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Le colonel Niepce / par M. Henri Nadault de Buffon

De
74 pages
impr. de Leroy fils (Rennes). 1869. Niepce, D.-F.-E.-P.. 78 p. ; in-8°.
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- 1
LE COLONEL NIEPCE
COMMANDEUR DE LA LÉGION-D'HONNEUR, CHEVALIER DE SAINT-LOUIS
DE L'ORDRE DU MÉRITE MILITAIRE DE BAVIÈRE, - DE LA COURONNE DE WESTPHALIE
OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, MEMBRE DU CONSEIL GÉNÉRAL
DE SAONE-ET-LOIRE, ETC.
LE
CO LO NEL NIEPCE
PAR
-' :- 1
j £ : lïO<Rl NADAULT DE BUFFON
RENNES
TYPOGRAPHIE ALPHONSE LEROY FILS, RUE LOUIS-PHILIPPE
1869
1
Le plus modeste foyer a son histoire, à l'exemple des plus
puissants Empires; et les raisons qui engagent à conserver
l'histoire des peuples devraient, au même titre, conseiller
de recueillir celle des familles, berceau et aliment des
peuples.
La famille est une réunion d'individus qui l'honorent par
leur caractère ou l'abaissent par leurs vices; il est bon, dès
lors, que nous connaissions ceux dont nous descendons afin
de pouvoir dire à nos enfants : « Mes enfants, vous avez
une tradition d'honneur à soutenir, ne déméritez pas. » Ou :
« Votre nom a reçu une tâche, redoublez d'efforts.
Dans les deux cas, cela signifie : - Faites le bien! »
6
Mais c'est un vice de ce siècle de négliger les traditions
du foyer domestique.
On a tant d'autres choses à faire!
La place, chaque jour plus grande que tient l'individu
dans la famille fait tort aux souvenirs. Le passé ne nous ap-
partient pas, le présent passe si vite 1 La vie moderne est
un vaste champ de bataille où les uns cherchent à gagner du
terrain, les autres à n'en point perdre : le mot d'ordre est
l'intérêt.
Dès lors, à quoi bon l'exemple du passé?
Lorsque la mort nous a ravi ceux que nous aimons,
nous les pleurons quelques semaines, quelques mois; puis
le temps sèche nos larmes, la vie nous emporte vers d'autres
objets, et, après quelques années, il ne reste d'eux qu'une
froide inscription sur un tombeau. Dès que nous avons
donné à nos morts les regrets que l'usage commande, que
nous avons honoré leur cendre suivant notre fortune et notre
rang, nous nous regardons comme quittes envers eux.
Grâce au ciel ! dans quelques familles le culte du foyer
domestique est toujours en honneur; les morts y ont un
sanctuaire où se conserve l'enseignement de leur vie.
Un de mes amis, à la fois mon compatriote et mon col-
lègue, s'était donné la tâche pieuse de retracer la vie du père
qu'il vient de perdre. Mais, craignant sans doute de ne pas
7
se trouver suffisamment impartial en présence des regrets
de sa tendresse, il m'a confié ses notes et remis le soin de
son œuvre.
J'ai accepté parce que je n'estime rien d'aussi respectable
que la piété d'un fils, et que j'aime à saisir les occasions qui
se présentent de parler de notre chère Bourgogne, et de
ceux de ses enfants qui lui font honneur.
Voilà pourquoi mon nom se trouve aujourd'hui au bas
d'une notice consacrée au colonel Nièpce par les regrets una-
nimes de sa famille.
II
NIÈPCE (David-François-Etienne-Pierre) naquit à Chalon-
sur-Saône (Saône-et-Loire), ville importante de l'ancienne
province de Bourgogne, le 12 septembre 1781.
Son père était Conseiller du roi, et son Procureur en la
8
Maîtrise des eaux et forêts de Châlon (1); sa mère, Thérèse
Reynard de Boissieux, appartenait à une ancienne famille de
la province.
Le beau-frère d-e M. Nièpce, M. Prieur, était Receveur des
gabelles à Seurre. Des troubles ayant éclaté dans cette ville
à l'occasion de la cherté des grains, un détachement d'artil-
lerie fut envoyé d'Auxonne pour y tenir garnison : le sous-
lieutenant Bonaparte le commandait.
Le jeune officier se fit présenter chez Mme Prieur où il
connut M. Nièpce, et les membres les plus distingués de
cette société bourguignonne renommée par son esprit et ses
parfaites manières. M. de Montigny, - l'opulent- Trésorier-
général des Etats de Bourgogne, ami des savants, savant
lui-même, bienfaiteur de plusieurs Académies, le docteur
Maret, père du futur duc deBassano, Guyton de Morveau,
(1) La famille Nièpce, anoblie vers la fin du XVIIe siècle par l'exercice de charges héré-
ditaires, est originaire de Saint-Désert, près Châlon, où on la trouve honorablement établie
en 1595. Elle a fourni diverses branches, et a donné un certain nombre d'officiers distingués
à l'armée : elle s'est toujours alliée à la noblesse. Pierre Nièpee fut contrôleur extraordi-
naire des guerres et Seigneur du fief du Crochet à Sens. Laurent Nièpce, fut conseiller
du roi et son procureur en la maîtrise des eaux et forêts de Châlon. Il mourut le 13 juillet
1793, après avoir transmis sa charge à son fils. Laurent était le grand-père du colonel.Nièjice.
Joseph-Nicéphore Nièpee, inventeur de la photographie, dont nous aurons plusieurs fois
occasion de parler, était d'une branche cadette de cette famille. Nous citerons encore, comme
appartenant à cette même branche, M. Nièpce de Saint-Victor, aujourd'hui Commandant
militaire du Louvre, q^i pontipup, par ses travail et ses découvertes, la ju^te renommée
acquise à son nom.
M. Victor Fouque a donné à la Cnd'une Vie île Niréphare Slèpee, publiée en 18G7, une
généalogie détaillée de la famille Nièpce, à laquelle on pourra utilement recourir.
9
Avocat-général au parlement de Dijon, qui ne songeait pas
encore à délaisser la science pour la politique.
Napoléon n'oublia ni son séjour à Seurre, ni la société
qu'il y avait rencontrée (1); M. Nièpce, de son côté, aimait à
se rappeler qu'il avait vécu chez sa tante sur le pied de la
plus cordiale intimité avec le futur Empereur.
A Par la suite, ces souvenirs ne furent pas inutiles à la car-
rière de son fils.
Celui-ci manifesta, de bonne heure, une volonté ferme et
une nature énergique.
Moins assidu à l'étude que passionné pour les exercices
du corps, il faisait assez habituellement l'école buissonnière,
et passait ses journées à jouer au soldat avec ses petits ca-
marades dans les prairies qui entourent Châlon. Ils l'avaient,
d'une commune voix, élu pour leur chef. En venait-on aux
mains, c'était toujours Nièpce qui figurait au premier rang;
aussi rentrait-il chaque soir chez ses parents le visage meurtri
et les vêtements en lamheaux.
Maintes fois, - dans ces jeux de l'enfance- où se révèlent
les instincts de l'homme, -- on le vit escalader les murs de
(1) M-. Prieur reçut chez elle, à fa table, à Sennecey, le Premier Consul à son retour
d'Egypte; il était accompagné d'un enfant de Cbâlon, Vivant Denon, ami de la famille
Nièpce. M" Prieur aurait encore revu l'Emperenr en 1805, lorsqu'il traversait la Bourgogne
pour se rendre en Italie avec- H migratrice Joséphine, et se faire courwuaeri Milan ; Napoléon
lui aurait offert, à celle époque, dj l'attacher i la maison de sa mère, elle aurait refusé.
10
la ville et traverser la Saône à la nage. Il se faisait aussi re-
marquer par son bon cœur, une générosité et une équité peu
communes à son âge.
Il en est autrement d'ordinaire; et l'égoïsme des enfants
pourrait, au besoin, servir d'excuse au nôtre!
Le jeune David ne tolérait jamais une injustice. Il s'in-
terposait pour empêcher la tyrannie des grands sur les petits;
aussi tous l'aimaient et lui obéissaient avec une soumission
aveugle.
Un jour d'hiver, tandis qu'il s'amusait à glisser avec ses
petits camarades, la glace se rompit, un enfant disparut.
Personne parmi les jeunes gens et les hommes faits, pré-
sents à l'événement, n'osait porter secours. Soudain Nièpce
s'élance sous la glace, et reparaît bientôt, portant dans ses
bras son pe-tit camarade évanoui.
De telles actions étaient de nature, on en conviendra,
à rendre les parents de Nièpce indulgents pour son peu
d'assiduité à l'étude. Aussi ne prêtaient-ils qu'une oreille
distraite aux justes plaintes des Oratoriens, ses premiers
maîtres.
Nièpce avait hùit ans lorsque la Révolution éclata.
- if-
Sa famille était royaliste; plusieurs de ses membres avaient
émigré. Le père de David, fort de l'honorabilité de sa'vie et
de l'estime de ses concitoyens, ne crut pas devoir quitter
la France. Privé de sa charge de Procureur du roi, il s'était
retiré dans un ancien fief de famille, à Sennecey, résolu d'y
attendre les événements.
Sa confiance n'eût, sans doute, jamais été trompée, si le
bourg de Sennecey ne se fui, trouvé sur la grande route de
Paris à Lyon et Marseille, sur le passage des bandes révolu-
tionnaires qui descendaient sans cesse, comme un furieux
ouragan, du midi vers la capitale. L'une d'elles, ayant Bai-
baroux à sa tête, envahit un jour la demeure de l'ancien Pro-
cureur du roi, brisa l'écusson qui en surmontait la porte, -
abattit à coups de carabine ses girouettes fleurdelysées, et se
livra à des menaces et des violences sur ses habitants.
M. Nièpce faillit être entraîné à Paris; ce qui eût été son
arrêt de mort. Les excès de ces furieux causèrent un tel
saisissement à l'aïeul de David Nièpce qu'il en mourut (1).
Cet orage passé, d'autres succédèrent. Le péril grandissait,
et il était certain désormais que le souvenir d'anciens ser-
vices, l'estime de toute une contrée seraient impuissants
à garantir le repos de M. Nièpce et de sa famille.
(t) Pierre Nièpce, Procureur du roi. Contrôleur extraordinaire des guerres à Châlon.
Avant la Révolution, il ne passait que la belle saison à Sennecey; le reste de l'année,
il habitait Paris avec M. Advenat, son beau-frère, sous-gouverneur des enfants de France.
-12 -
L'heureuse mémoire du jeune David, la reconnaissance
d'un ex-prêtre devenu Jacobin vinrent, pour un temps en-
core, leur assurer des jours tranquilles.
Cet ex-prêtre, du nom de Mielle, à qui M. Nièpce avait pu
rendre quelques services, apprit de mémoire à David
Nièpce des vers dé sa façon, dont le titre était : Le
Sans-Culotte, le coiffa du bonnet rouge et le conduisit au
club de la Montagne, à Châlon, où l'enfant les récita.
Il fut applaudi, reçut l'accolade fraternelle, et rapporta à
ses parents un procès-verbal qui leur donnait le titre de
bons patriotes, et attestait qu'ils avaient élevé leur fils dans
les vrais principes républicains (1).
Un semblable témoignage était recherché à l'égal des
plus insignes faveurs (2). C'était, plus qu'une satisfaction
d'amour-propre, c'était, au moins pour un temps, la
sécurité.
(2) Le colonel Nièpce avait retenu quelques-uns des vers qu'il récita alors, et il se plai-
sait à les répéter à ses enfants :
v Je uis un jeune sans-culotte, any de la liberté.
» Je viens, au sçin des patriotes, rendre horanpage à la vérité.
» Par la plus tendre des mères, par qui cet hommage est dicté,
» J'adresse au ciel ces vœux sincères - Vive la liberté, vive l'égalité! »
« Quand papa m'apprend l'histoire :
a Mon fils, me dit-il, remarque bien
». Qu'un roi, m'ême couvert de gloire,
ii l ,. Ne fut jamais qu'un vaurien. />
La poë-ie, on le voit, était à la hauteur de l'inspiration !
(2) A la mort tragique du malheureux fils de Buffon qui porta sa tète sur t'échafaud avant
30 ans, lors de l'inventaire de ses papiers, on trouva parmi les plus précieux, des liasses
13
Une autre circonstance, celle-ci décisive, vint protéger les
jours de M. Nièpce père.
Le représentant du peuple Javoigne, envoyé en mission à
l'armée de Lyon, s'était arrêté à Sennecey et avait requis
M. Nièpce de le suivre. A Mâcon, il le laissa dans les bu-
reaux de l'Intendance, où celui-ci demeura jusqu'à la fin de
la Terreur.
Les excès révolutionnaires dont le jeune David avait eu
le spectacle, agirent puissamment sur son imagination et
contribuèrent à développer en lui ce grand amour de l'ordre,
ce respect des hiérarchies, ce sentiment du devoir qui ont
toujours par la suite inspiré ses actions.
Son père, malgré les dangers qu'il venait de courir, n'a-
vait pas perdu de vue le soin de son éducation (1).
volumineuses de certificats de civisme provenant des clubs de Paris, de la Côte-d'Or, ou
des réunions populaires de ses diverses résidences. Ces certificats furent impuissants à le
sauver.
Daubenton, le savant collaborateur à l'Histoire naturelle, dut la sécurité dont il jouit
durant la Terreur, au titre du berger Daubenton que lui avait décerné, en souvenir de son
Instruction aux bergers, le club révolutionnaire de sa section.
(1) Le second fils de M. Nièpce, Augustin-Laurent Nièpce, né à Châlon le 15 janvier
1784, est mort à Mâcon le 1 novembre 1864, Conservateur des eaux-et-forets, Chevalier de la
Légion-d'Hunneur. De son mariage avec M11* Louise de Guinet, il a en trois enfants : -
Stéphane Nièpce, Inspecteur des forêts, à Bellev ; Anaïs Nièpce, mariée à M. Charles Pel-
lorce, Président du conseil de préfecture de Saône-et-Loire, Chevalier de la Légion-d'Hon-
neur, distingué par ses capacités comme administrateur, sou talent d'écrivain et ses goûts
d'artiste ; Antoinette Nièpce, qui a épousé M. Edouard Dombey, maire de Pont-de-Veyle,
membre du conseil d'arrondissement.
u
Tandis que toute une génération destinée par l'avenir à
de grandes choses, s'élevait au hasard, loin des enseigne-
ments de la famille et de l'école, entre les émotions de la
rue et les déclamations des clubs, M. Nièpce avait confié son
fils à un précepteur, M. Briottet, qui, on doit le recon-
naître, ne se montrait guère plus satisfait de l'application
et des progrès de son élève que les RR. PP. Oratoriens.
L'éducation religieuse de l'enfant ne fut pas non plus né-
gligée; un prêtre, caché dans les greniers de la citadelle de
Châlon, lui apprit son catéchisme : ce Tut dans une cave
qu'il fit sa première communion.
Dès que sa famille eut recouvré quelque sécurité, et
qu'il fut permis d'arrêter de nouveau ses regards sur l'ave-
nir, M. Nièpce songea à diriger son fils vers la carrière dans
laquelle s'étaient distingués son père et son aïeul. Sa mère,
les mères ont de ces illusions, le voyant déjà placé
dans l'administration des forêts, et aussi par allusion à sa
belle venue, l'appelait familièrement le jeune baliveau.
David Nièpce était alors un vigoureux adolescent, chez
lequel la nature avait largement tenu ce que promettait l'en-
fance. Agile, adroit, doué d'une santé robuste, plus formé
qu'on ne l'est communément à cet âge, il avait la tournure
élégante et les traits réguliers : son visage imberbe respirait
la résolution et la loyauté.
- 15-
Un soir, le 1er germinal an VII, il ne rentra pas à la mai-
son paternelle. Le lendemain, tandis que l'inquiétude était à
son comble, il reparut avec le costume des volontaires de la
République. Il revenait de Givry, petite ville voisine de
Châlon, où il s'était engagé dans la 49e demi-brigade
(19e de ligne), alors au camp de Dijon.
En présence d'une vocation si nettement accusée, mais
surtout en face du fait accompli, les parents de Nièpce ne
voulurent pas contrarier plus longtemps son désir. On versa
quelques larmes à la maison paternelle, on jeta un dernier
regard sur cet avenir tranquille, un instant entrevu, et on ne
songea plus qu'à bien profiter des derniers instants que le
jeune soldat allait passer dans sa famille.
Le 24 mars 1799, Nièpce quitta Sennecey pour se rendre
à Dijon. Un mois après, il se dirigeait vers l'Italie avec
l'armée que commandait le Premier Consul en personne (1).
Il avait dix-sept ans.
(1) Eu même temps que lui, se trouva à l'armée d'Italie un de ses parents qui devait
attacher sou nom à l'uiie des plus importantes découvertes des temps modernes. Joseph-
KiLCphurg Nièpce, alors âgé de 18 ans, servait comme lieutenant au second bataillon de
la 83* demi-ùrigade.
16
III
Au passage du Saint-Bernard, dans les journées du 15 au
21 mai 1800, on le vit toujours au premier rang. Sa joyeuse
humeur, son infatigable activité soutenaient ses camarades;
il aidait les vieux soldats à porter les canons, à rouler les
affûts.
Son chef de bataillon, un survivant des bandes répu-
blicaines qui conquirent la Belgique en trois batailles et
envahirent la Hollande sur la glace, avait emmené avec
lui sa femme et son enfant. La mère succombait à la fa-
tigue; Nièpce se chargea de l'enfant, l'assit solidement sur
son sac (1), et courut rejoindre l'avant-garde.
On sait comment l'audacieuse entreprise du Premier
Consul faillit échouer devant le fort de Bard. Une attaque de
(4) Bien des années après cet événement, M. Nièpce, qui était à la retraite et habitait
Sennecey, vit un soir entrer à Châlon, dans un hôtel où il dinait, un officier supérieur, dis-
tingué par ses manières et sa tournure. L'officier, après l'avoir considéré attentivement,
s'approcha en lui tendant les mains : Colonel, dit-il, vous ne me reconnaissez pas ! Je suis
l'enfant qui en 1800 passa le Saint-Bernard assis sur votre sac. Le colonel Niepce se leva,
et, devant un public ému de leur mutuelle émotion, les deux hommes tombèrent dans les bras
l'un de l'autre.
- 17 -
vive force était impossible; on essaya de frayer à l'armée un
autre passage à travers les Alpes, mais il fallut revenir au
pied du fort. Profitant d'une nuit sombre, les Français cou-
vrirent la route d'une paille épaisse, en enveloppèrent les
roues des affûts; on porta les canons à dos d'homme, et
l'armée passa sans avoir donné l'éveil.
Nièpce prit une part active à ce coup de main qui ouvrait
si heureusement la campagne.
A la première rencontre avec l'ennemi, il se jeta impétueu-
sement à la nage dans la Doria, torrent rapide et profond,
pour joindre plus vite les Autrichiens. Chargé, avec cinquante
hommes de poursuivre, dans la vallée de Fontana-Bua, des
montagnards appelés Barbets (1), qui inquiétaient le flanc de
l'armée, il monta le premier à l'assaut d'une redoute défendue
par plus de deux cents hommes, et enleva deux pièces de
canon.
Deux montagnards et un soldat ennemi emmenaient son
capitaine prisonnier. Nièpce accourt, l'arrache de leurs
(1) Nicéphore Nièpce avait quitté le service après la première campagne d'Italie et s'était
rairé avec son frère Claude dans une villa des environs de Nice fort exposée aux incursions
des Barbets qui infestaient les montagnes de Gènes. Dès ce temps ils s'adonnaient tous deux
à la science et à la mécanique. La panique causée par l'approche d'une bande de Barbets
s'était répandue à Saint-Roch où les frères Nièpce avaient leur habitation, ils étaient demeu-
rés seuls dans le village. Un soir, comme ils se promenaient dans leur jardin, ils virent
tout à coup devant eux un inconnu qui, après les avoir salués avec politesse, leur dit :
Messieurs, je suis le chef des Barbets ; mais ne craig&ee iIirii, ~j^gtîme votre courage, j'ho-
nore votre confiance, il ne vous sera fait z. quyi nt par nue j:etïte
porte ouverte sur le lit desséché d'un torrent/ * «s?
2
-18 -
mains; mais il est entouré par des forces supérieures, griè-
vement blessé d'un coup de crosse à la tête, il a l'épaule
gauche fracassée, et est fait prisonnier à son tour.
On le chargea avec ses compagnons d'armes, les mains
étroitement garrottées, sur une carriole dont les cahots lui
faisaient endurer de cruelles douleurs. Il souffrait de la faim,
de la soif, de ses deux blessures qui n'avaient pas été pansées :
cette marche pénible à travers les sentiers escarpés de la
montagne se prolongea durant deux jours.
Nièpce, dont la fermeté ne s'était pas démentie, soutenait
le courage de ses compagnons.
Pendant que les montagnards délibèrent sur le sort des
prisonniers, et que la majorité est d'avis de les fusiller, Nièpce
parvient, grâce à sa vigueur peu commune, à enfoncer la
porte de la chaumière où on l'a enfermé, brise les liens qui
le retiennent, surprend la sentinelle, la désarme, court déli-
vrer les prisonniers, frappe de sa main deux soldats qui
s'étaient mis à leur poursuite, et rejoint son bataillon sain
et sauf.
Dès que ce trait d'audace fut connu de l'armée, il y éveilla
une vive sympathie.
Le général Maingo envoya à Nièpce un sabre d'honneur,
distinction dont la République ne se montrait pas prodigue,
et qui tenait lieu de la croix.
Cette récompense était accompagnée d'une lettre du gé-
néral :
-19 -
« Le courage, brave jeune homme, que vous avez montré
))" contre les Barbets, le 18 thermidor dernier, dans les mon-
» tagnes de Gênes, vous a mérité une récompense. Vous
» avez perdu votre sabre en combattant d'après le rapport
» qui m'en a été fait par votre capitaine. Je vous le remplace,
» et c'est à titre d'honneur que je vous envoie ce sabre.
» Sachez, une autre fois, modérer votre vivacité qui a failli
» vous coûter la vie, et n'oubliez pas que la prudence ne
» doit jamais abandonner un guerrier au milieu des com-
» bats. »
La fin de cette lettre, empreinte de l'emphase du temps,
est touchante. Le général républicain, après avoir loué,
ainsi qu'il le mérite, le courage du jeune soldat, le reprend
doucement, comme ferait un père.
Dans ces vaillantes phalanges, il existait des chefs aux
soldats une solidarité d'honneur et de dévoûment. Tous se
montraient fiers de la belle action d'un camarade, parce que
tous se sentaient capables de l'accomplir; les officiers se dé-
vouaient pour leurs soldats, les soldats se faisaient tuer pour
leurs officiers.
Ces traditions n'ont jamais cessé d'être en honneur dans
l'armée française : ce sont elles qui font sa force et assurent
sa supériorité.
Le Premier Consul, informé de l'action de Nièpce, trouva
la récompense insuffisante, et, le 13 prairial an VIII, il
le nomma sous-lieutenant au 4e chasseurs à pied (4e demi-
-20 -
brigade légère), en ayant soin de faire mentionner dans son
brevet les divers faits d'armes qui lui avaient mérité son
premier grade.
Nièpce assista à la bataille de Marengo; cette courte et
glorieuse campagne terminée, il revint dans sa famille se
reposer de ses fatigues et soigner ses blessures.
Avec quelle joie il fut accueilli, les cœurs de mère le
comprendront 1
Tandis que le père se faisait raconter les actes de courage
de son fils, Mme Nièpce versait des larmes au récit de ses
dangers, larmes douces que séchait aussitôt la vue de ces
épaulettes si vaillamment conquises 1
Généraux et maréchaux ne perdent plus la mémoire du
jour où ils ont agrafé leur première épaulette. Les mères,
dont les fils, devenus célèbres, ont joué un rôle dans l'Etat,
aiment aussi à se rappeler le premier succès de leur enfant!
Cette joie du retour si doucement goûtée, ces instants de
repos au sein de sa famille passèrent trop vite.
Nommé le 4 thermidor an X, avec son grade, au 18e chas-
seurs (18e demi-brigade légère), Nièpce fut désigné pour re-
joindre l'armée d'Allemagne (1).
Il passa lieutenant le 5 messidor an XII, et devint, le
22 thermidor de la même année, aide-de-camp du général
(1) Avant de gagner l'Allemagne, il avait séjourné quelque temps à Lyon, où commandait
le général Petit, originaire de Sennecey, tué en 1809 au pont de Presbourg.
21
Soyer. Appelé à faire partie de l'armée dite de Batavie,
destinée à opérer une descente en Angleterre, il fut cantonné
avec son corps à l'extrême droite, à Zeist en Hollande. Dé-
coré au camp de Boulogne le 19 décembre 1803, il passa de
l'infanterie dans la cavalerie, qu'il ne devait plus quitter,
fit la campagne d'Austerlitz, assista à la capitulation d'Ulm
et à tous les faits militaires qui suivirent.
Le 10 août 1807, il épousa à Augsbourg, en Bavière, la fille
du général bavarois Baron de Zandt (1), femme supérieure
par les qualités de son âme, autant que remarquable par
l'élévation de son esprit.
Nièpce fit successivement les campagnes de Prusse, de
Silésie, de Pologne, et se trouva à la plupart des grandes ba-
tailles qui les signalèrent. Capitaine au 6e hussards (2); at-
(1) Marie-Anne-Joséphine-Louise-Alexandrine-Arnoldine-Barbe de Zandt, née à Dus-
seldorf (Palatinat), le il janvier 1788, était, d'après les énonciations de son acte de nais-
sance, fille de : Ï Très-noble seigneur Jean-Frédéric Baron de Zandt, chambellan, chevalier
» de l'illustre ordre de Bavière et de Palatinat, Baron de Loch-Winchelhausen, grand-maitre
» général des armées ; et de Dame Anne-Thérèse-Marie-Julie, baronne de Willinghof de
» Chelling de Chellemberg, chanoiuesse de Stockenherg et de Klareuberg. » Les parrains
et marraines de l'enfant, au nombre de six, suivant la coutume allemande, furent : « L'illus-
» tre seigneur de Willinghof de Chelle de Chellemberg; François Arnould, grand-chanoine
» de l'église métropolitaine de Paterborn ; le Baron Louis de Dordt, seigneur de Loch-
» Winchelhausen ; Marie-Anne, Comtesse de Spée, chanoinesse de l'illustre chapitre de
» Guersheim et Klarenberg ; la Baronne de Wittinghof de Chelle de Chellemberg, abbesse
» de Wittmarscheu ; la Baronne Joséphine de Zandt, abbesse de Willig. »
(2) Nièpce avait alors 25 ans. 11 était de haute taille, habile à dompter un cheval fou-
gueux. C'était un des plus adroits cavaliers de l'armée ; ses camarades l'avaient surnommé le
beau hussard.
22
taché le 17 juin 1806 à l'état-major du prince de Neufchâtel,
major-général de l'armée, il prit part, à Iéna, à la charge de
cavalerie qui décida du sort de la journée.
Le 30 novembre 1806, il devint aide-de-camp du général
comte d'Hédouville.
Au siège de Glogau, Nièpce fut chargé d'une mission im-
portante près de l'Empereur. Il parvint à éviter les em-
buscades ennemies et arriva de nuit à la chaumière qui ser-
vait de quartier-général. Napoléon était couché; on l'éveilla,
l'officier fut immédiatement introduit. L'Empereur se montra
satisfait de la manière dont le jeune aide-de-camp avait rempli
sa mission. Il le retint, déploya à terre un vaste plan de
Glogau, prit des épingles de couleur différente, et se fit rendre
compte de l'avancement du siège.
A la fin de l'entretien il releva la tête, et s'adressant à son
interlocuteur avec le ton d'une brusque familiarité :
Comment vous nommez-vous?
Le capitaine Nièpce.
L'Empereur parut consulter sa mémoire.
N'êLes-vous pas Bourguignon?
En effet, Sire.
Il y eut un silence.
Mme Prieur, qui habitait Seurre en 1789, vit-elle tou-
jours; M. Nièpce, son frère, que j'ai connu chez elle, est-il
votre parent?
Je suis neveu de Mme Prieur et fils de M. Nièpce.
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Mme Prieur vit dans la retraite, son mari a succombé pen-
dant la Terreur.
Capitaine Nièpce, reprit l'Empereur, que puis-je pour
vous; vous serait-il agréable de faire partie de la maison
militaire du roi Jérôme?
Je suis aux ordres de Votre Majesté.
Le 17 décembre 1807, Nièpce passa au service du roi
de Westphalie et reçut la croix du Mérite militaire de Bavière.
Le 4 mars 1808, il fut nommé officier d'ordonnance du roi,
avec le titre de Fourrier du palais (1).
II dut alors quitter momentanément l'armée active; et lui
qui n'avait guère vécu jusqu'à ce jour que dans les camps, eut
mission de présider désormais aux fêtes d'une jeune cour où
l'on s'occupait moins d'affaires que de plaisirs. Son âge, la na-
ture de ses goûts, un instinct inné du beau égal à son amour
du bien, une vocation artistique qui n'avait pas encore eu le
loisir de se développer, le rendaient singulièrement apte à
ce nouvel emploi. Il organisa à Cassel des fêtes qui eurent
du retentissement en Allemagne et à Paris. Une, notam-
ment, dépassa tout ce qui s'était vu jusqu'alors. Elle con-
sistait en un carrousel suivi d'un tournoi, où le roi et les
officiers attachés au service de la cour parurent couverts de
(1) Il était sous les ordres du Baron de Boucheporn, Grand-Maréchal du palais, lequel
s'est plu à rendre hommage aux qualités brillantes de Nièpce.
u
riches armures; les dames avaient pris les costumes du
moyen-âge. La journée se termina par une fête de nuit, un
bal et un souper splendide au château de Wilhelmshoëhe.
A quelque jiegré que fût parvenu alors le luxe de la cour
impériale, un tel ensemble de fêtes n'y était pas habituel.
Nièpce en eut tout l'honneur; mais on trouva à Paris que
les distractions de la cour de Westphalie étaient trop coû-
teuses, et le jeune Souverain fut réprimandé par son frère.
Le roi Jérôme conserva toujours le souvenir de ce tournoi
fameux; après de longues années, il en parlait encore à
son ancien serviteur venu pour le visiter dans sa retraite de
Villegenis.
Le 18 novembre 1808, Nièpce fut nommé chef d'escadron,
lieutenant aux gardes. C'est en cette qualité qu'il fit la cam-
pagne de 1809 avec le contingent westphalien.
Elle s'était ouverte pour lui sous de tristes auspices; le
général Baron de Zandt, son beau-père, qui commandait
l'armée bavaroise, fut tué devant Landshut entre ses deux
fils et son gendre (1). Nièpce se distingua au passage du Da-
(1) Le général baron de Zandt, qui comptait parmi ses ancêtres le fameux Goetz de Ber-
chlichincheu, dit fain-de-Fer, célébré par Goethe, fut un des plus braves officiers de
l'armée bavaroise. Connu par son héroïque défense de Dusseldorf contre les Français, il refusa
de signer la capitulation d'Ulm et sortit de la place. Appelé à servir la France, il devint le
fidèle compagnon d'armes de ceux qu'il avait longtemps combattus, et fut tué dans les rangs
de l'armée française. L'Empereur s'attrista de sa mort : « C'était, dit-il, un brave qui vou-
lait toujours être au premier rang. » Il lui fit élever un riche tombeau dans la cathédrale de
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nube, au sanglant et décisif combat dAnerstaedt. Décoré de
la couronne de Westphalie le 5 février 1810, il devint, la
même année, major de cavalerie, grade qui équivalait à celui
de colonel.
A cette époque, il fut appelé à réprimer à Cassel une
insurrection fomentée par les partisans de l'ancien Elec-
teur.
Une nuit que Nièpce était de service au château, un in-
cendie s'y déclara. Il fut le premier à s'en apercevoir, donna
l'alarme, courut éveiller le roi et la famille royale, organisa
les secours, et contribua par son activité et sa présence
d'esprit à sauver un grand nombre de meubles, de valeurs
et de papiers précieux. On pensa que la politique n'était pas
étrangère à ce sinistre.
Le 4 janvier 1812. Nièpce fut nommé colonel des gardes.
Après avoir un instant commandé le second régiment
de hussards (1er mars 1813), il redevint, le 4 août de la même
année, colonel de la garde du roi Jérôme.
Lors de la funeste campagne de Russie, il ne s'avança pas
jusqu'à Moscou. A peine avait-il dépassé Smolensck que déjà
les colonnes françaises, décimées par le froid et le manque
de vivres, se repliaient en désordre sur Yiloa : il dut suivre
avec son corps la marche rétrograde de l'armée.
Landslnt. llaximliea 1". roi de Bavière. para à m Inr m jute tribat à la ̃Mit n
gtafral Ban» de Zandt. So» m M doué à u résinent d'infanterie ; lersqae sa «tare
MMnl à XanÉo* en 1822, le roi To~ qi'oi lu ncadil les mimn bomevs qu'à m
carm ea activité de service.
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Le froid redoublait. En une seule nuit, Nièpce vit périr
presque tous ses hommes; depuis longtemps les chevaux
avaient succombé. Quoique son régiment se trouvât alors
réduit à quelques soldats, Nièpce crut que tant quillui res-
terait un seul homme, il aurait ses devoirs de chef à remplir.
Dans cette circonstance il n'avait même pas eu besoin de
lutter contre ce hideux égoïsme, dernier terme des catastro-
phes humaines.
Il compta ses malheureux cavaliers, les groupa autour de
lui, et, négligeant les intérêts de sa propre sécurité, s'as-
treignit à exercer sur eux une active surveillance.
Si un soldat tombait épuisé sur la neige, il courait à lui,
rappelait la circulation du sang prête à s'arrêter, le rani-
mait, et lui rendait bientôt du courage au contact de sa
propre énergie. Si d'autres s'attardaient pour défoncer un
baril d'eau-de-vie sur un traîneau abandonné, ou dévorer
des chevaux morts, il leur représentait que la chaleur factice
de l'eau-de-vie est mortelle, qu'en s'éloignant, ils s'exposaient
volontairement aux coups des Cosaques; et il les ramenait,
malgré eux, à l'arrière-garde, en affrontant les égarements
de leur aveugle colère.
Leur détresse était affreuse.
Ils étaient vêtus de guenilles; le colonel ne le cédait en
rien aux soldats. Au lieu de son brillant costume (1), il por-
(1) Le roi Jérôme avait, pour l'organisation de ses corps d'élite, pris modèle sur la garde
impériale. Les gardes-du-corps de Westpbalie étaient composés d'Allemands et de Français.
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tait pour coiffure un bonnet fourré de femme; une cou-
verture de cheval lui servait de manteau. Des guenilles liées
avec des ficelles entouraient ses pieds et ses mains; son
sabre, la seule arme qui lui restât, était suspendu à
une corde passée sur son épaule. Sa longue barbe, ses che-
veux en désordre, ses traits altérés le rendaient méconnais-
sable.
S'il conseillait autour de lui la sobriété, il était le premier
à en donner l'exemple. Sachant commander à la faim, à la
soif, il ne se soutenait, depuis le commencement de la re-
traite, qu'avec un peu de farine d'avoine mélangée d'eau.
Ces habitudes n'étaient pas, au reste, nouvelles. En cam-
pagne, il se contentait de placer dans ses fontes deux œufs
durs pour les cas imprévus.
Enfin, après une longue marche et une suite de misères
que la plume est impuissante à décrire, l'avant-garde dont
Nièpce faisait partie opéra sa jonction avec quelques corps de
troupes qui avaient conservé un reste de discipline; le gé-
néral d'artillerie comte Allix, ami de Nièpce et longtemps son
compagnon d'armes, les commandait. Le général croyait le
colonel Nièpce déjà mort; dès qu'il le reconnut, il ne voulut
L'uniforme de drap blanc à revers rouges, se complétait par la cuirasse et le casque. La cui-
rasse des officiers était plaquée d'argent avec les lettres J. N., entourées de rayons de ver-
meil. Le casque, richement ciselé, était surmonté d'une crète noire, avec aigrette blanche.
Officiers et soldats portaient la culotte blanche rentrant dans la botte. La richesse du harna-
chement était en rapport avec l'élégance du costume.
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plus le quitter et partagea avec lui les quelques ressources
qui lui restaient.
Le sort du colonel se trouva adouci.
Un soir que Nièpce et le général Allix prenaient un misé-
rable repas dans une chaumière en ruine, ils virent soudain
lâ porte voler en éclats. Deux hommes couverts de haillons,
effrayants de maigreur, se précipitèrent vers la table en pous-
sant un cri rauque. On parvint à les retenir, et Nièpce re-
connût ses deux beaux-frères, le Baron Max de Zandt, colo-
nel d'un régiment bavarois, et le Baron Léopold, major de
la même arme. Atteints de la dyssentrie, ils avaient les
extrémités gelées. Nièpce, par ses soins, et des aliments pris
avec réserve, parvint peu à peu à ramener la chaleur et à leur
rendre des forces.
Le roi Jérôme avait pu sauver deux millions, provenant
du trésor de son armée. On demanda à Nièpce de s'en
charger.
A ce moment le désordre était à son comble; les attaques
de l'ennemi devenaient plus fréquentes et plus vives. Si l'on
était parvenu jusqu'ici à cacher aux Russes une pareille
somme, ils ne tarderaient pas sans doute à la découvrir, ou
elle tomberait aux mains des pillards de l'armée : se charger
de ce dépôt, c'était augmenter son propre danger, sans
chances sérieuses de succès.
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Cependant Nièpce accepta.
Aucun effort ne rebutait son courage.
Il parvint à se procurer un traîneau et un attelage, y plaça
les barils remplis d'or, enveloppa ses deux beaux-frères dans
tout ce qu'il put trouver de lambeaux, de linge et de cou-
vertures enlevés à des cadavres, les étendit sur un lit dé
paille qui servait à dissimuler les barils, et se tint prêt à
partir.
Mais quelle route adopter?
S'il suit l'armée, il s'expose à une catastrophe presque cer-
taine; les Russes descendent en trois colonnes parallèles pour
nous barrer le passage. S'il s'écarte, et qu'il se hasarde dans
ces solitudes, il court le risque de mourir de faim ou d'être
dévalisé et tué par les Cosaques. Peut-être en remontant
vers le nord, et en s'appuyant de loin sur la troisième colonne
russe, il ne fera la rencontre d'aucune troupe ennemie.
Mais c'est se replonger dans ce désert de neige, c'est af-
fronter de nouvelles fatigues, courir de plus grands hasards,
s'imposer des privations que son tempérament affaibli n'aura
peut-être pas la force de soutenir!
Qu'importe, le devoir commande : c'est d'ailleurs la seule
chance de salut 1
Il trace sa route sur une carte russe qu'il a conservée, et
se met résolument en marche, à pied, emmenant ses deux
beaux-frères engourdis par le froid, sans mouvement, sans
voix, étendus comme deux cadavres sur le traîneau.
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Les Cosaques qu'ils rencontrent les prennent pour des
paysans russes fuyant vers le nord.
Après deux mois de route à travers des périls sans cesse
renaissants, après avoir subi un froid rigoureux et les plus
extrêmes privations,. Nièpce arriva à Cassel, rapportant le
dépôt confié à sa loyauté et à son honneur, accompagné par
ses deux beaux-frères dont il est parvenu, en quelque sorte,
miraculeusement à conserver la vie.
De telles entreprises, conduites et menées à bien par un
seul homme, sont dignes des héros d'Athènes ou de Sparte !
Bientôt l'invasion commence; les royaumes alliés de la
France ou fondés par elle sont menacés. Le général russe
Thernitchoff envahit la Westphalie et s'avance sur Cassel à
la tête de 40,000 hommes.
Sa marche a même été si rapide qu'on le croyait encore
à la frontière, à l'heure où mettant à profit un épais brouil-
lard, il commençait l'attaque des faubourgs. La veille, il avait
pénétré dans la ville sous un déguisement et reconnu lui-
même la position; il avait poussé la témérité jusqu'à assister
le soir au spectacle de la cour.
Le colonel des gardes est éveillé par les boulets ennemis.
Un obus brise les volets de sa fenêtre.
Reconnaître le danger, prendre ses armes, accourir au
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château où déjà l'alarme est donnée, mais où règne une
dangereuse confusion, est l'affaire d'un instant.
Nièpce attèle lui-même les voitures, y place le roi, la reine
et leurs enfants endormis, réunit les gardes, puis sans leur
laisser le temps de se reconnaître, fait tirer les sabres et
commande la marche.
Aux portes de la ville, un parti de Cosaques se prépare à
charger; mais un officier, qui n'a pas reconnu l'uniforme de
la garde royale, crie : - « Ce sont des fuyards, laissez
passer) »
Le roi avait résolu de se réfugier au sein de l'armée; mais
déjà l'armée westphalienne n'existait plus. L'escadron des
gardes, alors presque exclusivement composé d'Alle-
mands, semblait se fondre à mesure que l'on s'éloignait
de Cassel. Bientôt il ne resta à la portière que le colonel
Nièpce portant le drapeau du régiment arraché aux mains
du dernier garde, au moment où il se préparait à fuir.
Les voitures tournèrent vers la France; et Nièpce ne
quitta le roi qu'après qu'il l'eût vu en sécurité dans
Mayence (1).
Avant de se séparer de son fidèle serviteur, le roi Jérôme
l'embrassa et le dégagea de son serment.
(1) Le désordre régnait à Mayence. Nièpce, ainsi que d'autres officiers français, avaient reçu
l'hospitalité dans une des premières maisons de la ville. De nombreux domestiques servaient
à table; le lendemain ils disparurent en emportant une riche argenterie. Les maitres de la
maison les avaient pris pour les laquais des officiers, tandis que ceux-ci les considéraient
comme les domestiques de la maison. C'étaient d'adroits malfaiteurs qui avaient mis à profit
le désordre général pour commettre cette soustraction audacieuse.