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Le Louvre : les derniers travaux de M. Duban / par C. Marsuzi de Aguirre

De
45 pages
Dentu (Paris). 1852. Paris (France) -- Palais du Louvre. 47 p. ; in-12.
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LE LOUVRE.
LE LOUVRE - -
LÈS DERNIERS TRAVAUX DE M. DUBAN.
PAR
C. MARSUZI DE AGUIRRE.
(Extrait du Mercure de France.)
Prix : 50 Cent,
PARIS.
AU BUREAU DU MERCURE,
RUE SAINTE-ANNE, 55,
ET CHEZ DENTU, LIBRAIRE, GALERIE D'ORLÉANS
(Palais-Royal).
LE LOUVRE.
LES DERNIERS TRAVAUX DE M. DURAN.
Les travaux d'embellissement et de restauration
exécutés dernièrement au Louvre, sous la direc-
tion de l'architecte M. Duban, ont donné lieu aux
appréciations les plus diverses et à de longs dé-
- bats dans les journaux. Nos lecteurs nous sauront
gré de mettre sous leurs yeux une lettre dont
nous avons eu connaissance par hasard, et
qui, écrite par un étranger à un de ses plus il-
lustres compatriotes, nous a paru résumer les
questions avec impartialité et en résoudre
plus d'une avec justesse. C'est hors des lieux
où les passions et les tendances obscurcissent le
jugement qu'il faut souvent aller chercher la
vérité. L'auteur de cette lettre nous en a per-
mis la publication, et a bien voulu se charger
d'en faire la traduction.
0
1
.1.
I M. te professeur R. à P.
« Heureux de pouvoir satisfaire à la demande
que vous m'avez faite, je m'empresse de vous
adresser, mon cher professeur, les dessins de
la nouvelle ornementation des salons du Lou-
vre, confiée à-l'architecte M. Duban, que vous
avez connu pensionnaire de l'Académie de France
à Rome. J'ai préféré vous les envoyer reproduits
par le daguerréotype, autant dans un but d'éco-
nomie que pour arriver à la plus grande préci-
sion.
» Jé comprends fort bien l'intérêt avec lequel
vous avez suivi les descriptions et les observa-
tions .louangeuses ou critiques qui ont été pu-
bliées à l'occasion des travaux importans dont le
Louvre a été l'objet pendant ces dernières an-
nées, car ces travaux tournent directement à
vos études de prédilection. Mais je ne m'expli-
que pas que vous m'ayez cru capable de vous
dbnner une appréciation exacte de leur mérite
et de démêler la vérité parmi les contradictions
vitales que vous avez rencontrées dans les écri-
vains et les journaux qui ont traité cette ma-
tière.
» Les occupations arides, tracassières, par
lesquelles rai été absorbé depuis longtemps, ont
8
considérablement amoindri les avantages que
j'avais retirés de vos savantes leçons, et, à mon
grand regret, je m'aperçois qu'il ne me reste
plus d'elles, mon cher professeur, qu'un goût
très-prononcé pour ce qui me paraît beau dans
les arts, et aussi le souvenir de vos bontés infi-
nies gravées par la reconnaissance dans ma mé.
moire et dans mon cœur. C'est surtout ce senti-
ment qui, après et malgré mes aveux d'insuffi-
sance, me décide à tenter de vous complaire.
Cependant si, comme je le pense, après m'avoir
lu, vous désiriez obtenir des renseignemens
plus exacts, veuillez me l'indiquer sans réserve ;
ne ménagez pas mon amour-propre d'auteur : je
remonterai à des sources authentiques où la
vérité découlera jusqu'à vous, et répandra sur
le sujet plus de clarté et de science.
» Les travaux exécutés au Louvre sont de deux
espèces. Travaux de consolidation et d'orne-
mentation extérieures ; travaux d'appropriation
et d'ornementation intérieures.
» Votre avis est le mien, et, comme vous, je
crois que la direction d'une entreprise pareille
est, pour l'architecte qui en assume la respon-
bilité, beaucoup plus difficile et périlleuse que
la création d'un grand ouvrage. L'imagination
et le savoir ne sont dans celui-ci entravés par
aucun précédent, no sont limités par aucune
contrainte, les idées se suivent régulièrement et
vont concourir à la formation d'un ensemble
homogène, d'accord avec le but et proportionné
aux moyens d'exécution. Lorsqu'il s'agit d'une ap-
propriation, c'est absolument le contraire. Il faut
combiner ce qui existe avec ce qui doit exister,
9
il faut masquer les défauts, tourner les difficul-
tés, accepter le goût, se conformer en quelque
sorte à l'intention de ses devanciers, conserver
le caractère propre au monument, et cependant
corriger, améliorer et approprier. C'est, en un
mot, avoir des entraves qui vous empêchent
souvent de tenir compte des inspirations de
l'intelligence, quelquefois même de l'inflexibi-
lité des calculs.
» M. Duban a opéré au Louvre comme il avait
déjà précédemment opéré à la Sainte-Chapelle et
au château de Blois. Partout où il a rencontré la
trace de la pensée de ses devanciers, il l'a suivie
pour la reproduire fidèlement, et on peut dire
qu'il s'est donné la même peine qu'eût prise le
plus studieux archéologue pour découvrir cette
trace où, pour le moins, tout autant que d'autres
s'en seraient donné pour ne pas l'apercevoir.
Aussi tout ce qu'on a fait extérieurement et dans
la galerie dite d'Apollon démontre un effort de
patience et d'abnégation complètes. Le moindre
vestige, les plus petites indications ont été res-
pectés, et là où tout manquait, les dispositions
nouvelles ont été si bien identifiées avec le style
général, que l'œil le plus exercé ne saurait pas
les distinguer des dispositions primitives.
» A l'appui de cette vérité, je vous citerai les
arabesques des portes de la galerie dont vous
avez la reproduction dans la planche n° 1. In-
ventées et dessinées par l'architecte, ces arabes-
ques ne diffèrent en rien du sentiment général
de la décoration et ne peuvent pas faire soup-
çonner leur origine récente. Quelques personnes
ont prétendu blâmer cette fidélité scrupuleuse,
lfr
et ont regretté qu'en y soumettant les peintres
et sculpteurs sous ses ordres, M. Duban ne les
privât ainsi lui-même des plus précieux avan-
tages de leur talent. Vous apprécierez si ce blâme
est mérité ; quant à moi, j'en considère les causes
comme un éloge d'autant plus désirable que,
pour s'effacer à ce point et atteindre cette imita-
tion parfaite, qui trompe l'œil et ne se laisse pas
deviner, l'architecte devait posséder le style au
point de s'identifier à lui : immense savoir d'un
homme supérieur, quand on considère qu'il se
trouvait en présence d'un monument commencé
à une époque très-reculée, et qui, continué et
modifié presque à chaque règne, renfermait
ainsi les spécimens de l'architecture de tous les
temps, depuis la renaissance jusqu'à nos jours.
» Animé du vif désir de vous rendre compte,
avec une certaine exactitude, des travaux entre-
pris pour la consolidation des parties qui mena-
çaient ruine, et spécialement de la galerie de Le-
brun, que vous aviez vue très en danger, je me
suis convaincu que cette partie toute technique de
ma tâche exigeait un examen auquel ma qualité
de simple curieux m'interdisait de me livrer, et
des informations qu'il ne m'était pas permis
d'obtenir. Pour sortir d'embarras, j'allais m'a-
dressera un architecte "de mes amis, quand, heu-
reusement, je me suis rappelé que M. *** avait
fait partie de la Commission nommée par le gou-
vernement, et que, possédant par ces fonctions
des données positives, il pouvait m'expliquer
sommairement ce que je souhaitais savoir.
» Ecrivez-lui un mot pour le remercier, car
je ne lui ai pas caché la demande que vous m'a-
-11 -
itez, faite, et c"est bien certainement par égard
pour vous qu'il s'est montré d'une complaisance
extrême.
» Avant de rien décider, l'architecte et la com-
mission, m'a-t-il dit, ont voulu s'entourer de
tous les renseignemens que l'inspection des lieux
et les anciens documens étaient en état de leur
procurer. Une gravure publiée par J. Silvestre,
représentant le Louvre, ainsi que l'ouvrage de
Marot, forent spécialement consultés. Les étu-
des qu'on en fit démontrèrent que les arca-
des, maintenant limitées au nombre de sept,
régnaient primitivement dans toute la longueur
du rez-de-chaussée de la façade qui est sur le
jardin de l'Infante, et que ce fut plus tard seu-
lement qu'Henri IV fit élever le premier étage et
Facrotère sur le rez-de-chaussée construit par
Charles IX.
» Ce qui venait confirmer cette observation,
c'étaient surtout les piédroits terminant les sept
arcades qui sont restées de l'ordonnance primi-
tive, sans parler des croisées à droite et à gau-
che, imitées de celles de la partie en retour sur
la façade principale eL du style du premier étage,
évidemment élevé par Lebrun.
» Ces piédroits, aussi larges que ceux qui sup-
portent les arcades encore debout, se combinent
jusqu'aux impostes avec les assises des pilastres;
mais au-dessus cet ensemble cesse, et la hau-
teur des pierres dont elles se composent n'est
plus en rapport avec le reste. Il fut donc décidé
que la restauration de cet édifice serait exécutée
dans les dispositions adoptées sous Henri IV avec
Yacrotère et le ressaut du milieu et des mansar-
12 -
des formant des lignes qui, poussées jusqu'au
retour sur le quai, vont parfaitemeut se réunir
à celles de la façade regardant la Seine.
» La question des parties inférieures et exté-
rieures ainsi résolue, il fallait s'occuper de celle
concernant l'intérieur et les combles. La char-
pente du toit qui reposait originairement sur des
jambes de force, et qui était privée en certains
endroits des pièces essentielles pour la relier et
la retenir, avait subi, en poussant vers le vide,
un écartement et un abaissement des plus sensi-
bles. La voûte de la galerie de Lebrun était dis-
loquée, déchirée et endommagée dans son orne-
mentation et dans toutes ses peintures. Il deve-
nait évident qu'on ne pourrait rien obtenir par
les moyens ordinaires et qu'on serait forcé de
remplacer par des copies l'œuvre originale du
maître, si on tenait à rendre l'aspect primitif à
l'ensemble de la salle. Cette mesure nécessaire,
impérieuse, répugnait à M. Duban ; aussi, loin
de s'y soumettre, il imagina de renouveler pour
cet immense volume de bois et de plâtras pour-
ris ce qu'on avait déjà fait pour des monumens
en pierre.
» La voûte, enlevée morceau par morceau,
étiquetée, numérotée, fut mise à terre ; la char-
pente fut relevée, restaurée et remplacée, de
manière à en assurer la solidité, ensuite les
parties apparentes furent ressoudées pour ainsi
dire, et aujourd'hui le plus petit indice ne sau-
rait révéler à l'œil du spectateur l'existence de
cet immense travail. C'est la preuve de ce que
je vous disais en commençant de la peine
extrême réservée à l'artiste qui assume la res-
13
ponsabilité de la conservation et de l'achèvement
d'un monument, en raison du peu de gloire qui
l'attend. Public et critiques se sont indistincte-
ment promenés dans cette immense salle recon-
quise sur le temps et l'abandon des hommes ;
pas un d'entre eux n'a pu se douter des transes
éprouvées par l'architecte, de la patience dont
il a fait preuve, du savoir qu'il a montré, de la
persévérance qui l'a soutenu, pour arriver à
retirer de sa ruine l'œuvre grandiose de Lebrun
Je crois être le premier à signaler ce fait d'une
grande importance qui m'a été révélé par M. X.
Il est probable que sans votre demande, il serait
resté dans l'oubli.
» Puisque je vous parle de ces travaux, qui,
bien que très-importans, ne sont cependant pas
visibles, je ne dois pas passer sous silence ceux
pratiqués pour consolider l'angle du palais en
retour sur le jardin de l'Infante. Une large dé-
chirure qui s'était opérée du haut en bas faisait
supposer un vice capital dans les fondations. En
effet, en les mettant à découvert on s'est aperçu
que cette partie du palais avait été assise sur des
débris de l'ancienne enceinte de la ville, et sur
une muraille en moël!ons de la pire qualité.
» Toucher à cette muraille eût été se lancer
dans des frais et dans des dangers inconnus ;
d'ailleurs l'expérience, sans en expliquer les
causes, a démontré qu'il existe dans les vieux
murs une force d'adhésion très-puissante »
comme une cristallisation qui brave le temps et
les actions étrangères tant qu'on l'abandonne à
elle-même, mais qui disparaît et cesse d'exister
si une main hardie ou irréfléchie vient à en bri-
- 14 -
ser la continuité. M. Duban s'est bien gardé
d'une pareille faute ; il a ouvert une tranchée tout
le long de la partie défectueuse et il l'a remplie
d'un bloc immense de béton qui fait une espèce
de bandage indestructible, rend impossible en
tous sens de nouvelles déviations et oppose une
digue infranchissable aux infiltrations des eaax
pluviales et de celles de la rivière.
» Sans la moindre secousse, avec une dépense
relativement peu importante, l'angle et ses pro-
longations, par ce moyen, se trouvent "assis d'une
manière irréprochable et ont acquis une noui-
velle force.
Ces travaux, exécutés avec des soins particu-
liers, offrent maintenant une sécurité parfaite.
J'ai consulté des experts en cette matière qui m'ont
assuré que ces travaux ont été conduits avec un
jugement au-dessus de tout éloge.
» Pour en finir d'un trait avec le côté le plus aride
de la tàche que vous m'avez imposée, je dois,
mon cher professeur, vous parler en passant de la
nouvelle distribution de la lumière de la grande
galerie que les artistes avaient, avec raison, bap-
tisée du nom de catacombes.
» Vous vous la rappelez parfaitement avec ses
jours faux, rares, sombres et insuffisans. Eh
bien ! vous ne la reconnaîtriez plus à présent, et
à peine croiriez-vous que les tableaux qui la
décorent sont les mêmes que ceux qu'on y voyait
précédemment.
» De larges ouvertures presques continues, en
perçant la voûte, ont produit cet heureux résul-
tat. On a raccordé les charpentes, posé des
châssis ; mais, dans ces travaux, il n'y a eu au-
15
cune difficulté à vaincre, et on est encore à se
demander comment et pourquoi les administrai-
lions qui se sont succédé avaient tant tardé à
introduire cette amélioration essentielle, facile
et peu- dispendieuse, et aussi comment on avait
différé. jusqu'à présent de donner au public et
aux artistes une satisfaction qu'ils réclamaient
depuis de longues années, surtout aux époques
périodiques des expositions des œuvres des
peintres vivans.
» Au sujet de ces ouvertures, après m'avoir
cièmandé dans un paragraphe de votre lettTe
pourquoi M. Duban a négligé, ainsi que plu-
sieurs critiques vous l'ont appris, de les mettre
d'accord avec la décoration de la voûte, vous
cherchez à vous expliquer les raisons de cette
négligence.
» Tout en admirant la solidité de vos induc-
tions, je suis forcé, mon cher professeur, de les
battre en brèche en vous donnant la plus simple
des explications. C'est l'histoire de Colomb et de
l'œuf qu'il fait tenir debout.
» L'ouverture des lumières est seule défini-
tive, les décorations de la galerie sont à faire
intégralement.
» Quand on les entreprendra, les trouées, les
divisions et les ornemens se rapporteront les
uns aux autres et formeront sans doute un en-
semble artistique parfait. En attendant, il a paru
convenable de ne pas faire de dépense pour un
replâtrage provisoire qui n'aurait jamais été
satisfaisant.
» On a donc pris un caisson et deux demi-
caissons tout comme on en eût pris davantage
16-
ou moins s'il l'avait fallu pour bien éclairer la
pièce, le seul but qu'on se proposât pour le mo-
ment. Les mauvaises langues disent que M. Du-
ban se montre excessivement réservé dans l'em-
ploi des fonds de l'Etat, et qu'en restreignant les
dépenses, il cherche à économiser sur ses devis,
afin de faire plus utilement et plus largement qu'il
ne l'avait projeté d'abord sans être obligé de
recourir à de nouvelles allocations. C'est une
singularité regrettable qu'il partage avec quel-
ques-uns de ses collègues. Il ne veut pas encou-
rager le travail inutile. Cela pourrait bien lui
porter malheur aux jours heureux de la complète
fraternité populaire. Toujours est-il que l'arran-
gement du cabinet des bijoux et des curiosités,
dont j'aurai à vous parler, a été pris, à ce qu'on
m'assure, sur les épargnes obtenues dans les
autres travaux du Louvre, et en dehors du bud-
get qui leur était affecté primitivement.
» Permettez-moi, mon cher professeur, une
petite digression. Elle éclairera votre juge-
ment, et pourra, par la suite, rendre votre ap-
préciation plus sûre. Ici, la critique eU un mé-
tier, et ceux qui l'exercent ont mille et une
raisons dont mille sont très-souvent étrangères
au sujet critiqué et presque toujours plus per-
sonnelles que réelles. Pour distinguer le vrai de
l'absurde et du passionné, il vous faudrait passer
au creuset les argumens, les noms et l'esprit,
soit du journal soit du recueil qui est sous vos
yeux. Cela est difficile à faire hors de France ;
mais ici nous y sommes tellement habitués, nous
connaissons tellement le mobile des individus et
des partis, que le plus souvent en lisant un
- 17 -
blâme la réflexion nous le fait changer en pré-
somption d'éloge et vice versà.
» Pour ne parler que des choses qui se ratta-
chent à l'art, figurez-vous un architecte, un
peintre, un sculpteur, ayant par son mérite attiré
l'attention du gouvernement à ce point qu'il soit
chargé d'un ouvrage important. I! laisse derrière
lui mille architectes et tout autant de peintres
et de sculpteurs se croyant tous doués d'une
habileté transcendante. Il est curieux de les en-
tendre se plaindre et. se poser en victimes de la
faveur et de l'arbitraire. C'est à qui médira de
l'heureux rival et voudra déchiqueter une répu-
tation qui l'écrase. A chacune de ces mille voix,
ajoutez maintenant celles d'un ou deux amis
plus ou moins littérateurs, mais éminemment en
vieux, s'attachant à qui mieux mieux à dénigrer
le talent préféré, et faisant assaut de calomnies et
de bases personnalités, et vous aurez une véri-
table idée de l'espèce de tourbillon infernal dans
lequel un homme de mérite serait enveloppé s'il
prêtait la moindre attention à tout cet acharne-
ment que Scribe a dépeint de main de maître,
dans une de ses délicieuses comédies.
» Personne, je vous le répètll, ne s'émeut ici
de tout ce bruit assourdissant. Le public juge
par lui-même avec un bon sens rare et qui fait
la désolation des gens qui croient avoir reçu la
mission de l'éclairer, ou, pour mieux dire, de
l'entraîner dans le cercle étroit de leurs passions
et de leurs petits intérêts.
» La critique fait ses affaires à sa manière,
inventant, oubliant, supposant et louant ou blâ-
mant selon son caprice.
18 -
» Sans s'inqniéler autrement de cette indis-
crète, les criliqués suivent leur marche de même
que ce prince des contes arabe, que ne purent
intimider les cris menaçans des monstres qui
voulaipnt l'empêcher de s'emparer de la fiole
merveilleuse, prix de son entreprise audacieuse.
Vous me direz pourtant que grand est le mal-
heur si les choses sont arrivées au point d'avoir
compromis sinon perdu un de* stimulans les plus
efficaces des intelligences d'élite , l'aiguillon
qu'Horace disait infaillible pour conduire à la
gloire. J'en conviens volontiers avec vous, mais
je me permettrai de vous faire observer que c'est
là la conséquence fatale d'un abus qui n'est et
ne peut-être réprimé par aucun moyen, et qui,
comme tous les abus, change en mal ce qui au-
paravant était bien. « Che se talora eccede. a
» Cambiata in vizio ogni virlù si vede. »
» Où en serions-nous sans cette compensation
consolante, qu'il en a été ainsi de tous temps.
Le Tasse n'a-t-il pas été bafoué par les acadé-
miciens de la Crusca, Michel-Ange n'a-t-il pas
été abîmé par Milizia, Dominiquin par les moi-
nes, voire même par les rapins de l'époque.
Par la suite, il en sera toujours de même, et de
plus fort en plus fort, tant la société humaine
a pris l'habitude de se remuer au fond, et si le
limon n'envahit pas tout à fait la surface, au
moins il la trouble suffisamment.
» Vous voilà donc bien averti, mon cher pro-
fesseur, et ce sera désormais votre faute si vous
vous alarmez trop facilement et si votre esprit
supérieur se met à la torture, comme à l'occa-
sion des caissons de la grande galerie, pour re-
19-
chercher Pes excuses ou les causes d'erreurs qui
n'existent pas en fait, et qui n'auront été, le plus
souvent, inventées que pour le besoin où se
trouvait la critique de remplir quelques pages
d'impression. Je reviens maintenant à mon sujet,
et je vous promets de ne plus m'en écarter.
» Les planches numéros 2 et 3 vous donnent
Faspect général de l'ornementation de la voûte
des deux salons, dits le salon carré et le salon
des sept cheminées, pris du milieu et de bas en
haut. Les petites planches numéros li et suivan-
tes relatent les détails des ornemens, des bas-
reliefs et des statues composant l'ensemble de la
disposition. L'examen que vous ferez de ces
dessins me dispense d'entreprendre une des-
cription détaillée de l'œuvre de l'architecte;
description qui a été tentée, du reste, surabon-
damment par tous ceux qui ont parlé de ces
travaux, mais qui ne saurait donner, comme il ar-
rive toujours en pareille circonstance, une idée
positive de l'effet qu'ils produisent.
» Le salon carré a reçu pour destination de
contenir les chefs -d'œuvre de toutes les éco-
les. C'est la reproduction de la pensée qui a fait
naître notre fameuse tribune de Florence, mais
modifiée dans ce sens que la peinture seule y
est admise, et que la sculpture en est scrupuleu-
sement bannie.
» Cependant le Musée du Louvre possède,
dans les statues achetées par Napoléon au prince
Borgtoèse, des morceaux de l'a plus haute im-
portanee, et qui certainement ne seraient pas
déplacés à côté die la Vénus de Mëdicis, de l'jt-
20 -
pollino, de VArrotino, des Lutteurs et du Faune
restauré par Michel-Ange.
» Ainsi, ce n'est pas le défaut de sujets admi-
rables, mais bien une convenance administra-
tive ou un préjugé qui a déterminé, je le pré-
sume, le rejet des maîtres de l'antiquité.
» Chez nous, il est admis sans conteste que
la peinture, la sculpture et l'architecture sont
trois sœurs qui s'entr'aident, se font valoir mu-
tuellement et ne montrent jamais mieux toute la
puissance de leur pouvoir magique que lors-
qu'elles sont réunies ; c'est à l'artiste à les pla-
cer avec discernement dans l'ensemble d'un
monument. En France, il en est autrement ; les
peintres contemporains réclament généralement
pour leurs toiles des jours factices, des isole-
men3 absolus, et pour excuser ces vues étroites
et mesquines qui les guident dans la contem-
plation de leurs œuvres, ils affectent de croire
et de soutenir que ce qui est nécessaire pour
leurs productions l'est également pour celles des
anciens, maîtres. Je ne nie pas qu'en général,
certaines peintures n'aient beaucoup à gagner de
l'isolement et surtout de l'éloignement du con-
traste ; toutefois, je me permettrai de'leur rap-
peler que ceux qui les ont précédés, et dont ils
prennent la défense, n'avaient pas les mêmes
craintes et appréciaient différemment la- valeur
intrinsèque des ouvrages qui sortaient de leurs
mains. Ainsi, sans compter les églises et les,pa-
lais où peintres, sculpteurs, architectes, cise-
leurs, se sont empressés de prodiguer simulta-
nément les trésors de leur savoir les uns à côté
des autres, et pour ainsi dire pêle-mêle, je con-