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Le Doigt de Dieu. Souvenir de quelques-unes des campagnes et expéditions aventureuses de feu François-Antoine Saas, ancien artilleur et sous-officier de cavalerie et de gendarmerie, par Antoine Saas...

De
95 pages
Derivaux (Strasbourg). 1859. Saas. In-24, 92 p..
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LE
DE QUELQUES-UNES DES CAMPAGNES
ET EXPÉDITIONS AVENTUREUSES
DE FEU FRANÇOIS-ANTOINE SAAS,
». ancien artilleur et sous-officier de cavalerie et de gendarmerie,
HISTOIRE MIL1TAIRE ET DRAMATIQUE,
AU PRINCE IMPÉRIAL ET A L' ARMÉE FRANÇAISE
Soldats... je viens me mettre à votre
tête pour vous conduire au combat.
(NAPOLÉON III, Campagne d' italie).
PRIX : 60 CENTIMES.
STRASBOURG,
CHEZ DERIVAUX, LIBRAIRE,
ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES DE L' ALSACE.
1859.
LE
DE QUELQUES-UNES DES CAMPAGNES
ET EXPÉDITIONS AVENTUREUSES
DE FEU FRANÇOIS-ANTOINE SAAS,
ancien artilleur et sous-officier de cavalerie et de gendarmerie,
HISTOIRE MILITAIRE ET DRAMATISE,
DÉDIÉE
AU PRINCE IMPÉRIAL ET A L'ARMÉE FRANÇAISE.
Soldats... je viens me mettre à votre
tête pour vous conduire au combat.
(NAPOLÉON III, Campagne d' Italie).
PRIX: 60 CENTIMES.
STRASBOURG,
CHEZ DERIVAUX , LIBRAIRE ,
ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES DE L'ALSACE.
1859.
STRASBOURG, IMPRIMERIE DE G. SILBERMANN.
LE DOIGT DE DIEU.
Les étrangleurs.
....Et Dieu dit : Qu'as-tu fait?... La voix du
sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi ?...
Maintenant donc tu seras maudit même par la
terre, qui a ouvert sa bouche pour recevoir de
ta main le sang de ton frère....
(Genèse IV.)
En novembre, mil huit cent cinq, je me
trouvais à Paris, pour affaires de famille.
J'étais alors maréchal-des-logis-chef dans
les chasseurs à cheval de la légion Keller-
mann, à cette époque encore en voie d'or-
ganisation à Strasbourg 1.
C'était par une soirée des plus brumeuses ;
onze heures du soir venaient de sonner...,,
1 Pour des raisons d' économie, ce corps fut licencié
quelques mois après sa formation, alors que j' allais y passer
officier..
Nota. Le narrateur est le père de l'auteur.
1
2 LE DOIGT DE DIEU.
seul, et attardé par diverses rencontres d'amis
que j'avais faites, je regagnais paisiblement
mon auberge, remontant;, à cet effet, dans
la cité, la rive gauche de la Seine.
Je ferai observer que j'étais en petite te-
nue de sous-officier de cavalerie, et que je
portais sur moi, pour toute arme, un long
couteau catalan, dont je m' étais muni à tout
hasard.
Arrivé vers le pont Notre-Dame, je m'ar-
rêtai un moment, tant pour m' orienter que
pour admirer le saisissant spectacle du grand
fleuve, roulant, dans le sein de la nuit, ses
eaux fougueuses, avec un bruit funèbre.
Dans le même instant où je suspendais
ainsi mes pas, je fus joint par un individu
qui, sans doute, venait de surgir de l' une
des ruelles donnant sur le quai.
Comme moi, il s'était arrêté, et paraissait
se complaire dans l'audition de la grande.
voix des eaux en courroux.
Etonné, je me mis à considérer attentive-
ment cet homme, cherchant, à la sombre
lueur du réverbère suspendu non loin de là,
à démêler ses traits et à me rendre compte
de son attitude.
Lui aussi me regardait avec une attention
des plus soutenues, et le résultat de cet
examen réciproque fut une exclamation,de
LE DOIGT DE DIEU. 3
joyeux étonnement poussée par tous les deux,
car nous venions de nous reconnaître pour
d'anciennes connaissances.
En effet, mon voisin nocturne n'était autre
que le sieur Homère-Barnabé-Absalon Timo-
théus, brave marchand de coutellerie et de
quincaillerie, avantageusement établi à Paris
depuis plus de vingt ans, et avec lequel cer-
taines affaires m' avaient mis en rapport déjà
l' année précédente.
Mes relations avec le sieur Timothéus
m' avaient donné lieu d' apprécier son rare
mérite, lequel, à cette occasion, s'était ma-
nifesté, à mon égard, par la plus conscien-
cieuse intégrité et la plus aimable obli-
geance... Du reste, il jouissait de la glorieuse
réputation d'homme de bien, d'ami de l'hu-
manité souffrante, et la confiance qu' on lui
accordait généralement ne connaissait point
dé bornes.
A l'époque où commence mon récit, il
était veuf et père d'un fils à peine sorti de
l'adolescence.
D'après le bruit public, ce fils, par son
mauvais caractère, jetait de l' amertume dans
les jours du vieux Timothéus; en effet, au-
tant celui-ci se montrait affable, conciliant
et généreux dans ses relations avec autrui,
autant les manières et les actions de l'autre
4 LE DOIGT DE DIEU.
décelaient un naturel insociable, méchant,
et, disait-on, une tendance très-prononcée
à la mauvaise foi.
Ce maudit garnement portait le prénom de
Raphaël, et son père l'employait dans son
comptoir même en qualité de teneur de livres.
Quant au physique, le père Timothéus
était un bon gros réjoui de quarante ans,
trapu, vigoureux, et de la physionomie la
plus débonnaire qu'il soit possible d'imagi-
ner. Son teint fleuri, l'éternel sourire qui
semblait stéréotypé sur ses lèvres, son regard
clair et rempli d'aménité, indiquaient à la
fois la bonne santé, la joviale humeur et une
conscience à l'abri de tout reproche.
Aussi, et sauf les chagrins que lui occa-
sionnait ce coquin de Raphaël, papa Timo-
théus s'estimait le plus fortuné des mortels.
J' allais omettre de parler d'un travers que
l'on reprochait comme proverbialement à ce
brave homme... Il était superstitieux à l'ex-
cès, poltron outre mesure, débilité intellec-
tuelle chez lui des plus originales, et qui lui
attirait une foule de mystifications des plus
bouffonnes.
Au surplus, il s'accusait de ce défaut avec
la plus aimable bonhomie, et il riait le tout
premier de la terreur que lui causaient, en
général, tout danger ou apparence de dan-
LE DOIGT DE DIEU. 5
ger, et, en particulier, les esprits, le noir
satan, les chameaux, les tortues, les lapins
et les tireuses de cartes.
De plus, il ne sortait jamais par un grand
vent, de peur, disait-il, d'être enlevé dans
les airs par un tourbillon, et d'être jeté hors
du système de l' attraction terrestre... Les
cheminées et les manches à balai avaient
aussi des litres à sa respectueuse déférence,
par leur innocent rapport avec la sorcellerie.
Oh oui! sur mon âme..., c'était encore un
drôle de sire que mon ami Homère-Barnabé-
Absalon Timothéus .
Et c'était lui..., c'était, ma parole d'hon-
neur, bien lui..., c'était bien le terrible papa
Timothéus que je voyais devant moi, le onze
novembre mil huit cent cinq, à onze heures
du soir, sur les bords de la Seine...
Aussi, je dois l'avouer, cette rencontre
inopinée, en un pareil lieu et à une heure
aussi indue, me stupéfia au dernier point,
moi, connaisseur des plus compétents de la
bravoure toute négative de l'estimable né-
gociant....
— « Par le tricorne de l'Antéchrist..., m' é-
« criai-je en éclatant d'un rire fou..., avez-
«vous été ensorcelé, papa Timothéus? et,
« en vous aventurant ici, pendant la nuit de
«la Saint-Martin, n'avez-vous point redouté
6 LE DOIGT DE DIEU.
« d'être pincé par une vieille satanée sorcière,
«se rendant au sabbat dans le costume ar-
« chicharivarique de la cavalerie infernale... ?
— « C'est encore un tour de mon coquin de
« fils..., marmotta Timothéus d'un air tout
« contrit... C'est lui que je suivais..., je ne
« sais où diable il a passé... Je commence
« réellement à croire que la vieille Balthasar
« m'a jeté un sort. »
Là-dessus ce père infortuné me raconta
une nouvelle escapade du sieur Raphaël,
histoire dont les détails, à la fois oiseux et
hétéroclites, me firent démesurement bâiller
à plus d'une reprise.
— « Bien..., lui dis-je, même avant qu'il eût
« terminé sa lamentable narration..., bien,
« je vous emmène... Nous demeurons à peu
« près dans le même quartier: nous ferons
« route ensemble... Si nous rencontrons un
« spectre, nous nous sauverons, et si ce
« spectre se met à notre poursuite, malheur
«à lui !... car nous nous sauverons encore
« plus rapidement,.. Mais, je le vois, vous
« êtes un crâne, et, en cette qualité, je vous
« accorde mon estime..., et, le premier che-
« napan qui viendra me dire que papa Timo-
« théus a peur des cinq cent cinquante mille
« diables..., par la sambleu..., je me charge
« de l'envoyer assez haut en l'air pour que
LE DOIGT DE DIEU. 7
« plus jamais on n'entende parler de lui.»
Et ce disant, prenant mon camarade par
le bras, je voulus l'entraîner.
Mais lui, me résistant légèrement, me fit
signe de garder le silence, et parut prêter
l'oreille à un bruit étranger.
— Le voilà, me dit-il à voix basse et en at-
tirant mon attention vers une grande et si-
nistre maison, qui se dessinait tristement
à quelques pas de nous, dans la nébuleuse
athmosphère de la nuit.
Ayant regardé, je vis, se tenant debout et
immobile sous la porte cochère dudit bâti-
ment, un homme qui semblait s'être apposté
là pour épier les passants.
— Ce n'est pas lui, dis-je après un ins-
tant d'un examen attentif.
— C'est lui, c'est Raphaël ; insista mon
interlocuteur.
Et se dégageant de mon bras, il fut droit
à l'individu en question.
Moi, par discrétion, je m' éloignai, conti-
nuant lentement mon chemin, et laissant à
volonté le père et le garçon s' expliquer ainsi
qu'ils l'entendraient.
Je fis ainsi environ trois cents pas, me
retournant et écoutant alternativement, afin
de m'assurer si mes disputeurs étaient en-
core là, et s' ils se disposaient à me rejoindre,
8 LE DOIGT DE DIEU.
comme je m' y attendais tout naturellement.
Mais l' épaisseur du brouillard ne permet-
tait de distinguer les objets qu' à une assez
courte distance, et je n' entendais le bruit de
la voix et de la marche de mes deux amis,
pas plus que je ne les voyais eux-mêmes.
Tout à coup, il se passa une chose, dont
le souvenir me fait trembler d'horreur, en-
core aujourd'hui...
Je fus soudain assailli par derrière avec
une promptitude qui me parut tenir du sor-
tilège..., un mouchoir à noeud coulant me
fut jeté autour du cou, et un homme, que
je ne pus voir, m' enleva vigoureusement sur
ses épaules, m' emportant ainsi dos à dos
vers le bord du fleuve, où évidemment son
intention était de me précipiter.
Au même instant, un autre homme, du-
quel mon trouble et mon état voisin de la
strangulation ne me permirent de discerner,
ni les traits, ni l' extérieur, un autre homme,
tombé je ne sais d' où, se mit incontinent en
devoir de me dévaliser, et cela d'une main
assez experte pour dénoter une longue habi-
tude en ce genre d'opération.
L'instinct de ma propre conservation ne
m' abandonna point en cet instant si horri-
blement critique pour moi, et bien que déjà
aux portes du tombeau, je ne m'en mis pas
LE DOIGT DE DIEU. 9
moins en mesure d' échapper au sort affreux
qui me menaçait.
Du mouvement convulsif de l' agonie, je
débutai par adresser à mon voleur un coup
de pied qui le culbuta lourdement par terre,
puis, d' un autre mouvement, que dut diri-
ger la main de Dieu , je pris mon couteau,
je l' ouvris, et, d'un furieux coup que je por-
tai à tout hasard par dessus ma tête, je tran-
chai, avec un bonheur tout providentiel,
le lien fatal qui, quelques secondes plus
tard, m' étranglait le plus correctement du
monde.
Tout cela se passa en bien moins de temps
que je n' en mets à le raconter.
Ma prestigieuse délivrance arracha un grand
cri à mon infernal porteur, et, au moment
où, à demi-suffoqué, je tombais inerte comme
un cadavre, il disparut avec son complice,
de sorte, qu' après que je me fus mis sur mon
séant, ce que je pus faire presque immédia-
tement, je me trouvai tout seul, assis à
terre, et le dos appuyé contre le garde-fou
du quai.
L' approche précipitée d' une patrouille
m' indiqua le motif de la retraite subite de
mes assassins... Sur les éclaircissements et
les indications que, en peu de mots, je don-
nai à mes libérateurs, ceux-ci se mirent sur
1.
10 LE DOIGT DE DIEU.
les traces des deux brigands avec toute la
hâte imaginable, et ils partirent tous, à l' ex-
ception d'un seul, qui resta pour me donner
des soins.
Tandis que, tout étourdi et presque dé-
faillant, je me remettais sur mes jambes
avec le secours de mon officieux compagnon,
nous entendîmes soudain les environs reten-
tir des cris lugubres : au secours!... au
Beurtre !... à l' assassin !...
Ces effrayantes clameurs partaient de la
direction que venaient de prendre les pour-
suivis et les poursuivants.
Le soldat et moi, lui me soutenant, et
moi, pesamment appuyé sur son bras, nous
nous acheminâmes de ce côté aussi vite que
mon état de faiblesse et d' engourdissement
put nous le permettre... En arrivant sur le
théâtre du funeste événement, nous trou-
vâmes les hommes de patrouille occupés à
relever un individu qui gisait immobile au
bord du fleuve.
J' eus l' extrême douleur de reconnaître en
ce personnage mon pauvre ami Timothéus.
Il était presque sans connaissance, et sa
tête portait des traces de sang et de coups.
Le caporal me raconta que lui et son dé-
tachement étaient arrivés assez à temps pour
empêcher le quincaillier d' être tué par un in-
LE DOIGT DE DIEU. 11
dividu, qui, à leur approche, disparut comme
par enchantement, et duquel ils avaient im-
médiatement perdu la piste.
— Ce n'était pas Raphaël, me dit le vieux
Timothéus avec un bruyant soupir de sou-
lagement.
J' avoue que, à cet égard, je partageai la
satisfaction du pauvre diable, et je la parta-
geai d' autant plus volontiers, que, ne me
ressentant presque plus des suites de ma ter-
rible émotion, je me trouvais débarrassé de
tout souci pour moi-même.
La direction de notre destination nous
ayant ramenés sur le théâtre de ma lutte avec
les deux malfaiteurs, que nous soupçonnions
fort n' être pas étrangers à l' attaque dont le
sieur Timothéus venait d'être l'objet, je m' ar-
rêtai un instant pour chercher mon couteau,
qui m'était échappé lors de ma chute.
Allumant, à cet effet, une petite bougie
que j'avais sur moi, je me mis patiemment
à chercher à terre, tandis que, conformé-
ment à mon invitation, les soldats conti-
nuaient leur chemin, emportant à bras l'in-
fortuné Timothéus, qui n'était pas encore
très-bien revenu à lui.
A mon grand saisissement, je retrouvai
non-seulement le couteau, mais je trouvai
encore deux moitiés de doigts, que, du même
12 LE DOIGT DE DIEU.
coup auquel je devais.mon salut, j'avais en-
levées à mon meurtrier.
Je reconnus que ces deux parties de doigts
appartenaient à la main gauche, et qu'elles
avaient fait partie de l' index et. de l'annu-
laire, tranchés tous deux vers la première
phalange.
Pensant que ces deux pièces de conviction
pourraient un jour jeter quelque lueur sur
ce drame ténébreux, je les recueillis soigneu-
sement et les enveloppai dans mon mouchoir;
puis, d'un pas encore mal assuré, je me mis
à courir après la patrouille, que je venais de
perdre de vue, et dont, à travers les accents
grondeurs de la Seine, je démêlai encore
vaguement, ou plutôt instinctivement, le
bruit de la marche pesante.
J'arrivai ainsi, je ne sais trop comment,
dans un labyrinthe de ruelles désertes et tor-
tueuses, où, après diverses allées et venues,
je finis par.m' égarer complètement... Je ne
pus jamais retrouver la piste de mes hommes,
bien que, et tandis que j' errais çà et là, l'es-
prit en proie à une sorte d' exaltation fébrile,
j' eusse, à diverses reprises, entendu les cris
d' appel, que sans doute ils jetaient à mon
intention.
N' ayant non plus réussi à retrouver le che-
min de mon quartier, je fus demander l'hos-
LE DOIGT DE DIEU. 13
pitalité au poste voisin, dont je me mis à
terrifier les soldats par le récit de mon épou-
vantable aventure nocturne.
A l' appui de mon histoire, je voulus pro-
duire les preuves sanglantes restées en ma
possession... Ayant, dans ce but, pris mon
mouchoir, je le déployai de la meilleure foi
du monde; mais, à mon indicible stupéfac-
tion, j'y trouvai.... devinez quoi?.. deux
escargots..., deux vrais escargots, bien vi-
vants , bien conditionnés, et qui montraient
à l' orifice de leurs coquilles leurs têtes vis-
queuses, ornées de cornes d' une longueur
de tous les diables...
Tandis que, plongé dans une folle, dans
une vertigineuse rêverie, je réfléchissais à la
substitution inexplicable qui venait ainsi de
s' opérer dans ma poche, mon auditoire se
pâmait, se tordait sous l'obsession d'un rire
de force à provoquer un tremblement de
terre... ; puis, au milieu des éclats de cette
gaîté convulsive, extravagante, qui rugissait
autour de moi en notés fantastiques, je per-
çus l' émission de l'avis que mon aventure
n'avait eu d'autre existence que dans mon
imagination exaltée, soit par un peu de fièvre,
soit par de petites libations...
— A moins, ajouta très-agréablement l' au-
teur de l'avis, vieux caporal de l'aspect le
14 LE DOIGT DE DIEU.
plus respectable..., à moins que le maréchal-
des-logis-chef n'ait voulu nous favoriser du
divertissement d'un tour de passe-passe à
éreinter de rire Belzébub en personne...
— Mille-sabredaches..., vieux marche-à-
terre bardé de chopines de vin et de péchés
capitaux..., dis-je, moitié riant, moitié fâ-
ché, à l' estimable vétéran..-., tu dis que je
suis un suce-bouteille, ou un farceur pa-
tenté?....
— Maréehal-des-logis-chef... ,me dit alors
gravement le chef du poste, vieux sergent à
trois chevrons, et sur la poitrine duquel
brillait orgueilleusement la glorieuse étoile
de la Légion d'Honneur..., votre aventure
est réelle, nous n'en doutons point, et vous
avez failli être la victime d'un attentat com-
mis par une secte de bandits connus sous le
nom de Charrieurs à la mécanique... Pour
ce qui concerne la substitution en question,
je ne chercherai pas à l'expliquer... Je me
bornerai simplement à faire observer que le
diable est bien fin.
«Au surplus, ajouta-t-il d'un air aimable
et des plus conciliants, et en me versant à
boire d'une délicieuse eau-de-vie aux pommes
de terre... Au surplus, il n'y a aucun mal
à avoir une petite pointe, et le caporal Né-
pomucène Rigaudon, ici présent, n'est qu'un
LE DOIGT DE DIEU. 15
vieux chien d'avare, qui, en véritable brute
qu'il est, ne boit que quand il a soif... Quant
à moi, et tel que vous me voyez, moi, Panta-
léon-Bobêche-Turlupignac de Labachéba-
chique, né natif de la Haute-Garonne, ser-
gent à la septième du,trois des chasseurs à
pied, j'ai soifé, en ma vie, assez de vin,
bière, schnaps, casse-poitrine, sacré chien
tout pur, vitriol à l'incendie et autres siro-
teries de ce genre, pour abreuver, pendant
vingt-cinq ans, une armée de cent quatre-
vingt mille hommes...
Ainsi parla l'estimable Pantaléon-Bobêche
Turlupignac de Labachébachique, né natif
de la Haute-Garonne, et sergent à la septième
du trois..., et après avoir débité cette ef-
froyable gasconnade avec le plus impertur-
bable sang-froid, me portant courtoisement
un toast, il se mit à engloutir le contenu de
son verre d'un air des plus satisfaits de lui-
même et avec une conscience qui dénotait
combien il tenait, sous le rapport bachique,
à ne point démériter dans mon estime.
Ne trouvant, pour le moment, rien à ré-
pondre à une explication aussi péremptoire,
appuyée d'une démonstration tellement con-
cluante , je fis hommage, au sieur Labaché-
bachique, du salut militaire le plus correct
que je pus improviser, politesse à laquelle,
16 LE DOIGT DE DIEU.
en homme sachant vivre, il s'empressa de
répondre avec une grâce toute charmante...
puis laissant mon agréable convive livrer
d'ultérieurs assauts à la bouteille d'eau-dé-
vie aux pommes de terre, je fus m'étendre
sur le lit de camp, où je ne tardai pas à
m'endormir, sans plus m'inquiéter des évé-
nements extraordinaires de la soirée.
Quanta mes escargots magiques, ils étaient
passés, de mon mouchoir, dans l'estomac du
sieur Népomucène Rigaudon... L'honorable
caporal, au milieu d'un tonnerre d'applau-
dissements et de rires, les avait gravement ac-
commodés à la sauce infernale, avec du poivre,
du tabac et une idée d'arsenic... et, fort peu.
soucieux de la nature de l'origine des mys-
térieux limaçons, il en avait fait sa ratatouille.
du soir.
Mon congé devant expirer le surlendemain,
je dus quitter la capitale encore le jour
même... Je partis, en effet, à neuf heures
du matin, et sans avoir eu le temps de faire
ma déposition à la police, ce dont j' aban-
donnai le soin à mon ami Timothéus.
N' ayant non plus trouvé le loisir d'aller le
voir, je me bornai, avant mon départ, à
faire demander de ses nouvelles.. Elles étaient
rassurantes... papa Timothéus n'était mort,
ni des coups qu'il avait reçus, ni de la peur
LE DOIGT DE DIEU. 17
que lui avaient causée les effrayants compa-
gnons de la non moins effrayante confrérie
des Charrieurs à la mécanique. . . . .
II.
Le sorcier d'Amsterdam.
.... La demeure du charlatan italien, que l'on
soupçonnait d'exercer un épouvantable métier,
se distinguait par son entrée bizarre.... Au mo-
ment où Rodolphe passait devant la porte, qui
lui parut sinistre, il lui sembla entendre quel-
ques sanglots étouffés; puis tout à coup un cri
douloureux, convulsif, horrible, un cri parais-
sant arraché du fond des entrailles, retentit
dans le silence de cette maison....
(EUGÈNE SUE , Les Mystères de Paris).
....Soit dehors, ou dans ta maison,
Examine, avec soin les gens que tu fréquentes,
Puisque tu cours danger d'une mort violente,
Par le fer ou par le poison....
Si c'est par intérêt ou rang,
Qu'à tenter un combat ton courage s'apprête,
Le laurier dont tu crois orner ta tête,
Se trouvera teint de ton sang....
(COMMIERS, Oracles des Sibylles).
En mil huit cent onze, j'étais brigadier
de gendarmerie à cheval, en résidence à
18 LE DOIGT DE DIEU.
Un jour que, en la compagnie de l'un de
mes anciens frères d'armes de la Vendée et
de Hohenlinden, je me promenais dans les
rues de la capitale de la Hollande, je vis, se
tenant debout sur la porte d'un magasin
de coutellerie et de quincaillerie des mieux,
achalandés, un bon gros papa, dont les
formes obèses et la face joyeusement rubi-
conde, firent soudain un éclatant appel à
ma mémoire, en me rappelant une per-
sonne jadis bien connue de moi.
En effet, cet homme n'était autre que mon
amé et féal compère Homère-Barnabé-Absa-
lon Timothéus.
M' ayant également reconnu de prime
abord, l'honnête marchand, se répandant en
bruyantes exclamations de surprise et de ra-
vissement, me tendit cordialement la main,
et s'empressa de nous introduire, mon ca-
marade et moi, dans son arrière-boutique,
en continuant à se livrer aux démonstrations
de la joie la plus immodérée.
La reconnaissance ainsi faite, nous n'eûmes
rien de plus pressé que de nous enquérir
réciproquement de l'état de nos affaires.
Timothéus était établi déjà depuis deux
ans à Amsterdam, où son commerce avait
pris une extension considérable... Son fils
demeurait toujours avec lui, et, à ce qu'il
LE DOIGT DE DIEU. 19
me dit, le caractère de ce gaillard n'avait
encore subi aucune modification satisfai-
sante.
Après un assez long entretien sur ces dif-
férents sujets, nous en vînmes spontanément
à la fatale aventure qui signala notre der-
nière entrevue à Paris.
Je savais, comme lui, que toutes les per-
quisitions imaginables pour découvrir, les
auteurs de l'homicide attentat commis sur
nos personnes, avaient été infructueuses.
Lorsque j'en vins à lui parler de la trou-
vaille sanglante en question, ainsi que de
l'inexplicable tour de prestidigitation auquel
cette trouvaille donna lieu, particularité
jusqu'alors ignorée de lui, je vis mon inter-
locuteur tressaillir de saisissement, et son
visage exprimer une terreur superstitieuse
des mieux caractérisées.
Maître Timothéus était toujours le même
pauvre sire d'autrefois.
Sur ces entrefaites, le fils rentra... C'était
un grand noiraud, à l'aspect lugubre et ta-
citurne... Son regard sombre, ainsi que son
visage sec et safrané, décelaient un tempé-
rament bilieux, un homme atrabilaire, hy-
pocondriaque, mais je ne vis rien de plus,
et je cherchai vainement à démêler sur les
traits de Raphaël ce caractère désespéram-
20 LE DOIGT DE DIEU.
ment méchant dont le père venait de m' en-
tre tenir.
« A coup sûr... me dis-je... si le père ne
s' exagère point les choses, le fils est un abo-
minable hypocrite...
Quoiqu'il en soit, Raphaël me fit assez
bon visage, et après un entretien qui se pro-
longea bien avant dans la soirée, nous nous
séparâmes très-satisfaits les uns des autres.
Cette visite fut le prélude d'infinité d'autres
que je dus rendre à maître Timothéus... Il
ne cessait de m'adresser invitations sur in-
vitations ; et lorsqu'il m'arrivait de ne point
m'y rendre, c'étaient des reproches, des
plaintes à n'en plus finir, et souvent l'on ve-
nait, pour ainsi dire, m'enlever de force
chez moi, sans égard aucun pour mes protes-
tations récriminatoires.
Du reste, ces relations, nullement de na-
ture à porter ombrage à ma délicatesse, ne
pouvaient que m'être agréables autant qu'elles
m' honoraient... Maître Timothéus, comme
jadis à Paris, jouissait à Amsterdam de la
plus haute considération, et il n'avait abso-
lument rien perdu de son aimable et joviale
humeur, ce qui en faisait un convive des
plus réjouissants.
Son fils même, le revêche et flegmatique
Raphaël, qui assistait de temps à autre à nos
LE DOIGT DE DIEU, 21
petits comités, que complétaient quelques
notables d'Amsterdam, son fils parfois se
déridait aussi à l'ouïe des contes saugrenus
de son père, et nous passions ainsi très-
agréablement nos soirées, tantôt chez mon
allègre compère, tantôt à l'estaminet tenu
par Minherr Zooterwaater, où nous absor-
bions la plus délectable bière et le brise-poi-
trine le plus assassin qu'il soit possible de fa-
briquer.
N'otre société se composait d'ordinaire des
sieurs Van Saaperman, Van Dengraazen et
Van Thounterweeter, aimable réunion de
corsaires hollandais, que, de leur gigan-
tesque présence , venaient quelque fois em-
bellir le maréchal-des-logis de gendarmerie
Labombarde, et le tambour-major Bélzébub
Ratableu.
Oh ! oui... allez... c'était bien une bonne et
amusante société que celle qui se réunissait
ainsi le soir à l'estaminet de Minherr Zooter-
waater , et j'ai conservé et conserverai à ja-
mais le plus tendre souvenir des capitaines
Van Saapermann, Van Dengraazen et Van
Thounterweeter, ainsi que de MM. Labom-
barde et Ratableu. ..........
Trois mois s'étaient écoulés : nous venions
d'entrer en décembre, et l'hiver apparaissait
22 LE DOIGT DE DIEU.
par gradations sensibles, avec ses lugubres
attributs de journées froides, neigeuses et
nébuleuses.
Ce fut alors que se passèrent à Amsterdam
les choses étranges que je vais vous raconter.
Un vieil Hollandais, chimiste de profes-
sion , et exerçant, outre cette industrie, celle
de diseur de bonne aventure, avait subite-
ment disparu, sans que, malgré toutes les
recherches imaginables, l'on eut pu obtenir
la moindre lumière sur son sort.
Les opinions, à cet égard, étaient parta-
gées : les uns le soupçonnaient parti clandes-
tinement ; les autres admettaient la supposi-
tion du suicide ; d'autres encore le disaient
enlevé par Satan, dernière hypothèse que,
aux yeux de quelques crédules, semblait jus-
tifier la réputation colossale que, par son
étonnant savoir-faire, le vieux magicien s'é-
tait acquise.
Le fait est que c'était un homme d'une
perspicacité réellement surhumaine, et qu'il
savait à merveille tirer parti, même des
choses en apparence les plus futiles, dans
l'intérêt de sa réputation nécromancienne.
Ainsi, moi, j'avais un jour, dans un simple
but de divertissement, été le consulter sur
un vol commis à mon préjudice... Non seu-
lement, et malgré toute ma silencieuse ré-
LE DOIGT DE DIEU. 23
serve, cet homme diabolique devina, dès la
première inspection de ses cartes, le motif
qui m'amenait chez lui, mais encore il mar-
qua le voleur, en se passant, sur sa propre
figure, et en un certain sens, la pointe d'un
couteau... et, chose extraordinaire !... cette
ligne cabalistique, en forme de légère ba-
lafre, se trouva fidèlement reproduite sur le
visage du coupable, ainsi que je pus le cons-
tater encore le même soir...
Sceptique plutôt que crédule, je n'ai ja-
mais cru et ne croirai jamais à la magie
noire...Néanmoins, voilà ce qui m'arriva...
La disparition du sorcier avait donc fait
grande sensation à Amsterdam, et elle de-
vint bientôt l'objet de tous les entretiens.
Un soir...., c'était le six décembre... Je me
trouvais, pour la première fois depuis au
moins, quatre semaines, à notre cher esta-
minet, en la compagnie de mes deux frères
d' armes, de messire Timothéus et du cor-
saire Minherr Van Thounterweeter, lesquels
fumaient tous comme de véritables machines
à vapeur.
Bientôt, étourdi par les acres émanations
qui remplissaient la salle, et bercé par le
bruit confus de voix humaines qui bourdon-
naient rieuses et tumultueuses autour de moi,
je tombai insensiblement dans un sommeil
24 LE DOIGT DE DIEU.
pesant, souffreteux, maladif, lequel, entraî-
nant mon imagination fatiguée dans le do-
maine trompeur des choses inexistantes, la
fit passer par tous les degrés possibles de
l'angoisse, en lui créant un rôle des plus ac-
tifs dans les scènes inimaginables dont je
vais vous donner le détail.
Je rêvai que, au milieu d'épaisses ténèbres,
j'errai, d'une marche lente et indécise, dans
le grenier d'une grande maison.
Tout à coup, je rencontrai, sous ma main
tâtonnante, un objet mobile, suspendu dans
le vide, et que, à mon indicible horreur, je
reconnus être le corps, encore tout chaud,
d'un pendu.
A ce hideux attouchement, je sentis mon
épouvante s'exhaler par une longue série de
cris, que l'étreinte irrésistible du cauchemar
étrangla dans ma poitrine, et, d'un mouve-
ment que paralysa la peur, je me mis à fuir.
Alors le pendu revint soudainement à la
vie j et ; tout en cherchant avec des efforts
convulsifs à se détacher, il me cria, d'une
voix sépulcrale, de l'attendre.
Je n'obéis à cette injonction qu'en cher-
chant à imprimer un degré de vitesse de plus
à ma fuite... Mais, comme entravée par une
puissance occulte, ma course n'en devenait
que de plus en plus languissante, ce qui
LE DOIGT DE DIEU. 25
donna le temps au ressuscité de se décrocher,
de se. mettre à ma poursuite, et de m'at-
teindre.
.. A la lueur de la lune, qui venait de. pa-
raître à l'horizon, je pus voir mon phéno-
ménal compagnon. .......
C'était une sorte de religieux, vêtu d'une
vaste robe jaune, et dont la tête se cachait
dans un capuce de même couleur,
—Enfant de la France... me dit-il d'une voix
stridente... viens... je vais guider tes pas, où
l'Éternel, ton Dieu et mon Dieu, m'a dit de
guider tes pas...
Après que le spectre m'eut ainsi. formulé
sa volonté, je me sentis comme attiré vers
lui par une puissance magnétique, laquelle
m'obligea de le suivre avec la même persis-
tance que si j'eusse été son ombre. ......
Il me,conduisit ainsi vers un escalier en
spirale, que j'entendis qualifier, je ne sais
par qui, d'escalier des entrailles de la terre,
et nous descendîmes longtemps bien long-
temps, infiniment longtemps, pour ne nous
arrêter qu'à l'entrée d'un souterrain, qu'éclai-
rait faiblement la. lueur funéraire d'une
lampe, suspendue à la voûte.
—Le tombeau du sorcier d'Amsterdam...
articula solennellement, m on guide, en me
désignant du geste l'un des coins du caveau.
2
26 LE DOIGT DE DIEU.
Ayant regardé, je vis qu'à un certain en-
droit le sol semblait fraîchement remué.
Alors, me tournant vers l'homme jaune,
je lui demandai d'une voix basse et pleu-
rante :
— Seigneur... serait-ce un meurtre?...
— C'est un meurtre... confirma l'homme
jaune avec un indéfinissable accent de mé-
lancolie..;. Ce meurtre fut commis par ton
meurtrier; et, cependant, ce meurtrier ne
saurait être appelé ton meurtrier...
Là-dessus, l'homme jaune, se penchant
mystérieusement à mon oreille, se mit à me
raconter une histoire sombre, étrange, fu-
nèbre.
Cette histoire avait pour sujet un assassi-
nat commis dans des circonstances épouvan-
tables.
Il y était fait mention d'un mouchoir plongé
dans un vase rempli de sang humain...
Il y était fait mention de trois pauvres pe-
tits orphelins, dont un homme affreux avait
battu, outragé et tué la mère...
Il y était fait mention d'un homme enterré,
lequel se réjouissait d'avoir échappé, par la
mort, au spectacle des injustices et des
crimes du siècle...
Il y était encore fait mention de la cheve-
lure d'une femme décapitée,.. d' un corps hu-
LE DOIGT DE DIEU. 27
main exposé à la Morgue... et d'un spectre
accusateur...
On y parlait aussi d'un homme enchaîné,
dont la terre avait bu les pleurs, et dont les
sanglots avaient été entendus de l'Eternel.
L'homme enchaîné était mort... la terre
avait pleuré sur son cadavre... puis elle avait
jeté aux cieux un immense cri de vengeance
contre les oppresseurs et les assassins de
l'homme enchaîné.
Et l'Eternel, ayant vu et entendu, avait
gardé le silence, et son bras ne s'était point
appesanti sur la tête des assassins.
Mais il avait armé contre eux un fantôme
dénonciateur... et ce fantôme, à une époque
bien éloignée encore, devait les désigner
aux hommes, les confondre, et vendre leur
sang au bourreau.
Et, à ces détails, l'histoire ajoutait que
les voies de Dieu ne sont point les voies des
hommes.
Après avoir ouï les révélations de l'homme
jaune, et avoir longtemps médité sur ces ré-
vélations, je lui adressai la parole, et je lui
demandai:
— Seigneur... comment de telles iniquités
peuvent-elles exister devant Dieu ?
Et l'homme jaune me répondit :
— Enfant de la France... la question que
20 LE DOIGT DE DIEU.
tu me poses ici, cette question est une ques-
tion des plus redoutables... elle est fille de
l'infini, et, par conséquent, elle ne saurait
être résolue par l'homme... Mais, écoute,
tu comprendras ceci... le mal est l'effet du
mauvais choix de l'homme... le mal, par con-
séquent, est enfant de l'imperfection... et,
dans toute l'étendue de l'infini, il n'est d'être
parfait que Dieu.. Cette donnée t'explique la
chute de l'homme, mais jamais aucune' don-
née ne t'expliquera les décrets du Tout-Puis-
sant Maître de l'infini... Enfant de la France,
viens, et joins tes accents à mes accents,
pour adorer et implorer l'Éternel, ton Dieu
et mon Dieu.
Là-dessus, l'homme jaune, se jetant la
face, contre terre, se mit en adoration devant
l'Éternel.
Et il pria...
Sa prière, dictée par la foi, fut longue,
émouvante, miraculeuse.
Je l'entendis prier, d'abord pour tous, les
êtres vivants... pour tous les peuples... pour
toutes les nations de la terre...
Je l'entendis prier pour la prospérité des
justes, et pour la conversion des méchants...
Je l'entendis prier pour l'extinction, pour
l'anéantissement du Mal...
Puis, je L'entendis prier pour les morts de
LE DOIGT DE DIEU. 29
la terre... pour les habitants de l'Éternité...
Et je sus que la prière de l'homme jaune
avait enfanté des choses prodigieuses, et
que sous peu l'on en verrait les bienheureux
effets...
Cependant, je sus aussi que cette prière,
bien qu'émanant d'un coeur juste et revêtu
de la toute-puissance de la foi, je sus, dis-
je, que cette prière, ne pouvait en rien al-
térer la justice de Dieu...
Saisi d'un profond, d'un respectueux trem-
blement, je m'étais prosterné comme l'homme
jaune... Quand il eut terminé ses oraisons, il
se releva, et moi je me relevai avec lui.
Alors, je lui demandai :
— Seigneur, qui êtes-vous devant Dieu?
Et il me répondit:
— Je suis l'Ange de la Mort...
Étonné, je le regardai... Soncapuce ayant
été rejeté en arrière, je pus voir sa tête...
et, voici... sa tête était une tête.de mort!..
Fou d'épouvante, je m'élançai hors du
caveau , et soudain je me retrouvai en plein
air.
Alors, et pendant un espace de temps
dont je ne pus définir l'étendue, je courus,
je courus avec une rapidité vertigineuse...
traversant des rues, dés carrefours, des
places publiques... franchissant des mon-
30 LE DOIGT DE DIEU.
tagnes et des torrents... roulant dans des
abîmes... Je courus , je courus longtemps,
ayant toujours à ma poursuite l'ange formi-
dable des tombeaux.
Ayant enfin dans ma course, devenue
désordonnée, effrénée, furieuse... Ayant,
dis-je, rencontré, sur mon chemin, une mai-
sonnette, je m'y jetai à corps perdu , et j'en
tirai frénétiquement la porte sur moi. ,
Presqu'au même instant, le spectre, qui
me suivait de très-près, s'y rua pareillement,
et la frappa extérieurement d'un grand coup
de sa main sépulcrale.
Et bien que je ne pusse voir la partie ex-
térieure de la porte, je sus néanmoins que
l'empreinte de la main de l'homme, jaune
était restée à la porte... que celte empreinte
était noire , carbonisée, comme si la main
de l'homme jaune eût été en état d'incandes-
cence.
— Aux armes !.. criai-je d'une voix étran-
glée par la peur.
Et je sentis mes esprits éperdus s'en-
fuir promptement du ténébreux empire des
songes.
Au moment où s'opérait ainsi mon réveil,
mon sommeil, sur son déclin, prit une sorte
de caractère magnétique, qui, me favorisant
d'une manière de seconde vue, me permît
LE DOIGT DE DIEU. 31
devoir des choses que , avec le seul secours
de mes yeux terrestres, je n'eusse point pu
voir.
Je vis donc quelque chose... l'horreur que
me causa la chose que je vis , cette horreur
faillit me foudroyer sur place...
Il ne se passait cependant rien d'extraor-
dinaire autour de moi.
Le premier objet qui frappa ma vue', fut
maître Thimothéus, devisant tranquillement
avec un négociant suédois.... Le maréchal-des-
logis Labombarde lisait les journaux... Le ca-
taine Van Thounterweeter, grotesqûement
appuyé sur, la table et ivre comme cinquante
mille hommes, ronflait d'une vigueur à faire
sombrer un navire de quatre-vingt-quatorze...
Le titanesque tambour-major Belzébub Ra-
tableu venait d'organiser un concert à la ran-
tanplan, avec un caporal de sapeurs, et,
d'une voix qui eut pu rivaliser avec celle du
canon, ces deux facétieux convives, sur l'air
de la valse des rhinocéros, mugissaient le
refrain que voici, d'une vieille chanson alle-
mande bien connue :,
«Hali... halo... hali... halo...
« Bei uns geht's immer e so...
« Hali... halo... hali... halo...
« In Holland lebt man fro...
32 LE DOIGT DE DIEU.
Encore sous le poids de mes saisissantes
impressions, je sortis, et fus longtemps me
promener dans la cour avec mes rêveries.
Il était sept heures du soir... le vent du
nord pleurait lamentablement dans le sein
de la nuit, et la ville d'Amsterdam retentis-
sait de la voix impérieuse des tambours de
la garnison, battant la retraite militaire...
Je fus interrompu, dans ma profonde co-,
gitation, par le capitaine Van Thounterwee-
ter, qui vint auprès de moi pleurer comme
un enfant. — C'était chez lui un effet de
l'ivresse... il avait le vin sentimental, et,
dans ces. moments-là, il ne cessait de déplo-
rer le meurtre de bon nombre d'Anglais, par
lui massacrés dans différents abordages....
Je m'emparai du pauvre Thounterweeter,
et, tout en cherchant à le consoler, je le re-
conduisis à la chambre
Quelques jours après, je fus rendre une
visite au sieur Timothéus. J'y étais allé, afin
de revoir ce que j'avais déjà vu... mais je ne
vis rien...
Ce mystère m'intrigua bien vivement pen-
dant une semaine ; enfin je finis par me trai-
ter de visionnaire, et par n'y plus songer.
LE DOIGT DE DIEU. 33
III.
Les compagnons des Ténèbres.
.... Je vis que les gendarmes et les douaniers
me montraient au doigt... J'abaissai mes yeux
sur moi-même : j'étais tout couvert de sang...
Cette pluie tiède, que j'avais senti tomber sur
moi à travers les planches de l'escalier, c'était
le sang de la Carconte....
(ALEXANDRE DUMAS, Le Comte de Monte Christo).
.... Un soir, la signora se retira seule dans
sa chambre... de ce moment, on ne la vit
plus...
— Comment, on ne la vit plus... On ne
trouva pas ses restes... s'écria tout le monde
d'une voix unanime ?...
— Jamais..., reprit Montoni...
— Quelles raisons eut-on de supposer qu'elle
se fut tuée, dit Bertolini?
— Oui, quelles raisons..., dit Verezzi?...
....Je vous expliquerai bientôt, cela..,., dit
Montoni.... Il faut d'abord que je vous rapporte
un fait étrange.... Écoutez, Signors, ce que
je vais vous dire....
— Écoutez, dit une voix....
Ils étaient tous dans le silence, et Montoni
changea de couleur . . . . . . . . .
— Je ne suis pas superstitieux, dit-il, mais
il fout, connaître ce que cela veut dire...
(ANNE RADCLIFFE , Les Mystères d'Udolphe).
Le dimanche suivant, sur les deux heures
du soir, et comme je me disposais à sortir
2.
34 LE DOIGT DE DIEU.
de ma chambre, un homme pâle et effaré y
fit soudain irruption, et, d'une voix entre-
coupée, me supplia de vouloir bien interve-
nir sur-le-champ dans une rixe des plus fu-
rieuses, qui venait de s'engager chez lui,
entre plusieurs individus pris de vin.
Je reconnus cet homme pour un honnête
aubergiste du quartier.
Accédant aussitôt à sa prière, je me ren-
dis en toute hâte à son domicile, avec l'un
des hommes de ma brigade, le gendarme
Rinaldini, originaire de la Calabre, et pa-
rent du fameux chef de brigands de ce nom.
La mêlée, effectivement, était terrible...
elle offrait même un caractère de barbare
sauvagerie dont j'eusse difficilement pu me
faire une idée... Aussi ne fut-ce qu'après
avoir déployé la plus imposante énergie, et
non sans avoir couru de très-grands dangers,
que mon cavalier et moi nous parvînmes à
disperser les combattants, et à en maîtriser
une partie.
Ils avaient été au nombre de six: trois
d'entre eux étaient parvenus à s'échapper...
il en restait donc un pareil nombre en notre
pouvoir... Je pris de chaque main un de ces
énergumènes par le collet... tandis que mon
soldat en faisait autant du troisième... et,
les entraînant comme de viles bêtes, nous

Un pour Un
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