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Le Musée de Douai / Olivier Merson

79 pages
Dentu (Douai). 1863. 81 p. ; In-16.
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OLIVIER MERSON.
LE
MUSÉE DE DOUAI.
C(B)
PAHIS
E. DENTU, ÉDITEUR
Galerie d'Orléans, 15 et 17 , Palais-Royal
- 1863. -
LE MUSÉE DE DOUAI.
y
Le Musée de Douai est l'un des plus
anciens de France; son origine sefconfond
avec l'époque révolutionnaire. U décret,
en date du 58 octobre 1790, avait ordonné
de réunir au chef-lieu de chaque district,
tous les livres, chartes, manuscrits, meu-
bles, statues, dessins, tableaux, qui se-
raient saisis dans les maisons ecclésiasti-
ques et les hôtels d'émigrés. Avant la
république, Douai renfermait de nombreu-
ses chapelles publiques et privées, six
églises collégiales ou paroissiales, quinze
couvents d'hommes, seize de femmes, six
colléges et dix-neuf séminaires ; aussi,
malgré plus d'un acte de vandalisme, la
moisson de tous les objets spécifiés dans le
décret fut d'une abondance extraordi-
naire.
— 4 —
Dans une cité où les sciences , les
lettres et les arts avaient toujours été ho-
norés, tant de richesses ne pouvaient pas
rester longtemps entassées sans ordre et
sans destination dans les magasins de la
république. La pensée de fonder une biblio-
thèque, et des collections d'art et d'his-
toire naturelle, préoccupa bientôt quel-
ques esprits intelligents, et dès l'année
1792, ces établissements utiles reçurent
un commencement d'organisation. Mal-
heureusement, en vertu d'une décision
ministérielle, des emprunts considérables
furent faits à ces vastes dépôts, quelques
années après leur fondation. En 1804,
le musée de tableaux était mis à contribu-
tion pour orner les temples rendus au
culte. Quoique ces réquisitions aient fait
perdre à Douai un grand nombre de mor-
ceaux précieux, la ville possède encore
aujourd'hui une bibliothèque qui ne ren-
ferme pas moins de 33,000 volumes im-
primés et de 1,100 manuscrits, le plus
beau musée d'histoire naturelle du nord de
l'empire, une galerie archéologique d'un
puissant intérêt, enfin une collection d'oeu-
vres d'art à laquelle les dons successifs de
l'Etat, quelques achats et surtout le legs
Escallier, ont assuré une importance sé-
rieuse. -
— S —
Ces diverses collections sont réunies
dans l'ancien couvent des Jésuites. Au
rez-de-chaussée , ont été placés les ta-
bleaux, les statues et le musée archéolo-
gique. Les coquilles, les minéraux, les
végétaux, les sujets de la zoologie et de
l'ornithologie, les pièces d'anatomie com-
parée et d'ethnologie etc., etc., occupent,
ainsi que la bibliothèque, les étages su-
périeurs. Quelque spacieux que soit l'em-
placement attribué à chacune de ces gale-
ries, il est cependant depuis longtemps
déjà insuffisant. Dans le musée de pein-
ture, par exemple, les cadres débordent
les uns sur les autres, ou bien, placées
dans des couloirs obscurs ou dans des
pièces retirées et sans accès, les toiles
sont en partie perdues pour le visiteur. Ces
conditions mauvaises ne tarderont pas, du
reste, à disparaître. De nouvelles cons-
tructions, d'un caractère grandiose, vont
prochainement transformer l'établissement
et lui donner les proportions que rendaient
nécessaires, aussi bien ses richesses acqui-
ses, que les prévisions de l'avenir. Il est
à désirer que, lorsque les tableaux auront
été installés de nouveau, la commission
du Musée s'empresse d'en dresser l'in-
ventaire et d'en publier le catalogue.
Les différents musées , placés sous la
— G —
surveillance d'un conservateur unique,
coûtent à la ville 3,750 francs. Sur cette
somme , la galerie de tableaux ne figure
que pour une faible part, et le traitement
du conservateur des diverses collections
pour 4,200 francs.
, - 7 —
1
COLLECTION ARCHÉOLOGIQUE.
Sans sortir du cadre de ce travail, je
- puis consacrer quelques lignes à la collec-
tion archéologique, et signaler rapidement
ses morceaux les plus marquants. Ainsi,
parmi les pièces antiques, il faut citer une
superbe corna!ine offrant, réunis, trois
profils d'une conservation parfaite; plu-
sieurs débris de statuaire, en marbre; une
série de petits bustes en bronze — un
Mercure et un Apollon surtout, sont di-
gnes d'attention — et quelques statuettes
— entr'autres une Frile-ise, en terre
cuite, un Antinouç, ea bronze, qui offrent
un art d'un goût pur , d'un sentiment
élevé. Il importe également de mentionner
un trépied en bronze, consacré à Bacchus.
« C'est, dit le père Lambiez, dans l'his-
toire monumentale des Gaules, le plus
beau, le plus rare et le plus instructif
monument que l'Europe conserve. » Le
trépied que possède le Louvre, a de grar-
— 8 —
des analogies avec celui-ci ; il n'est toute-
fois ni mieux conservé, ni d'un style de
travail plus fin et plus délicat.
Les autres antiquités romaines et gallo-
romaines de la galerie n'étant, en général,
que des urnes cinéraires, desinscriptions,
des tuiles, des lampes, des bijoux, des
ustensiles ou des échantillons de l'art céra-
mique, cc serait sortir des bornes de ce
travail que d'en parler ici. La plupart de
ces débris d'une civilisation depuis long-
temps éteinte, trouvés à la suite de fouil-
les entreprises en 1790, à quatre lieues
de Valenciennes, sur l'emplacement de
l'ancienne capitale des Nerviens, avaient
été recueillis par l'abbé Carlier, curé-doyen
de Bavai. Acquis vers 1828 pour la ville
pat' M. le comte de Guerne , maire de
Douai, ils ne représentent toutefois qu'une
partie de la collection du savant ecclésias-
tique.
La période du moyen-âge montre quel-
ques œuvres intéressantes Ce sont, en
général, des monuments funèbres ornés dp.
figures plus curieuses par le caractère
naïf de leur exécution que par leur mérite
artistique. Mais la Kenaissance est repré-
sentée par des pièces d'une véritable signi-
fication. Le tombeau du comte Charles de
Lallaing, par exemple, est fort remarqua-
— 9 —
ble. Le comte est nu , étendu sur une rude
natte de jonc ; son corps amaigri laisse
voir une anatomie de fantaisie, d'un tra-
vail vif, néanmoins intelligent, et d'une
énergique habileté. On a voulu reconnaî-
tre dans. cette statue une œuvre du douai-
sien, Jean de Bologne; mais une attribu-
tion aussi ambitieuse rencontrera certai-
nement plus d'un incrédule.
Le monument d'un autre Charles de Lal-
laing , père du précédent, adroit aussi à
mieux qu'unesimple mention. En costume
de guerre, les pieds appuyés sur un lion, le
noble seigneur est couché sur une pierre
tombale; ZD à sa tête, veille un* ange. Les
parois, divisées par des pilastres en com-
partiments-, sonlornéesde médaillons dans
lesquels l'artiste a représenté, en haut
relief, la Foi, l'Espérance, la Charité,
la Tempérance, etc. Dans un travail très
consciencieux sur le musée archéologique
de Douai, M. Cahier trouve que ce mo-
nument fait penser au magnifique tom-
beau de François Il de Bretagne que l'on
voit dans la cathédrale de Nantes. Rien
n'est plus vrai. Avec un sentiment l lus
âpre, un outil moins délié, le goût des
figures, le style des ornements, semblent
effectivement comme un écho de la manière
de Michel Columb , et les points d'affinité'
— Io -
sont même assez sensibles pour que , sans
effort, on soit amené à croire que l'auteur
du cénotaphe du comte de Lallaing a pu
sortir de la nombreuse école du statuaire
d'Anne de Bretagne. Ce tombeau, élevé
jadis dans le chœur de l'église des Dames
de l'Abbaye-des-Prés, à Douai , n'a été
transporté au Musée qu'en 1834.
Cependant comme œuvre d'art, une-fi-
gure en pierre dure provenant de la riche
abbaye d'Anchin, est le morceau le plus
précieux de la collection. Cette figure ,
en ronde bosse, est celle d'une jeune fem-
me agenouillée, la tête un peu inclinée, les
bras levés dans l'attitude d'une personne
qui répand dos fleurs. La partie inférieure
de la statue sort inachevée du bloc de
pierre. Ne serait-ce pas le fragment d'une
composition qui représentait, avant d'avoir
été divisée, la mise au tombeau du Christ?
La tète est coiffée d'un voile dont les plis
retombent par devant ; les manches étroi-
est dessinent les contours amincis des
bras, et, sous une draperie jetée avec une
sorte de négligence apparente , mais en
réalité avec un art exquis , se révèlent les
formes chastes d'un corps grêle et élancé.
Le visage un peu allongé est empreint
d'une expression pleine de douceur ; tout
le mouvement se développe dans un noble
1 !— 44 —
sentiment d'élégance naturelle , et l'en-
semble comme les détails annoncent un
artiste aussi avancé dans la pratique ma-
térielle du ciseau , que dans la recherche
épurée du style et du goût: Cette statue ,
qu'il faut dater du XVe siècle , occuperait
certainement une place des plus honorables
dans la collection du Louvre. -
Les autres objets qui se trouvent au
Musée paraissent de nature à satisfaire le
curieux plutôt que l'artiste. Cependant au
milieu des rapes à tabac, des instruments
de torture * des cornes-reliquaires , des
sceaux , des hanaps , des armes défensives
et offensives qui remplissent les vitrines ,
on distingue deux ou trois faïences de Ber-
nard de Palissy, quelques figurines naïves
du XIIIe et du XIVe siècle , et surtout un
chapelet er. ivoire, composé de cinquante-
neuf têtes humaines sculptées avec une
merveilleuse délicatesse. On ignore l'ori-
gine de ce chaphlet. Seulement on sait
qu'avant d'appartenir au Musée , il était
conservé à la manie de Douai, où il avait
été sans doute recueilli a la suite de la dé-
vastation des couvents.
— i2 —
n
ÉCOLES DU NORD.
L'un des tableaux les plus importants
de la galerie de Douai , représente le Ju-
gement dernier. 11 est divisé en deux par-
ties transversales. Sur la plus-considérable
en surface est figurée la scène du juge-
ment ; sur l'autre, la famille du donateur
-les femmes à droite, les hommes à gau
che , tous les mains jointes , le corps de
profil, la tête tournée vers le spectateur,
à genoux devant un crucifix.
Le Jugement dernier et les effigies
offrent de notables différences de prati-
tique. Il semble qu'une main rigide et
austère ait peint la file symétrique des per-
sonnages flamands ; mais un artiste aven-
tureux, aimant les allures libres, la cohue
des tons et des formes, les coups de brosse
imprévus, a pu seul entreprendre dans ce
goût , terminer dans cette manière , la
mi-c 2i» scène de l'iu urc suprême de l'hu-
manité: On ne peut croire que le même
- 43 —
peintre ait exécuté les portraits et la com-
position. N'est-il pas plutôt probable que
deux artistes de tempéraments différents
s'étant associés, chacun accomplissait selon
ses instincts et ses aptitudes sa part de
besogne ? *
LG Jugement dernier doit être attribué
à l'un des élèves deRubens,—Simon de
Vos, Boeyermans, Bellegambe, peut-être,
— et non à Rubens lui-même. En effet,
comment reconnaître là le dessin, le colo-
ris, l'exécution du maître d'Anvers? Le
dessin de Rubens n'est ni pur, ni distin-
gué ; mais il y règne une puissante intel-
ligence des formes, et jusque dans ses
exagérations , ses négligences ou ses fai-
blesses , on saisit toujours un accent pro-
noncé de la nature. Sa couleur n'est
peut-être pas vraie dans l'acception rigou-
reuse du mot ; cependant elle a une ri-
chesse, un éclat, un mordant qui capti-
vent et. éblouissent. Enfin , son exécution
n'est en général ni châtiée, ni approfon-
die ; malgré cela , par sa clarté , son am-
pleur et sa magique habileté , elle exerce
un charme de fascination auquel il serait
.difficile de se soustraire.
Dans le Jugement denâet, le groupe
des réprouvés renferme plus d'un trait
d'audace. Au sommet de la composition.,
1
1
1
i
- i & -
à la droite du Christ, la Vierge entourée 1
des saints du Nouveau-Testament. Moïse
et les grandes figures de la Bible à la gau-
che du Souverain Juge, dessinent une sil-
houette bien enchaînée; Jésus-Christ est
calme, simple et solennel ; le mouvement
ascensionnel des élus et celui en sens in-
verse des maudits que les démons entou-
rent de leurs bras velus se comprennent
sans peine ; et puis la couleur , il est vrai
presque partout molle et sans consistance,
est néanmoins d'un aspect chaud et har-
monieux. Tout cela est beaucoup, mais
ce n'est pas assez pour Rubens. Si celui-
ci avait réellement exécuté cette toile ,
les figures seraient mieux construites ,
leurs contours ne se perdraient pas dans
des incertitudes qui les rendent flasques
et languissantes, et leurs formes, grasses
peut être, seraient accusées, au moins
par endroits , avec vigueur , avec éner-
gie; dans les chairs des femmes on retrou-
verait aussi cette transparence vivante
qui n'avait pas de secrets pour le peintre,
ces tons rosés et bleuâtres dont l'accou
plement heureux était familier au grand
artiste , ces luisants do la peau qu'il pla-
çait avec tant de bonheur, d'une brosse
aussi alerte que savante et qui donnent à
sa peinture comme les palpitations de la
nature même,
— ls -
Du reste , le Musée possède une petite
copie de Franck d'après VAdoration des
mages, qui était autrefois à Munich, et qui
se trouve maintenant à Lyon. Cette repro-
duction se rapproche beaucoup de l'œuvre
originale. Qu'on la compare avec le ta-
bleau qui nous occupe et l'on se convain-
cra tout de suite que dans le Jugement
dernier , reflet décoloré d'une manière
éminemment vaillante et robuste , le maî-
tre ne paraît qu'à titre d'influence géné-
rale.
Peu d'artistes ont autant produit que
Gaspard de Craeyer. Tous les musées ,
presque toutes les églises de Belgique
renferment des toiles de ce peintre infati-
gable. A elles seules, les galeries de Gand
et de Bruxelles en possèdent plus de vingt.
La France en est également bien pourvue
et l'on en trouve au Louvre , à Bordeaux ,
à Dijon, à Lille, à Lyon , à Nancy, à Nan-
tes, à Toulouse, à Valencicnnes, c'est-à-
dire dans nos collections les plus impor-
tantes. Il en existe aussi une à Douai ;
mais celle-là n'est pas, à la bien considé-
rer, d'un mérite supérieur. Quelques indi-
ces font même penser qu'elle date de
la jeunesse de l'artiste , de l'époque où
sorti de l'atelier de Raphaël Coxcie et fi-
— 46 -
dèle au goût ultramontain, l'ascendant de
Rubens ne l'avait pas encore enrôlé parmi
les champions du génie national. Ce ta-
bleau représente le Christ et la Vierge
s'interposant entre Dieu et l'homme re-
pentant. Porté par des anges , la main 1
gauche sur le globe du monde , le
Père éternel s'apprête à frapper de ses fou-
dres un homme à genoux; la Vierge aussi
à genoux, le visage tourné vers le Tout-
Puissant intercède pour le pécheur, et sem-
ble s'offrir aux coups de la colère divine ;
à gauche, Jésus-Christ debout montre à
son père ses plaies d'où le sang a coulé
pour le rachat des hommes, et, dansl'an-
gle droit, derrière le pécheur, brillent les
flammes de l'enfer, tandis qu'un démon ex-
prime par une horrible contorsion de vi-
sage, le regret de voir sa proie lui échap-
per. La toile usée et frottée n'a plus ces
aspérités heureuses qui font beaucoup quel-
quefois pour l'éclat d'un tableau ; toute la
fleur de coloris a disparu emportée sans -
doute par quelque nettoyage trop violent,
et le modelé a perdu en même temps sa fer- 1
meté et son ressort. Quelques parties l
cependant ne manquent pas de charme. i
La tête et les mains de la Vierge sont dis- 1
tinguées, et tout-à-fait dans le style italien ; ]
les anges qui entourent Dieu le père parti- i
— 17 -
cipent du mêmesentiment, et leurs chairs
roses et dorées se détachent sans dureté
sur des nuages d'un ton obscur. Néan-
moins l'harmonie de cette peinture où
abondent les tons roux et ternes est triste
et maladive. C'est du reste celle dont le
- génie du peintre , très fécond sans doute,
mais, au résumé , sans vigueur, s'est le
mieux accommodé.
On voit au Musée de Douai la noble
ruine d'un tableau de Van Dyck : La
Réception de Saint-Placide et de Saint-
Maur par Saint-Benoist, dans sa so-
litude de Subiaco. Issus tous les deux de
familles consulaires de Rome, jeunes et
riches , St-Maur et St-Placide , viennent
demander àSt-Benoist la faveur de les ad-
mettre dans le monastère qu'il a fondé.
Ils sont descendus de cheval, leur suite est
restée à l'écart, et, se tenant par la main,
ils ploient le genou devant le chef révéré
du nouvel ordre religieux ; celui-ci les ac-
cueille en les réunissant dans le même
geste, c'est-à-dire en touchant de la main
gauche l'épaule de l'un, de la main droite
l'épaule de l'autre. Les deux seigneurs
sont vus de dos ; St-Benoist fait face au
spectateur. Derrière lui se tient un moine
portant une crosse. De l'autre côté de
— 18 —
la composition, à gauche, l'artiste a placé
deux personnages qui ne prennent au-
cune part à l'action ; leurs regards se
portent en dehors de la toile. Ce sont les
donateurs de t'œuvre. Enfin, sur un plan
plus éloigné, on distingue quelques-uns des -
domestiques dont St-Maur et St-Placide
se sont fait accompagner. J'ai dit que ce
tableau est en ruine. Ce qui rend cet état
de dégradation plus fâcheus. encore , c'est
qu'une portion de la toile , restée à peu
près saine et sauve, permet d'apprécier
quelle était la valeur du tableau, alors que
le temps ou des restaurations excessives ne
l'avaient pas altéré. Un des deux dona-
teurs, en effet, à vaste carrure,à corpulence
épaisse, n'est-il pas superbement posé? La
tête est vivante, d'un modelé large, habile,
d'une pratique magistrale. Les vêtements,
frottés d'une pâte légère que relèvent des
touches solides pour accuser-les plis sont
aussi très-beaux. Malheureusementle reste
est effacé, terni et envahi par. des nuances
sourdes au milieu desquelles apparaissent
à peine,et seulement de place en place, les
rares vestiges d'un coloris brillant et d'une
exécution chaleureuse. Ce tableau provient
de l'abbaye d'Anchin.
Nous trouvons à Douai un autre mor-
ceau de Van Dyck. Celui-ci est si non re-
- 19 -
marquable du moins intéressant puisqu'il
appartient à la célèbre collection dite des
Cent portraits , dans laquelle l'artiste a
réuni tous les personnages illustres de son
temps, poètes, peintres, graveurs, musi-
ciens, philosophes, diplomates, guerriers,
Celui de Douai représente un nommé
Henri Liberti, organiste d'Anvers. Il a
bon air, ce musicien dont nul sans doute
ne se soucierait aujourd'hui, sans l'idée
qu'eut Van Dyck de fixer sur la toile sa
physionomie lourde , mais intelligente.
Du coude droit il s'appuie nonchalamment
sur le fut d'une colonne et tient de la main
gauche une feuille de papier ; il porte une
chaîne d'or en sautoir; des cheveux blonds
et bouclés encadrent le visage, et l'habit
entr'ouvert laisse passer quelques plis de
la chemise. La pose d'un mol abandon a
de la dignité; la main droite est assez
belle ,mais la gauche est très médiocre, et
d'autrespartiesencoren'ontété interprétées
qu'avec négligence. D'ailleurs, dans cette
œuvre, les glacis et les demi-tons ont éga-
lement disparu; aussi les lumières ont
pris une intensité farineuse, et les ombres
une teinte fade et roussâtre d'un aspect
désagréable. Les meilleurs graveurs fla-
mands ont reproduit par le burin les Cent
portraits ; c'est Pierre de Jode qui a gravé
l'image de Liberti. 2
— go -
Un des sujets d'affection de Jordaens ,
fut celui qu'il intitula le Roi boit ! Sou-
vent il l'a répété , et ordinairement avec
des variantes qui font de chaque tableau
une composition nouvelle. Le Louvre en
possède un exemplaire; on en connaît un
autre à Vienne , au Belvéder ; un autre
encore à Munich. Nous en avons vu
un quatrième à Valenciennes. Enfin Douai
en possède un cinquième , qui cette fois
est la réplique du tableau placé actuelle-
ment à Louvain dans la galerie de M. Van
der Sckercke.Entre le Roi boit de Louvain
et celui de Douai il existe toutefois de no-
tables différences de dimensions et de fac-
ture : le premier , de proportions réduites,
est d'un travail assez fin,tandis que l'autre
met en scène des personnages grands com-
me nature, et, autant qu'on en peut juger,
traités avec l'énergie d'exécution habituelle
à l'artiste. Placé trop haut, et dans un jour
douteux, il est difficile, en effet, d'étudier
à fond ce tableau .Le croirait-on? c'est à pei-
nesi l'on distingue la rayonnante Catherine
Noort la femmeaimée du peintre,dans l'épa-
nouissement de sa santé vigoureuse, de
sa joyeuse humeur; c'est à peine si dans
les convives on reconnaît les tètes arden-
tes et avinées que Jordaens a fait poser si
souvent devant lui. Et cependant, en re-
21 -
gardant avec quelque attention , il est
aiséde supposer que, mise sous un jour
favorable, l'œuvre paraîtrait fougueuse ,
emportée, d'un ton brûlant, d'une gaieté
étourdissante, et qui sait? peut-être l'un
des morceaux les plus remarquables de la
collection.
Le Musée renferme en outre une lête d'é-
tude par Jordaens, où l'on retrouve, écrite
en traits irréfutables, la verve fulgu-
rante du maître.
Sans transition nous passons de Jor-
daens , le pur flamand , à Honoré Jans-
sens, — un rénégat, un transfuge, un imi-
tateur de l'Albane , — qu'il ne faut pas
confondre avec Abraham Janssens. Ce der-
nier , contemporain de Rubens , jaloux
d'une gloire qui éclipsait la sienne, n'osa-
t-il pas défier le célèbre maître d'Anvers?
Mais Rubens, méprisant la bravade, dédai-
gna de mesurer ses pinceaux avec ceux
d'un adversaire qui devait lui sembler de
bien petite taille.
Fils d'un tailleur de Bruxelles , Honoré
naquit en 1664. La vue des tableaux dont
la ville était remplie, détermina sa voca-
tion , et le fit entrer chez un peintre nom-
mé Valders. Après sept années d'études ,
protégé et pensionné par le duc d'Holstein,
— 22 -
qui le garda quatre ans à sa cour, il partit
pour l'Italie, où il resta onze années , tra-
vaillant avec Pierre de Molyn, dit le Tem-
pesta, s'inspirant de préférence, au milieu
des chefs-d'œuvre qui l'entouraient, de
la manière de l'Albane. De retour à
Bruxelles, il exécuta de vastes composi-
tions qui obtinrent une vogue extraordi-
naire. Il mourut âgé de 75 ans, après
avoir reçu le titre de peintre de l'Empereur
d'Autriche.
Honoré Janssens est représenté à la ga-
lerie de Douai par une grande toile: St-
Aubert faisant la translation du corps de
St-Vaast, à Arras , qui provient de l'an-
cien Collége anglais, fondé à Douai après
la persécution religieuse de Henri VIII.
St-Aubert se voit de profil, tête nue etchapé;
il tient un livre. A sa droite , marche un
enfant en surplis, un cierge à la main et
se détournant vers le spectateur. Deux
prélats crossés et mitrés s'avancent en-
suite accompagnés d'une foule compacte.
St-Aubert suit la châsse qui contient les
restes de St-Vaast et qu'un dais abrite ;
aux plans éloignés , on aperçoit la tête de
la procession défilant bannières déployées.
Sur le devant, à droite , une femme se
prosterne; à gauche, une autre femme in-
dique le cortége à l'un des deux enfants
— 23 —
qui sont près d'elle. Au fond , les
bâtiments de la ville que domine la tour de
la basilique. Cette peinture est dans le
goût italien, du moins tel que l'avait com-
pris et pratiqué l'Albane, qui, pour le
comparer seulement aux artistes de son
temps, ne montra jamais ni la science du
Guide, ni le charme d'expression du Do-
miniquin, ni la couleur du Guerchin , ni
la riche et entraînante exécution du che-
valier Lanfranc.
Une œuvre vraiment belle et qui tien-
drait une place distinguée dans les plus
riches collections , est le portrait qu'on
attribue, non sans apparence de raison, à
Jan Van Ravcstein. On y trouve , en
effet, le cachet de ce peintre, l'un
des meilleurs qu'ail produit la Hollande ,
et sur lequel, cependant, on a peu de ren-
seignements biographiques On sait ap-
proximativement l'année de sa naissance
— 1572 —et celle de sa mort — 1657 ;
on sait encore que Rubens estimait beau-
coup son talent et qu'il avait un portrait
peint par lui dans sa collection ; que son
fils, formé à son école, a également réussi
dans le genre du portrait ; on trouve aussi
son nom au bas d'une requête , datée de
1655, dans laquelle les peintres, sculpteurs
I
i
— 24 -
et amateurs de La Haye demandent leur
séparation d'avec les peintres peu renom-
més faisant partie de la corporation de St-
Luc. Mais c'est toi, t.Les ouvrages spéciaux
ne disent pas un mot de plus et M. Bürger,
si heureux d'habitude dans ses recherches
sur les artistes de la Néerlande ne nous
apprend rien sur un peintre dont l'exis-
tence fut laborieusement remplie et qui a
laissé , notamment dans l'hôtel de ville de
La Haye , des tableaux comparables à
ceux dont s'honore le plus l'école hollan-
daise. Van Ravestein a exécuté surtout
des portraits. Cependant , quoiqu'il en ait
fait un grand nombre, ils sont aujourd'hui
très rares dans les musées. On en ren-
contre bien à Amsterdam , à Rotter-
dam, à Gotha, à Berlin, à Copenhague , à
Brunswick ; mais nulle part ailleurs, ni à
Paris, ni à Londres , ni à St-Prtcrsbourg,
ni à Madrid, ni en Italie. Or, si la toile de
Douai est effectivement de Van Ravestein,
ce qui ne semble guère douteux , voilà
pour la collection une véritable bonn" for-
tune. Ce portrait est celui d'un homme
grave, vêtu de noir, enveloppé d'un man-
teau ; de la main droite, posée sur la han-
che , il tient un gant. La tournure est
superbe , le visage a de la fierté et un
grand air de noblesse virile. Comme fer-
— 25 -
mcté de travail, comme qualité de cou-
leur, ce tableau, où l'on constate mal-
[ heureusement quelques retouches, dans
la tête surtout, est un excellent morceau
d'etude.
Le Musée possède aussi un portrait en
¥ buste, attribué un peu légèrement à Por-
I bus, et un autre équestre de Louis XIV,
f par Vandermeulen, don du grand roi à la
l ville de Douai. L'histoire du siège de
Douai par LouisXIV, est figurée au Musée
par quatre peliis tableaux , deux de Van-
dermeulen et deux de Martin. Ces quatre
peintures ont par dessus tout un intérêt
local. Ce sont du reste les esquisses de
grandes toiles qui se trouvent à Versailles.
L'attaque d'un village par des routiers,
de Breughel, dit des paysans, ou le drôle,-a
une physionomie originale. Quelle réalité
brutale et sauvage! La scène se passe
en hiver ; lespersonnages s'agitent sur la
neige et les arbres dépouillés se détachent
sur un ciel triste et froid. Aussi l'aspect
du tableau est sinistrement vr ii.
Breughel dit de Velours, fils du précé-
dent , a placé St-Jean annonçant la venue
du Messie-, dans un paysage dont la luxu-
- t6 -
riante végétation s'accorde mal avec ce
que l'on connaît des bords desséchés du
Jourdain , du sol brûlé de la Palestine.
En fait de costumes, aussi peu scrupuleux
que sous le rapport de la vérité locale ,
Breughel a tout simplement habillé à la
mode de son temps les Juifs du commen-
cement de l'ère chrétienne. L'auditoire du
précurseur est donc composé d'individus
vêtus de pourpre , de satin, et coiflés de
chapeaux à plumes. Voulant doubler l'in-
térêt de son œuvre, l'artiste a figuré, sur
un plan éloigné , le Baptême de Jésus-
Christ. On sait que le peintre , qui eut
l'honneur insigne d'associer en maintes
circonstances ses pinceaux à ceux de Ru-
bens , déployait une habileté extrême à
tout rendre , les figures animées , aussi
bi,'n que les mille détails des ajustements
et ceux de chaque arbre, de chaque bran-
che , de chaque feuille , de chaque brin
d'herble, de chaque fleur et de chacun
des oiseaux dont il peuplait ses paysages.
« Toutes ces choses , dit Cochin, dans son
Voyage pittoresque, sont représentées si
en petit qu'on est étonné que le pinceau
ait su les faire ; mais , lorsqu'on les voit
à la loupe, l'étonnement redouble, car les
animaux et autres dbjets en sont peints
avec la plus grande vérité de couleur et
- 27 -
de forme. » La couleur de Breughel est
toujours dure el a pour base des verts et
des bleus d'une singulière intensité. Néan
moins il ne saurait être indifférent pour
une galerie de renfermer des productions
de cet artiste et le Musée de Douai , à ce
compte, est heureusement partagé.
On attribue aussi à Breughel un tableau
intitulé : la Tour de Babel. Lourdement
peinte et d'ailleurs en fort mauvais état,
cette toile renferme une multitude de figu-
res. Pas de doute que l'attribution ne soit
erronée.
f La galerie possède un grand paysage de
Van Artois, dans le caractère et la manière
de celui que l'on voit au musée de St-
Quentin, — et des fleurs charmantes accro-
chées aux saillies d'un cadre dont le ta-
bleau représente la Sic- Famille Cette
dernière peinture, aussi large que souple,
aussi vive que vraie,est de Daniel Séghers,
surnommé le Jesuile d'Anvers. Après avoir
signalé deux paysages de Josse de Mompcr,
— d'une pâte mince et liquide et d'une
exécutiun lâche mais amusante par sa li-
berté et sa souplesse,- je terminerai cette
revue des tableaux des écoles septentrio-
nales , par l'examen d'un portrait de
Luther, œuvre d'Holbein, et par une
— 28 —
marine, belle toile de Minderhout, artiste
à peu près inconnu.
Le portraitdu célèbre réformateur n'offre
pas les mêmes dispositions que celui qui
est à Dunkerque. Dans c.dui-ci, Luther
est représenté à mi-corps , de troiR-quarts;
la tête tournée à gauche et plus-petit que
nature. Le premier le montre presque de
profil, à droite , de grandeur naturelle et
en buste seulement. Maintenant , bien
qu,' ces deux effigies soient celles du même
personnage, on peut cependant relever
quelques différences dans les traits. Ainsi,
voyez le portrait du musée douaisien, Lu-
ther paraît avoir le nez plus long et moins
fort, les lèvres plus minces et plus serrées
que dans celui de DUllkcrqne, D'ailleurs,
quoique aussi nettement accentué et d'une
égale fermeté de contour et d'expressions
le tableau de Douai , taché de plus d'un
repeint, n'est pas à beaucoup près dans
d'aussi bonnes conditions d'art et de rnn-
servation que celui de Dunkerque.
Uenri Van Minderhout ne jouit d'au-
cune notoriété. On croit que né à Amster-
dam en 1637 , il est mort à Firuges en
1696, ou il s'était établi. Vers 1663 , il
avait été admis dans la corporation de St-
-.29 -
Luc, de cette ville. On voit de lui, à An-
vers, une Vue d'un port du Levant; à Dres-
de, un Port de mer, et puis son nom ne fir
gure plus dans aucune autre grande col-
lection d'Europe.. Le tableau de Douai
représente l'intérieur d'un port. Au ciel
voltigent des nuages légers éclairés par
des teintes dorées : c'est l'heure où la na-
ture va passer des langueurs du soir au
calme silencieux de la nuit. A gauche, un
brick, au mouillage, fait un salut de son
artillerie; à droite, à la pointe d'un cap
montagneux, un phare dresse un profil ri-
gide ; derrière , une chaîne de collines
montre sa silhouette bosselée ; au fond
la ligne de l'horizon , coupée par des
navires grands et petits , les voiles serrées
ou déployées Des figures et des embarca-
tions diverses animent le premier plan.
Cette toile révèle un goût d'agencement
très distingué; elle montre des partis d'om-
bres et de clairs savamment distribués ;
les collines et les navires sont traités avec
vigueur ; mais sans brusquerie, sans sé-
cheresse, et, habile comme un maître, le
peintre a noyé leurs contours supérieurs
dans les dernières lueurs d'un beau soleil
d'été. A coup sûr , si Min lerhout avait
produit beaucoup de tableaux de cette
force , il occuperait une des premières
— So -
places parmi les meilleurs peintres de son
pays. Cette peinture est une acquisition
de la ville
Avant d'entrer au Musée , elle fut con-
fiée à un restaurateur qui la nettoya avec
une telle brutalité qu'il enleva du coup
la signature de l'artiste et des glacis im-
portants.
— 34 -
III
ÉCOLE FRANÇAISE.
Le Musée de Douai ne possède rien des
écoles du Midi ; et les travaux des pein-
tres français n'y occupent qu'un rang se-
condaire.
On donne à l'école des Carrache un
St-Etienne en extase; attribution fausse.
Cette toile est une copie d'après Simon
Vouet; l'original qui était autrefois dans
l'abbaye St-Amand, fait aujourd'hui par-
tie de la collection de Valenciennes.
Arnould de Vuez , le fécond lillois, se
trouve représenté à Douai par deux ta-
bleaux médiocres, l'assassinat de Thomas
Becket et St-Roch conduit par un ange.
Le portrait d'un ingénieur militaire par
Philippe deChampaigne, ou tout au moins
de l'école de ce maître , est fort beau. Le
travail en est peut être un peu raide mais
l'expression est vivante. Ce personnage ,
IL
— 32 -
vêtu de noir, avec un grand rabat plat et
blanc étalé sur la poitrine, tient à la main
le plan d'une fortification. Il a beaucoup
de gravité; l'œil est intelligent, et le con-
tour des lèvres indique un homme sérieux
et réfléchi ; modelé solide ; dessin accen-
tué. Toutefois, au ton âcre des lumières ,
à la lourdeur des ombres, à la dureté de
quelques plis de la peau, -près de la bou-
che et sous le mei.ton,—on voit qu'un res-
taurateur trop zélé a fait disparaître les
demi-pâtes et les glacis.
Les petits mangeurs de bouillie sont dit-
on de l'école espagnole ; on serait plus
près de la vérité en cherchant son vérita-
ble auteur, dans l'un des frères Lenain.
Ces artistes, d'une humeur triste , d'une
énergie un peu sombre, vaillants rêalistes
après tout, traduisant avec rudesse les
accents de la nature vulgaire , — la seule
qu'ils aient semblé comprendre , — sont
justement appréciés et nul ne conteste la
mâle originalité de leur génie. Des écri-
vains poussent même l'enthousiasme jus-
qu'à les placer avant les premiers de nos
peintres nationaux. Mais c'est là une
exagération. Il est certain, en effet, que
le Testament d'Eûdamidas, de Poussin, et
l'Apparition de Ste-Scholastique à St-

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