressant à sa duè-
gne et comme pour se venger du silence résolu que
gardait son cortejo, vois donc comme le plus jeune
de ces Français est gentil!... on dirait une femme,
n'étaient ses moustaches! Je gage qu'il ne jure pas et
que le vin de Val de Penas lui brouille le coeur !
En parlant ainsi, et en faisant mine de croquer
une alouette, vis-à-vis de laquelle elle jouait la pan-
tomime du chat contre la souris, la comtesse exami-
nait le compagnon de M. de Charny,.et paraissait
absorbée comme malgré elle dans la contemplation
de ce jeune et frais visage...
LE CHEVALIER DE CHARWY. 11
C'était un cadet de dix-neuf à vingt ans, l'air es-
piègle, joyeux, plus délibéré peut-être qu'on n'eût pa
l'attendre de son âge, les yeux noirs, les mains et
les joues marquées de fossettes, ayant dans chacun
de ses mouvements nne sève de. vie et de santé sans
égale, les lèvres roses., le-teint clair.. Il était habillé
à la dernière mode de France, avec Je justaucorps
fleurs de seigle :à longues raies d'argent, la chemi-
. sette passante, les manchettes -lairges et les bottines à
dentelle; la taille et la jambe si admirablement prises
qu'en Je voyant marcher, même à côté de Charny.
les dames de-Saint-Jean de Luz ne pouvaient s'em-
pêcher de-s'écrier elles-mêmes : Un lindo mozo
mais avec cela si jeune et si efféminé, il faut bien le
dire, «que -beaucoup d'entre elles lui eussent offert
des pralines.
— Gabriel, dit Charny, sais-tu que je suis jaloux?
la comtesse de Liche te regarde avec des yeux!,
Et le chevalier sourit lui-même, comme s'il eût
connu mieux que personne la faiblesse de ce rival,
qu'il semblait réellement ne pas craindre.
Pour Gabriel, il ne répondit pas et se contenta
d'observer à son tour la belle comtesse.
— Mais tu as la rage de te placer toujours devant
3- Le joli garçon!
-12 LE CHEVALIER DE CHARNY.
moi, poursuivit le chevalier impatienté; vas-tu faire
ainsi durant tout le dîner l'office d'un nuage et me
■cacher le soleil?
Ce compliment, qui sentait fort le sonnet et que
Benserade eût mis en vers, fut prononcé exprès assez
haut pour que la comtesse de Liche l'entendît ; elle
remercia Charny par une oeillade et renouvela ses
instances au duc de Médina, son amoureux, pour
qu'il fît approcher les deux Français arrivés de Saint-
-Sébastien.
— Concha, murmura le duc à son oreille, vous
voulez me piquer au jeu? Si vous tenez à connaître
ces deux cavaliers, que ne les invitez-vous à voir
passer demain la procession du haut de votre balcon?
— Vous avez raison, Gaspar, c'est une idée à la-
quelle je n'eusse pas songé; je veux même les avoir
après cela au refresco; car le dîner qu'ils font au-
jourd'hui...
Le repas des deux gentilshommes était en effet
assez douteux; la presse était si grande dans l'hôtel-
lerie qu'ils dînaient debout, et n'eussent pas mangé
grand'chose sans le soin particulier que prenait
d'eux et de lui le capitaine dont le chevalier avait
refusé les services. Cet homme, qui avait la mine
d'un véritable croquant en quête d'une dupe à plu-
mer, regardait Gabriel depuis quelques instants avec
LE CHEVALIER DE CHARNY. 18
une telle insistance, que le chevalier, peu endurant
de son naturel, lui demanda brusquement le motif
de ses regards inquisiteurs.
Pressé de répondre, le capitaine Malagotti se leva,
et saluant froidement le chevalier de Charny :
— Les traits de ce jeune homme, dit-il en lui
montrant Gabriel, me rappelaient en ce moment
même ceux d'un enfant que j'ai connu...
— Et en quel endroit, monsieur, dit négligem-
ment le chevalier au capitaine, pensez-vous avoir
connu ce jeune homme?
— A Tours, chevalier... près du château de la
Marbelière... Oui, si mes souvenirs ne me trompent
pas...
— Vous êtes de Tours? murmura Charny, vous
connaissez le château de la Marbelière?.„
— Et celui de Chaumont... qui n'en est qu'à trois
lieues... reprit le capitaine en fixant toujours Ga-
briel avec intérêt.
— Chaumont sur la Loire? poursuivit Charny, en
cherchant à dissimuler l'émotion que faisait naître
en lui le souvenir des deux noms évoqués par cet
homme... Lorsque j'étais enfant on m'y amenait par-
fois, continua-t-i) en baissant le ton de manière à
ce que Gabriel ne pût l'entendre.
— La duchesse de Châtillon s'y était alors réfugiée,
14 . LE CHEVALÎER DE CHARNY.
continua le capitaine; elle avait ; auprés d'elle une
jolie fille nommée Suzanne...
— Vous avez raison.... je crois l'avoir entendu
dire... poursuivit Charny, «embarrassé de plus en
plus, mais affectant l'air distrait-; cette fille n'est-elle
pas morte dans un incendie?
— Morte? reprit le capitaine; oui, «il y a quatre
ans de cela. Les gens du pays assurent qu'elle a péri
dans les « flammes lorsque le cardinal Mazartn fit
arrêter madame la duchesse de Ghâtillon. Si ne
vous en parle, c'est quelle « ressemblait à ce jeune
homme.
— On se ressemble de plus loin, dit le chevalier ;
seulement, Gabriel est né près d'Effiat en Auvergne. .„
Mais puisque « tous deux nous sommes compatriotes,
capitaine, continua gaiement Charny, buvons ici à la
paix des deux couronnes ! Ne m'en voulez- pas au
moins d'avoir refusé vos offres, il n'y a qu'un instant,
lorsque vous vous proposiez à moi pour second ;
Gabriel m'en a déjà servi plusieurs fois... Tout ré-
cemment encore, à Fontarabie, tenez... Si vous vou-
lez faire demain, après le combat, une promenade à
cheval avec moi au bord de la mer, 'espère êtreen-
core de ce monde... je donnerai l'ordre qu'on vous
reçoive à mon auberge... En attendant buvons, je
vous le répète, car on nous observe, et ces dames ne
LE CHEVALIER DE CHARNY. 15
doivent rien savoir de la querelle entamée entre ce
jeune Espagnol et moi... c
Remplissant alors un large gobelet, le chevalier
posa la main sur sa hanche « gauche en «relevant sa
moustache, et regardant Coucha avec des yeux qui
n'exprimaient que trop la hardiesse de «sa flamme :
— A la-santé de la reine des «Espagnes, «dit-il en
choquant son verre contre celui de Gabriel et de Ma-
lagotti, et que le roi de France soit toujours aussi
sûr de ses sujets qu'elle l'est ici de ceux qui laser-
vent !
Ces paroles dites, il but sa rasade d'un trait, et
tous les convives, qui étaient gens d'accommodement,
interprétèrent, son toast en faveur de leur véritable
souveraine. Mais don Gaspar.de Médina n'eut garde
de s'y méprendre ; et, démêlant un «regard d'intelli-
gence entre Concha et le chevalier, il fit signe à un
page de faire avancer son carrosse.
— Ne venez-vous pas prendre le frais sur la jetée ?
dit-il à lamelle comtesse de « Liche. J'ai donné Tordre
qu'on attelât ce soir ces deux chevaux Isabelle que
vous aimez tant.
— !Permettez-moi, du moins, cher Gaspar, répon-
dit Concha, qui ne voyait que trop bien les disposi-
tions hostiles du duc, de répondre à la santé que
M. le chevalier'de Charny vient de perter à la reine.
la LE CHEVALIER DE CHARNY.
Bientôt, dites-vous, la paix sera conclue et publiée
dans tout le royaume. Eh bien, dût s'en courroucer
votre bravoure, je veux boire à la paix !
Messieurs, continua-t-elle en se levant, que cha-
cun de vous choque son verre contre le mien !
C'était là une provocation trop douce pour que les
plus indifférents ne s'y rendissent pas. Tous les ca-
valiers se levèrent donc et s'en furent trinquer à la
paix avec la belle comtesse.
Quand ce fut le tour de Charny :
— Chevalier, lui dit-elle, j'espère que vous vien-
drez demain à mon jeu; il ne vaut pas, je le sais,
celui du cardinal Mazarin, mais vous serez indul-
gent. N'oubliez pas d'y amener votre jeune ami, dont
je vous prie de me dire le nom.
— Il s'appelle, madame, le baron Gabriel de Cha-
ville. On m'a confié le soin de son éducation, et si
vous daignez m'aider...
La comtesse tendit sa main à Charny, qui déposa
sur cette peau lisse et blanche le baiser le plus pas-
sionné. Ce fut la blessure la plus incisive pour le
duc, qui observait ce manège; il en ressentit l'aiguil-
lon comme le taureau que perce et qu'irrite une
banderille lancée.
— Monsieur de Charny, dit-il au chevalier en
passant près de lui, vous m'avez prévenu que vous
LE CHEVALIER DE CHARNY. 17
comptiez demeurer toute la semaine aux Armes du
roi, c'est un meilleur endroit que celui-ci pour y
avoir une querelle, car il donne sur la jetée de
Saint-Jean de Luz.
— Et près de la jetée, il y a, n'est-ce pas, monsieur
le duc, un endroit où le flot ne monte qu'à sept
heures. A six j'y serai à vos ordres, avec mon té-
moin.
— Et moi avec le mien, chevalier de Charny ;
comptez sur moi.
La comtesse n'entendit rien de ce dialogue rapide
et monta bientôt dans le carrosse du duc, dont elle
fit lever tous les mantelets pour qu'on la vît bien, et
que les bourgeois de Saint-Jean de Luz comme les
Français n'en réchappassent pas malgré la trêve.
III
L'ANNEAU
Donnant le bras à Gabriel, le chevalier prit le che-
min des Armes du roi d'un air soucieux. Son cour-
rier basque venait déjà d'y remiser son coche et le
précédait le fouet en main.
Cette hôtellerie étant située à l'autre bout de la
18 XE CHEVALIER DE CHARNY.
ville, le chevalier avait le temps de repasser tem son
esprit les «diverses scènes dont il venait d'être l'ac-
teur. v
M. de Charny, que dans sa jeunesse on appelait
le Mignon 1, qui depuis fut comte, mais qui n'était
encore que chevalier, devait sa rage de duels à son
• humeur altière, que rendait plus chatouilleuse le
malheur de sa naissance; il était bâtard du duc d'Or-
.léans (Gaston) «et fils de cette pauvre Louison, bien
faite et de beaucoup d'esprit, dit Mademoiselle, pour
une fille qui n'avait pas été à la cour.
Un «chagrin affreux de Louison «avait «été de voir
que Monsieur ne voulait pas reconnaître le fils dont
elle était mère ; elle s'était mise en religion à Tours
aux filles de la Visitation, «donnant, à ses amis tout
ce qu'elle avait pu avoir de chez elle et de Monsieur
et ne laissant que 20,000 livres à son fils, du revenu
desquels on devait l'entretenir jusqu'à ce qu'il fût en
état de s'aller faire tuer à la guerre, si on ne le vou-
lait pas reconnaître.
On peut juger, par cet abandon de Monsieur, de
ce qu'avait dû être l'éducatien de Charny; il s'était
lancé «tout seul; heureusement que ses manières élé-
1. Mémoires de Montpensier.
2. Tallemant dit qu'elle appartenait aux principaux de la ville.
LE CHEVALIER DE CHARNY. 19
gantes le faisaient rechercher par tous plus que sa
jeunesse et sa fortune ; qu'il était brave et véritable-
ment garçon d'esprit. Il y avait chez lui un peu de
Tancrède de Rohan, dont nous avons écrit l'his-
toire; seulement, au rebours de tous les bâtards no-
bles qui aiment leur père, celui-ci haïssait le duc
d'Orléans, dont il désespérait de se voir jamais re-
connu. Bien qu'il pût trouver dans la seule composi-
tion de la cour de France, à cette époque, une foule
de positions analogues à la sienne, à commencer par
le duc de Longueville, M, de Charny avait pris tel-
lement à coeur son infortune., qu'à peine âgé de
douze ans il mit l'épée à la main et faillit percer un
gentilhomme qui parlait de lui d'une manière dou-
teuse1,. D'une gaieté folle par accès, il tombait en
d'autres moments dans l'excès contraire. On lui
connaissait un nombre de maîtresses presque égal à
ses rencontres, mais aucune, jusque-là, n'avait réussi
à le fixer. Pour arriver à ce but ou plutôt à cette
gloire, il eût fallut trop combattre. Le chevalier, en
effet, chassait de race «t avait une bonne partie des
défauts de M. Gaston d'Orléans, son père, qui avait
1. Tallemant raconte. ainsi le fait : « Ce petiti garçon mit l'épée à
la main; quelqu'un lui dit : — Rengaînez, petit vilain, voilà le vrai
moyen de n'être jamais reconnu.» —Monsieur, on le sait, ajoute
Tallemant, n'était pas brave.
80 LE CHEVALIER DE CHARNY.
toujours eu l'esprit un peu page, et à qui Besançon
chantait :
Gaston, qui savez mieux que nous
Tous les secrets de la taverne, etc.
Cependant depuis deux ans à peu près ses cen-
seurs eux-même le trouvaient assez rangé. Il jouait
moins, avait de plus peur des édits et n'avait pas une
seule fois tiré l'épée. Sa vie était même devenue depuis
son second voyage d'Espagne une vie sourde et mys-
térieuse; on le voyait toujours avec le jeune Gabriel
de Chaville, dont personne à la cour ne connaissait la
famille. Tout ce qu'on se rappelait c'est que le car-
dinal Mazarin, passant un jour à Saint-Sébastien,
avait trouvé ce jeune homme si à son gré, qu'il avait
voulu l'enlever à Charny pour le mettre dans ses
pages. Le chevalier avait cru devoir garder son pro-
tégé.
A un coeur aussi inflammable que celui de notre
héros il ne fallait vraiment qu'une étincelle; les
yeux de Concha venaient d'en faire l'office ; Charny,
en entrant aux Armes du roi, songeait encore à la
grâce et à la beauté de la comtesse de Liche.
— Vous voilà bien rêveur, chevalier, lui dit Ga-
briel ; je ne vous ai point accompagné à votre pre-
mier voyage, lorsque vous suivîtes M. le duc de
LE CHEVALIER DE CHARNY. 21
Grammont à son ambassade : vous connaissiez donc
la comtesse de Liche?
— Je l'ai rencontrée à Madrid, où le marquis de
Noirmoutier a jugé convenable de me présenter à
elle.
— Sur votre prière, sans doute?
— Sur ma prière, c'est vrai ; la comtesse est char-
mante, et cependant elle avait en ce temps-là un
grand défaut.
— Lequel?
— Un mari.:, ce qui me gênait étrangement.
C'était le comte de Liche, qui a eu l'esprit de mourir
l'année dernière; maintenant qu'elle n'a plus qu'un
duc...
— Le duc de Medina... avec lequel vous voulez
vous battre absolument. Tout de bon, chevalier, fe-
rez-vous cette folie?
Le chevalier avait envie de répondre, mais il jugea
prudent de s'arrêter, Gabriel lui paraissant sans
doute la dernière personne à laquelle il eut dû faire
la confidence de cet amour, et puis ils entraient
alors tous deux dans la chambre où l'hôtesse ache-
vait de préparer leurs deux lits. Ce pavillon de l'hô-
tel formait un corps isolé. Le parquet de la chambre
d'auberge était recouvert de nattes (espartas) à la
façon de tous les parquets espagnols, et sur ce par-
22 LE CHEVALIER DE CHARNY.
quet s'élevait une immense caisse en guise d'obé-
lisque ; c'était le précieux coffre contenant la garde-
robe des deux. voyageurs. Pendant que Gabriel en
passait la revue avec, grand soin, Charny: soupirait
en se regardant à l'un de ses miroirs; il songeait
sans doute que c'eût été une cruauté indigne de la
Gomtesse que de résister à un homme si bien tourné.
Voyant que Gahbriel gardait le silence :
— Eh bien, oui, dit-il, je.me bats demain et je
veux pour cela mon plus bel habit. Mes gens n'arri-
veront ici que dans deux jours, te voilà forcé de me
servir de page
Et il siffla un air en cajolant le menton de l'hô-
tesse, qui revint dans la chambre avec un flambeau.
Elle était jolie, mince de taille, et portait la, tresse de
cheveux nattés qui distingue encore à cette heure
les femmes des provinces basques.
— Monsieur le chevalier a-t-il tout ce qu'il lui
faut? dit l'hôtesse.
— Tout, excepté la chose, la plus essentielle, un
souper. Le dîner que j'ai.fait aux Deux anges ne m'a
pas chargé l'estomac, ma chère hôtesse.,
— Hélas! mon cher seigneur, nos dernières provi-
sions viennent d'être enlevées à l'heure qu'il est par
le maître d'hôtel de la comtesse de Liche.
Gabriel sourit malicieusement à cette réponse
LE CHEVALIER DE CHARNY. 23
-La comtesse fait donc grande chère? dit le che-
valier; je l'en félicite. Et il referma la porte sur lui
d'un air d'humeur.
— Voilà une femme qui en veut à votre existence,
dit. Gabriel dès que l'hôtesse fut sortie ; elle vous a
fait faire un mauvais dîner, et demain vous vous
battez pour elle!
— C'est vrai, je lui dois cela,, reprit le chevalier
en ajustant:les boucles de sa perruque. Une si belle
femme et un amoureux si jaloux que ce Medina !
Je gage qu'elle ne peut le souffrir.
— Que faites-vous donc, Louis ? dit Gabriel en se
rapprochant du chevalier.
Charny ôtait en ce moment de son doigt un anneau
fermé par une petite tête d'ange merveilleusement
sculptée.
— C'est la première fois que je vous vois ôter cet
anneau, Louis : auriez-vous peur que demain, cette
bague ne vous portât malheur en duel? dit le jeune
homme avec un. accent d'émotion inaccoutumé.
— Non, mais c'est que je crains par-dessus tout
l'escrime espagnole..., pour les bagues s'entend...
Courcellesr capitaine aux gardes, m'a dit qu'il avait
eu son anneau, d'alliance faussé par un gentilhomme
catalan avec lequel il s'était battu... Ils ont de ces
dégagements et de ces coups...
84 LE CHEVALIER DE CHARNY.
-— Convenez, Louis, que si vous allez demain à ce
rendez-vous, ce sera moins pour le duc que pour la
comtesse. Vous mourez d'envie de vous mettre en
renom près d'elle, de faire grande rumeur dans la
ville à son sujet; n'ai-je pas vu de quel oeil vous
suiviez chacun de ses gestes durant le repas? ne m'a-
vez-vous pas dit que vous l'aviez connue déjà à Ma-
drid, et ne m'avez-vous pas soutenu vingt fois qu'une
maîtresse espagnole vaudrait pour vous dix Fran-
çaises?
— Si j'ai dit cela, balbutia Charny, effrayé lui-
même de son paradoxe, ce devait être un jour où
j'étais las, persécuté, où celle que j'aimais s'attachait
à mes pas obstinément... Oui, continua le chevalier
en couvrant d'essence à la jonquille sa perruque
pour le lendemain, et en coiffant son chef d'un char-
mant petit serre-tête rose qui le faisait ressembler à
un mandarin avec ses grandes moustaches, il y a des
femmes qui font consister leur bonheur dans la do-
mination, des femmes qui nous traitent en esclaves
quand nous oublions de nous poser près d'elles en
maîtres, des femmes, en un mot, qui peuvent nous
montrer, le premier mois d'un amour, des mouve-
ments de jalousie fort obligeants, mais dont à la lon-
gue l'insistance nous importune. Gabriel, connaissez-
vous de ces femmes-là?
LE CHEVALIER DE CHARNY. 25
— Oui, j'en connais, vraiment, chevalier, dit le
jeune homme en fixant Charny; mais je sais aussi
que la plupart du temps on se plaît à méconnaître
leur affection, trop heureuses quand elles ne sont
pas calomniées ! trop souvent elles ont affaire à des
ingrats ; trop souvent ceux-là même qui se plaignent
de leur jalousie se font une joie singulière de l'exci-
ter. Hélas! ils oublient trop vite à leur tour à quels
coeurs délicats et généreux ils ont affaire, sur quels
dévouements ils marchent à plaisir, les insensés ! à
quelles chimères surtout ils tendent souvent les bras !
Oui, continua Gabriel, il y a de ces hommes aux-
quels on a tout donné, et qui vous ferment un jour
brusquement l'accès de leur coeur,. des hommes qui
regardent comme un joug les meilleures et les plus
tendres sentiments. A votre tour, Louis, connaissez-
vous de ces hommes-là?
Il y eut entre eux un silence d'un instant, après le-
quel le chevalier s'en fut considérer une épée de forme
espagnole qu'il avait achetée l'année d'auparavant au
Rastro de Madrid, et dont il fit plier la lame comme un
gant, après l'avoir tirée d'un fort bel étui de serge.
— Vous parlez d'or, Gabriel, dit-il à son interlo-
cuteur, vous me faites l'effet de Massillon.
— Vous trouvez, Louis? Par malheur je ne con-
vertis pas comme lui.
20 L E CHEVALIER DE CHARNY
— Vous êtes peut-être plus sévère. Mais parlons
raison: quel témoin vais-je prendre ? Je n'ai pas
envie de vous exposer demain, dit Charny en pas-
sant sa robe de chambre.
— Louis, s'écria Gabriel, par pitié pour moi, par
égard pour vous, qui seriez sujet aux peines décré-
tées par les édits, vous n'irez point à ce duel! Non!
vous n'irez point, poursuivit Gabriel en se plaçant
devant lui résolûment.
— Enfant! reprit Charny, vous m'avez fait sou-
vent de ces scènes-là. Songez qu'il faut être demain
sur pied de bonne heure. J'ai bien envie d'écrire à
ce capitaine Malagotti, qui m'a l'air cependant d'un
d'un vieux renard. S'il allait me dénoncer !
— Raison de plus pour ne pas vous battre, Charny ;
d'ailleurs ne suis-je donc plus rien pour vous? dit
Gabriel en regardant l'anneau du chevalier. Des
larmes mouillaient ses longs cils, et ses deux mains
s'étaient jointes avec angoisse..
— Gabriel, dit Charny en faisant sur lui un effort
déterminé, Gabriel, il faut que vous me quittiez de-
main au point du jour. L'hôte me donnera bien un
serviteur sûr et zélé, et mon courrier vous conduira
tous deux à Saint-Sébastien, où je ne tarderai pas à
vous rejoindre.
— Vous quitter, Louis, vous quitter! voilà donc ce
LE CHEVALIER DE CHARNY. 27
que vous exigez de moi! Vous voulez vous défaire
d'un surveillant incommode ; vous aimez la comtesse,
vous me sacrifiez à elle, je le vois bien !
— Eh bien! oui, reprit Charny, pressé d'en finir
et cédant à l'impétuosité de son caractère ; eh bien !
oui, j'aime la comtesse. Après tout je suis libre, et
nul n'a, je pense, le droit de mettre obstacle à mes
projets. Oui, vous l'avez dit, je veux me défaire d'un
surveillant incommode... Vous m'avez suivi depuis
Paris, suivi contre mon gré, contre mon devoir et le
vôtre... il faut maintenant...
— Arrêtez, monsieur de Charny, interrompit Ga-
briel, n'allez pas plus avant, vous venez de jeter le
masque, c'est bien. Dès demain vous serez libre, che-
valier. Seulement, puisque je contrarie vos moindres
désirs, que je viens toujours me jeter à la traverse
de ce qui vous plaît, vous enchante... permettez-moi,
Louis, ajouta Gabriel d'une voix plus douce et en
promenant sur Charny son regard d'ange, de laisser
ici, avant de vous quitter, ces habits sous lesquels
j'avais cru que vous m'aimeriez toujours... ils me
sont maintenant odieux à tout jamais!
Et dépouillant à la hâte son pourpoint chamarré,
ôtant son baudrier et sa cravate à glands d'or, Ga-
briel, dans le dépit mutin qui l'agitait, laissa entre-
voir au chevalier des charmes que celui-ci connais-
28 LE CHEVALIER DE CHARNY.
sait déjà, des épaules, un cou de femme défiant la
blancheur du cygne, et qui apparurent à l'oeil de
Charny comme un reproche adressé à sa coupable
indifférence. Blottie bientôt dans l'une des robes de
chambre du chevalier, la jeune et charmante fille,
en fermant sur elle ce rideau d'un nouveau genre, ne
put empêcher que Charny ne se détournât pour l'ad-
mirer encore. Ayant terminé sa toilette de nuit, elle
se mit au lit sans faire au chevalier d'autre reproche.
Pour Charny, jugeant que la résignation de la
jeune fille cachait un véritable dépit, et se félicitant
d'ailleurs de la tournure qu'avait prise la chose, il ne
tarda pas à s'endormir rêvant de Concha, comme le
valeureux don Quichotte dut rêver de Dulcinée; seu-
lement, et par un reste de pudeur vis-à-vis de ses
souvenirs, il mit à son doigt l'anneau que sa maî-
tresse lui avait donné, mais que sa loyauté habituelle
lui faisait regarder comme un signe onéreux d'al-
liance.
LE CHEVALIER DE CHARNY. 29
IV
SUZANNE
Le chevalier dormit du sommeil de Turenne à la
veille d'une bataille, mais en revanche Gabriel ne
dormit pas.
L'amour de Charny pour l'Espagnole apparaissait
à la pauvre enfant sous des couleurs trop évidentes
pour qu'elle pût en douter; elle ne voyait que trop
bien la profondeur de la blessure. Accoutumée depuis
un an aux caprices du chevalier, l'aimant de cette
foi simple et pure qui est le partage des jeunes coeurs,
elle n'avait encore passé aucun délit galant à Charny,
et, en vérité, elle qui savait mieux que personne le
tort étrange que ce gentilhomme lui avait fait, elle
avait le droit d'avoir une ambition, celle de le rendre
fidèle.
Il y a dans tout amour des souvenirs profonds et
impérissables ; en se reportant à l'époque la plus mé-
morable de sa vie, celle de sa liaison avec Charny,
Suzanne trouvait un concours de circonstances qui
eussent dû le retenir sur le penchant même de cette
passion folle qu'elle espérait déjouer.
30 LE CHEVALIER DE CHARNY.
Elle avait vingt ans à peine, et revoyait encore en
idée le couvent d'où Charny l'avait tirée ; comment
avait-elle été conduite à ce couvent, la jeune fille
l'ignorait ; elle s'y était réveillée un matin que chaque
branche de l'enclos couvert de fleurs semblait chan-
ter au printemps un hymne sonore, tant il y avait de
rouges-gorges sur les haies vives, tarit le soleil était
doux et souriant, l'air agité de frissons doux et pai-
sibles. En se regardant au miroir ingrat de sa petite
cellule, elle avait demandé à la vieille soeur qui lui
proposait de se promener avec elle sous les marron-
niers d'où pouvait lui venir sa pâleur, elle qui dans son
pays de la Loire, où il y avait de si belles rives, avait
toujours les joues roses. A ces étonnements candides,
à ces questions pressées d'une malade sortant pour
la première fois de sa torpeur léthargique et de sa
fièvre, la soeur n'avait répondu que par des mots
évasifs, ayant soin de faire intervenir le nom du che-
valier de Charny dans Chaque phrase qu'elle pro-
nonçait, et se contentant de dire à la jeune Suzanne
— c'était alors le nom que portait Gabriel — qu'elle
relevait d'une longue et grave maladie, qu'il lui fal-
lait du repos, et que chaque jour M. de Charny vien-
drait l'a voir au parloir.
— M. de Charny, qu'est-ce que cela? avait de-
mandé la timide novice.
L3 CHEVALIER DE CHARNY. 31
— M. le chevalier de Charny, répondait la soeur,
est un ami de votre famille ; il est jeune, il est bien
fait, il a tout pour plaire; il n'a qu'un défaut, celui
d'être épris de vous et délicat à l'excès, car pendant
tout le temps de votre maladie il se présentait seule-
ment à l'une de nos grilles et envoyait Saint-Jean,
son valet de chambre-, s'informer de la santé de ma-
demoiselle Suzanne.
— Suzanne ! oui, c'est bien moi, reprenait alors
la jeune fille, ivre de bonheur et reportant sa pensée
sur des jours moins tristes, voilà bien le nom qu'on
me donnait— on ne m'en a jamais donné d'autre
— au château que j'ai quitté. Comment l'ai-je quitté?
comment suis-je ici? Je me le rappelle à peine... Je
sais seulement que je suis bien triste, ma soeur, de ne
plus revoir les gazons où je folâtrais toute petite, le
fleuve dans les ajoncs duquel j'amarrais le soir ma
barque, — car j'avais une barque, ma soeur, et je
n'en ai point à ce couvent, — les fanaux des tours de la
Loire qui se répondaient la nuit et me montraient
leur oeil enflammé, ce qui me faisait grand peur! Je
sais encore que mon père a été traîné en prison, que
sans doute il y est mort de chagrin, — car votre, su-
périeure m'a assuré qu'il était mort. — Mais si mon
coeur se gonfle au souvenir du passé, n'a-t-il pas
plus encore à redouter de l'avenir? Quelle foi, ma
32 LE CHEVALIER DE CHARNY.
soeur, puis-je avoir en lui, moi qui jusqu'à ce jour
n'ai connu que les larmes et la misère? *
Le bruit d'une litière arrêtée sous les murs du jar
din interrompit un jour cette conversation : c'était le
chevalier qui arrivait, le chevalier jeune et beau,
paré de cette grâce et de cette noblesse qui plaît aux
femmes; au frémissement de ses éperons dans les
herbes du cloître, à la seule trace des roues laissées
par sa voiture, le coeur de Suzanne bondissait. Il
venait à elle avec des regards humides d'amour, et
elle en avait presque peur. Insensiblement cette peur
fit place à une sympathie tendre et douce ; le chevalier
de Charny excellait sur toute chose dans le' parlage
galant et plein de charme des grands seigneurs, il
paraissait ignorer le passé de Suzanne, tout en se
disant l'ami de son père et l'exécuteur de ses der-
nières volontés ; mais en revanche il lui ouvrait les .
portes d'un avenir qu'elle n'avait jamais osé rêver;
à diverses reprises il parlait d'en faire sa femme.
Il faut avoir habité le couvent et sondé de bonne
heure son morne ennui, ses découragements, ses
tristesses, pour savoir quel charme unique et pro-
gressif s'attache aux visites les plus ordinaires ; celles
du chevalier avaient cet enivrement qui suit les
moindres pas des gens de cour, c'était un parfum
que Suzanne emportait dans sa chambre pour toute
LE CHEVALIER DE CHARNY. S3
sa nuit. Nuits charmantes, étoilées que celles de
Suzanne après ce départ, ces muettes confidences
renvoyées au lendemain! Il n'était pas un arbre, une
fleur à qui elle ne parlât du chevalier dans sa solitude.
Mais si ce coeur s'emplissait ainsi d'amour, peu à
peu il se voyait aussi agité de vagues craintes ; éper-
due, tremblante devant ces protestations ardentes
de Charny, Suzanne se disait parfois qu'il y avait
peut-être témérité et folie à mettre sa main dans
la main de cet homme, que sa langue dorée pou-
vait la perdre, et qu'un amour durable était loin de sa
pensée.
Elle s'arma de courage et lui refusa un soir sa porte.
Le chevalier ne vint pas, deux jours se passèrent.
Le troisième jour fini, la nuit arriva sereine, impré-
gnée de doux parfums. Se fiant à elle-même, Suzanne
voulut s'endormir; mais le sommeil ne vint pas. Les
cigales chantaient au jardin, la lune brillantait de sa
lueur chaque massif; la jeune fille descendit, en ayant
soin d'amortir le bruit de ses pas sur l'escalier. Il y
avait auprès de la grille une fontaine à demi couverte
par un parasol de chèvrefeuilles. Suzanne s'en ap-
procha ; elle s'y mira silencieusement. C'est une co-
quetterie bien pardonnable; mais au moment où elle
se retournait émue et confuse de ce péché, elle vit
derrière elle une ombré noire que, dans sa frayeur,
34 LE CHEVALIER DE CHARNY.
elle jugea être Satan; elle ne se trompait pas beau-
coup: c'était Charny.
Mais Charny muet, Charny sombre et triste; on
eût dit vraiment du fantôme même du chevalier.
Suzanne voulut fuir, mais il la retint d'un geste.
—Ma mère vient de mourir, lui dit-il; c'était mon
bonheur, mon seul amour. Voulez-vous me consoler
de cette perte?
— Comment? répondit Suzanne, interdite et prête
à pleurer.
— En me suivant à l'heure même. Si vous me re-
fusez, je pars pour l'Espagne, vous ne me reverrez
jamais-!
Il y avait peut-être plus d'autorité que de tendresse
dans cette phrase'; mais le chevalier paraissait souf-
frir, sa voix était altérée. Il assit lui-même Suzanne
sur un banc près de la fontaine
- Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir,
lui dit-il. Songez, Suzanne, que Vous avez à cette
heure l'existence de Charny entre vos mains. A la
nuit tombante mon carrosse se trouvera près de la
grille la plus reculée dû couvent'; la supérieure est
ma parente, elle sait mon amour, l'approuve ; mais
mon deuil est trop récent encore pour qu'elle prête;
jamais les mains à un tel enlèvement. Jurez-moi que
demain...
LE CHEVALIER DE CHARNY. 33
— Y pensez-vous, chevalier? j'ai cru jusqu'à ce
jour à la loyauté de vos promesses, et vous venez ici
m'en démontrer vous-même le vide !» Si je sors d'ici,
ce ne sera jamais: qu'avec le droit de ne point rougir;
jurez-moi que vous me preniez pour femme...
Il parut hésiter, et cette incertitude perça le coeur
de la pauvre enfant:; mais il reprit en voyant son
trouble :
— Eh biens! je vous le promets. — Voici cet anneau,
et il le tira de son doigt, — prenez-le ; maintenant
vous ne refuserez plus deme croire.
Suzanne prit l'anneau; maison revanche elle lui
passa le sien au doigt.
— C'est une bague qui me vient de mon père, dit-
elle, de mon père que la tombe enferme à Jamais,
comme cette mère que vous pleurez ! Elle est fermée
par une petite tête d'an ge.
Charny passa la bague à son doigt, et dans cette
nuit silencieuse où l'on n'entendait guère que le
gazouillement de la fontaine, il n'eut pas de peine à
faire consentir Suzanne à ce qu'il avait médite. Le
lendemain soir les grilles du jardin glissaient sur
leurs gonds comme par miracle, Suzanne respirait un
air d'amour et de liberté.
Les premiers jours, la crédule enfant ne pouvait
se rendre compte de l'endroit où elle se trouvait.
3G LE CHEVALIER DE CHARNY.
C'était une maison isolée aux portes de la ville. Le
chevalier semblait y avoir enfoui son trésor comme
un avare; Suzanne ne voyait que lui, sa voix seule
arrivait à son oreille avec un murmure charmant et
doux. Charny en était fou, il la regardait des heures
entières.
Un jour il y eut un grand bruit dans la petite cour
de cette retraite : c'étaient des seigneurs qui, ayant
découvert le lieu où Charny allait chaque soir,
l'avaient suivi et voulaient entrer chez lui à toute
force. Le chevalier mit l'épée à la main; et comme
il s'y entendait, ils le laissèrent ; Suzanne l'embrassa
et lui recommanda plus de prudence.
— Ils vous croient amoureux d'une maîtresse,
Louis, fit-elle avec une petite moue délicieuse; dites-
leur donc, mon ami, que vous cachez ici votre
femme !
Ce mot assombrit en une seconde le visage du che-
valier. Trois mois se passèrent, il était toujours as-
sidu. Suzanne pleurait parfois; mais l'amour est si
fragile, que force était pour elle de se rattacher à tout
ce qui flattait sa passion.
— Ne me ferez-vous donc jamais voir un bal, une
fête à la cour de France? demanda-t-elle ; on dit que
Monsieur en donne de superbes !
Le chevalier souriait amèrement; il commençait à
LE CHEVALIER DE CHARNY. 37
s'alarmer devant cette âme pleine de désirs ; mais ce
qui l'effrayait surtout dans les demandes incessantes
de Suzanne, c'est le merveilleux instinct de jalousie
qui couvait en elle.
— Que cette dentelle est chiffonnée? lui disait-elle
parfois en considérant sa cravate ; vous revenez du
jeu, m'assurez-vous, Louis ; il faut donc que vous ayez
perdu et que vous soyez bien mauvais joueur !
D'autres fois :
— Est-il vrai, Louis, que les. gentilshommes de
France apprennent à tromper comme ils apprennent
l'escrime et le jeu de bague? Je lisais hier dans un
vieux livre qu'il ne faut jamais laisser sortir son ami
sans le suivre à pas de loup : si jamais il part, on
doit prendre la voie du coche. En un mot la femme
est le manteau, l'homme l'habit; dans les temps d'o-
rage, ils ne doivent pas se quitter 1.
— C'est là un livre d'une rare impertinence, re-
prenait Charny; j'ignorais qu'il se trouvât dans la
bibliothèque du vieux traitant à qui j'ai loué cette
maison! Si je le rencontre entre vos mains, je le
jette au feu!
Mais Suzanne n'en lisait pas moins : en attendant
Charny, dont les absences étaient fréquentes, elle
1. Histoire de dona Rufine.
33 LE CHEVALIER DE CHARNY.
avait fini par épuiser tout le suc de cette bibliothèque
romanesque ; sans avoir jamais vu l'Italie et l'Espa-
gne, elle en pressentait déjà les moeurs, elle en avait
même appris bien vite les deux langues. La mode
était alors aux comédies de cape et d'épée, à Cyrus
et à Mandane, à la Fausse Clélie et à tant d'autres
belles inventions. Que de fois Suzanne, assise dans
son large fauteuil à clous dorés, les deux pieds posés
sur sa chienne favorite, avait-elle savouré ces récits
aventureux ! Le caractère fantasque de Charny la
déroutait. Suivre son amant dans ses caravanes
joyeuses, demeurer près de lui, ne pas le quitter,
partager même ses périls, devenait le rêve ardent de
Suzanne ; elle eût voulu à tout prix se faire des ailes,
sortir de cette prison mille fois plus triste pour elle
que le couvent, et courir les aventures avec son beau
chevalier. Aussi quand il s'en vint lui raconter un
soir, au commencement de cette année 1660, qu'il
partait pour l'Espagne, ou plutôt qu'il y retournait
(car il l'avait connue seulement depuis son retour
de Madrid), Suzanne, d'abord accablée de cette nou-
velle, releva-t-elle la tête fièrement.
« — Je partirai avec vous, lui avait-elle dit, je ne
veux. plus vous quitter! ma vie deviendra la vôtre,
Louis. Oh ! n'ayez pas peur que je vous sois à charge;
je porterai les mêmes habits que vous, je serai votre
LE CHEVALIER DE CHARNY. 39
page ou votre frère, et nul ne se doutera que sous
ces habits bat un coeur ravi de toujours veiller sur le
vôtre ! Allez, ô mon maître, je serai jalouse et fière
de vous obéir et de vous aimer sans que le monde le
sache ! Le monde, voyez-vous, c'est le ver envieux
du fruit, le serpent qui rampe et qui parle comme le
démon jaloux de troubler le bonheur d'Eve. N'ayez
que moi pour maîtresse et pour amie. L'amitié d'une
femme a ses écueils, mais elle a toujours, voyez-
vous, Louis, cet amour qui pardonne beaucoup. Vous,
qui me parlez de livres, vous serez mon seul livre,
ma seule étude. Votre main dans la mienne, et par-
tons tous deux ; nous ne laissons rien derrière nous,
rien que les tombes des morts et la malice des vi-
vants ; mais devant nous, chevalier, quelle riche
perspective! Vous connaissez l'Espagne, cette patrie
des femmes et du soleil, vous me la ferez aimer; j'ai
grand'peur seulement que vous me laissiez le soleil
pour prendre les femmes...
Et dans toute l'ardeur de ses pensées, que doublait
encore la tristesse de l'isolement, Suzanne, appuyée
au bras de Charny, à force d'éloquence, de passion
et dé larmes, avait fini par amener le chevalier à
donner lui-même son consentement à ce projet, si
déraisonnable qu'il fût; elle avait vaincu les résis-
tances d'un homme qui s'était fait jusque-là un jeu
40 LE CHEVALIER DE CHARNY.
de séduire et d'abandonner, d'un homme qui avait
autrefois porté ses vues jusqu'à la duchesse de Valen-
tinois et mademoiselle de Menneville. Elle était par-
tie avec lui et sous un faux nom ; cavalier par la tête
et femme par le coeur, nature jeune et fière que
Charny aimait au fond et dont il sentait le prix, mais
que sa vanité d'enfer et ses fantaisies insatiables
d'amoureux l'empêchaient de mettre à sa véritable
place.
Or Suzanne n'avait pas tant fait pour subir un tel
renversement de fortune au début de son voyage, et
d'un autre côté, en voyant de quelle manière le che-
valier avait pris feu, il fallait qu'elle portât un prompt
remède à l'incendie.
Elle se coucha donc, non pour dormir, mais pour
se concerter avec elle-même ; ce n'était pas le duel
de Charny qui l'inquiétait, mais le duel engagé entre
elle et Concha.
Ce qui venait de briser surtout le coeur de la jeune
fille dans la scène précédente, c'était l'insensibilité
profonde avec laquelle Charny semblait avoir re-
noncé à sa présence ; hâtons-nous de le dire, le che-
valier obéissait en ce moment à cette loi terrible de
notre nature, qui veut que. les battements de notre
coeur s'arrêtent et se suspendent d'eux-mêmes au !
moindre choc étranger. Il y a une phrase de Mon-
LE CHEVALIER DE CHARNY. 41
treuil qui résume, selon nous, admirablement cette
pensée :
" Ce n'est pas toujours le meilleur ni le plus
grand verre de vin qui achève d'enivrer, c'est le
dernier qu'on boit. »
La beauté de la comtesse avait fait revivre en
Charny tout un monde de souvenirs, elle l'avait
ramené brusquement dans l'atmosphère enivrante
des amours et des conquêtes qui avaient fait si long-
temps sa vie. Contraint de la sorte, par le seul effet,
de cette opposition coquette, de rétrograder jusqu'aux
jours inconstants de sa jeunesse, Charny n'avait pu
se refuser à leur donner un regret, étant de ceux
qui vivent moins par les voluptés qu'ils goûtent que
par celles dont ils prétendent s'emparer.
L'aspect de la comtesse ne semblait-il pas en effet
accuser son inertie amoureuse? Il l'avait déjà entre-
vue, admirée même à Madrid, et maintenant ce bel
astre ne se montrait à lui qu'entouré de brumes
épaisses : un autre s'était mis entre cette femme et
sa pensée.
Le chevalier, qui haïssait avant tout l'interminable
ennui des scènes de maîtresse, se coucha donc en
laissant la sienne fort irritée, sans aucunement s'in-
quiéter de Suzanne. En songe il vit cette Concha
belle comme Hélène, mais qui semait déjà autour
42 LE CHEVALIER DE CHARNY.
de sa couche autant de discordes que la Grecque aux
longs cheveux. A côté de lui reposait son épée, qu'il
avait soigneusement remise en son fourreau.
V
L'ÉGLISE
. Cinq heures du matin venait de sonner à l'église de
Saint-Jean de Luz quand Suzanne ou plutôt Gabriel
sortit de la chambre à pas de loup, après avoir laissé
sur le pied du lit de M. de Charny un billet tracé à
la hâte.
Gabriel avait revêtu un pourpoint nouveau tiré de
sa valise ; une plume blanche ornait son feutre ga-
lonné ; la couleur de ses rubans et de ses roses était
charmante. Une épée mignonne, ornée d'un grand
noeud d'argent, des chausses vertes et des souliers à
talons hauts, complétaient son habillement de page,
sur lequel flottaient des cheveux plus noirs que
l'ébène. En finissant cette toilette, que Charny ne
devait point voir, de grosses larmes mouillaient les
yeux de la pauvre enfant.
Elle eut besoin de prendre son courage à deux
mains pour ne point réveiller le chevalier, mais elle
LE CHEVALIER DE CHARNY. 43
songeait à sa froideur de la veille. Suzanne était de
ces femmes qui comprennent un demi-mot et de-
vinent une pensée dans un soupir.
Celui qu'elle poussa en franchissant le seuil de la
chambre d'auberge ne fut point entendu par bonheur
de M. de Charny, car le chevalier se fût mis en cam-
pagne à peine habillé pour ressaisir sa fugitive.
Dans le tour de clef qu'elle donna à l'unique porte
de cette pièce, elle mit tant de précaution que le
sommeil prosaïque de notre héros n'en fut pas
troublé.
A peine dans la rue, Gabriel rencontra en s'ache-
minant vers réglisse paroissiale une femme enve-
loppée d'une grande mante noire; cette femme ra-
lentit bientôt le pas de façon à laisser prendre les
devants au jeune muguet. Arrivé en même temps
qu'elle sous le porche du temple, Gabriel s'arrêta
pour respirer; la personne qui le suivait s'arrêta de
même. Quand Gabriel entra dans l'église la dame
entra aussi, mais se tint à distance de celui qu'elle
supposait être l'ami du chevalier.
L'église de Saint-Jean de Luz ressemblait alors
plutôt à un atelier de tapisserie qu'à un temple ca-
tholique. Des échelles, des échafauds, des tapisseries
semées d'or et de perles s'y trouvaient amoncelées ;
les marches de l'autel étaient couvertes de cierges et
44 LE.CHEVALIER DE CHARNY.
de dentelles d'argent. Les torchères eh vermeil, les
cassolettes, les tentures, éblouirent d'abord les yeux
de Gabriel, le parfum de l'encens et des herbes de
senteur embaumait la nef ; un moine célébrait l'office
divin dans une des chapelles latérales. En voyant
cette église déjà disposée pour une cérémonie royale,
le mariage de Louis XIV avec l'infante, le coeur de
Suzanne fut presque brisé ; elle songeait à Charny.
Deux carreaux de velours cramoisi étaient placés au
pied du maître-autel, et Suzanne devançait alors en
idée l'instant où le roi donnerait l'anneau d'alliance
à la fille de Philippe IV. Toute à sa tristesse, à son
abattement fébrile, elle ne s'aperçut pas bientôt que
la messe était terminée, et qu'elle demeurait seule
dans l'église, que les ouvriers eux-mêmes avaient
quittée. Une main posée soudainement sur la sienne
la tira de sa torpeur ; une voix douce, pénétrante,
et dont elle ne put reconnaître le timbre sans une
profonde émotion, l'invita à passer dans le jardin
de l'église, sorte de préau converti les jours de fête
en jeu de paume pour la jeunesse de la ville.
— Un seul mot, monsieur le baron.
— Que me voulez-vous? dit Suzanne, se souvenant
alors seulement qu'il fallait être Gabriel.
— Obtenir une grâce de vous, mon jeune gentil-
homme. Le duc de Medina doit se battre aujour-
LE CHEVALIER DE CHARNY. 45
d'hui, mais il m'a caché l'heure et le lieu du rendez-
vous.
— Je sais l'heure et le rendez-vous, dit tristement
Cabriel, pendant que la comtesse ôtait son voile et
montrait à son interlocuteur une beauté bien faite
pour désespérer une rivale.
— Dites-les moi, je vous en conjure.
— Je ne le puis, madame, je suis le second de
M. de Charny.
— Vous?
— Moi-même. Je sais que M. de Charny a eu tous
les torts, mais M. de Charny est amoureux.
— Amoureux! et de qui?
— Ne le savez-vous pas, et devez-vous, madame,
le demander à d'autres qu'à vous ?
— Si M. de Charny me voit avec complaisance,
reprit la comtesse, j'en suis flattée; mais j'aime le
duc, et je dois fuir M. de Charny. Un seigneur
français assurait d'ailleurs l'autre jour, devant le
duc et moi, qu'il était marié en France secrète-
ment. Pour le nom de sa belle, on n'a pas su nous
l'apprendre.
— Qui a dit cela?
— Le duc de Créqui ou M. d'Armagnac, je ne sais
plus trop lequel... Mais quoi qu'il en puisse être, la
réputation fatale du chevalier au jeu de l'escrime vous
3.
4G LE CHEVALIER DE CHARNY.
fait une loi, monsieur, d'empêcher ce duel. Songez-y
bien; vous êtes plus jeune que lui, cela est vrai,
mais vous n'en seriez pas moins puni, et Luis de
Haro, notre ministre, est aussi sévère pour les ren-
contres que votre cardinal Mazarin.
Gabriel regarda la comtesse avec défiance.
— Vous aimez le duc, dites-vous, madame? pour-
quoi donc hier sembliez-vous aller au-devant des
témérités de M. de Charny?
— Pour un jeune homme qui a l'air de sortir de
page, vous me faites là, monsieur, une question
étrange, répondit la comtessse avec hauteur ; le che-
valier n'est-il donc pas digne qu'on le regarde? C'est
un étranger, et j'aime les étrangers ; il est Français,
il est noble, et ce n'est pas ma faute, en vérité, si
l'an dernier à Madrid...
— L'an dernier, à Madrid?... Eh bien! achevez...
— Ah çà ! Dieu me pardonne, reprit la comtesse
en regardant Gabriel attentivement, je crois que
vous vous permettez d'être jaloux du chevalier?
Pour l'ordinaire les mentors sont vieux... et vous,
qui pourriez prétendre au plus à être son élève...
— Et si j'étais mû par un autre sentiment, reprit
Gabriel, voulant arracher une entière confidence à
l'Espagnole; si, au lieu d'être le censeur de sa con-
duite, comme vous le prétendez, madame, j'enviais