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Le Machiavel français

148 pages
Lacroix, Verboeckhoven et Cie (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
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LE
MACHIAVEL
FRANÇAIS
Bruxelles. — Typ. A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, Boulevard de Waterloo, 42
LE
MACHIAVEL
FRANÇAIS
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE, 15
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS
A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOURNE
1869
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
INTRODUCTION
Machiavel est-il bien jugé? Méritait-il que son nom
devînt l'emblème de la duplicité, de l'immoralité poli-
tique; ou bien, comme le prétendent ses défenseurs,
n'a-t-il voulu, dans son fameux livre du Prince, que
présenter l'histoire et la politique de son temps?
Au commencement du seizième siècle, les petits Etats
et petites républiques dont se composait le groupe ita-
lien, convoités ou menacés par de grandes puissances,
trop faibles pour être indépendants, trop divisés et trop
jaloux pour pouvoir se coaliser, étaient constamment
en danger d'être envahis et absorbés par des voisins
ambitieux et puissants, ou d'être déchirés par des dis-
cordes intestines. Pour se maintenir ou pour se dé-
fendre, ils n'avaient d'autre ressource que de suppléer
par l'adresse et la ruse à la force qui leur manquait.
L'habile Florentin n'a-t-il voulu que leur exposer la
théorie et tous les développements de ce système, sans
prétendre consacrer et ériger en doctrine les maximes
1
8 INTRODUCTION
et les exemples des plus illustres politiques et des
princes les plus ambitieux de son temps?
Pour l'honneur de sa mémoire, et pour justifier la
pompeuse inscription que ses compatriotes ont gravée
sur sa tombe (1), admettons ce dernier commentaire de
son livre du Prince et essayons d'imiter l'auteur, en
faisant pour notre France du dix-neuvième siècle ce
qu'il a fait pour sa patrie.
Nous nous proposons de rechercher comme lui quels
sont les meilleurs conseils que l'on puisse donner à
nos princes pour l'affermissement de leur pouvoir et le
bonheur de leurs sujets. La solution de ce problème
est peut-être plus difficile à trouver pour la France
actuelle que pour tout autre pays, et aujourd'hui plus
qu'à aucune autre époque. Dans les neuf révolutions
auxquelles elle s'est laissé entraîner depuis quatre-
vingts ans, la France a essayé successivement de toutes
les formes de gouvernement, de toutes les constitutions ;
après les avoir d'abord adoptées avec acclamations,
elle les a répudiées et renversées au bout de quelques
années : c'est donc un système nouveau qu'il faudrait
inventer pour elle.
En traitant des questions aussi élevées, nous reste-
rons sans doute bien au dessous du génie et de la pro-
fondeur de vues du politique florentin; mais nous
espérons du moins que le lecteur intelligent ne se
méprendra pas sur nos intentions.
Toutefois on ne devra pas oublier que ce n'est pas un
cours de morale que nous présentons ici, mais un
(1) Dans l'église de Santa-Croce, à Florence : « Tanto nomini nullum
par elogium ».
INTRODUCTION 7
exposé fidèle de faits qu'il est impossible de méconnaître,
de notre esprit public et de nos passions politiques;
qu'il ne s'agit point de moraliser tout d'abord la nation,
ce qui ne peut être que le résultat de plusieurs années
d'un gouvernement moralisé lui-même ; qu'il s'agit; en
attendant qu'elle acquière un jugement sain et des
vertus civiques, de la gouverner de manière à l'empê-
cher de sombrer de nouveau dans le désordre et dans
l'anarchie ; enfin que pour cela il faut bien la prendre,
l'accepter telle qu'elle est aujourd'hui, et employer les
moyens qui agissent sur elle avec le plus de force et de
succès.
En abordant, dans une simple brochure, des sujets
aussi graves, des questions aussi profondes, on ne peut
guère que les effleurer et essayer d'en indiquer les
solutions. Pour les traiter à fond et leur donner les
développements convenables, il faudrait un volume.
Mais l'écrit qui produit le plus d'impression n'est pas
toujours celui qui prodigue les raisonnements à l'appui
de ses idées ; c'est souvent celui qui provoque le plus
les réflexions du lecteur lui-même. Son intelligence
suppléera à notre laconisme.
PREMIÈRE PARTIE
DES PRINCIPES FONDAMENTAUX
Avant tout, il faut s'expliquer sur les bases de l'édi-
fice social ; il faut s'entendre sur le principe d'autorité,
sur les droits de la nation, sur ceux du chef de l'Etat
et sur les institutions.
Pour traiter des questions d'un ordre aussi élevé, il
faut d'abord s'affranchir des idées préconçues , des
théories doctrinales que nous rapportons des écoles;
des systèmes absolus, des axiomes que les passions et
les partis nous imposent comme articles de foi incon-
testables, quoiqu'ils soient tellement vagues que l'on
puisse les invoquer à volonté, aussi bien en faveur du
despotisme que de la liberté. Libres penseurs en poli-
tique, il nous faut mettre de côté les vains scrupules,
les préjugés , les traditions légendaires des siècles
passés, et, n'adoptant pour système qu'un intelligent
éclectisme, chercher dans la logique et l'expérience les
éléments de nos solutions.
QUELQUES REFLEXIONS GENERALES SUR
LE GOUVERNEMENT DES NATIONS
Si chaque homme était libre de faire tout ce qui lui
plairait, sans s'inquiéter si cela peut faire du mal ou
du tort à son semblable, il n'y aurait ni ordre ni sécurité
dans le monde ; la société ne pourrait pas se maintenir;
nous retournerions à l'état de barbarie.
Il faut donc que chacun fasse le sacrifice d'une partie
de sa liberté naturelle pour être protégé lui-même. Il
faut des lois qui défendent et répriment, qui prévien-
nent même, quand cela est possible, tout abus de la
force ou de la ruse.
Dès que ces lois sont rendues et acceptées, chaque
individu n'a plus d'autre liberté que celle que l'on peut
appeler légale, et qui consiste à pouvoir faire tout ce
que ces lois ne défendent pas, et à ne pouvoir être con-
traint à faire ce qu'elles n'ordonnent pas. Mais les lois,
les constitutions ne sont que des feuilles de papier, s'il
n'existe pas une autorité qui puisse les faire respecter
et exécuter.
De là l'origine et la nécessité d'un pouvoir souverain :
MACHIAVEL FRANÇAIS 11.
c'est évidemment dans l'intérêt des peuples qu'il a été
institué.
Mais comment doit-il et peut-il l'être? Comment
doivent être rendues ces lois qui régissent la société?
Pour n'admettre à ce sujet que des idées justes et
applicables en pratique, il faut, répétons-le, s'affran-
chir de toute foi aveugle dans certains axiomes trop
absolus ; il faut oublier les fictions, les abstractions de
métaphysique politique, sur lesquelles nos fabricants
de constitutions avaient basé et échafaudé les divers
systèmes qui ont si tristement échoué. Il ne faut con-
sulter que le bon sens, ce premier commentateur des
institutions : il faut oser dire la vérité, la vérité toute
nue, la vérité brutale, sans restrictions, sans ménage-
ments hypocrites.
Dans nos réflexions et nos raisonnements à ce sujet,
les partisans inflexibles de certaines doctrines du
moyen âge trouveront sans doute quelques arguments,
quelques expressions qui éveilleront leurs scrupules.
Qu'ils se rappellent ce que nous venons de dire : que le
but n'est pas de rédiger un code pour un peuple mo-
dèle, mais de rechercher les moyens de gouverner
notre nation, telle que l'ont faite neuf révolutions en
quatre-vingts ans, le triomphe de tous les sophismes,
la confusion de toutes les doctrines ; en un mot, telle
qu'elle est aujourd'hui, avec ses défauts et ses vices,
comme avec ses bonnes qualités. Il s'agit de la Rome
des Empereurs et non de l'idéale Salente.
DU PRINCIPE D'AUTORITE
Qui a institué le pouvoir souverain? A qui appar-
tient-il de droit?
Questions fondamentales et que depuis des siècles
on discute à grand renfort d'arguments, trop souvent
les armes à la main, sans avoir pu en donner une solu-
tion entièrement satisfaisante.
Droit divin, — souveraineté du peuple, — contrat
social, — voilà tout ce qu'ont su inventer des philo-
sophes rêveurs et utopistes. — La droite et saine rai-
son se refuse à admettre ces doctrines absolues.
— La souveraineté, dit-on, est d'institution divine;
tout pouvoir vient de Dieu! que signifient ces mots?
que tout pouvoir existant a reçu de Dieu lui-même le
droit de régner, de transmettre ce droit à ses descen-
dants ? — Mais Dieu n'a point créé deux espèces
d'hommes : des hommes souverains et des hommes
sujets. Sans doute, rien n'arrive ici-bas que par la per-
mission de Dieu ; mais de ce que Dieu permet qu'un
pouvoir s'établisse, il ne s'ensuit nullement qu'il con-
fère à ce pouvoir une origine sacrée. Quelquefois, dans
ses desseins dont l'homme ne peut sonder la profon-
MACHIAVEL FRANÇAIS 15
deur, Dieu permet qu'un souverain, fût-il juste et bon,
soit détrôné; si son successeur était un tyran, si le
pouvoir tombait entre les mains les plus indignes, fau-
drait-il conclure de ce fait que des usurpateurs, des
tyrans fussent institués de droit divin ; que Dieu légi-
timât toutes les usurpations, toutes les révoltes cou-
ronnées par le succès? Dieu aurait donné lui-même
l'investiture du pouvoir à un Néron, à un Robespierre!
Blasphème! Alors, résister à leur tyrannie eût été se
révolter contre la Providence! Non, ce n'est point de
par le droit divin que les rois règnent ; que les dynas-
ties se fondent, que les gouvernements s'établissent.
Dieu laisse les hommes, au gré de leurs passions,
instituer leurs souverains, les élever, les renverser,
selon les desseins de sa sagesse suprême.
La souveraineté nationale, expression vague et élas-
tique, n'est qu'une fiction, un mirage inventé par des
ambitieux pour flatter les masses et s'y faire des parti-
sans. Ce grand mot doctrinal et faux ne présente aucun
sens précis, aucune idée applicable et pratique. En prin-
cipe absolu, on peut dire que des individus se réunissant
en société, ont le droit de régler eux-mêmes les condi-
tions de cette société, et de choisir leur chef. Cela est
possible dans une société composée d'un petit nombre
d'hommes, et pour un temps limité; mais il en est autre-
ment pour une nation entière, et pour lui donner un
gouvernement stable. Des millions d'individus'ne peu-
vent ni exercer ensemble la souveraineté, ni même se
réunir pour délibérer. Ce droit abstrait de souve-
raineté, ils ne pourraient que le déléguer. Si, en ré-
trogradant jusqu'à l'enfance de la civilisation, la na-
tion, comme jadis les Francs dans leurs assemblées,
14 MACHIAVEL FRANÇAIS
décernait le pouvoir souverain, soit à titre héréditaire,
soit à titre temporaire ou viager, elle conserverait le
droit de révoquer à son gré cette délégation, ou elle
cesserait d'être souveraine. L'auteur de la Constitution
de 1852 avait reconnu lui-même cette conséquence
rigoureuse du principe posé par l'article 5 ; car, dans
sa proclamation, servant de préambule à cette Consti-
tution, il s'exprimait ainsi : « La Constitution actuelle
« proclame que le chef que vous avez élu est respon-
« sable devant vous; qu'il a toujours le droit de faire
« appel à votre jugement souverain, afin que, dans les
« circonstances solennelles, vous puissiez lui continuer
« ou lui retirer votre confiance (1). » En effet, toute
délégation entraîne la responsabilité : le titulaire exer-
çant de fait le pouvoir délégué serait donc responsable
envers le peuple souverain de droit, et, le cas échéant,
comment le peuple pourrait-il exercer son droit, réa-
liser cette responsabilité? Il n'y aurait qu'un seul
moyen, l'insurrection. Le principe de la souveraineté
du peuple implique donc l'autorisation de la révolte,
tout au moins de la critique et même du blâme public,
direct et entièrement libre, de tous les actes du
monarque. D'ailleurs, à chaque vacance du trône, par
décès ou autrement, la nation tomberait inévitablement
dans des crises d'intrigues, de complots ; dans des luttes
acharnées et souvent sanglantes d'ambitions rivales.
— Enfin, quant au contrat social dont on prétendrait
tirer le droit d'exercer ou de conférer le pouvoir sou-
verain, où en trouver sinon le titre, au moins la trace
(1) L'Empereur au peuple français. (Bulletin des lois, 1er semestre
1852, page 52.)
MACHIAVEL FRANÇAIS 15
ou la tradition? Quand un pareil contrat aurait-il été
convenu et passé? Par qui ? Avec qui? De quel droit?
A quelles conditions? A quel titre une génération au-
rait-elle pu engager, lier par un pareil contrat toutes
les générations à venir? Une supposition aussi peu
fondée ne mérite pas une discussion sérieuse : il est
trop évident que ce prétendu contrat social n'a jamais
existé que dans le cerveau du fameux sophiste Gé-
nevois.
— On ne peut donc admettre aucun de ces trois sys-
tèmes.
En vain s'est-on efforcé d'apporter à ces principes
absolus des modifications, des restrictions conçues de
manière à en dissimuler, sinon à en corriger les in-
conséquences, à en atténuer les dangers. Monarchies,
légitimité, solidarité de l'autel et du trône ou des mo-
narques entre eux; souveraineté de la nation; répu-
bliques, oligarchies, démocraties , il n'est pas une
seule de ces doctrines fondamentales du pouvoir qui
ne soit basée sur une fiction, et qui, poussée logique-
ment jusqu'à ses dernières conséquences, n'aboutisse à
l'absurde.
Dans cette confusion de droits et de principes, re-
connaissant l'impossibilité d'asseoir le droit au pouvoir
sur un titre formel et incontestable ; sentant cependant
la nécessité de garantir les nations contre l'anarchie et
contre les dissensions intérieures, périodiques et iné-
vitables, les États civilisés ont fini par s'arrêter à une
sorte de transaction entre des doctrines trop absolues,
à un principe de convention : ce principe consiste à
admettre, à reconnaître, au moins tacitement, comme
ayant un droit légal, comme fondé à exiger respect et
16 MACHIAVEL FRANÇAIS
obéissance, tout pouvoir, quelle que soit son origine,
lorsqu'il est officiellement reconnu par les autres États,
et sanctionné, au moins implicitement, par l'adhésion
expresse ou tacite de la Nation.
Ce système qui, s'il n'est pas plus incontestable que
les autres, a du moins l'avantage d'être d'une applica-
tion plus simple et plus facile, n'est autre chose que
l'acceptation, sinon la légitimation des faits accomplis.
Sans doute, il peut sanctionner des usurpations, des
conquêtes iniques et odieuses, le triomphe de la trahi-
son, de la force brutale, même du crime; aussi les doc-
trinaires absolus, les théoriciens à systèmes inflexibles
se refusent-ils obstinément à l'admettre; mais, en fait,
il est devenu le code politique actuel. Quand vous aurez
obtenu des souverains qu'ils se soumettent tous au code
de la justice et de la loyauté; quand vous aurez ins-
piré aux peuples le respect des lois et de l'autorité, et
la fidélité aux serments ; alors on pourra revenir aux
principes purs du droit et de la morale. Jusque-là il
faut classer ces principes inflexibles parmi les ver-
tueuses utopies, telles que la République de Platon et
l'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre ; il faut,
sans discuter si la morale en murmure, constater et
reconnaître que le système d'acquiescement aux faits
accomplis et aux souverainetés reconnues est aujour-
d'hui, juste ou non, généralement admis, et que plu-
sieurs des dynasties et des gouvernements actuels
n'ont pas d'autre origine et d'autre titre ; la différence
n'est qu'une question de dates.
DES DISSENSIONS ET DES RÉVOLUTIONS
Quelque légitime, quelque respectable que soit l'ori-
gine d'un pouvoir souverain, il n'en est pas moins ex-
posé à des orages et même à des catastrophes. L'his-
toire de tous les peuples nous montre combien de fois
on a vu les meilleurs princes en butte aux attaques des
factions, détrônés, proscrits, sacrifiés. Henri IV a été
forcé de conquérir, à la pointe de son épée, son royaume
que lui disputaient des rebelles fanatiques appelant à
leur aide l'étranger : il a fini par périr lui-même sous
le poignard d'un régicide. Louis XVI, monarque juste
et vertueux, le seul de nos rois qui ait entrepris d'opérer
une réforme généreuse et profonde, a été détrôné et
traîné à l'échafaud par ses sujets qu'il venait d'affran-
chir (1). Les souverains, ceux-là mêmes qui méritent le
mieux le respect et l'amour de leurs sujets, ne sont
donc pas à l'abri des entreprises criminelles des mé-
chants et des factieux.
(1) Déclaration du Roi du 23 juin 1789, à l'ouverture des États
généraux.
18 MACHIAVEL FRANÇAIS
S'il arrive au contraire qu'un roi trahisse les intérêts
de sa nation, s'abandonne à des excès de tout genre,
viole les lois et les droits de tous, à tel point que son
joug devienne insupportable, peut-on avec raison pré-
tendre que la nation soit forcée de subir fatalement sa
tyrannie par pur respect pour un principe très tutélaire
sans doute, mais qui implique nécessairement l'obliga-
tion pour le monarque de gouverner lui-même avec
justice et loyauté? C'est là qu'on peut dire qu'il existe
un véritable contrat social! il n'est que tacite à la
vérité ; il n'est écrit nulle part ; mais il est gravé dans
la conscience de tout le monde.
Certes, ce sont là des questions très ardues, brû-
lantes même et dangereuses à agiter; on n'en trouve
nulle part une solution parfaitement claire, et écrite en
termes formels et précis; mais lorsqu'on veut sonder
les secrets de la politique intérieure et de l'art de gou-
verner, il faut bien oser approfondir ces questions
elles-mêmes, en prenant autant que possible pour
guides les principes éternels de justice et de droiture.
Eh bien, il est impossible d'admettre qu'une nation
soit obligée de se laisser sacrifier, tyranniser, torturer
sans terme et sans mesure, uniquement pour respecter
un principe abstrait. D'où cette conclusion qu'il peut y
avoir des révolutions justes, légitimes; que les Ro-
mains étaient dans leur droit lorsqu'ils secouaient le
joug d'un Néron ou d'un Domitien ; les Anglais, quand
ils se soulevaient contre un Richard III.
Mais c'est ici que s'élève la question la plus grave, la
plus difficile, la plus menaçante même pour le bonheur
des peuples; qui sera juge entre la nation et son souve-
rain? qui décidera si l'oppression est arrivée au point
MACHIAVEL FRANÇAIS 19
qui excuse et légitime la rébellion? Lorsqu'une révolu-
tion amène un changement d'institutions ou de dynas-
tie, les défenseurs du pouvoir déchu, invoquant les
grands principes de droit, de morale, de fidélité,
flétrissent du nom de rebelles et de parjures ceux qui
veulent lui substituer un pouvoir plus salutaire. Ce-
pendant le temps marche; le nouveau pouvoir né de la
révolution s'affermit. Qui osera fixer le jour, l'heure où
les serments sont périmés et les consciences devenues
libres; où Charles de Lorraine et Jacques II ont perdu
leurs droits, et où Hugues Capet et Guillaume sont
devenus légitimes ?
Sans réengager une discussion interminable et inso-
luble sur les systèmes abstraits enfantés par l'applica-
tion rigoureuse des principes sévères de justice et de
morale, il faut accepter le principe de convention
adopté par la diplomatie ; considérer comme légal le
gouvernement existant, reconnu, et rechercher seule-
ment le moyen de prévenir des convulsions et des
révolutions nouvelles; car toutes les révolutions, môme
celles dont les causes semblent le plus justes, n'ont
jamais lieu sans porter atteinte au bonheur et à la
prospérité des nations. Souvent même, à la suite de ces
crises, les peuples, entraînés et abusés par des intri-
gants ambitieux, sont fort étonnés de s'apercevoir trop
tard, qu'au lieu d'améliorer leur position, ils ont perdu
au change.
D'où cette conclusion, que, dans l'intérêt de la nation
elle-même, le premier devoir de tout gouvernement
légalement et régulièrement établi, est de ne pas se
laisser renverser.
DES INSTITUTIONS ET DE LEUR ESPRIT
Pour asseoir solidement et affermir un pouvoir sou-
verain, il faut donner à la nation de bonnes institu-
tions, savoir les maintenir et les respecter soi-même.
Si les institutions sont vicieuses, si elles sont faus-
sées ou violées, il éclate bientôt une révolution qui les
abolit et qui entraîne souvent la chute du pouvoir lui-
même. Notre histoire n'en fournit que trop de preuves
que nous aurons plus tard l'occasion de citer.
Aucune institution politique n'est bonne et durable
qu'autant qu'elle est en harmonie avec le caractère et
les moeurs de la nation et avec ses progrès en civilisa-
tion; là est le secret de ses destinées.
Imposez un roi et des institutions monarchiques au
Suisse, peuple pasteur, simple, vivant de peu et libre
dans ses montagnes ; il y surgira bientôt des Melchthal
et des Tell. Constituez en république une nation adon-
née au luxe, avide de richesses, de plaisirs et de dis-
tinctions, elle ne tardera guère à tomber d'abord dans
le désordre, et bientôt après sous la verge d'un despote.
Quelque bonnes et sages que soient les institutions,
MACHIAVEL FRANÇAIS 21
le pouvoir a toujours des ennemis. Ce sont les adver-
saires du gouvernement ou de son système; les classes
dont certains intérêts ont dû être sacrifiés à l'intérêt
général; des ambitions non satisfaites, des amours-
propres froissés ; il est des mécontents de ce genre
sous tous les régimes. S'ils s'agitent, on voit se joindre
à eux, pour prendre part à l'attaque, cette portion de la
population que l'on peut appeler l'armée du désordre,
et qui existe en tout pays. Elle se compose d'individus
déclassés, d'êtres vicieux et tarés, de prolétaires fai-
néants ; tous gens qui, au sein même de la société, sont
en état permanent d'hostilité contre elle, et ne désirent
que des troubles et l'anarchie qui peuvent leur fournir
l'occasion de satisfaire leurs passions et leur cupidité.
Le pouvoir, même le plus bienveillant et le plus juste,
doit donc être toujours en mesure de se défendre; et
quel est son moyen le plus sûr de défense? La force.
De toutes les observations qui précèdent résultent
ces tristes conclusions :
Qu'en fait, en tout temps et en tous lieux, le pouvoir
souverain a été établi par la force, et que toutes les
monarchies et autocraties n'ont pas eu d'autre origine ;
Que la sanction définitive de tout pouvoir souverain,
quels que soient son principe et ses droits, c'est encore
la force ;
Que la seule ressource des peuples, lorsque le joug
du pouvoir est devenu intolérable, c'est aussi la force.
Le système de gouvernement le plus sûr et le plus
habile serait donc celui qui préviendrait, ou du moins
éloignerait le plus possible le recours à cette déplo-
rable extrémité, à cette ressource extrême des peuples
comme des rois.
2
22 MACHIAVEL FRANÇAIS
On a cru l'avoir trouvé en instituant des corps élec-
tifs, représentants de la nation, qui participaient à la
puissance législative, votaient les impôts, contrôlaient
la gestion des finances et surveillaient l'administration.
Ces grands corps de l'Etat d'une part devaient tempé-
rer le pouvoir suprême en prévenant ou réprimant les
abus d'autorité; de l'autre offrir à la nation une voix
légale, pacifique, et pourtant puissante, pour exposer
ses griefs et défendre au besoin ses droits. Ainsi inter-
posés entre le peuple et le trône, faisant peser toutes
les plaintes sur des ministres seuls responsables, ils
empêchaient tous froissements dangereux, toute at-
taque directe contre la personne du monarque.
Nous verrons plus tard pourquoi ce système repré-
sentatif, auquel l'Angleterre a dû près de deux siècles
de calme et de prospérité, n'a pas obtenu en France le
même succès.
DEUXIÈME PARTIE
Faisons l'application des observations générales qui
précèdent au gouvernement de la France.
Et d'abord, pour rechercher quelles sont les institu-
tions qui lui conviennent, analysons le caractère du
Français en général, et prenons en considération ses
moeurs actuelles et le degré de civilisation auquel il est
parvenu.
DU CARACTÈRE FRANÇAIS EN GENERAL
Il ne s'agit point ici d'apprécier le caractère du
Français tel qu'il le manifeste clans les relations so-
ciales. A cet égard ses nombreux voyageurs, les bril-
lantes excursions de ses armées pendant vingt années
de triomphes et de conquêtes, l'ont fait assez connaître
en tous lieux. Dans la vie privée, le Français se mon-
tre généralement doux et bon, spirituel et affable, ai-
mable et gai; accueillant et serviable envers les étran-
24 MACHIAVEL FRANÇAIS
gers, qui tous lui rendent justice sous ce rapport. Nous
ne voulons le considérer ici qu'au point de vue politique.
Sans analyser philosophiquement toutes les nuances
de ce caractère si mobile et si varié, attachons-nous
aux traits les plus saillants, et seulement au point de
vue des facilités ou des obstacles qu'il présente à l'action
d'un gouvernement régulier.
D'abord, il va sans dire que le Français se regarde
comme le premier des peuples du monde : mais l'An-
glais, l'Allemand, le Russe, l'Américain du nord ont
aussi cette prétention. Dépouillons-nous de cet orgueil
commun à presque toutes les nations civilisées, et sa-
chons, avec une entière bonne foi, signaler les défauts
de nos compatriotes, tout en rendant justice à leur
bonnes qualités.
Naturellement franc, généreux et brave, d'un esprit
vif et mobile, aventureux et enthousiaste, le Français,
en général, a les défauts qui accompagnent souvent ces
brillantes qualités.
Il se laisse facilement éblouir par ce qui est brillant
et nouveau, séduire par des paroles sonores; mais plus
son enthousiasme est vif et irréfléchi, moins il a de du-
rée. Notre légèreté, notre inconstance sont, depuis des
siècles, proverbiales en Europe; ce que nous admirons
aujourd'hui sera peut-être dans huit jours l'objet de nos
dédains. Durant une période de quatre-vingts ans la
nation française a usé neuf constitutions, environ vingt-
cinq mille lois et un nombre incalculable d'hommes
d'État.
Léger et superficiel, le Français veut paraître tout
savoir, se croit capable de tout ; il prononce et décide
hardiment sur ce qu'il comprend à peine ; naturellement
MACHIAVEL FRANÇAIS 25
caustique et frondeur, il critique sans cesse les actes
de l'autorité : s'il étudie les lois de son pays, c'est
moins pour les bien connaître et les appliquer avec jus-
tice que pour chercher les moyens de les éluder ou de
les violer. Sur les plus légers motifs, sur les insinua-
tions du premier homme adroit qui sait le manier, du
premier folliculaire qui lui insuffle une opinion toute
faite, il juge aussi inconsidérément les hommes que les
choses et s'enflamme aussi facilement pour le mal que
pour le bien, pour le faux que pour le vrai.
Mais le trait le plus saillant du caractère français est
une vanité sans bornes ; vanité individuelle, vanité na-
tionale. De cette double prétention découlent ses dé-
fauts les plus fâcheux, et, par une contradiction
étrange, ses instincts et ses intérêts sont en opposition
avec les conditions nécessaires pour la satisfaction de
ces passions vaniteuses.
Par vanité individuelle, le Français éprouve une ani-
madversion instinctive contre toute supériorité quel-
conque. Toute autorité lui semble un être menaçant
dont il faut se défier; toute subordination lui paraît un
esclavage, et il décore l'indiscipline du nom d'indépen-
dance. Chacun se croit capable de juger les actes et la
politique du gouvernement, de lui donner des conseils
ou des leçons : une ambition présomptueuse, désor-
donnée, agite tous les esprits : la société est un ré-
giment où tout le monde veut être officier et où per-
sonne ne veut être soldat.
Napoléon, qui connaissait bien les Français, disait
qu'ils étaient bien moins avides et jaloux de liberté que
d'égalité. Mais, suivant l'observation fort juste d'un
publiciste de notre temps, l'égalité pour le Français
26 MACHIAVEL FRANÇAIS
consiste à être l'égal de ses supérieurs et le supérieur
de ses égaux.
Cependant, ce Français si insubordonné, si rétif à
l'autorité, si égalitaire, est en même temps possédé
d'une ambition sans bornes, d'une soif insatiable d'hon-
neurs, de titres, de décorations, d'emplois et de distinc-
tions de tout genre. Aucun pouvoir, quel qu'il fût en
France, n'a manqué de courtisans et de flatteurs : Ro-
bespierre lui-même en avait.
Par vanité nationale, le Français se complaît dans
des rêves de combats, de gloire, de conquêtes. Dès son
origine il était guerrier, batailleur, aventureux. César
signalait le Gaulois comme l'élément le plus fort de son
armée. Le Franc, débordant de ses pâturages et de ses
forêts, inonde et conquiert tout le pays qui formera le
royaume de France. Aux temps de la chevalerie, sei-
gneurs et vassaux étaient constamment en armes. Au
moyen âge, les croisades entraînent au loin des masses
innombrables d'aventuriers enthousiastes : au dedans,
guerres privées des souverains et des grands vassaux,
de seigneur à seigneur, de commune à commune. Plus
tard et jusqu'à nos jours, guerres d'affranchissement
ou de conquêtes, guerres de religion, guerres intes-
tines. La vie entière de la France depuis son berceau
n'offre pas un cinquième de sa durée où le pays ait joui
d'une paix générale et profonde. Le Français est guer-
rier par nature et par tradition. Ses nombreuses victoires
ont porté à l'excès son humeur belliqueuse et provoca-
trice. Il lui semble qu'il doive être l'arbitre, sinon le
maître de l'Europe entière. Si quelque changement
s'opère dans un autre État sans son consentement ou
son concours, il s'en formalise, il s'en irrite : ses tribuns
MACHIAVEL FRANÇAIS 27
et ses gazetiers s'écrient que l'honneur de la France est
engagé, que la dignité nationale est blessée ; ils repro-
chent au gouvernement de ne pas faire respecter les
droits de la France, et la foule répète étourdiment ces
bruyantes fanfares. Mais pour satisfaire cette passion
belliqueuse et dominatrice, pour imposer ainsi ses volon-
tés aux peuples voisins, il faudrait un pouvoir absolu,
sans contradicteurs, sans entraves, et la nation veut des
libertés publiques, des contre-poids au pouvoir! Il fau-
drait prodiguer les millions et sacrifier par centaines
de mille ces braves qui sont la monnaie de la gloire, et
la nation veut jouir de toute la prospérité que la" paix
seule peut assurer! Un appel sérieux se fait-il en-
tendre ; s'agit-il de s'imposer les sacrifices d'hommes et
d'argent qu'exige toute guerre? le bon sens et les inté-
rêts réels reprennent leurs droits; chacun se récrie
contre l'augmentation des impôts, la gêne de l'indus-
trie, la stagnation du commerce, et l'on recommence à
réclamer la liberté que l'on avait abandonnée en paie-
ment à celui qui nous donnait la gloire. Au commen-
cement de ce siècle, un conquérant nous a rassasiés de
triomphes et de lauriers ; il a fait planer nos drapeaux
sur l'Europe asservie; les Français l'ont laissé sans ré-
sistance supprimer toutes leurs libertés, relever le trône,
ceindre la couronne, et exercer le pouvoir le plus ab-
solu qui fût jamais. Ils le laissaient faire tout ce qu'il
voulait, à la seule condition de vaincre toujours et ils
l'ont abandonné au jour des revers, lorsque la France
épuisée eut jeté dans le gouffre son dernier soldat et
son dernier écu.
Et pourtant, ce peuple qui montre tant de vanité
nationale est peut-être un de ceux qui ont le moins
28 MACHIAVEL FRANÇAIS
d'esprit national, de vrai patriotisme. Pour satisfaire
des intérêts d'ambition, des passions ou des rancunes
de parti, les Français ont trop souvent déconsidéré
leur propre gouvernement, sacrifié les intérêts et com-
promis l'honneur même de leur pays. En 1792, en
1814, en 1815, on a vu leurs royalistes appeler les
armées étrangères au sein de leur patrie, et leur ser-
vir d'auxiliaires; en 1823, en 1849, on a vu leurs libé-
raux se joindre aux Espagnols et aux rebelles de
Rome pour combattre les troupes françaises ; en 1830,
ils publiaient tout ce qu'ils pouvaient découvrir des
plans et des préparatifs de guerre, dans le but d'aver-
tir les Arabes et de faire avorter l'expédition d'Alger.
Ce n'était pas trahison préméditée, mais leurs passions
politiques étouffaient même le sentiment de l'amour de
la patrie.
Tel était le Français des générations qui ont pré-
cédé la nôtre, tel il est encore aujourd'hui. Toutefois,
les événements qui se sont si rapidement succédé
pendant un demi-siècle ont modifié, sous certains
rapports, notre caractère et nos moeurs, nos principes
de morale, nos aspirations et nos penchants.
Depuis lors, plusieurs révolutions nouvelles ont tout
ébranlé, ont fait crouler des trônes, proscrire des dy-
nasties , changer les institutions, remettre tout en
question, les droits de la nation comme ceux de la
couronne. Nous avons vu triompher tour à tour les
partis et les principes les plus opposés, et au milieu
de ces cataclysmes, rien ne surnageait que la cons-
tante fortune de ces hommes sans préjugés qui savent
à propos et en temps utile s'évader de leurs serments.
Il était impossible qu'un pareil spectacle n'eût pas
MACHIAVEL FRANÇAIS 29
pour effet de relâcher les freins de la morale, de jeter
la confusion clans toutes les doctrines, d'affaiblir ou
d'altérer les principes austères de l'honneur, de la
loyauté.
En même temps, les moeurs, les habitudes, l'emploi
de la vie, tout changeait. Durant quarante années de
paix, le Français, ramené des camps au sein de la
famille, reportait toute son activité, toute son ardeur
naturelle dans ce qu'on appelait les conquêtes de la
paix. Il devenait essentiellement industriel, fabricant,
commerçant, homme de trafic et de lucre. Les em-
prunts, nécessités par les besoins de l'Etat, créaient
la spéculation de bourse et le jeu de l'agiotage, moyen
de s'enrichir aussi dangereux qu'immoral, mais bien
plus prompt que le travail. Le luxe, favorisé par les
progrès de l'industrie, le désir et l'émulation de briller,
ont fait naître ces besoins factices, cette soif du bien-
être matériel que l'argent seul peut satisfaire : la ri-
chesse acquise, n'importe par quels moyens, est le
rêve du plus grand nombre; il est entretenu par le
spectacle journalier de beaucoup de fortunes rapides
et impunies : l'intérêt devient le mobile, le grand res-
sort de notre société.
Conséquences naturelles de ces modifications du
caractère national : plus de principes fixes; peu de
scrupules; passion du luxe, amour effréné du gain.
Chacun, exclusivement préoccupé de son intérêt per-
sonnel, ne s'émeut guère de ce qui ne touche qu'aux
intérêts généraux sans l'atteindre : le patriotisme n'est
plus qu'une enseigne à l'usage des ambitieux ; on en
fait parade clans les discours, mais l'esprit général est
l'indifférence en politique comme en morale et en reli-
30 MACHIAVEL FRANÇAIS
gion. La société s'égrène, et, ne formant plus qu'une
agrégation d'individualités égoïstes, n'est plus suscep-
tible d'offrir ni résistance, ni appui.
En résumé :
Beaucoup d'esprit ; peu de jugement;
Enthousiasme irréfléchi, aveugle, — inconstance et
versatilité;
Bravoure poussée jusqu'à l'héroïsme, — mais absence
du courage civil ;
Indifférence politique et pusillanimité chez les hon-
nêtes gens;
Une vanité extrême, s'alliant cependant avec les
instincts et la souplesse du courtisan;
Égoïsme et soif insatiable de gain, de richesses et
d'honneurs;
Voilà les traits les plus saillants du caractère fran-
çais en général, au point de vue politique.
Voilà les qualités et les passions qu'un gouverne-
ment habile peut utiliser en sachant les modérer et les
diriger.
— Un pareil caractère offre plus d'obstacles que de
facilités à l'action d'un gouvernement doux et sage. On
n'y trouve ni la bonté native, l'humeur douce et pa-
tiente du peuple allemand ; ni la simplicité, les moeurs
patriarcales du Suisse; ni le respect pour la loi, le
patriotisme calculé de l'Anglais; on ne peut essayer
sur cette nation sans croyances profondes le puissant
levier des passions religieuses, comme dans les deux
péninsules.
Ce peuple est peut-être celui avec lequel, en sachant
tirer parti de ses défauts comme de ses bonnes quali-
tés, il serait possible de faire de nouveau de grandes
MACHIAVEL FRANÇAIS 31
choses et des entreprises gigantesques; il est certai-
nement un des plus difficiles à gouverner.
Mais faut-il en conclure qu'il soit ingouvernable,
comme le prétendent certains publicistes moroses et
certains hommes d'Etat qui cherchent à dissimuler
ainsi leur incapacité, ou à pallier leurs fautes? Non,
sans doute. Il n'existe pas de peuple qui soit ingou-
vernable : il ne s'agit que de reconnaître et de donner
à chacun d'eux les institutions qui lui conviennent.
Il est évident qu'en France on n'y avait pas réussi,
puisque en quatre-vingts ans la nation, dans un état
révolutionnaire chronique, n'a fait que se jeter d'un
excès dans l'autre, sans jamais parvenir à se rasseoir
et à fonder rien de stable.
DES DIVERS ESSAIS DE GOUVERNEMENT
EN FRANCE DEPUIS 1789
Il importe de rechercher les causes d'un état aussi
déplorable d'agitation, de ces changements continuels
de chartes et de dynasties. Sans entrer dans une cri-
tique de détail et dans l'examen des fautes commises
par les divers gouvernements qui se sont succédé,
signalons seulement les vices organiques de ces gou-
vernements et montrons comment ces vices radicaux
devaient fatalement amener leur chute. Une revue
rapide de notre histoire constitutionnelle n'est ici ni
sans intérêt, ni sans utilité : c'est dans les fautes com-
mises par nos prédécesseurs que nous trouvons nos
meilleurs enseignements.
Il n'est pas besoin de remonter dans cette recherche
au delà de 1789. Antérieurement à cette époque,
l'immense majorité de la nation était soumise à un
pouvoir royal presque despotique et à la domination
de deux classes privilégiées; elle supportait presque
seule tout le poids des charges de l'État; elle n'était
pas même libre pour l'exercice de son industrie; ses
MACHIAVEL FRANÇAIS 33
intérêts étaient blessés autant que son amour-propre ;
elle avait, en un mot, son état social à conquérir.
Certes, une pareille situation était intolérable et plus
que suffisante pour provoquer et motiver une révolu-
tion.
Les Etats généraux, supprimés depuis cent soixante-
quinze ans (1), sont convoqués : les députés s'érigent
eux-mêmes en Assemblée nationale constituante (2),
puis en Assemblée législative (3). Voilà le premier
essai d'un gouvernement représentatif en France. Mais
l'Assemblée semble n'avoir qu'un but, qu'une pensée :
soustraire la nation au pouvoir absolu. Dans cette
préoccupation exclusive, elle emprunte, non pas même
à l'Angleterre, mais à la république naissante de
l'Amérique du nord, une représentation nationale et
une Constitution qui, au lieu de tempérer l'autorité
royale, la paralysent et la frappent d'impuissance.
Une Chambre unique, investie d'un pouvoir excessif,
agissant, gouvernant parallèlement avec le Roi, sou-
vent en opposition avec lui, devient plus puissante que
lui : elle fait les lois, elle administre, elle règne. Elle-
même est bientôt débordée et dominée par sa majorité
factieuse; le trône est renversé; la France tombe en
république. Cette assemblée n'a organisé que l'anar-
chie. La Convention lui succède (4). Le Roi est traîné
à l'échafaud : c'est le règne de la Terreur; il s'étend
sur la France entière. Pour se soustraire au pouvoir
absolu d'un monarque, la nation s'est donné sept cent
(1) Derniers États généraux en 1614.
(2) 17 juin 1789.
(3) 17 juin et 2 octobre 1791.
(4) 24 septembre 1792.
34 MACHIAVEL FRANÇAIS
cinquante despotes qui bientôt finissent eux-mêmes
par subir le joug d'un Dictateur dont le pavois est
la guillotine. Après avoir sacrifié un nombre immense
de victimes, les bourreaux se. déciment eux-mêmes et
s'entre-tuent. Enfin, ceux qui se voient au moment
d'être immolés à l'ambition du féroce Dictateur, se
révoltent et le jettent à son tour sous le fatal couteau.
En poussant à la frontière tout ce qui pouvait porter
une arme, la Convention a refoulé les étrangers qui
envahissaient la France; mais son despotisme sanglant
ne pouvait pas durer : l'exécration générale en fit justice.
Avant de disparaître de la scène, cette Convention
donne à la France une nouvelle forme de gouverne-
ment et une troisième constitution, en se réservant
toutefois d'introduire les deux tiers de ses membres dans
la législature nouvelle pour y perpétuer son esprit (1).
Plus de souverain, de chef unique : la souveraineté
réside dans l'universalité des citoyens.
Le pouvoir exécutif, pouvoir d'action et dont l'unité
est la condition essentielle, est partagé entre cinq Di-
recteurs qui sont nommés.par le Corps législatif.
Le Corps législatif est le produit d'une élection à
deux degrés : il se compose de deux conseils dont l'un
a seul le droit de proposition des lois et l'autre a le
pouvoir d'approuver ces propositions, ou de les rejeter,
sans avoir le droit de les amender.
Il semblait que l'on se fût étudié à réunir dans cette
combinaison tous les éléments de dissolution.
Le pouvoir exécutif ne prenait pas la moindre part à
(1) 22 août 1795. — 5 fructidor an III. Loi du même jour, titre 1er,
articles 1 et 2.
MACHIAVEL FRANÇAIS 35
la préparation et à la discussion des lois ; il ne lui était
pas même accordé un droit de veto, de suspension ou
de rejet provisoire, que la république américaine con-
fère à son président. Le Directoire n'était pas un pou-
voir ; il n'était que l'agent passif chargé d'exécuter les
volontés du Corps législatif. Il n'existait entre eux
aucun lien, aucun élément de bon accord et de sym-
pathie ; tout au contraire, l'un devait s'irriter de sa
nullité ; l'autre abuser de sa puissance : l'un devait
absorber l'autre.
Le pouvoir législatif était partagé entre deux cham-
bres : on semblait se rapprocher ainsi des principes
fondamentaux d'une représentation nationale. Mais ces
deux chambres, quoique provenant d'une même ori-
gine, du vote des mêmes électeurs, et ne formant qu'un
même corps, avaient de telles attributions que, soit par
la simple force d'inertie, soit par refus constant d'ap-
probation, chacune d'elles pouvait frapper l'autre d'im-
puissance, ou paralyser le pouvoir exécutif lui-même.
Si aucun dissentiment ne s'élevait entre ces deux
chambres, elles formaient un corps permanent, irres-
ponsable qui, en réalité, gouvernait en même temps
qu'il était législateur.
La discorde ne tarda guère à éclater entre ces deux
pouvoirs, et au sein des Conseils et du Directoire lui-
même. Dès la seconde année, trois de ces Directeurs,
frappant un coup d'État, proscrivaient et faisaient jeter
sur les côtes de la Guyane, leurs deux collègues et cin-
quante-trois membres du Corps législatif déportés sans
jugement (1). Neuf mois après, le conseil des Cinq-
(1) 18 fructidor an V, — 4 septembre 1797.
36 MACHIAVEL FRANÇAIS
Cents, sous prétexte de conspirations, cassait les élec-
tions de plusieurs départements et chassait les députés
élus (1). Plus tard (2), le Corps législatif éliminait trois
des Directeurs. Mais ces amputations politiques n'ar-
rêtèrent pas la désorganisation de ce gouvernement
mal constitué, aussi faible et aussi inepte que cor-
rompu, et qui, pendant les quatre années durant les-
quelles il avait traîné sa honteuse existence, n'avait su
produire que des dissensions, et changer en revers les
victoires de nos armées.
Le Corps législatif supprime le Directoire, bannit de
la représentation nationale soixante et un de ses mem-
bres ; nomme provisoirement une commission consu-
laire exécutive, et une commission spéciale chargée de
préparer une constitution nouvelle (3).
Cette constitution, rédigée sous la dictée du plus
grand génie des temps modernes, signale le retour aux
principes fondamentaux de l'ordre social et d'un gou-
vernement régulier.
Le principe d'autorité se reproduit comme base du
gouvernement.
Le pouvoir exécutif dirigeant est ramené à l'unité : il
est attribué à trois Consuls; mais, en fait, un seul
l'exercera; les deuxième et troisième Consuls ne sont
que des comparses.
Le Corps législatif qui, depuis 1790, gouvernait, ad-
ministrait, exerçait ou dominait tous les pouvoirs ,
rentre dans les limites de ses attributions législatives,
(1) 22 floréal an VI, — 11 mai 1798.
(2) 30 prairial an VII, — 18 juin 1799.
(3) Constitution de l'an VIII, 22 frimaire, — 13 décembre 1799.
MACHIAVEL FRANÇAIS 37
qu'il n' exerce même qu'avec d'assez étranges restric-
tions.
Trois grands corps de l'État concourent à la législa-
tion : le Sénat, le Tribunat, le Corps législatif. — Les
lois, préparées et rédigées par un conseil d'État, sont
discutées par le Tribunat, exposées et développées par
ses orateurs devant le Corps législatif qui en vote
l'adoption ou le rejet au scrutin secret, sans pouvoir se
livrer lui-même à aucune discussion.
Le système électoral change de nature : jusqu'alors
l'élection avait été directe et à deux degrés; dorénavant
elle n'aboutira plus qu'à une présentation, de candidats.
Des assemblées de canton élisent un collége électoral
d'arrondissement qui, à son tour, élit un collége élec-
toral de département : ce dernier arrête une liste d'éli-
gibles dite liste nationale, sur laquelle sont nommés par
le Sénat, les membres du Corps législatif et du Tri-
bunat.
Le Sénat, principal corps de l'État, est composé
d'abord de membres nommés à vie par le chef de l'État :
ses attributions sont importantes et étendues ; il se re-
crute sur une présentation de candidats : il peut dis-
soudre le Corps, législatif et le Tribunat; élire même
les Consuls; il annule, pour vice d'inconstitutionnalité,
les listes d'éligibles, les actes des autorités, même ceux
du pouvoir exécutif, même les lois votées par le Corps
législatif.
Le premier Consul exerce le pouvoir exécutif dans
toute sa plénitude ; présente les lois, convoque, ajourne,
proroge le Corps législatif.
Dans cette organisation compliquée, le Tribunat ne
remplissait qu'un rôle secondaire, intermédiaire, sans
3
38 MACHIAVEL FRANÇAIS
action directe ; son esprit de corps devait en être
froissé : cependant il avait le droit de déférer au Sénat,
pour cause d'inconstitutionnalité, les actes du Corps
législatif, même ceux du gouvernement et les listes
d'éligibilité : quand il s'ajournait, il nommait une com-
mission qui pouvait le convoquer à volonté sans l'invi-
tation du gouvernement. Le Corps législatif, condamné
au mutisme et à l'impuissance de coopérer à la légis-
lation, était humilié de cette attitude purement passive.
En résumant ces diverses dispositions , on voit
qu'elles renferment encore bien des éléments de mésin-
telligence et, de discorde ; mais on reconnaît que
l'anarchie va cesser : on voit surgir une autorité qui
bientôt absorbera tous les pouvoirs. Tout ce qui devrait
servir de modérateur au pouvoir suprême est éteint,
sans force, sans action, n'ayant de sa puissance propre
que le nom : l'autorité sera sans contre-poids, sans
contrôle; aussi va-t-on la voir faire chaque jour des
conquêtes nouvelles.
Bientôt des sénatus-consultes proclament Bonaparte
premier Consul à vie (1) et font subir à la constitution
des modifications importantes.
Le premier Consul pourra désigner son successeur,
nommer des Sénateurs en dehors de la liste nationale
de candidature et sans présentation aucune. Le droit
de grâce lui est attribué.
Le Sénat est investi du droit d'interpréter la consti-
tution; il pourra, dans certains cas, suspendre les fonc-
tions de juré; déclarer des portions de territoire hors
la constitution; annuler les jugements des tribunaux,
(1) Sénatus-consultes des 14 et 16 thermidor an X — 2 et 4 août 1802.
MACHIAVEL FRANÇAIS 39
s'ils lui paraissent attentatoires à la sûreté de l'État;
dissoudre même le Corps législatif et le Tribunat.
Le Tribunat est réduit au nombre de cinquante
membres.
Le Conseil d'État prend place parmi les grands corps
de l'État.
Le système électoral subit aussi quelques change-
ments. Dans chaque département, on doit dresser une
liste des six cents plus imposés, et c'est sur cette liste
que doivent être choisis les membres du collége élec-
toral de département et les candidats qui sont pré-
sentes par.ces colléges pour le Sénat, le Corps légis-
latif et le Tribunat.
Enfin, en 1804, un sénatus-consulte, rendu sur l'ini-
tiative du Tribunat , érige la France en Empire :
Napoléon est nommé Empereur ; la succession au
trône, l'État de la famille impériale, les grandes di-
gnités de l'empire sont réglés par cet acte orga-
nique (1).
Les seules innovations importantes que ce nouveau
régime apporte à la constitution sont : l'organisation
légale du Conseil d'État ; l'extension du droit de con-
trôle attribué au Sénat sur les actes du Corps législatif
qui lui seraient dénoncés par un Sénateur; l'institu-
tion d'une haute Cour impériale avec une juridiction
très étendue; enfin, l'adjonction de droit aux colléges
électoraux de département et d'arrondissement des
membres et des dignitaires de la Légion d'honneur,
selon leur grade.
Telle était la constitution qui a régi la France sous
(1) 28 floréal an XII — 18 mai 1804.
40 MACHIAVEL FRANÇAIS
le consulat et l'empire jusqu'en 1814. Sans doute elle
était loin d'être parfaite ; elle instituait un pouvoir
absolu en réalité; mais l'impartiale histoire dira qu'à
cette époque il n'était guère possible de faire mieux.
Ne pouvant donner une véritable et franche liberté à
une population qui, dans son délire, venait de se livrer
à tous les excès, il fallait lui en laisser au moins le pres-
tige. Le puissant génie qui méditait de reconstruire
l'édifice social sur un amas de sang et de boue, avait
besoin, pour accomplir ce grand oeuvre, d'un pouvoir
irrésistible, afin de comprimer les mauvaises passions,
d'imposer silence aux apôtres d'anarchie et de poser d'une
main ferme les bases de ses institutions nouvelles. Aussi
la constitution impériale était-elle fondée sur le système
d'un pouvoir très fort, avec la combinaison d'une simple
préparation électorale : l'influence du gouvernement,
même dans la présentation de ces simples listes de can-
didature, devenait plus forte encore par les adjonctions
et par l'élément des plus imposés. Sans doute ces insti-
tutions ne réalisaient pas les rêves des amants fana-
tiques de la liberté; mais elles étaient habilement con-
çues, savamment combinées ; elles auraient pu résister
aux attaques des partis et assurer à la France de
longues années de calme et de prospérité, si le nouveau
César avait eu autant de sagesse que de génie et qu'il
eût su modérer son instinct despotique et sa soif insa-
tiable de conquêtes.
Mais un pouvoir absolu ne peut guère se modérer ni
s'arrêter : il est dans sa nature, et c'est là son danger,
d'accroître sans mesure ses droits et sa puissance, et de
se croire tout permis parce qu'il n'éprouve aucune con-
tradiction. Malheureusement, l'immortel restaurateur
MACHIAVEL FRANÇAIS 41
de ordre et de la société, voyant tout le monde plier
ou s incliner devant lui, s'enivrant de sa propre gloire
et de la conscience de son génie, ne voulut plus souffrir
le moindre obstacle à ses moindres volontés, et avec
l'aide de son Sénat, instrument docile et aveuglément
dévoué, il étouffa successivement tout ce qu'il pouvait
rester dans les Corps de l'État de vigueur et de liberté
d'action.
Dès 1803, il reconstitua le ministère de la Police
générale avec de vastes attributions.
Le Tribunat s était toujours montré fidèle; il avait
voté pour le Consulat à vie; il avait proposé l'érection
d'un monument en l'honneur de Napoléon le Grand ; enfin
l'initiative pour l'établissement de l'empire était partie
de son sein; mais il avait manifesté quelques aspira-
tions à la liberté de la discussion et du vote, particuliè-
rement au sujet de la loi sur les tribunaux d'exception.
D'abord réduit à cinquante membres, il fut éliminé
d'une manière implicite, sans aucune disposition de loi
formelle et précise.
En 1808, dans un article officiel inséré.au Moniteur,
l'Empereur proclamait nettement : « que le Corps légis-
« latif ne représentait point la Nation ; que le premier
« représentant de la Nation, c'était l'Empereur, et que
« le Corps législatif était improprement appelé de ce
« nom, et devait être appelé Conseil législatif (1). »
En 1810, huit prisons d'État étaient créées par un
simple décret pour y renfermer, sans terme fixé pour
leur détention, les individus qu'il ne serait convenable
ni de mettre en liberté, ni de traduire devant les tri-
(1) Moniteur du 15 décembre 1808;
42 MACHIAVEL FRANÇAIS
bunaux. Le Sénat institué conservateur de la constitu-
tion et de la liberté individuelle, n'osa faire aucune
objection.
En 1813, un sénatus-consulte annulait un verdict du
jury d'Anvers et prescrivait à la Cour de cassation de
traduire les accusés ainsi absous devant une autre
Cour d'assises, pour y être jugés sans jury.
Le 15 novembre 1813, un sénatus-consulte proro-
geait les pouvoirs d'une série du Corps législatif; sup-
primait les listes de candidature pour la présidence, et
attribuait à l'Empereur seul la nomination du président.
Tous ces actes démasquaient et montraient à nu le
pouvoir despotique.
Ce n'est point ici le lieu de parler de diverses viola-
tions du droit des gens et de cette convoitise de trônes
en Westphalie, en Italie, à Rome, à Naples, en Espagne;
en un mot de ce rêve de domination universelle qui
poussait le grand capitaine à conquérir ou asservir
l'Europe entière depuis Lisbonne jusqu'à Moscou. Ces
considérations ne se rattachent à notre sujet qu'en ce
qu'elles contribuaient non seulement à soulever contre
lui toutes les nations, mais encore à désaffectionner la
population privée de ses enfants, ruinée par ces guerres
éternelles et par le blocus continental; et en ce que
ces héroïques et gigantesques folies achevaient d'épui-
ser la France condamnée à la victoire à perpétuité.
Ainsi, pouvoir despotique sans contre-poids, sans
modérateurs, sans contrôle, avec tous les abus et les
dangers qu'entraîne inévitablement une pareille omni-
potence ; annulation ou amortissement de tous les
Corps de l'Etat ; désaffection de la population qui dési-
rait vivement la paix : voilà quels étaient les résultats
MACHIAVEL FRANÇAIS 43
de ces institutions viciées, et surtout de l'abus que le
souverain maître en avait fait.
Qu'arriva-t-il au jour des revers? Poursuivi jusqu'au
centre de la France par toute l'Europe coalisée contre
lui, succombant enfin sous le nombre, le conquérant si
puissant naguère reste seul avec ses braves, isolé au
milieu de la nation qui s'est retirée de lui. Ces grands
Corps de l'Etat qui n'avaient ni énergie, ni action
propre, impuissants pour servir d'appui comme ils
l'avaient été pour opposer quelque résistance, aban-
donnent celui que trahit la fortune (1), et le premier
qui proclame sa déchéance c'est son Sénat conserva-
teur, si souple, si flatteur, et qui a concouru avec em-
pressement à tous les actes qu'il reproche aujourd'hui à
son maître vaincu et détrôné (2). Napoléon signa lui-
même son abdication pour lui et ses héritiers.
Tout son système de gouvernement devait tomber et
tombe avec lui.
En remontant sur le trône, le roi Louis XVIII, plus
éclairé que ses vieux courtisans d'émigration, sentit la
nécessité de donner à la France des institutions nou-
velles fondées sur les idées qui avaient inspiré à son
malheureux frère la généreuse déclaration du 23 juin
1789 devant les États généraux. Louis XVIII avait,
dès 1790, manifesté une certaine tendance vers les pro-
jets de réforme et, durant son exil, il avait médité sur
les bases et les principes du gouvernement anglais. Il
(1) Sequitur fortunam, ut semper, et odit damnatos. JUVÉNAL. —
Satire Xe.
(2) Acte du Sénat du 3 avril 1814, et adhésion du Corps législatif du
même jour. — Moniteur du 4.
44 MACHIAVEL FRANÇAIS
résolut d'établir en France un gouvernement représen-
tatif et il proclama la Charte constitutionnelle de 1814
Inutile de discuter ici les droits généraux que cette
charte reconnaissait en faveur de tous les Français :
ces déclarations étaient louables ; mais ce n'était que
des principes posés, et c'est essentiellement du méca-
nisme et des institutions fondamentales de ce gouver-
nement que nous nous occupons en ce moment.
Inviolabilité de la personne du Roi ; responsabilité
des Ministres qui pouvaient être accusés par la Cham-
bre des Députés, jugés par la Chambre des pairs.
Le Roi, chef suprême de l'Etat, exerçant dans toute
sa plénitude la puissance exécutive.
Le pouvoir législatif attribué collectivement au Roi
et à deux Chambres.
L'une de ces deux Chambres composée de députés âgés
de quarante ans, payant au moins 1,000 francs d'im-
pôts, et élus directement dans chaque département par
tous les citoyens âgés de trente ans et payant 300 fr.
de contributions.
L'autre composée de Pairs en nombre illimité, nom-
més par le Roi, à titre héréditaire ou seulement viager.
L'initiative des projets de loi attribuée aux deux
Chambres, sauf l'approbation royale.
En matières de finances, la dette publique garantie;
— tout impôt devant être voté par les deux Chambres;
— les budgets de l'État et les comptes arrêtés par elles.
Voilà quels étaient l'esprit et les bases principales
des institutions nouvelles (1).
(1) Il est inutile de faire mention de la Constitution provisoire et
éphémère dite des Cent-Jours, promulguée par Napoléon, en 1815, à
MACHIAVEL FRANÇAIS 45
Une Chambre élective devait représenter l'élément
démocratique plus particulièrement novateur et entre-
prenant; les classes considérées comme supérieures,
bien moins par la naissance que par les services, les lu-
mières, les talents, la fortune et l'influence, seraient
représentées par la Chambre des pairs, constituant un
élément naturellement plus prudent, plus conservateur.
— Le Roi, modérateur suprême, planant au dessus
des passions et des débats, préviendrait tout conflit,
arrêterait toute manifestation ou entreprise dangereuse.
Cette savante combinaison des divers pouvoirs sem-
blait parfaite en théorie; les doctrinaires, les métho-
distes abstraits espéraient avoir fondé un gouverne-
ment stable et à l'abri des tempêtes.
Mais les circonstances n'étaient nullement favora-
bles : les passions étaient trop surexcitées ; les souve-
nirs trop vifs ; les esprits trop prévenus.
Les Bourbons, en remontant sur le trône, s'étaient
trouvés dans la position si difficile qui est la consé-
quence inévitable et fatale de toutes les restaurations.
Tout pouvoir restauré revient entouré de ses anciens
favoris qui, abusant de leur titre de courtisans de l'exil,
prétendent restaurer avant tout leur propre fortune,
accaparer les emplois et les faveurs. Autour des Bour-
bons s'agitait une troupe d'anciens gentilshommes,
ennemis par instinct de tout ce que la Révolution avait
créé, ne connaissant ni l'esprit, ni les besoins de la
France nouvelle. Ces rétrogrades aveugles s'efforçaient
son retour de l'île d'Elbe, et intitulée acte additionnel aux Constitutions
de l'Empire; système complexe, qui n'était qu'une concession faite à
l'opinion publique, par une sorte d'amalgame des institutions de l'an VIII
et du régime impérial avec les libertés fondées par la Charte.
46 MACHIAVEL FRANÇAIS
de ressaisir, autant que possible, quelques lambeaux de
l'ancien régime, et contrecarraient de tout leur pou-
voir les projets et les actes de Louis XVIII qu'ils
appelaient roi révolutionnaire. Le comte d'Artois,
frère du roi, était le chef de ce parti. Sous leur in-
fluence et par leurs manoeuvres, on fit entrer dans la
Chambre élective un bon nombre de partisans de ce
dangereux système, et plusieurs lois vinrent modifier les
institutions dans un esprit opposé à celui de la Charte.
A l'inquiétude que causaient les manoeuvres du parti
rétrograde se joignait l'irritation provoquée par les
mille petites vexations de détail, les actes injustes ou
arbitraires que certains administrateurs se permet-
taient, comme toujours, dans l'excès de leur zèle.
La majorité de la population, dont le sentiment na-
tional était froissé et les intérêts menacés, s'irritait
contre ce gouvernement réacteur : la Chambre élec-
tive, presque entièrement recrutée dans les classes
moyennes dont l'influence sur les prolétaires est immé-
diate et puissante, opposait une vive résistance et se
montrait hostile. Des troubles, des. complots se mani-
festaient sur divers points du royaume ; des associa-
tions se formaient pour organiser le refus de l'impôt :
l'orage grondait. En vain un ministère plus sage
s'était-il efforcé de le conjurer par un retour sincère
aux principes constitutionnels; le parti réacteur eut
bientôt ressaisi le pouvoir, et les actes désorganisateurs
se succédèrent rapidement (1) : la crise était immi-
(1) Licenciement de la garde nationale de Paris — 29 avril 1827. —
Prorogation, puis dissolution de la Chambre élective. — 19 mars et
16 mai 1830.
MACHIAVEL FRANÇAIS 47
nente. Enfin, par trois simples ordonnances, le Roi,
mal conseillé, viola ouvertement les principales dispo-
sitions de la Charte donnée par Louis XVIII et jurée
par lui-même (1).
Ce coup d'État téméraire fit éclater une révolte gé-
nérale qui entraîna la déchéance et l'exil de Charles X
et de la branche aînée des Bourbons (2).
Ces faits parlent assez haut pour que l'on ne puisse
se méprendre sur les causes de la révolution de 1830.
La Charte de 1814 était loin d'être parfaite ; son exécu-
tion était confiée à ses adversaires; elle n'était ni
interprétée ni appliquée de bonne foi ; enfin les Cham-
bres, les grands corps de l'Etat étaient, par les vices
de leur institution, impuissants pour la soutenir.
Ne pouvant sauver le principe salutaire de la succes-
sion directe au trône, la Chambre élective restée seule
debout, sauva du moins le principe monarchique en
donnant la couronne au chef de la seconde branche
des Bourbons, Louis Philippe, à la condition que la
Charte de 1814 serait révisée et modifiée.
Une Charte nouvelle fut publiée et les modifications
les plus importantes qu'elle apporta au régime précé-
dent consistèrent dans les dispositions suivantes.
La Pairie cesse d'être héréditaire et n'est plus con-
férée qu'à vie. — Elle ne peut l'être qu'à des personnes
comprises dans une des catégories désignées par la
loi organique. — Aucun traitement, pension ou dona-
(1) Dissolution de la nouvelle Chambre élective, avant même qu'elle
fût réunie. — Suspension de la liberté de la presse. — Rétablissement
de la censure. — Changement des bases du système électoral. — Ordon-
nances du 25 juillet 1830.
(2) 25 — 26 et 29 juillet 1830.
48 MACHIAVEL FRANÇAIS
tion ne pourra être attaché à la dignité de pair. — Les
séances de la Chambre des pairs seront publiques,
comme celles de la Chambre des députés. — Les
nominations de pairs faites par Charles X sont annu-
lées.
Les deux Chambres ont le droit de prendre l'initiative
d'un projet de loi.
La Chambre des Députés est composée de 459 mem-
bres. — L'âge de l'éligibilité est abaissé de 40 ans
à 30, et le cens à 500 francs de contributions directes.
— L'élection est directe par chaque arrondissement
électoral. — Le mandat de député est déclaré incom-
patible avec certaines fonctions publiques. — Les dé-
putés ne reçoivent ni traitement ni indemnité. —- Le
renouvellement partiel n'aura plus lieu ; la Chambre
sera renouvelée en entier tous les cinq ans. — La
Chambre élit directement à chaque session son prési-
dent et son bureau.
L'âge requis pour être électeur est abaissé de 30 ans
à 25, et le cens de 300 francs à 200, et même à 100 pour
certaines.catégories désignées. — Les présidents des
colléges sont nommés par les électeurs.
Des dispositions spéciales prescrivent : — que la
censure ne sera jamais rétablie ; — que des lois seront
rendues pour l'application du jury aux délits de la
presse et aux délits politiques; — sur la responsa-
bilité des ministres et des fonctionnaires publics; —
sur la réorganisation de la garde nationale; — sur
l'application d'un système électif aux institutions dé-
partementales et municipales. — La France reprend
ses couleurs, le drapeau tricolore, etc. — Enfin la
charte et les droits qu'elle consacre sont confiés au
MACHIAVEL FRANÇAIS 49
patriotisme et au courage des gardes nationaux et de
tous les citoyens (1).
Les dispositions de la charte de 1814 qui ne sont
point annulées ou modifiées par celles-ci, demeurent
en vigueur.
Pour le coup, on crut avoir atteint la perfection du
système, trouvé la solution du difficile problème de
l'alliance du pouvoir avec la liberté, et assuré pour
longtemps à la France une ère de paix et de stabilité.
Avant de faire un examen critique de cette nouvelle
constitution, il faut remarquer que l'avénement de la
monarchie de 1830 avait lieu dans des conditions défa-
vorables, ou tout ou moins difficiles.
D'abord elle n'avait pas pour elle le prestige du droit
théorique, celui de la succession naturelle et légitime.
Elle était le résultat d'une révolte générale, légale
même si l'on veut, mais enfin d'une révolte, et d'un
pouvoir que la Chambre-élective s'était attribué. — Or,
c'est toujours un désavantage, au moins un grave em-
barras, de parvenir au pouvoir par un triomphe d'oppo-
sition et surtout de rébellion. On a eu volontairement,
ou même malgré soi, pour auxiliaires, toutes les ambi-
tions et les convoitises inassouvies, toutes les répara-
tions réclamées, tous les réformateurs utopistes qui
plus tard réclameront le prix de leurs concours et dont
les prétentions seront sans bornes. Pour sortir d'une
crise fatale, pour rasseoir la société ébranlée, pour pré-
venir de nouvelles et sanglantes collisions, on fait à
ces passions exigeantes et que dans ces moments cri-
tiques on est forcé de ménager, quelques concessions
(1) Charte de 1830,14 août. — Lois des 19 avril et 29 décembre 1831.
50 MACHIAVEL FRANÇAIS
dont on éprouvera bientôt les dangers et les fâcheuses
conséquences; mais alors il sera trop tard pour les re-
tirer, et ces germes de dissolution ne tarderont guère à
porter leurs fruits.
C'est dans cette situation que la révolution de 1830
plaçait la monarchie nouvelle à son avénement. Pour
donner une satisfaction aux instincts jaloux d'une bour-
geoisie envieuse, elle fut obligée d'abaisser la Chambre
des pairs. L'hérédité de la pairie fut abolie : elle le fut
toutefois en principe plus qu'en réalité, puisqu'un pair
pouvait obtenir assez facilement que son fils fût élevé
d'avance à cette dignité. Il en résultait qu'une atteinte
profonde était portée à l'indépendance de la Chambre
haute; car ce qui était auparavant un droit devenant
une faveur, tout membre de la Pairie qui avait un fils
était obligé de se ménager la bienveillance du Minis-
tère. — Les catégories de candidats imposés par la loi
introduisaient dans la Pairie un certain nombre de
notabilités très estimables sans doute, mais qui par
leur caractère, par leur profession, par leur position
sociale, en modifiaient l'esprit dans un sens opposé
à celui de son institution. — Enfin, la publicité des
séances avait pour conséquence inévitable dé faire pé-
nétrer dans cette assemblée, où devait plus particuliè-
rement dominer l'esprit conservateur, où les débats
devaient conserver constamment un caractère de calme
et de dignité, l'ambition de la popularité, les passions
et les agitations du dehors. — La Chambre des pairs
ne pouvait plus remplir son rôle d'intermédiaire entre
la Chambre élective et le trône, de modérateur entre
les aspirations du pouvoir vers l'absolutisme, et les
tendances de la démocratie vers la licence.
MACHIAVEL FRANÇAIS 51
Pour échapper à l'intrigue républicaine qui déjà sur-
gissait menaçante ; pour sauver au moins le principe
monarchique, on avait imaginé l'absurde dénomination
d'un trône entouré d'institutions républicaines. Il fallait
absolument calmer, sinon satisfaire entièrement cette
population fougueuse que d'ambitieux rhéteurs eni-
vraient d'un fol amour pour une liberté qu'ils se gar-
daient bien de définir. De là les graves modifications
apportées à la Charte : elles devaient produire et pro-
duisirent en effet les résultats suivants :
L'atténuation des conditions d'âge et de cens avait
introduit dans la Chambre des députés un assez grand
nombre d'ambitieux de province, de gens trop jeunes
encore et pressés de faire fortune, de cupidités de toute
espèce. — Cette Chambre armée du droit d'initiative,
abusant du droit d'amendement et d'interpellation,
arrachant aux Ministres emplois, faveurs, concessions
de tout genre, le vote sur la gorge, devint bientôt le
pouvoir le plus important de l'Etat. Elle imposait au
Roi les Ministres que désignait sa majorité et les lois
que cette majorité proposait. Le Ministère réduit à
n'être que l'instrument de cette Chambre, était forcé,
pour se maintenir, d'acheter la majorité, en distri-
buant toutes les faveurs à ses membres, qui devenaient
ainsi des seigneurs électoraux auxquels leurs arron-
dissements étaient inféodés. La Chambre des pairs
étant en quelque sorte annulée par sa propre inertie,
la Chambre élective gouvernait et administrait; son
agent, le Ministre dirigeant était le véritable chef de
l'Etat. On osait même proclamer cet inconcevable
adage : le Roi règne et ne gouverne pas! doctrine qui
rappelait le temps des maires du palais sous les rois
52 MACHIAVEL FRANÇAIS
fainéants. C'était l'omnipotence d'une Chambre unique
fondée sur la corruption, sur une sorte de pillage admi-
nistratif. — Le gouvernement n'avait pas même les
moyens de repousser les attaques journalières d'une
presse calomniatrice et séditieuse, de tous les pam-
phlétaires et intrigants qu'il n'avait pas achetés, ainsi
que des factions hostiles, car il ne pouvait que les tra-
duire devant des jurés qui étaient pour la plupart com-
plices ou intimidés.
Ainsi, le pouvoir royal affaibli à l'excès ; l'équilibre
des deux Chambres n'existant plus; la Chambre élec-
tive, pouvoir dominateur, viciée et tombant dans le
mépris public; aucun moyen efficace et légal de répres-
sion contre les factions : telles devaient être et furent
en effet les causes de la chute si facile et si prompte de
ce gouvernement.
Sous ce régime de faiblesse de l'autorité désarmée
et d'audace de ses ennemis, les doctrines anarchiques
étaient répandues dans les écoles, dans les classes
ouvrières. Des troubles fréquents, des séditions même,
à Paris et dans les provinces, signalèrent les progrès
de cette contagion : six attentats contre la vie du Roi
prouvèrent que les factieux ne reculaient pas devant le
crime. Dans les sociétés secrètes, une franc-maçon-
nerie démagogique organisait une armée du désordre
et couvait une révolution. Enfin sous le prétexte d'une
réforme électorale exigée avec clameurs et menaces,
des banquets séditieux provoquent une révolte ouverte :
Aucun des corps de l'État ne fait une manifestation
quelconque pour la défense de la constitution; le Mo-
narque ne veut pas employer la force, pour repousser
l'attaque des factieux; des troupes nombreuses et toute

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