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Le Dessous des cartes, nouvelles, par Edmond Cador (Roger de Beauvoir). 5e édition

De
223 pages
H.-L. Delloye (Paris). 1840. In-12.
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COLLINET VERSAILLES
LES DESSOUS
DES CARTES
Nouvelles
EDMOND CADOR.
Cinquième Edition.
PARIS.
H.-L. DELLOYE, EDITEUR,
PLACE DE LA BOURSE. 13.
1840.
LE
DESSOUS DES CARTES.
IMPRIMERIE DE LACRAMPE ET COMP.,
rue Danielle, 2.
LE DESSOUS
DES CARTES
Nouvelles
PAR
EDMOND CADOR.
Cinquième Édition,
PARIS.
H.-L. DELLOYE, ÉDITEUR,
PLACE DE LA BOURSE, 13.
1840.
NOUS AVONS ÉTÉ FORCÉ DE PUBLIER CE LIVRE ;
NOTRE EXCUSE EST DANS CES QUELQUES MOTS.
ED. C.
I.
LA CAGE ET L'OISEAU.
A petite maison qu'habitait
Mme la comtesse de Chante-
flore était comme perdue
dans ce charmant coin de
Paris qu'on appelle la nouvelle Athènes.
L'homme vulgaire passait près de ce cot-
tage sans se clouter des trésors qu'il ren-
1.
fermait, le flâneur entérite, au con-
traire, ne rôdait jamais dans la rue de
Labruyère sans s'arrêter un instant pour
flairer les alentours d'une petite porte
de chêne, sculptée dans les façons d'un
style Louis XV fort avenant et fort
coquet. Pour l'observateur de choix,
cette petite porte était un sujet de médi-
tations, sujet d'autant plus grave que
c'était la seule et unique ouverture pra-
tiquée clans une muraille fort haute, fort
vilaine , fort mystérieuse. — Tout natu-
rellement il venait à l'esprit de ceux
qu'un consciencieux examen retenait
dans la rue de Labruyère, qu'il devait y
avoir là, derrière cette masse de bâtisse
informe, un de ces charmants riens lu-
xueux, espèce de nid d'amour vers lequel
deux amants heureux prennent de temps
en temps leur volée. Cette supposition était
d'autant plus vraisemblable que la ser-
— 3 —
rure de cette porte était à elle seule un
merveilleux chef-d'oeuvre de mécanique
embrouillée et secrète. — Et, en effet,
cette grande muraille ténébreuse cachait
un adorable caprice de femme à la mode,
une de ces fantaisies qui sentent le rêve
d'une nuit d'amour, comme la fleur sent,
le matin, le doux soleil qui la caresse;
vous savez, de ces folles idées qui passent
par la tête, effleurent du bout de l'aile
votre coeur, et s'envolent au matin com-
me de blanches visions impossibles à réa-
liser.
Certes, s'il vous est jamais donné de
passer par cette porte-là, vous serez
émerveillé des choses qui s'offriront à
votre vue. Le plan de ce retiro a été donné
par la comtesse de Chanteflore; c'est une
oeuvre d'inspiration qui ne tient à aucune
règle d'architecture, à aucun ordre, à au-
cun style. Vous entrez dans un jardin
— 4 —
planté à l'anglaise, et, comme nous som-
mes dans les premiers jours du mois de
juin, tous les rosiers sont en fleur, les
massifs éblouissants de végétation. De
distance en distance, les lilas d'Espagne
laissent tomber leurs flottants panaches
nuancés d'une légère teinte violette, les
acacias leurs grappes embaumées, les
tulipes et les jacinthes émaillent la terre
de bruyère de leurs riches couleurs, l'or-
gueil de l'horticulture. Toutes les raretés
exotiques d'une serre chaude, profondé-
ment encaissées dans le sol, prêtent quel-
que chose de coquettement singulier à
l'aspect de ce petit jardin, toujours frais,
ombragé d'arbres odoriférants. Une gran-
de flaque, posée au milieu d'un tapis de
fin gazon anglais, surmontée d'un groupe
d'enfants supportant une corbeille de
fleurs, laisse tomber une transparente nap-
pe d'eau, dont les gouttelettes emperlées
inondent deux Ondines voluptueusement
couchées dans une touffe de Lotus roses,
de Victoria regina,de Panocco l'arkansas,
de nénufars et de roseaux rubannés.
Le cottage s'élève au milieu du jardin :
il a beaucoup de l'aspect d'un de ces
joyaux de fine orfévrerie de Venise au
temps des belles ciselures et des formes
avenantes. C'est une profusion, un luxe,
une prodigalité de sculpture qui étonne.
Tout le contour de cette petite maison a
été fouillé avec un soin infini et une grande
délicatesse. Cet ornement est un composé
de feuillages et d'arabesques qui s'enrou-
lent et se rattachent à un motif heureux,
élégant, spirituel. La villa de Mme de
Chanteflore n'a qu'un étage ; cet étage est
surmonté d'une terrasse à l'italienne.
L'entablement de la maison est orné d'une
couronne en fer, fondue d'après les modè-
les les plus savants et les plus riches. Qua-
1.
— 6 —
tre monstrueux vases en porcelaine du
Japon, à grandes fleurs éclatantes re-
haussées d'or, tiennent les quatre coins
de l'entablement. Des aloès de l'Inde,
plantés dans ces quatre vases, parfument
cette terrasse d'une suave odeur, douce
et enivrante.
L'intérieur du cottage est quelque chose
de luxueusement étrange ; on trouve là la
dernière raison, le dernier mot des exi-
gences du dolce farniente. C'est d'un bien-
entendu qui étonne, et il faut être de la
maison pour savoir l'habiter. Le premier
viveur de notre temps aurait besoin de
faire des études profondes, un examen
consciencieux des objets de ce mobilier,
pour ne pas commettre à chaque in-
stant les impardonnables bévues d'un ma-
nant enrichi. Nous croyons que les der-
nières limites du bien-être y ont été dé-
passées, et que de longtemps les Anglais,
— 7 —
nos ancêtres dans l'art du comfortable,
ne sauront comprendre les ressources
inouïes de cette habitation. Il y a surtout
un petit salon dont le mobilier mérite
une description détaillée.
Le plafond vient d'Italie ; c'est une toile
de Paul Rubens. Ce chef-d'oeuvre du
grand maître flamand n'est pas connu en
France. Personne n'a jamais su préci-
sément à quelle époque de la vie du grand
peiutre cette toile a été composée : on dit
seulement que c'est une folie d'amour
qui l'a inspirée, et que ce plafond a long-
temps orné le retiro d'une maîtresse
adorée qu'il avait à Florence. Le fait
est qu'envoyant cette toile, on sent qu'il
y avait quelque chose de violent au coeur
de l'artiste, et qu'un homme qui porte
longtemps dans la tête une idée comme
celle-là doit un jour mourir épuisé.
Une femme demi-nue, mollement por-
— 8 —
tée par des anges, se pâme d'amour. À
la langueur veloutée de son regard, au
frémissement convulsif de sa bouche en-
tr'ouverte, à la rougeur de pourpre qui
colore ses lèvres épanouies, aux deux na-
rines de son nez gonflées de voluptueux
désirs, au mouvement arqué et moel-
leux de ses deux bras amoureusement en-
lacés, dans la pose alanguie du corps,
dans la tiède moiteur qui semble humec-
ter la peau, on comprend tout ce qu'il a
fallu d'amour véhément pour créer, peut-
être pour copier une pareille femme. Les
rares artistes qui ont été jugés dignes de
voir ce plafond disent que cette femme
ressemble à la Madeleine de la cathédrale
d'Anvers, la chose est incroyable : Ru-
bens serait un impie, et quand on a fait
la Descente de croix, on est chrétien.
Deux portés latérales en laquede Chine
à personnages en relief, à serrures do-
— 9 —
rées, donnent accès dans le boudoir: Ces
portes sont deux raretés qu'on couvre
d'or et qu'on ne paie pas. Elles ont un
mérite précieux pour des chinoiseries :
c'est que toutes les figures sont parfai-
tement dessinées et coloriées; c'est que, à
part les imperfections de la perspective,
ce sont d'excellents tableaux, travaillés
avec cette minutieuse patience, cette per-
fection infinie qui est passée en proverbe.
Les dessus de ces portes sont surmontés
de deux peintures de Jacques Jordaens,
d'une couleur à faire envie à Paul Rubens,
son maître. Ces deux toiles représentent
deux jeunes femmes endormies rêvant à
je ne sais quoi d'heureux qui épanouit et
illumine leurs deux charmantes figures
de reflets divins. Les connaisseurs re-
prochent à ces peintures de rappeler un
peu trop le tableau de Mars et Vénus qui
est au Louvre.
— 10 —
Du resté, elles sont dans la belle cou-
leur que vous savez, et il est facile de
voir que Jordaens a étudié les oeuvres du
Caravage, du Titien et de Paul Véronèse.
La tenture du boudoir de Mme de Chante-
flore, sans être commune, n'a rien de
très-précieux : c'est un brocart de Venise,
broché or et argent sur fond vert chargé
d'une légère arabesque noire. Les lam-
bris sont en laque de Chine. Malheureu-
sement, il a été impossible de trouver en
France, et même à Canton, rien qui pût
s'harmoniser avec le genre des portes.
La cheminée est en marbre blanc de Pa-
ros, le modèle est de Desjardins; elle a
été fouillée et mise à point par le célèbre
praticien Mélia, cet illustre ouvrier qui
est mort inconnu et que Louis XV avait
cependant deviné. Une grande glace de
Venise aux angles à biseaux, entourée
d'une bordure d'ébène incrustée d'un
— 11 —
niellage d'or et d'argent, surmonte la
cheminée et s'incline vers le parquet
pour refléter un tapis des Gobelins d'un
éclat et d'une fraîcheur extrêmes. Les
meubles sont de ce charmant style doré,
tourmenté et coquet, en grande vogue
à cette heure, que l'on nomme vulgai-
rement rococo, que les jolies femmes
appellent Pompadour, et que les ar-
tistes désignent tout simplement -par les
mots de style Louis XV. Il y a aussi,
dans ce boudoir, un lustre et des giran-
doles qui viennent directement de chez
Mme la marquise de Prie, et que l'on croit
être une de ces attentions ruineuses que
se permettait souvent M. le duc de Ri-
chelieu.
Maintenant, puisque nous avons parlé
(peut-être beaucoup trop parlé) de la cage,
disons deux mots du bel oiseau qui l'ha-
bitait.
— 12 —
Mme de Chanteflore est encore une
femme de la grande mode. Grâce à quel-
ques agaceurs en vogue, sa réputation
d'esprit et de beauté est toujours à la
hausse. Il y a même dans le monde
d'imprudents spéculateurs qui accapa-
rent le Chanteflore, persuadés que le
printemps prochain doit doubler sa va-
leur. Cette valeur est une affaire d'habi-
leté et d'agiotage. D'un moment à l'au-
tre, il peut venir une de ces heures mau-
dites qui ruinent d'un seul coup toutes
les prétentions, et mettent ainsi à nu les
affreuses rides de la vieillesse. Cependant,
pour être consciencieux, il faut se hâter
d'affirmer que Mme de Chanteflore est une
ravissante créature, resplendissante en-
core de cette beauté majestueuse si no-
ble et si touchante, si simple et si gran-
de. La tête de cette femme a perdu cette
vivacité, cette riche enluminure, cet épa-
— 13 —
nouissement que donne le jeune âge. Au-
jourd'hui son teint a pris ce ton mat et
blanc, ce clair-obscur lumineux qu'af-
fectionnait Annibal Carrache dans ses su-
jets de sainteté. Et vraiment, vue dans un
certain jour, Mme de Chanteflore a quelque
chose des vierges que l'on admire le soir
dans les vieilles basiliques, alors que
le soleil se couche et jette dans les vi-
traux ses rayons dorés. Les yeux de cette
femme sont d'un bleu si clair, si trans-
parent, si limpide, que parfois ses pru-
nelles scintillent comme des lapis-lazuli.
Les paupières sont contournées d'une
demi-teinte bleuâtre qui creuse légère-
ment l'orbite et donne au visage une
grande douceur. Le nez et le front sont
d'une belle coupe grecque irréprochable.
La bouche, correctement dessinée, confir-
me l'expression alanguie du visage. Les
lèvres sont belles de cette pâleur velou-
2
— 14 —
tée qui fait le désespoir des peintres. Les
cheveux, d'un blond cendré, prennent
bien la tête et sont d'une abondance,
d'une finesse, d'une longueur fabuleuse.
La taille de Mme de Chanteflore n'est pas
irréprochable ; en revanche, ce défaut est
largement compensé par la beauté lustrée
et le contour moelleux des épaules. Mais
le véritable sujet de coquetterie de cette
femme se devine au soin qu'elle met à
cacher ses mains. Par un enfantillage di-
gne d'une personne moins raisonnable,
la comtesse affecte d'avoir toujours ses
mains gantées. Cette manie est poussée si
loin, que les intimes sont encore à attendre
la faveur qui doit leur montrer les deux plus
beaux trésors de perfection et de pureté
qui se puissent voir. Les mains de cette
femme sont d'un poli, d'un mignon ini-
maginables; elles sont nuancées de ces
petits tons de carmin coupés par de lé-
— 15 —
gères et capricieuses lignes bleues; les
ongles en tuiles sont d'un coloris de na-
cre de perle rose et blanc; les chairs
des doigts sont arrondies et n'ont jamais
été fatiguées à tapoter sur les touches d'i-
voire d'un piano. Les pieds ne sont que
passables; ce n'est pas assez quand on a
de si belles mains. En un mot, la comtesse
de Chanteflore justifie la vogue qui l'en-
toure et gardera longtemps, nous l'es-
pérons, la supériorité qu'elle a dans le
monde.
De l'esprit, en voulez-vous? passez du
côté de Mme de Chanteflore, et si vous
êtes un homme de goût, savourez à longs
traits ce charmant langage, cet adorable
reflet des causeries du vieux temps. Ah !
vous croyez que l'esprit du dix-huitième
siècle est perdu ! ah ! vous accusez la so-
ciété française de cultiver le jeu de mots
et de se traîner dans les ornières du ca-
— 16 —
lembour ! Hé bien! qu'en dites-vous
maintenant? trouvez-vous cela modeste,
ingénieux, coloré, vif, éloquent?—Vous
applaudissez, et vous avez raison; c'est
un éloge que vous vous donnez, car il
n'est pas dit que tout le monde aura l'in-
telligence assez ouverte pour comprendre
que cette femme, qui cause avec esprit et
parle avec la douce voix que vous con-
naissez à Melle Mars, est une femme pré-
cieuse, d'autant plus rare aujourd'hui
que tout le monde parle sans savoir cau-
ser. Et remarquez bien, je vous prie, que
cet esprit distingué n'exclut pas, chez la
comtesse, les dons du coeur; bien au con-
traire, et vous verrez plus tard ce que
prête l'intelligence à l'amour et ce que
rend l'amour à l'intelligence. Vous ver-
rez que la passion est une chose brutale
et incongrue quand cette belle fleur d'i-
vresse n'est pas réchauffée par ce doux
— 17 —
soleil dont les rayons partent des yeux,
et qui a son foyer dans les mystérieuses
et divines profondeurs de l'âme.
II.
ÉTUDE D'AMOUR,
— 20 —
dans un grand et vaste hôtel situé au
coeur du faubourg Saint-Germain. À
certains jours, à certaines heures, la
comtesse recevait ses visites dans son
hôtel, donnait un dîner, une soirée,
un bal, puis disparaissait avec la foule,
pour regagner son mystérieux Eldorado
de la Nouvelle-Athènes. Ces deux mai-
sons demandaient deux personnels de
domestiques et le double de toutes les
choses nécessaires à un service bien mon-
té. Les gens de l'habitation du faubourg
Saint-Germain ne connaissaient pas ceux
qui servaient au cottage, et ainsi se trou-
vait presque réalisé ce rêve des personnes
vraiment heureuses : il faut mûrer sa vie.
Le monde acceptait cette bizarrerie du
comte et de la comtesse de Chanteflore ;
cinq cent mille livres de rentes étaient
une excuse péremptoire , un argument
sans réplique. Ils jouissaient ainsi de tous
— 21 —
les. bénéfices de la société sans en avoir
les charges, et vraiment ils devaient être
bien heureux de pouvoir dépister ce com-
mérage parisien, cet espionnage de toutes
les heures, de toutes les minutes, que le
monde élégant exerce sur les gens en
évidence.
La vie de Mme de Chanteflore était donc
parfaitement voilée; certes, elle en avait be-
soin : en lisant cette histoire on le com-
prendra facilement. Cette femme avait des
idées neuves et arrêtées sur toutes les
choses de la vie; ses actions portaient tou-
jours un à-propos et une justesse à rendre
jaloux un diplomate passé maître. Ainsi,
en amour elle procédait avec une logique
admirable, et voici comment elle avait
arrangé sa vie pour l'avenir.
Un jour, il lui était arrivé de la province
un charmant jeune homme de dix-huit
ans, noble comme un Montmorency, frais
comme une rose, beau comme Adonis ou
l'Antinoüs, au choix. Tout d'abord, en
voyant cette belle fleur exotique, elle
sentit que c'était là une plante précieuse
des plus rares, qui demandait beaucoup
de soins et d'attentions. Mme de Chanteflore
aima donc son jeune protégé ; mais mal-
heureusement Adonis ne comprenait rien
à l'amour. C'était un beau sujet, admira-
blement préparé, mais manquant tout à
fait des premiers principes, des plus sim-
ples notions de tout ce qu'il faut pour
aimer.
—Mon enfant, dit la comtesse à son
protégé, vous arrivez bien jeune en celte
ville. Paris est un vilain endroit pour un
coeur noble et pur comme le vôtre. Vous
allez être sans cessé entouré de piéges et
d'attentions; détournez la tête et passez :
ou plutôt fiez-vous à moi, venez me voir
souvent, je serai vôtre amie, votre soeur,
— 23 —
laissa tomber la comtesse en baissant les
yeux avec une candeur et une virginité
qui disaient : voici vingt ans !
—Ah ! oui, vous serez ma bonne soeur;
comme Nathalie, vous connaîtrez tous
mes secrets, dit avec ingénuité l'adoles-
cent.
— Très-bien ! pensa la comtesse
quand le naïf enfant fut parti; — voilà
un coeur vierge qui n'a qu'à vouloir. Ce
n'est pas comme ce petit Arthur d'Ensac,
qui arrive ici avec des sonnets plein ses
poches et un amour pour sa cousine dans
le coeur.
Le fait est que le sujet était beau; il n'a-
vait pas, comme la plupart des imberbes
désillusionnés de ce temps-ci, le signe
moins devant les sentiments de son coeur.
Pour aimer véritablement, avec passion,
le protégé de Mme de Chanteflore n'avait
pas besoin de faire des victimes, et d'im-
— 24 —
moler sur l'autel de Cupidon trois ou
quatre souvenirs d'amour pour être digne
d'adorer.
Peu de jours après l'arrivée du Lis de
province, comme l'appelait poétiquement
Mme de Chanteflore, le chasseur ouvrit la
porte du petit salon bleu de l'hôtel du
faubourg Saint-Germain, et annonça
M. le vicomte Julien d'Elvens. A la vue de
son protégé, la pâle figure de la comtesse
se colora de cette imperceptible teinte
rose, indice de douces émotions. Après
mille questions, Mme de Chanteflore atta-
qua le premier chapitre de son plan.
—Voyons, Julien, où êtes-vous logé?
— Rue Laffitte, hôtel Byron. A ces
mots : rué Laffitte, hôtel Byron, la com-
tesse pâlit; le Lis habitait tout juste l'en-
droit le plus dangereux de Paris, dans
une rue où, le soif, en 1836 comme de
nos jours, d'ignobles femmes, folles de
— 25 —
leur corps, accostaient effrontément les
passants.
« Le mal est peut-être fait, pensa la
comtesse ; cherchons la vérité. »
—Vous êtes très-mal logé, mon ami; il
vous faut au plus vite quitter ce quartier :
il est indignement fréquenté, le soir sur-
tout.
—Mais au contraire, Madame, il y a dé
fort belles personnes, très-bien mises, qui
marchent seules, avec des airs de princes-
ses, traînant dédaigneusement des robes
de velours dans les ruisseaux.
La comtesse, de blême qu'elle était,
devint mignonne et rose comme un en-
fant qui n'a plus peur. Il était encore
temps, Julien pouvait être sauvé : le lis
était pur.
—Mon ami, avec les vingt-quatre mille
livres de rente que vous avez et les. trente
mille francs que votre mère vous a donnés
5
— 26 —
pour vous installer dignement, comme il
convient à un jeune homme de votre nais-
sance, vous ne pouvez pas rester dans un
hôtel garni. Puisque je dois être votre
Mentor, je vous retiens pour tonte la jour-
née. Nous allons monter en voiture et
chercher un logement. De là, nous irons
acheter des meubles chez Bellangé; Meu-
rice, mon tapissier, se mettra à votre dis-
position. Nous passerons ensuite chez Bas-
lez pour un cabriolet ; avec beaucoup d'ar-
gent, Crémieux vous vendra un cheval an-
glais passable ; mon mari vous cédera son
jeune Tigre, son Mythe Alcindor, que vous
ferez bien d'appeler tout simplement de
son véritable nom... Ah ! j'oubliais, il vous
faut aussi une cuisinière et un valet de
chambre... Nous trouverons cela chez
Mme de Mataflorida, une très-jolie Espa-
gnole qui quitte Paris pour faire des éco-
nomies en province.
— 27 —
La comtesse de Chanteflore et son pro-
tégé montèrent en voiture, et s'arrêtèrent
rue des Saussaies, près de l'Elysée-Bour-
bon, en plein faubourg Saint-Honoré. Ils
trouvèrent là l'ancienne Louis XV de
Mme la marquise de Villeverde. C'était une
petite maison entre cour et jardin. L'as-
pect en était assez satisfaisant, et la dis-
tribution intérieure bien entendue. La
loge du suisse, l'écurie et la remise,
formaient deux pavillons sur la rue de
chaque côté de la porte d'entrée. À l'in-
térieur, il y avait encore le grand dés-
ordre que cause toujours un déménage-
ment complet. Les parquets et les pla-
fonds étaient seuls en état.
— Cette maison vous convient-elle?
demanda la comtesse à Julien lorsqu'ils
eurent tout visité.
— Parfaitement, répondit le jeune vi-
comte.
— 28 —
— Eh bien! nous la louons, dit Mme de
Chanteflore au suisse qui la gardait d'ha-
bitude. Voilà dix louis d'arrhes.
De la petite maison, on fut acheter des
meubles simples, mais de bon goût, On
donna des ordres au tapissier, qui devait
faire travailler nuit et jour. Basiez fournit
un cabriolet irréprochable, et Crémieux
un cheval anglais d'une belle apparence,
mais douteux quant à la qualité. Lorsque
ces, divers achats furent faits, la comtesse
conduisit Julien au bois de Boulogne, et
l'invita à dîner au cottage de la rue de La-
bruyère. En passant la porte de l'Eldo-
rado, l'enfant respira la première fleur
de luxe bien entendu qu'il eût encore ren-
contrée, et prit ainsi un avant-goût, une
leçon qu'il devait mettre à profit. Par un
calcul bien combiné, Mme de Chanteflore
garda Julien jusqu'à onze heures, et es-
saya sur son coeur plusieurs cajoleries
— 29 —
emmiellées devant lesquelles le jeune vi-
comte ne resta pas tout à fait indifférent.
Dans deux séances, il avait retenu quel-
ques mots d'une langue qu'il devait parler
plus tard comme un naturel du pays. Cela
promettait les plus heureuses disposi-
tions.
A onze heures sonnées, le vicomte
trouva son cabriolet et son groom qui
l'attendaient à la porte du cottage. On
fut bientôt rue des Saussaies. Julien ne
put retenir une exclamation en voyant
avec quelle promptitude, avec quel mer-
veilleux enchantement sa petite maison
avait été décorée, meublée, attifée. Il
n'y manquait rien, pas même la cuisi-
nière et le valet de chambre : l'homme
d'affaire de Mme de Chanteflore avait or-
donné en peu d'heures d'admirables pro-
diges. Après s'être bien étonné, Julien
s'endormit en songeant au vieux manoir
3.
— 30 —
paternel, à la carriole, et au grand lit de
damas usé dans lequel il avait dormi si
longtemps et de si bon coeur ; il eut aussi
une pieuse pensée pour sa bonne mère
et sa soeur Nathalie; puis, il rêva déli-
cieusement à Mme de Chanteflore, sa belle
protectrice.
De son côté, la belle protectrice avait
savouré pendant tout un long jour de ces
joies intimes, de ces émotions ineffables
si difficiles à décrire. Elle éprouva d'a-
bord un bonheur craintif en voyant avec
quelle avidité et quelle innocence le jeune
d'Elvens mordait en idée à ce fruit dé-
fendu, à cette pomme d'amour qu'on lui
laissait entrevoir; puis, peu à peu, elle
se rassura en admirant les nombreuses et
adorables perfections de l'esprit et du
coeur de Julien.
«Pauvre ange, pensa-t-elle en s'endor-
mant; je veux t'aimer comme tu ne se-
— 31 —
ras jamais aimé, je veux entourer cet
amour de séductions ineffables, divines;
je veux qu'il y ait pour toi des heures
d'oubli et d'enivrement, d'extase et de
ravissements célestes! Oh! Julien, tu sau-
ras, mon pauvre enfant, ce que c'est
que le véritable amour....»
Il faut bien le dire, malgré les immen-
ses ressources de son esprit, Mme de Chan-
teflore n'était pas heureuse : il y avait du
vide dans son coeur. Cependant, les sen-
timents de cette femme ne manquaient
pas de débouchés. Outre M. le comte de
Chanteflore, son mari, qu'elle aimait par
habitude et par devoir, elle avait aussi
une petite moitié d'amour pour un cer-
tain secrétaire d'ambassade, homme d'un
esprit élevé, influent par sa perspicacité
à prévoir les événements, précieux par
ses notes diplomatiques, espèce de police
générale où la valeur de chaque person-
— 32 —
nage de quelque importance était soi-
gneusement cotée. Cette moitié d'a-
mour est un phénomène singulier. Un
homme vulgaire y verrait une profonde
immoralité; un esprit distingué trouve
facilement dans cette demi-passion quel-
que chose ressemblant beaucoup à ces
fleurs panachées si belles et si rares. En
effet, le coeur d'une femme présente sou-
vent de ces apparentes bizarreries; celles
qui savent tirer parti de ce don du ciel
font des heureux et s'en trouvent bien.
Si par cas extraordinaire, presque im-
possible, elles donnent leur amour à
dix amants,
« Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier. »
La comtesse n'en était pas encore là;
pour elle, la passion se résumait dans une
trilogie, espèce de triangle mystérieux
— 33 —
dont Julien devait être le sommet, et qui
devait avoir pour base le baron Parthe-
nay d'une part, et M. de Chanteflore de
l'autre.
En s'éveillant, la comtesse se trouva
charmante : les rêves de la nuit avaient
emporté sur leurs blanches ailes cinq
hivers pour laisser cinq printemps; ce
qui, tout compte fait, équivaut à dix an-
nées de moins. Sa première pensée, en
se voyant si jeune, fut pour Julien. Elle
résolut d'aller le surprendre dans sa
Louis XV et de lui demander à déjeuner
pour fêter son installation. Mme de Chan-
teflore partit du cottage de la rue de La-
bruyère comme un oiseau qui prend sa
volée. Sa toilette était délicieuse et aga-
çante. Une simple robe de mousseline
largement échancrée sur la poitrine, un
mantelet noir et une capote blanche
d'une simplicité merveilleuse, formaient
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un costume charmant qui n'avait d'autre
prétention que de jouer un peu trop à la
jeune fille.
La comtesse trouva son protégé dans
le jardin. Dès que Julien vit Mme de
Chanteflore, il rougit, devint pâle, man-
qua se trouver mal de bonheur.
— Mon cher vicomte, je viens vous
demander à déjeuner, dit la comtesse en
lui offrant sa main.
—Bien volontiers, répondit Julien, que
cette proposition encourageait; — mais
malheureusement il n'y a rien ici, ajouta-
t-il avec embarras.
— Monsieur, vous êtes servi, vint an-
noncer le valet de chambre.
—Ah çà, répondit Julien, —est-ce que
par hasard cette maison serait un palais
enchanté?
— Qui sait? laissa tomber la comtesse.
— J'aurais dû m'en douter, s'écria Ju-
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lien : — il y a de la magie dans tout ce
qui m'arrive; ce que vous avez ordonné
hier matin s'est miraculeusement accom-
pli hier soir : vous n'êtes pas une femme,
vous êtes une fée, avouez-le?
— Je n'avoue rien.
— Alors vous êtes mon bon ange, n'est-
ce pas?
— Julien, mon enfant, retenez bien
ceci ; la femme n'est pas un ange; les
poëtes et les amoureux pensent cela, mais
les gens d'esprit disent le contraire. Si
vous m'en croyez, vous me regarderez
tout simplement comme une femme qui
vous veut beaucoup de bien, comme une
amie qui vous sera toujours religieuse-
ment dévouée. Mais, je vous en prie, ne
faites pas de moi une créature du ciel,
car, à l'heure du désillusionnement, vous
verriez bientôt que si j'ai des ailes, elles
sont cassées, et que si la femme est un
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ange sur cette terre, c'est un ange dé-
chu.
Ils s'attablèrent tous deux, côte à côte,
dans une charmante petite salle à man-
ger tendue en coutil à mille raies, et
ornée d'un ameublement Renaissance en
noyer sculpté. Le valet de chambre, à la
livrée du vicomte d'Elvens, se tint der-
rière eux pour le service et disparut ml
instant après, les laissant seuls, tour-
mentés par ce trouble ultérieur qui ôte
le don de la parole, pour doubler les
champs de la pensée.
Cependant ils finirent par rompre ce
silence et commencèrent une charmante
causerie ; Julien fut d'un abandon gracieux,
à rendre folle une femme moins éprise
que la comtesse. Sans s'en douter, ce
beau jeune homme était véritablement
très-supérieur en toutes choses. Il avait
dans la voix des inflexions particulières,
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des mots à lui, et une tournure de phrase
coupée à la manière des vers de Lamar-
tine. Cependant, lorsque les friandises
du dessert eurent été gaspillées, la figure
et le corps de Julien prirent tout à coup
une animation extraordinaire; la com-
tesse crut remarquer que son regard
convoitait.... ; elle remarqua aussi que
Julien se trouvait très-près d'elle et cher-
chait insensiblement à se rapprocher.
« Ne serait-ce qu'un fin roué? » se
demanda la comtesse avec inquiétude.
Mais bientôt elle pensa le contraire ; Julien
était innocent comme l'enfant qui vient
de naître et ne comprenait rien à ce qu'il
éprouvait. De son côté, Mme de Chanteflore
ressentait un tressaillement nerveux qu'ir-
ritaient par instant les folles ardeurs qui
lui montaient à la tête. Ce qui se passait
en elle était étrange ; elle avait mille en-
vies de prendre à deux mains la belle tête de
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son protégé, et de la couvrir de caresses.
« Je t'aime ! je t'aime ! » criait une voix
qui parlait en son coeur, et les sons de
cette voix semblaient lui arriver comme
portés par l'ardent regard du jeune hom-
me.
Cette position était dangereuse, aussi la
comtesse se leva subitement et gagna le
jardin. Le vicomte la suivit.
—C'est drôle, la tête me tourne, dit la
comtesse.
—Et à moi aussi, répondit Julien, qui
chancelait.
—Nous serions-nous enivrés? observa
la comtesse en riant; le grand air nous
fera du bien.
Mme de Chanteflore avait raison : ils
étaient tous deux ivres d'amour.
III
LE DÉNOUEMENT PREVU,
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deste comme la modestie, d'une loyauté
et d'une générosité à toute épreuve ; d'un
courage qui s'arrête à l'impossible, d'un
sang-froid et d'un aplomb remarquables ;
possédant ce je ne sais quoi de noblement
orgueilleux qui plaît aux hommes, et
trouve chez les femmes cette approbation
tacite, ces muets applaudissements, si
précieux, que beaucoup les cherchent et
que fort peu les trouvent. L'élève de
Mme de Chanteflore possédait toutes ces
qualités; avec un aussi bon maître,
le jeune vicomte ne pouvait être qu'un
profond savant. Le fait est qu'un an
après son arrivée à Paris, il n'ignorait rien
des choses de ce monde ; une exceptée, ce-
pendant , celle qui, aujourd'hui, fait d'un
jeune homme un enfant, et peut lui donner
demain le titre d'homme. Expliquer ce
qu'était Julien, c'est copier une belle
tête d'étude. Le vicomte d'Elvens avait
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beaucoup de ressemblance avec ces ma-
jestueux portraits de grands seigneurs
qu'a laissés le Titien, Les lignes de son
visage étaient correctes et accusaient une
grande énergie mêlée à une angélique
douceur.
Il y avait quelque chose d'amoureuse-
ment fatal dans ses yeux. D'habitude, il les
fermait à demi et montrait ainsi de belles
paupières, transparentes comme du cris-
tal de roche, bordées de longs cils noirs,
cet indice certain d'intarissables voluptés.
La bouche souriait de cet éternel sourire
où il y a de tout, de la peine et du bonheur,
du chagrin et de la joie, de l'enivrement
et de l'extase, de l'ironie et du mépris, de
la haine et de la colère, de la souffrance et
du bien-être, du démon et de l'ange, de
l'homme et du dieu ! Julien était grand,
fluet, bien pris sans être taillé en Hercule,
souple, dégagé, alerte , élégant; il avait
4.
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de belles mains , un pied charmant, une
jambe moulée, des bras d'une gracieuse
proportion, un cou aussi beau que celui de
Talma, un air de tête d'une vivacité in-
croyable, un prestige séduisant et mer-
veilleux dans toute sa personne.
Mme de Chanteflore lui avait appris à se
mettre. Julien ne portait pas, comme les
lions d'aujourd'ui, de ces costumes bario-
lés que l'on voit sur le boulevard de Gand,
aux heures du Long-Champs de tous les
jours. Le costume des pur-sang lui faisait
pitié. Il n'avait jamais pu comprendre
comment ces messieurs pouvaient fumer
des cigares dits de La Havane sans jeter
au loin les gants paille qui les avaient tou-
chés. Un héros du Café de Paris, qui dîne
en plein air pour montrer aux promeneurs
qu'il mange un beef-steak et fait un repas
montant à trois francs cinquante centi-
mes, lui semblait le comble du ridicule.
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Il ne mit jamais qu'une fois le pied dans
cette gargote à la mode, et il ne trouva
là que le public que l'on trouve sans cesse
et partout, aux courses et chez M. Musard,
sur le boulevard et au bois de Boulogne,
dans les clubs et dans les estaminets. Pour
des gens du monde, point; il n'en était
pas question. Seulement Julien rencontra
des viveurs qui se mettaient à six pour
boire une bouteille de Johannisberg, et
quinze pour olfacter un verre de vin de
Syracuse. Il y avait aussi la des femmes
entretenues, grugeant effrontément de
tous petits jeunes gens, dont l'air crâne
annonçait une de ces premières bonnes
fortunes qu'un homme sensé compte pour
deux mauvaises.
Le luxe de Julien était calqué sur celui
de la comtesse; c'est-à-dire que tout ce
qui entourait ce jeune homme avait ce
bel air de richesse et de grand goût qui
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caractérise les choses supérieurement
entendues. Le cabriolet avait été remplacé
pour l'hiver par un charmant coupé. Sur
les deux panneaux des portières les ar-
moiries du vicomte étalaient leurs splen-
deurs. Julien d'Elvens portait : écartelé
au premier et quatrième d'argent aux
trois nierlettes de sable, au deuxième et
troisième d'azur, aux trois lions d'or pas-
sant armés, couronnés et lampasés de
gueule, et sur le tout en abîme de gueulé
à la croix d'argent potencé du même;
l'écu timbré de la couronne de vicomte, et
pour supports, deux levrettes d'argent,
colletées d'or. La livrée du cocher et du
chasseur, les chevaux et l'intérieur de la
voiture, répondaient à la simplicité et à
la beauté du blason.
Les heures de la journée de Julien
étaient comptées ; Mme de Chanteflore, en
plaçant les domestiques elle-même,
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avait établi une espèce de police muette,
un contrôle minutieux, où tout était
enregistré. Elle savait, à une minute
près, ce qu'était devenu son protégé.
Le jeune vicomte d'Elvens avait peu
d'amis de son âge, une politique ha-
bile l'entourait constamment d'hommes
raisonnables et choisis; une jalousie de
femme l'avait présenté au coeur de cette
vieille aristocratie du faubourg Saint-Ger-
main, qui le regardait comme un saint et
l'appelait « Mon petit ange! » De fait,
et vu de ce côté, Julien, à vingt-un ans, ne
méritait pas d'autre nom. Il n'en était pas
de même à l'endroit de Mme de Chanteflore.
On peut se faire une idée de ce que devait
éprouver cette ardente nature, affriandée
tous les jours par les cajoleries de l'amour
qu'il éprouvait, et que, certes, on parta-
geait bien. Chaque soir le vicomte filait
mystérieusement dans la rue de Labruyère