Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Le Dernier troubadour, ou Éloge historique et littéraire de Jacques Jasmin, par l'abbé P.-G. Deydou,... discours prononcé à la distribution des prix du petit séminaire de Bordeaux le 22 août 1865

De
33 pages
impr. de Vve J. Dupuy (Bordeaux). 1865. Jasmin, Jacques. In-8° , 33 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LE DERNIER TROUBADOUR
ou
ELOGE
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
1) I,
JACQUES JASMIN
Par l'Abbé P.-G. DEYDOU.
Professent' de Rhétorique.
9
DISCOURS PHONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX
DU PETIT-SÉMINAIRE DE BORDEAUX.
LE 22 AOUT 1865.
BORDEAUX
TYPOGRAPHIE Ve JUSTIN DUPUY ET COMP.
RUE GOUVION, 20.
LE DERNIER TROUBADOUR
ou
ÉLOGE
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
DE
t,- , -. .1
IIPUES JASMIN
1-.1-1
'Par l'Abbé P.-G. DEYDOU,
Professeur de Rhétorique,
DISCOURS PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX
DU PETIT-SÉMINAIRE DE BORDEAUX,
LE 22 AOUT 1865.
BORDEAUX
TYPOGRAPHIE Ve JUSTIN DUPUY ET COMP.
RUE GOUVION, 20.
18C5
EMINENCE, (1)
MESSIEURS.
Dans la grande armée des ouvriers et des soldats de Dieu,
il y a un bataillon d'élite qui se recrute comme les autres
dans tous les rangs de la société chrétienne, et qui combat
sinon avec les mêmes armes, du moins avec le même cou-
rage, et souvent avec un égal succès. C'est le bataillon sacré
des poètes.
Pendant que le guerrier croise le fer dans la plaine, pen-
dant que le prêtre, au haut des remparts de la cité sainte,
lève vers le ciel ses mains suppliantes, le poète mêle sa
voix aux accents de la prière et aux clameurs de la mêlée,
et lorsqu'il entend près de lui des prophètes menteurs (2)
exalter l'erreur et les joies mauvaises, il saisit sa lyre, en-
tonne un chant religieux, et célèbre à pleine voix les agré-
ments immortels du vrai, du beau et du bon.
Elle était belle à voir au matin de ce siècle, cette noble
et vaillante phalange; elle était belle à voir, serrée autour
de l'oriflamme surmonté de la croix ! Mais, hélas ! ceux qui
(1) S. Em. le Cardinal Donnet, Archevêque de Bordeaux.
(2) Titre d'une pièce de Jasmin.
-4-
devaient marcher en tête désertèrent de bonne heure ; ils
abandonnèrent le drapeau à des mains plus dévouées, mais
moins illustres ; ils prétendaient choisir leurs amis et leurs
ennemis, et ne relever que d'eux-mêmes. Ils ont fini par
guerroyer Dieu de ses propres dons (1). Plus tard, la mort
vint éclaircir les rangs de ceux qui étaient restés fidèles, et
les vides qu'elle y fit ne sont pas encore comblés.
L'an passé, deux de ces fiers athlètes sont tombés sur le
champ de bataille, exhalant leur âme avec un dernier cri
d'amour : Jean Reboul et Jacques Jasmin.
Tous deux appartenaient à la France, la France entière
les a pleurés. Mais le second nous appartenait plus spécia-
lement à nous, enfants de la vieille Aquitaine, descendants
des antiques Vascons. Il est donc juste et raisonnable que
Jasmin reçoive de nous un hommage particulier, et vous
nous approuverez sans doute, Messieurs, d'avoir voulu dé-
poser à notre tour une modeste couronne sur sa cendre
aujourd'hui refroidie.
D'ailleurs, Jasmin a plus d'un titre à notre admiration et
à nos louanges, et ces titres, Eminence, vous les avez tous
résumés dans une lettre qui valait plus d'un livre (2). A une
époque de troubles, d'ambitions démesurées, le barde mé-
ridional sut demeurer calme et se contenter de la gloire
poétique, et tandis qu'une littérature de haute lignée s'é-
garait misérablement dans les voies funestes de l'incroyance
et du dévergondage, ce génie plébéien protesta constamment
en faveur de la foi et de la morale outragées; il mit sa muse
au service de la religion , il se fit le Vincent de Paul de la
poésie.
(1) Mot de saint Vincent de Paul.
(2) Lettre de Son Eminence au comité de souscription pour l'érec-
tion du monument de Jasmin (octobre 1864).
S -
Ces paroles de Votre Eminence nous ont paru contenir
tout le fond et tout le plan d'un éloge, et sans consulter
notre faiblesse, nous l'avons entrepris, heureux de surpren-
dre sur vos lèvres la raison de notre choix, et d'appuyer
sur le jugement d'une haute sagesse les appréciations de
notre inexpérience. Ce n'en est pas moins une hardiesse
qu'il faut nous pardonner.
Mais il en est une autre pour laquelle nous ne voulons
pas demander grâce. Ayant à parler d'un poète, il nous ar-
rivera de le citer; traduire ses vers, ce serait vous livrer
la fleur desséchée, sans parfum, sans couleur, car, pour
Jasmin, autant au moins que pour tout autre écrivain ou
poète, traduire (1) c'est trahir, et il fut vraiment trop
loyal pour mériter une perfidie posthume. Donc nous cite-
rons sans traduire, et si dans cet auditoire de choix se trou-
vaient quelques étrangers , pour qui les beautés de notre
vieille Langue-d'Oc fussent lettre close, nous ne leur pro -
mettons que de les plaindre. Puissent-ils malgré cette
épreuve que nous imposerons à leur patience; puissiez-vous
tous, Messieurs, entendre avec faveur l'éloge de Jacques
Jasmin, coiffeur, chevalier de la Légion-d'Honneur, décoré
de l'Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, maître ès-Jeux-Flo-
raux, et dernier troubadour de la Langue-d'Oc.
Dans une masure délabrée de la paroisse Saint-Hilaire, à
Agen, vivait, à la fin du dernier siècle, une pauvre famille
dont les chefs, depuis plusieurs générations, allaient finir
leurs jours à l'hôpital. Une honnêteté parfaite et une gaieté
d'âme inaltérable étaient la seule richesse que le père trans-
(1) Traduttore, traditore.
6
mit aux enfants. En 1798, la famille Jasmin se composait
de huit personnes : le vieux grand-père qui, pour être
moins à charge au budget domestique, visitait de temps
en temps ses anciens amis dans les métairies les moins
éloignées, et prélevait sur leur aisance une dime volon-
taire de fruits ou de morceaux de pain; l'aïeule, in-
firme de bonne heure, et vivant du bouillon de la charité;
Jean, leur fils, tailleur peu habile, mais poète d'instinct,
qui avait des couplets charivariques pour toutes les fêtes
populaires; Catherine Arrès, leur bru, petite boiteuse ex-
cellente, quoiqu'un peu fière; enfin, quatre petites filles en
bas-âge.
Et, voilà que le 6 mars de cette même année, le bon
Dieu envoyait à la pauvre famille un cinquième enfant,
celui qui, plus tard, devait la tirer de la misère et de l'obs-
curité. C'était un beau garçon à qui l'on donna le nom de
Jacques.
Vous le voyez, Messieurs, Jasmin est parti de bien bas.
Mais dans un siècle où l'on prétend ne tenir compte que
du mérite personnel, l'humilité de ces commencements
est un honneur de plus pour celui qui s'éleva si haut.
Depuis longtemps, d'ailleurs, la sagesse populaire l'a pro-
clamé : pauvreté n'est pas crime, et le christianisme qui
béatifie les pauvres nous apprend à les regarder d'un au-
tre œil que ne fait l'orgueil humain. Non, la pauvreté n'est
pas un crime, c'est elle qui façonne les grands saints, elle
n'est pas même un obstacle au développement du génie;
et qui peut dire ce que tel ou tel de nos illustres eût gagné
à être formé par cette rude maîtresse ? Ajoutons à la gloire
de notre héros, qu'il n'a jamais rougi de son origine, et que
sans se draper dans les haillons de son enfance, il nous a ra-
conté lui-même avec simplicité et bonhomie mille détails inti-
7
mes sur le dénûment de ses jeunes années, dépeint le
pitoyable ameublement de sa maisonnette, et redit les an-
goisses du foyer paternel. Comme la plupart des écrivains
contemporains, mais avec infiniment plus de tact et de me-
sure, Jasmin s'est raconté lui-même. Ses sourenirs) enrichis
dans sa vieillesse de nombreux épisodes, ne sont ni moins
pathétiques, ni moins intéressants que ses plus remarqua-
bles compositions. Nous y puisons avec pleine confiance.
Peu préoccupé du soin de s'embellir, le poète nous pré-
vient qu'il a voulu se peindre tel qu'il était, et son récit
commence par cette franche déclaration de principes :
Arré lou faou, bôli lou bray (1).
Or, la vérité sur Jasmin, c'est que son entrée en ce
monde ne fut signalée par aucun présage extraordi-
naire : aucun essaim d'abeilles ne vint se poser sur ses lè-
vres, aucune colombe voltiger autour de son berceau.
Rien ne gêna le développement de sa riche et vigoureuse
nature, on ne le contraignit point à s'emprisonner entre
les quatre murs crevassés de la chambrette natale. Chargé
au contraire d'aller par la campagne faire la.provision de
bois sec, il put chaque jour aspirer à pleins poumons l'air
pur de son beau pays, se livrer sans entrave à ses goûts
aventureux, jouer successivement dans les escarmouches
enfantines le rôle de patient et celui d'agresseur, marauder
dans les champs et dans les jardins, écouter à loisir tantôt
assis sur le seuil de sa porte les burlesques improvisations
de son père, tantôt les récits enthousiastes des vétérans
de la république, ou au coin du feu l'hiver les longues et
fantastiques narrations des vieilles fileuses.
Doué d'un esprit naturel très vif, il se faisait accuser de
i l) Arrière le faux, je veux le vrai.
- 8
mille espiègleries, mais un bon mot le tirait d'affaire, et un
saint prêtre, l'abbé Miraben, qui l'avait pris pour ser-
vant de messe, raffolait du jeune étourdi, le sermonnait
sans cesse, et toujours inutilement. L'enfant répondait par
une saillie, le sermonneur riait, et se sentait désarmé. Ce-
pendant, Jacques grandissait, et les austères leçons de la
pauvreté n'étaient pas comprises de lui. Vainement, lors-
qu'il demandait du pain, lui disait-on de plonger la main
dans la besace du grand-père ; vainement, lorsqu'il rappor-
tait à sa mère quelques sous gagnés par ses petites indus-
tries, la bonne femme lui disait-elle en soupirant: Paottrot)
bènes bien à prepaou(!). Après quelques secondes d'émo-
tion, tout était oublié.
Tête volage et cœur sensible se rencontrent fréquem-
ment ensemble: Jacques avait bon cœur; la Providence
frappa le cœur pour rendre la tête sérieuse. Rappelons cette
scène des Souvenirs, bien qu'elle soit dans toutes les mé-
moires :
Il touchait à sa onzième année, il jouait avec ses cama-
rades, qui venaient de le proclamer roi. Tout-à-coup, du
haut de son trône improvisé, il aperçoit un cortège quasi-
funèbre : sa famille en pleurs escortant le vieil aïeul porté
sur un brancard dans un fauteuil en bois de saule. L'enfant
bondit, s'élance, et tout hors de lui, s'écrie: Oun bas,
payri ? (2) et le patriarche entr'ouvrant ses yeux à demi clos
par la souffrance : M oun fil, à l'espital, acôs aqui que lotis
Jansemins moron.
Le petit étourdi pleura, pleura beaucoup, il réfléchit un
peu, il sentit sa misère; c'était là son premier bonheur.
(1) Pauvret, tu viens bien à propos.
(2) Où vas-tu, grand-père? Mon fils, à l'hôpital, c'est là que les
Jasmins meurent.
- 9
Oui, désormais les jours sereins et les jours pénibles pour-
ront se succéder comme autrefois dans sa vie, s'il savoure
les uns avec un plaisir mieux senti, les autres pèseront sur
son âme d'un poids plus lourd, et plus tard il pourra dire
lui aussi son : Non ignara malt : 1
Per fa toumba tan de grumillos (1).
Cal n'abé pla loun ten câde jour échugat.
Un bonheur comme un malheur n'arrive pas sans un
autre. Un arrière-cousin qui donnait, sans diplôme, quel-
ques leçons de lecture et d'écriture, consentit à recevoir
Jacques pour rien dans son école; et bien que le régent fût
somnolent de sa nature, et ne mît d'autre émulation parmi
ses élèves que celle d'apporter le plus beau présent pour
obtenir la croix, au bout de quelques mois le nouvel éco-
lier savait lire dans tous les livres. La mère, ivre d'or-
gueil, et le maître, fier de son disciple, ambitionnèrent
pour lui un autre sort que celui des Jasmins. Le bon abbé
Miraben s'entremit officieusement, et, après sa première
communion, Jacques entrait gratis au Séminaire, et la
bonne boiteuse, dans ses rêves d'avenir, le voyait déjà
sans doute mître en tête et crosse en main.
Hélas ! le bonheur gâte les' enfants comme il gâte les
hommes. Au bout de six mois., le futur évêque manquait
ses brillantes destinées : on le chassait du Séminaire, et
son retour à la maison paternelle y ramenait la gêne et
rendait nécessaires des sacrifices nouveaux.
Que faire de lui? L'abbé Miraben, tout chagrin des écarts
de son protégé, veut qu'il apprenne un état; le père Jas-
(1) Papillotos, t. iv. Lou creyoun d'or alucat (à Riberac).
Pour faire tomber tant de larmes,
Il faut en avoir bien longtemps chaque jour essuyé.
- 10 -
min fait preuve de sens en appuyant cette motion ; la mère
et le cousin tiennent bon pour une carrière libérale. Pro-
visoirement, l'ex-étudiant se fait dans le quartier une pe-
tite clientèle comme écrivain public. Il lit avidement quel-
ques contes de fée, quelques historiettes du Magasin des
enfants, et le voilà, avec son heureuse mémoire, avec sa
vive imagination, le voilà qui s'approprie tous ces récits,
les fond l'un avec l'autre, les enrichit d'épisodes de son
invention, et, le soir, se pose au milieu des enfants de son
âge, comme font les conteurs d'Italie ou d'Orient. On l'é-
coute, on le vante, et son cœur tressaille. Heureusement,
pour le maintenir dans la modestie, le bon Dieu le douait,
lui et ses sœurs, d'un robuste appétit, qui rendait insuffi-
sant le pain de la semaine, et tous les vendredis le rap-
sode était forcé de déserter son cercle pour aller à la déro-
bée chez deux pieuses filles chercher une ration sup-
plémentaire. Un soir qu'il venait d'être découvert par
son groupe admirateur, et que son cœur succombait sous
la honte, le vieux prêtre passe et lui dit doucement :
« Pauvreté n'est pas crime, courage ; un ange te protège,
, reste brave enfant, pareil malheur ne t'arrivera plus. » Et,
en effet, à partir de ce jour, le pain ne manqua plus au lo-
gis. « Prêtre au cœur d'or, s'écrie Jasmin après avoir ra-
conté ce trait, c'est à ton exemple que j'ai souvent changé
pour les pauvres les miches en fournées. (1) » Bénissons,
nous aussi, Messieurs, bénissons le prêtre charitable qui
releva le courage de l'enfant, et comme Jasmin, renvoyons-
lui la gloire des bonnes œuvres du troubadour-quêteur.
Et nous, Messieurs, nous qui serons prêtres un jour,
apprenons par cet exemple à faire le bien (2) avec gràce,
(1) Nouveaux souvenirs, ch. iv.
(2) Papillotos, t. IV : La gràço dins lou bé.
11 -
à le faire à propos. Et vous qui rentrerez dans le monde,
si Jésus-Christ ne vous fait pas l'honneur de vous appeler
au sacerdoce, entre le poète (1) ramassé par un prêtre dans
la rue, élevé par les soins de ce prêtre, et qui a écrit ces
vers :
Un ogre ayant flairé la chair qui vient de naître,
M'emporta vagissant dans sa robe de prêtre,
entre ce poète et celui qui s'écrie :
Presto al co d'or que trounes dins lou ciel
De tas litsous ay gardat soubeni (2).
dites-nous lequel des deux a vos sympathies, lequel des
deux voudrez-vous imiter?
Cependant, l'enfant devenait jeune homme. En 1815, on
le mit en apprentissage chez un coitIeur, et là, pendant
que le canon grondait à la frontière, pendant que l'épopée
impériale se dénouait sous le sabre de Wellington, la tête
du futur troubadour travaillait encore plus que ses doigts.
Aux contes de Perrault avaient succédé les fadeurs pasto-
rales du bonhomme Florian, ces lectures, nous dit-il :
Aguèron léou gastat,
Moun jouyne esprit que perdet soun aynat (3).
(ce frère ou ce fils aîné de l'esprit, c'est le bon sens, et
nous ferons remarquer en passant que Jasmin revendiqua
toujours le droit d'aînesse pour cette modeste faculté).
Il rêvait donc tout éveillé, cherchant partout" des ber-
(1) Hégésippe Moreau.
(2) Prêtre au cœur d'or qui trônes dans le ciel,
De tes leçons j'ai gardé souvenir.
C3) Nouveaux souvenirs, ch. vu.
Eurent bientôt gàté
Mon jeune esprit qui perdit son ainé.
12 -
gers semblables à ceux des idylles, et quand il apercevait
dans les champs ces créatures « farouches » que dépeint
La Bruyère, ces troupeaux à la laine malpropre et mal pei-
gnée, il éprouvait comme une amère déception.
Il entendait aussi au fond de son âme une voix douce et -
tendre qui lui chantait d'aimables choses. C'était la Muse
qui se révélait à lui. Jasmin la reconnut et lui fit bon ac-
cueil. Encore tout enfant, il l'avait plusieurs fois entrevue,
il avait répondu sans en avoir conscience à son premier
appel, et un jour, à cette question : à quel âge as-tu fre-
donné tes premiers vers? il devait répondre :
Ey bel fouilla moun ten passat,
Trôbi nat jour oun atgi coumençat (1).
L'heure était propice. C'était l'époque où le savant pro-
vençal Raynouard réhabilitait la poésie romane. Les chan-
sons autrefois si fameuses d'Arnaud Marvieil) de Bertrand
de Born, de Bernard de Ventadour, sortaient des catacom-
bes où elles dormaient ensevelies, et la France apprenait
avec surprise qu'avant la Renaissance elle avait possédé
une littérature digne d'un autre sort que l'oubli. Le Lan-
guedoc et la Provence saluaient avec enthousiasme cette
résurrection de leurs vieilles gloires littéraires. En même
temps, sur tout le pays passait et repassait un souffle nou-
veau de poésie. Les muses avaient gardé le silence pendant
les guerres de l'Empire., comme les oiseaux cessent leur
ramage lorsque la foudre gronde; un coup de vent avait
dissipé les nuages, et mille voix mélodieuses se confon-
daient en un magique et ravissant concert. La France prê-
(1) Nouveaux souvenirs, ch. vin, réponse à M. de Féletz, chez Au-
gustin Thierry.
J'ai beau fouiller mon temps passé,
Je ne trouve aucun jour où j'aie commencé.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin