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Le Gouvernement de la France, par M. Louis d'Esparbès de Lussan

De
168 pages
Dentu (Paris). 1868. In-8° , 186 p..
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LE
GOUVERNEMENT
DE LA FRANCE
Paris. — Imprimé chez JULES BONAVENTURE,
quai des Grands-Augustins , 55.
LE
GOUVERNEMENT
DE LA FRANCE
PAR
M. LOUIS D'ESPARBÈS DE LUSSAN
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS
1868
Dans le cours de cet écrit, et à propos de la situation
actuelle, nous avons dû signaler l'abandon ou le dé-
laissement de la Papauté. Cet abandon était trop réel,
au moment où nous écrivions. Nous nous hâtons de
reconnaître que le gouvernement impérial vient de
réparer une partie de sa faute. Par un coup tardif mais
vigoureux, il a soudainement rappelé le royaume
d'Italie au respect de la foi jurée et des droits du
Saint-Siège. Puisse une telle réparation s'affermir !
Puissent les négociations diplomatiques répondre à
l'énergie de notre action militaire, et donner ainsi une
satisfaction assurée à la justice, à notre honneur, a
notre foi séculaire, à tous nos intérêts moraux et po-
litiques ! Jamais le sentiment public de la France et
des chambres n'aura obtenu un meilleur triomphe ;
jamais nos théories sur la légitimité de l'influence
nationale et parlementaire dans le gouvernement n'au-
ront reçu une meilleure confirmation.
AVANT-PROPOS
La publication de la première partie de cet
ouvrage remonte déjà loin. Elle avait été faite
sous le titre : De la France et de la Révolution
de 1789, et il n'est sans doute pas inutile de le
rappeler aujourd'hui. Le titre nouveau que nous
adoptons doit marquer mieux le but et le ca-
ractère réels de ces considérations. Le premier
4 AVANT-PROPOS.
pouvait en effet ne pas les indiquer avec une
précision suffisante, selon la juste remarque
d'un de nos critiques.
Il n'est pas d'ailleurs besoin de l'expliquer;
le gouvernement de la France, tel que nous
avons voulu le considérer, ne doit pas s'en-
tendre seulement de l'organisation de nos corps
politiques ou plus spécialement de la conduite
et des actes du pouvoir régnant. Le mot de
gouvernement peut avoir très-naturellement
ces sens divers ou restreints, et nous l'em-
ployons nous-même ainsi plus d'une fois dans
le cours de nos développements. Mais dans la
pensée générale de cet essai, nous avons pris
les choses à un point de vue plus large et plus
haut. Il s'agit de la direction tout entière de nos
destinées, de nos affaires et de nos moeurs pu-
bliques, et nous avons cherché à déterminer
l'ensemble des principes, des institutions
comme des moyens de conduite qu'il faut y
appliquer. En un mot, c'est du gouvernement
AVANT-PROPOS. 5
politique, social et même moral de la France
que nous avons prétendu nous occuper.
Dans nos premières considérations, c'est sur-
tout au gouvernement moral et social que nous
nous sommes arrêté. Nous voici arrivé à la
partie que nous avions réservée et qui est pro-
prement politique, c'est-à-dire à ce qui regarde
d'un côté nos grands pouvoirs, de l'autre nos
relations avec le dehors. Une postérieure et
dernière section sera consacrée à notre déve-
loppement international; nous allons en ce
moment examiner rétablissement des pouvoirs
publics et intérieurs, leur rôle, leurs rapports
réciproques.
Ce sujet n'a pas entièrement cessé d'être dé-
licat et difficile ; mais il le sera toujours plus ou
moins, et l'heure nous semble venue de pour-
suivre notre dessein. Nous tâcherons de le
faire, sans manquer aux lois et aux hautes
convenances qui peuvent nous être imposées.
6 AVANT-PROPOS.
La monarchie a eu et a encore dans le monde
deux formes principales, que la France a aussi
successivement possédées : ce sont la royauté
et l'empire. Il est clair que nous ne venons point
décider ici entre ces deux formes de la souve-
raineté monarchique.
Nous restons prévenus pour la royauté et
nous ne sommes nullement tentés de le cacher.
C'est un penchant déjà ancien et qui ne cède
point. Nous croyons voir dans la royauté un pou-
voir plus naturel, plus flexible, et jusqu'ici nous
n'avons guère connu du principat impéria que
son commandement raide et inégal, son caractère
à la fois plus absolu et plus marqué d'instabilité.
Cependant, l'empire peut aussi céder à la loi
du temps, et il serait injuste de méconnaître que
dans ce moment, partout où il existe, il tend à
se limiter et à se régler. Nous ne songeons
point à l'exclure du nombre des gouverne-
ments tempérés et constitutionnels.
AVANT-PROPOS. 7
S'il y a encore, comme il nous paraît, un
vrai moyen de gouverner en évitant la com-
pression sans tomber dans le relâchement et l'a-
narchie, nous essayons de l'indiquer, pour tous
et sans exclusion. Nous exposons simplement
les conditions et les principes généraux de la
monarchie représentative.
Il reste à suivre ces principes, à remplir ces
conditions. Nous formons le voeu sincère que
tous nos pouvoirs comme tous les citoyens s'y
rattachent ou s'en rapprochent le plus qu'ils le
pourront. Il y va de l'honneur et du bien com-
muns, qui nous sont chers avant tout.
On s'est montré bienveillant pour la. première
partie de cet écrit, malgré sa forme inachevée.
Les idées, les sentiments qui y étaient exprimés,
ont eu quelque faveur ; et, sans chercher une
trace perdue dans le mouvement qui s'est pro-
duit depuis quelques années, nous n'avons pu
oublier, pour notre compte, l'accueil sympa-
8 AVANT-PROPOS.
thique et les suffrages illustres que nous avons
reçus 1. Aujourd'hui, le temps a pu fortifier
certaines de nos opinions, en tempérer quelques
autres. L'esprit reste le même : une équité en-
tière envers chacun et un vrai désir de conci-
liation, avec un attachement persistant à la
grandeur du pays et à tout ce qui doit assurer-
son repos comme sa dignité.
1. Appendice, note première.
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
Du régime politique qui convient à la France
Sous la main suprême de la Providence, il
n'y a pour les nations qu'un moyen d'assurer
leurs destinées ; c'est de se laisser gouverner
par qui de droit, selon les lois propres de leur
nature et les règles fondamentales de la jus-
lice. La France n'aura pas un autre privilège ;
12 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
et il faut qu'elle s'y résigne, si elle ne veut tout
perdre en courant après la chimère irréalisable
d'une indépendance et d' une égalité' absolues
ou d'une souveraineté idéale sans vrai souverain.
D'autre part, les peuples, formés d'êtres li-
bres et responsables, ne sont point voués à la
servitude et à l'oppression, ni même à la pure
obéissance sans examen ou sans contrôle. Le
pouvoir qui les régit doit toujours avoir leur
adhésion et même leur concours plus ou moins
prochain. C'est à cette condition seule qu'il
peut satisfaire tous les instincts comme tous
les besoins nationaux. Partout il est nécessaire
que la bonne volonté du souverain soit aidée,
que ses entraînements soient contenus. Nulle
puissance humaine, qu'elle soit temporaire ou
permanente, ne saurait se soustraire à une telle
nécessité ; et il est bon que ceux qui ont seu-
lement en estime la prédominance du pouvoir
et le repos cessent de le méconnaître ou de l'ou-
blier.
Il faut donc trouver un régime qui donne
CHAPITRE I. 13
une juste part à l'autorité et à la liberté, à la
paix sociale et au progrès légitime. Il s'agit
d'avoir un souverain qui s'appuie fortement
sur son peuple en gardant l'action et l'indé-
pendance nécessaires, impose le respect et
l'obéissance tout en répondant au voeu pu-
blic et mène ainsi noblement les affaires du pays
aveclaide du pays lui-même. Essayons de dé-
couvrir ce régime-et ce souverain.
I
Depuis l'origine ou la formation des sociétés
deux pouvoirs dominants se partagent l'empire
du monde, bien qu'à un degré inégal : ce sont
le pouvoir monarchique et le pouvoir républi-
cain
II
La république a occupé une place impor-
tante dans le monde ; l'antiquité a vu des répu-
bliques puissantes et glorieuses ; le moyen âge
14 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
a eu les siennes, et nous en voyons encore qui
ne manquent point de renom ni même d'un
certain prestige. La république a cet attrait
qu'elle associe les peuples de très-près à leur
administration, et on ne peut nier qu'elle
n'excite fortement l'activité sociale et indivi-
duelle.
Cependant il est assez généralement reconnu
que ce genre de gouvernement ne convient qu'à
des Etats resserrés ; sans quoi une ville doit
commander et plus ou moins asservir les autres
parties de la nation. Il ouvre par sa nature
une carrière illimitée et incessante aux compé-
titions, à la guerre civile; et, si l'on veut
suppléer à l'unité dictatoriale de la cité maî-
tresse par un lien fédératif, cette attache ne
tarde pas à céder, et même à se rompre. Les
républiques de l'Amérique méridionale, la Fé-
dération aujourd'hui entamée des États-Unis
n'ont pas encore suffisamment infirmé ce prin-
cipe consacré par l'expérience et l'opinion de
tous les publicistes. On peut même dire que,
CHAPITRE I. 15
jusqu'à nos jours, la République et sa liberté
orageuse ont eu ce défaut capital, qu'elles ont
fini partout assez vite et qu'elles sont allées se
perdre dans l'anarchie, souvent dans la con-
quête et l'asservissement extérieurs.
C'est qu'en effet la République est privée de
cette personnification permanente et calme de
l'autorité, qui est nécessaire pour commander
la longue et facile soumission des peuples et
prévenir à la fois la tension trop raide, ou le re-
lâchement de la puissance executive. Le pou-
voir principal, celui qui est destiné à assurer
la distribution de la justice et de la paix, le
pouvoir proprement agissant, qui pratique les
oeuvres essentielles de la souveraineté, y est
temporaire, instable et sans consistance. Ces
nobles idées de patrie, de lois, de salut et de
bien commun, qui ont fait quelquefois sa gran-
deur, finissent par se perdre dans le dévelop-
pement excessif des intérêts et des caprices
privés. La dictature devient l'unique remède,
et il est sans doute pire que le mal.
16 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
Il est vrai que, d'après les doctrines récentes,
le sort de la République doit être meilleur eu
devenant plus démocratique. C'est au moins
l'espérance d'une école, dont nous ne voudrions
pas méconnaître l'esprit libéral et même géné-
reux, mais qui, à notre avis, a exercé par ses
illusions l'influence la plus fâcheuse sur notre
temps. Cette école en effet, dont M. de Tocque-
ville paraît être le représentant le plus accré-
dité, s'était imaginé qu'en favorisant de plus en
plus le développement de la démocratie, en dé-
clarant à jamais fini le rôle de la Royauté et
de l'aristocratie, on parviendrait à remplacer
heureusement ces deux derniers éléments et à
garder sinon des vertus et des succès aussi écla-
tants, au moins des qualités et des avantages
équivalents. Erreur funeste d'esprits qui ont
été trop saisis par la vaste agitation de la démo-
cratie américaine, et qui, trompés par une sorte
de mirage transatlantique, ont vu sous un faux
jour et ce monde nouveau et sa civilisation pré-
tendue nouvelle !
CHAPITRE I. 17
On change ou on proscrit les vieux noms des
sociétés en substituant le nom abaissé et res-
treint de peuple à celui de nation; mais on n'en
change pas les lois constitutives, toujours sub-
sistantes. On en fausse seulement la notion
vraie et la saine application !
Comment admettre, en effet, qu'une démo-
cratie poussée à l' extrême, dégagée de tout
contre-poids, privée même du frein d'une reli-
gion publique et proprement nationale, retrou-
vera tout d'un coup des vertus, un fonds de dé-
vouement, d'abnégation et de sagesse, qui lui
ont manqué de tout temps, sous les meilleurs
auspices et avec toutes sortes d'aides et de bar-
rières? Comment admettre que le flot qui monte
pourra se modérer par l'entière rupture des di-
gues et des jetées? Vaines et fausses espérances!
Nous avons vu sous la Restauration une école
qui ne voulait ni noblesse, ni peuple dans son
gouvernement, et réservait toute l'influence
à une sorte d'aristocratie idéale, formée,
disait-on, au foyer de l'intelligence et des clas-
2
18 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
ses libérales. Mais cette école avait soin d'ap-
puyer ces éléments peu résistants sur la pierre
solide et fondamentale de la Royauté. Ici c'est
le suffrage universel, abandonné à lui-même,
qui doit suffire à tout, avec des lois et des
moeurs directement sorties de la raison, du
droit et de l'intérêt universels. C'est purement
la souveraineté du nombre et de la multitude,
de tout temps connue et de tout-temps juste-
ment redoutée, mais plus redoutable encore à
raison de la liberté de son courant. Qu'arri-
vera-t-il donc? Le mal au lieu d'être diminué
gagnera sans cesse en étendue comme eninten-
site, et le vice radical de la République, qui
est l'instabilité et le défaut de modération, en
sera irrémédiablement accru.
III
Au contraire de la République, la Royauté,
ou pour mieux dire la. Monarchie avec sa souve-
raineté héréditaire, possède un principe visible
CHAPITRE I. 19
et certain de paix, de force et de durée. Elle
porte avec elle la discipline, l'union et un cer-
tain esprit général d'équité, de haute et uni-
verselle protection, qui seront toujours la base
première d'un bon et solide gouvernement.
Les peuples le sentent si bien, qu'ils vont à la
Royauté par une pente naturelle, qu'ils ne s'en
détachent guère sans un effort violent ou une
surprise, et qu'ils ne tardent pas à y revenir
par un attrait souvent invincible, quand ils ont
eu le malheur d'en être séparés. Aussi, à vrai
dire, la Royauté est-elle partout. On la trouve
au sein des peuples primitifs, dans la Judée,
l'Égypte, la Perse. Elle est en Grèce; dans les
origines et les derniers siècles de Rome ;
elle se maintient dans le moyen âge comme
dnas les temps modernes, et nulle part non plus
le succès et la grandeur, les vertus et la gloire
ne lui font défaut,
Mais, il ne faut point l'oublier ou le taire, la
Monarchie a pour abus, quelquefois pour
terme le despotisme et la tyrannie. Il y a des
20 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
potisme toutes les fois que la volonté d'un
homme ou même d'un pouvoir quelconque est
arbitrairement substituée à l'empire de la loi,
des institutions, des usages et des moeurs,
et que cet étal contre nature existe ou tend à
s'établir comme règle ordinaire.
Quand le despotisme est violent ou tyranni-
que, ses funestes effets sont aussi promptement
que vivement ressentis, et il n'est pas besoin
de les signaler pour les rendre odieux à tous.
L'arbitraire monstrueux des Césars et le régime
turc seront toujours également désastreux et
redoutés.
Les effets sont plus longs à se produire avec
le despotisme faible et prétendu modéré, mais
ils n'en sont pas moins infaillibles. C'est l'ato-
nie générale, la prostration de toutes les forces
et de toute l'activité sociales. L'intelligence, le
sens moral semblent s'atrophier ; l'instruction
s'abaisse, la religion perd son influence vivi-
fiante ; bientôt même les intérêts matériels
sont atteints, tout progrès s'arrête, et au ma-
CHAPITRE I. 21
rasme universel ne tarde pas à se joindre la
dépopulation. Ce fait s'est reproduit partout,
de nos jours comme dans les temps passés,
en Orient comme en Occident, dans le Bas-
Empire comme dans la Chine, et, hélas aussi !
sur plus d'un point de l'Europe moderne.
Heureusement la Monarchie plus favorisée
que la République n'est point fatalement con-
damnée à une telle issue. Elle peut échapper
à ces périls divers en se laissant tempérer et
assister.
IV
De tous temps en effet, outre ces lois fonda-
mentales et universelles, qui se retrouvent
dans les sociétés et qu'elle respectait d'elle-
même, outre cette impulsion inévitable des
moeurs nationales qu'elle acceptait assez volon-
tiers, on a vu la royauté s'entourer plus ou
moins d'aides, de conseils et même d'institu-
tions ou de pouvoirs intermédiaires. Ainsi, en
Egypte, le monarque est assisté par les juges,
22 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
en Perse par les grands ou satrapes ; à l'origine
de Rome, en Grèce, à Cartilage, on trouve à
côté de la royauté un sénat; les grands se réu-
nissent autour de nos souverains, dès les pre-
miers temps des Monarchies européennes.
Remarquons seulement que c'était un con
seil ou un pouvoir aristocratique, qui venait
ainsi limiter ou aider le pouvoir royal. La na-
ture en effet semble d'abord appeler aux con-
seils des souverains les citoyens principaux
et, il faut bien le reconnaître, les gouverne-
ments fondés sur la monarchie et l'aristocratie
ne sont point ceux qui ont le moins duré et ont
eu le moins d'éclat. Cependant l'aristocratie
pas plus que la monarchie n'est entièrement
affranchie des passions corruptrices ou oppres-
sives, et elle est en outre portée à joindre l'avi-
dité au besoin de la domination; le reste de
la nation ne peut être laissé sans garanties
propres; il faut qu'il puisse faire connaître
et écouter ses voeux comme ses intérêts. De
plus, cela est certain, la vie politique comme
CHAPITRE I. 23
la vie morale d'une société doit avoir son foyer
le plus éclatant dans les régions supérieures.
Mais, sous peine de s'affaiblir ou même de s'é-
teindre, il faut que ce foyer s'étende et s'alimente
à un juste degré dans toutes les classes.
Le peuple, ou ce qu'on appelait le peuple,
n'avait pas tardé à pénétrer plus ou moins au
sein des assemblées des républiques, où l'op-
pression et l'injustice étaient plus prochaines.
Les monarchies ne se refusèrent pas davantage
à l'admettre dans leurs conseils publics. Seule-
ment la royauté, fidèle à son principe d'univer-
salité et de droit commun, devait étendre à
toutes les villes comme à. toutes les provinces
le privilège de se faire entendre, et ainsi naquit
le système des députés ou des délégués, ou le
système de la représentation : système qui
n'est pas essentiellement nouveau, mais qui
s'est développé avec l'extension naturelle et
progressive des besoins. Les anciennes répu-
bliques, dont la souveraineté était, comme on
sait, concentrée dans une ville, appelaient di-
24 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
rectement aux assemblées le corps du peuple
de la cité maîtresse. La monarchie a appelé
les représentants de tous les pays, et ceux-ci
ne pouvant se rendre en masse ont envoyé
des délégués. De là sont nés évidemment
les Etats généraux en France, le Parlement en
Angleterre, les Cortès en Espagne, les Diètes
en Allemagne et toutes ces assemblées célèbres
qui se retrouvent à l'origine et dans les déve-
loppements divers de nos monarchies mo-
dernes; assemblées moins tumultueuses et plus
efficaces que celles des républiques anciennes,
et que les républiques de notre temps ont d'ail-
leurs généralement imitées.
V
Ainsi, la monarchie est arrivée par le cours
naturel des choses et de la civilisation à se
constituer comme il suit : Il y a un pouvoir
souverain et permanent, plus spécialement
agissant et dirigeant, chargé de l'importante
mission d'assurer en tout temps la paix et la
CHAPITRE I. 25
prospérité au dedans, la grandeur et la protec-
tion au dehors. Il y a les citoyens les plus illus-
tres et les plus expérimentés du pays, gardiens
vigilants de ses traditions, de ses instincts et
de ses intérêts les plus élevés, qui assistent le
monarque, l'aident et au besoin le modèrent.
Il y a les représentants immédiats de ce fond
de peuple, véritable soutien de tout Etat comme
de tout pouvoir, qui apportent au centre du
gouvernement l'expression des voeux, des be-
soins, des griefs du pays, et y prennent leur
juste part dans l'emploi de ses forces et de ses
deniers. Ces trois intérêts principaux, ces trois
éléments, qui, sous une forme ou sous une
autre, se retrouvent dans la constitution intime
de tout peuple civilisé, et qu'on ne saurait sup-
primer, sont heureusement conciliés. Le Pou-
voir royal s'unit à la démocratie, sans exclusion
de tout principe aristocratique ou modérateur;
et les avantages de la monarchie s'ajoutent à
ceux de la république, tandis que leurs périls
immédiats se trouvent écartés.
26 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
VI
N'est-ce point là sans aucun doute le gou-
vernement type que nous cherchons ? Produit
successif des diverses influences sociales, de la
justice et de la raison publiques, n'est-ce point
là ce régime merveilleux et naturel, où s unis-
sent l'esprit de tradition et l'esprit de progrès,
où tous les intérêts sont satisfaits comme tous
les droits consacrés? Les politiques anciens et
les publicistes modernes n'ont point trouvé une
forme ou une combinaison plus parfaite, et il
est certain que les réformes et les tentatives
diverses de ces derniers siècles n'ont rien fait
surgir de meilleur.
C'est le vrai gouvernement de la France;
c'est celui qu'en 89, avant les divisions malheu-
reuses qui ont tout perdu, nos pères, unis à un
roi et à une reine admirables, ont voulu établir
d'une manière régulière et définitive parmi
nous. C'est celui qu'après les ruines et les
CHAPITRE I. 27
expériences de la Révolution, Louis XVIII,
Louis-Philippe et leurs chartes ont voulu con-
sacrer, et dont nous conservons encore les
formes pricipales,
Tous les peuples de l'Europe, tous les États
qui veulent se régulariser y arrivent successi-
vement aujourd'hui, et on ne parviendra point
à nous en séparer que nous n'y retournions
par une pente irrésistible. Ce gouvernement,
avons-nous à le nommer, c'est la monarchie
aidée et tempérée par la représentation natio-
nale, c'est-à-dire la monarchie représentative.
CHAPITRE II
CHAPITRE II
Objections contre la Monarchie représentative
Nous entendons ici les promoteurs de la dic-
tature démocratique et révolutionnaire se ré-
crier avec un mépris hautain : admirable décou-
verte que celle d'un gouvernement déjà tombé,
dont le prestige et la nouveauté s'égalent et que
nous avons justement répudié avec ses impor-
LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
talions anglaises, son équilibre à la fois inerte
et agité.
I
Il est vrai, la monarchie représentative n'est
point une chose absolument nouvelle, et elle
n'a point l'entière faveur de ses beaux jours.
Mais faut-il donc le répéter? Il en est des vé-
rités sociales et politiques comme des vérités
morales. On les retrouve ou on y revient; on
ne les crée ni ne les découvre. Elles ont même
le privilège qu'elles sont de tous temps visi-
bles, et qu'elles saisiraient universellement les
esprits comme les coeurs, si les passions ou les
faux systèmes ne venaient y mettre obstacle. Mais
nous sommes sujets aux mirages, aux entraîne-
ments, aux craintes énervantes. Qui ne le sait
aussi? Et dès lors, pour démêler les vrais prin-
cipes au milieu des nuages qui nous les cachent;
pour s'y attacher sûrement, il faut encore une
certaine fermeté d'âme et de vue qui n'est point
CHAPITRE II. 33
si commune. Il en faut surtout en des temps
troublés et mouvants comme les nôtres.
Nos dernières révolutions ont jeté sur l'au-
torité et la liberté un voile nouveau de sophis-
mes et de préventions ; la notion et le culte en
sont singulièrement altérés. Le goût de l' arbi-
traire et d'une fausse démocratie a tendu partout
à s y substituer, et, en somme, le crédit est
resté à la force. Cependant, que notre ciel obs-
curci se découvre, ou simplement que défausses
espérances et de fausses terreurs cessent de sub-
juguer les âmes, et tout reparaîtra sous son vrai
jour. Ces nouveautés prétendues, avec lesquelles
il serait temps d'en finir, montreront la pléni-
tude de leur vieille misère, et ces institutions
qu' on dit si discréditées, ces maximes qu'on
dit si usées, mais dont l'ancienneté repose sur
la nature et la justice, reprendront leur éclat et
leur attrait légitime.
9
3
34 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
II
Nous savons encore que la monarchie repré-
sentative est déjà tombée au milieu de nous.
Mais, au milieu des révolutions et des essais
malheureux que nous avons subis depuis 80
ans, serait-ce le seul régime dont nous ayons
vu la chute? La république et l' empire sont
tombés aussi au moins deux fois.
Toutes les causes ont leurs jours de malheur
et de revers; mais celles qui sont fondées sur une
base artificielle ou qui sont opposées à l'esprit
national sont les seules à ne point se relever ;
l'avenir est toujours réservé aux autres. Or,
nous avons déjà montré que la monarchie re-
présentative tient aux lois naturelles et primi-
tives de toute société ; il n'est pas douteux que
nul régime n'a eu clans le pays une adhésion
aussi sincère et aussi vive ; nul, en se retirant,
n'a laissé des éléments et des souvenirs aussi
profondément enracinés
CHAPITRE II. 35
III
On se plaît à signaler les agitations stériles,
les tiraillements indéfinis, l'impuissance hale-
tante de ce qu'on appelle la période parlemen-
taire de nos gouvernements. Tout cela est-il
bien sincère et surtout bien vrai? S'il fallait,
depuis 89, dresser un tableau exact des insti-
tutions et des actes vraiment utiles à ce pays, à
son repas comme à sa grandeur réelle, rendre
à chacun ce qui lui est dû, est-ce que la balance
serait donc si faible en faveur du régime parle-
mentaire ?
Laissons le premier empire et la première
république. Ils ont sans doute un moteur unique
ou singulièrement dominant. Personne, que je
sache, n'a songé à en faire nos gouvernements
réguliers et permanents.
Mais est-ce que le régime qui leur a succédé
a été si troublé et si insuffisant ? Qu'on voie la
Restauration : ses guerres, ses finances, ses
36 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
affaires diplomatiques, la marche des sciences,
des lettres, et des arts, la prospérité générale et
les progrès de toute sorte qui se sont accomplis
dans le pays. N' y a-t-il point là le mouvement,
la vie, la fécondité? et en môme temps, malgré
des lacunes, des difficultés inévitables, jusqu'aux
fautes et à l'orage mal conjuré des derniers
jours, n'y a-t-il point, avec une libre expan-
sion, une sûreté, une dignité et une élévation
morale remarquables?
Le régime suivant pèche par son origine. La
politique intérieure et extérieure y est souvent
hésitante; les intérêts moraux et élevés n'y
ont pas un ascendant suffisant. Cependant l'ar-
mée y est solide ; la loi obéie, l'utilité commune
recherchée, et, en somme, c'est un gouverne-
ment modéré et suffisamment protecteur. Il
périt aussi; non parce qu'il y a à côté du mo-
narque un Parlement qui prend une part effec-
tive aux affaires, mais parce que le trône et les
Chambres manquent également d'un point
d'appui solide. L'unité absolue des institutions
CHAPITRE II. 37
n'eût rien sauvé; le pouvoir n'en eût été que
plus isolé et plus sûrement affaibli.
A-t-on mieux fait à la suite? Nous laisserons
encore l'anarchie et l'incurable faiblesse, les
révoltes et les illégalités sanglantes, qui marquè-
rent les premiers jours de la révolution nouvelle.
Mais quand les temps et les moyens plus régu-
liers ont été retrouvés, qu'avons-nous obtenu ?
Les ressources militaires et financières lé-
guées par le régime constitutionnel, et qui
avaient résisté aux expériences de la Républi-
que, ont d'abord singulièrement servi au gou-
vernement nouveau. Il y a puisé une vigueur et
un éclat frappants; l'attitude du pouvoir a paru
relevée. Mais bientôt le principe qui prévalait a
été laissé à son pur empire, et la libre carrière
des entreprises et des essais de toute nature s'est
ouverte. Il devenait facile d'en prévoir l'issue,
et quelques retours de modération ne pouvaient
suffire à l'écarter. Cette issue fatale n'a pas
manqué ; et, au jour funeste, le voile se déchi-
rant subitement pour tous, nous nous sommes
38 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
trouvés en face de la situation que nous voyons :
à l'intérieur, une armée qu'on remanie, des
finances épuisées ou fortement surchargées;
l'agriculture, l'industrie et le commerce atteints
d'une langueur croissante en dépit de tous les
genres d'exposition; l'instruction amoindrie ou
dévoyée plutôt qu'étendue; l'administration
dominée par des influences illégitimes ; la re-
ligion, la justice dans l'ombre et sans gloire;
les moeurs publiques abaissées ou frivoles avec
le seul stimulant des jouissances ou du bien-
être matériels, tandis que des passions malfai-
santes veillent et que la révolution est plus
que jamais enhardie. A l'extérieur, la papauté
délaissée et livrée à la foi de ses adversaires ;
le Mexique abandonné aux Etats-Unis et son
infortuné prince à Juarez ; la Prusse et l'Alle-
magne menaçantes ; l'Italie unifiée et peu
sûre; la Russie et l'Autriche avides d'une
réparation; l'Angleterre, l'Espagne, la Suisse,
la Belgique, en observation méfiante; en un
mot, une politique extérieure et une diplo-
CHAPITRE II. 39
matie aux abois ; notre drapeau se repliant des
bords du Tibre et du Rhin comme des rivages
du nouveau monde; notre grandeur, notre in-
fluence et jusqu'à notre sécurité, sinon en
péril, du moins remises en question. L'expé-
rience semble encore une fois assez décisive.
IV
Il faut d'ailleurs cesser de s'abuser. Où est
le gouvernement régulier, qui n'ait une balance
quelconque, qui ne soit soumis à des résistances
et à des tempéraments? C'est le propre de la
république d'avoir généralement ses pouvoirs
divisés, et ses formes même se rapprochent
beaucoup aujourd'hui de celles de la monar-
chie représentative. Mais la royauté ou la mo-
narchie digne de ce nom ne peut davantage
s'imaginer sans contre-poids et sans un certain
partage de pouvoir ou d'influence. Les défen-
seurs les plus absolus et les plus autorisés de sa
prérogative, ceux qui lui ont attribué l'origine
40 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
la plus haute, une origine presque divine,
ne l'ont jamais conçue autrement. Quoi! la
tyrannie elle-même a son tempérament et son
frein redoutables, que la Révolution connaît
très-bien : ce sont la révolte et le meurtre,
triste mais inévitable recours des sociétés li-
vrées à une seule force ou à. un seul maître.
C'est que la condition de ce monde est telle.
Encore une fois, il ne saurait se trouver nulle
part ni puissance illimitée, ni paix immuable.
En les recherchant à l'excès, on n'arrive qu'à
un arbitraire bientôt épuisé et à la désorganisa-
tion fatale qui le suit.
Il a été établi par le régulateur souverain
qu'il y aurait partout action et réaction, lutte
et concours, dans la nature morale comme dans
la nature matérielle, dans les sociétés comme
dans les individus. Seulement, il a placé au-
dessus quelques lois générales et nécessaires
d'ordre ou de subordination, auxquelles tout
est soumis ou ramené, choses et hommes, et
qu'il ne faut jamais oublier.
CHAPITRE II. 41
La monarchie représentative doit donc avoir
ses forces et ses pouvoirs divers ; il faut même
qu'elle ait ses conflits et ses luttes. La liberté et
la vie ne sont qu'à ce prix. Mais, grâce à Dieu,
l'agitation pas plus que l'immobilité n'est le
principe d'un tel régime. Quand il est saine-
ment entendu, il a aussi son centre de stabilité
et de mouvement.
V
Mais voici le grief souverain, bien qu'il soit
également peu nouveau. Le gouvernement re-
présentatif ou parlementaire n'est qu'une im-
portation d'outre-mer et une imitation anglaise.
Il est vrai, il ne faut pas trop imiter, même
l'Angleterre : « N'attendez rien de bon du
peuple imitateur, » a dit le poëte. Et peut-
être à la fin comme à l'origine de la Restaura-
tion, dans ce qu'on appelle l'Ecole libérale,
trouverait-on en effet des hommes qui eurent le
tort de trop insister sur les exemples et l'his-
42 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
toire de la Grande-Bretagne, de façon à éveiller
dans des coeurs sincères quelques susceptibi-
lités nationales. Mais prenons garde aussi; et
en nous laissant aller à une crainte excessive de
l'imitation, ne renonçons point à nos plus beaux
privilèges parce qu'ils sont partagés. Ne mécon-
naissons point les meilleures conditions de notre
nature parce qu'elle aura été communiquée.
Est-il besoin de le dire, en effet? on n'imite
nullement en développant ses facultés et ses
instincts naturels, par cela qu'ils se retrouvent
en ceux qui vivent à côté de nous, dans ses
semblables. ou ses voisins. Les lois de la jus-
tice et de la raison sont imposées à tout homme
venant en ce monde ; songe-t-on à accuser d'un
plagiat mal séant ceux qui les suivent, alors
qu'il y a eu de beaux exemples de vertus et de
lumières avant eux et autour d'eux? On ne cesse
d'être soi, on ne tombe dans une copie servile
et peu cligne, que lorsqu'au lieu de suivre libre-
ment le perfectionnement commun et d'accom-
plir simplement sa tâche dans l'oeuvre générale,
CHAPITRE II. 43
on se laisse saisir et détourner par des traits ou
des faits particuliers, et qu'on s'attache avec
artifice à les reproduire.
Or, nous l'ayons déjà montré, tous les élé-
ments essentiels de la constitution monarchique
ou représentative appartiennent à la France
comme à l'Angleterre ; ils procèdent du même
fonds et du même mouvement de civilisation.
Royauté., Parlements ou Etats-Généraux, héré-
dité et. élections, esprit de tradition et de pro-
grès combinés, tout cela est à un pays comme
à l'autre ; ne faut-il point qu'il y ait des ressem-
blances et des rapprochements, souvent mar-
qués dans le développement général des deux
peuples? Mais l'Angleterre a aussi des traditions
locales de cérémonial et de coutumes ; elle a eu
longtemps ses élections fondées sur le privilége
historique; elle a une pairie héréditaire et
n'admet guère l'influence politique et sociale
sans de grandes possessions ; elle a sa succession
de femmes dans la transmission de la couronne
royale. Ne lui avons-nous pas laissé tout cela?
44 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
La France a cru mieux faire en gardant sa
royauté masculine; elle a cru pouvoir simpli-
fier ses formes de déférence et de cérémonial,
sans renoncer au respect et à l'amour tradition-
nels qu'elle professe pour ses souverains ; elle
Ta fait sans embarras. Sans répudier son aris-
tocratie, quoi qu'on en dise, elle a pu croire
qu'au sein d'un peuple essentiellement géné-
reux, des prérogatives et de très-grandes ri-
chesses héréditaires n'étaient point d'une né-
cessité absolue pour garder quelque fermeté
et quelque indépendance de caractère ; elle n'a
point admis l'hérédité directe de la pairie, ni
aucune des lois successives qui l'accompagnent
en Angleterre. Enfin, quand il s'est agi des
élections populaires, on a vu les idées absolues
de capacité intellectuelle ou de droit universel
prévaloir surtout parmi nous et sans doute y
prendre trop d'empire. Qu'y a-t-il donc? Le voici.
L'Angleterre en nous précédant dans la pos-
session régulière, organisée de la liberté, en a
peut-être eu quelque autorité et quelque avance
CHAPITRE II. 45
sur nous. Mais une initiative puissante nous
est restée aussi, et nous ayons eu nos jours de
réaction et d'influence. L'Angleterre nous a
offert des exemples glorieux de patriotisme,
d'énergie et de bon sens.. Nous ne sommes
point, grâces à Dieu, si effacés, et de fait l'une
des nations n'a jamais marché et ne marchera
jamais à la suite de l'autre.
Ne repoussons donc point par une systéma-
tique aversion des rapports naturels et néces-
saires. C'est là qu'est pour les deux pays la
source de leur vraie et commune grandeur.
Que la France ne craigne point de se laisser
absorber ou entraîner comme un faible satel-
lite à la suite d'un tel rapprochement : elle a
une force suffisante de résistance.
Une observation cependant doit être faite.
A quelle époque ce qu'on appelle l'Angloma-
nie ou l'imitation extrême et peu justifiée de
nos voisins s'est-elle fait le plus sentir en ce
pays ? Justement quand les gouvernements de
l'Angleterre et de la France semblaient s'éloi-
46 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
gner davantage dans leur esprit comme dans
leurs formes : c'est-à-dire à la fin du règne de
Louis XV et dans ces derniers temps. Et la
cause en est simple : un peuple qui jouit d'in-
stitutions libres et représentatives aura tou-
jours une supériorité incontestable sur ses voi-
sins moins favorisés et par suite appellera leur
attention jalouse. Dès lors, si on ne peut avoir
ses avantages réels et l'éclatante fécondité de
son gouvernement, on sacrifiera à ses goûts les
moins sérieux, on reproduira ses erreurs et ses
travers. Ainsi au dernier siècle on laissait à
l'Angleterre la grande et fière politique de
lord Châtain, pour lui emprunter le laisser-
aller des moeurs privées, la licence irréligieuse
et sociale des libres penseurs. Aujourd'hui on
lui abandonnera l'esprit libre et sensé, qui, à
défaut de grandeur, marque généralement son
administration, et on cherchera à lui dérober
les essais de ses économistes les plus aventu-
reux, l'ardeur et la science vaine de ses hippo-
dromes »
CHAPITRE III
CHAPITRE III
Du principat démocratique qu'on oppose à la Monarchie
représentative
Que nous propose-t-on d'ailleurs en échange
de notre régime parlementaire et anglais, de
notre constitution limitée et à pouvoirs divers
ou balancés? Ce n'est plus la République, ni
l'Empire-tels que nous les connaissons, ni
même aussi réguliers et aussi modérés que
4
50 LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
nous pourrions les concevoir. Ainsi entendus,
ces sortes de gouvernements ont cessé, à ce
qu'il semble, d'être l'idéal de nos adversaires
Il leur faut la dictature ou le principat démo-
cratique, et voici ce qu'on nous offre sous ce
nom.
I
On superpose un souverain presque absolu
à une République et à des assemblées pure-
ment populaires, en supprimant les éléments
ou les principes modérateurs; et on laisse
ainsi abandonnés à leur propre pente deux
pouvoirs assez peu disposés à se contenir et à.
se régler par eux-mêmes. De sorte qu'il doit
arriver ceci.
Ou les concessions faites à la prétendue dé-
mocratie sont peu sérieuses et peu sincères, et,
à l'ombre des intérêts populaires, d'une vaine
et fictive représentation, c'est le principat seul
qui domine sans contrôle, sans barrières réelles;
ou c'est véritablement une dictature populaire
CHAPITRE III. 51
avec une. représentation vivante des passions
et des intérêts purement démocratiques, à la
façon des conceptions révolutionnaires. Dans
le premier cas, c'est le pur despotisme, qui
fait mine de s'appuyer sur la multitude et
qui en réalité repose sur la force militaire, la
perception des impôts et une surveillance assi-
due en attendant les jours de la violence ir-
régulière, des exactions, des délations, en
un mot de la terreur et de la spoliation inté-
rieures. C'est le despotisme qui flatte d'abord
pour mieux asservir. Dans le second cas, ce
sera la guerre civile, ajoutée à la dictature; on
aura un régime à la fois violent et faible, anar-
chique et arbitraire, ou l'on passera de rémeute
à. l'état de siège, de la compression à la licence
et au déchaînement.. On paraissait beaucoup
redouter les conflits entre le pouvoir monar-
chique et des chambres régulièrement et pru-
demment constituées. Ici les orages et les foules
révolutionnaires viendront à jour fixe se lever
contre la prétendue souveraineté démocratique,
52 LE OUVERTEMENT DE LA FRANCE.
l'assaillant tumultueusement et la battant de
toutes parts jusqu'à ce qu'elle soit renversée, ou,
qu'appelant à son aide tout ce que la loi et le
pouvoir lui donnent de forces régulières ou
irrégulières, elle entre en lutte à son tour et
réagisse par les armes et les coups d'Etat. Nous
n'aurons pas même l'ordre et la tranquillité
du despotisme régulier et permanent ; ce seront
tous les maux de l'anarchie ajoutés à ceux de
la tyrannie !
II
Et on se flatte de nous donner ainsi un gou-
vernement nouveau mieux approprié à notre
civilisation, à ce qu'on appelle nos aspirations
et nos progrès sociaux. C'est là le résultat défi-
nitif et perfectionné de la révolution? Mais le
monde a déjà, vu ces essais ou ces régimes., et qui
ne les connaît? C'est simplement d'une part le
césarisme ou le régime de l'empire romain,
déjà flétri par dix-huit siècles de réprobation ;