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Le corridor du Puits de l'Ermite : contes de Sainte-Pélagiefpar Adolphe Choquart et Georges Guénot

De
360 pages
A. Dupont (Paris). 1833. 1 vol. (366 p.) : ill. ; in-8.
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LE
nu
PUITS DE L'ERMITE.
CONTES
DE SAINTE-PÉLAGIE;
PAR
ADOLPHE CHOQUART ET GEORGES QUENOT.
PARIS.
AMBROISE DUPONT,
RUE VIVIENNE , 16.
1833
IMP. DE FELIX LOCQUIN, RUE N.-D. - DES- VICTOIRES , 16.
LE
CORRIDOR
DU
PUITS DE L'ERMITE.
IMPRIMERIE DE FÉLIX LOCQUIN,
RUE NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES , N° 16.
LE
CORRIDOR
DU
PUITS DE L ERMITE.
CONTES
DE SAINTE-PÉLAGIE ;
PAR
ADOLPHE CHOQUART ET GEORGES GUENOT.
PARIS.
AMBROISE DUPONT,
RUE VIVIENNE, N° 16.
1833
SAINTE-PELAGIE.
CE jour-là, le ciel était brumeux ; le soleil
parut un instant; froid et pâle, comme un so-
leil d'automne : on se serait presque cru en no-
vembre.
On était au mois de juin !
A onze heures, un char funèbre à franges
2
d'argent, à couverture de velours noir, pa-
voisé de drapeaux tricolores , partit de la rue
d'Anjou-St.-Honoré. Il parcourut les boule-
varts à pas lents, entouré d'une foule de peuple
de toute condition, de tout sexe, de tout âge,
masse turbulente, aux cris sourds , à l'imagi-
nation exaltée, qui rappelait les centuries et
les décuries romaines, lorsqu'à la veille d'une
guerre on les convoquait au Forum. Car ce
peuple qui forme cortége à un corbillard,
aura aussi une guerre à soutenir. Un seul point
de ressemblance lui manque avec les Romains
d'autrefois. Il n'a à sa tête ni tribun, ni consul,
ni dictateur. Deux jours plus tard, sans doute,
il eût été entouré de pères de la patrie. Et pour
cela il ne lui aurait fallu qu'une victoire : sa dé-
faite a été son plus grand tort.
Toutefois, ce n'est qu'à son corps défen-
dant; ce n'est que sous une grêle de boulets
qu'il a mis bas les armes : car ce canon , vous
l'avez entendu; ces fusillades, elles ont retenti à
5
vos oreilles, éveillant dans votre coeur un écho
déchirant. Et la mitraille a brisé les gentilles
ogives de l'église antique, et des mains merce-
naires en ont forcé les portes ! Au milieu des dé-
vastations qui nous environnent, du vandalisme
qui incessamment efface nos derniers souvenirs,
c'était un trop faible témoignage que le sac de
Saint-Germain-l'Auxerrois , pour donner aux
nations voisines une idée de notre paix et de
notre félicité intérieure. Une nouvelle preuve
plus convaincante est venue à l'appui de la
première, et avant peu, sans doute, nous con-
signerons la troisième. Il est si rare de se faire
entendre aujourd'hui, que, pour l'instruction
de tous, on nous permettra de répéter ici une
remarque maintefois faite avant nous peut-
être : c'est que le dernier période des dissen-
tions civiles est la destruction des monumens
religieux.
Passons.
Les portes du cloître se rouvrirent, et ce fut
4
pour chanter les prières des morts , pour jeter
l'eau bénite sur la froide dépouille de ceux-là
même qui avaient blasphémé son nom, ou
porté contre lui une arme sacrilége. Et la fosse
commune du père Lachaise avait englouti un
grand nombre de cercueils, et bien des tombes
s'étaient refermées sur bien des cadavres ; et le
sang répandu dans les journées des 5 et 6 juin ne
laissait plus de traces sur les pavés, que le char
qui contenait les restes du général Lamarque
ne s'était pas encore arrêté à Saint-Sever.
C'était le lendemain matin du convoi. La
nuit avait été menaçante. Les deux camps étaient
encore en présence , séparés seulement par
quelques rues , quelques barricades : misères,
comme vous voyez, puisque les églises même
ne protégeaient pas. La veille au soir , la ligne
était respectueuse; le lendemain, elle était de-
venuefière : c'est qu'alors les deux partis s'étaient
comptés, c'est qu'ils avaient vu qu'ils étaient
des milliers contre une poignée de jeunes gens,
3
par une erreur d'imagination, détournés de la
bonne route ; coupables par le fait, coupables
par leurs opinions et par leurs actes, mais aux-
quels un jour de réflexion peut-être eût suffi,
pour abjurer leur schisme politique. Ce jour,
on ne le leur a point accordé. Et elle avait rai-
son d'être fière, la ligne, car c'est un des pri-
viléges de la fortune.
Pleins de ces pensées , que nous inspirait
déjà un triste pressentiment , nous sortîmes
dès le matin du 6 , pour éprouver si le hasard
ne nous ferait point encore rencontrer au pas-
sage quelques charges de mousquets ou de ca-
valerie , ainsi que cela nous était arrivé le
cinq au soir, dans la société de deux amis,
vaudevillistes et gens d'esprit ; qualités dont
l'alliance est presque aussi miraculeuse aujour-
d'hui , que l'intégrité jointe à un porte-feuille
de ministre des finances , chez nos hommes
d'état. Les journaux ont fait connaître les dé-
tails de cette journée de massacre et de sang ;
6
et bien des faits sont demeurés ensevelis dans
le silence, que nous ne révélerons pas.
Dans ces momens de trouble, d'exaspération
et de crainte, l'esprit est tellement frappé de
tout ce qui l'entoure , qu'il perd la faculté de
penser à autre chose ; et certes, autant que qui
que ce soit au monde, nous avons été à même
de faire l'expérience de cette maxime. Le 6 à
minuit, nous étions encore à jeun.
Un concours d'événemens inutiles à repro-
duire nous avait amenés dans la rue Montmartre.
Nous nous disposions à aller souper au café
des Variétés, lorsqu'une patrouille passa près
de nous. Tout naturellement, nous crûmes
devoir lui demander si , attendu le grand
nombre de sentinelles échelonnées dans toutes
les rues, surtout celles qui avaient été le
siége de l'insurrection, nous pouvions, sans
courir le risque d'être arrêtés, nous présenter
à l'entrée de la rue Montmartre , sur le bou-
7
levart. C'étaient d'honnêtes gens que ces gardes
nationaux. Le caporal, prenant la parole au nom
du corps, nous répondit qu'il n'y avait aucun
danger ; qu'il nous accompagnerait même jus-
que-là avec ses hommes.
Nous le remerciâmes en termes excessive-
ment polis.
Chemin faisant, une idée vint à ces braves
gardes nationaux, qui, après l'avoir mûrie quel-
ques minutes, soudain, et comme étonnés de
s'être si bien compris, se prirent à crier d'une
commune voix :
— De par la loi, l'ordre public...
Le caporal ajouta : et la liberté... Nous vous
arrêtons.
Nous fûmes assez grossiers pour ne point leur
dire merci.
8
Cela nous valut d'être menés un peu plus ca-
valièrement, et le sabre dans les reins, jusqu'au
poste du Château-d'Eau, sur la place du Palais-
Royal. Nous y trouvâmes des compagnons, et
nous commencions à peine à faire connaissance
avec eux, lorsque, bon gré, malgré, messieurs
les municipaux nous firent monter dans trois
voitures de place amenées exprès pour nous. Il
fallut bien obéir; ce ne fut pas néanmoins sans
nous étonner grandement de cette galanterie
toute française, qui nous faisait traîner en fia-
cre aux dépens des fonds secrets de la police.
Nous roulâmes ainsi dans la direction de la
Conciergerie ; et vraiment, à voir ces trois équi-
pages à la queue l'un de l'autre, suivis de
gardes municipaux à cheval et de dragons,
on eût dit une partie de carnaval; car rien n'y
manquait : et le monde entassé pêle-mêle dans
les voitures, et ces têtes qui se mettaient à la
portière, les unes chantant, riant; les autres
grimaçant d'une manière hideuse; rien ne man-
9
quait à la fête, disons-nous, hormis la mu-
sique du bal et les castagnettes de la Folie,
remplacées par les feux de file du cloître Saint-
Merry et de la place du Châtelet.
Aucun incident n'avait encore signalé notre
route, lorsqu'en traversant le Pont-Neuf, nous
faillîmes succomber, victimes des gardes natio-
naux de la banlieue qui voulaient nous jeter à la
rivière. Cette démonstration n'eut pas de suite,
grâce à la présence d'esprit de nos conducteurs.
Bonaparte, dut comme nous la vie à un cocher.
Les trois fiacres s'arrêtèrent enfin sur le quai
des Lunettes vis-à-vis une petite porte ; entrée
habituelle des forçats, des mouchards et des
filles perdues. Nous descendîmes de voiture;
nous passâmes par la porte basse... et soudain
nous nous trouvâmes dans une grande cour. Il y
avait queue comme à l'Opéra aux représenta-
tions de Robert-le-Diable ; il y avait foule
comme, au Palais-Royal, alors que du haut de
10
son balcon, le roi des Français entonnait la
Marseillaise. Peuple vain ! peuple léger ! on est
toujours sûr de le voir partout où l'on joue la
comédie.
Puis insensiblement la grande cour se désem-
plit. Tous les malheureux qui l'encombraient
avaient été refoulés dans une sorte de vaste
guichet de soixante à quatre-vingts pieds de long
et de vingt à trente de large, servant de com-
munication à une autre cour, et, de chaque côté,
fermé par deux grilles en fer.
Le vent des nuits s'engouffrait, froid et mal-
sain, par ces deux ouvertures opposées. Le
choléra recommençait ses ravages.
Et dans cet étroit espace plus de six cents
personnes sont restées enfermées durant cinq
jours... Dans ce nombre, combien y avait-il
d'innocens... puisque tant de coupables ont
échappé à la justice puisque la justice elle-
11
même a eu si peu à sévir dans le nombre de
ceux qui ont été arrêtés ?
Eh bien ! nous étions foulés là... obligés, pour
dormir, car le sommeil seul fait oublier la
fatigue, de nous mettre dans les jambes les
uns des autres ; en sorte qu'un homme ne pou-
vait se remuer sans troubler en même temps le
repos de cinquante autres prisonniers rangés
sur la même file.
On dort au bagne; et au moins, quand on
se réveille, on ne remue que sa chaîne.
Le cinquième jour, nous fûmes tirés de cet
antre infect et jetés dans de sales et noires voi-
tures , qu'on nomme vulgairement paniers
a salade, et qui avant nous avaient conduit
à Bicêtre des milliers de galériens. Nous ne
nous arrêtâmes plus qu'à Sainte-Pélagie.
Un temps lut, et ce temps n'est pas encore
12
bien éloigné, où les rigueurs exercées contre
M. Magallon, détenu à la maison de la rue de
la Clef, transféré ensuite à Poissy, et cela pour
s'être permis certaines révélations indiscrètes à
propos des frères Faucher et de M. de Marti-
gnac, donnèrent heu à une polémique extrême-
ment animée dans les feuilles périodiques ,
au sujet du régime pénitentiaire en France.
M. Fontan, pour avoir fait le Mouton enragé,
a été emprisonné à Sainte-Pélagie, condamné
à la dégradation civique, et enfin, de tribula-
tions en tribulations, est arrivé à la Légion-
d'Honneur.
Avant lui, MM. Jay , de Jouy , Cau-
chois Lemaire, avaient aussi payé leur tri-
but à la détention politique. MM. Jay et de
Jouy, pour leur part, ont consacré aux souve-
nirs de Sainte-Pélagie, et aux réflexions que leur
a suggérées leur esprit philantropique, deux
volumes intitulés : Les Ermites en prison. Vo-
lumes intéressans, ma foi ! volumes qu'on se
13
disputait jadis, alors qu'on faisait un livre en
conscience, qu'on achetait un livre par besoin,
qu'on lisait un livre pour passer le temps !
Et pourtant, qu'était alors Sainte-Pélagie,
où, au dire de certaines gens, se trouvaient des
abus de toutes sortes ?
Une maison très-simple, très-ordinaire ; un
quadrilatère alongé, formé par deux ailes de
bâtimens parallèles, fermées aux deux extré-
mités, et servant d'enceinte à une grande cour.
Alors on n'y voyait fort peu de prisonniers
pour opinions ; un nombre encore moins
grand de forçats et de voleurs : ceux-là avaient
leurs places réservées dans les cachots de Bi-
cêtre ; mais en revanche, une multitude de
débiteurs ; et cela, il en faut accuser non pas le
gouvernement d'alors, mais notre civilisation
actuelle; civilisation outrée,blasée,paradoxale,
qui consiste à faire mettre un homme en prison
parce que vous êtes son créancier, afin qu'il
ne vous rende jamais votre argent.
14
Aujourd'hui tout est changé. Bicêtre regorge;
la Force est remplie jusqu'au comble : mutile de
dire par conséquent, que Sainte-Pélagie ne pou-
vait plus suffire à l'affluence. Sainte-Pélagie ,
fi donc ! une prison aussi petite pour un peu-
ple aussi grand, aussi brave, aussi nombreux!
Une prison, dont Dracon le législateur, de si
sévère mémoire , aurait fait tout au plus son
Clamar !
Un troisième bâtiment s'élève. Celui-là sera
pour les détenus politiques ; et il est à peine
achevé que les déténus politiques abondent,
qu'ils vont gagner des rhumatismes sur les
murs humides, en attendant les amendes du
jury. Et bientôt il n'y a plus de rhumatisme
à prendre , car tout le nouveau bâtiment est
envahi ; mais il y a encore les amendes du
jury à recevoir, car le bien ne doit jamais
rester sans récompense ; mais il y a encore
autre chose à craindre, car, faute de mieux, les
détenus politiques sont mêlés aux voleurs.
15
Nous avons eu ce bonheur-là.
Telle est donc Sainte-Pélagie maintenant :
composée de trois corps de bâtimens, trilogie
d'architecture , qui arrive à merveille après la
trilogie de drame donnée par M. Alexandre
Dumas.
Sainte-Pélagie occupe un emplacement en
forme de trapèze, figuré par les rues Copeau,
de la Clef, du Puits-de-l'Ermite et du Battoir.
Le premier corps de bâtiment, parallèle à la
rue du Puits-de-l'Ermite, récemment achevé,
ayant à chacune de ses extrémités deux pavillons
de forme quadrangulaire, et servant d'entrée
principale, est consacré aux détenus politiques.
Il est séparé du second par une cour toute
pavée.
Le second corps de bâtiment occupe le mi-
lieu de la prison, et est aussi consacré aux dé-
tenus politiques. Il se compose de trois étages,
16
qui sont autant de corridors. Celui du troisième
s'appelle le Corridor du Puits-de-l'Ermite, du
nom du bâtiment lui-même, qui naguères était
parallèle à la rue du Puits-de-l'Ermite, et qui,
de fait, a cessé de l'être, depuis la construction
nouvelle.
Une autre cour sablée , et çà et là plantée
d'arbres, sert de ligne de démarcation entre
ce bâtiment et celui de la dette, avec le-
quel il est impossible de communiquer. Il y
a pour les débiteurs insolvables une entrée
particulière rue de la Clef.
Et combien n'envie-t-on pas leur sort, à ces
débiteurs, alors que, prisonnier politique ,
on se promène à pas lents, la tête basse , dans
ces cours arides, le long de ces arbres pres-
que dépouillés de feuillage , et qui semblent
vous accorder leur ombre, avec autant de
regret que le geôlier vous donne un lit !
Pour une pauvre brochure, un petit article
17
de journal, on vous traîne, sans miséricorde, à
Sainte-Pélagie. Vous avez pour chambre un
caveau ; pour fenêtre, un soupirail à huit ou
dix pieds de hauteur ; pour ameublement, un
grabat et une table. Si quelque ami vient vous
voir, vous n'avez , pour vous entretenir avec
lui, qu'un grand parloir ouvert à tous les
étrangers du dehors ; et s'il vous plaît de, con-
fier un secret à cet ami, vous aurez pour confi-
dens trente ou quarante individus qui vous en-
tourent.
Dans la dette, oh ! c'est bien différent : cha-
cun a sa chambre, qu'il décore, qu'il meuble
à son goût, selon qu'il a plus ou moins envie de
ne pas payer ce qu'il doit. Le débiteur reçoit
des visites, déjeûne, dîne et cause dans son
particulier; et pour être aussi bien traité, qu'a-
t-il fait, je vous le demande? Presque rien , il
n'a ruiné que cinq ou six familles honorables ;
il n'a fait fermer que trois ou quatre boutiques
de laborieux industriels. Réfléchissez mainte-
2
18
riant aux avantages qui en pourront résulter
pour vous en prison; choisissez entre l'homme
politique et le banquier , entre M. Kesner et
M. de Brian, et dites-nous franchement, après,
s'il ne vaut pas mieux faire une bonne et large
banqueroute qu'un méchant article de journal !
Quoi qu'il en soit, l'existence des prisonniers
pour dettes, à Sainte-Pélagie, est chose dont
nous ne devons point nous occuper. Détenus
politiques, toutes les observations que nous
avons été à même de faire, n'ont pu porter
que sur ceux avec lesquels nous avons vécu ;
et certes , pour un philosophe, les remarques
abondaient dans cette réunion de gens de toutes
classes , de tous caractères, de toutes opinions.
C'était une curiosité remarquable que l'aspect
des deux premières cours, alors que les prison-
niers y venaient respirer l'air. Dans cette
foule d'hommes aux têtes vives , aux passions
ardentes, il n'y avait qu'un mot d'ordre, qu'une
19
démonstration politique, qu'un signe de ral-
liement : la coiffure. Chez les uns , c'était un
bonnet rouge, réminiscence de Marat, Robes-
pierre et Danton ; chez les autres , un bonnet
vert et blanc, couleurs essentiellement distine-
tives de la dynastie déchue. Et tout ce monde se
comprenait pourtant ; et dans cette multitude
il n'y avait pas une injure , pas un mot gros-
sier. Singulier contraste ! Pour trouver des
gens qui s'entendent , il faut aller là , précisé-
ment où la civilisation rélègue ceux qui cher-
chent à troubler son repos.
À vrai dire , nous avions aussi au mi-
lieu de nous bon nombre de ces individus à fi-
gures équivoques et oreille fine , qui ont une
allocation au budget et une part dans toutes les
émeutes : vampires très-reconnaissables en plein
air , et qui, pour se déguiser, ont la sottise de
porter du linge blanc en prison. Il en est un
•surtout dont l'audace nous a laissé un long
souvenir. C'était peu de temps après notre in-
20
carcération. A sa physionomie pensive et ses
mouvemens agités, il se trouva quelques bonnes
âmes qui prirent pitié de lui, et, cherchant à le
consoler, l'interrogèrent sur le motif de son
inquiétude.
— J'ai tué deux sergens de ville et un com-
missaire de police !... répondit-il.
Et les bonnes gens le plaignirent de tout
leur coeur. Ils ne prévoyaient pour lui qu'une
condamnation à mort, en Cour d'assises
comme aux Conseils de guerre...
Le lendemain, à travers les fenêtres gril-
lées , ils aperçurent l'assassin légal, un cigare
à la bouche et les mains dans les poches , se
promenant dans la rue de la Clef, aussi tran-
quille qu'un garde national en faction , ou un
ministre qui a voté l'état de siége !
Par intervalle aussi, nous avions le plaisir
21
de recevoir la visite de quelques fournées de
misérables destinés à Toulon ou à Brest, et que
l'on déposait en station à Sainte-Pélagie , non
dans la cour de la dette ; il importe de
garder ces messieurs d'un pareil contact, mais
dans les deux cours des détenus politiques.
Alors il fallait voir comme les mouchoirs s'é-
clipsaient : un peu plus, les bonnets verts et
rouges auraient disparu à leur tour ; et les car-
listes et les républicains se seraient trouvés con-
fondus. C'eût été une solution tout aussi va-
lable qu'une autre pour arriver à la conclusion
du problème , depuis si longtemps agité, de
l'alliance de la légitimité avec la terreur.
Pour peu qu'on voulût y songer, il y aurait
des volumes à écrire sur Sainte-Pélagie, et les
phases qu'elle a subies jusqu'à nos jours.
Avant la prison, un couvent de ce nom
existait, il y a environ une cinquantaine d'an-
nées , dans la rue Copeau : couvent habité
22
par des nonnes, sortes de Visitandines assez
semblables, pour les usages et les rites, aux re-
ligieuses de Saint-Michel, du faubourg Saint-
Jacques.
Au lever du jour, leurs voix douces et flûtées
chantaient matines ; le soir , elles répétaient
l' Angelus en choeur, et le reste de leur temps
elles l'employaient à faire l'éducation de jeunes
et jolies filles qu'elles jetaient ensuite dans le
monde, et qui, après avoir, pendant quelques
années, vécu de cette vie folle, agitée, coquette,
qu'on appelle plaisir, revenaient bien souvent
frapper, seules et silencieuses, à la porte du
cloître
Il y avait encore une autre porte au cloître.
Par celle-là, que de femmes sont passées ; pé-
cheresses endurcies, épouses criminelles , que
des maris, plus sages que tant d'autres, en
voyaient là accomplir leur purgatoire et expier
leur faute! Et cela se faisait, grâce à un pou-
25
voir occulte, à un système nouveau de lettres
de cachet; ce qui prouve d'ailleurs, et très-sur-
abondamment, que la régence, avant de nous
léguer un. roi de son sang , nous a transmis,
comme nécessité indispensable, l'héritage d'une
partie de ses moeurs.
La révolution arriva, et le couvent de Ste.-
Pélagie, avec son grand jardin , sa chapelle
pieuse , le chant de ses nonnes , l'innocence de
ses jeunes filles et les remords de ses femmes
adultères, s'effaça... brusquement emporté du
sol par ce vent révolutionnaire qui n'épargnait
rien.
Oh ! que nous en avons pleuré de ces mo-
immens élevés par la dévotion de nos pères ,
et démolis par la rage de nos discordes ci-
viles ! Que de traditions perdues ! que de chro-
niques saintes pour jamais détruites dans cette
vieille Cité, cette Cité de cinquante ans ! Alors
une paroisse ne s'étendait pas au-delà de quatre
24
ou cinq maisons ; alors on allait comme en
pélerinage à Saint-Denis-du-Pas et à Saint-
Landry. Saint-Landry, la chapelle gothique ,
dont le nom s'associe à presque tous les mys-
tères du moyen-âge, et où l'on était toujours
sûr, à quelqu'endroit du carreau que l'on s'a-
genouillât, de fouler la place où s'étaient ar-
rêtés , deux ou trois siècles auparavant, le
chevalier à la toque de velours, à la cotte de
mailles brodée, à l'éperon d'argent, ou le clerc
de la Basoche, au brodequin pointu.
Tâchez maintenant de trouver le lieu où
s'éleva Saint-Landry ; et quand vous aurez bien
cherché, peut-être quelque bonne vieille de la
Cité, quelque ravaudeuse du pont de l'Hôtel-
Dieu, vous en montrera l'endroit, là, où
gisent deux ou trois maisons en plâtre, tristes
débris de la fortune d'un spéculateur ruiné !
Une destinée commune a entraîné dans le
même néant Sainte-Pélagie et Saint-Landry.
25
On n'a point songé à réparer la perte de l'an-
tique église, parce que les souvenirs ne se
remplacent pas ; quant au couvent, une
philantropie plus large jugea à propos , il
y a quelques quarante ans, de lui faire suc-
céder une prison ; et la sainte qui présidait
aux prières des religieuses , devint la pa-
tronne des détenus. Ses fonctions sont donc
toujours restées les mêmes, ou peu s'en faut.
D'ailleurs , à l'époque dont nous parlons ,
une nouvelle maison d'arrêt était devenue
indispensable. Le Fort-l'Évêque, que le peuple
nommait le Four, situé aux environs de la
place du Châtelet, n'existait plus. On en avait
trop bien compris le besoin , et on savait
aussi qu'il y aurait toujours des gens sans
aveu, des réfractaires et des débiteurs, pour
ne pas leur donner bien vite de quoi se loger.
Lekain fut enfermé au Fort - l'Évêque ;
Vestris le coryphée, pour avoir refusé, un
26
soir, de danser devant Marie-Antoinette ,
alla , sur un ordre de Louis XVI , y réflé-
chir à son inconséquence. A ce propos, on
cite ces paroles de son père : « Résigne-toi,
mon fils , c'est la première fois que notre
famille a eu quelque chose à démêler avec
celle des Bourbons ! » Paroles où la dignité
de l'artiste brille de tout son éclat, mêlée à
une apparence de boufonnerie ridicule.
Ce fut donc après la destruction du Fort-
l'Evêque, et presque au moment où, sous les
efforts du peuple, s'écroulaient les dernières
tours de la Bastille, que surgit , humble et
modeste la prison de Samte-Pélagie.
C'est elle qui nous a logés, c'est elle que
nous avons revue, mais considérablement aug-
mentée, il est vrai, mais plus triste et plus
douloureuse qu'elle ne l'avait jamais été : et
néanmoins , avouons-le, ce ne fut pas, sans
une sorte de plaisir impossible à rendre, im-
27
possible surtout à maîtriser , qu'en y entrant
pour la première fois, nous parcourûmes le
Corridor du Puits-de-l'Ermite. Nous n'étions
pas plus libres qu'auparavant, sans doute ;
mais au moins nous pouvions respirer plus à
l'aise; et c'est un grand bien que celui-là lors-
qu'on est privé de tous les autres.
Cette lueur de joie fut bientôt remplacée par
les idées amères que ne tarda pas à nous
inspirer l'aspect même de ces lieux. Le corridor
est sombre, bordé de chaque côté par un rang
de petites chambres éclairées par des fenêtres
garnies de barres de fer. Le jour pénètre dans
le corridor à travers les ouvertures prati-
quées dans quelques-unes des portes, comme
aux loges des théâtres ; et dans chacune de ces
chambres, on habite deux.
Quel continuel désaccord ne résulterait pas
de ces accouplemens, réminiscence de galères,
appliquée aux prisonniers politiques ! car le
28
hasard, toujours si juste quand il s'agit de con-
trarier , manque rarement de réunir un répu-
blicain avec un légitimiste; si heureusement le
malhenr n'était un lien, et si l'infortune n'en-
fantait l'amitié!
Le plus possible , on s'abstient de parler
politique ; car la politique est une maladie ,
une contagion; car la politique déflore tout,
dans la littérature comme dans les arts.
Et il en est de ces artistes que nous connais-
sons , qui avaient un nom joli à prononcer,
alors qu'il ne rappelait que d'agréables pein-
tures , que des scènes galantes du monde
fashionable, nom qui plus d'une fois effleura
les bouches de rose de nos dames à la mode ,
et qui, dans les loisirs de l'intimité, conser-
vait l'heureux privilége d'être admis dans la
catégorie des noms de prédilection , tels que
Tortoni, Véfour, Palmyre ; car les jolies da-
mes sont un peu oublieuses.
29
Eh bien! ces artistes, ils ont apostasie leur
gloire de salon, renommée légère, vive, folle,
parfumée; renommée qui jouissait d'un des-
potique empire dans toute la circonscription
d'un piano; qui s'attachait aux tentures des
boudoirs, dans des cadres de cédrat ou de
bois de rose, devant lesquelles nos Laïs ve-
naient se mirer, comme devant la glace de leur
toilette. Ils n'en ont plus voulu de ce bonheur
tout d'illusion ; fatigués, on ne sait pourquoi,
des chimères si douces , des jouissances si
vraies du monde artiste , ils sont entrés dans
le monde matériel, un monde de saleté, d'in-
gratitude et des réalités atroces ; un monde tel
que ce pauvre Galilée , autrefois prisonnier
comme nous , n'en n'imagina jamais, roulant
autour du soleil.
Ainsi, dans le Corridor du Puits-de-l' Ermite,
on ne vit que de souvenirs ou d'espérances.
L'existence est un rêve toujours fait d'avance,
dont chaque matin, en ouvrant les yeux, on
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se rappelle avec délices, et que chaque soir,
en s'endormant , on voudrait pouvoir con-
tinuer.
L'imagination et le coeur prennent le coloris
des objets qui les entourent.
L'Espagnol, brûlé par un soleil ardent, va
répandre d'amoureuses prières sous les frais
oliviers. Heureux d'un humide regard qui se
pose sur les siens, il chante la signora qui l'ins-
pire, au doux accompagnement de sa mando-
line. S'il lui faut quitter son manteau d'écar-
late et son stylet de paix pour ceindre l'épée ,
l'ombre d'une femme aux cheveux noirs le suit
encore dans les camps.
Il y a des teintes de feu dans les peintures
qu'inspire le climat de l'Italie. Il y a de la
glace dans le coeur des hommes du Nord. Les
Anglais ont des pensées tristes comme leur
ciel brumeux. Ce sont là des inspirations de
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localité. L'Ecosse, avec ses montagnes, ses grands
arbres et ses nuages grisâtres, nous a valu les
vaporeuses créations de Walter-Scott : cet en-
chanteur qui d'un coup de baguette nous
transporte dans sa poétique patrie, et nous
attache aux personnages qu'il y fait revivre.
Que de fois nous nous sommes assis dans le
grand fauteuil de son hôte ! que de fois nous
avons aidé Jédéhiah Cleisbotham , le maître
d'école de la paroisse de Gandercleugch, à
vider son pot d'âle. Nous avons aussi combattu
avec ces braves montagnards, si semblables à
notre peuple de géans. Nous voyons encore à
Edimbourg cette jolie figure du prétendant,
et ce Cromwell au regard sombre : deux grands
caractères qui ont inspiré un mélodrame à
M. Alexandre Duval, et un roman remarqua-
ble à M. Frédéric Soulié.
Sur le front du jeune prince brille un éclat
d'espérance : C'est le lambebal flamma comas
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de Virgile; tandis que de sanglans souvenirs
sont écrits en lettres rouges sur les joues du
marchand de houblon.
Walter-Scott s'anima surtout à la vue des
antiques monumens. Que de charmes dans
l' Antiquaire et dans les Chroniques de la Ca-
nongate! Quel ravissant abandon, quelle mé-
lancolie suave dans cette histoire de la Scandi-
navie , racontée par un grand'père à ses petits-
enfans! Avec lui, qu'il est doux de s'arrêter
auprès des ruines qui furent autrefois un castel
ou un monastère ! On se crée une longue suite
de châtelains et d'hommes pieux qui ont tra-
versé les galeries de l'édifice écroulé.
C'est sous ce berceau que, partant pour la
Terre-Sainte, un chevalier fit ses adieux à sa
dame. Sur ce banc, un pèlerin se reposa. Des
rêves d'amour ou de célestes béatitudes ont oc-
cupé leur âme. Vous y pensez à votre tour,
et oubliant les heures dans ces délicieuses mé-
ditations ; c'est le bruit d'une pierre détachée
des décombres qui vous avertit qu'un jour s'est
aussi détaché de votre existence.
Mais les heures sont paresseuses aux horloges
des prisons. La vue est bornée, l'avenir est
sombre : on se rejette dans le passé. Notre
passé à nous , c'est une nuit d'amour , une
journée de printemps mêlée de pluie et de
soleil. Qu'importe , si quelque chose d'aussi
léger que l'air éloigne d'une amie! L'odorat
d'une fleur qu'on respira dans ses cheveux,
suffit pour la rappeler avec tous ses charmes ,
ses petits mots et ses bouderies agaçantes.
C'est ainsi que dens le Corridor du Puits-de-
l'Ermite , une pensée endormie , un souvenir
éveillé par les sons d'un orgue, ou la voix
d'une mendiante, ramène sans cesse les il-
lusions qui effacèrent les réalités d'une vie qui
n'est elle-même qu'un songe.
Ajoutons que les murs noirs de Sainte-Pé-
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lagie conservent encore des vestiges de tradi-
tions saintes. Comme dans son grenier, comme
à vingt ans , Béranger y a laissé
Trois pieds d'un vers charbonné sur le mur.
Et lorsqu'on regarde ces fenêtres grillées ,
et ce rayon du soleil qui glisse et s'éteint sur
les vitres ternies, on répète avec le poète :
A ses barreaux je suspendrai ma lyre.
La renommée y jettera les yeux :
Ciel vaste et pur daigne encor me sourire,
Écho des bois! répétez mes adieux.
Nulle part, dans les odes de Béranger , on
n'en trouve de plus sublimes et de plus dou-
cement mélancoliques à la fois, que celles que
lui a inspirées la prison. C'est qu'en prison tout
ce qu'on écrit on l'éprouve.
Ainsi se passaient les heures pour les dé-
tenus du Corridor du Puits-de-l'Ermite. Nos
entretiens n'étaient que des souvenirs, par-
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fois rajeunis d'espérance , le plus souvent se-
més de regrets.
A six heures du matin s'ouvraient les portes
de nos cellules, et le soir, à neuf heures, nous
entendions la voix rauque d'un geôlier qui se
mêlait au bruit de nos conversations ; et ces
paroles : A vos chambres, Messieurs ! reten-
tissaient sourdes et tristes le long du corridor.
Pour passer le temps, nous avions d'abord
pris l'habitude de nous promener dans les cours
pendant les deux ou trois plus belles heures
de la journée ; mais les visites assez fréquentes
de gens de toute espèce ne tardèrent pas à
nous dégoûter de cette distraction. Cependant
nous perdîmes beaucoup à la suppression de ces
promenades.
Que de fois nous avons ri, du meilleur coeur,
de la physionomie de maints et maints per-
sonnages rassemblés là, et que la Caricature
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eût volontiers choisis pour type de ses folies !
Il en était un surtout, grand, sec et maigre,
en habit et pantalon noir râpés, sans cesse
marchant dans la cour de long en large, silen-
cieux , le front chargé d'ennuis, et les mains
derrière le dos. Ou nous nous trompons fort,
ou le pauvre homme devait être gérant res-
ponsable de quelque feuille politique. Il était
arrivé à un âge plus que mûr, sed viridis
crudaque senectus. A travers les rides de son
visage , on distinguait facilement l'ancien
homme de plaisir, qui, autrefois jeune,
autrefois riche , autrefois aimable, avait
perdu presque instantanément , comme d'un
seul coup de dé sur un tapis vert , jeunesse,
fortune, amabilité.
Une actrice avait passé par-là.
Or, il arriva qu'un jour, le dandy de 1800
fut mandé chez le procureur du roi. Sa figure
blême s'alongea ; ses mains sèches et dé-
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charnées abandonnèrent leur position d'habi-
tude pour se croiser sur sa poitrine. Le dandy
fit tout cela parce qu'il n'était point satisfait.
Au moment de paraître devant un fonction-
naire public, sa mise ne lui paraissait pas assez
soignée. Bientôt, grâce au bon coeur de ses
camarades, une transformation s'opéra dans
son costume , et le port digne et l'esprit plus
dispos , il se rendit chez le procureur.
Quel fut le sujet de leur entrevue ? Ce que
dit M. le procureur du roi , ce que répondit
M. le gérant responsable, et la manière dont
M. le procureur du roi et M. le gérant res-
ponsable se quittèrent, sont toutes choses que
nous ne devons pas répéter. M. le gérant res-
ponsable revint à Sainte-Pélagie. Alors, il fallait
l'importance de son air et la fierté de sa dé-
marche. C'est un si merveilleux talisman que
l'habit !
Mais quelle ne fut pas la décontenance du
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fashionnable du siècle passé, lorsque soudain,
au milieu des songes dorés que lui procurait
le pantalon d'un carliste, l'habit d'un partisan
de Napoléon II, ou le gilet d'un républicain, il
se vit assailli par chacun des propriétaires de
ces vêtemens! En un clin-d'oeil il fut déshabillé,
et de toute cette élégance d'emprunt, il ne
resta plus qu'un fantôme pâle et alongé, en
chemise et en caleçon. Il y avait dans ce spec-
tacle quelque chose qui rappelait les tableaux
fantastiques d'Hoffmann.
Cette aventure se renouvela plus d'une fois ;
et plus d'une fois aussi sa réminiscence jeta
quelques étincelles de gaîté dans nos réunions
du Corridor du Puits-de-l'Ermite. Il y avait
un mois déjà que nous habitions ce corridor,
et la vie uniforme qu'il nous procurait devenait
de plus en plus fatigante.
Le matin, nous prolongions le déjeûner aussi
long-temps que possible ; après , nous faisions
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la sieste avec un cigare ; nous nous remettions
ensuite à table pour dîner, et au coup de neuf
heures, nos verres se choquaient pour la der-
nière fois.
Un bon déjeûner, une cigarrette d'Espagne
et un dîner, réjoui par d'excellens vins, sont,
certes bien des plaisirs ; mais des plaisirs dont
on se lasse vite quand on n'a que ceux-là pour
se distraire. Notre tristesse s'augmentait insen-
siblement. Chacun était ennuyé pour sa part,
et par conséquent, nous étions tous très-en-
nuyeux les uns aux autres. C'était à peine si,
dans le courant du jour, nous avions deux ou
trois paroles à échanger.
Un soir enfin, après un dîner où nous ne
nous étions pas adressé un mot, Lambert Le-
franc, vidant son verre compta d'un regard,
moqueur le nombre des convives qui l'entou-
raient. Puis, partant d'un grand éclat de rire,
il se leva et nous dit :
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— A demain, Messieurs ; au déjeûner, je vous
ferai part d'un projet auquel je viens de songer
à l'instant.
Lambert Lefranc était un homme de qua-
rante à quarante-cinq ans. Vétéran de Bona-
parte, il avait appris de son maître à faire de
l'arbitraire, et à secouer le frein des lois ,
quand les lois n'étaient point d'accord avec son
caprice. Mauvaise tête à son régiment , ce fut
là que d'abord il fit l'apprentissage, non du
métier des armes , mais de la prison militaire.
Licencié en 1815, il rentra dans le monde avec
ses habitudes de corps-de-garde. Il trouva qu'il
y avait beaucoup plus de charme à mener vie
joyeuse et bonne, en habit bourgeois, qu'à
porter le fusil ou même à faire jouer l'é-
paulette sur l'uniforme bleu. Ne tenant à per-
sonne , n'obéissant à personne qu'à son bon
plaisir , il fit des dettes aussi long-temps qu'il
trouva des bourses ouvertes et des lettres de
change à souscrire. Par une gradation toute
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simple, après la prison militaire arriva la pri-
son civile : il y resta trois ans, et il allait y re-
tourner encore , lorsque, dans la journée du
cinq juin , il fut arrêté comme émeutier de
profession, pris en flagrant défit.
Lambert Lefranc possédait donc une théorie
très-exacte de la prison : depuis la salle de
police jusqu'au cachot politique , depuis les
arrêts jusqu'au violon. Aussi Lambert Lefranc
était-il en grand renom à Sainte-Pélagie. Le
concierge le saluait d'un air de connaissance ;
le geôlier l'écrouait avec un gracieux sourire ,
et tout le monde s'inclinait devant son expé-
rience.
Nous fîmes donc comme les autres , en
ayant le bon esprit de ne pas nous fâcher de
sa brusque sortie . Le lendemain , Lambert
Lefranc ne parut qu'à l'heure du déjeûner ,
avec cette dignité imposante d'un homme qui
sait d'avance qu'il va captiver l'attention.
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— A notre santé à nous tous! dit-il d'abord.
Et il commença par vider un verre ; puis il
continua :
— " M'est avis, messieurs, que nous avons
grand tort de nous ennuyer comme nous le
faisons depuis un mois. J'ai déjà passé trois ans
dans cette maison, moi qui vous parle, et son
séjour, je vous le jure, m'a rarement été désa-
gréable. Nous nous sommes contés nos mu-
tuelles infortunes ; et il n'est pas un de nous
qui ne sache par quel hasard ses compagnons
se trouvent ici.
— C'est vrai, répondîmes nous d'une voix
presque unanime.
— Eh bien ! sommes-nous donc tous si pétris
d'égoïsme, que nous n'ayons de souvenir que
pour nous ? Dans notre vie, n'avons-nous pas
été témoins de quelque aventure? Ne savons-
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nous pas tous , au moins une histoire où il ne
soit point question de politique ?
— Mais Lambert n'a jamais si bien raisonné.
— Répondez donc, messieurs. Pour vous
donner l'exemple, moi le vétéran , le pilier de
la prison, je paierai mon tribut comme les
autres !
- Et nous aussi !
— A la bonne heure, dit Lambert Lefranc.
Mais déjeunons d'abord, nous serons beaucoup
plus dispos pour conter après. Je ne sais quel
proverbe dit : La vérité est dans le vin.
Nous déjeûnâmes, et jamais gaîté plus fran-
che, conversation plus folle, n'anima nos
banquets.
Quand il ne resta plus sur la table que des
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bouteilles vides et des verres pleins, Lambert
Lefranc reprit la parole.
— Maintenant, messieurs, qui de nous com-
mencera ?
Cette demande demeura sans réponse.
— De toute la société, c'est donc moi qui ai
fait le plus d'honneur au Champagne.
En punition de notre silence, Lambert Le-
franc nous devait cette petite insulte.
— Je veux bien consentir cependant à ne
point profiter de cet avantage, ajouta-t-il. Mais
au moins, vous me permettrez de choisir entre
vous tous celui qui aura la parole le premier.
Un geste lui fit comprendre qu'il avait notre
assentiment.
— A vous alors , là-bas , petit bossu. Grâce
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à votre organisation naturelle , vous devez
avoir plus d'esprit que les autres.
Le petit bossu, seul, prit pour un compli-
ment cette nouvelle impertinence.