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LE
FOUET
ACTUALITÉ POLITIQUE
Ainsi, voilà l'espèce humaine divisée
en troupeaux de bétail, dont chacun a
son chef qui le garde pour le dévorer.
(Contrat social, CII. II.)
La force a fait les premiers esclaves,
leur lâcheté les a perpétués.
IBIDEM.
IMPRIMERIE DE DUBOIS-VIROUX
1871.
AU LECTEUR,
Si nous élevons la voix lorsqué tant de citoyens qui de-
vraient parler observent un prudent silence, obéissant a des
calculs indignes d'un Français, et prêts à crier selon les gens,
comme le sage La Fontaine, Vive le Roi ! vive la Ligue ! qu'on
nous pardonne. C'est peut-être une preuve de courage et, par
le temps qui court, parler c'est combattre.
L'AUTEUR.
Février 1871.
LE FOUET
Ainsi, voilà l'espèce humaine divisée en
troupeaux de bétail, dont chacun a son
chef qui le garde pour le dévorer.
(Contrat social, CH. IL)
La force a fait les premiers esclaves,
leur lâcheté les a perpétués.
(IBIDEM.)
I.
LE COUPABLE.
Eh bien! oui, qu'on en finisse : qu'on sépare l'enfant de sa
mère. Qu'on cède à la force du sabre et aux arguments du
canon Krupp. Qu'au milieu du lâche silence de l'Europe se
dénoue enfin le drame ténébreux. Chaque fois qu'elle se
relève, la France retombe dans une mare de sang. Qu'elle
demeure couchée dans sa tombe : elle est vaincue. Du moins
on le dit! !
Ils ont bien pris la Pologne, et le Danemark, et l'Allemagne.
Pourquoi ne prendraient-ils pas l'Alsace et la Lorraine,
comme ils prendront demain le Luxembourg, après-demain
la Hollande. Dès lors, la Belgique n'est plus qu'un morceau
de facile digestion, et entre ces deux Gargantua, qui s'appel-
lent la Prusse et la Russie, John Bull n'a plus qu'à, se bien
tenir. Le vieux monde s'écroule : son. agonie a commencé à
Sedan. Le grand Pan est mort !
Mères de famille, consolez-vous, vous dont les fils ne sont
pas tombés sur le sillon sanglant, et toi, femme, prête
l'oreille : bientôt le pas de l'époux résonnera sur ton seuil
abandonné. Vous mêmes, chers prisonniers, déplorables
victimes de la trahison impériale, vous allez revenir dans nos
bras et nous pleurerons ensemble les maux de la patrie.
Puissent les joies de la famille adoucir un peu les malheurs
publics ! Mais il en est qui ne se consoleront jamais.
Car à côté de cela qu'y, a-t-il? Il y a les morts qui ne se
relèveront pas. Il y a l'Alsace et la Lorraine qui ne se rési-
gneront jamais. Il y a la France ravalée aussi bas que pos-
sible. Il y a l'Empire, ou, quelque nom qu'il prenne, le
Pouvoir personnel, cause de tous nos maux, qui peut sortir
de l'urne électorale. Il y a l'anarchie menaçante et trois
dynasties qui guettent à la frontière.
Prenez garde que la paix que vous allez faire ne soit la
paix boileuse et mal assise. Mais prenez garde surtout d'ou-
vrir encore une fois la porte aux fureurs des partis et à
l'égoïsme dynastique. Nous sommes au temps des ambitions
cyniques et des entreprises sacrilèges. Il y a là des dangers
que la sagesse d'une Assemblée patriote peut seule éviter. Si
elle ne sait pas s'unir dans une seule pensée : le salut de la
patrie; dans un seul parti : la France, bientôt, peut-être, la
guerre civile désolera nos cités.
Voilà notre bilan. Qui a fait le crime? Qui nous a précipités
dans cet abîme sans fond ? Ce ne sont pas ceux qui ont repris
dans la bouc le drapeau de la France et qui ont lutté jusqu'à
l'heure suprême pour nous éviter le mépris de l'univers. Ils
ont fait vaillamment leur devoir et le pays entier avec eux.
Le grand coupable, c'est le Suffrage universel, qui a livré à
un pouvoir égoïste et corrupteur toutes les forces vives de la
nation C'est la France plébiscitaire, dont la lâcheté acclama
par trois fois celui qui la déchargeait, du souci de se conduire
elle-même.
Nous ne pouvions échapper.à l'implacable nécessité, et, tôt
ou tard, ce fatal système, consacré par notre folie, devait por-
ter ses fruits de mort. Ce travail de dissolution qui, depuis
vingt ans, poursuivait ses ravages, jeta la France, impuis-
sante et débile, habituée à laisser à d'autres le soin de la
défendre, sous les pieds de l'étranger.
C'est en vain que nous avons tenté un suprême effort, or-
ganisant à la hate nos gardes nationales mobiles, mobilisées
et sédentaires, ces armées citoyennes dont tous nos souve-
rains ont eu peur. Il était trop tard, et les efforts inouïs de la
défense, annihilés par la trahison de Bazaine, n'ont pu qu'une
chose : sauver l'honneur national !
Si les irréparables désastres qui ont frappé la France sont
la conséquence inévitable du régime impérial, dont une
feuille anglaise nous annonce le retour comme « prochaine-
ment réalisable », nous devons le dire aussi, tous les despo-
lismes se valent, et tous, dans les mains d'un mauvais prince,
nous auraient conduits à l'abîme que creusent tous les trônes.
Ce n'est donc pas seulement la dynastie impériale qu'il faut
écarter, c'est toute monarchie entachée de pouvoir personnel.
Le pouvoir personnel est une plaie maligne, qui, quelque
anodine qu'elle paraisse au premier aspect, a bientôt envahi
complètement les Constitutions les plus saines. C'est la logique
et c'est aussi l'histoire.
Une chose qui m'étonne, c'est l'étonnement des honnêtes
gens en face des turpitudes impériales.Ils ont la bonhomie de
s'indigner lorsqu'on leur dit que l'homme de Sedan patine
comme un collégien quand la France se meurt.
— 8 —
Ils ont tort; cet homme-là boit et mange sans remords et
sa conscience est aussi pure que le ciel bleu. Il n'a fait, il ne
fait que son métier d'Empereur.
On s'en prend beaucoup trop aux hommes, pas assez au
système, qui est celui de toutes les tyrannies.— Les reproches
amers que l'on adresse à l'assassin ne rendent pas la vie à
l'assassiné.
L'égoisme est le vice inhérent à tout pouvoir qui s'établit
à côté de la souveraineté nationale, même par la volonté de
la nation. Aussi, à cette époque de suffrage universel, ce n'est
pas aux tyrans qu'il faut s'en prendre des maux de la tyran-
nie. C'est à nous qui, sourds au cri de l'histoire, avons voulu
et consacré la tyrannie.
Eh quoi ! vous ouvrez au larron la porte de votre demeure,
et vous voulez qu'il sorte de chez vous les mains nettes? C'est
tout simplement naïf.
Vous remettez un pouvoir sans limites aux mains d'un
homme fait comme vous de chair et d'os, comme vous sujet
aux erreurs, aux passions, à l'amour de soi ; et vous croyez
que cet homme immolera son intérêt au vôtre !
Vous lui livrez les coffres de l'Etat, et vous croyez qu'il n'y
puisera pas pour faire danser ses courtisans, pour s'acheter
des favorites et des avocats !
O peuple naïf ! va demander tes princes au Paradis ou cesse
de t'élonner qu'un homme soit un homme, qu'un prince
puisse être ton ennemi.
Le second Empire a été longtemps de ta part l'objet d'une
douce folie. Tout allait si bien ! — Il est des malades profon-
dément atteints qui gardent les apparences de la santé. Tu
étais un de ces malades-là.
Tu rêvais, endormi au murmure de l'éloquence officielle.
Nous rêvions presque tons, et, buvant en toute simplicité les
— 9 —
mensonges des avocats de l'Empire, pendant vingt ans nous
avons eu sur la poitrine le vampire impérial.
Enfin la pitié du Souverain nous offrit une restauration
parlementaire. La retraite de MM. Daru et Buffet, le plébiscite
de 1870, la guerre, tout montra que c'était un nouveau leurre.
Et néanmoins, sous l'influence soporifique du ministère du
5 janvier, la France se l'endormit à moitié
Pour se réveiller bientôt, violée et trahie, sous la botte
d'un uhlan !
Ces réveils-là sont communs dans l'histoire des peuples-
enfants qui livrent leurs destinées aux hasards d'une nais-
sance royale ou à l'avidité des Catilina porte-couronne.
Il faut donc que le peuple sache ce que c'est que le Pouvoir
personnel, cause de tous ses maux, qu'il a fait et auquel il ne
comprend peut-être rien encore. Il faut lui expliquer son
mal, en prenant l'Empire comme sujet d'analyse. Il faut lui
prouver que tous les événements dont il s'étonne sont la
conséquence inévitable du régime qu'il a établi. Il faut dé-
monter, un à un, tous les rouages de la machine despotique
au XIXe siècle ; lui montrer que, sous la multiplicité des
formes monarchiques, il y a un germe qui se développe fata-
lement, celui du pouvoir personnel ; un être éternellement
persistant, le Despotisme.
C'est cet être-là qu'il faut clouer au pilori, après lui avoir
arraché son dernier masque.
La conclusion se tirera d'elle-même, claire, inévitable :
S'il se représente jamais devant nous, nous saurons le re-
connaître et courir sus à la bête malfaisante.
10
II.
L'EDIFICE ET SON COURONNEMENT.
Nous avons revu le Louis XIV de Saint-Simon, épouvan-
table d'égoïsme. Seulement il avait laissé son fouet dans
l'antichambre.
L'Empire commença par un attentat à la souveraineté na-
tionale, un vol nocturne à main armée et avec effraction,
comme il finit à Sedan dans le sang et la boue. C'est ce qu'on
appela rétablir l'ordre, dans le style officiel,
Le Président avait, il est vrai, porté la main sur l'Assem-
blée nationale, mais seulement pour éviter à l'Assemblée le
crime de porter la main sur lui.
Qu'en dites-vous? Un brigand vous rencontre au coin d'un
bois et vous dit : « Monsieur, je vois à votre mine que vous
avez l'intention de m'assassiner pour me dépouiller ensuite ;
ne niez pas, c'est inutile, et permettez que je vous pré-
vienne. »
En présence de raisonnements aussi ingénieux, il n'y a
plus qu'à renvoyer le jury dans ses foyers.
Au reste, le Prince flétrissait lui-même sa conduite future
par un mot dont je lui laisse toute la responsabilité. — Vers
la mi-novembre 1851, il demandait à un représentant, qui
dînait à sa table, s'il croyait au coup d'Etat dont on parlait
dans Paris et à l'Assemblée. Celui-ci répondit qu'il n'y croyait
pas. Le Président s'écria, en lui tendant les mains :
— Je vous remercie, M. F..., vous, du moins, vous ne me
croyez pas un coquin.
Cela se passe de tout commentaire.
II —
À l'oeuvre du sabre succéda l'oeuvre du poison. Bientôt,
grâce aux progrès rapides de celle corruption systématique,
tout fut pour le mieux sous la meilleure des constitutions
perfectibles.
On bâillonna la presse; on envoya des charpentiers pour
débarrasser la chambre impériale de la désagréable présence
d'une tribune républicaine. On voulait touffer jusqu'au sou-
venir de la pensée libre et virile.
En revanche, avec l'estampille de la commission de colpor-
tage, on vendit de l'ineptie et du poison pour deux sous tant
qu'on voulut.
Sénat insensé, qui tonnait contre la corruption des moeurs
et l'abominable littérature de l'époque impériale, et ne voyait
pas que l'Empire, son compère, était seul coupable de ce
méfait !
Il avait expulsé la liberté de nos théâtres ; la prostitution
et l'adultère y jouirent bientôt du droit de bourgeoisie.
Il avait supprimé les émotions généreuses et patriotiques ;
restaient les émotions basses et malsanes.
Il avait interdit la Marseillaise, et la foule applaudissait aux
refrains ignobles du café-chantant.
C'est ainsi qu'on tue l'esprit public et qu'on fait les peuples
d'esclaves.La corruption est à la fois la fille et la mère du des-
potisme, et, quand une nation n'a gardé, de toutes ses liber-
tés, que celle de s'amuser sous la surveillance de la police,
j'ai bien peur qu'elle ne tombe bientôt dans la crapule.
La vie politique est un contre-poids nécessaire à la vie de
plaisir, et la liberté, c'est le courant d'eau vive qui purifie la
fange sociale.
- 12 —
L'Etat, c'était, la police, c'est-à-dire l'espionnage et le
casse-tête.
Organisation admirable ! Un chien ne pouvait errer dans la
rue. sans collier, mais, soumises ou non, les filles pullulaient
sur les boulevards.
Les agents de police vous indiquaient assez poliment votre
chemin s'ils étaient de bonne humeur; mais, à l'occasion, ils
vous assommaient proprement, sous prétexte d'une émeute
élaborée à la Préfecture de police.
La police secrète tenait dans sa main salie et crochue la
destinée d'une foule d'honnêtes gens. Organisée de manière
à rendre jaloux l'espionnage prussien lui-même, soldée par
l'argent français, elle n'exerçait ses petits talents qu'en
France et contre des Français. Chaque préfecture avait son
casier mystérieux, où des citoyens invités aux soirées offi-
cielles trouveraient leur biographie écrite dans un style tout
à fait inattendu.
En vertu d'une circulaire de M. de Persigny, datée de 1861,
et renfermant les mesures à prendre pour assurer le trône à
Napoléon IV, chaque préfet dressait une table de proscription
qu'il révisait tous les mois. Il comprenait dans cette liste
tous les hommes dangereux (au point de vue bonapartiste),
quelles que fussent leurs opinions et leur position sociale.
Il formulait lui-même et il signait les mandats d'arrêt pour
chacun des hommes annotis, afin que, au premier ordre qui
lui serait donné, leur arrestation fût opérée simultanément
et sans perdre une minute.
Ce n'est pas autrement que celte dynastie nationale comp-
tait pouvoir se maintenir. Etiez-vcus sûr, citoyen, de n'être
pas couché sur cette liste à côté d'un repris de justice ?
On ne saurait trop admirer, du reste, ce profond respect
pour la liberté humaine.
Par contre, l'Empire se montrait, pour ses fauteurs, d'une
générosité inépuisable : on se partageait en famille honneurs,
fonctions grassement rétribuées, sinécures. Jamais plus
beaux jours n'avaient lui pour le favoritisme, cette laide
chose qui a un si vilain nom.
Voulez-vous obtenir un fonctionnaire impérial bien réussi?
Voici la recette :
Soyez dévoué et ayez Un garçon suffisamment commun.
S'il avait trop d'esprit, cela pourrait gâter son avenir. Deman-
dez pour lui une bourse au lycée. Plus vous serez riche et
haut placé, plus vous aurez droit à cette faveur. Veillez à ce
qu'il ne fasse pas trop de progrès : prenez bien garde surtout
que sa jeune àme ne s'éveille à des rêves de générosité et
d'indépendance. Pour bien faire, il faut avoir une volonté de
caoutchouc et un coeur sec comme du papier. Après avoir
dévoré un nombre incalculable de petits pâtés tout chauds
avant la classe ; après trois épreuves fatales aux examens du
baccalauréat, notre jeune patricien finit par accrocher son
diplôme ; et le voilà, tout aussitôt, faisant son droit et pro-
menant sur les trottoirs ses cols excentriques et ses pantalons
fantaisistes. Si vous pouvez le faire attacher au cabinet du
Préfet, cela ne pourra que le poser. Il suffit des lors de plier
l'échiné à propos. Au bout de deux ou trois ans, un peu plus,
un peu moins, selon que le morceau se pénètre plus vite
des assaisonnements voulus, servez à vos amis jaloux un
sous-préfet, un secrétaire-général en grand uniforme, ou un
procureur-impérial orné d'une paire de superbes côtelettes.
Le ragoût est un peu fade, quoique fort à la mode ; mais je
— 14 —
n'ai rien vu, pour ma part, d'aussi admirablement dédaigneux
qu'un fonctionnaire sorti de cette cuisine. En somme, j'es-
time qu'il aurait produit un effet vraiment digne de lui,
exposé,, en guise d'enseigne, à la porte d'un marchand de
confections.
La moindre concession faite aux opinions indépendantes,
dans la nomination des fonctionnaires de tous ordres et de
tous grades, était scrupuleusement signalée au gouverne-
ment.
Une centralisation inouïe réunissait toutes les nominations
entre les mains du chef de l'Etat et de tous ses alter ego. Ce
qu'il fallait, pour parvenir, ce n'était pas toujours le talent,
l'expérience, la dignité de la vie ; c'était surtout le dévoue-
ment au culte impérial.
Il n'y avait plus l'armée française ; il y avait l'armée de
l'Empereur ; cette armée, qui a fait le 2 décembre et qui a
soutenu pendant dix-huit ans le trône impérial sur la pointe
de ses baïonnettes. Est-ce que l'Empereur n'avait pas fait de
sa garde impériale une nouvelle garde prétorienne ? Est-ce
que le jour venu, il ne disposa pas de l'armée comme de sa
chose, malgré elle, malgré son chef? Est-ce que Bazaine n'en
fit pas autant ? Ainsi donc l'uniforme militaire était devenu
une livrée ! On le vit bien, le jour où un général français livra
Verdun en disant : « Je ne sais plus pour qui je me bats, je
me rends. » Ainsi la patrie n'était rien pour vous, ô général
du Bas-Empire ! La France, rien ! Vos frères expirants, rien !
Vous combattiez à la façon du gladiateur antique, en esclave.
Mais, Dieu merci ! le voile est tombé pour toujours, et de
nouveaux agissements ne surprendront plus désormais nos
frères infortunés. —Les Leboeuf et les Frossard multiplieront
en vain les séductions et les mensonges pour mettre encore
une fois un homme à la place du pays. — Les hommes tom-
bent et se déshonorent ; la Patrie demeure vivante à travers
les âges, apportant aux enfants l'héritage des aïeux. Cette
mère immortelle seule est digne de nos sacrifices ; et l'homme
du 2 Décembre, c'est le sacrilège nocturne qui vole sur l'autel
la place de la Divinité. L'armée ne l'oubliera pas.
Dans l'armée surtout, l'avancement était une affaire de
protection, en bas comme en haut de l'échelle. Un grand
nombre de jeunes gens, dont l'esprit était vraiment militaire,
cherchaient ailleurs : ils n'avaient pas de protections. D'au-
tres, incapables tic faire autre chose, se faisaient soldats : ils
avaient des protections.
Quant à l'état-major, qui étalait ses brillants uniformes aux
revues d'apparat, nous l'avons vu à l'oeuvre et nous nous
sommes souvenus des généraux de Louis XV et des favorites
qui les portaient sur le pavois. D'un siècle à l'autre, causés
par les mêmes fautes, nos désastres se répondent pour nous
dire ce que valent ces stratégistes de fantaisie, que leur dé-
vouement servile ou le sourire d'une femme amenaient à la
tête de nos armées.
Ils ont eu peur de se battre, et ils intriguent aujourd'hui
comme des femmes. Les braves ! Il est plus facile de colporter
les câlineries de M. Granier que de mourir à la tète de ses
soldats.
La magistrature était la magistrature de l'Empereur. Là,
comme ailleurs, les dignités et les rubans rouges s'achetaient
par le dévouement à Napoléon III et à sa dynastie.
Autrefois gardienne jalouse de nos libertés, redoutée et
vénérée, parce qu'elle personnifiait la justice et l'indépen-
dance en face de l'arbitraire et du despotisme, elle aussi a
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cessé d'être elle-même pour s'effacer clans ce système absor-
bant qui s'appelle le régime impérial.
Chaque rentrée de Cour, chaque installation d'un magistrat
nouveau était une occasion solennelle de protestations dé-
vouées qu'on ne reniera pas aujourd'hui, car on s'en glorifiait
alors.
Mais le dévouement de la magistrature impériale ne- se
borna pas à de stériles protestations, il se traduisit bientôt
par un fait de tout temps monstrueux : l'immixtion haute-
ment avouée de la magistrature dans la politique, depuis les
petites intrigues des juges-de-paix cantonaux jusqu'aux
instructions de M. le juge Bernier (1), et aux exécutions
périodiques de la sixième chambre.
Ainsi les gardiens de nos lois devenaient des instruments
de despotisme. Je ne m'étonne pas que l'ex-président Deles-
vaux se soit donné la mort (2). Je m'étonne que d'autres
vivent, gros et gras, avec les souvenirs qui devraient torturer
leur ame.
C'était, comme on le voit, la corruption organisée et parée
du nom pompeux d'amour de l'ordre. Le venin pénétrait
partout. De là, l'affaissement des âmes, l'avilissement des
caractères, le triomphe de l'égoïsme, l'anéantissement des
sentiments généreux et le dévouement à un homme rempla-
çant partout l'amour de la patrie.
Un despotisme énervant se transmettait à tous les degrés
(1) On sait que le complot de Blois ne fut jamais autre chose
qu'une manoeuvre plébiscitaire, sortie du cerveau fécond de M.
l'ietri. Le juge d'instruction Bernier faisait ses instructions dans
le cabinet du sieur Lagrange, agent du Préfet de police.
(2) Chacun do ses arrêts contre la presse parisienne lui était
payé.
— 17 —
des administrations. Malheur an fonctionnaire pauvre qui
prétendait garder une velléité d'indépendance ! Impitoyable-
ment arrêté dans sa carrière, il se débattait vainement sous
une étreinte implacable. Bientôt il devait plier le genou,
comme les autres, surtout s'il avait une femme et des enfants.
Se taire n'était pas toujours se faire oublier. Aussi fallait-il
avoir l'âme fortement trempée sous l'Empire pour ne pas
perdre l'habitude de penser et de vouloir.
De proche en proche, cette sorte d'anémie morale gagnait
du terrain et nous conduisait à cette paresse, ou plutôt à cette
lâcheté politique qui fit les Plébiscites. En séduisant et en
épouvantant l'égoïsme, en frappant les uns, en achetant les
autres, en récompensant l'obéissance, en comprimant la
moindre aspiration de la pensée libre, on arrive assez vite à
ce résultat qui, passé à l'état chronique, constitue la mort
politique.
C'était le but de ce système de compression et de corrup-
tion, auquel l'excès de centralisation et la règle constante
de ne rien accorder qu'à ceux là seuls qui sacrifiaient au veau
d'or, donnaient une puissance à laquelle ne pouvaient échap-
per les plus vulgaires ambitions du village. On déployait un
pareil luxe de bassesse pour conquérir un bureau de tabac
ou un sabre de garde-champêtre que pour obtenir le droit
d'user un fauteuil au Sénat.
La horde avide qui se pressait dans l'antichambre du sous-
préfet, du préfet ou du ministre, trouvait, dans la période
électorale, une magnifique occasion de déployer un dévoue-
ment toujours bien payé.
On voyait alors s'ébrante l'armée immense , depuis le