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Le mariage de Sophie ses aventures galantes le jour de ses noces

107 pages
Tiger (Paris). 1802. In-12.
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LE MARIAGE
DE SOPHIE,
SES AVENTURES
GALANTES
LE JOUR DE SES NOCES,
PRÉciDit DES PORTRAITS
DE LA BELLE SOCIÉTÉ.
A P ARI S,
Chez T i G E R , Imprimeur - Lib.
Place de Cambray.
AN XI.
LE MARIAGE
DE SOPHIE.
U*IKT-LI!GES etoit prêt d'en-
trer dans le monde, j'ose dire
même qu'il en étoit capable;
mais, comme on a besoin de con-
seils pour faire ce pas critique
d'où dépend toute la vie. Ma-
dame S.-Léger voulut les lui
donner elle-même. Elle vint le
trouver, et lui tint à peu près
le discours suivant.
Eh bien ? vous allez donc
paroître au grand jour , lui dit-
elle : et ce seroit dommage de
vous laisser plus long - tems
A 2
( 4)
dans l'obscurité. Vous êtes fait
pour mériter l'admiration; cela
dépend de votre conduite , et
c'est sur cette conduite que je
veux vous parler.
L'Amour est le Dieu de la
jeunesse brillante : mais cela
demande "quelque distinction.
Il est des amours pesans , gros-
siers , qui ne s'arrêtent que sur
un objet, à qui tout le reste est
indifférent. Leurs plaisirs man-
quant de variété doivent deve-
nir d'un dégoût , d'un ennui,
d'une contrainte assommante. Ce
n'est pas ceux-là que vous de-
vez suivre.
Il en est d'autres légers, vo-
lages , inconstans On
voit un objet divin , adora-
ble on s'y arrête , on s'y
fixe, on s'y lie, et on l'aban-»
donne, parce qu'il vaut mieux
( 5 )
quitter la volujjté, que d'être
quitté par elle.
Ces amours vont bientôt s'of-
frir à vous : empruntez leurs
ailes, imitez leur légèreté. Exa-
minez les abeilles ; un vol in-
constant les poite de côté et
d'autre; c'est du suc de mille
fleurs qu'elles forment leur miel
délicieux, et c'est des faveurs
de mille femmes que doit se for-
mer votre réputation.
On se fait des sermens , on se
jure un amour éternel: on le
doit, c'est la coutume. Que si-
gnifient - ils , cess sermens? Je
vous aimerai jusqu'à ce que je
cours risque de vous haïr.
Une femme est infidelle, on
se désespère: quelle folie! on
l'auroit quittée le lendemain.
J'ai goûté assi-z long-tems les
plaisirs de l'inconstance, dit un
A 5
( 6)
homme : je veux faire choix
d'une personne qui ait de la
beauté pour plaire , de l'esprit
pour attacher, de la vertu pour
gagner mon estime, je l'aimerai
toute ma vie. Je crois entendre
dire: H y a quelques années que
je m'amuse à merveille; je veux
m'ennuyerà présent.
\ ous ferez souvent des pro-
positions qui seront rejetées:
n allez pas vous désespérer pour
cela. Une femme passionnée re-
fuse encore d'une voix foible ce
qu'elle voudrait avoir accordé
déjà. Elle le refuse par orgueil.'
elle veut qu'on la croie invin-
cible,-elle veut qu'on croie qu'il
ne falloit pas moins que notre
mérite et nos agrémens pour
lever ses scrupules. Elle re-
fuse, pour rendre plus forte
encore, par les difficultés, la
(7)
passion de son amant. Elle
refuse, |pour qu'une longue at-
tente lui donne à elle - même
plus de plaisir. Elle combat ,
elle s'emporte, elle s'irrite au
sein de la volupté; elle injurie
celui qu'elle adore; elle veut
arrêter des transports qu'elle
voudrait pouvoir même augmen-
ter; elle balbutie des plaintes
dans des raoraens où elle se
trouve au comble du bonheur.
Pourquoi ? c'est-là le raffine-
ment de la coquetterie ; c'est
par là que les plaisirs savent
éloigner les dégoûts.
Au reste je n'irai pas vous or-
donner d'être discret. Qu'est-ce
qu'un bonheur qui n'est su que
de nous ?
Voilà le peu de leçons que je
puis vous donner à présent:
elles seront le modèle de votre
A 4
( 8)
vie, et je mets auprès de voua
un ami qui , en connoissant
tout le prix , saura mieux vous
les faire observer.
Elle lui présenta Folville.
C'étoit un jeune homme d'une
bonne naissance, et connu dans
tout Paris par le nombre de ses
bonnes fortunes. Les Pstits—
Maîtres se le donnoient pour
modèle : ils ne se croyoient
parfaits qu'autant qu'ils avoient
eu son approbation.
Madame S-Légerayant donné
à son fils un tel guide , se retira :
et Folville commença dès lors
à exercer ses [fonctions auprès
de son Elève.
Il passa quelques jours à lui
répéter les leçons de sa Mèrej
et ce tems expiré , il lui parla
iùnsi : A présent que votre édu-
cation est au comble,dit Folville»
I 9 )
il faut la mettre en oeuvre , et
vous faire connoître. Mon des-
sein est de vous mener d'abord
dans tous les cercles, où vous
pourrez entrer hardiment pour
y briller et vous y distinguer.
Car je remarque en vous des
dispositions heureuses et peu
communes. Bien des gens ne de-
viennent aimables qu'à force de
soins, d'étude et de conseils;
mais pour vous, vous êtes Petit-
Maître né, et il ne s'agit plus
que de façonner un peu la
nature.
Je vais d'abord vous mener
chez un Auteur qui est un de
mes amis. Chez un Auteur !
reprit Saint-Léger étonné. Et
qu'a de commun un Auteur
avec les sociétés où YOUS voulez
m'introduire ? Est-ce chez un
homme retiré, pâlissant sur les
A 5
( ÏO )
livres , ne vivant qu'avec les
morts et les écrits, que je pour-
rai nie former aux usages du
beau monde? On voit bien re-
prit Folville , que vous ne con-
noissez d'Auteurs que ces Pé-
dans dont vous avez Iules ouvra-
ges au Collège. Apprenezde moi
ce que c'est qu'un Auteur , et à
quoi il peur être utile.
Un jeune homme n'a ni for-
tune ni connoissance, que taire
dans ces extrémités ? Faut-il
perdre l'espérance d'entrer dans
le monde ? Faut-il demeurer
dans l'indigence ? Non : il sait
mieux se tirer d'affaire; il se
fait Auteur, compose à la hâte,
et reçoit un tribut d'argent ,
d'estime et de sifflets.
Ainsi les premières produc-
tions sont ordinairement inspi—
( « )
rées par la nécessité, et le»
autres par la folie.
Ils arrivent, ils entrent, Eh!
bon jour, dit l'Auteur avec des
transpors d'allégresse qui te-
noient un peu de la convulsion.
Que votre visite inattendue me
cause de plaisir! J'étois à tra-
vailler sur un sujet qui plaira ,
sans doute, au Public; mais je
voudrais être toujours inter-
rompu aussi agréablement.
A propos , on m'a apporté ce
matin les premiers exemplaires
d'un Roman que je viens défaire
imprimer: je vous supplie d'en,
accepterun. Vous n'y trouverez
rien de bien admirable; c'eetun
Ouvrage que j'ai fait à mes
heures perdues, pour m'amuser,
pour passer un moment.On doit
exécuter ce soir la première
A ô
C 12 )
représentation d'une Tragédie
de ma façon. Je vous prie de
vousy trouver. Je vous donnerai
des billets pour vous et pour
vos amis. J'ai quelques espéran-
ces de succès: le sujet est neuf,
et traitée d'une façon distinguée:
toutes les pièces sont trop uni-
formes; j'ai tâché d'éviter ce
défaut. 11 m'en a coûté , mais si
je plais, je ne regrette pointmes
peines.
La conversation fut longue.
Chacun eut le tems d'y étaler
sa suffisance. Il est vrai que le
Poëte ne laissoit guères celui de
parler. S'humiliant souvent,
pour se faire élever; s'accordant
quelquefois un peu de mérite ,
pour qu'on lui en accordât
beaucoup ; médisant de tous les
Gens de Lettres, parlant tou-
jours desesOuvrages, etdesap-
( i5 )
plaudissemens qu'ils lui avoient
acquis, avec un mépris affecté
qui décéloit le cas qu'il en faisoit.
Pour S.-Léger, encore timide
et peu usagé, il neparloit point,
ou ne parloit que comme un
Livre. Le titre d'Auteur lui en
imposoit tant, qu'il n'osoit rien
mêler à la conversation. Us
prirent enfin congé de l'Auteur,
et se retirèrent.
Eh bien ! que pensez-vous de
cePoëte?ditFolville à S.-Léger.
Il me paroît assez ridicule, ré-
pondit-il : sa conversation m'a
ennuyé à la mort ; j'en étois
excédé mais cet homme
peut-il faire de bons Ouvrages?
Vous e» jugerez ce soir, répli-
qua Folville, en attendant, je
veux réparer l'ennui que vous
avez eu chez lui, en vous me-
nant à un endroit où je crois
( 14 )
que vous vous amuserez beau-
coup. C'est chez Argénis, jeune
Dame du bon ton: je vous ai
déjà annoncé comme un jeune
homme fort aimable, mais qui
n'a pas encore eu le tems de
prendre les manières du grand
monde. Elle désire ardemment
de vous voir, sur le portrait
avantageux que je lui ai fait de
vous; elle veut avoir la gloire
de vous former. ... Je vous re-
mercie , dit Saint-Léger, de me
vouloir bien procurer cette
connoissance. Présenté par u»
homme de votre mérite , je
serai, sans doute, bien reçu
Oh ! ne soyez pas inquiet sur ce
chapitre ; on est toujours bien
reçu chez elle ; c'est une Dame
très-polie, très-humaine, mon-
tée sur le bon ton , et le modèle
des jeunes Dames qui entrent
( i5 )
en société. Aussi, Dieu sait
comme les Galans roulent chez
elle! A peine pcut-elleles comp-
ter, et cependant tous sont con-
tons de sa manière d'agir. Ses fers
sont si doux qu'ils ne les quittent
jamais que pour de bonnes rai-
sons. Mais je ne veux pas vous en
dire davantage, il faut vous
laisser l'agrément de la sur-
prise ; vous verrez un composé
de toutes les perfections
Excepté de la sagesse, interrom-
pit malicieusement Saint-Léger.
Au portrait que vous m'avez
fait d'Argénis , je crois qu'elle
s'en dispense.
De la sagesse ! s'écria Folville ,
en éclatant de rire : de la sa-
gesse?. . . . E%quoi ! ajoutez-
vous foi à cet être imaginaire ?
C'est une chimère, un phan-
tôme , une plate fiction de quel-
( 16 )
que vieux Poète rêveur...... De
la sagesse !... Mais si vous pro-
noncez ce mot en compagnie ,
vous voilà ridicule à jamais.
Je vous demande pardon de
mon ignorance , dit S.-Léger :
vous avez raison de dire que je
ne sais pas mon monde; je tâ-
cherai de me corriger au plu-
tôt Dépêchez — vous , dit
Folville , cela tire à consé-
quence ; on ne sauroit trop
éviter de se donner un travers
dans le monde. De la sa-
gesse !.... parbleu , ce mot me
tient encore au coeur.
Au milieu de ses discours
très - utiles et très-instructifs
pour la jeunesse , ils arrivèrent
chez Argénis , s$ firent annon-
cer , et furent introduits aussi-
tôt.
( 1? )
Eh ! bon jour Monsieur Fol-
ville , dit la Dame avec excla-
mation : vous êtes un homme de
parole ; tenez , je vous aime
pour cela. C'est-là, sans doute,
Monsieur Saint - Léger : mais
vraiment, c'est un jeune homme
bien aimable.... il surpasse le
portrait que vous m'en avez
fait. Quel âge a - t - il ? ... .
Dix- sept ans Voyez
comme il est grand , comme il
est bien fait ; mais c'est un
charme
Allons, Jasmin, Champagne,
vite des fauteuils à ces Mes-
sieurs Eh ! Monsieur Saint-
Léger , où vous allez-vous ca-
cher? Là? Dans un coin? On
rie vous voit pas Appro-
chez donc ; je veux que vous
vous asseiez à côté de moi.
( «8 )
Tenez, il faut que nous soyons
bons amis à commencer aujour-
d'hui.
Saint-Léger répondit à ces
politesses par quelques mots
perdus entre ses dents : il rou-
git, il baissa les yeux Mais
comme vous êtes , lui dit Argé—
nis. Pourquoi ces yeux baissés ?
Ne soyez point timide comme
cela , regardez - moi : il faut
qu'un jeune homme soit hardi ,
qu'il paie de sa personne. Ah !
continua-t - elle , comme par
réflexion , il est encore jeune ,
il se formera.
Quand on est auprès d'une
personne aussi charmante que
vous , répondit-il, d'une voix
moitié ferme et moitié trem-
blante , on est si enchanté , si
transporté , si ravi. . . . vous
attribuez a un caractère timide
( i9)
l'effet d'une admiration si
grande , qu'elle tient de la
stupidité.
Mais, voyez donc comme il a
de l'esprit , s'écria Argénis :
en vérité, il est charmant , di-
vin.
Madame, répliqua-t-il , on
n'a pas besoin d'esprit pour ex-
primer ce que le coeur inspire ;
il est lui seul. . . . Eh ! finissez
donc, Monsieur Saint-Léger;
vous tenez des discours d'une
folie qui n'a ni pied ni tête. Ne
voudriez-vous pas me faire
accroire que vous m'aimez ?
mais c'est Madame , si
j'osois vous avouer que je vous
adore , je ne ferois que rendre
témoignage à la vérité .... Ah !
encore des douceurs.... Désac-
coutumez-vous de cela avec
moi: je ne les puis souffrir;
( 20 )
elles me sont lourdes. . . . Mais
je crois que vous aimerez assez
les Dames. Je sens, répondit
Saint-Léger, que je suis né
pour adorer le beau sexe , mais
je puis vous jurer que ce ne
sera qu'en vous seule. Comment
toujours des fadeurs , dit Argé-
nis , en minaudant ; je n'y puis
tenir. Ne soyez point scandali-
sés , conlinua-l-elle en s'adres-
sant à la compagnie ; c'est un
petit fou qui ne sait ce qu'il
dit.
Pendant celle conversation
que j'ai beaucoup abrégée pour
la commodité des Lecteurs ,
l'heure de la Comédie sonna. Je
suis fort fâché d'être obligé de
vous quiitcr si - tôt , dit Fol-
ville ; mais la Comédie va
commencer , on donne une
pièce nouvelle , et nous avons
( 21 )
promis à l'Auteur de nous y
trouver. J'irai aussi , répondit
Argénis , mais , comme je veux
seulement juger de la bonté de
la Pièce, s'en sera assez d'arri-
ver au quatrième Acte.
Elle pria Saint - Léger de la
venir voir quelquefois, quand
il n'auroit rien de mieux à faire ,
sa bouche lui défendit d'être
moins fou , et ses yeux le priè-
rent de l'être davantage , si
l'occasion s'en présentoit.
Comme on n'étoit pas prêt de
commencer le Spectacle, quand
nos deux héros y arrivèrent, ils
se retirèrent dans un café pour
se rafraîchir. Voici à peu près
la description de cet endroit.
A côté de la porte est un au-
tel où préside une grosse et
massive Divinité. Il est eiitomé
de petits-Maîtres surannés qui
( 22 )
s'amusent à carresser un chien ,
a admirer l'esprit, la finesse , le
jugement délicat d'un entant, à
débiter des nouvelles, et à pro-
diguer leurs fades adorations k
la Déesse du comptoir.
Au milieu de la salle est un
homme qui a la fureur peinte
s-ur le visage. Enorgueilli d'un
peu de réputation , il décide de
tout en dernier ressort avec
l'impertinence que promet sa
physionomie. Rien ne lui plaît ;
il jure à chaque parole qu'il en-
tend , et se formalise de tout.
Comme les meilleures raisons
ne peuvent rien sur lui, chacun
l'abandonne , et il se voit con-
traint de tempêter tout seul.
Un jeune Auteur d'une figure
assez douce et assez agréable,
se promène d'un air important
et affairé. Il est toujours envi-
( *5 )
lonné d'auditeurs qui connois-
sent l'agrément de son esprit.
Il parle à tout le monde d'une
manière polie et engageante, et
lance en même tems des traits
d'autant plus dangereux, qu'ils
sont presqu'imperceptibles.
Dans un coin sont des que-
relleurs tumultueux, ils dispu-
tent avec fureur contre des au-
tomates qui leur répondent en
persifîlant.
Des Petits-Maîtres courent
d'un air étourdi. Us parlent en
chantant, chantent en parlant;
rient , parce qu'ils croient qu'il
est beau de rire, dansent, ca-
briolent , et pirouettent sans
cesse. Ce sont des tourbillons
que chacun tâche d'éviter,, et
dont on est heurté à chaque
instant.
Mais revenons à nos Héros,
• C a4 )
et Conduisons-les à la Comédie.
La Salle est divisée en plu-
sieurs espèces de places ; le
Théâtre , l'Amphithéâtre , le
parterre, et trois rangs de Loges.
Le parterre est le juge des
Ouvrages et des Acteurs. Plu6
porté à critiquer qu'à applaudir,
il est maître, et cherche tou-
jours à montrer sa puissance.
La plupart de ceux qui le com-
posent, «.ont ignorans etstupi-
des ; mais ils n'en sont que plus
redoutables.
Aux premières loges sont des
Dames du bon ton; des Nymphes
de la suite de Vénus , qui vien-
nent dans ce lieu , comme dans
leur Temple, recevoir les hom-
mages et les adorations du peu-
ple , et s'enivrer de l'encens des
lorgnettes ; des épouses de Fi-
nanciers,
s
( 25 )-
nanciers , qui sont couvertes
d'or, de diamans, et de pier-
reries. Toutes se disputent les
charmes et les grâces; toutes
jettent les unes suV les autres
des regards de rivales : on voit
renaître en elles la jalousie et
la discorde; les petits-Maîtres ,
nouveaux Paris , s'établissent
Juges entre ces Divinités. Heu-
reuse , et mille fois heureuse est
celle à qui ils veulent bien payer
l'impertinent tribut de leurs
lorgnades.
Dans les secondes Loges se
placent les Bourgeoises accom-
pagnées souvent de leurs tristes
époux. Les minauderies, le»
airs penchés, les coups - d'oeil
affectés , tout cela leur est inter-
dit. Elles sont obligées de s'as-
seoir, comme tout le monde sas-
sied : de parler, comme tout ie
monde parle; de regarder uni-
B
( 26 )
ment comme tout le monde re-
garde: rien n'est si plat. Cepen-
dant il se trouve des gens assez
mal élevés, assez simples, d'un
assez mauvais goût, pour pré-
férer quelques-unes d'entr'elles
aux Nymphes maniérées des
premières Loges.
A l'Amphithéâtre sont en-
tr'autres beaucoup de postulan-
tes dans l'ordre de Cythère. En
entrant, elles regardent tous les
hommes avec des yeux qui dé-
signent ce qu'elles sont,elles rou-
gissent et frémissent de rage,
quand personne n'a daigné les in-
sulter. Entend-on quelque bruit
dans le Parterre, elles se lèvent,
faisant du bruit elles-mêmes,
pour qu'on tourne les yeux sur
elles. On ne s'avise pas de les
regarder? elles sortent furieu-
ses, le désespoir dan6 leurs
( 27 )
eoeurs, elles ne se consoleront
jamais , on ne les a pas déshono-
rées publiquement.
Pour les femmes des troisièmes
Loges , elies ne méritent pas
qu'on en entretienne les honnêtes
gens. Et pourquoi ? me dira
quelqu'un. La raison estsimple:
elles sont habillées d'un mauvais
goût.
Mais que dire de ceux qui
sent sur le Théâtre? Comment
dépeindre les conps-d'oeil , les
façons coquettes, les minaude-
ries plus qu'enfantines de ces
hommes demi-femmes? Qu'un
crayon plus habile et plus con-
sommé que le mien , trace ce
portrait au naturel ; il est au-
dessus de mes forces.
Au milieu du caquet des fem-
mes, des flux et reflux du Par-
terre, du bruit général dont la
B a
( 28 )
Salle retentit, la toile se lève, et
le tumulte cesse. Chacun est en
suspens ; les cabales concertent
leur jeu ; l'un s'apprête à huer ,
l'autre à applaudir; tous les es-
prits sont agités : l'Auteur pré-
sent au Spectacle, mais caché
auxyeux du Public , réunit dans
son coeur tous les sentimens de
joie, de tristesse, de crainte,
d'espérance , d'orgueil et de
modestie. Il est devant ses Ju-
ges; déjà ils ont pris séance;
encore un instant et son Arrêt
est porté : Arrêt terrible , contre
lequel on ne peut guères reve-
nir.
Les passions qui l'agitent, se
combattent dans son ame avec
tant de force , qu'il n'en sent
aucune, et les sent toutes à la
foi*. Il est hors de lui-même :
f 29 )
pour comprendre son état, il
faudrait être à sa place.
Enfin la Pièce commence. Peu
de beautés beaucoup de pensées
à la mode ; peu de solidité ,
beaucoup de clinquant ; peu
d'intérêt, beaucoup d'intrigue
sansvraisemblance : voilà quelle
étoitla Tragédie dont nous par-
lons , et voilà ce qu'il faut pour
plaire. Tout y étoit fin, tout y
«toit joli, tout y étoit spirituel;
aussi tout y fut-il applaudi. Si
quelqu'un vouloit s'élever con-
tre un Vers ou contre une pen-
sée , mille voix plus fortes que la
sienne lui imposoit bientôt si-
lence.
Le Spectacle fini, on court au
foyer: lieu singulier, lieu indé-
finissable ; Tribunal de la folie
«t de Vénus. Là les Actrices
B 5
( 5o )
donnent audience: là elles re-
çoivent d'un air simple et mo-
deste les hommages de leurs
Adorateurs. Un homme simple-
ment, mais proprement vêtu,
s'approche d'une comédienne.
Vous jouez, on ne peut mieux ,
lui dit il : vous êtes pleine de
grâces, je vous trouve char-
mante; et si vous en doutez, je
me charge de vous le prouver
quand vous n'aurez rien de
mieux à faire.
Et moi, je vous trouve bien
audacieux, lui répond-elle d'un
ton enrhumé , grave et cadencé,
pour qui me prenez-vous ? Ap-
prenez , s'il vous plaît, que je
suis sage; que dans mon état
j'ai su conserver, jusqu'à pré-
sent, la (leur démon innocence^
et que je n'ai point envie de la
perdre... pour un homme tel que
( 5i )
vous. A ces mots, elle le quitte.
Eh ! bon jour, belle Dame ,
dit à la même Actrice , en lui
prenant la main , un homme
richement vêtu. Je viens d'ar-
rêter une partie fine , où je me
divertirai beaucoup : pour met-
tre le comble à nos plaisirs , il
faut que vous en soyez. Demain
j'irai chez vous prendre des ar-
rangemens plus importans; vous
êtes , je crois, accommodante...
Je serai trop flattée, Monsieur,
lui répond-elle, de vous être
bonne à quelque chose. Quand
vous aurez besoin de moi, je
suis toujours votre très-humble
servante.
Quoi! un peu de mise, du
clinquant, un rien, fait perdre
si-tôt la vertu à une fille qui en
a tant ?
Et remarquez que cet homme
( 3a )
simple en ses ajustemens étoit
grand, bien fait, d'une figure
agréable, d'un air noble et pré-
venant : que l'autre étoit un
homme en abrégé, point de grâ-
ces , un air frêle, un visage sans
physionomie.
Au même foyer où se passe
cette scène galante , est une
troupe de gens bien différens.
Ce sont de Beaux-Esprits qui
disputent ensemble d'une ma.
nière souvent fort peu spiri-
tuelle. Peu d'étude, quelque
hardiesse , bonne opinion de
soi-même, jargon affecté à la
profession , voilà leur mérite :
quel mérite !
Tout Auteur ancien et mo-
derne doit être jugé par eux , ils
sont connoisseurs nés. C'est à
eux de faire des Loix dans la
Littérature: à leurs pieds trem-
(55)
Me le meilleur Ecrivain , le
plus grand génie. Eh! comment,
en effet, ne pas trembler devant
un tel Tribunal ?
Ce fut-là que Folville trouva
un de ses amis. Je dis ami, pom-
me servir d'un terme usité. C'est
un mot qu'on répète.;i tout mo-
ment, qui flatte agréablement
l'oreille , qui semble faire en-
tendre quelque chose, qui ce-
pendant ne signifie rien. On dit
qu'il a signifié autrefois , on
rapporte des faits , on cite des
témoignages irrécusables. Eh
bien ! croyons donc aveuglé-
ment.
Ah ! que je te rencontre heu-
reusement ] dit Léandre à Fol-
ville , en lui donnant un baiser
en moue. Je ne pouvois te trou-
ver plus a propos. Je suis au-
jourd'hui d'un joli souper. La
( 34 )
compagnie sera agréable , les
femmes charmantes : Philomèle
chantera , Damis nous récitera
ses derniers Vers ; on y boira
d'un vin des Dieux. Allons ,
cher ami , partons , courons,
volons, que nous allons avoir
de plaisir !
A ces mots , ils sautent dans
leur Cabriolet : la foudre en
égale à peine la vitesse. Us par-
tent , ils volent , ils arrivent.
C'étoit chez Aminthe qu'on
soupoit : déjà au milieu de sa
carrière , elle conservoit une
partie des appas de sa jeunesse.
Un air libre , une humeur en-
jouée , un ton de voix agréable ,
tout cela assaissonné d'un petit
grain de coquetterie lui livrait
encore bien des coeurs.
A côté d'elle étoit assis le
jeune Corilas.Ilprouvoitqueles
( 55 )
charmes d'Aminthie n'avoient
pas perdu tout leur pouvoir , et
servoit à décorer son triomphe.
Il l'aimoit , et son amour étoit
plus tendre et plus respectueux
qu'on ne pouvoit l'attendre de
son âge. 11 avoit les grâces , le
maintien , la finesse , la vivacité
des Petits-Maîtres ; mais n'en
ayant point l'impertinence , il
étoit aimé et recherché. La
bonté de son cceur lui livroit
toutes les autres, et les charme»
de son esprit rendoit agréable
son amitié.
La petite- Doris , toujours
coquette , toujours fardée , tou-
jours sautante , toujours aga-
çante , étoit de ae souper avec
son cher Damon.. Comme leur
amour n'avoit de fond que l'é-
tourderie de l'un , <_>t la figure
chiffonnée d» l'auitro , il mena-
( 56
çoit de n'être point de longue
durée.
Dorfise très-antique beauté ,
méprisant toute la profane
compagnie n'avoit d'yeux que
pour son très-jeune ami. Mais
quels yeux ! des yeux tendres ,
vifs , languissamment et pieuse-
ment libertins ; des yeux qu'une
Dévote seule peut avoir.
Crysologuedisputoitavec Da-
mis sur quelques Vers que ce
dernier avoit lus. Ces deux
hommes faisoient ensemble un
grand contraste.
Ergaste débitoit de mauvaises
plaisanteries : plein de lui-
même , et se croyant le Phoenix
des Beaux-Esprits , il avoit pour
tout le monde un mépris secret.
De très-méchants bons-mots ,
de sales équivoques , d'insul-
tantes railleries , des souris
prétendu
( ^7 )
prétendnsmalins , voilà tous ses
talens; talens malheureux , ijui
ne lui attiroient que delà haine.
Claricc toujours malade, tou-
jours indisposée, toujours lan-
guissante traînoit de tems en
teins avec peine un très-petit
nombre de mots interrompus
par des vapeurs. Ses yenx mou-
rans et abljalliis se tournoient
tendrement sur Raclis qui étoit
aussi vif qu'elle étoit dolente. Il
1 "épondoit à ses regards , pensant
bien qu'il n'auroit pas besoin,
d'employer beaucoup de force à
vaincre tant de foiblesse.
La jeune Julie se tenoit un
peu à l'écart avec Oronte son
jeune amant. Peu inquiets de la
conversation générale , ils ne
s'occupoient à parler que de
leur amour. Egalement épris
l'un de l'autre, tout le reste du
Mariage. C
(58 )
•monde leur étoit indifférent.
Orontese croyoit seul heureux,
ilpossédoit seul le coeur de Julie :
Julie pensoit être seule fortunée,
puisqu'Oronte n'avoit d'amour
que pour elle. Eux seuls sur la
terre méritoient mutuellement
leur attention , eux seuls se suf-
fisoient l'un à l'autre. A peine
sortis de l'enfance , leur amour
en avoit plus de vigueur , leurs
plaisirs en a voient plus de char-
mes. Pourquoi faut-il que le
monde condamne des unions si
délicieuses ?
Philomèle attirait l'admira-
tion par les charmes de sa voix :
sa beauté l'emportoit encore sur
eux. Les grâces sembloient être
nées pour composer sa suite, les
amourspour enchaîner les coeurs
après elle , pour présider à ses
plaisirs.
( 59)
Un Jeune Militaire se prome-
noit d'un air avantageux. Au-
cune femme ne le fixoit, mais
toutes méritoient successive-
ment ses attentions momenta-
nées. Il faisoit à chacune les
propositions les plus sérieuses ,
avec l'air du monde le plus indif-
férent.
Enfin on sert , chacun se
place, le repas tire à sa fin , les
fruits sont mis sur la lah'c, les
liqueurs les plus délicieuses
mettent le feu dans les esprits :
de ce feu naît la conversation ;
elle s'anime, elle s'accroît, elle
devient bruyante ; encore un
instant et l'on ne s'entend plus.
Toutes les formules du code
galant sont épuisées: on parle du
Spectacle, des Acteurs, de la
pièce nouvelle. A-t-on tout dit ?
restera-t-on à se regarder ! Non ;
C 4o )
il reste encore une ressource ; ia
médisance.
N'avez vous pas vu aujour-
d'hui Madame Lisidas ? dit
Chloris: elle avoit cru par des
modes nouvelles celer l'antiquité
de sa personne. Parée comme
une aurore , brillante comme un
soleil.... qu'elle étoit singulière !
qu'elle étoit folle ! son Amant
l'a quittée hier; elle est. déses-
pérée , elle le veut ramener dans
ses chaînes. Qu'il donne dans h-
piège; demain elle le rongc'die
avec éclat , après demain elle
est dévote. Car remarque/, nue
Madame Lisidas est la prudence
même ; elle ne risquera pas deux
fois le même affront.
Et la Corrinnc, dii Cïarice
d'une voix agonisante; Corinne
qu'on regardoit commun im
exemple de vertu , cette même
(4» )
Corinne qui faisoit , dit-on,
mourir tous ses Amans par sa
cruaulé , elle est prise ; et
pour qui ?... Pour le fade , le
blaflard Coridon. Mais la chose
a été loin , et j'usqu'à exiger un
voyage hors de la ville. Mais à
qui se !:cr désormais ! Coridon....
Coridon , qu'on disoit avoir tant
de raisons d'être sage! En
vérité, il lui falloit cela pour
rétablir un peu sa réputation.
Et l'insipide Eglé n'est-elle
point dans le même cas? reprit
Dorfise. Eglé aussi s'est laissée
prendre. Que ce monde est cor-
rompu ! tout m'y fait horreur.
Mais ne m'allez pas croire médi-
sante; je ne vous parlerais point
d'Eglé, si son aventure n'étoit
publique. Et remarquez que la
compagnie regardoitEglécomme
une Vestale.
G 5
( 40 .
Où vais-je ni'emporter , fol et
trop exact Historien ? Irai-je
analyser toutes les médisances
qui se débitèrent, toutes les ca-
lomnies qui s'y mêlèrent? Quand
aurois-je fini ? jusqu'à quand
ferois-je bâiller le Lecteur? La
compagnie étoit nombreuse ,
composée de gens du grand
monde, entremêlée de beaucoup
de femmes: qui pourrait donc
exprimer jamais combien on y
médit ?
Finissons un récit trop long ,
et auquel le lecteur suppléera
aisément: supposons le repas et
la conversation terminés; sépa-
rons des personnes assemblées
depuis plusieurs heures, et qui
s'ennuient déjà depuis long-
lems. Car dans leï grandes et bel-
les sociétés l'ennui y est tou-
jours pour sa part.
(45)
Mais, me dira un Censeur ac-
coutumé à lire des Romans ,
vous séparez des Acteurs , sans
avoir fait agir, sans avoir même
fait pailer votre Héros. Holà !
Critique peu sensé , réfléchissez.
Un jeune homme encore timide
parlc-t-il beaucoup , sur - tout
quand il est dans ce qu'on appelle
du grand monde .' Non , je pense.
Il est muet, ou , s'il dit quelques
paroles, elles sont si peu impor-
tantes , qu'on les doit ensevelir
dans le silence.
Je veux croire que S.-Léger
ait mêlé quelque chose à la
conversation , même quelques
jolies choses : mais je ne dois pas
citer des faits pour en négliger
d'autres.
Mes Censeurs vont être sa-
tisfait : S.-Léger va paroître,
va parler et agir.
C 4