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LE NOTAIRE DE CAMPAGNE
:" .. •'. i' \. ^-J-, y
_ Le baron. Lignard attendait l'heure de son
diner dans le grand salon de son château de
Buissonnas. Ce soir-là, il s'ennuyait plus que
de coutume. Il vivait seul, avec soixante mille
livres de rente et un domestique peu nom-
breux. Il avait acquis sa fortune dans la
haute industrie, et son titre, à l'époque où la
Restauration faisait des avances à la bour-
geoisie. Il était libéral dans sa conversation
etservile vis-à-vis du pouvoir.
. En 1839, il avait été reçu dans la congré-
gation. En février 181*8, il allait être nommé
pair de France, comme M. Poirier. Deux
mois plus tard, il se portait candidat démo-
cratique à la Constituante, et il aurait été
nommé^par-les paysans du Jura, si un jour-
nal de son département n'avait pas exhumé
un de ses rapports secrets à M. de Polignac.
,Tqut cela ne l'empêchait pas d'être un hon-
nête homme dans ses relations, et de chanter
Bérariger après boire.
Il avait soixante-quinze ans. Assez petit, et
vert par ses allures et par ses cheveux .qu'il
.feignait avec une persévérance sans réussite,
il descendait encore naguère à cheval lès
deux kilomètres qui séparaient Buissonnas
du grand village de Sommeuse.
Mais une dernière attaque qu'il venait d'a-
voir fit tristement tinter à ses oreilles le
nombre de ses années. Depuis quinze jours,
il ne pouvait plus faire qu'en berline le che-
min conduisant de ses bois montagneux à la
'grande route. Il se rappela tout d'un coup
que ses'premières saisons plongeaient dans
l'autre siècle. On ne lui connaissait ni af-
fection sérieuse, ni héritiers. Courtois, sèr-
viable, hospitalier et souriant, il n'avait ja-
mais eu personne assez longtemps au château
pour que l'on pût arrêter une conjecture sur
ses intentions. Sa succession était un des su-
jets qui revenaient le plus souvent dans les
conversations de Sùmmeuse.
Le crépuscule du soir entrait dans le salon
M. Lignard, assis au coin de la cheminée
levait les yeux sur ses hautes futaies .et se
demandait qui les ferait couper après lui; Il
se.sentait coupable de ne laisser personne
pour le continuer. Il regardait sa fortune
perdue dans l'avenir, comme une barque
saris piloté qui disparaît dans le lointain de
la mer. Il arrivait, presque à avoir des re-
mords, lorsque Dubourg, son vieux valet de
'chambre, vint lai annoncer qu'une chaise de
'poste entrait dans la 1 couri
— Qui amène-t-elle? demanda le baron.
Dubourg lui remit une carte.
— Le marquis Hector de Bossanges, conti-
nua M. Lignard. Je ne le connais pas. Mais
il arrive en homme d'esprit à l'heure du dî-
ner. Mets un couvert de plus, et préviens Ca-
therine pour que la table soit garnie.
Un instant après, la porte se rouvritj et un
personnage à large figure et d'une démarche
assez noble se présenta.
Hector de Bossanges avait trente-six ans/
Sa physionomie laissait deviner qu'il n'avait
pas traversé indifféremment lés périodes
d'une jeunesse accidentée. Mais la fatigue,
chez lui,' s'était tournée en obésité précoce. 1
Il se fit encore nommer, avec son titre.
Le baron se leva.
— Bonjour, mon cousin, dit le marquis.
M. Lignard fit un geste de défiance.
— Vous êtes le marquis de Bossanges?
— Oui, mon cousin.
— Moi, je suis Lignard. Mon père vendait
de l'huile à Besançon. J'en ai vendu en gros
à. Paris. Tous mes tenants et aboutissants
sont artisans ou cultivateurs. Du reste, je ne
les vois pas. On m'a.fait baron. Je ne dois
cette qualification qu'à mes oeuvres. Il est
impossible que vous soyez de ma famille,
monsieur.
— J'en suis, je m'en honore et je le prou-
ve, répondit Hector en souriant.
Et il tira un papier de sa poche.
— Voici l'acte de mariage du frère cadet
de mon grand-père paternel. Ce gentilhomme
a épousé par amour une dame Meunier, ri-
che veuve, qui avait, si je ne me trompe,
donné le jour à celui qui fut votre père. Une
autre alliance survint en 1802...
— J'aime mieux admettre notre-parenté
tout de, suite, interrompit le baron. Au sur-
plus, j'ai entendu parler de cet amour quand
j'étais jeune, et vous ayez un faux air de
mon oncle Blanchard, qui était chaudron-
nier. Je vous reconnais pour mon cousin, et
je vous remercie d'avoir bien voulu venir te-
nir compagnie,, pendant quelques jours, à un
cacochyme qui s'ennuie et qui' risque d'en-
3 nuyer les autres.
Cependant je dois supposer que votre vi-
site a une intention quelconque, en dehors
de la charité. ,
— Incontestablement, monsieur le baron.
Je désire être ; .connu de vous;, pour que la
résolution que j'ai prise ne. vous surprenne
pas trop.' 1 ; ':: .'. ^v ;.'. ",'■ ':';• ■;■■'.; *
-' —Et quelleest;cette résolution, mon cou-
sin? demanda Lignard intrigué. ■ :*■
• —-Ceci demande une préface/ répondit
Hector, et cette préface, si vous le permettez,
sera ma biographie.
, —; Nous avons une demi-heure avant le.
dîner. Arrangez-vous pour ne laisserrefroi-.
dir ni l'intérêt, ni le potage. "
Hector ne sembla pas déconcerté par...ce
ton à demi ironique, et reprit ainsi : ' _..
—• Je ne vous parlerai pas des croisades. ;
— Vous ferez bien, dit le baron. .■/_._
—; Je rie vous en parlerai que pour vous
rappeler que les Bossanges y étaient; Ce pré-
cédent a constitué une obligation morale
pour moi, et. je me suis fait zouave pontifical.
—.Je ne suis pas fixé sur le pouvoir tem-
porel, interrompit M. Lignard ; toutefois,
vous avez donné de votre sang à votre opi-
nion, c'est toujours honorable,
— De mon sang! pas absolument, dit Hec-
tor ; Je ne connaissais pas l'uniforme que j'al-
lais porter. Je me suis trouvé ridicule, avec
mon embonpoint. J'avais l'air d'un gros Turc,
dans les escaliers du Vatican. De plus, notre
époque mêle tant de situations, que je m'étais
lié à Paris avec plusieurs hommes intelli-
gents. Je les ai retrouvés à Rome. Quelques
Français y avaient porté la fièvre généreuse
des chemins de fer. Un wagon vaut mieux
qu'un régiment contre les brigands. On m'a
trouvé quelques connaissances spéciales bien
inattendues. On m'a casé dans un bureau,
toujours avec mon.uniforme. J'ai fait l'exer-
cice pendant huit jours sur la place d'Espa-
gne, et pendant deux mois, sous les fenêtres
d'une marchande, qui ressemblait à Monna
Lisa^J'ai .porté, les lettres de M. de Lamori^
cière à.Antonelli: J'ai acheté pour deux mille
écus de dragé/3s;durantle carnaval. J'ai soupe
toutes les. nuits à notre cercle. •
Castelfidardo a éclaté, avec un bel élan
français. Je n'y étais pas, mais j'aurais pu y ■
être. Cette glorieuse déroute nous a disper-
sés. Voilà comment j'ai donné de mon sang
à mon opinion..'■'.-.
— Vous êtes, franc,; au moins,,interrompit
le baron. Mais je ne vois pas en quoi votre
voyage d'Italie me concerne...
— Patience, mon cher cousin: Les I -ssan-
ges ont été fort riches autrefois. M. tout
cela s'est fondu. Il ne nie reste que ne . à dix
mille livres de rentes, que je yeux sauver. Je
sais que vous êtes un administrateur delà
force de jÇolber-t. Je vous apporte mes titres
au porteur. Vous les mettrez dans votre for-
tune, et vous payerez la pension que vous ju-
gerez convenable à un dissipateur. ' . . :
; M. Lignard réfléchit un instant. , . ;[
., ■—» Je ne puis rien refuser à un parent, 1
dit-ril ; votre détermination est sage. IL.est
dans l'ordre des choses que vous me surviviez
— 2 —.
Jiîais enfin vous me semblez plus apoplectique
que moi. j
— Beaucoup plus 1 dit le marquis.
- Si j'avais le malheur de vous perdre,
une fois que vos revenus seraient mêlés aux
miens...
— Vous les garderiez 1
M. Lignard fit une petite grimace.
— Il n'est pas très fort le piège où vous
youliez me prendre! dit-il à Hector.
— Ce n'est point un piège, répondit-il.
— J'ai douze ou quinze fois votre fortune.
-.— Je ne l'ignore pas.
— Je n'ai pas fait mon testament.
— Tant mieux 1
— Et vous m'imposez brutalement votre
tandidature.! ■
— Seriez-vous venu me chercher, mon
Gousin ? reprit le marquis. Non. J'ai dû me
présenter moi-même. Je vous supplie donc
très sincèrement d'administrer ma petite for-
tune, et je vous la laisse après moi, ne pou-
vant mieux faire. Maintenant, pourquoi ne
Berais-je pas sur les rangs à mon tour? Vous
me connaîtrez à l'user.
— En attendant, vous vcrais installez?
— Vous ne pourrez plus vous passer de
moi.
— Prenez-y garde 1 Je ne vois personne.
J'habite un pays de loups et d'ours, et je ne
parle pas au figuré, car ces derniers troublent
fbrt ma digestion quand on m'apprend qu'ils
sont descendus de la montagne.
— Je les apprivoiserai !
Tout cela était dit avec une aisance aima-
ble qui désarmait le baron. Il croyait pou-
voir se rendre le témoignage que sa volonté
était bien à lui. Il se débarrasserait donc
d'Hector à sa guise. On annonça le dîner.
Hector y montra une complaisance enjouée.
Il n'entrait.jamais dans une phrase du ba-
ron, que lorsqu'elle était close, afin de ne pas
contredire son opinion. 11 avait fait quelques
études préalables sur la vie de M. Lignard ;
il citait, sans lé nommer, les circonstances
où il avait été honorable et désintéressé. M.
Lignard ayant exercé quelques fonctions mu-
nicipales a Paris, il ne fut pas difficile à Hec-
tor dé le poser en grand édile. Il lui permit
de rire un peu à ses dépens.
— Mon cher cousin, dit M. Lignard au
dessert, je n'aurais point consenti à ce qu'on
me fît baron, si j'avais eu un fils, car je hais
l'aristocratie. Elle exerce et autorise presque
l'oisiveté. Ainsi vous, par exemple, vous au-
riez été un avoué de premier mérite. Vous
combinez, paraît-il, une affaire de longueur;
vous la retournez, vous l'étudiez, vous la
présentez sùus des apparences heureuses.
Mais vous étiez le marquis de Bossanges I
vous ne pouviez point mettre sur votre porte
un autre écusson que celui qui a été à la croi-
sade. Vous avez brûlé votre jeunesse à la vie
des clubs. Vous avez cru votre honneur en-
gagé à jouer gros jeu, et à perdre noblement.
Vous ayez fermé vos bras devant une société
qui travaille, vous en avez été puni en en-
graissant démesurément. Enfin, votre der-
nier chapitre va se traîner sous le toit d'un
vieux goutteux, dans l'attente d'une succes-
sion qui vous échappera. Avouez qu'il aurait
mieux valu n'être pas né marquis et vous at-
teler à quelque besogne utile.
— Je reconnais très facilement que j'au-
rais beaucoup mieux fait mon chemin dans
le monde, si j'étais venu écouter plus tôt vos
excellents conseils, dit Hector. Mais je n'en
Suis pas encore à l'extrême onction, et j'au-
rfcîoccasion de vous consulter utilement.
— Eh attendant, jeveux éprouver la qua-
lité de votre jugement et vous demander avis
dans une question qui m'attriste.
Le marquis se redressa très fier, mais un
peu inquiet sur ce qu'il aurait à dire.
— Avez-vousvu, en venant, une monta-
gne boisée qui 'domine le château à gauche ?
— Je l'ai vue, répondit Hector, et le' postil-
lon m'a assuré qu'elle vous appartenait.
— J'ai là, en effet, cent quatre-vingt-dix-
neuf hectares de forêt ; malheureusement, il
y a une enclave : un tout petit propriétaire a
le mauvais goût de ne pas vouloir me vendre
le deux centième hectare, bien que je lui en
, offre dix fois la valeur, et je reste aussi pe-
> naud que le grand Frédéric devant son meu-
] nier.
i — Nos lois révolutionnaires sont si absur-
des 1 dit le marquis.
\ —Je n'approfondis pas la question, reprit
le baron. Ce malheureux hectare appartient
\ à un habitant de Sommeuse, qui a commen-
cé aie défricher ; il y possède déjà une caba-
ne et veut y bâtir une maison.
— C'est une façon de vous faire payer
plus cher.
— Je ne crois pas ; j'ai tout essayé. Mais
je puis l'empêcher de construire, à causé du
danger d'incendie, dans le voisinage de ma
forêt.
— Usez de votre droit, mon cher cousin,
on est trop heureux lorsqu'on trouve dans le
code civil un article qui ne sente pas la ro-
ture.
— Je m'en servirai sans doute, quoique jt
sois moins féodal que' vous, répondit M. Li-
gnard ; mais il y a quelques considérations à
côté de cela. Le petit propriétaire', le père
i Dard, est le casseur de pierres de la route,
et il exerce une influence considérable dans
le pays.
— C'est votre futur Marat en lunettes à
treillage, reprit Hector en riant.
— C'est bien pis que Marat ! dit le baron.
Le père Dard est la vertu même. Très chari-
table, quoique assez pauvre, très intelligent
et ne sachant pas lire ; on dirait que de son
tas de pierres, il a recueilli toute la sagesse
et toute la bonté qui ont pu passer sur la
route depuis vingt ans.-
— Votre nerline la descend et la remonte
souvent, monsieur le baron?
— Oui. Mais je crains la fraîcheur, et mes
glaces sont fermées. D'ailleurs, Dard vaut
centfois mieux que moi. Il éteint les querel-
les, il devine les inclinations, il guérit les
malades, il fait les élections.
—■ En lui appliquant la loi, interrompit
Hector, vous donnez à un texte mort tout l'hé-
roïsme de votre caractère I
— Vous avez du bon, mon ami, dit le ba
ron; je ne céderai pas devant des considéra-
tions dé second ordre, et le père Dard ne
bâtira pas sa maison.
Us se levèrent et descendirent au salon.
En arrivant au salon, Hector et le baron y
trouvèrent une visite : un grand homme
blond, à figure honnête et contente, et une
jeune femme d'une rare finesse de lignes,
non-seulement dans tous ses traits, mais dans
toute sa personne.
C'était M. Laurent, notaire à Sommeuse,
et sa dame, suivant la jolie expression pro-
vinciale.
Louise était bien un peu dame, par les as-
pirations surtout. On devinait une éducation
complète, rien qu'à la façon dont elle portait
son châle. Paris n'a plus le privilège de l'élé-
gance native et de la mode improvisée. La
vapeur lui a enlevé sa couronne, elle lui
amène tout, mais elle le répand. C'est bien
! lui qui invente, mais il est si vite imité, 'qu'il
! a quelquefois l'air de copier.
| Un rail traversait le bourg où Louise avait
| été élevée. La jeune femme n'avait pas besoin
! d'aller de la Madeleine à l'Opéra pour donner
I le tour harmonieux à ses bandeaux noirs, et
i elle chantait Schubert avec une voix expres-
j sive, quoiqu'elle n'eût jamais été entendre le
j Sapeur de l'Alcazar. Ses mouvements don-
naient un pli particulier à ses robes. Sa grâ-
; ce était sa toilette. Du reste, elle portait aussi
des étoffes fort riches à son heure. Mais le
printemps faisait les soirées fraîches. Elle
avait pour venir à Buissonnas un petit man-
teau de drap bleu, et elle se penchait si dou-
cement, en donnant le bras à son mari, que
sous l'épaisseur du vêtement on sentait la
j rondeur cambrée de sa taille; sa robe de soie
j noire montrait en se relevant le brodequin
d'un petit pied, et un chapeau de feutre gris
renfermait un doux visage, interrogeant et
'répondant en même tenips, passionné et mé-
! ditatif, gai et sévère suivant les nuances de
■ la pensée, et qui éclairait dès qu'il y parais-
: sait le vieux salon de Buissonnas
i Nous aurons à étudier souvent cette phy-
sionomiè. Elle se peindra plus avec les ac-
'; tions qu'avec les mots. La beauté est comme
| la musique : elle frappe de cent façons diffé-
rentes ceux qui l'approchent, mais elle frappe
toujours.
Mme Laurent âVait vingt-cinq ans ; son
mari, trente-huit.
— Je vous ai.presque attendus, dit M. Li-
gnard, quand j'ai vu qu'il ne pleuvait pas ce
soir. Mon baromètre est le personnage le
plus intéressant de mon entourage.
Cela était dit au mari et à sa femme, mais
le baron se tournait le plus souvent du côté
de Mme Laurent.
Il était évident que, depuis cinq minutes,
Hector avait absolument disparu de sa pen-
sée. Celui-ci se sentait gêné devant une
femme qu'il jugea du premier regard. Il fit
un mouvement dans le salon. M. Lignard
daigna enfin le nommer. Hector ne trouva
que quelques mots insignifiants.
— M. Laurent est mon notaire et mon ami,
dit le baron.
— Monsieur arrive à propos, reprit Hector,
puisque nous parlions affaire...
— M. Laurent n'arrive jamais autrement,
interrompit le baron en regardant très posi-
tivement Louise.
— Monsieur le baron veut maintenir éner-
giquement son droit en faisant démolir la
maison du bonhomme, continua le marquis.
— Vous avez pris une décision ? demanda
Laurent.
— Sans doute, répondit le baron timide-
ment.
— Si vous me faisiez l'honneur de me con-
sulter, dit Laurent, je me permettrais d'ob-
jecter que toucher au père Dard, c'est gra-
vement se compromettre dans l'opinion.
— H ne s'agit pas de l'opinion, interrom-
pit Hector.
— De quoi vous mêlez-vous, monsieur le
marquis ?. fit aigrement le baron. M. Laurent
ne se trompe jamais, et je suis toujours heu-
reux de suivre ses avis.
—■ J'avais cru, d'après ce que vous disiez
tout à l'heure... balbutia Hector.
— Je respecterai la maison du père Dard,
continua le baron.
— Et vos bois se trouveront bien de soi»
: voisinage, reprit Laurent. La présence de ce
, brave homme vaut mieux qu'une escouade
' de gardes forestiers.
— 3
, m» Je n'en ai jamais douté, répondit le ba-
- ron, -.- '"- ■■:-•• -•-.■
-i-je serai heureuse de.lui annoncer de
votre part, dit Louise, qu'il n'a plus à s'in-
quiéter. _.
— Apprenez-le-lui, madame, repartit M.
Lignard. ... _. \
Hector regarda tour à .-tour ses interlocu-
teurs. La volte-face du baron le charmait au
fond. .'<■• ;
— Je tiens l'héritage ! se dit-il. ■
II
Depuis quelques jours, Hector tâchait de
trouver dans son esprit an moyen de rendre
au baron un service considérable. Il en était
arrivé, après des projets insensés, à se persua-
der qu'il fallait sauver la vie à M. Lignard.,t
Mais la chose n'irait pas toute seule. M.
Lignard sortait peu, et estimait que la pru-
dence était un des meilleurs réservoirs de'
scm capital.
Hector ne reculait pas devant les scénarios
audacieux. Soudoyer une attaque à main
armée sur la grande route, intervenir comme
libérateur, lui semblait un héroïsme usé.
. Il y avait encore un incendie. Il s'expose-
rait,; il emporterait le père Lignard au milieu
des flammes, comme Enée avait emporté An-
chise. II en résulterait une obligation morale
pour le baron de le faire, son héritier. Tou-
tefois, Hector voulait habiter le château plus
tard. Commencer par y mettre le feu, lui
sembla un trop long, détour sur la route qui
devait l'y conduire.
Il épuisa ainsi toutes les combinaisons,
aucune ne le satisfit.
Il promenait ses incertitudes dans la forêt
de Buissonnas. Il demandait des stratagèmes
aux feuilles des arbres, comme les poètes
leur demandent des rimes. Il ne trouvait
rien.
Les bois de Buissonnas sont souvent inha-
bités par les bêtes fauves. A peine les cha-
mois descendent-ils des Hautes-Alpes et ar-
rivent-ils jusqu'au Jura. Hector ne songeait
guère à la chasse. Ce jour-là il n'avait pas
pris de fusil,.
Il était monté du côté où le taillis «du père
Dard s'enclavait dans les futaies du baron.
'Dard le défrichait et, à ses moments perdus,
/bâtissait lui-même une petite maison à côté
'de la cabane qu'il habitait.
Il n'avait pas encore vu le marquis; mais il
savait toutes les choses sans les demander,
et; il*..flaira bien vite un héritier dans ce per-
sonnage nouveau. Dard taillait une poutre
là coups 4e hc-çhe. Hector l'entendit. Il con-
naissait l'hhportance du père Dard, il estima
(ju'il vaudrait mieux l'avoir ■ pour ami que
pour dénigreur, il prit un prétexte afin de se
faire bien venir.
..-— Monsieur Dard, lui dit-il, je voudrais
monter jusqu'au versant d'où l'on Voit le
mont Blanc. Auriez-vous le temps de m'ac-
eompagner?
Dard n'interrompit point sa besogne; ;
.^rr Je n'aLguère le temps. Mais mon nom
n'est pas écrit.sur mon cfrapeau, comment
le.savez-i-yous:? -...-•
— Il y a deux semaines que je suis dans le;
pays, dit Hector. Vous êtes, le sage de la mon-
tagne,, on m'a parlé de vous.
Jl essayage mettre une pièce de dix francs
dans ja main du travailleur, qui ne l'ouvrit.
pias.^Pette, familiarité déplut au casseur de
pierres. ,
— Il y a quelqu'un qui vous guidera mieux
que moi ! reprit-il.
Il siffla. Un craquement troubla le taillis,
un pas lourd frappa la terre, un grand ours
noir parut.
C'était le quelqu'un dont, parlait Dard.
■ L'ours s'avança entre les deux hommes. Il
appuya son museau sur le bras du marquis.
; Hector n'était pas pusillanime à l'occasion;
mais l'odeur asphyxia son courage.
— Rappelez cet horrible animal, reprit-il ;
il n'est d'aucune utilité pour notre conversa-
tion. ','.'■.',.
— Vous avez peur, monsieur? dit Dard.
— Non, fit Hector, mais je n'ai pas l'habi-
tude de la société de ce quadrupède. II m'ôte
tous mes moyens.
Dard sourit.
— Comment supportez-vous qu'il se donne
ainsi les airs d'être de la maison?
—7 D'abord, reprit Dard, il'n'y a pas de
maison, et vous êtes trop poli ; il est descendu
des Alpes depuis peu. Je l'ai aperçu. Il me
regardait tranquillement entre les branches
tandis que je faisais du bois. Je n'ai jamais
su être méchant pour une bête qui m'a parlé
avec les yeux: Il y a presque toujours un fond
de douceur qu'on . ne connaît pas dans les
créatures du bon Dieu. On me lisait l'autre
jour, dans les papiers, l'histoire de l'ours d'un
jardin public à Londres. Son gardien a pleu-
ré sa mort comme celle d'un ami. Le mien a
été reconnaissant tout de suite: Je lui ai jeté
quelques châtaignes, il m'a donné son coeur.
Il vous aurait mené par des sentiers qu'il se
fait tout seul. Il est fort ingénieux, sous sa
rude enveloppe. Il vous porterait au besoin
dans les endroits dangereux.
— J'aime mieux tous les précipices que
son amitié, répondit Hector. Mais depuis
quand avez-vous ce satellite à votre service?
On ne m'en avait point parlé.
— C'est une curiosité du pays, pourtant.
J'ai un secret pour me faire bien venir des
bêtes. ,
L'ours léchait la main de Dard. Hector
cherchait à se mettre derrière le casseur de
pierres.
-—Vous avez tort de ne pas accepter ce
compagnon, dit-il.
— Tant que vous voudrez, répondit Hec-
tor; maisje n'ai pas d'armes.
— Je vous atteste que vous n'avez rien à
craindre. H est déjà très au fait de la situa-
tion, et je réponds que vous n'auriez qu'un
signe à faire pour qu'il se jetât sur un im-
portun.
. Hector fut frappé d'une inspiration, inspi-
ration absurde mais audacieuse. Elle ne pou-
vait venir qu'à un esprit nourri de la lecture
de la légende. Hector avait cru,, dans le
temps, à toutes les histoires des tigres et des
lions devenus les compagnons des anacho-
rètes. Il était, en même temps, crédule et am-
bitieux , il voulait hériter, coûte que coûte.
II ne recula pas devant une énormité qui
pouvait être grosse d'un million, et qui res-
tait inoffensive à l'exécution.
...— Vous vous faites sa caution ?
_ —r- Absolument.
..--A-t-il déjeuné, au moins ?
— A peu près ; mais il me resté encore
deux livres de pain, vous les lui donnerez
enroute.
-—Très bien, dit Hector, au revoir!
Le marquis fit quelques pas en-montant.
— C'est donc sérieux ! dit Dard. Vous vous
en allez comme ça en tête à tête ?
Hector se retourna. .
— Mais, d'après vos conseils...
— Mes conseils me vengeaient d'une pe-
tite,injure que vous m'avez faite, sans vous}
en douter, en m'offrant une pièce d'or; Main-
■ tenant agissez à votre guise. Je vous préviens
! que je ne garantis pas votre peau.
j Hector pâlit.
! — Cependant il vous obéit, dit-il.
| — Oh ! tout le monde m'obéit sans que j'y
prétende.
Hector regarda le père Dard, et il ne fut
pas tenté de le démentir.
— C'est bion! fit-il, ordonnez-lui de me
suivre.
— Monsieur le marquis, reprit Dard, votre
bravoure a racheté votre erreur. Je vous
parle en ami : ne vous en allez pas sur la
montagne avec Mazagran... Il y reprendrait
ses habitudes. (
— C'est donc Mazagran que vous le nom-
mez? Voilà déjà un renseignement. Avez-
vous une autre hache à me prêter ?
— En voici une, dit Dard en entrant dans
sa cabane et en revenant aussitôt. Mais voua
marchez vers une entreprise dangereuse.
— Il me plaît de la tenter, et je vous don-
nerai ce que vous demanderez si j'endomma-
ge votre compagnon.
— Je ne réclamerai rien, monsieur. L'ours
n'est pas à moi, mais à la montagne.
—i Et où gîte-t-il ordinairement? reprit
Hector. C'est bon à savoir, pour, ne point
passer dans le voisinage, quand on'n'a pa*
ses armes.
— Il couche sur un lit de fagots, à droite.,,
près du ravin. Il fait bonne garde autour de.
nies outils.
— Au revoir donc, fit Hector.
Il avait son pain sous le bras et sa hache
Sur l'épaule.
Il s'engagea dans le sentier qui montait.
Mazagran le suivit, à l'odeur du pain.
Le sentier grimpait sous les mélèzes et sur
un lit de rochers. Hector ne tenait en aucune
sorte à la vue du mont'Blanc. Il voulait seu-
lement s'éloigner de Dard pour agir à sa
guise avec Mazagran. Celui-ci semblait aussi
ajourner ses projets, jusqu'au moment où il
n'aurait plus été en vue de la cabane. Il mar-
chait en phi'-osophe, derrière le marquis, et
réglant son pas sur le sien. Hector se retour-,
nait de temps en temps quand le souffle l'en-
veloppait de trop près. Il répétait souvent le
nom de Mazagran, d'un ton familier, comme
pour habituer l'animal à sa voix. Il comptait
échelonner ses faveurs sur la route, tant que
durerait la miche.
Ce n'était pas le rêve de Mazagran.
Au tournant du sentier il fit un bond, ef-
fleura Hector, détacha le pain de son coud*
avec un coup.de patte, et dépassa le mar-
quis en trottant devant lui vers le sentier.
L'échec, était grave, Hector se sentit dé-
pouillé de ses moyens de séduction. L'ours
se moquait de lui. '
Cependant Hector lui savait gré de ne pas
l'avoir jeté à terre en passant. Il essaya de
le rappeler, mais sa voix avait perdu tout
son charme. Mazagran ne daigna pas retour-
ner la tête. L'expédition était à recommen-
cer. Il fallait se procurer un autre hameçon.
Mazagran ■ s'en allait au pas devant lui, et
prenant au sérieux son rôle de guide. Le
marquis le suivait comme pour se donner
une contenance vis-à-vis de lui-même.
Le sentier se profilait abrupt. C'était
l'ours, maintenant, qui se retournait quel-
quefois avec une aménité parfaite. Il faisait
évidemment les honneurs du pays, à l'étran-
ger. Il quitta le chemin battu, s'engagea dans
un fourré, où il fraya pesamment un passa-
ge, et arriva à une petite grotte, sous laquelle
il disparut un instant. Hector marchait de**
— 4 —
riêrelùi pour pénétrer ses intentions et en ti- 1
rer quelque parti, s'il le pouvait. Mazagran .
revint bientôt apportant le cadavre d'un cha- j
mois, qu'il posa délicatement à terre devant
le marquis. Il le partagea en deux d'un coup
de griffe, s'en attribua une moitié et aban-'
donna l'autre à son hôte.
L'ours,invitait Hector à déjeuner. Les bons
rapports étaient établis.
Hector triomphait. Mazagran commençait
à le connaître.
Il serait roi de la montagne et de la forêt.
Il redescendit vers le casseur de pierres
pour lui rendre sa hache.
Dard s'émerveilla de son retour et de son
intimité avec l'ours.
Hector l'appela plusieurs fois ; il accourut
toujours. Dard pensa dès lors que le marquis
serait à redouter, s'il essayait jamais de se
mettre en campagne.
Or, Hector de Bossanges se mit précisément
éri campagne , mais d'une manière à lui.
Il remontait tous les jours dans les bois
aux heures où Dard travaillait sur la grande
route. II emportait du pain et toutes les pro-
visions grossières qu'il pouvait supposer être
dans le goût de son ami. Il avait inventé une
manière de siffler particulière et peu bruyan-
te, que Mazagran reconnaissait toujours. Il
le faisait accourir très vite ou très lentement
suivant son caprice. Il consacra plusieurs
matinées à ces études. Lorsqu'il fut à peu
près sûr de son interlocuteur, il se lança ré-
solument dans l'action.
Il s'agissait de faire faire une promenade
' nu baron. Ce n'était pas facile, car il deve-
nait fort sédentaire, et il fallait une prome-
nade à pied. Hector n'avait pas songé à atti-
rer l'ours dans la partie découverte du pays.
On l'aurait vu, et-on lui aurait donné la
/ chasse.
Mazagran tué, ou seulement exilé 1 Hector
en frémissait.
Toutes ces choses exigèrent une diploma-
tie de longueur. Hector ne dormait plus.
Le baron ne voyait pas son médecin et ne
lui accordait que peu de confiance. Impossi-
ble de faire conseiller l'exercice par ordon-
nance. Toutes ses allusions sur la beauté du
paysage avaient échoué.
Le marquis tourna autour de ces difficultés.
Ordinairement il descendait auprès du ba-
ron, un peu avant l'heure du dîner. Il affecta
d'être eri retard pendant quelques jours. Il
épia le moment où le domestique retournait
à la cuisine pour les derniers préparatifs. Il
se glissa dans la salle à manger, et mit intré-
pidement de l'eau dans toutes les sauces.
M. Lignard était gastronome. Il avait ra-
mené de Paris un cordon bleu qui avait fait
des élections à l'Académie.
— C'est singulier, dit-il un soir : Gertrude
ne s'est jamais départie de ses habitudes
classiques, et tout ce qu'elle nous envoie, de-
puis une semaine, est fade à soulever le coeur.
Hector joua l'étonnement et l'inquiétude.
". — Me permettez-vous un avis contradic-
toire au vôtre, mon cousin? dit-il.
— Je vous le permets, cher marquis.
— Je trouve que Gertrude ne s'est jamais
plus distinguée; ce salmis a une saveur...
Et il en remit largement sur son assiette.
— Alors je me trompe, et c'est effrayant !
reprit le baron d'une voix sombre.
— Cela tient peut-être à ce que vous n'a-
yez plus d'appétit, mon cousin?
. -T- Moi qui aurais tenu tête à Sa Majesté
^ouis XVIII! . ;. . .■ ■ .;
* — Louis XVIII faisait dix lieues par jour,
monsieur le baron.
— Oui, mais en voiture, et notre pays est
mal percé de routes carrossables.
— Une promenade à pied vous ferait du
bien.
— Vous êtes peut-être dans le vrai. Je ne
veux pas renoncer à la seule distraction qui
me reste. Nous sortirons demain, et vous nié
donnerez le bras.
Hector dissimula sa joie.
— De quel côté irons-nous? demanda-t-il
— Nous descendrons à Sommeuse et nous
ferons visite à MmeLaurent.
— Je crains que cette première course ne
soit trop longue pour vos forces. Si nous al-
lions tout doucement dans les bois, du côté
de la maison du père Dard ?
— Nous irons partout où vous voudrez,
pourvu que je puisse manger en rentrant.
Le lendemain devait être un jour décisif.
Les premières feuilles s'élançaient des pous-
ses. Un vent léger courait dans fos bois; Le
soleil se dégageait des petits nuages et y ren-
trait à chaque instant.
Hector dirigea la promenade vers le taillis;
mais tout n'était pas gagné encore. Il fallait
trouver une façon plausible et naturelle de
dire très haut : Mazagran •
Hector s'en était occupé.
Le baron, tout naturellement, dirigeait la
conversation. De plus, ilaimait à parler, et
il s'écoutait avec plus de plaisir que personne;
Le temps pressait, cependant. On était fort
près du taillis. Hector n'entendit aucun bruit
de cognée. Ainsi le père Dard n'y était pas.
Depuis un quart d'heure, le baron, qui se
piquait de littérature, parlait des lettres de
Mme de Sévigné. Comment faire intervenir le
mot fatidique de Mazagran ?
Mais Hector avait des cartouches dans sa
giberne.
— Oui, dit-il, c'est la plus adorable lec-
ture que l'§n puisse faire.
— Ne dites pas lecture, interroinpit le ba-
ron, dites conversation.
La marquise vous reçoit dans . sa petite
chambre des Rochers. Il fait gris. Elle ouvre
sa volière ; ses oiseaux en sortent enchan-
tant, oiseaux babillards et charmants qui
ont étés partout et ont tout vu. Chacun a son
anecdote sous son aile, et laisse tomber en
voletant un petit billet musqué.
— Cette femme inspire aussi les grandes ré-
solutions comme Plutarque, dit Hector. Elle
a çà et là des pages de bronze sur la France.
A Rome, M. de Lamoricière a daigné me ra-
conter.
— Vous avez causé avec Lamoricière?
— Parfaitement. Il est plein d'esprit. lime
disait donc qu'un de ses lieutenants, qui est
général maintenant, n'avait pas d'autre li-
vre, en campagne, qu'un tome dépareillé de
Mme de Sévigné. Il se pénétrait sans cesse de
' ce qu'elle racontait du grand Condé, et à for-
ce de l'étudier dans ses confidences aimables,
il avait fait entrer un peu de l'âme du héros
dans la sienne. Il en résulta une belle jour-
née pour la France. L'aide de camp com-
mandait un bataillon de zouaves. Le batail-
! Ion avait trois cents hommes, les Arabes é-
| taient trois mille sur une hauteur. Il s'agis-
f sait de les débusquer, l'ordre était formel. Le
' général avait écrit d'avance le bulletin de la
victoire.
Le commandant fuma toute la nuit. Il lut
chaque page où. le grand nom de Condé
étincelait; il' était si brillant le matin, en
: montant à cheval, que chacun des siens s'ex-
cita à son ardeur. •
i La position était inexpugnable : elle fut
prise au vol de la baïonnette. Cela s'app'e-'
la... attendez donc...
— La prisé de Koleahi
— Non! "
— La Tchernaiaï
— C'est un traité ! Cherchons encore
— Mazagran ! reprit le baron.
—; Mazagran! c'est cela! exclama Hector
en triomphe... Mazagran! Mazagran! '
M. Lignard considéra avec surprise cette
explosion d'enthousiasme.
Le marquis mit la main dans son paletot
sur un revolver à six coups.
Les branches craquèrent. L'ours arriva au
galop. La bonne étoile d'Hector permit qu'if
bondit du côté du baron.
— Un ours ! s'écria-t-il. Nous sommes
morts 1 *
Il tremblait sur chaque mot.
— Ne craignez rien ! dit Hector, jetez-voua
à droite, je tiendrai tête à l'animal, et je se-'
rai heureux de me faire assommer pour vous.'
M. Lignard voulut profiter du conseil. Mais
ses jambes se dérobaient sous lui;
— Un ours 1 répéta Hector. C'est d'une in-
vraisemblance 1
Cependant Mazagran ne faisait aucune dé-
monstration hostile. Il regardait avec éton-;
nement la perruque du baron. Peut-être n'en
avait-il jamais vu de pareille.
Hector dévorait Mazagran des yeux, et
semblait lui reprocher sa modération.
>—Ne vous fiez pas à lui, mon cousin, il
délibéré pour choisir sa victime.
— Pourvu que je ne le tente pas ! dit ingé-
nument le baron.
Mais il le tentait, au contraire. Mazagran
s'approcha de lui en le flairant.
Hector s'avança. Il avait son revolver à la
main. Il s'était sournoisement résolu à tuer
Mazagran. Il dirigea ses petits canons vers
l'oreille de l'ours.
•— Mon cousin, pas d'imprudence ! Si vous
alliez le manquer?
— Je réponds de moi 1 dit Hector.
— Vous êtes brave, je le vois bien, conti-
nua M. Lignard ; mais songez aux consé-
quences d'une déviation I Après tout, il pa-
raît assez tranquille.
■ Hector tenait à sa démonstration. Il lui
fallait un exploit coûte que coûte.
— Votre générosité vous égare, monsieur
le baron, dit-il Essayez un pas seulement et '
il se jettera sur vous.
Le revolver fut armé
— Pas d'imprudence, au nom du ciel !
répéta M. Lignard. Au surplus, je suis ici dans
mes bois et je vous défends d'attaquer cette;
bête. .','.-
Le marquis était fort irrité de la tournure '
que prenaient les choses. Mazagran ne con-
naissait pas les armes à feu, et croyait à la
loyauté de ceux qu'il honorait de son ami-
tié. Le baron était en relations avec Hector,
cela lui suffisait. Il fut aimable. Il se frotta
contre la redingote du baron. Il lécha sa
main. Celui-ci ne savait que penser.
Hector redoutait que cette caresse ne s'ac-
centuât trop, et que le goût du 'sang ne vînt
aux lèvres de l'ours. Le baron n'avait point
fait son testamerit. Hector s'oublia.
— Ici, Mazagran ! s'écria-t-il.
Mazagran se rapprocha de lui
— Tiens ! vous savez son nom? reprit M. Li-
gnard étonne. Animais, alors, c'est très diffé-
rent! Et ce norn de Mazagran que vous m'a-
vez fait dire?
Hector se serait souffleté
- — Vous êtes plein d'esprit, dit le baron. Je. '
crois que nous pouvons nous remettre en.
— 5 —
route pour le château. La bête se sera échap-
pée un jour de foire.
M. Lignard était; absolument dégagé de
tout sentiment de crainte. Il redescendait
gaillardement.
Mazagran courait devant lui, et revenait ;
de temps à autre pour voir si on le suivait. j
Hector avait besoin de .décharger sa co- j
1ère. Il allongea sournoisement un coup de j
pied à Mazagran.
Celui-ci eut une expression navrée.
— Où voulez-vous en venir? demanda le t
baron alarmé. j
— Mais je désirais le renvoyer à ses Alpes.
Vous ne comptez probablement pas rentrer
avec lui au château.
, Pourquoi pas ? Vous me donnez là une
très bonne idée. Mazagran remplacera mes
chiens de garde.
— Et couchera dans votre chambre !
— Eh bien ! après ? Vous verrez qu'un de
ces jours il me sauvera la vie.
Hector avait été deviné. Toute sa combi-
naison avortait.
— Combien voulez-vous de votre ours ? Je
vous l'achète. Mais vous en avez peut-être
une collection... dans vos tiroirs, pour peu
que vous ayez fait de la littérature, et je vous
en soupçonne. Je vous les achète tous ! Ils ne
sont pas méchants. ;
Hector blêmissait.
— Sur l'honneur, monsieur, dit-il, cette
bête ne m'appartient pas. Je l'ai vue une fois
chez le père Dard, qui m'a dit qu'elle était
descendue dernièrement de la Savoie.
—Alors, mon cousin, de deux choses l'une :
ou vous saviez que Mazagran était fort aima-
ble, et vous teniez à me mystifier...
— Pouvez-vous supposer?
— Ou vous ne le connaissiez pas, et, me
faisant venir dans le bois, dont vous le sa-
viez l'hôte, vous m'attiriez dans un danger
véritable.
— Je ne me défendrai point contre dé pa-
reilles hypothèses, dit Hector qui voulait res-
ter digne.
— Et vous ferez bien ! répondit.le baron.
■■ Ordonnez à Mazagran de regagner la monta-
gne, si vous, ne voulez pas que je m'attache à
' lui l
Hector ne répliqua rien pour ne pas don-
ner dans une imprudence. On était tout près
de la grille de Buissonnas. Il laissa le baron
et remonta dans le bois.
Mazagran le suivit.
III
. Laurent habitait à Sommeuse un ancien
prieuré. Deux tourelles aux angles de la fa-
.. çade étaient réunies par une galerie exté-
rieure sur laquelle s'ouvraient les apparte-
ments. On y montait par un petit escalier à
gauche donnant sur le jardin. Le salon et
les chambres étaient,, au premier étage. Le
salon ne s'ouvrait que dans les grands jours.
La vie se passait .à im rez-de-chaussée qui
regardait de l'autre côté sur la cour, et au
fond sur les montagnes.C'était là que se trou-
vaient l'étude, la salle où l'on prenait les re-
pas et où l'on veillait en hiver.
Le jardin avec une petite pelouse, sur la-
quelle deux paons picoraient, était soigneu-
sement entretenu dé fleurs, et inclinait'au"
soleil de beaux espaliers. Là cour, plantée
d'un^ couvert de tilleuls à gaucha, donnait
entrée à droite sur une écurie où un cheval
s'accommodait du voisinage de deux vaches.
Une large porte à l'extrémité, toujours revê-
tue d'affiches, s'avançait sur la principale
rue de Sommeuse.
Le prieuré était, au centre du village et si
près de l'église que les feuilles des arbres de
Ja cour frissonnaient au vent de la cloche.
Quand Louise se trouvait dans sa jolie
; chambre, entre ses tourelles et avec quelques
| meubles de bois de chêne qu'elle avait ache-
; tés dans les environs, elle aurait pu se croire
' châtelaine. Elle ne redevenait la femme d'un
\ notaire qu'en gouvernant son petit ménage,
avec une servante et un valet qui soignait le
! jardin, la basse-cour, et servait à table une
fois par an, quand on recevait le baron.
La famille comptait encore Emmeline, la
jeune soeur de Laurent, et Georges Villers,
son clerc. Emmeline touchait à ses dix-huit
ans, Georges à vingt. Elle était jolie et douce,
lui, timide et rêveur. Ils s'aimaient. La chose
était nécessaire. Laurent, quand il le décou-
vrit, feignit la surprise.
Un mot encore sur M. et Mme Laurent ; puis
nous raconterons comment cette révélation
si prévue fut faite, le lendemain du jour où
l'on avait été en visite à Buissonnas.
Laurent avait accusé trop de modestie, en
laissant entendre que le père Dard était le
roi du pays. La souveraineté lui appartenait.
Non-seulement, il faisait à cinq lieues à la
ronde toutes les affaires de la montagne et
des villages assez riches qui s'étageaient sur
les premières collines, mais on venait lui de-
mander conseil pour tout. Sa probité et son
discernement s'appliquaient aux choses les
plus diverses. En arpentant une terre pour le ;
bornage, il en améliorait la culture pai*quel- ,
ques instructions. En lisant un contrat de
mariage, il ouvrait le coeur à la vertu par des
paroles simples qui rie laissaient pas grand'
chose à dire au curé. Les emprunteurs af- :
fluaient à sa caisse, et il concentrait en lui
l'influence deâ capitaux qu'on lui confiait. Il :
lui arrivait souvent de renvoyer les sollici- •
teurs, pour les préserver d'une expropriation
future, et il les renvoyait avec une bonne,
grâce si paternelle qu'aucun ne sortait irrité.
Son autorité allait encore plus loin que la
commune ; sans nulle position officielle, il
avait dans sa main toutes les municipalités :
du canton. On le consultait de l'évêché et de ;
la sous-préfecture.
La confiance de M. Lignard était donc bien
placée. Elle s'était augmentée avec la fortune
du notaire. Lorsque celui-ci eut épousé
Louise, cette confiance n'eut pour ainsi dire
plus de limites.
Malheureusement Laurent ne se l'épargnait
pas à lui-même. Elle fit éclore en lui la va- .
nité, qui se mêla comme un ingrédient fu-
neste aux complications qui allaient l'at-
teindre.
Georges Villers était chez Laurent depuis
quatre ans. Peu de mois avant que cette scène '
s'ouvrît, Emmeline était sortie d'un pension-
nat de Lons-le-Saunier.
Emmeline, à l'inverse de sa belle-soeur, '.
avait conservé la marque de la bourgeoisie ï
campagnarde. Avec les mêmes robes qu'elle,
elle ressemblait souvent à une petite pay- i
sanne. Elle était aussi jolie qu'elle, mais dif- '
féremment. i
Georges n'était pas admis tous les jours 1
dans l'intimité delà famille Laurent; son ;
couvert ne se plaçait à côté des autres que i
dans de rares occasions. Il arrivait à l'étude
avant qu'Emmeline fût levée. Elle n'y entrait i
que lorsqu'elle avait à parler à son frère. IL ]
la rencontrait quelquefois 1 dans le corridor i
qui séparait la salle du cabinet du notaire, s
Il l'entendait chanter, à côté desframboi- j
; siers, à l'angle de la cour. Il s'arrangeait, le
dimanche, pour se trouver sous la porte de
i l'église au moment où elle en sortait. Us a-
i vaient l'air tous les deux de se connaître à
peine. Ce fut sans doute parce que les condir.
3 tions de rapprochement étaient difficiles
3 qu'ils s'aimèrent.
Leur petit manège avait échappé jusqu'a-
3 lors à la surveillance de Louise.
i Un matin, Emmeline enlevait le dessert :
, on sortait de table.
3 II n'y avait personne à l'étude. Laurent se
3 sentait un quart d'heure de liberté. Il alluma
un cigare, et, après avoir doucement regardé
i Emmeline, il dit sans préparation aux deux
, femmes :
t — Je ne vous ai jamais raconté comment
, j'ai connu Georges.
3 — Non, répondit Louise ; mais, comme tu
- n'agis en toute circonstance qu'après ré-
flexion, je ne t'ai pas interrogé.
3 — J'avais été appelé à Viilefranche, pour
i unie affaire de succession très compliquée. Je
1 passais mon temps à relever des paperasses
dans une vieille maison qui avait appartenu
i au défunt dont j'avais recueilli les dernières;
3 volontés. C'était .en hiver. La bise courait
. dans la maison. Tous les domestiques avaient
i fui depuis que la mort y était entrée. J'espé-
t rais toujours avoir terminé ma besogne en
c quelques heures ;. mais elle s'amoncelait de-
- vant mes recherches. Je revenais de mon au-
î berge après dîner, et les soirées dans cette
3 grande demeure glacée étaient fort dures et
s : fort longues. Je croyais la maison inhabitée ;
- je ne fermais pas les chambres et je n'empor-
3 tais que la clé du dehors.
3 La neige tombait. Je grelottais dans les
' rues, et il me fallait un certain courage pour
- retourner à mon travail. J'allumais ma bougie
i en bas de l'escalier. Un soir je trouvai, sans
l me l'expliquer, un air de fête à tous les vieux
- objets que je rencontrai en montant. Les mar-
t ches étaient moins humides. La grande hor-
3 loge, silencieuse depuis des semaines, salua
. mon arrivée en m'annonçant qu'il était huit
i heures. Malgré moi, je me sentais moins
l seul. J'entrai dans la chambre ; un grand
i feu flambait dans la cheminée. Le feu est un
; ami qui diminue le temps et ragaillardit le
travail. J'avançai plus, pendant cette veillée,
L que durant les huit jours qui l'avaient précé-
i dée. Mais aucun indice ne me dénonçait mon
> bienfaiteur, je ne voulais pas rester sous le
i poids de ma reconnaissance. J'interrogeai
les voisins le lendemain : aucun d'eux n'avait
t eu cette bonne pensée hospitalière. Quel-
- qu'un me dit pourtant :
— C'est, peut-être le petit Villers.
— Qu'est-ce que le petit Villers? deman-
dai-je.
i — Un pauvre garçon, qui demeure dans
i les combles delà maison avec sa mère.
■ — Je ne l'ai jamais vu.
— Il passe par un autre escalier. Ils sont
, bien gênés, les Villers, et ils ont dû se priver
! beaucoup pour vous faire cette flambée.
, Je montai sur-le-champ à la mansarde in-
■ diquée. Je vis un jeune garçon agenouillé de-
• vànt une femme assise, et lui réchauffant les
mains de son haleine. La femme baissait sa
: tête grise, au moment où j'entrais, et embras-.
. sait les cheveux de Georges, car c'était lui,
i avec la douce figure que vous lui connaissez.
Il n'y avait pas de feu dans le poêle, et il
; gelait à dix degrés. La mansarde était pro-
J pre, mais très misérable. Presque pas ; de
meubles. Un beau portrait d'homme qui res-
semblait à Georges, avec, les habits que l'on
portait vingt ans plus tôt. Dans toute la pro-
— 6 —
prêté nue de la pauvre cham.Bre, on sentait
que l'on respirait l'air d'honnêtes gens.
Mme Villers se leva en me voyant.
— C'est vous, madame, lui dis-je, qui avez
eu,la charité de m'envoyer du bois hier au
soir?
Elle rougit.
— L'idée est de mon fils, me répondit-elle..
Il a pensé que vous souffriez trop dans l'ap-
partement de M. Morin, et il a descendu no-
tre provision.
— Mais vous? lui dis-je, très ému.
— La saison est avancée. D'ailleurs,quand
nous avons froid, nous nous embrassons, ce
qui fait que nous aimons mieux l'hiver que
l'été. Et puis, l'imagination fait tout, mon-
sieur. On a plus chaud avec le feu qu'on al-
lume chez les autres qu'avec celui qu'on éta-
blit à son foyer. Pardonnez-nous de nous
être donné la joie de faire du bien-. Nous ne
pouvons pas nous le permettre souvent.
Je ne répondis pas grand'chose; je ne
fouillai point, par mes questions, dans cette
vie austère et sereine. Mais j'avais besoin
aussi de dégager mon coeur. Je fis causer
Georges. Je le trouvai très instruit pour ses
seize ans. Je lui proposai, de venir m'ai.der
dans mes recherches. Il accepta.
, J'avais appris que son père avait été sol-
dat, puis, après des aventures, greffier de la
petite justice de paixdeVillefranche. Georges
n'était pas tout à fait étrange* à la procédu-
re. Je ne voulais point demeurer son débi-
teur. Au moment de partir, je demandai à
Mme Villers d'emmener son fils. C'était une
fortune bien relative, mais inespérée.
Il me suivit, et se sépara de sa mère, non
sans déchirement. Il ne devait plus la re-
voir ! A l'automne suivant, au lieu de ses let-
tres, il en arriva une en noir. Dès lors, je
lui ai ouvert un abri dans mon coeur. J'a-
vais des projets. Il m'a toujours très peu
parlé de sa famille. Cette conversation
amènerait-elle la constatation d'une honte ?
Je la lui pardonnerais ; il n'en est pas res-
ponsable. Mais je suis plus éclairé main-
tenant; mes espérances pour lui sont ir-
réalisables. Je ne le renverrai jamais; ce
sera à vous à lui faire comprendre, par
votre réserve, que sa place n'est plus dans
notre famille.
Emmeline avait écouté avec bonheur les
premiers mots du récit de son frère ; aux
derniers, elle appuya ses mains sur le dos-
sier d'une chaise, car elle se sentait fléchir.
— Qu'a donc fait M. Georges? demanda
Louise, qui devina que sa belle-soeur souf-
frait.
— Rien de riial, tant s'en faut, le pauvre
garçon ! mais je ne crois pas qu'il puisse res-
ter plus longtemps clerc de notaire. Voilà
tout.
— Et pour quelle raison? reprit Louise.
— Vous allez le savoir, car tout cela doit
être éclairci ; le voici qui entre dans la cour.
Ma chère Emmeline, du courage! ne laisse
pas abattre ton coeur. Il y a longtemps que
j'y ai lu une espérance qui serait coupable et
impossible à présent.
Emmeline passa la main sur ses yeux.
Laurent appela Georges.
Le jeune homme entra.
— Georges, dit Laurent, voici une lettre
qui est arrivée pour vous. Elle a le timbre de
Nantes.
— C'est la ville où je suis né, répondit
Georges, devenu très pâle en recevant la
lettre.
— Vous êtes sûr que l'enveloppe porte bien
votre norh?
— Oui, monsieur.
— C'est que l'adresse est singulière : A M. le
eomte de Villers, clerc, chez M. Laurent, no-
taire.
Georges se tut un instant et leva les yeux
sur Emmeline, qui était frissonnante comme'
si on avait annoncé un crime, puis il les re-
porta confiants et clairs vers Laurent •
— Le titre m'appartient, monsieur. Je ne
vous en avais point parlé, parce qu'il n'allait
pas à mon dénûment.
:— Votre père a donc eu un fait d'armes
bien éclatant dans sa carrière pour qu'on
l'ait créé comte? reprit Laurent.
— Mon père n'a jamais été que lieutenant-,
et ce titre est dans notre famille depuis deux
cents ans.
— Je regrette d'avoir donné des fonctions
si modestes au comte de Villers, dit Lau-
rent.
—: Vous lui avez donné du pain et du tra-
vail, et vous avez permis à sa mère de s'en-
dormir dans la paix, répondit Georges.
— Lisez cette lettre, monsieur de Villers,
dit Louise. Elle apporte peut-être un chan-
gement à votre fortune.
— En effet, reprit Georges après avoir
parcouru ces lignes. On m'apprend de la
mairie de Nantes que j'ai vingt ans, et que je
vais tirer cette année à la conscription. Je ne
m'abuse pas sur le hasard qui m'attend, ma-
dame. J«s mettrai la main sur un numéro
qui me poussera dans le même chemin que
mon père.
Emmeline chercha vainement à dominer
son émotion, et en entendant parler de ce
départ, elle ne se cacha pas pour pleurer.
Ces larmes parurent irriter Laurçnt, et il
reprit promptement :•
— Il est certain que vous ne pouvez plus
rester ici, mais il est aussi absolument vrai
que vous arez autre chose à faire que traî-
ner la guêtre blanche dans une garnison.: Si
vous aviez voulu porter l'épée un jour, il au-
rait fallu aller la chercher à Saint-Cyr. Tou-
tefois, monsieur Georges, je n'oublierai pas
que vous avez passé quatre années dans ma
famille. Vous me permettrez en souvenir de
mes relations, de vous offrir la somme néces-
saire pour vous racheter.
Georges ne voulait pas regarder Emmeli-
ne. Il tenait à rester toujours maître de sa
dignité. Il comprenait que son amour, qui
pouvait être une force plus tard, serait main-
tenant un affaiblissement.
■— Monsieur, répondit-il à Laurent, je
n'accepterai votre bienfait que si vous me
laissez la faculté de demeurer encore assez
longtemps ici pour vous indemniser par mon
travail. Je n'ai d'autre capital que ma jeu-
nesse.
— C'est impossible, Georges.
•—Il suffitj'monsieur, et puisque ce mal-
heureux titre me rend indigne de votre pro-
tection, je m'en irai demain.
Laurent dessinait des arabesques avec un
couteau sur la table.
— Il n'y a point d'indignité en jeu, répori-
dit-il ; il y a seulement incompatibilité entre
votre naissance et les fonctions que vous
remplissez chez moi. Vous ne pouvez pas être
comte de Villers dans les généalogies de la
Bretagne, et en même temps petit clerc chez
un pauvre notaire de village.
Georges né se reconnaissait plus aucune ti-
midité devant une conjoncture qui devenait
grave. Sans avoir nommé Emmeline, il sentait
qu'il défendait deux personnes en lui-même.
— Je n'avais jamais compris, dit-il, que le
travail.pût être une ambition non permise.
Je ne me sentais pas coupable pour être com-
te. J'estimais que défendre la justice ou dé^
fendre la frontière, c'était toujours servi»
j l'honneur. Enfin, j'avais rêvé que je vous
1 succéderais un jour, et que je n'humilierais
ni mes confrères ni mes aïeux- en signant î
' le comte de Villers, notaire.
I Devinant que la pensée de Georges allait
au delà de ce qu'il disait, Laurent reprit :
. — Vous aviez donc songé à me succéder?
! —Oui, monsieur.
I ,—Je m'en étais occupé aussi. Examinons
donc si cela est tout à fait insensé. Qu'en dit
i Emmeline?
| Emmeline ne put résister à l'élan de son
coeur, qui porta ses bras autour du cou de
i Laurent.
! —Avant toute chose, continua celui-ci, il
! importe que nous sachions comment le père
| de M. de Villers était tombé dans une telle
, misère.
; — Je vais vous le dire, monsieur, dit Geor-
] ges en se rapprochant. ;
—'Ensuite, reprit Laurent, je vous con-
seillerai peut-être une petite lâcheté, si voui
voulez arriver à deux buts que j'entrevois.
Laurent avait les yeux sur Emmeline en
parlant.
Georges se rapprocha encore de façon à sô
1 trouver près de la jeune fille.
— Je serai lâche I dit-il en souriant.
— La logique absolue n'a pas toujours le
dernier mot en ce mondé. Personne n'ira
lire dans votre état civil. Accordez-nous de
n'être le comte de Villers que pour nous.
— J'y consens, fit-il avec distraction.
Puis il continua ainsi :
— Mon père, dépouillé par la révolution
du patrimoine qui devait lui revenir, s'enga-,
gea en 1825 dans la garde royale. Après avoir
conquis ses épaulettes à Alger, il rentra en
France, s'éprit d'une jeune fille sans fortune
et l'épousa.
Laurent interrompit Georges : ,
-- Je vois encore son portrait dans la
chambre de votre mère. Il vous a donné tou-
te sa physionomie; loyale et brave. C'est, lui
qui nous parle en vous. Il est impossible qu'il
ait commis une action fâcheuse et que quel-
que chose soit à justifier dans sa vie. Ne con-
tinuez donc pa$; ce récit. Vous allez redeve-
nir un bourgeois comme nous. Je me retire-
rai dans deux ans, et vous épouserez Emme-
line. D'ici là, discrétion, patien.ce et persé-
vérance. Cela vous va-rt-il? .:
Louise embrassait Emmeline, qui se ré-
fugiait entre ses bras. Georges serrait la
main de Laurent. La salle du prieuré était de-
venue ce.jour-là une chambre du paradis.
— Croyez-vous que Louise et moi ùouS
n'ayons pas deviné votre amour? Il ne sèrtà
rien de ne point se parler, de ne pas s'arrê-
ter si l'on se rencontre sous la treille, et de se
contenter de marcher le plus qu'on peut sûr
les^pas l'un.de-l'autre. Il y à toujours quel-
que chose qui nous trahit.
Parlez-vous un peu plus souvent, appreneï
à vous connaître, autrement que parles yeux.
Ne forcez plus le notaire dont ce n'est pas le
métier, à'faire dé la poésie, pour vous dévoi-
ler l'un à l'autre. En somme, cet arrange-
ment me convient, et j'espère, Georges, que
vous ne vous opposerez pas à ce que j'achète
un soldat pour remplacer le mari de ma pe-
tite Emmeline.
-7- Monsieur, il'y a une disproportion si im-
mense entre le bonheur que j'éprouve et les
paroles qui l'exprimeraient, que j'aime mieux
ne pas vous remercier, répondit Georges.
! — Embrassez-la, et que tout soit accompli !
i dit Laurent.
Emmeline était tremblante. Elle se leva.
|r Louise la poussa un peu, Georges se dirigeait
■ vers son front. Elle fît un mouvement de sa
-; jolie tête, si bien que ce fut son oeil bleu qui
alla vers la bouche de Georges. H y but une
larme de bonheur.
— Maintenant, s'écria-t-il, rien ne nous
désunira!
— Je ne vous souhaite, reprit Laurent, que
v d'être aussi heureux que nous. Voulez-vous
que je vous fasse l'historique de noire mati-
née? .
Louise était encore plus belle aujourd'hui
i qu'à l'ordinaire. Elle m'a emmené dans le
i jardin tout rayonnant de rosée. Pendant une
î demi-heure, j'ai eu quinze ans, et je n'ai
plus éiè tabellion.
—: Vous êtes ridicule à présent, en racon-
tant ces choses, dit Louise.
— Ensuite, reprit Laurent, qui se laissa fa-
cilement redescendre sur la pente de sa va-
nité, je suis redevenu un homme sérieux. L'é-
tude était déjà pleine. M. Georges, qui regar-
v dait peut-être la fenêtre de M 116 Emmeline,
n'était pas encore arrivé. J'ai empêché un
.procès qui eût ruiné deux familles. Le maire
de Colombier est £iitré. Je lui ai indiqué le
moyen de faire voter par le conseil général
un chemin qui donnera la vie à tout le can-
ton. J'ai écrit au préfet, j'ai fait ouvrir une
salle d'asile...
— De sorte, interrompit Louise en riant,
que tu as été, le même jour, Fénelon, minis-
tre de l'intérieur et bonne d'enfant.
— Ne plaisante pas, Louise, tout cela est
du bonheur.
— Et c'est aussi de la vertu, reprit-elle ;
, seulement, tes oeuvres seraient encore meil-
leures si tu les. cachais plus, et ton bonheur
durerait davantage si tû le vantais moins.
Georges et Emmeline n'écoutaient guère.
En ce moment, un bruit de coups de fouet
et de roulement de voiture sur les cailloux
• de la rue se fit entendre.
— Qu'est-ce que cela? demanda Louise en
.ouvrant la porte du dehors.
Laurent la suivit.
Georges et Emmeline restèrent seuls.
Laurent pâlit en regardant au fond de la
rue.
" Une chaise de poste à quatre chevaux ar-
rivait à grande poussière et à grand tapage.
— C'est le petit Montournois qui rentre au
pays! dit Laurent en accentuant une gri-
mace ; c'est donc pour cela qu'on arrangeait
. sa grosse maison depuis quelques jours.
— M. Montournois est ton enneini, m'as-tu
dit quelquefois. Songe à te modérer et à ne
pas te laisser amoindrir.
— Sois tranquille I s'écria Laurent avec un
accent de défi.
Ce qu'ils regardaient passer sans le soup-
çonner, c'était le drame futur de leur vie.
IV
Montournois était un autre enfant de
Sommeuse. Fils d'un montagnard ruiné dans
le commerce des laines, il avait été à l'é-
cole avec Laurent, et leur rivalité datait
de l'a b c. Les coups de poing du jeune âge
avaient été l'escarmouche de la grande ba-
taille qui devait éclater plus tard. Montour-
nois ne suivit pas Laurent au collège, et son
éducation s'arrêta aux classes élémentaires.
Tous ceux qui quittent leur village "en sa-
bots, n'y reviennent pas millionnaires. Mon-
tournois avait vu rentrer bien des désap-
pointés, et cependant il fut poussé à aller
tenter la fortune au dehors, avec les deux
mille francs qui lui revenaient de l'héritage
paternel.
Il partit bravement pour Paris, accompa-
gné en apparence de sa soeur Clorinde; mais
par le fait, c'était elle qui ouvrait la marche.
Une belle fille à la voix forte, à la taille
haute et qui savait se retourner. Elle avait,
plus que son frèro, l'instinct du négoce, et
embarrassait souvent, par ses défiances, l'a-
voué chargé de la petite liquidation. Elle
trouva dans une foire un traité de la tenue
des livres et un code civil, et elle les étudia
les dimanches, so'us les saules de la rivière,
pendant que ses amies allaient à la danse.
Elle se sentait l'esprit d'un homme, et savait
bien qu'elle l'aiderait de tontes les ressour-
ces de la femme. Elle éveilla l'ambition chez
Montournois-, et lui fit honte de leur pau-
vreté. Elle le berçait sans cesse avec le beau
conte d'une maison de commerce à monter,
et il comprit qu'il emmenait en elle un com-
mis de premier ordre.
Quoi qu'il en fût, ils cherchèrent pendant
un mois à s'orienter à Paris. Montournois
interrogeait timidement les Petites-Affiches.
Clorinde était plus pratique : elle allait de
rue en rue, furetant partout, portant avec
elle la bourse commune, et ne donnant que
vingt sous par jour à son frère pour courir
Babylone.
Un jour, elle lui annonça qu'elle avait loué,
en son nom, un magasin rue des Jeûneurs, et
qu'ils allaient tenir un débit de liqueurs. Les
meubles étaient achetés, les caves remplies,
le garçon retenu; il ne restait des deux mille
francs que des espérances,
Montournois ne discuta rien...
Les premières semaines furent longues.
On regardait à travers les vitres cette belle
marchande inconnue, mais on allait ailleurs,
suivant les habitudes prises. Quelques-uns
entraient cependant, à cause des grands che-
veux noirs de Clorinde. Elle excellait alors à
ménager sa clientèle et sa pudeur, et, sans
rien promettre, elle ne décourageait person-
ne, et vendait quelques flacons.
Montournois sortait pour les acquisitions à
crédit. La soeur écoulait les premières provi-
sions et payait les nouvelles. Durant un mois
on vécut, mais on ne gagna rien.
Le frère et la soeur regrettaient déjà de ne
pas être restés à Sommeuse et d'avoir vendu
le petit pré, qui se fondait en bouteilles d'ab-
sinthe. - .*.,
Pourtant, Clorinde croyaft toujours à son
étoile.
Elle avait remarqué un jeune garçon
mélancolique portant le costume d'un ou-
vrier désoeuvré, qui s'asseyait devant une ta-
ble, demandait un verre de genièvre qu'il ne
buvait pas, et restait de longues heures, oc-
cupé à regarder la fée du comptoir.
Il était beau et propre. Il avait des yeux
intelligents qui paraissaient perdus dans une
pensée fixe. Il s'appelait Joseph Promon-
toire; de voyageur du commerce, il était ds-
venu contre-maître dans une fabrique.
Jamais il ne hasardait une parole aimable
pour Clorinde. Une fois, en l'absence de
Montournois, un ouvrier avait essayé d'em-
brasser la jeune fille. Promontoire s'était
dressé d'un bond. Il terrassa, l'ouvrier, qui se
vengea par un coup de couteau dans lebras.
Le libérateur ne laissa pas à Clorinde le temps
de le remercier. Il ne revint qu'au bout de
trois jours, le bras droit soutenu dans un
mouchoir. Elle voulut reprendre le texte de
la reconnaissance. Il détourna la conversa-
tion, et parla d'une nouvelle ligne d'omni-
bus. Il aida la jeune fille à porter une table.
L'effort lui arracha un cri. Clorinde pleura
de compassion et de dépit. Ce jour-là, elle se
crut perdue.
Elle sentit qu'elle avait un coeur et qu'elle
aimait Joseph. Mais ce coeur ne fut pas long-
temps seul maître de sa personne. L'esprit de
calcul fit bientôt taire ses premiers murmu-
res. Clorinde vit clairement sa ruine et celle
de Montournois. Si elle se laissait distraire et
charmer, si elle ne donnait plus toutes ses
pensées au négoce, si elle se permettait le
luxe du bonheur, quand elle avait à peine le
nécessaire, toutes ses combinaisons échoue-
raient. Elle ne reviendrait jamais à Som-
meuse pour éblouir les ennemies qu'elle y
avait laissées. Elle serait une fille ordinaire,
et il rie lui aurait- servi à rien de connaître
les lois.
Cela ne se pouvait pas.
Elle résolut de renvoyer Joseph.
Il était assis, ayant à la bouche un cigare,
qu'il ne fumait pas.
Clorinde ne s'amusa point à chercher un
prétexte.
— Monsieur Joseph, dit-elle, vous avez au-
tre chose à faire sans doute que de rester tout
le jour en adoration devant un comptoir. Je
vous prie de vous donner plus de mouve-
' ment et de venir moins souvent. Cela fait ja-
! ser, et puis cela ne vous sert à rien.
j Joseph se leva ; son attitude comportait du
; respect etde la tristesse.
| — Mademoiselle, dit-il, ma destinée est
| faite d'aujourd'hui. J'attendais depuis.long-
; temps pour savoir si vous me renverriez ;
vous me renvoyez. Je n'ai plus qu'âme jeter
à l'eau. Je vous aime à ne pouvoir pas me
passer de votre présence.. J'avais fait le rêve
| que vous vous laisseriez peut-être, épouser
! par pitié. Je savais le moyen de vous rendre
! dh peu de temps riche et heureuse. Je vous
importune. Il suffit. Je suis encore plus fier
que désespéré.
Joseph aurait eu la science complète du ca-
ractère de Clorinde, qu'il ne lui aurait point
parlé plus habilement. Il la ramenait en mê-
me temps par l'amour et par l'ambition. Elle
ne pouvait pas laisser tomber ses avances
Elle mit une bonne parole au devant des pas
de Joseph pour le retenir.
— Arrêtez-vous un peu, lui dit-elle. Je ne
vous ai point fait entendre que vous me dé-
plaisiez. Je n'ai pas le loisir d'écouter ma
fantaisie. Si vous savez m'offrir, avec votre
inclination, des ressources pour faire pros-
pérer l'établissement, nous pouvons causer
-:•- Promontoire ne s'alarma point de trouver
j la belle fille si positive. Ce n'était pas l'hom-
I me des élégies : il avait eu l'esprit très froid
tant qu'il ne s'était point senti atteint et dé-
rangé par cette passion. II n'avait aucune-
ment soif de l'idéal, et il était aussi sincère
dans son désir de posséder la fortune, que
dans celui d'obtenir CWèe4e. Il reprit donc
de très bonne foi •
— Toute la journée j« restais suis devant
vous. Je pensais bien à votre beauté, mais
je songeais aussi à votre maison, et vous me
■ paraissez faire fausse route. Il ne suffit pas
de tenir régulièrement ses écritures, il faut
encore avoir quelque' chose à écrire. Vous
' avez trop d'intelligence pour un si petit com-
merce. En voyageant à travers la France,
j'ai appris un peu toutes les parties indus-
trielles . Je crois que je mettrais votre éta-
blissement debout en l'élargissant. Ainsi, je
sais, par une dépêche qui est venue pour au-
— 8 -
ire chose, qu'il a fortement gelé, cette nuit,
dans le Bordelais. Si j'avais une part dans la
maison,, j'achèterais avant la nuit vingt bar-
riques a Bercy, et je vous garantis que d'ici à
un mois nbùs aurions un très important bé-
néfice. -
Les yeux de Cloririd.e brillèrent.
— Cette part, dit-elle, je ne m'oppose pas
à ce que vous la preniez. Puisque je dois vous
avouer tout, je ne vous renvoyais que parce
que j'avais peur de vous. .
Joseph s'approcha du comptoir, et prenant
dans les siennes les mains de Clorinde :
—Il se pourrait ! répondit-il en les embras-
sant ■
— J'annoncerai la nouvelle à Montournois,
et vous pourrez vous occuper de tous les pré-
paratifs. Mais avec quel argent achèterez-
vous les barriques ?
— On me fera crédit lorsqu'on verra que
je me marie, et j'ai quelques sous.
— Pauvre monsieur Joseph ! dit-elle at-
tendrie. Et votre bras vous fait encore bien
mal ?
— Je ne le sens plus. Vous m'avez promis
de vous appuyer sur lui.
■— Quand aurez-vous ces pièces devin?
demanda-t-elle.
— Aujourd'hui. Je louerai un magasin à
Bercy, si vous m'y autorisez.
— Louez-le. Quel jour publiera-t-on les
bans ?
— Aussitôt que vous aurez reçu les pa-
piers.
— Je les ai avec moi. Je suis prudente et
je vous avais deviné.
— Vous êtes adorable ! reprit-il en mettant
. son chapeau.
— Veillez bien à ce que le vin soit soutiré 1
dit Clorinde.
Telle fut leur première scène d'amour.
Cet amour était sérieux pourtant. Clo-
rinde était pure, Joseph convaincu. Mon-
tournois accepta une association qui le dis-
pensait d'invention.
Quinze jours plus tard, Clorinde s'appelait
Mme Promontoire. Joseph n'aurait trouvé
nulle part une femme qui lui convînt davan-
tage. Tout leur réussit dès les premiers jours.
Ils appuyaient leur témérité en affaires sur
un fond solide de bonheur domestique.
Après deux où trois spéculations heureu-
ses, Joseph mit la clé sur la porte du petit
magasin de la rue'des Jeûneurs, et emmena
sa femme dans une belle maison de Bercy.
Le commerce s'était extrêmement développé.
Promontoire obtint la fourniture de plusieurs
établissements publics. Montournois n'avait
qu'une spécialité. Il était dégustateur habile.
Son palais avait la précision d'un alambic.
Joseph aurait voulu que sa femme dépen-
sât en joie ses nouveaux loisirs. Il avait meu-
blé un appartement avec élégance. Il lui â-
chefa des livres, et lui proposa un coupé et
des leçons de piano. Il désirait qu'elle lui fît
honneur de sabeauté. Il n'aurait pas été alar-
mé de la voir côtoyer un peu les sentiers in-
connus de l'art ; mais toutes ses avances dé-
plaisaient à Clorinde. Elle ne s'épanouissait
que sur ses livres de commerce ; elle était jo-
lie dans les heures où elle faisait des addi-
tions. Le bruit des charrettes qui partaient
de grand matin pour la ville, et qui trem-
blaient sur le pave, était la seule musique qui
lui allât au coeur. Elle n'avait guère le temps,
avec les occupations qu'elle se créait, d'être
charitable ; mais quand un pauvre avait l'es-
_prit de venir la trouver, elle donnait sans
compter.
'_" Elle faisait le désespoir de sa couturière
par la manière hardie dont elle portait ses
ajustements. Elle se créait des tâchés de sur-
veillance avec les commis, qui la respectaient
comme une czarine. Elle aimait Promontoire
qui l'avait faite si riche et avait si bien réussi.
Ce bonheur dura dix ans.
Joseph mourut d'une pleurésie pour être
resté trop longtemps dans les caves, après une
course à cheval.
Il laissa douze cent mille francs.
Mme Promontoire pleura celui qui con-
cluait toujours par de si bons inventaires.
Cependant le bon sens lui dit que ces douze
cent mille francs étaient une fortune ines^
pérée, et qu'ils seraient fort compromis s'ils
restaient dans les mains de Montournois. Elle
le poussa donc à liquider, et à la fin de son
deuil ses fonds se trouvaient dégagés et pla-
cés à la Banque de France, qui a des caves
aussi.
Clorinde comprit qu'on joue très rarement
deux fois un rôle éclatant sur la même scène.
Elle avait soif de l'air de sa montagne. Elle
était dans toute la splendeur de sa beauté un
peu trop accentuée. Elle n'avait point fait
voeu de célibat éternel, mais elle ne voulait
plus faire une affaire en se remariant.
Montournois s'était dégrossi ; il n'était pas
de première force parmi les hardis jouteurs
de la place de Paris. Il ne devait pas avoir
de rival à Sommeuse, comme importance et
comme capacité.
Clorinde était de l'avis de César. Elle par-
tit pour le village.
Ils avaient acheté, quelques années aupa-
ravant, une maison bourgeoise dans le plus
beau groupe de Sommeuse. Elle valait plus
que le prieuré comme matériaux, maisbeau-
coup moins comme style architectural. Mon-
tournois et Clorinde y envoyèrent tout leur
beau mobilier de Bercy.
Ils changèrent entièrement de système, en
prenant la résolution de vivre à Sommeuse.
Autant ils avaient borné jusque-là leurs dé-
sirs de luxe, autant ils les développèrent. Ils
eurent un cuisinier qui étalait fastueusement
une veste toujours blanche ; un nègre en li-
vrée couleur lie de vin, une camériste aga-
çante et trois chevaux. Tout cela pour les
rues du village. Laurent n'avait pas voulu
croire à toutes les menaces de cet étalage.
Mais il se sentit froid dans le coeur, en voyant
arriver de la station voisine cette berline et
ces deux postillons ; néanmoins, il ne com-
prit pas encore le danger dans toute son
étendue.
La commune s'indigna. Comment I ce
Montournois, qu'on avait vu polissonner par
les chemins, avec une blouse déchiquetée,
cette Clorinde qui avait traîné ses sabots,
dans la boue, étaient ce monsieur qui fumait
de si gros cigares, et cette dame qui mettait
des robes de soie dès le matin! Autrefois,
on la tutoyait dans chaque maison et on lui
donnait un gâteau, les jours de fête, pour ne
pas lui offrir un morceau de pain. A présent,
elle ne reconnaissait personne, et les roués
de sa voiture envoyaient de la poussière à
toutes les portes. Et Montournois 1 il avait es-
sayé de tous les métiers à Sommeuse. Il était
entré chez le barbier comme apprenti et avait
savonné les mentons de la montagne. On
avait cru un instant qu'il suivrait des comé-
diens un jour de foire.
Et à l'heure actuelle, il recevait plus de
journaux qu'il ne s'en distribuait dans le
canton! Son cocher dînait mieux que le
Percepteur. Il prenait du thé à son déjeuner,
but cela devenait intolérable, et il était im-
possible que le procureur impérial ne se mê-
lât pas une fois de tout ce gaspillage.
Telles furent les impressions des premières 1
heures. M. et Mme Laurent ne s'étaient'pas
prononcés. • ' '
Le vent tourne vite dans les rues d'un vil-
lage. La réaction en faveur de Montournois
naquit d'un hasard. ;
Le lendemain de leur arrivée, la femme dé
chambre, qui était fort élégante, eut besoin
défaire nettoyer une robe. On la trempadan'3
la petite rivière qui descend de la montagne.
Elle fut rapportée aussi, éclatante qu'un bloc
de neige. La jeune fille, en la recevant, dit
tout haut :
— On blanchit ici mieux qu'à Paris..
Le propos fut rapporté. Il s'élargit de com-
mentaires en commentaires. La préférence
donnée au savon s'étendit à toutes les pro- j
ductionsde Sommeuse. Le boucher réfléchit
qu'il aurait cent kilos de viande à fournir cha-
que semaine pour une si riche maison. Le
maréchal étudia de nouveaux modèles "pour
ferrer les chevaux fins. La débitante fit venir
des londrès. La bienveillance pour les nou-
veaux arrivés sortit de chacune des boutiques
dans lesquelles la livrée avait fait de larges
commandes. On calcula que trente ou qua-
rante mille francs par an allaient se dépenser
du fait des Montournois, et qu'après tout,
c'était de l'argent trouvé que celui qu'ils rap-
portaient au pays.
Mme Promontoire exigeait que la maîtres-
se de poste l'appelât Clorinde comme autre-
fois. Elle attirait les enfants ; elle les faisait
danser dans son grand salon en jouant un
petit air, toujours le même, mais très joli,
sur un beau piano.
Montournois était resté, un bon garçon. A
sa première promenade, il avait rencontré
un de ses anciens camarades de classe, un
de ceux qui. lui donnaient les plus beaux
coups autrefois. Il était descendu de cheval
et était revenu à pied avec lui.
La popularité se jeta dans le courant des
Montournois.
Ils avaient fait des visites partout, parlant
du passé comme s'il avait été d'hier,'se sou-^
venant de tout et ne cherchant aucune allu-
sion à leur richesse. Leur première, entrée
fut chez les Laurent.
On les avait vus venir de loin, et Louise eut
le temps de se préparer. Elle jeta une robe
trop habillée qu'elle avait, et mit un peignoir
blanc, car elle voulait tirer avantage de sa
simplicité. Elle reçut dans son salon, avec
Emmeline à côté d'elle. Elle ne connais-
sait pas Clorinde. Elle la trouva assez
belle, mais un peu trop montée en couleurs,
Louise fut tout à fait dame. Néanmoins, Clo-
rinde ne voulut pas se laisser battre en mo-
destie. Elle arrangea la conversation de telle
sorte que ce l'ut Louise ; qui n'y avait jamais
été, qui raco'Sta Paris à MmePromontoire. Lés
femmes ne se quittèrent pas mécontentes
l'une de l'autre. Laurent ne parut pas.
Il souffrait déjà.
Malgré son contentement de lui-même, il
comprenait qu'il n'allait plus être le pre-
mier à Sommeuse. Quelques symptômes l'a-
vaient alarmé.
Le matin même, deux ou trois habitants
étaient passés devant sa porte et avaient été
à celle de Montournois. Celui-ci ne faisait
point d'affaires, mais il pouvait donner deè
conseils, et les conseils,d'un homme monté
si haut par son mérite devaient être meiW
leurs que ceux d'un notaire de campagne^
Montournois se prêta obligeamment à toutes",
les questions. Il n'avait aucune initiative;
'"' La Prtsst du 3 septembre 1867. /
— 9
I îmais un certain bon sens vulgaire. Il tenait
* Isa main facilement ouverte et prêta plusieurs
jfpis des sommes rondes, sans intérêt, et avec
'abandoû intentionnel. Bientôt les solliciteurs
; "et les curieux se succédèrent chez lui. Il par-
f lait gratis. C'étaient; autant de clients qui
; échappaient à Laurent. Le samedi, son étude
eut cinq pu six places inoccupées. Laurent
sortit et alla jusqu'à la grille. Il découvrit,
dans le brouhaha de , là foire, une petite
troupe de blouses bleues, qui stationnaient
I. devant la maison de Montournois. On y dis-
tinguait aussi quelques chapeaux à deux cor-
nes. Ainsi, la montagne elle-même descendait
chez l'étranger. Montournois allait avoir une
qour de parasites. Il trônerait deux consuls à
Sommeuse. Laurent était indigné. Louise es-
sayait de le calmer. Il ne s'y prêtait pas.
. Une question s'était posée depuis quelque
temps dans la commune.
:. La mairie et la maison d'école tombaient
içn ruine. Qn avait voté des fonds pour les re-
construire. Les opinions étaient divisées sur
'Remplacement. Les uns voulaient que ce pe-
tit monument, qui devait être l'honneur de
ISommeuse, fût élevé à côté du prieuré. Les
autres le voulaient à l'extrémité *lu village,
vers le chemin de Buissonnas. Laurent se
prononça pour l'emplacement extérieur ; il
'croyait, avant l'arrivée de Montournois, avoir
acquis la majorité à son opinion ; il mettait
une sorte de passion à ce triomphe muni-
cipal Il avait péroré si souvent dans ce
sens, que l'affaire lui était devenue person-
nelle ; c'était sur lui qu'on allait voter, et une
enquête avait été ouverte.
Chacun des habitants devait venir déposer
son dire, un dimanche, trois semaines après
l'installation des Montournois. Laurent avait
ce jour-là la fièvre d'un candidat. Il alla de
maison en maison, gagnant des suffrages, se
compromettant par son enthousiasme, et
d'autant plus ardent à cette propagande qu'il
plaidait contre son intérêt. Il faut avoir vécu
au village, pour comprendre l'importance que
peuvent prendre de si petites questions.
Montournois avait été prévenu, comme
tous les autres, du jour de l'enquête. Laurent
'le détestait déjà trop pour lui demander un
service à la première visite qu'il lui ferait. Il
ila remit donc au lundi suivant.
L'aube du dimanche se leva sur Sommeu-
se aussi sereine que si la guerre civile n'avait
pas été dans les esprits. Les cabarets regor-
geaient de harangueurs. Le vin coulait, tan-
tôt du côté du prieuré, tantôt du côté de la
route. Cependant, les partïsaifs de ce dernier
emplacement étaient les plus nombreux. La
fièvre gagnait les têtes, Les rues semblaient
trop étroites pour Jes passants.
Cette petite foulé d'un village d'un millier
d'âmes arriva à midi, devant la porte d'une
vieille halle sous laquelle l'enquête devait a-
voir lieu. Montournois se montra de bonne
heure avec la politesse d'un grand seigneur.
Il avait sans doute une opinion toute faite,
. il.ne consulta personne.
Le tambour de ville allait annoncer que
l'enquête.. était ouverte. Montournois monta
sur un banc et demanda à dire quelques
mots. Il avait beaucoup couru les cafés, où
l'on parle si bien.
— Messieurs, dit-il, vous pouvez faire à. la
fois un acte de bons citoyens qui s'intéres-
sent à là prospérité de leur commune, et un
acte de reconnaissance pour acquitter des
services rendus depuis très longtemps. Il est
incontestable, pour ce qui concerne le débat
sur l'emplacement, que.la maison d'école
sera mieux située au centre, qu'à l'extrémité
du village. Cependant, un de vos compa-
triotes, qui se désigne assez lui-même par sa
persévérance et son dévouement, pourque je
me dispense de le nommer, travaille à re-
pousser, au dehors de sa commune, une con-
struction qui favoriserait sa fortune privée.
Honorons-le, messieurs, pour cette tendance
généreuse, mais ne l'écoutons pas. Saisis-
sons, au contraire, tout en restant dans le
bon sens, cette occasion de témoigner notre
gratitude.
Le fronton de l'école communale sera la
couronne civique du plus, digne de nos con-
citoyens!...
Montournois se rassit, très content de cette
image improvisée.
Laurent ne s'attendait pas à ce coup de
inassue, qui le renversait sous un bienfait.Il
se sentait dépopularisé d'avance par un té-
moignage d'estime. Il se leva à son tour.
— Celui auquel M. Montournois veut bien,
faire allusion, doit disparaître entièrement
dans une préoccupation publique. Il n'a pas
besoin, d'ailleurs, qu'on travaille à sa for-
tune. Les expropriations, dans le milieu du
village, coûteront dix mille francs en plus.
Qui les fournira ?
L'argument semblait être sans réplique.-
Montournois ne voulut pas lui laisser le
temps de faire son chemin. Il reprit :
—^-Qui les payera? demande M. Laurent.
Moi ! Laissez-moi vous offrir ma cotisation
pour constater qu'un enfant de Sommeuse
est revenu avec joie dans son pays.
Les bravos éclatèrent avec frénésie. Mon-
tournois avait les deux triomphes de l'im-
prévu et de la générosité.
Laurent se retira vaincu. Il y eut unanimi-
té dans le vote.
— Ah ! dit-il à Louise, si seulement j'étais
un peu plus riche ! Comme je souffletterais ce
parvenu ! comme je reprendrais la place qu'il
me vole 1 comme je viendrais à bout de cette
forfanterie triomphante! Il me ruinera,
Louise!
Celle-ci s'alarma de cette exagération. Elle
trembla de ce découragement. Elle eut honte
de trouver Laurent cupide pour la première
fois.
— Ne te laisse pas abattre ainsi, lui dit-el-
le ; ta supériorité te protégera. Après tout,
M. Montournois a cru qu'il te rendait ser-
vice.
— Mais il faut, repartit Laurent, lutter avec
lui de générosité apparente pour le vaincre
devant ce public d'idiots et d'ingrats. Un ca-
pital ! qui m'apportera un capital?
A ce moment, la servante annonça M. de
Bossanges. Sans pouvoir se l'expliquer, Louise
eut un mouvement d'effroi.
Laurent donna l'ordre de faire entrer M. de
Bossanges.
V
Il faisait un grand vent du midi ce jour-
là, et Dard, le casseur de pierres, travaillait
sur la route, abrité derrière son paillasson.
Il n'avait pas voulu se mêler de l'enquête,
parce qu'elle ne lui paraissait qu'une rivalité
entre les deux quartiers. Il fut indigné en
apprenant que l'on avait accepté les dix mille
francs de M. Montournois. II y sentait une
aumône et une dégradation. Il avait des idées
tout à fait à lui, le père Dard.
Il était grand, même lorsqu'il se courbait
sur son tas de pierres. Ses yeux bleus, cares-
sants et fiers comme ceux d'un jeune hom-
me, avaient beaucoup regardé dans sa vie.
Sa bouche bien dessinée gardait le pli de la
réflexion et de la bonté. L'ensemble de sa
tête rayonnait de force et de grâce sous ses
cheveux blancs. Il était toujours raséde frais,
contre la coutume des paysans. Il paraissait
avoir soixante ans alors.
Il était le cinquième enfant d'un petit mé-
tayer de la montagne. Il avait fait de tout
temps la joie et le désespoir de ceux qui
l'approchaient par son courage, sa bonne
humeur et son indépendance absolue. Jamais
il n'amenait son troupeau paître dans les pâ-
turages explorés. Il découvrait des pentes sur
la montagne où personne n'osait hasarder ses
vaches, et où l'herbe était plus savoureuse.
Chaque soir, son père se désolait de son in-
discipline, mais il reconnaissait que sontrou-
peau se portait mieux que ceux des autres. A
l'école. Dard eut le même système. Il n'appre-
nait rien comme ses camarades, se laissait
! punir et, par une méthode à lui, les dépas-
sait en quelques jours de vagabondage, pen-
darit lesquels il avait été s'asseoir sous une
haie, avec son livre ou son ardoise. Quand
' arriva l'âge où les garçons causent avec les
filles, Dard, qui était un beau jeune homme,
, gagnait les coeurs rien qu'en levant ses yeux
I bleus, mais il était si exigeant pour les qua-
lités qu'il demandait, que les plus courageu-
ses s'éloignaient. Le jeune campagnard,
! presque toujours caché dans une solitude al-
! pestre, d'où il ne voyait que le ciel et des
paysages aux contours purs, s'était créé un
idéal. Il avait en lui comme une boussole
qui l'entraînait toujours vers la justice et le
dévouement.
Il fut soldat pendant quelques années. Son
régiment descendit en Afrique. Il avait, dès
le commencement, donné des preuves d'in-
trépidité qui le signalèrent à ses chefs. Il
plongeait dans le feu aussi insensible que
les salamandres. Il se mettait toujours au
premier rang de sa compagnie et suivait le
sentier le plus exposé. Mais il se tenait aussi
droit dans son opinion que dans le rang et
ne ménageait la vérité à personne. Il n'eut
point d'avancement, qu'il ne ëherchait guè-
re. Il prenait à son compte les querelles qui
étaient faites par un fort à un faible. Il y
avait du Don Quichotte dans ce fantassin. Il
revint à son village sans croix et sans galon,
quoique aucun n'eût été plus admiré que lui.
On lui donna une place dans un chemin
de fer. La responsabilité de la vie humaine
le troubla jusqu'à 'l'abêtir. Il surveillait dans
toute sa gare les aiguilleurs et les hommes
d'équipe. Il se faisait mal venir j>ar son ar-
deur pour le bien. Il fut renvoyé.
Dard avait quarante ans à cette époque. Il
comprit qu'il ne se ferait jamais à la dépen-
dance, et devint un casseur de pierres sur la
grande route. J'ai déjà indiqué par combien
d'influences diverses il avait conquis une
souveraineté sur l'opinion. Il ne s'en servait
qu'au profit d'une abstraction. Il était plus
considéré qu'aimé. Souvent il frappait et pu-
nissait. Jusqu'à l'heure où l'on cloua sa
bière, il lui fut impossible de tenir en place,
lorsqu'une action équivoque se passait dans
le voisinage. Il faisait ce métier sur la route
depuis vingt ans, Il avait amassé quelques
sous avec ses pierres.
Il était donc derrière le paillasson, le jour
où Hector de Bossanges entra chez Laurent.
Hector donna pour prétexte à sa visite une
indisposition du baron, qui l'avait empêché
devenir présenter lui-même son cousin. Il
était trop heureux de trouver à Sommeuse
| un coin où l'on peut causer, car, malgré la
bienveillance de M. Lignard, on ne s'amusait
a
— -lu-
pus tous les jours au château de Buissonnas,
dit-il avec sa légèreté habituelle.
— Vous comptez y demeurer très long-
temps, monsieur le marquis? demanda
Louise.-
— Peut-être ; mais cela dépendra en par-
tie de M. Laurent.
— Veuillez me dire en quoi je puis vous
guider, monsieur, reprit Laurent.
— C'est une affaire, elle ennuierait ma-
dame.
— Passons à l'étude, dit Laurent, il n'y a
personne. Ils sont tous occupés à bavarder
sur l'enquête.
Louise se leva.
— Monsieur de Bossanges me fait entendre
que je suis de trop dans la conversation, dit-
elle. . .
— En effet, madame, il est difficile de
s'occuper d'autre chose que de votre bonne
grâce et de votre esprit, quand vous êtes là.
Louise n'acceptait pas cet hommage. Elle
avait l'habitude de se retirer, à l'écart, lors-
que les clients arrivaient. Mais elle sentait,
en M. de Bossanges, plutôt un ennemi mys-
térieux de son bonheur, qu'un homme inté-
ressé dans une négociation qui ne la regar-
dait pas.
Elle hésitait à sortir, comme si elle eût de-r
viné que son destin allait se jouer dans cet
entretien. Laurent prévoyait-il aussi qu'il
aurait besoin d'un auxiliaire ? Il ne se diri-
geait pas vers son étude, malgré ce qu'il avait
annoncé.
Hector sembla prendre son parti de l'im-
mobilité de Louise, et entama sa conférence
du ton d'une bonne foi parfaite.
— Le baron m'a appris, dit-il, que vous
alliez droit à la vérité à travers les questions
les plus inconnues. Je vais vous exposer ce
qui m'embarrasse. On me propose un place-
ment de fonds dans deux compagnies riva-
les. Il y a donc deux systèmes absolument
opposés. II s'agit des eaux de Paris.
Louise regarda Hector d'un air de défian-
ce et se rassit.
— La première des deux compagnies pro-
pose ce qui paraît le plus rationnel : Paris
est traversé par une nappe d'eau ; pourquoi
n'y boirait-il pas ?
Hector continua ainsi pendant une demi-
heure. Il s'appliqua à être ennuyeux. 1! se
retournait de temps en temps vers Louise
comme pour la braver. Mais Louise était in-
trépide. Cependant sa bonne volonté ne tint
pas contre un siège acharné. Hector n'était
.que fade. Rassurée, Louise se glissa sans
bruit vers la porte.
Lorsqu'elle fut fermée, Hector dit à Lau-
rent :
— Parmi toutes les autres- qualités, votre
femme a la persévérance à un haut degré.
J'ai été assommant. ' -
— En aucune façon, répondit Laurent, et
je penche pour la Seine, par les raisons que
voici.
— Nous aurons toujours assez d'eau à boi-
re, interrompit Hector. Pardonnez-moi d'a-
iroir essayé d'endormir Mme Laurent. J'ai
une bien autre question à traiter avec vous.
— Nous sommes seuls, répondit Laurent
un peu piqué, et j'espère, monsieur lé mar-
quis, que cette préface sera la dernière.
— Nous ne sommes pas seuls, tant qu'il y
a des murs auprès de nous, reprit Hector ;
ce que j'ai à vous dire est tellement confiden-
tiel ...
— A votre aise, monsieur, sortons.
Ils gagnèrent la campagne et montèrent
▼ers la route. Il n'y avait personne. Ils s'assi-
rent à l'abri du vent, dans un buisson et très
près d'un tas de pierres., Dard ne travaillait,
pas et ne faisait aucun bruit, entièrement ca-•
ché par son paillasson.
— Monsieur Laurent, dit Hector,vous êtes-
vous demandé quelle impression ferait dans
le pays la mort de M. le baron?
•— Je n'ai pas à m'inlerrôger là-dessus,
monsieur. Le baron est bienveillant, équita-
ble, de bon conseil à tous. Sa disparition se-
rait un deuil-public.
— Et qui le reriiplacera, autant du moins-
que l'on peut remplacer un tel homme?
—Personne, répondit Laurent. Ses pareilts
sont si éloignés que je ne les connais pas. La
terre devra être vendue. Mais nous causons
là d'une chose qui doit nous tenir éloignés
de ce que; vous avez à me dire, continua-t-il
perfidement, car il n'avait pas eu de peine à
voir dans la pensée de M. de Bossariges.
■—Nous n'en sommes pas si éloignés que
vous voulez le croire, reprit Hector. Permet-
tez-moi dé vous prier de lire ces papiers,très
sommaires du reste.
— Cette lecture ne m'apprend que ce que
je savais, dit Laurent. Vous êtes le cousin de
M. Lignard à un degré à -peine successiblè.
Il se vengeait de la digression sur les eaux
dé Paris. :Le marquis ne se découragea pas.
. ;— Mais enfin la parenté existe, répondit-
il. Malgré mon travestissement en zouave
pontifical, je ne suis pas austère ; je consuine
volontiers un cigare dans une conversation
légère , je sais des anecdotes et je joue au
whist. Je deviendrai un voisin tolérablë.
— Je n'en doute pas, dit en se levant Lau-
rent, ennuyé par cette ouverture.
— Monsieur, continua le marquis, il n'y
aura pas de honte pour moi à vous exposer
une ambition que vous avez pressentie. Je
serais un successeur très acceptable de M.
le baron, et je le continuerais mieux sans
doute que les chaudronniers qui restent dans
sa famille. Je me suis ruiné une fois, c'est
une garantie que je ne recommencerai plus.
Je vous eus toutes ces choses parce que je sais
que vous disposée absolument de l'esprit du
baron et que le testament sera de vous.
— Je suis très loin de cette influence, re-
prit Laurent, et d'ailleurs je ne suis que la
main qui écrit.
— Sans doute, fit Hector; néanmoins, je
connais la mauvaise'irnpression que je pro-
duis, surtout au premier abord. Je ne plais
un peu qu'à la seconde année ; à la troisième,
on ne peut plus me quitter. Mes amis et nies
maîtresses vous le diraient. Je ne vous ai pas
enthousiasmé, et M'" 9 Laurent m'a trouvé
lourd : ne me dites pas le contraire.' Ce ne
serait donc pas encore par entraînement que
vous parleriez pour moi au baron. Cepen-
dant, le temps presse, l'apoplexie peut se re-
produire. Vous êtes convaincu, n'est-ce pas,
que je suis un assez honnête homme ?
.— Monsieur le marquis...
— Et un bon garçon. Croyez-en mon em-
bonpoint. Je n'ai jamais offensé personne. Je
n'ai fait de mal qu'aux Piémontais, et en-
core... Je vais peut-être vous paraître un peu
brutal, mais vous reconnaîtrez au moins que
je ne suis point ingrat. Si M. Lignard me fait
son légataire universel...
— Je n'écouterai rien de plus, monsieur.
— Je vous compterai cent mille francs. Ma
■foi, le feu est ouvert, et toutes les batteries
tonnent^
Laurent s'était levé. Il se promenait con-
vulsivement devant Hector II ne trouvait pas
ses mots d'abord.
— Monsieuv. finit-il par lui dire, vous n'a-
vez pas certainement conscience- de l'injure"
que vous venez de me faire. Je ne la pardon-
ne qu'à votre épaisseur.-
■ Hector se leva à son tour. Dans: lé temps
où il était plus svelte, il avait eu à sori'ciùb
une affaire d'honneur, dont il s'était galam-
ment tire. Mais il engageait sa dernière par-
tie. Buissonnas était le seul ' refuge qui lui
restât. Il devait à tout prix se mâihtenir en
bons rapports avec Laurent. 'Il''but sa honte
et reprit : .■<■.■ ■ , . ■ .->
—- N'en parlonSjplùs. Je n'ai voulu eh aù-:
cune façon porter atteinte à votre considéra-
tion. Vous m'auriez rendu un service im-
merise. Je T'aurais récompensé. C'est fort'
simple. Si mon cousin avait eu un seul pa-
rent auquel il s'intéressât plus qu'à moi, otf
qui eût eu plus de titres que riioi, jamais cette
ambition ne me serait 7 venue. Ce rie sOht
pas eux qui vous donneront une part dans
cet héritage. Cerit mille francs I C'est une ré-
munération à la Louis XIV. Je ri'àiéû qu'uttê;
bonne intention, et vous auriez puJvous diSr
penser d'une épigramme. '■'.'■■
— Monsieur, répondit Laurent, je désire
que cette proposition sort£ aussi complète-
ment de votre mémoire que de la mienne.-
Soyez convaincu que je ne dirai pas au ba-
ron un mot ni pour vous- rii contre vous ; si
votre nom sort de Ta roue, vous ne ine de-'
vrez aucune reconnaissance. Je crois que 1
noxis n'avons plus rien à nous dire, et que
nous pouvons rentrer. »
Hector était fort mécontent. Il avait affaire
aune délicatesse raffinée. Il ne pouvait pas 1
supposer que la somme offerte n'eût pas été
assez forte. Mais il ne désespérait point de'
mettre, avec le temps, Mm? Laurent de son
côté. „
— Quel dommage, dit-il en riant, que:
vous, ne soyez pas mon ami 1 Vous me diriez
de quelle manière je dois m'y prendre pour
ne point déplaire à mon cousin.
— Je vous le dirai pour rien, monsieur le
marquis. Ne prolongez pas votre séjour au
château. N'y revenez jamais, et ne donnez
pas de vos nouvelles. Ce sont vos seules
chances.
Hector regarda Laurent pour savoir s'il
avait l'intention de le mystifier.
— J'ai été trop franc, se dit-il. Je n'arri-
verai que par des circonva Hâtions.
Il firent deux pas sur la route pour redes-
cendre au village. Un homme les dépassa. Il i
allait très vite. Laurent l'appela.
— Marcel, lui dit-il, tu arrives de la sous-
préfecture?
— Oui, monsieur Laurent
— C'est M. Montournois qui t'a envoyé ?
— Ma fi, oui, il m'a promis dix francs
pour la course. Bonsoir, monsieur Laurent. '
Laurent le prit par le bras.
—Tu n'as rien à me refuser. Dis-moi ce
que M. le sous-préfet t'a chargé de raconter
à M. Montournois'.
— Il ne m'a point parlé. Il m'a donné une
lettre que voici :
Marcel ia fit voir, la tenant toujours dans
sa main.
Laurent lut au-dessus'de l'épaule du mes-
sager. Il lut tout haut :
■ ■ • -
Amonsieur•Montournois r
■suppléant de la justice de paix.
Laurent était devenu livide. Ses forces s en
allaient, il retomba assis sous la haie
L'homme s'éloigna.
Laurent avait tellement besoin d'exhaler
sa colère, qu'il aurait parlé à un tas de pier-
— M :—..
res; il ne réfléchit pas que M. de Bossanges
éjait son ennemi maintenant.
.— C'est une infamie ! s'écria-t-il. Le gou-
vernement se défié'de nos élections. La sous-
préfecture, m'avait proposé cette place. Un
homme habile domine son canton, du haut
d'é son prétoire. Je l'ai refusée, voulant me
réserver mon indépendance. . '
— Vous avez lu Plutarque! interrompit
Hector.
'__ J'avais désigné un candidat fort inofr
fénsif.
'.— Qui aurait tenu le siège pour vous jus-
qu'à ce qu'on eût procédé à des élections?
— Peut-être 1 mais surtout, j'avais recom-
mandé que l'on ne songeât pas à Montour-
nois, qui n'a pas eu d'autre horizon que l'en-'
trepôt de Bercy, et qui ramassait ses idées
dàhs les caves.
— Et la sous-préfecture l'a fait nommer I
— Le pa'ys est perdu, tout va être fait par
cet idiot. Il n'y aura plus d'autorité que dans
ma maison ; dix années de dévouement à la
chose publique qui me seront comptées pour
rien! Les paysans ironttous à ce nouveau so-
leil, qui a jailli d'une pièce de vin. Ah I l'ar-
gent 1 l'argent ! si je pouvais aussi improvi-
ser une Californie*!
Laurent était retombé dans un gouffre de
réflexions.
— Je dois vous le dire, reprit-il d'un ton
honteux, le médecin de M. Lignard m'a as-,
sure que la nouvelle attaque ne se ferait pas
attendre plus de trois mois. Ainsi, prenez vos
. précautions. Ne suivez pas mon conseil de
tout à l'heure. Restez. Faites au pauvre baron
la vie douce et longue, s'il se peut. Après
tout, j'aime mieux que l'héritage aille à vous
qu'à un inconnu.
Hector se • retint pour ne pas aller de l'a-
vant.
Laurent continua, les paroles lui brûlant
les lèvres :
— Je ne prétends pas être sans influence
sur M. Lignard, et si je savais que vous dus-
siez habiter le pays et y faire autant de bien
que lui...
. — Je serais sa doublure, reprit le marquis.
Un peu plus jeune seulement.
— Un dernier conseil bien donné...
— Vous savez que ma proposition tient
toujours, dit le marquis bravement.
— Nous arrangerons cela. Vous compre-
nez que le secret est nécessaire de part et
d'autre. Je monterai demain à Buissonnas.
Ils se séparèrent.
Dard avait tout entendu.
Quand il jugea qu'une conversation confi-
dentielle avait lieu entre Laurent et M. de
Bossange. il se mit à casser bruyamment ses
pierres. Mais le vent emportait le bruit der-
rière lui, et les causeurs, trop entraînés par
l'intérêt de ce qu'ils disaient, ne l'entendirent
pas. Un moment, pour signaler sa présence,
il -se dressa à côté du paillasson. Il fit tous ses
efforts pour ne pas écouter,travailla avec ar-
deur et pensa. Les phrases lui arrivaient
nettes et sonores. Il ne connaissait Hector
que pour l'avoir vu manoeuvrer auprès de
Mazagran. Il fut rassuré pendant la première
phase de l'entretien ; à la seconde, ileut une
impression d'horreur. La complaisance de
Laurent lui parut un crime. Il le .vit désho-
noré dans le présent et honteusement riche
dans l'avenir!
Avant son mariage, Louise venait à Som-
meuse le diriianche avec une tante qui y pos-
sédait une petite maison et qui habitait la
ville voisine. La tante n'était pas riche ; elle
louait pour ce voyage un cheval et une voi-
ture; elle conduisait elle-même par écono-
mie. Les deux femmes ne couchaient jamais à
Sommeuse. Un soir, des affaires avec le mé-
tayer retinrent la tante, et on ne se mit en
route que très tard. La distance était de dix
kilomètres, lé chemin tourmenté et monta-
gneux. A quelques portées de fusil de Som-
meuse, on passait devant un vieux cimetière
où les tombes, bâties en pierres très blan-
ches, éclataient de loin pendant la nuit. La.
vieille dame était toujours fort effrayée en
arrivant là. Elle avait plusieurs parents dans
cette terre, un, entre autres, vieux chirur-
gien, qui lui avait toujours fait peur dans sa
jeunesse, car.il racontait des histoires de re-
venant et annonçait qu'il reparaîtrait lui-
même.
Il toriibait une petite pluie fine. Les dames
étaient dans une carriole à peine couverte
par des rideaux. Le cimetière surplombait à
droite et en haut de la montée. Ensuite, la
descente commençait. Les tombeaux se déta-
chaient en blancheur. OS allait au pas.
—■ Louise, s'écria tout à coup la tante, re-
garde là-bas, entre ces deux saules I
Louise regarda et vit une ombre qui passait
plusieurs fois sur la grande pierre perpendi-
culaire du monument le plus haut; mais elle
dit courageusement qu'elle n'apercevait rien.
—-Je ne rêve pas cependant, reprit la
tante. C'est mon cousin qui vient demander
des messes.
Elle tremblait, les guides ne tenaient plus
dans ses mains. L'ombre projetée s'agrandit;
quelqu'un, traversait évidemment le cime-
tière et s'avançaitjvers la route.
La tante de Louise poussa un cri et perdit
connaissance. Le cheval fit un écart, bondit,
entraîna la carriole et l'emporta à la descente.
Louise pensa que c'était fait d'elle. Le pay-
sage nocturne disparaissait et se renouvelait
comme dans un vertige. Elle ne savait que
faire, entre le cheval, qu'elle n'aurait pas été
capable de ramener, et sa tante qui était sans
vie. Au bas de la descente il y avait un pont
traversant la rivière, dont les bords étaient
abrupts. Louise essaya de prendre les gui-
des d'une main, et de soulever la défaillante
de l'autre. Mais ses tentatives ne servaient à
rien, elles allaient toutes les deux à la mort.
Pourtant, un pas courait derrière la voi-
ture. Une main s'avança. Le cheval, saisi à
la bouche, s'arrêta.
Louise se renversa ; ses idées flottaient :
elle crut que c'était le fantôme qui avait cou-
su après elle.
— Je suis le père Dard, de Sommeuse, dit
l'homme. Vous devez me connaître de nom.
Louise fit un effort, et put répondre.
— Oui, monsieur ! Mais l'apparition du cî-
I metièie...
— C'était moi, dit-il. Il n'est pas défendu
d'aller visiter lés morts sur leur dernier che-
vet; moi aussi, j'ai des coeurs là-haut.
Louise reprit, délivrée de la moitié de ses
craintes : * '
! — Je vous remercie. Mais que dois-je faire
I de ma pauvre tante?
! Dard, qui avait pendant ce temps caressé
! les flancs du cheval pour le calmer, regarda
1 de plus près dans la voiture.
j — Avez-vous des chambres prêtes dans la
maison à Sommeuse? demanda-t-iL
I —Non, répondit Louise.
t — Alors, si vous m'en croyez, ne perdons
pas de temps à réveiller la vieille tante, la
pluie lui ferait plus de mal que l'évanouisse-
ment, et elle arrive grand train. Nous met-
trons votre tante dans son lit. et demain elle
ne se rappellera rien. Je vais vous aGçsmpa-
gner jusqu'à la ville.
Il n'attendit pas le consentement, se plaça
comme il put sur le brancard, et poussa le
cheval.
La connaissance entre eux sf?était faitei
ainsi. Ils' causèrent pendant deux heures.
Louise fût émerveillée de ce qu'elle trouva de
fierté et de; douceur dans l'esprit du casseur
de pierres. Lui aussi sentit monter les paro-
les d'une âme exquise.- Il semblait à Louise
qu'elle causait avec un de ces sages apparus
dans l'histoire.
Elle sut, la semaine suivante, que Dard
s'était foulé le bras en arrêtant le cheval.;
Elle le fit venir, le mena vers l'espalier et lui
donna une provision de beaux fruits mûris 1
au soleil; les fruits de la pensée de Dard
étaient plus savoureux. Peu à peu, il en ré-
pandit le parfurii sur Louise. Ce fut à lui
qu'elle dut sans doute son impressionnabilité
à toutes les questions d'honneur.
La tante n'admil jamais que son cousin nç
fût pas sorti de son monument; elle donna 3*
récolte de deux prés pour lui faire dire des
messes.
Louise continua, après son mariage, à voir
le père' Dard. Il aurait presque commis une
action injuste pour assurer son bonheur.
11 fut donc frappé de stupeur en entendant
le marché accepté par lé mari de Louise.
- Il se dit qu'il fallait à tout prix empêcher
ce marché.
Mais comment agir ?
Parler à Laurent ? Il ne voulait pas lui
avouer qu'il l'avait entendu par hasard. Lau-
rent, d'ailleurs, était dans tout le feu de son
ressentiment contre Montournois, il ne tien-
drait nul compte des recommandations de
Dard.
Prévenir Louise ! C'était lui porter un coup
bien dur 1 Cependant elle seule pourrait met
tre sa douceur de femme entre le désir de
Laurent et la réalisation. Elle tournerait!
dans les angles et ne briserait rien. Elle
pourrait empêcher tout, sans paraître. D'ail-
leurs, au point où cette intimité était parve-
nue, ne pas avertir Louise aurait été une 1
trahison. Quoiqu'il y eût encore de la pierre
sur la route pour trois ou quatre heures, -JI
abandonna son travail.
VI
Il se passait une douce scène dans le jar-
din du prieuré.
Les enfants jouaient. Les enfants, c'est-à-
dire Emmeline, Georges et Louise.
Ils avaient quinze ans ce jour-là, par les
couleurs qui étaient sur leurs joues et par le
mouvement qu'ils se donnaient. Louise, fort
pénétrée de la difficulté de son rôle dé sur-
veillante avec des fiancés si amoureux, avait
imaginé cette diversion. Aucun client ne s'é-
tait montré, et Georges aurait trouvé moyen
de rencontrer Emmeline, et, sans lui parler,
de la faire rêver dangereusement. Louise les
appela tous les deux, et, prétextant que la
petite bise qui soufflait la glaçait, elle pro-
posa une partie de boules.
Les dames mirent des gants, et le combat
commença. Georges était très fort et accepta
deux adversaires. Louise n'entendait rien à'
la manoeuvre, et envoyait ses boules se per- 1
dre dans les massifs. Georges se dévouait et
allait à la recherche. Il ne trouvait pas, Em-
meline accourait alors, et les paroles furtives
tombaient dans l'herbe et sous les lilas.
M —
■•£- Combien de temps encore, mon Emme-
line?
— Deux ans au moins.
— Vous me dédommagerez dans l'avenir ?
— Est-ce que je ne vous dédommage pas
dès à présent ?
Et on ne trouvait pas 1 a malheureuse boule,
et Louise venait les rejoindre, devinant ce
qui s'était dit, et le pardonnant. Mais ce jeu-
là était trop souvent interrompu. On songea
au vieux Collin-Maillard.
Le Collin était tout désigné. On lui ferma
les yeux, on lui donna tout le jardin pour
champ de course, ce qui était absurde et in-
juste. Il se laissait faire, pourtant, et, con-
fiant dans la sollicitude qui veillait sur lui,
dès qu'il devinait une fugitive, il se lançait é-
perdument sur elle, et lui faisait faire plu-
sieurs fois le tourde l'enclos. Alors, on aurait-
dit le bruitd'unpensionnat,des éclatsderire,
des appels, des ironies, des plaintes, des
chansons, des tressaillements, lorsqu'on al-
lait être prise. Louise se donnait franchement
à l'ivresse du jeu. Elle s'amusait pour elle-
même. Elle tendait sa main aux lèvres du
comte Villers. Elle lui disait : devinez? Il ne
devinait pas pour continuer, et embrassait
toujours. La poursuite dura plus d'une heu-
re. Elles étaient épuisées et portaient une
petite couronne de perles dans leurs che-
veux. Elles ôtèrent le bandeau de Georges, et
se couchèrent sur la pelouse, attiédie par le
soleil. On redevint grave.
— C'est donc vous qui allez nous rempla-
cer? dit Louise. Nous ne sommes pourtant
pas vieux encore, Laurent et moi.
—-Nous n'entendons pas que vous quittiez
ûa maison. Vous serez toujours les maîtres,
répondit Georges.
— Les amis, oui, et pas autre chose, reprit
Louise. Nous aurions mauvaise grâce à res-
ter ici.
— Louise, fit Emmeline, tout ce que tu dis
là est. très méchant.
-—Pourquoi méchant, ma soeur? répondit
Louise.
— Parce qu'avec cette menace de ton dé-
part, tu me fais une douleur de ma joie, et
que je ne suis pas bien sûre de ne pas avoir
tort en espérant ! D'ailleurs, où iriez-vous ?
— Il paraît que nous sommes riches, ré-
pondit Louise
— Madame, interrompit Georges, je n'ai
jamais compris que M. Laurent me céderait
sa maison.
— Sans doute, dit Emmeline, j'ai déjà
pensé à celle de la veuve Moreau.
— Ne savez-vous pas, continua Louise qui
regarda Georges, qu'en marchant dans la
même allée que celle où un homme de bien
a longtemps passé, on va, sans s'en douter,
au but qu'il a atteint ?
— Je le sais, madame
— Ce petit jardin, et cette grande pièce où
vous travaillez sont pleines des bonnes inspi-
rations de mon mari et de ceux qui l'ont pré-
cédé. Vous serez conseillé par les souvenirs.
Songez-y ! c'est un héritage difficile que celui
d'un homme qui n'a jamais eu une seconde
de mauvaise tentation ou d'incertitude,
— Vous parlez de M. Laurent, comme s'il
était mort, madame.
Louise tressaillit.
— C'est vrai, dit-elle. Il a encore devant
lui un long champ d'honneur. L'échec de ce
matin ajoutera à sa réputation d'intégrité,
,çar, enfin, comme toujours, Laurent a agi
contre son intérêt. Oh ! je suis bien heureuse
et bien fière par mon mari !... Emmeline 1 tu
en diras auta.T-.li un ;v.v! Ne m.e. rrç.vjsrcif-.
pas, ajouta-t-elle en interrompant Georges,
qui allait parler, et promenez-vous tous les
deux comme des sages.
Elle resta sur un banc de gazon. Elle sen-
tait une grande paix dans son coeur. Elle n'a-
vait qu'un malheur, celui de n'avoir jamais
remué un berceau dans la maison. Tous les
autres aspects de la vie étaient des sourires.
Les jeux enfantins, la fortune accrue, la dé-
licatesse entière de son mari, la joie d'Em-
meline, tous les horizons s'emplissaient de
bleu.
Elle rêvait, suivant des yeux le couple
qu'elle n'aurait pu entendre.
Le père Dard entra dans le jardin.
Louise se réjouit de sa visite, comme d'une
caresse de plus de cette belle journée. Dard
lui apportait toujours un bon conseil.
— Madame Louise, dit-il, je voudrais vous
parler.
— Asseyez-vous à côté de moi, père Dard.
— Non, reprit-il; n'ayant pas eu le temps
de changer ma blouse, je salirais votre robe.
— Vous êtes toujours beau, père Dard; et
je suis sûre que vous venez m'apprendre une
bonne nouvelle, dit-elle gaîment.
— Oui, elle sonnerait joyeusement dans
toute autre oreille que la vôtre. M. Laurent
vient de gagner cent mille francs
Louise pâlit.
— Cent mille francs ! Il n'avait pourtant
aucun héritage à attendre.
— Ils entreront dans votre maison si vous
consentez à leur ouvrir la porte ; mais j'ai
dans l'idée que vous la tiendrez close.
— Expliquez-vous, dit-elleu
— Il n'y a pas eu, jusqu'à présent, un plus
brave homme que M. Laurent dans la mon-
tagne. Il pouvait marcher le front levé.
— Il le peut toujours, interrompit Louise.
— Non, madame.
;— Père Dard, s'écria Louise, voici la pre-
mière fois que vous m'irritez. Si vous voulez
formuler un blâme contre mon mari, vous
avez déjà beaucoup tardé.
— Non, j'ai au contraire parlé un peu vite,
comme toujours. Mais vous allez juger, ma-
dame Louise. Je suis venu vous-avertir, sa-
chant que vous avez du crédit par l'amour,
et que vous pouvez ramener votre mari au
bien. J'ai peut-être tort. J'ai pris mes idées
sur les cimes de l'Atlas, dans le désert du
sud, quand nous marchions sur El Ghouat.
Ecoutez ce que j'ai à vous exposer, et si je
me suis trompé dans mon jugement, sautez
au cou de M. Laurent et renvoyez-moi. La
confiance qu'on a en lui est un dépôt qu'on
lui fait, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Si on lui demande un conseil, c'est
qu'on est sûr qu'il ne songera pas à son in-
térêt.
— Laurent a été assez éprouvé pour être
connu,
— Eh bien ! le baron, qui habite là-haut,
né le connaît pas assez, à ce qu'il semble.
— Qu'osez-vous dire ? En vérité, père Dard,
si je ne retrouvais pas votre voix, je ne croi-
rais pas que cette parole vînt de vous I Soup-
çonner Laurent !
— M. Lignard-va le consulter pour faire
son testament. Et celui qui sera assis en face
de lui aura été payé pour lui répondre.
Louise palpita.
—Monsieur Dard, s'écria-t-elle, la preuve!
Vous me la donnerez, pu vous serez vous-
même un calomniateur !
Il raconta alors ce qu'il avait entendu,
avec toutes les circonstances qui honoraient
, Laurent d'abord, qui l'accablaient ensuite.
Il permit à Louise de lé nommer, de le faire'
venir même si elle avait besoin de lui. La 1
voyant bientôt effrayée et menaçante, il fit
tout retomber sur Hector de Bossanges, le
tentateur, et chercha à dégager Laurent. La. '
pitié le fit sortir un instant de son caractère.
Louise, en effet, était inquiétante.
Lorsque l'évidence tomba Sur elle, lors-
qu'elle se sentit à deux pas de cet abîme,
lorsqu'elle se dit que cette maison respectée
aurait été la demeure d'un faiseur vulgaire,
elle n'eut pas de larmes, mais des soubre-
sauts. On lui aurait voulu ôter "tout son sang
qu'elle n'eût rien dit peut-être ; mais on lui
retirait son honneur; elle fut pénétrée "de
haine et d'indignation. .
Georges et Emmeline se promenaient dans.'\
l'allée et côtoyaient cette désolation ; mais-'
leurs yeux ne regardaient que dans la région '
de leur amour. Ils ne virent rien,
Dard fut épouvanté.
Le premier mouvement de Louise avait été
de courir dans la maison, dé trouver Laurent
et de l'accabler. Dard la retint.
— Peut-être que tout cela est très bien, au
contraire, dit-il. Il vaut mieux que cette par-
tie de la fortune de ce noble' aillé à M. Lau-
rent, qui en fera usage pour le bien du pays,
qu'à ce inarquis qui ira la manger à Paris..
Je ne sais rien des usages du mondeI' M.'
Laurent a plus de bon sens et de connais-
sance que moi, et j'ai été un mal-appris en
voulant lui montrer son devoir. Je vois tou-
jours les choses absurdement, et comme si le
bon Dieu était le juge de paix, et si nous
vivions en république divine. Ah ! ma chère
dame, vous êtes emportée! il ne faut pas
l'être, même pour le bien. Qu'est-ce qui croi-
rait cela avec votre douce figure ? Le mieux,
puisque vous prenez tout cela ainsi, sera de
ne rien dire à M. Laurent.
— Oui, répondit-elle; mais j'ai là quelque
chose qui m'étouffera.
— Venez vous calmer avec moi sous les sa-
pins. Il sort de la pureté et de la force' des
feuilles des arbres. Vous n'êtes pas à même,
de parler maintenant. r
Louise s'était relevée.
■—Je vous remercie de m'avoir avertie,
père Dard. La première violence de la dou-
leur est passée. J'aviserai à cette catastrophe.
Je dirai ce que je dois dire.
— Au fait, il est plus sage que vous vous
en mêliez, mais modérez-vous.
— Prenez ma main, continua Louise. Vous
sentirez que je suis tranquille. Laissez-moi
agir. La honte ne s'accomplira pas, je vous
le jure. Laurent redeviendra ce qu'il a tou-
jours été pouf le monde. Mais pour moi, ja-
mais. Allez-vous-en. Je vous appellerai quand
j'aurai besoin de vous.
Le père Dard fut dupe de cet apaisement,
et il partie en confiance. Il n'avait jamais !
trompé qui que ce fût, et il n'admettait point
que Louise pût le jouer avec des promesses.
Emmeline le vit s'en aller.
Elle se rapprocha.
— Que t'a-t-il dit ? demanda-t-elle.
— II m'a appris un nouveau trait de la dé-
licatesse de Laurent. Figure-toi...
En cet instant Laurent descendit de la ga-
lerie, il vint au jardin rejoindre les dames.
— Figure-toi, continua Louise sans se trou-
bler, que M. de Bossanges a eu l'impudence
de proposer cent mille francs à Laurent pour
que ce.lui-ci engageât le baron à faire son hé-
ritier de ce prétendu cousin.
Laurent s'était avancé et avait entendu. Il
devint laid et effrayant.
—-Laisse-nous Emmeline, dit-il précipi
-13-
tâmment. J'ai une affaire à traiter avec Mme
.Laurent.
— Ta modestie n'est, pas de mise, reprit
Louise. Pourquoi renvoyer ta soeur? Elle ne
saura jamais trop combien tu es estimable.
Laurent était raillé, plus qtfè raillé, peut-
être:
- ■ ■— La discrétion nous est imposée, dit-il.
— Alors, à quoi bon me teriir au courant
de tes affaires, répondit Louise ; je ne veux
rien savoir.
— Encore une fois, Emmeline, fais-moi la
place libre, reprit-il.
Emmeline, effrayée par sa voix, remonta
dans lamaison,Georges était rentré à l'étude.
Laurent fit quelques pas sur la pelouse,
comme pour équilibrer ses pensées.
— Tu as vu M. de Bossanges? dit-il.
Louise Comprit que Dard n'avait rien exa-
géré, et que la faiblesse de Laurent était
réelle. Les bouillonnements de l'indignation
revinrent à son coeur.
— Non I répondit-elle.
•-" — C'est impossible ! il n'y avait personne.
•—Il y avait un jugé.
— Qui ? reprit-il en pâlissant.
— Un des hommes que vous respectez le
plus dans ce pays, l'ancien soldat qui a sauvé
sa compagnie, l'employé de la gare qui a
prévenu des catastrophes, le père Dard.
— Je cesse de le respecter dès qu'il se fait
ûénonciateur. Il a-envenimé les choses.
— Il m'a dit ceci simplement : Votre mari
a presque cessé d'être un honnête homme
— Le misérable 1 s'écria Laurent. Et tu
l'as laissé parler ?
Il allait trébucher dans la discussion. Il la
détourna.
— La question n'est pas là. Tu ne connais
pas les raisons qui m'ont fait écouter une
proposition qui semble étrange.
— Déshonorante 1 interrompit-elle.
— Tu ne sais rien et tu te permets de me
iondamner !
— Il ne peut pas y avoir de .raison pour
itbandonner son caractère, dit-elle.
Laurent comprit qu'il devait s'expliquer
davantage.
— Je n'aurais jamais écouté le marquis si
Montournois n'était pas arrivé dans le pays.
Comprends-moi I Je suis passionné, mais
mon indignation part d'un bon sentiment.
Les paysans se détournent de moi et vont
demander conseil à cet ignorant qui ne peut
leur offrir qu'un cigare. Les routes ne se fe-
ront pas, les écoles ne seront pas ouvertes,
les familles se déchireront, tout cela à cause
de cette poudre épaisse que jettent M. Mon-
tournoisetMmePromontoire, plus risibles en-
core que leur nom. Le hasard, sous la figure
de M. Hector de Bossanges, se charge de me
faire des avances. Et je les refuserais ! et
j'abandonnerais mon oeuvre, et je reconnaî-
trais la suzeraineté de cette lourdeur opu-
lente? Non. Je ferai plus de tapage que lui.
Quand il invitera le maire, j'aurai le préfet.
Quand il aura le curé, j'aurai Monseigneur.
Louise se savait toute puissante par l'a-
mour que son mari lui portait, elle se replia
dans ce dernier abri,
— Admettons que mes scrupules soient
trop entiers, lui dit-elle, tu m'as fait une
blessure sans le vouloir. Ne m'en gucriràs-tu
pas? Cherche d'autres moyens de con battre
les Montournois.
— Je n'en trouverai pas ! La question est
de vie ou de mort pour moi.
; — J'avais cru épouser un homme supé-
rieur, répondit Louise fièrement. Tu t'amoin-
dris à plaisir. Prends garde I
—A quoi? répondit-il, devinant une menace
dans l'intonation.
Alors une protestation d'amour sortit de
lui fièrement. Il n'avait pas encore vu Louise
sous cet éclat de beauté. Il fut touché par
une des vibrations de cette âme soulevée. Il
s'approcha, et son regard tremblait dans ses
yeux quand, il lui parla.-
-—Louise,jet'ai prise sans fortune,pour ton'
coeur et pour tes charmes. Il y a eu une fe-
nêtre toujours ouverte sur le ciel de ma mai-
son ' pendant que je t'ai attendue et le ciel y
est entré avec toi.
Je t'aimais alors de toutes les espérances,
et à présent je t'aime de tous les amours.
Crois-moi, je ne ferai jàinais rien que ta can-
deur puisse me reprocher. Mais je suis forcé,
moi qui d'ailleurs n'ai pas la nature séra-
phiqùe, de m'occuper des détails vulgaires.
J'ai un moyen de combattre un sot ennemi,
je m'en sers. H n'y a pas autre chose dans
foute cette tragédie, mon enfant. Va donc re-
prendre tes rêves, et laisse-moi continuer
ma prose: Jamais tu n'as'été plus adorée par
moi qu'à cette heure même où tu viens d'ê-
tre si injuste.
Louise ne faiblit pas.
— Tu reverras M. de Bossanges ? dit-elle;
—■ Il le faudra bien.
— Tu lui permettras de reprendre cette
conversation maudite ?
— Elle est notre sauvegarde, "répondit-il.
— Alors, reprit Louise, pâle des paroles
qu'elle prononçait, là où il n'y aura plus es-
time, iln'y aura plus amoup.
Elle partit et remonta dans sa chambre.
Mme Laurent était effrayée de son audace.
Elle mit les yeux à sa fenêtre.
Elle vit son mari dans le jardin. Il s'était
assis à la place qu'elle venait de quitter. Il
tenait sa tête dans ses mains, des larmes fil-
traient entre ses doigts.
Louise était trop au ressentiment pour se
donner à la pitié. Elle avait la fièvre, elle ne
pouvait pas s'attendrir. Ce n'était pas l'heu-
re. Laurent allait à la déconsidération ; elle
n'avait trouvé aucun moyen pour le retenir.
Vingt combinaisons se heurtaient dans sa
pensée. Elle songea à-monter chez le baron,
à tout empêcher pour Hector et pour Laurent;
mais en faisant de la sorte, elle publiait
la déloyauté de son mari.
Toutes ses resssources lui faisaient défaut,
La vanité blessée était plus forte chez Lau-
rent que cet amour même qu'il venait d'ex-
primer.
Elle promenait ses agitations dans sa
chambre.
Elle remuait ainsi depuis une heure.
Elle regarda encore dans le jardin. Lau-
rent n'y était plus.
Singulière optique de la pensée! Elle le
vit plus distinctement dès qu'il eut disparu.
Elle le vit dans les"larmes, désespéré de la
blesser et ne pouvant pas cependant s'arra-
cher à son ambition.
Mais le fond de l'âme de Laurent était
l'amour.
Si elle se servait de cet amour même pour
le retenir ? Si elle l'inquiétait pour le mieux
garder ? Si elle lui faisait une grande peur
d'abord pour lui faire une grande joie en-
suite?
Il s'é ablit dans le cerveau malade de Loui-
se une pondération étrange entre les deux
nonne i -; :
Celu ciu mari, comme honnête homme
dans toute la susceptibilité du mot ; celui de
la femme, comme épouse fidèle dans la ri-
gueur la plus austère de l'expression. Elle.
sauvait le premier peut-être en exposant le
second 1 Elle aussi, elle ferait comprendre
qu'elle pouvait, pour se venger, aller vers, sa
perte !
Sa perte, c'était trop dire, car elle était sû-
re d'elle. Néanmoins, cette assimilation lui
fit horreur au preinier moment. Ce parallèle
lui parut monstrueux. Elle ne se reconnais-
sait plus dans l'image évoquée d'une coquet-
te. Cette ruse lui sembla sacrilège.
Cependant, le danger même la tentait par-
fois. Dans ce rôle de sentinelle exposée et
veillant sur son foyer, le succès lui serait as-
suré. Jamais Laurent ne se risquerait à per-
dre son coeur. Elle se retirerait. quand elle
voudrait de cette entreprise, où elle aurait'
protégé son mari tout en l'alarmant. Si elle
hésitaitj le mal serait produit. Demain peut-
être lui apporterait cette honte. Elle était
vaillante. Son courage devint de la'sorte son
ennemi.
D'ailleurs, la lutte ne durerait qu'un jour,
qu'une heure même. Il suffirait qu'un dé ses
sourires fût à l'adresse d'un autre peur que
Laurent s'arrêtât.
Elle se décida, et comme il y avait de l'hé-
roïne .en elle, une fois sa résolution prise, elle
devait être inébranlable.
Mais qui choisir?
Quel complice innocent allait-elle se don-
ner?
Elle regarda à travers tous les jeunes pre-
miers de son entourage. Il n'y en avait pas
beaucoup. C'étaient quelques danseurs éphé-
mères des bals de la sous-préfecture ; de pe-
tits fonctionnaires étourdis, qui pourraient
quitter le pays et emporter son secret avant
qu'il fût expliqué ; quelques chasseurs gen-
tillâtres qui, une fois lancés, courraient après
elle comme après un lièvre, et la forceraient
dans tous ses asiles.
Elle les rejeta comme indignes.
Elle songea un instant à Hector. Se servir
de lui serait une habileté sans doute, mais
aussi une perfidie, car elle allait travailler à
sa ruine. Elle ne voyait personne à qui don-
ner ce rôle.
Au milieu de ses perplexités, une chanson
se fit entendre. C'était Georges qui, heureux
d'une journée pendant laquelle il avait beau-
coup causé avec sa fiancée, s'en allait accom-
pagné d'un refrain. Le. modeste comte de
Villers répondait à tout ce qu'elle pouvait de-
mander. Déterminé et prudent, timide et
brave, il n'irait que jusqu'au point qu'elle
marquerait. Il la devinerait sans doute, il la
plaindrait d'abord et la remercierait ensuite.
Il était d'autant plus désigné comme inoffen-
sif qu'il aimait éperdûment Emmeline. Nul
ne pouvait lui être comparé à Sommeuse
pour cette entreprise. Louise ne balança pas.
Elle crut Laurent sauvé.
VII
Le lendemain, il y eut des ombres dans le
prieuré.
Emmeline avait bien dormi malgré sos
joies de la veille. Elle était d'une de ces na-
tures qui scrutent impitoyablement le bon-
heur, jusqu'à ce qu'elles y trouvent la tris-
tesse. Ces dispositions sommeillaient et ri-
vaient été réveillées par une amie élégia-
que rencontrée à son pensionnat. Emme-
line:, avec l'apparence candide que nous lui
avons déjà vue, se laissait aller au premier
mouvement de son bonheur, mais elle l'ana-
lysait et elle en avait peur. Ce jour-là, elle
u
eut donc besoin plus que jamais de consul- ,
ter Georges. _ , !
Il était?une heure. Laurent avait quitté la
maison après le déjeuner. Georges devait.
être seul. Louise se renfermait dans sa charii-
bre pendant les premières heures de l'après-
midi. Emmeline avait le droit d'aller causer
avec son fiancé, mais elle aimait mieux y
mettre du mystère. Elle descendit dans la
cour et regarda aux vitres de l'étude.
Il y avait un vieux paysan assis, le cha-
peau sur la tête. Georges, debout, cherchait'
un acte dans un casier.
Emmeline attendit. Tout était particuliè-
rement mélancolique autour d'elle, de cette
mélancolie qui atteint' les âmes, mais qui
n'est point sentie par le jeune blé qui pous-
se et par la forêt qui élance ses bourgeons.
Il faisait beau et sec. On était en mai. Un
vent presque froid et qui avait roulé sur les
glaciers tombait des Alpes. Il y avait eu deux
enterrements à l'église et les dernières vibra-
tions de la cloche étaient encore dans
l'air. Un grand troupeau de boeufs suisses
passait par le chemin et s'en allait au mar-
ché de Villefranche pour les abattoirs de
Lyon. Une épidémie de fièvre typhoïde s'était
déclarée dans un village voisin. Des enfants,
dans une ferme, s'étaient brûlés là veille.
Emmeline savait tout cela, et, comme une
prêtresse antique, elle en tirait des présages.
Ne respire-t-on pas des malheurs imprévus
dans Te souffle qui passe ? Elle alla s'asseoir
sûr le balcon, près du mur, à côté d'un fi-
guier ; elle tira sa broderie. C'était un mou-
choirqu'elle faisait avec un G et un E et une
couronne de comte. Tout à coup, elle se sou-
vint qu'elle l'avait commencé un vendredi ;
elle eut horreur d'elle comme si elle avait
commis une mauvaise action et appelé une
malédiction sur la tête de Georges. Elle se
leva et alla jeter ce beau mouchoir de ba-
tiste dans le puits. Elle ne se rassit pas, elle
avait eu froid ; elle se dit aussitôt que les fiè-
vres débutent par Un frisson, et qu'elle serait
la première victime de l'épidémie à Som-
meuse. Elle se résignait bien à livrer sa
jeunesse à la maladis, mais non son amour.
Cependant elle ne se sentait de mal nulle
part. Un voile s'étendit sur le sable de la cour
et cacha une seconde le soleil.
Emmeline n'avait pas vu un lambeau de
nuage dans tout l'azur. Elle leva la tête. C'é-
tait un grand vol de corbeaux qui pointait
eh triangle au-dessus du toit du prieuré. Em-
meline n'y tint plus, et fut tout près des lar-
mes.
Elle entra dans l'étiida. Le vieux paysan y
était encore.
Emmeline dorna un prétexte à sa visite, et
se- dirigea du côté de la petite étagère où
étaient quelques livres de droit. Georges n'a-
vait pas voulu paraître ému par cette appari-
tion. Emmeline regardait dans les livres.
-Que cherchez-vous, mademoiselle? de-
manda-t-il.
— Le calendrier, monsieur, je ne sais plus
le quantième.
Elle le savait, puisqu'elle venait.de jeter le
mouchoir dans le puits, mais comment mar-
cherait-on dsns la vie, si on ne s'accoudait
n;is quulquefois sur un petit mensonge?
Le paysan avait ôté son chapeau à l'entrée
d'Kmmeline, 'ei l'avait remis aussitôt. Il dit :
— Nous sommes le 15 mai, mademoiselle,
la Saint-Isidore.'
Emmeline maudit la réponse, car il fallait
"inventer un autre prétexte
Georges comprit.
— Je ne peux pas trouver cet acte de par-
, tage, dit-il. Mais je suis sûr que ce champ-là
j est à vous.
| — Ils ne pourront donc pas me chercher
noise, si j'y mets ma charrue? dit le paysan.
— Ils ne le pourront pas : vous êtes pro-
. priétaire.-
L'homme s'e leva.
Emmeline respira. Elle ouvrit un livre»
C'était le Code civil expliqué par Duranton.
Elle s'y plongea.
L'homme revint.
—; Tout de même, dit-il, j'aurais voulu
qu'on me fît lecture de l'acte de partage.
— Je vous répète que je le sais par coeur,
reprit impatiemment Georges.
,— C'est vous qui l'avez paraphé?
— C'est moi... paraphé et écrit, dit le
comte.
— Ça ne fait rien, je vas raconter la chose
à M. Montournois, et le consulter.
. —Allez-y, répondit Georges, enchanté de
le voir sortir.
Emmeline restait toujours dans son tête à
tête avec M. Duranton. Georges, qui se con-
sidérait encore comme l'obligé de la maison,
et par moments neprenaitpas sa position in-
dépendante assez au sérieux, car il se savait
pauvre, n'osa pas la questionner. II respecta
sa lecture, se remit à sa table, trempa sa plu-
me d'encre et n'écrivit pas.
Emmeline se détermina à l'encourager'
dans la conversation.
Elle laissa tomber l'in-octavo, et dit, en
regardant par la bibliothèque :
— Vous n'avez donc pas un seul livre in-
téressant ici, monsieur Georges?
— Pas un, mademoiselle. Demandez-en à
Mrao Laurent, c'est allé qui a les romans.-
— Oh 1 les romans, je ne les aime plus de-
puis...
Elle s'arrêta.
—-Depuis quand, mademoiselle?
— Depuis que nous en faisons, peut-être,
un à nous deux.
Georges la regarda d'un air de reproche.
— Mais aujourd'hui je voudrais, reprit-
elle, trouver un livre pour me distraire.
Georges alla vers elle.
— Qu'avez-vous, mademoiselle, vous êtes
fort pâle ?
— Il m'est arrivé un malheur, il m'en ar-
rivera un autre; et tenez, je ne venais que
pour vous le confier. Auprès de qui me ras-
surerais-je, sinon auprès de vous ?
— Mon Dieu! s'écria-t-il, un malheur !
— Vous allez peut-être me dire que ce
n'est qu'un enfantillage, monsieur Georges?
— Parlez vite, je vous en prie, répondit-il
fort troublé.
— Vous savez que j'avais greffé des rosiers,
l'autre semaine, dans le petit massif, à gau-
che de l'allée?
—: C'est moi qui ai apporté les boujures
de chez M. le curé de Grandvert, répondit-il.
— Il a un peu gelé ce matin, dit-elle, tout
a été pris. Nous n'aurons pas de fleurs pour
notre été.
— Ne dites pas « nous », mademoiselle ;
ma rose, à moi, est bien vivante.
I Emmeline ne se laissa pas endormir par
cette réponse.
— J'avais mis des idées daris ces fleurs,
reprit-elle. Leur bonne odeur se serait ré-
pandue sur nos journées ; mais ce n'est pas
tout : je suis malheureuse d'autre chose ;
vous savez bien le bouleau ?
Georges prévoyait ce qu'elle allait dire ;
mais il la laissa parler par orgueil d'amour.
— J<b ne l'ai pas remarqué, dit-il cruelle-
ment.
—- Ah !, répondit-elle avec. un doux, repro-t
che; alors il est inutile que je vous raconta la
chose. „.T "
—; Racontez-la -moi, au contraire, reprit
Georges ; j'avais tout vu depuis longtemps,
et c'est ce qui m'encourageait à attendre.
— Vraiment? dit-elle un peu plus bafé
C'était une vraie, étourderie alors ; tenez,..ce-
la se trouvait, il y a. un an à, Pâques, et nous
ne nous étions encore rien dit. J'avais poun-
tant fait des lettres si petites que. je croyai?
bien que vous ne les verriez pas. -
— J'allais y regarder tous les jours. .-..,
—■ Y avez-vous été aujourd'hui ?
— Pas encore. '. , ■
— Eh bien, n'y allez pas. Un pivert, estyei
nu sur l'arbre cette nuit. Il ne reste plusriei,
de nos initiales.
Georges eut une expression de tristesse.
— Ne pensez-vous pas que cela annonce
quelque chose de, bien mauvais? reprit EmT '.
meline. .' ;
— J'aimerais mieux sans doute que cela
ne fût pas, dit-il; mais supposeriez-vous que :
Dieu a permis l'existence d'esprits malfai- i
sants qui passeraient leurs heures à diriger !
les vents, à conduire les oiseaux, à calculer \
les dates, à tourmenter ceux qui aiment, et ;
par conséquent qui craignent? Notre amour î
est gravé an peu plus profond dans nos coeurs.
Rien ne l'y effacera. ' |
Emmeline écoutait Georges presque avec -,
reconnaissance.
—"Vous aurez mon éducation à refaire, H
dit-elle, et vous me guérirez... Mais adieu; ;
vous avez à travailler.
— Je n'ai pas de besogne devant moi. Les j;
affaires ont dimiaué sans qu'on sache pour- |
quoi. j;
— Mon frère va rentrer, et il ne serait pas !
content de me trouver ici. Adieu, monsieur
Georges, jusqu'à demain. Comme c'est triste
de ne pas se voir darts la soirée 1 Pourquoi ne t
venez-vous pas quelquefois ? [;
— On ne m'a jamais invité. '■ f
— Oui, mais il me semble qu'à présent \
que tout est convenu... \
— J'attendrai des permissions nouvelles. ,
— Et que faites -vous de vos soirées? r
— J'ai une chainbre très gaie dans la mai-
son Dubois. J'allume un cigare...
— La fumée est votre sixième sens à tous ;
maintenant. Prenez garde, il n'a peut-être \
pas été prévu par le créateur. !
— Ne vous inquiétez point. Mon cigare s'é-
teint très vite. La vapeur se déroule en robe ,
blanche. Cette robe entoure un être char-
mant, et j'aperçois une tête blonde, dont je \
ne vous dirai jamais le nom. \
— Allons, dit-elle en se dirigeant vers la '•■
porte, je vois bien que je suis à mon apogée
à présent. C'est encore triste.
— Pourquoi?
— Vous ne m'aimerez plus autant lorsque
je serai votre femme. . ■ i
Il sentait des transports et des protestations !
qui le poussaient vers elle. Il se contint, et, I
ne pouvant.pas faire plus, il pleura d'amour, j
aussi bien qu'il aurait chanté ou qu'il aurait l
embrassé. Il s'était assis, peut-être unique-
ment pour s'éloigner. .
Elle se rapprocha.
Elle avait deux boucles derrière la tête qui
tombaient sur la naissance de ses épaules;
elle ne fut pas maîtresse d'un mouvement de
câlinerie. Elle avait été un peu injuste; elle
voulait réparer le mal.
Elle prit une de ses boucles et la posa sui
le front de Georges. '
— Essuyez vos yeux 1 dit-elle.
-16-
La porte de l'étude s'ouvrit. ' . ~ ■
" Louise entra. Elle venait de passer une
.heure bien longue..
Il y avait pour elle une saveur amère à
toutes les choses de la vie, depuis que le
soupçon lui était arrivé. Elle rie savait où
respirer. Elle sentait que l'honneur ne rem-
plissait pas toute sa maison.
Son enthousiasme pour sa résolution, nou-
velle s'était refroidi. ,; :
r Elle se' disait bien toujours qu'elle retien-
drait son mari par la menace. Mais elle avait
peur de marcher vers une imprudence.
Elle reprit son . projet d'aller prévenir le
baron. Elle mit son chapeau. Puis le même
scrupule,la retint.. Elle allait être lâche et
dénoncer Laurent I Si la pente de son esprit,
â présent, était vers la déloyauté, ne retrou-
verait-il pas une occasion de faillir? Né va*-
; ^ait-il pas mieux lui montrer son crime, et le
retenir pour jamais?
Il n'y avait que ce seul moyen pour empê-
cher Laurent de se perdre. Elle y revint,
mais plus froidement.
Quand elle entra, dans l'étude, et qu'elle
vit ce tableau du bonheur par l'amour, elle
fut émue.
— Tu lui as donc causé du chagrin? dit-
elle. Il a quelque chose dans les yeux.
— J'ai été folle, Louise, mais il me l'a par-
donné.
— Madame, dit Georges, puisque vous.êtes
venue, vous subirez la peine de votre indis-
„ crétion. Vous entendrez ce que je me réserve
de vous dire depuis longtemps. Car je vous
dois tout. Jamais M. Laurent ne se serait
aperçu que je pourrais être autre chose qu'un
.pauvre clerc, qu'il payait, si vous ne l'y aviez
préparé, sans qu'il s'en doutât. Vous êtes
d'une race généreuse, madame. Vous ne
soupçonniez point que j'avais perdu ma fa-
mille et mon patrimoine, et vous avez essayé
de les remplacer. Vous m'appeliez Monsieur,
lorsque tous disaient le petit Villers. Vous
êtes cause que j'ai cinquante francs par mois
au lieu de trente. Un jour,; j'ai trouvé ma
chambre pleine des roses de votre jardin.
Une nuit, je m'en allais bien tard, fatigué
d'avoir trop travaillé, saris avoir fini ma tâ-
che. Le lendemain, ce long acte était copié
sur ma table, et par vous, madame. Ce sont
là des bontés ! C'est à cause de vous que
MUe Emmeline a arrêté ses yeux sur moi, et
peut-être qu'elle m'a aimé. Aussi tout notre
horizon semble s'être:échappé de vos mains.
Vous continuerez à veiller sur nous, vous se-
rez notre voie lumineuse! Tenez, laissez-moi
pailer. Si je ne sentais pas tout mon être
soulevé pour Emmeline, je ne saurais pas
comment appeler la reconnaissance qui me
pousse vers vous. Vous me l'avez donnée !
Pendant qu'il parlait, Emmeline accentuait
ses phrases par des caresses à Louise. Elle
serrait ses mains, elle embrassait ses che-
veux» Louise, déjà gagnée à eux par elle-
même, se promit qu'elle ne gâterait pas ce
bonheur, qu'elle respecterait Georges,qu'elle
chercheraità tout prix un autre moyen de
sslut
'■— Oui, vous êtes mes deux chères créatu-
res, répondit-elle Mais j'ai cependant un re-
proche à vous faire. Vous vous aimez beau-
coup trop.
Emmeline rougit.
— Vous vous aimez beaucoup trop pour
attendre, reprit Louise Je vais tâcher de vous
ma -1er plus tôt que nous ne l'avions dit.
'Emmeline recommençait à regarder dans
tofesM'crêhèsTue.-
— Que penseriez-vous de la Pentecôte?
continua Louise.
— J'ai toujours trouvé que c'était le plus
doux moment de l'année, répondit Georges.
— Laurent se fatigue...
— Il se préoccupe surtout...
— L'arrivée de M. Montournois' .. fait tout
le mal. Vous prendrez les choses à nouveau, ;
et vous n'aurez pas à vous inquiéter d'une ri-
valité d'influence. Vdus né ferez pas d'oppo-
sition â ce projet, j'espère, monsieur de Vil-
lers? ■ :.
•— Vous me forcez à consentir à nia joie,
rëpondit-il. Mais je n'accepte qu'à une con-
dition.
i-Voy'ons.
—Tout en devenant notaire, je ne serai que
l'administrateur de l'étude pendant cinq ans,
et tous les produits reviendront à M. Lau-
rent.
Louise fronça les sourcils.
'— Qui peut vous donner une inspiration
semblable? dit-elle. Mon mari vous paraît-il
cupide? Comment pouvez-vous adînettre qu'il
vous laissera travailler sans rémunération ?
— Je ne l'entends pas tout à fait ainsi, ma-
dame.
—Voyons ! que vous a-t-on dit ? reprit-elle,
excitée. Où sont.vos charges contre M. Lau-
rent? Car c'est presque une accusation que
de supposer qu'il consentirait à un marché
qui aurait de telles bases.
Georges ne savait que répondre. .
—'■ Je n'ai riencrudiredehasardé,reprit-il.
Je ne veux pas contrarier les arrangements de
M. Laurent. Il n'avait pas l'intention de se
retirer si jeune.
Emmeline s'inquiétait.
Elle voyait Louise blessée et Georges
troublé.
Mme Laurent fit effort sur elle-même et ré-
pondit à Georges :
— Vous avez raison, et j'ai exagéré les
choses. Je - m'efforcerai de convaincre la
délicatesse de mon mari de ce qu'exige la
vôtre. Je n'entends rien aux affaires, mais il
me paraît que vous pourriez partager lés bé-
néfices. Allons, Emmeline, né nous en veux
pas. Je vais chercher M. Laurent.
Elle alla à la porte de l'étude.
Elle passa devant la fenêtre qui donnait
sur la cour.
— Qui est-ce que celui-là ? dit-elle en
riant.
Elle montra â Emmeline et à Georges uri-
homme qui entrait avec un gros bouquet de
camélias.
— Qui demandez-vous^ fit-elle.
— Je demande après Vous, madame Lau-
rent, répondit l'homme. Je suis le garçon du
jardinier du château, et ils m'ont dit là-haut
de vous remettre ce paquet.
—% moi i reprit Louise étonnée. M. le ba-
ron n'a point l'habitude de dépouiller ses ser-
res en ma faveur.
Le jardinier s'approcha et regarda Louise
d'un air confidentiel :
— Ça ne vient pas de M. le baron, dit-il.
— De qui alors? demanda Louise.
— Vous savez bien, madame! On m'adon-
né cent sous pour ne pas vous le dire.
Louise était déjà frémissante.
— Je vous ferai chasser du château, re-;
pritrelle, si vous ne me nommez pas .la per-
sonne qui vous envoie. '
— Ah bienl par exemple, moi iqui croyais;
être si bien reçu et manger^un morceau aveci
votre servante ! Le plus souvent que je gar-
derai le secret ! Les cent sous et les fleurs 1:
viennent de ce marquis arrivé chez nous, ■•h
— M. de Bossanges, reprit Louise
— MafoijOui!
— Mou ami, dit-elle, vous allez rempoTv
ter ce botiquet, et vous direz à M. de Bos-
sanges que je ne reçois rier. que do r_,es
amis.
Elle ..orini', '•■ ^ ■ »:!.« avec colère.
Le garçon jardiniei partit en maugréant.
Louise ne se tenait p!u»
L'insulte lui pariât directe, la captatiou for-
melle. M. de Bossariges é-.ait sûr de la. doci-
lité de Laurent ; il cherchait sa complicité, à
elle. Il jugeait qu'il y avait des consciences à
vendre dans cette maison, et que la femme
ressemblait au mari-
Louise boridissait dans l'élude, allant pour
ainsi dire d'une indignation à une autre.,
Georges et Emmeline la contemplaient avec
stupeur. ..,.*■
Emmeline respirait des dangers dans le?
regards de Louise. Mais un mot vint bientôt
la calmer.
Louise avait paru prendre un parti.
—r Monsieur Georges, dit-elle, nous au-
rons à causer longuement de toutes ces cho-,
ses. Laurent ne rentre pas. Voulez-vous ve-
nir ce soir manger des gauffres avec nous?.
Vous nous trouverez seuls. Cela est certain.^
Emmeline tressaillit d'aise. Elle no. se dou-
tait pas que cette phrase bourgeoise était une
déclaration de guerre.
Georges fut surpris. M, et ,Mn,a Lau-
rent ne recevaient jamais le soir qu'avec
grand tapage, quand tout le voisinage «Hait
convoqué, et qu'on faisait resplendir les,
beaux meubles du salon. Lapoite Lui était
ouverte désormais. II ne passerait plus dans
sa cliambre ses longues veillées.
— Vous êtes dame de charité, lui dft-il, et
vous faites l'aumône à ma solitude.
r-r Nous nous habillerons, reprit-elle en
; feignant la gaîté. Vous nous ferez honneur
d'une cravate blanche. Nous pourrons nous
croire au faubourg Saint-Germain, où vous
devriez être. Cela m'amusera beaucoup d'aT-
voir un vrai comte pour'beau-frère.
— Madame, tenez-vous absolument à la
cravate blanche ? Je n'en ai pas. J'attendais
'•que je fusse notaire.
■ —Je vous en ferai une. Ne vous inquiète*,
pas, dit Emmeline en riant. Mais pourquoi
tant d'étiquette?
Louise ne répondit rien. Elle voulait être
belle ce soir-là, et, comme elle avait1- ,-ôle
a jouer, mettre un costume.
— Avant d'être un gentilhomme à i;t • jil-
lée, soyez encore clerc jusqu'au coucher du
soleil. Viens, Emmeline. Nous l'avons rtéram-
gé trop longtemps.
Elles sortirent, par la-porte de la cour.
— Mais c'est la journée aux surprises ! dit
Louise, en s'arrêtant. Quel est 6e monsieur
qui a l'air très familier dans là maison, et
qui balaye devant la cuisine?
Elle montra à Emmeline un habit noir très
gauchement porté, -lequel habit était recou-
vert par un. tablier. - -
— Tu as la vue basse, répondit Emmeline,
tu ne reconnais pas ton domestique.
-—iLbmbard! ainsi affublé?
.'—-Lui-même..
iLofiise s'approcha de Lombard, qui ,
vait jamais porté qu'une blouse bleue.
— Où avez-vous pris cette loque? lui d»«
iriairda-t-'elle.
w- Olest Bfaafcit de noces à M. Laurent, ré-
pondit Lombard, et il veut que je le garde
toutes les après-mi' 1! C'est beau, mais gê-
nant. ; ■'."■■ >■: ■!■■
— 16 —
Louise avait trop de goût pour ne pas sen-
tir le ridicule de cette mascarade. , _..
.— Toujours Montournois l dit-elle tout bas
à Emmeline. Si Laurent se figure que Lom-
bard vaudra jamais le valet de pied de Mme
Promontoire, et que je supporterai cette par
rodie!
— Ne tourmente pas mon frère, fit Emme-
line. Nous avons besoin de sa bonne humeur.
— C'est vrai !
/— D'ailleurs, je t'assure que Lombard se
fera à son habit.
—C'est égal, reprit Louise, je ne me modé-
rerai pas, si jele vois de trop près dans lecom-
mencement. Vous avez votre robe blanche à
repasser pour ce soir, madame la comtesse.
— Tu m'ennuies l murmura Emmeline en
embrassant Louise.
Ce baiser arrivait comme un reproche ;
Louise ne le rendit pas.
Un grand bruit de meubles se faisait en-,
tendre dans le salon. Les. deux femmes y en-
trèrent.
Laurent était là, en manches de cheniise,
échauffé, affairé.
Il avait changé le piano de place, mis un
abat-jour anglais sur la lampe, et placé une
mauvaise gravure d'une bataille de l'empire,
par un Guérin-quelconque, sur un pan de
muraille, où était auparavant une Vierge de
Murillo photographiée.
Laurent parut contrarié.
— Qu'avez-vous inventé là? lui demanda
Louise. Vous saviez bien que le salon est
dans mon gouvernement.
— Je comptais te réjouir de toutes ces
nouveautés, répondit Laurent. J'ai été à la
ville..
■—On ne le voit que trop. Et vous avez
acheté cette enseigne?
— Une enseigne? reprit-il. Montournois. a
la Prise de Sébastopol. Je ne veux point
passer pour être moins patriote que lui.
— C'est bien joli I Mais enfin pourquoi tout
ce remue-ménage?
— J'ai mes raisons.
— Peut-on les savoir?
— Sans doute l j'ai invité quelqu'un pour
ce soir.
— Comme ça se trouve ! Et qui as-tu in-
vité?
Laurent se regarda dans la glace comme
pour s'assurer que sa physionomie ne trahi-
rait aucun trouble, et répondit :
— J'ai invité M. le marquis.
Louise pâlit.
Les tirailleurs avaient commencé le feu. On
était sur le champ de bataille.
— Je vous ai dit que cela s'arrangeait à
merveille. Vous avez invité le marquis, pré-
tendez-vous?
• — Oui, madame, puisque nous sommes
sur un ton solennel.
— Eh bien, mùi, j'ai engagé le comte.
— Quel comte ? fit Laurent étonné.
— M. Georges de Villers.
— Ah ! vraiment ! Emmeline est contente,
j'espère?
— Mais oui, mon. frère.
— Et comme nous avons bonne Société ce
soir, vous me permettrez d'arranger le salon
pour qu'il n'ait plus l'air d'un champ de
foire, dit Louise. r..- .. .
- Laurent ne chercha,pas à répondre.
Il s'en rapportait à Louise. L'essentiel était
que la nouvelle de leur élégance vînt aux
oreilles de Montournois.
Louise resta seule. ' , ,
Il lui semblait qu'elle partait pour une tra-
versée périlleuse et lointaine, et qu'elle abor-
derait ensuite à une terre inconnue.
— Ce que je défends est sacré, pensa-t-elle,
j'aurai de la force et l'honneur ne sortira ja^-
mais de cette maison.
Elle s'habilla.
Il fallait qu'aux yeux de Georges elle parût
une femme nouvelle
Laurent donnait des leçons de maintien à
Lombard. Elles étaient perdues.
Emmeline ourlait la cravate de Georges.
Clorinde disait en même temps à Mon-
tournois : •
— Les Laurent ont du monde, ce soir. Ils
ne nous ont pas priés.
— Je leur ai fait pourtant gagner dix mille
francs pas plus tard qu'hier, répondit Mon-
tournois.
Bossanges descendait à pied du château.'
Le baron lui avait proposé sa voiture. Hec-:
ment, se dit-il. Mais puisque Mme Laurent
n'aime pas mes fleurs, je dois m'attendre à
faire campagne.
Cette idée lui amena un sourire.
VIII
Un feu clair, pour adoucir l'humidité d'une
pièce inhabitée, pétillait dans la cheminée.
Les fauteuils en damas rouge s'alignaient
dans une combinaison harmonieuse. La
lampe sur la table du milieu jetait sa lumière
aux tapisseries que tenaient les deux soeurs.
Une large natte des Indes assourdissait les
pas de Laurent, qui se promenait en atten-
dant son hôte, car Georges, déjà arrivé, ne
comptait pas. Il causait â voix basse avec
Emmeline. Louise remuait sa laine et ses
projets.
Lombard ouvrit la porte et annonça pas-
sablement le marquis de Bossanges.
. Deux contrariétés attendaient Hector, dès
le premier pas qu'il fît dans le salon. Des
buissons de violettes, les seules fleurs de la
saison, embaumaient le velours de la chemi-
née. Louise avait fait dépouiller la montagne
et les bois, afin de prouver au marquis que
sa richesse narguait les présents d'Artaxercès,
qui donnait des camélias !
De plus, les dames étaient en,toilette,
Laurent et Georges avaient un habit, et lui
était venu en jaquette, comme il aurait été à
son club.
Ces circonstances le faisaient deux fois
maladroit. Mais il ne se déconcerta pas
pour si peu. Son marquisat lui semblait en-
core devoir l'envelopper d'une atmosphère
supérieure.
— Je suis venu en voisin, vous me le par-
donnerez, madame? dit-il.
Louise n'indiqua point qu'elle pardojEnât.
.— Vous nous prouvez encore'plus d'amitié
en ne faisant pas de cérémonie, dit Laurent.
Hector ne se sentait pas grande amitié pour
un homme qu'il venait d'acheter; mais ? ce
n'était 'pas l'heure ; d'indiquer la nuance de
son appréciation.
— Je croyais que vous n'aviez que mon-
sieur votre clerc, reprit-il.
— Le voici, dit Louise en désignant Geor-
ges. . ••: ;, ■ ..'.• t _-
Georges salua le marquis d'égal à égal.
Celui-ci en fut choqué, et se promit de re-
mettre ce petit jeune homme à sa place.
Louise haïssait déjà le marquis.
— Monsieur, dit-elle, j'ai à vous remercier
d'un envoi que vous m'avez fait, et à vous
dire pourquoi je ne l'ai pas accepté.
-r- Ne revenons pas là-dessus ! fit Hector.
— Au contraire, expliquons-nous, mon-
sieur. Il m'a semblé convenable de ne rece-
voir que de la part de M. le baron, ce qui i
vient du château de Buissonnas.
Hector regarda Laurent.
— Avec le degré d'affection que mon. cou-
sin veut bien me témoigner, reprit-^iï ; ; jj^
peux me permettre dés choses beaucoup plus
audacieuses. ' '
Le regard n'avait pas échappé à Louise
Hector continua lé même système. Il ein-
mena Laurent vers la cheminée, et lui dit',
assez haut pour être entendu de tous :
— J'ai remarqué que le chemin qui des-
cend du château est très ' mal tracé.
— En effet, dit Laurent, il y a cinq pour
cent de pente.
— C'est le taux légal ! reprit. Hector ; mais
il est encore un peu dur.. Il faudra faire un ■■
> ,-
dans le pré. E
«— Vous avez parfaitement raison; mon- l
sieur le marquis, reprit Laurent. ; [
— Quand la propriété sera dans mes I
mains, vous verrez d'heureux changements. ;
Ce fut le dernier coup porté à la résistance |
morale que Louise se faisait. i
Laurent se laissait compromettre devant •
elle. Il avouait son acquiescement au marché. {;
Elle n'hésita plus, et se jeta dans le courant s'
funeste. V
— Messieurs, dit-elle résolument, si vous ;
; voûles causer d'affairés, vous ferez mieux de \
descendre à l'étude. Il n'est pas nécessaire,.!
pour'tout le monde, de consacrer chaque^
heure de la journée à gagner de l'argent. j
Hector sentit la haine de cet oeil mépri-1
sant, mais il en vit en même temps la beau-i
té. Il se demanda s'il ne ferait pas bien d'em-
ployer ses loisirs champêtres auprès de cette
notairesse si fière et si acerbe dans sa grâce. [;
Louise s'était levée. |
. — Chantez-vous aussi bien que vous par- ?
lez, monsieur? dit-elle à Hector. '
Elle allait vers le piano. ' ' |
— Cette question, ainsi posée, est quelque j
peu démontante, madame; cependant, jëj
crois me souvenir que j'ai pris des leçons de '
Géraldy.
— Vraiment? Alors, M. Georges, qui n'a;
pris de leçons de personne, va commencer ;
avant vous. j
Georges fut très alarmé par l'ordre que lui !
donnait Louise. ;
Elle avait été s'asseoir vers le piano, et lui j.
indiquait par signes qu'elle l'attendait
Emmeline s'inquiéta.
— Louise, dit-elle, tu sais bien que M j
Georges ne chante jamais ! •
— Je sais tout le contraire , répondit !
Louise en roulant des arpèges. 11 chante ;
pour'le bon Dieu, et le bon Dieu applaudit, j..
— Je ne connais pas une note, dit Georges. \
— A quoi bon? allez au hasard de vos sou- \
venirs. Je vous suivrai.
— Vous l'exigez, madame ?
— Complètement. L
■ Georges'n'était pas autrement timide. Il
alla avec bonne humeur vers cette entre-
prise téméraire. S'isolant de son auditoire
, où le marquis l'ennuyait, il se figura qu'il
; était sur la montagne, et qu'il envoyait ga !.
voix aux vallées et aux fontaines. ' Il lança
un refrain campagnard. ■* ! • ,
Louise l'aida beaucoup à bien faire. ';
Quelque chose la servait ce soir-là. Elle tira
ses ressourcés de l'improvisation, car l'air
n'avait jamais été noté. Elle soutint la voix
et la développa avec des fioritures entraînan-
La Presse du 10 septembre 18»7. i
— 17 —
tes. Georges eut un succès, même auprès de
Laurent qui n'y connaissait rien, et du mar-
quis, dont le bon vouloir semblait suspect.
, Emmeline fut heureuse, mais elle enferma
sa joie entre son sourire et sa tapisserie.
Louise se-montra plus expansive ; elle s'é-
cria galment :
— Sommeuse vaut cent pour cent de plus.
Je lui ai découvert un ténor. Voici qui dimi-
nuera nos soirées. Je vous apprendrai la rou-
tine, et vous me révélerez l'âme de la mu-
sique. Vous en avez l'intuition, et nous pas-
serons ensemble des heures enchantées.
Georges ne savait que faire de cet éloge. Il
revint s'asseoir vers la table.
— Louise vous fera faire fausse route, lui
dit tout bas Emmeline. Elle a la méthode ita-
lienne, contre laquelleM. Muller criait tant au
pensionnat. Ne prenez pas de leçon d'elle, et
rons Schubert
Mme Laurent était restée au piano.
— A votre tour, monsieur le marquis, dit-
elle.
— Madame, répondit Hector, chaque mé-
dpdie a son cadre, comme chaque dessin. M.
votre clerc..
— M. Georges, interrompit Louise, qui a-
[vait bien envie de dire M. le comte de Vil-
lers, mais qui craignait de déplaire au jeune
homme en le qualifiant. .
— M. Georges donc, reprit Hector, a par-
faitement choisi un petit air pour la campa-
gne. On l'a entendu de toutes les étables. Je
craindrais d'affaiblir cette impression avec
ma musique un peu spirite.
— Vous donnez là-dedans ? fit Louise, en
riant.
— Je n'y donne que pour le solfège, reprit
le marquis.
— Le spiritisme paraît incompatible avec
l'embonpoint, repartit Louise.
Hector se sentit piqué.
— Je n'aime pas à dire la musique de tout
le monde, répondit-il, les yeux sur Georges.
Un de mes amis a interrogé Pergolèse, qui a
bien voulu lui transmettre quelques phrases
pour moi.
— Vous dérangez comme ça les immor-
tels? dit Louise. Et vous avez avoué ces cho-
aes-là, quand vous montiez la garde à la cha-
pelle Sixtine?
' — Précisément, madame.
— Vous redoublez ma curiosité. Venez vite.
Hector se croyait sûr de réussir. Il îwait la
voix posée sur de bons registres.
Il s'approcha du piano.
Louise voulait le triomphe de Georges,
plus éclatant par le contraste.
Hector attendait qu'elle se levât.
— Vous vous accompagnez, monsieur?
— A peu près.
Ce n'était plus l'affaire de Louise.
— Vous ne serez pas assez cruel pour me
priver de collaborer une fois dans ma vie
avec un esprit, répondit-elle.
Hector dut segojnnettre.
Ils cherchèrent.- le^on. Il murmura ses
phrases soj^^àb^nde^uxSîe Louise, tout en
lui disanOTeiïfcnotesJ-; il reriiamua qu'elle avait
une très hcàïe oreille,-"'et -quïil y aurait des
choses pl|if3oi%eS'^y mufini^rer quu du Per-
golèse. yfy V■■^'vr,■:;■;, ^ i
—- VousW^tttmïidjeCavec'votre défunt I in-
terrompit-eBç. ]~\\\ '■v'./
' Il s'oublia unè"imnûte.
. — Je donnerais tout pour ne plus vous in-
timider ! murmura-t^il.
— Vous donneriez tout, même Buissonnas !
Il frémit.
— Revenons à la ritournelle, dit-il.
C'était bien décidément un ennemi que
Louise avait derrière elle.
Elle fut implacable.
Les conventions musicales une fois faites,
Hector commença.
Il avait pris de vraies leçons. Louise voulut
se donner le plaisir de l'écouter pendant les
premières mesures. Elle fit des accords rai-
sonnables.
Elle s'attendait à une mélodie étrange. Elle
croyait trouver les accents heurtés aux pier-
res d'un sépulcre, ou roulés dans des vallons
bleus du paradis,
Musard père n'aurait pas signé ce que le
marquis chanta ce soir-là.
Louise employa toutes ses ressources à dé-
sorienter le marquis. Elle noya sa voix. Elle
le fit hurler.
. , . . .
rencontra un regard t.i désapprobateur chez
Emmeline, que ses deux mains ne purent se
rejoindre.
Hector s'éloigna du malencontreux instru-
ment.
— Nous reprendrons une autre fois, dit
Louise.
— Nous ne reprendrons jamais, madame...
Bien que Laurent n'eût point compris le
manège de Louise, il lui en voulait de l'échec
du marquis. Elle se mit à jouer une valse
limpide, rhythmée, comme l'eau d'une cas-
cade tombant de rocher en rocher.
Cette valse était inconnue dans le pays.
Georges l'avait entendue à Lyon, sur un or-
chestre valaque qui passait. Elle l'avait frap-
pé, et il la fredonnait quelquefois à la fe-
nêtre.
Louise avait changé le mouvement. Geor-
ges était indécis comme lorsqu'on croit re-
connaître et qu'on n'arrive pas à préciser un
souvenir.
.— C'est ravissant, madame, dit-il. De qui
est cet air ?
— De vous ! répondit-elle en riant.
— De moi ! reprit-il troublé. Oh I recom-
mencez-le, je vous prie I à présent, je me
rappelle !
Emmeline était contrariée par cet enthou-
siasme.
Elle fit une diversion.
— Il est neuf heures, dit-elle à Louise. —
Veux-tu que j'aille chercher des gauffres ?
Laurent fut choqué par la simplicité de sa
soeur. Il avait entendu parler de la manière
dont les choses se passaient chez les Mon-
tournois.
Il sonna.
Lombard se présenta.
— Le thé ! dit Laurent majestueusement.
Voilà comme on parle ! fit-il tout bas, en se
tournant vers Emmeline.
Louise reprit en s'adressant à Hector :
— Vous comptez vous en aller tout seul ce
soir à Buissonnas, monsieur le marquis?
— Mais oui, madame. Est-ce donc du
courage ?
— Pourquoi n'avez-vous pas amené votre
ours ?
Hector froissa sa moustache.
— Il n'est bruit que des relations que vous
avez établies avec cet animal fourvoyé, con-
tinua Louise. Vous avez même voulu le pré-
senter au baron, mais l'intimité n'a pas pu
s'établir.
Laurent était au supplice. Jusqu'alors sa
femme n'avait cherché qu'à être désagréable
à son hôte. Il fallait détruire ces impressions
qui pouvaient tout compromettre.
— Vous me ferez voir cette merveille sa-
medi, car j'irai ce jour-là au châ^a, mon-
sieur le marquis.
— Samedi?
— Oui, j'aurai une longue conversation
avec le baron, et j'espère avoir l'honneur de
vous trouver ensuite.
Les yeux d'Hector brillèrent. On était au
mercredi. Dans trois jours donc, le conseil
serait donné, et le testament bien près de se .
faire.
Le plateau fit son entrée.
Louise avait tout surveillé. Une pyramide
de gauffres blondes s'élevait au-dessus des
tasses de porcelaine bleue. La bouillotte
chantait son petit murmure de grillon. Lom-
bard ne laissa rien tomber en posant tout
sur la table.
Louise s'était fait un plan pour la cérémo-
nie qui se préparait. Elle se défiait de son in-
Elle servit d'abord le marquis et essaya de
raccommoder les choses en accompagnant la
tasse d'un sourire. Quoique ennemie person- -
nelle d'Hector, elle n'eut pas le courage
d'abdiquer toujours les grâces de maîtresse
de maison.
— Monsieur le marquis, d:t-elle, il me
vient une idée I
Hector s'attendait à une petite piqûre nou-
velle.
— Voyons votre idée, madame, dit-il. Elle
ne peut qu'être fine, mais elle aura un ai-
guillon contre moi. Je porte toujours mon
flacon d'alcali. J'en répandrai une goutte sur
le point où elle m'aura blessé, et je serai en-
core trop heureux de vous avoir amusé.
— Ce n'est nullement ce que vous présu-
mez I reprit-elle. Je désire que vous soyez
mon auxiliaire.
— Auprès de qui, madame ?
— Auprès de M. Laurent. Avez-vous en-
tendu parler des ruines de Mardorre ?
— Oui, madame. A douze kilomètres d'ici.
Le château est posé sur un pic. Nos aïeux,
dont les révolutionnaires goisent tant,
avaient tout simplement des aigles pour en-
trepreneurs de bâtisses.
— Vous êtes bien poli en disant nos aïeux,
monsieur le marquis ; enfin, n'importe ! Si
nous allions après-demain faire un pique-ni-
que dans ces belles ruines?
— C'est un projet charmant. Rien ne s'y
oppose, n'est-ce pas, monsieur Laurent?
Laurent n'était pas fou du pittoresque dans
les déjeuners ; mais c'était une saison morte
pour ses affaires.
— Nous pouvons arranger ça, répondit-il.
— Vous demanderez au baron d'être de la
partie, continua Louise.
Emmeline et Georges sentaient battre leurs
coeurs en face de cette journée de liberté et
d'amour.
— Sans doute, madame, répondit Hector.
Mon cousin trouverait 3es forces pour aller
beaucoup plus loin afin de vous rejoindre, et
si jamais j'héritais de lui, cet enthousiasme
serait la partie de sa succession que j'accep-
terais la première.
—Nous préviendrons le voisinage, les Mon-
tournois aussi; qu'en dites-vous, Laurent?
Laurent fit d'abord une inclination de tête
problématique; mais il se sentait défié, il ré-
pondit en s'affermissant sur lui-même :
— Les Montournois aussi, cela va de soi.
— Il ne nous reste plus qu'à faire des orai-
sons au baromètre, dit Louise.
— Que tu es gentille, et que je te remercie!
dit Emmeline à Louise.
Louise continuait à s'occuper du thé. Com-
3
— 18 —
me par dîilaction, elle mit encore de l'eau
plus chaude dans la théière.
Elle servait Georges. La tasse fumait com-
me un narghilé. Georges la posa sur la table.
Vous "allez tacher le tapis, dit Louise.
Cette remarque n'entrait guère dans ses ha-
bitudes. Mais elle tenait à ce qu'aucun détail
ne fût perdu.
Elle servit ensuite Emmeline et Laurent,
puis elle-même. '
Elle emporta sa tasse, qu'elle plaça sur la (
tablette du piano, effleura le breuvage de ses .
lèvres et s'écria dans un mouvement d'impa-
tience : . _
— Ne buvez pas, messieurs, je vous ai
versé du soleil. Monsieur Georges, venez là
pour que je vous donne mes instructions.
Georges arriva, au grand souci d'Emme-
line.
.— C'est vous qui irez demain de ma part '
avertir les Montournois. Mais ne vous lais- |
sez pas séduire par Mmo Promontoire ! j
— Madame, répondit Georges auquel Fin- ;
terpellation déplaisait, je suis un trop petit
personnage pour que Mma Promontoire dai-
gne me regarder.
— Voilà de l'innocence ! continua Louise
en riant. Puisque Clorinde s'est transformée
en Parisienne,' il faut bien qu'elle s'occupe
de quelqu'un. Elle a pris des informations
. en arrivant à Sommeuse, soyez-en sûr. Vous
êtes le jeune premier ici, tant pis pour vous.
Garez-vous !
Georges se rappelait les épigrammes de M.
de Bossanges.
— En admettant que j'aie une personna-
lité quelconque, elle aurait disparu devant
celle de M. le marquis, reprit-il. Je n'ai pas
été à Castelfidardo, moi...
— Ni lui non plus, interrompit Louise.
— Soit, continuaGeorges, mais je ne domp-
te pas les ours, et je ne .suis spirite à aucun
degré.
— Au surplus, interrompit Hector, je n'ai
aucune prétention à intéresser Mme Promon-
toire, que j'ignore...
■ ■— En vérité, si cela vous arrive, monsieur
le marquis, reprit Louise, beaucoup vous en-
vieront. MmePromontoire est belle; elle a six
cent mille francs à elle, et ne demanderait
qu'à ehanger un nom, qu'elle sent bien être
trop géographique.
Le marquis tomba en rêverie.
— Nous laissons refroidir le thé, fit Louise.
Buvons tous à l'espérance d'une belle journée
sur les ruines de Mardorre après-de-main !
Georges avança la main vers la tasse qui
' était restée sur la table. C'était le moment.
Louise arrêta Georges.
— Vous vous trompez, monsieur, dit-elle
à demi-voix, mais de façon pourtant que tout
le monde l'entendit, votre tasse est restée sur
le piano. •
Georges hésita.
— Je croyais... répondit-il
Louise lui jeta un regard de commande-
ment.
— Je veux que vous buviez cette tasse, lui
dit-elle tout bas.
Que prétendait Louise en donnant cette
marque d'întimité à Georges ? Le dicton po-
pulaire veut que l'on connaisse la pensée de la
personne dans le verre de laquelle on a bu.
Louise essayait-elle donc de le faire lire dans
le fond de son coeur ?
Cependant, et quelles que fussent ses in-
terprétations, il ne fallait pas attirer l'atten-
tion de Laurent, qui avait pris le journal,
tandis qu'Hector causait avec Emmeline.
11 se résolut donc à obéir. Il allait vers le
piano, mais il y fut devancé par Emmeline,
qui but la tasse de Louise.
Louise ne voulait qu'une démonstration.
Elle était faite
— Il est dix heures, dit Hector en prenant
son chapeau. Adieu, madame.
II sortit. Emmeline trouva moyen de rete-
nir quelques minutes Georges, pour que les
deux antagonistes de la conversation ne se
rencontrassent pas à la porte. "'.
Quand Georges fut sorti à son tour, Louise
embrassa passionnément Emmeline, à demi
interdite.
IX
Clorinde n'était pas là lorsque Montour-
nois reçut la communication de Mme Laurent.
Il l'en prévint vite. Elle s'empara de cette pro-
position avec empressement. Le pique-nique
était une excellente occasion d'entrer en re-
lations avec toutlevillage et de se rapprocher'
du baron. Montournois lui ouvrit un crédit
très large. Ce n'était pas trop d'une journée
pour les préparatifs.
Le cuisinier demanda deux aides à l'au-
berge. Pendant douze heures, les fourneaux '
rougirent, les tourne-broches chantèrent, les
volailles coururent éperdues devant le regard
qui interrogeait leur santé, les braconniers
furent envoyés dans toutes les directions des
bois, les filets plongèrent dans les réservoirs,
les pigeons furent rappelés au colombier, et,
dans la Grande-Rue, les habitants de Som-
meuse respirèrent la vapeur du festin.
Clorinde gourmandait ses femmes de cham-
bre, car elle voulait faire deux toilettes dans
la journée et s'habiller au moment du repas
sur l'herbe. Mais elle ne perdait pas de vue
les autres côtés de la question. Elle fit venir
son frère, tout en surveillant les ouvrières
dans la lingerie.
— J'ai toujours trouvé, lui dit-elle, que
nous n'avions pas assez de chevaux.
— Comment ! répondit-il, trois ne suffisent
pas? Tu me forces de monter en selle plus
souvent que ma vocation ne m'y pousse. Je
t'obéis, parce que c'est bon genre, mais j'aime
! mieux aller tranquillement me promener
sur la route avec ma pipe-
— On n'apas des chevaux pour soi! reprit
Clorinde. Il nous en faut encore deux pour
demain.
— Où veux-tu que je les prenne ?
—- Il y en a au moulin de Lambesse. On
les aurait en les payant un peu.
! — Des percherons ! fit Montournois avec
j dédain.
! — Je t'expliquerai mon idée. Va toujours
| les voir et ramène-les.
Il ne discutait jamais avec sa soeur. Il alla
' acheter les percherons.
Clorinde manda ensuite son nègre Lili.
— Combien te faut-il de temps pour te
rendre, en courant, à la ville ? lui demandâ-
t-elle.
j —Trois heures, répondit-il.
i — Sais-tu ce que c'est que des pompiers ?
| Lili sourit avec fatuité.
; —J'ai été au Cirque-Olympique, maîtresse.
| — Il y en a une compagnie à la ville, re-
. prit-elle. Ils doivent avoir une musique. Tu
! t'informeras de maison en maison. Voilà
' cent francs. Tu donneras dix francs par
j homme, et tu leur diras de se trouver demain
à midi, sous les ruines de Mardorre, avec
leurs instruments.
— Et leurs pompes ? ajouta Lili.
— Les pompes sont inutiles. Te rappelte-
ras-tti bien ?... Mardorre...
— Soyez tranquille? Nous autres, nous 1
n'avons pas besoin de lire ou d'écrire comme
des Wancs. -
•-— Surtout, ne dis pas un mot de tout ce-
la et n'épargne pas l'argent.
Lrli promit même cela, et il sortit
Clorinde pensa encore à bien d'autres cho-
ses et remplit tout le pays de ses ordres.
Qmbiqu'elle ne sût pas qui elle allait ren-
contrer dans cette partie, elle se disait qu'il
serait nécessaire d'y être belle. L'inoccupa-
tion l'engraissait. Il était temps de songer à
chercher un remplaçant au pauvre Joseph, et
toutes les occasioris pouvaient servir. Elle
s'arrêta devant chaque miroir et versa des
sourires à son image qui ne lui déplaisait pas
trop et qui n'aurait déplu à personne. Elle;
avait résolu une très grande difficulté en
adoucissant sa voix. Elle se promit qu'elle re-
tiendrait la moitié des réflexions qui lui pas-'
seraient" par la tête, et qu'elle serait bonne
pour les dames Laurent. Elle voulut l'être
aussi pour ceux qui souffraient dans le voisi- j
nage, et elle envoya un billet de banque au 1
curé pour qu'il le distribuât aux pauvres. .>
Au prieuré, on ne se doutait pas de ce re-
mue-ménage.
Emmeline n'avait pas beaucoup parlé à
Louise, car le baiser de la fin de la soirée 1,
n'avait pas emporté tous les ressentiments de
la veille.
Elle s'entendait à la pâtisserie et surveilla
Catherine dans la confection d'un monument
en pâte ferme. Laurent avait donné des or-
dres, et les provisions un peu vulgaires qu'il
apportait, auraient suffi à défrayer toute la ]
société. , '
Louise ne se mêla de rien.
Le lendemain allait être un jour de bataille.
Elle combattait pour laisser debout là sta-
tue de l'honneur dans la maison.
Laurent n'avait guère aimé cette partie de
Mardorre. Il n'en attribuait le projet qu'à un
caprice de Louise ; mais il ne voulait pas la
contrecarrer. Il aurait des choses plus diffi-
ciles à obtenir d'elle.
Le projet une fois lancé, Laurent eut pres-
que de l'entrain.
Il attela une grosse jument à un cabriolet
à quatre roues. Il était fort ennuyé de ne pas
emmener Lombard, et de conduire lui-mê-
me ;mais il fallait offrir une place à Georges.
H voyait déjà, sur la route, l'équipage frin-
gant de Montournois. Patience! dans peu de
saisons, aussitôt que l'apoplexie le permet-
trait, il aurait plus d'argent qu'il ne lui en
faudrait pour écraser son rival.
Le soleil fut exact au rendez-vous, qui
était pour dix heures, sur la place du villa-
ge. Le baron avait fait dire qu'il ne se borne-
rait pas à envoyer sa voiture comme un prin-
ce à un enterrement, et qu'il viendrait de'
sa personne. Il y avait foule pour voir passer
le cortège.
Le baron arriva le premier.
La route était facile jusqu'à Mardorre. Il
était dans, sa grande berline avec Hector.
Les deux chevaux de Mecklembourg et la
vieille livrée avaient bon air. Hector ne s'a-
musait pas beaucoup de son tête à tête.
Laurent déboucha ensuite sur la place.
Son cabriolet ne prétendait pas avoir grande
figure. Mais la capote était renversée, et les
deux toilettes blariches et roses de Louise et
d'Emmeline en faisaient un porte-bouquet.
Elles n'avaient jamais été plus jolies que sous
les ondulations d'ombre et de soleil que je-
taient sur elles leurs marquises. Louise mur*
mura un petit bonjour, qui porta le trouble
au fond de la berline. Emmeline salua aussi
— w —
de bonne grâce, mais toute son attention res-
tait sur Georges, assis sur le siège de devant.
Le percepteur, M. Roussin,se montra dans
un char-à-bancs avec sa femme et son com-
mis.
Puis une voiture sans nom, louée à l'au-
berge, et dans laquelle s'entassaient un jeune
médecin établi depuis peu dans le village, la
directrice de la poste et sa soeur, et le capi-
taine Longin, retraité avec sa nièce à Som-
meuse.
Personne n'avait été en retard, excepté les
Montournois.
Laurent leur accorda cinq minutes ; mais
il espérait qu'on partirait sans eux.
Le baron saluait de droite et de gauche
dans les voitures. De grands paniers sor-
taient des caissons et faisaient venir l'eau à la
bouche des marmots qui les examinaient en
se haussant sur leurs pieds nus. La poussiè-
re soulevée par les roues, la fumée des ciga-
res, les impatiences des chevaux, les mouve-
ments des dames qui se tendaient la main
d'une portière à l'autre, les éclats de rire du
vieux capitaine et du percepteur déterminés
à s'amuser beaucoup pendant toute la jour-
née, les curieux qui sortaient des portes,
tout donnait une physionomie à la place de
Sommeuse ; mais il est évident que l'on at-
tendait un spectacle plus intéressant.
Le baron appela Laurent, qui donna ses
guides à Georges.
— Les choses ne peuvent pas se passer
ainsi, dit-il. Je réclame Mme Laurent. Je
m'ennuie de n'avoir personne avec moi.
Hector fit semblant de ne pas entendre.
La prière d'un client pareil était un ordre.
Laurent donna la main à Louise. Cette dési-
gnation la proclamait reine de la fête. Louise
se résignait à tout; elle laissait venir son
heure.
Si Hector n'eût pas été avec le baron, elle
n'aurait pas consenti à descendre. Elle n'au-
rait pas résisté à raconter l'intrigue qui se
montait, et elle ruinait pour toujours le cré-
dit de Laurent. Mais, en présence d'Hector,
la conversation ne pouvait être que banale.
Elle avait déjà le pied par terre, et Emme-
line , par bienséance, faisait signe à Mms Rous-
sin de venir à côté d'elle, quand un grand
bruit de grelots sonna dans le village...
Les Montournois s'avançaient.
D'abord, un break attelé en poste avec les
percherons. Le palefrenier était en selle.
Dans ce grand break, Clorinde ■ avec une
robe de nankin en amazone, un chapeau
rond, comme il ne s'en portait guère alors ;
Montournois, sous un panama, tout blanc
des pieds à la tête, ainsi qu'un Américain du
Sud.
Cet attelage ne fit pas grand effet d'abord.
On reconnut les chevaux du meunier. Les
harnais parurent grossiers. Mais quelqu'un
ayant assuré que la dernière mode était à
ces équipages, l'étonnement devint de l'ad-
miration. D'ailleurs, on reconnaissait que
Mme Promontoire était une belle femme, et
Montournois ne pouvait rien inventer que de
. très bien.
Le frère et la soeur'avaient une voiture de
suite : la grande calèche découverte, attelée
des deux chevaux anglais, surmontée d'un
beau cocher. Cette calèche, entièrement vi-
ide, n'accompagnait le break que pour obvier
jaux hasards. Ce n'était pas tout. Les wagons
(avaient apporté de Lyon la nuit, et sans que
personne s'en doutât, un groom et trois che-
vaux de selle, qui fermaient le cortège.
; C'était un train royal. Les pauvres qui a-
vaient reçu la veille l'aumône de Clorinde,
se disposaient à applaudir. Montournois les
contint du geste. Il avait toutes les grâces.
Si un regard pouvait tuer, celui que Lau-
rent lui lança l'aurait renversé par terre. Ce
luxe de bon goût l'écrasait. Chacun des tours
de ces roues lui passait sur le corps. Il au-
rait certainement abandonné la moitié de
son âme au premier enchérisseur qui lui au-
rait offert un break. Il dut se tenir néan-
moins et rendre à Montournois le salut ami-
cal qu'il en avait reçu,
Louise descendait.
Montournois était debout.
— Messieurs, dit-il, serai-je assez heureux
pour offi îr un cheval à quelqu'un d'entre
vous ? On me rendra service, car ces bêtes
viennent d'arriver et je ne les connais pas
encore.
Le commis du percepteur était intrépide,
il fut fortement tenté par cette proposition ;
mais il se sentait un trop petit personnage
pour accepter le premier.
Le baron ne demandait qu'à être seul avec
Mme Laurent
— Allons, marquis, prouvez-nous que.les
soldats du pape vont gaîment au danger
quand l'occasion les sollicite, et montez un
de ces chevaux-là, dit-il.
Hector hésitait.
— Je ne suis pas en tenue, répondit-il.
— Mme Promontoire vaut bien que vous lui
sacrifiiez votre pantalon blanc, fit le baron à
voix basse.
.Hector était presque certain d'obtenir l'hé-
ritage du baron par ses manoeuvres habiles ;
mais enfin s'il lui échappait, Mme Promon-
toire pourrait être une compensation, et ren-
dre son voyage a Sommeuse fort avantageux.
Il résolut donc d'affronter l'inconnu pour
se créer une reserve, et il se rendit auprès de
Montournois.
—Monsieur, lui dit-il, vous avez un cheval
dont vous vous défiez. Je serais heureux de
pouvoir vous en parler en connaissance de
cause, et puisque vous le permettez, je le
monterai jusqu'à Mardorre.
— Etes-vous très sûr de vous, monsieur?
demanda Montournois.
— J'ai fait cinq ans de manège. Cepen-
dant.
Hector n'avait aucun enthousiasme. Mais
Mme Promontoire le regardait
— C'est que le marchand m'a envoyé un
télégramme ainsi conçu : « Le bai-brun,
plein de moyens, mais très difficile ; sans son
caractère, il vaudrait cinq mille francs. »
— Ne vous risquez pas, monsieur, dit Clo-
rinde. Nous le ferons essayer par le groom.
— Madame, repartit Hector en saluant, je
ne sacrifierai pas la chance d'être un peu
plus près de vous pendant deux heures.
Il alla vers le cheval, lui caressa le cou et
se mit en selle. La bête le laissa faire.
Le dialogue n'avait pas échappé à Louise.
Elle ne pouvait plus monter dans la voiture
du baron ; mais il était très difficile d'impro-
viser un prétexte pour refuser. Il se levait
déjà et lui tendait galamment la main. Elle
prit son parti.
— Quel âge ayez-vous, monsieur le baron?
dit-elle en riant.
M. Lignard resta fort ébahi de la question,
— Autour des soixante-quinze, répondit-
il. Est-ce assez pour pouvoir vous enlever?
— Certaïneinent non , surtout lorsqu'on
n'en accuse pas plus de cinquante. Votre ber-
line est un refuge très compromettant, et je
ne m'y sentirais pas irréprochable en y étant
seule avec vous. Evitons les commérages, et
voilons notre bonheur.
Le baron était flatté, mais fort dépité. Ce-
pendant, il savait trop son monde* pour in-
sister, et il donna l'ordre du départ. La ber-
line s'ébranla en tête de la file. Les autres
véhicules allaient suivre. Laurent en voulait
à sa femme de cet accès de réserve. Elle
n'avait plus de place.
Le break partait.
— Voulez-vous de_ moi, madame ? dit-elle
à Clorinde.
Clorinde battit des mains. Montournois
enjamba le dossier pour se placer sur le se-
cond banc, et sans qu'on pût s'expliquer
comment Louise avait compris la combi-
naison assez compliquée des marche-pieds,
elle se trouva installée auprès de Clorinde.
Laurent aurait voulu protester. Mais le
cortège était en marche. '
Laurent, frémissant de contrariété, reprit
les rênes.
Le commis du précepteur s'était proposé, à
Montournois, et montait l'autre cheval.
Les deux cavaliers marchaient en arrière.
Le voisinage du jeune bourgeois n'enchan-
tait pas le marquis. Il lui répugnait d'être sur
la même ligne que ce compagnon salarié.
Mais il espérait que sa monture lui ferait
quelques frasques, et lui donnerait occasion
de montrer sa supériorité.
Le petit jeune homme voulut entamer la
conversation par une flatterie.
— Vous montez un cheval très scabreux,
monsieur? dit-il.
— Très scabreux, en effet, répondit Hec-
tor. Mais parlons français.
Le cheval, soit que la société lui plût, soit
qu'on eût calomnié son caractère, ne donnait
pas le moindre signe de révolte. Hector le re-
cherchait en vain et obtenait à peine quel-
ques courbettes qui ne le faisaient pas suffi-
samment valoir.
—■ Après cela, vous avez fait la guerre,
monsieur le marquis, et .vous en avez vu bien
d'autres.
— Assurément! répondit Hector de très
bonne foi.
Il n'avait pas quitté le baron pour l'unique
gloire d'entendre son panégyrique. Il voulait
entrer en relations avec Mme Promontoire. II
parvint à échauffer assez les flancs de sa bê-
te, pour se porter au niveau du break. La
route montait. Le baron avait fait ralentir sa
voiture, et s'était rangé à gauche, afin de
marcher de front avec les percherons qui te-
naient la droite. Hector se trouva ainsi entre
les deux voitures.
Au moment où il arriva, Clorinde résumait
une conversation commencée.
— J'ai, si vous voulez, des préjugés contre
les titres, et si je me remarie, je n'épouserai
jamais qu'un homme de ma classe..
La phrase n'avait pas, sans doute, été dite
pour Hector. Il l'entendit et en fut troublé.
Il croyait utile, malgré les protestations
égalitaires de M. Lignard, de poser en mar-
quis devant lui, et du même coup, en se pa-
vanant trop, il se perdait dans l'esprit de
Mme Promontoire. Il était fort perplexe entre
ces deux contenances. Montournois l'acheva
sans le vouloir.
—• Il paraît, décidément, dit-il, que mon
cheval est beaucoup plus maniable qu'on ne
l'avait prétendu. Son allure tient peut-être
aussi à votre extrême habileté, monsieur le
marquis.
■— Nous sommes en habit de campagne,
répondit en souriant Hector, vous m'oblige-
rez en ne me prodiguant pas une qualifica-
tion à laquelle je tiens fort peu.
Cela avait été dit du côté de Clorinde et de
— 20 —
façon que M. Lignard ne pût pas saisir le <
sens .de la réponse. Mais le baron avait :
l'ouïe très. fine.
— Et ces petites croisades dont vous vous
affublez soir et matin? dit-il, et cette pureté
exceptionnelle de votre sang dont vous humi-
liez le nôtre? Et votre Stud Book que vous
ouvrez dans toutes vos conversations ? Que
comptez-vous en faire, mon cousin?
Hector avait eu le temps de regarder Clo-
rinde. Il commençait à trouver que sa fraî-
cheur enjouée et cette habitude tranquille de
la richesse dont elle avait tous les témoigna-
ges valaient bien son antiquité ; mais il ne
voulut pas faire trop bon marché:de lui-
même.
—Je ne renie aucune de mes origines, dit-il
au baron, et si je m'améliore, c'est que je ne
puis pas ne point subir votre contact.
— Vous ne m'avez pas donné votre appré-
ciation sur ledit cheval, reprit Montournois.
— Je m'attends à chaque minute à une ca-
tastrophe, répondit Hector.
Et la catastrophe n'arrivait pas.
— Vous avez le charme, mon cousin, fit le
baron.
Hector porta ses yeux sur Clorinde pour
;voir si elle était de l'avis de M. Lignard.
— Oh 1 continua celui-ci, vous charmez,
exclusivement les quadrupèdes.
Cette allusion à son ours déplut beaucoup
à Hector. Louise se mit à rire. Clorinde de-
manda l'explication. Le baron raconta, avec
beaucoup d'agrément, l'histoire deMazagran.
Hector essaya de se bien tenir pendant cette
averse. Sa physionomie décelait néanmoins
son désappointement. Clorinde avait remar-
qué qu'il la regardait avec ferveur. Elle lui
vint en aide.
— Je ne trouve pas ça drôle du tout, dit-
elle au baron, et il me semble que le courage
est de toute saison.
— Comme l'amour I répondit le baron,
égrillard à ses heures.
— Comme l'amour, soit, dit Clorinde.
Hector avait renoncé à faire pirouetter le
cheval. Il chercha une autre voie et se rap-
procha davantage de Mme Promontoire.
— Madame, lui dit-il à demi-voix, vous
m'avez couvert et je me sens invulnérable.
— Ne prodiguez pas votre reconnaissance.
Je suis d'une condition si inférieure à la vô-
tre que je ne puis vous protéger en rien. Je
• ne fais que mon devoir en m'inclinant. Vous
ne savez pas qui je suis.
— Une reine partout, répondit Hector.
Elle était dans une voiture qui valait dix
mille francs, sa livrée brillait au soleil. Elle
venait de jeter vingt francs à un pauvre sur
la route. Elle s'amusa à répondre :
— J'ai vendu à Paris du vin au litre.
Cela était accentué d'un ton presque fier.
Un fossé se creusait entre eux.
Le marquis fut lâche devant cette fortune.
Il renia toutes ses opinions.
— Il y a des personnes, dit-il, qui ne s'a-
baissent jamais, et nous, avons eu de ces
exemples-là pendant l'émigration.
— Oh I moi, repartit-elle, je n'ai émigré
que d'une masure à un comptoir, et de ce
comptoir à cette voiture ! ,
Elle causa ensuite à voix basse avec Louise,
laissant Hector à son marquisat. Il n'y avait
pas à espérer qu'elle jouait la comédie
de l'humilité. Elle lui avait signifié par al-
lusion qu'il était impossible comme préten-
dant. Elle avait vendu beaucoup de choses.
Elle n'achèterait rien maintenant, pas même
un titre. Hector faisait une triste figure sur
son cheval vertueux, à travers les railleries
de M. Lignard et les exclusions de Mme Pro-
montoire.
On n'était pas loin de Mardorre. La route
montait de plus en plus. Laurent mit pied à
terre. Quelques autres personnes descendi-
rent et l'entraînèrent dans une conversation.
Georges et Emmeline restèrent seuls sur le
cabriolet.
Les ruines de Mardorre étaient assises sur
un des premiers renflements du Jura, et do-
minaient toute une immense plaine devant
elles. Les grands contreforts des Alpes les
protégeaient de l'autre côté. Le paysage s'ac-
centuait davantage en sévérité pittoresque.
Le chemin, avant de tourner en grimpant
vers Mardorre, dominait un petit vallon plein
de l'émeraude des prés, luisant sous le so-
leil, ou estompé par l'ombre grêle de quelques
saules irréguliers qui baignaient leurs pieds
dans un ruisseau. A mi-côte commençaient
les vieux châtaigniers, dont les silhouettes se
projetaient en taches noires sur l'herbe. Le
vent qui passait dans leurs feuilles faisait
leurs ombres mouvantes.
Des mésanges et des chardonnerets
égayaient un buisson de leurs mouvements
d'ailes et de leurs sautillements. Un paysan
chantait une chanson de régiment qu'il scan-
dait avec les coups de sa sape sur un noyer
qu'il émondait. Des laveuses battaient l'eau
dans le lointain. Il y avait dans ce vallon de
longues pentes four la rêverie et des enclos
naturels où l'on bâtissait malgré soi une de-
meure pour quelques saisons.
C'était une Arcadie pleine de silence et
d'atmosphère embaumée. Deux amants ne
pouvaient pas résister à sa séduction. Emme-
line et Georges y plongèrent en même temps
leurs regards et leurs coeurs. Ils s'y rencon-
trèrent. Ils ne s'étaient encore rien dit, et
Emmeline ne fut pas étonnée lorsque Georges
commença ainsi :
— Et où mettrons-nous la maison?
— Là ! s'écria-t-elle, sur cette petite anse
qui reçoit la courbe de l'eau. Nous aui'ons
deux fenêtres au levant, c'est là vraie place.
— Le verger sera au midi, n'est-ce pas?
— Oui, reprit-elle. Il s'arrêtera à l'endroit
où cette chèvre broute. Je n'étais jamais ve-
nue là.
— Ni moi non plus !
— Tant mieux I continua Emmeline.
Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de coins sur
la terre qui soient: comparables à celui-là?
— Non, assurément, reprit Georges ; mais
votre regard pose une si douce lumière sur
tout, que je me défie de ce que vous me
montrez.
— Imaginez le clair de lune là-dedans,
quand il y aura les vitres de notre maison
pour le. refléter, et la grande façade blanche !
— Et en haut delà neige depuis l'automne.
— Quel bonheur que nous ayons eu la
même pensée 1
— Cela coûtera-t-il bien cher de bâtir là ?
— Pourquoi cette question?
— Pour savoir quand nous pourrons com-
mencer.
— Je travaillerai deux fois plus pour vous
contenter plus vite, chère Emmeline. La
' seule objection, c'est que ce sera un peu loin
de Sommeuse.
— Nous y serons plus seuls, dit-elle lente-
ment.
— J'y resterai donc du samedi soir au lun-
di matin, reprit-il.
Elle comprit l'embûche, mais elle répondit
très vite •
— Il vous faudra un cheval. Vous pouvez
11 venir dîner tous les jours, dit-elle.
que par
On était arrivé.
Le chemin ne se continuait plus que par'
un sentier montant aux ruines.
L'emplacement pour le dîner avait été:
choisi sur un gazon tapissant la première'
enceinte du château. Une fontaine y éten-
dait son bassin bleu sous un pan de mur.
Dès que le cortège fut arrivé, une fanfare
réveilla les échos des pierres écroulées et se
répéta dans les profondeurs du Jura.
On descendit des voitures.
— D'où vient ce concert? demanda Lau-
rent.
— Je me suis permis de demander la mu-
sique de la ville, répondit Montournois, et
j'espère que ces dames consentiront à un tour
de valse après dîner.
Les plus jeunes battirent des mains.
Le baron donnait le bras à Louise, Hector
cherchait à se mettre sous l'ombrelle de Clo-
rinde.
■—Après tout, disait-elle en riant, il vaut en-
core mieux que vous n'ayez pas eu à déployer
d'héroïsme et que vous soyez intact. Je vous
estime autant que si vous vous étiez cassé
quelque chose.
Il y avait une sorte de provocation dans
cette persistance même de la raillerie. Hector
se consolait, puisqu'il occupait Clorinde.
Mais elle lui échappa aussitôt qu'on entra
dans ce qui avait été la cour.
Le couvert, quand on eût dépassé la po-
terne, éclata sur une nappe blanche avec ses
cristaux, son argenterie et ses pyramides de
pâtés et de rôtis envoyés par Montournois. Les
provisions apportées par les autres convives
ne devaient servir que pour les domestiques.
— C'est vous qui nous traitez? demanda
M. Lignard à M. Montournois.
— Dam ! monsieur le baron, j'ai donné à
boire et à manger à Paris, rue des Jeûneurs,
répondit Montournois avec l'emphase d'un
parvenu.
— Et vous faisiez mentir le nom de la rue,
dit le baron. En tout cas, vous êtes prince
dans vos habitudes nouvelles.
Clorinde descendit bientôt d'une dés por-
tes écroulées de Mardorre, comme si elle
était sortie de chez elle, avec une toilette
nouvelle qui laissait dans l'ombre celle des
autres dames.
Laurent regardait Montournois avec colè-
re, et disait à part lui :
— Va! dépense deux mille francs dans
cette journée 1 Pendant que ton insolence dé-
fait ta fortune, je prépare la mienne !
'■■ Louise était songeuse.
X
Montournois avait envoyé dés le matin
son maître d'hôtel. Une grande table était
dressée à côté d'un chêne patriarcal qui la
couvrait d'ombre. Les chaises de la salle à
manger avaient été transportées. Les diffi-
cultés excitant le génie de l'invention chez
l'ingénieux fonctionnaire, aucun des raffine-
ments du luxe parisien ne fut oublié. Le
Champagne glacé, cette flamme trempée dans
la neige,miroitait dans les carafes. Des colli-
nes de truffes se répandaient aux deux bouts
de la table. Les langoustes luttaient d'écarlate
avec les fruits d'un cerisier poussé par hasard
dans les ruines. La majorité des convives fut
mécontentée à l'avance par le dédain qu'on
avait eu pour des comestibles solides et
vulgaires; mais le ressentiment ne tint pas
longtemps contre la chère exquise.
On s'assit; Clorinde eut le fco" :;o.'' de
- 24 —
: laisser Louise prendre la place du milieu.
i Elle avait le baron à sa droite et Montournois
. à sa gauche. Hector ne s'éloigna pas de
I Mme Promontoire, et tous les autres se placè-
'î* rènt suivant leur penchant.
; Le spectacle était charmant.
Par derrière, les dentelures des ruines, les
! portes en ogives effondrées, de grandes salles
/ tendues de lierre, destourelles interrompues,
puis reprises et suspendues par des attaches
$ invisibles, le donjon carré avec un esca-
% lier chancelant qui né montait plus à rien ;
. après le donjon, un ravin passant par des
:; souterrains entr'ouverts, et, de l'autre côté,
ï une chapelle percée de trous, d'échahcru-
; res, et où pendait encore une cloche que lëê.
Ç oiseaux, battaient de l'aile pendant la nuit :
l, tout cela, dévastation et silence, et au pied de
l la ruine, la vie qui recoirimençait pour quel-
j ques heures.
Louise et Emmeline étaient très jolies.,
r Clorinde avait des poses et des tons de mar-
\ bre. Elle déroulait le poème des bras et des
épaules, et comme il faisait très chaud-, elle
laissait se détendre le fichu de dentelles qui
:' les protégeait. Mmo Roussin était agréable
à analyser, et sa soeur, la directrice des
postes, laissait deviner, avec ses dix-sept ans,
qu'il passerait des aventures' par sa vie. Le
baron avait là contenance et les grâces plas-
tiques d'un sénateur. Georges trouvait la
beauté par l'épanouissement du bonheur.
; Hector posait bien une figure de club (aris-
tocratique). Le capitaine Longin restait fière-
ment dans son type d'ancien sergent-major,
et Laurent n'était pas encore un des deux no-
taires de Nadaud.
- Tout à fait en bas des ruines, la scène s'é-
gayait aussi. Les 'voitures dételées, les che-
vaux attachés à des piquets dans une herbe
plantureuse, les serviteurs montant et des-
cendant sans cesse de la table au campement,
les enfants accourus de tous les pâturages
pourvoir ces splendeurs, et pour poser leur
candidature à partager les restes, tout cela
se groupait dans un désordre heureux. Louise
avait la responsabilité de l'entrain de la fête.
■—Allons, messieurs, dit-elle, c'est l'heure
dé chercher ce qu'il y a au fond d'une bou-
teille de Champagne, et si • vous n'y trouvez
pas d'esprit, les siècles auront menti.
— Cette insinuation est révoltante, fit le
, baron en riant.
— Pourquoi? demanda Clorinde.
— Si la thèse était vraie, il s'ensuivrait
que l'esprit a d'abord été foulé aux pieds des
Vendangeurs; puis enfermé dans une cave,
cahoté de notre village à cette montagne,
pour s'épanouir sur les lèvres où il est le plus
inattendu, sur celles de mon cousin, par
exemple.
Hector était résigné à beaucoup supporter
de M. Lignard, il voulait néanmoins répon-
dre.
— Buvez avant de prendre la parole, lui
dit Clorinde.
— Je ne bois pas, répliqua Hector. Le vin
n'est qu'une inspiration de troisième ordre.
— Au compte de Mme Laurent, il n'y au-
rait d'esprit que pour les riches, dit Clorinde ;
c'est d'une morale odieuse. Je vais vous en
démontrer l'absurdité. Personne ici n'a connu
Joseph Promontoire?
— Personne ! répondit le percepteur d'une
voix solennelle.
— Avant sa fortune, il semait ses saillies
dans les rues de Paris, comme un omnibus y
dépose ses voyageurs. Il racontait une pièce
de théâtre, rien qu'en lisant l'affiche. Il par-
lait à tout le monde, et se faisait bien venir,
quoique inconnu. Il était la sécurité de la
place publique et remplaçait vingt sergents.
Quand il commença àêtre riche, il commença
à être lourd. Voulez-vous .devenir éblouis-
sant? Grisez-vous, monsieur le marquis 1
— C'est fait l dit Hector.
— Eh bien ! il n'y paraît pas ! .
— Madame a raison, dit le capitaine. Un
billet de mille francs sera toujours plus spi-
rituel qu'une page de Voltaire.
— Je ne veux pas d'un auxiliaire comme
vous, reprit Louise, vous êtes matérialiste.
C'était à peine tolérable du temps où floris-
saient les vingt-quatre printemps de M. Li-
gnard.
Le baron intervint.
— Permettez, madame, je n'ai jamais été
tout â fait bête ! Moi, matérialiste ! fit le ba-
ron.
— Vous avez trop d'actions de la Banque
pour ne pas être un peu reconnaissant, re-
partit le percepteur.
— Ce n'est pas une question de capital, dit
le baron.
■— Ne faisons ni théologie ni politique, in-
terrompit Louise, qui était assez intelligente
pour savoir être légère dans ses propos pen-
dant les belles heures d'oubli. M. Georges
a la parole. Qu'il prononce tout haut ce qu'il
dit tout bas à Emmeline.
Cette insinuation proclamait le mariage
futur. Georges fut troublé et ne trouvait rien
à répondre.
— Est-ce à vous que M. Georges peut dire
ces choses-là? demanda le baron à Louise.
— Pourquoi non ? répliqua-t-elle hardi-
ment. Une belle histoire d'amour irait bien
dans Tce paysage. Elle ne nous prendrait que
quelques heures, et dès que je serais revenue
au prieuré, la page serait retournée, et nous
rentrerions dans l'orthodoxie.
— Est-elle amusante, l'orthodoxie? de-
manda le baron. i
— Quelquefois ! quand mon mari a fait
beaucoup d'actes.
Le rire circula autour de la table, excepté
sur la figure de Laurent, qui s'étonnait de
voir Louise si alerte.
— Eh bien ! reprit gaîment Louise, ma
proposition n'est acceptée par personne! Amu-
sez donc ces pauvres ruines l
— Il est certain que nous sommes mornes
comme à une table d'hôte ! fit M. Roussin.
— Nous avons encore trop faim pour être
amusants, dit Hector.
— Votre appétit est régulier , répliqua
Louise.
Hector ne voulut pas comprendre.
— Mesdames, reprit Louise, cette journée
doit laisser à chacun de nous un souvenir.
Nous ne sommes pas venues ici pour manger
dévotement notre pain quotidien. • Puisque
ces messieurs nous ont fait monter si haut,
ils ne s'étonneront pas si nous avons le ver-
tige. Nous ne sommes plus des femmes de
notaire ou de percepteur. Nous sommes des
résurrections ; Clorinde est l'incarnation la
plus vraie de la plus belle châtelaine qui ait
passé par la royauté de Mardorre; Mme Rous-
sin est une esclave grecque ramenée par un
croisé, et épousée dans cette chapelle qui
est à gauche. Dans ce temps-là, les croisés
ramenaient toujours quelque chose. Vous ne
vous êtes pas assez pénétré de cette vérité,
monsieur de Bossanges ! MIle Agathe est une
magicienne qui va sortir de l'enveloppe de
ses dix-sept ans ; Emmeline est le printemps
qui fait ouvrir la fenêtre, avec un rayon
d'avril. Emancipons-nous, mesdames I et
allons cueillir un brin d'amour sur la mon-
tagne. Les cavaliers nous manqueront, di-
rez-vous! M. le baron est trop jeune, M. le
marquis est trop gros, M. Georges est trop
occupé.
Tant mieux ! notre journée sera plus idéale;
nous réveillerons un de ces beaux'endormis
dans le cimetière sous une armure de pierre,
nous referons battre ces coeurs immobiles,
car il ne faut pas croire ce qu'on vous dit du
moyen âge et de la captivité des femmes.
Pour une Barbe-Bleue, il y avait cent Ama-
dis ! Pour un gémissement dans une tourelle,
on comptait vingt reines dans les carrousels !
C'était notre Vrai temps, alors... Et comme
tout cela était institué 1 Les dames faisaient
agenouiller la moitié de l'humanité. Si elles
commettaient quelques peccadilles dans l'om-
bre, il se levait cent épées en plein soleil pou»
proclamer leur vertu. Moi qui vous parle,
j'aurais fait remuer les lances de mes cheva-
liers ! N'est-il pas vrai, monsieur de Villers?
Ah ! le beau temps !... Je le regrette plus jus-
tement, que le sire Hector de'Bossanges, qui
aurait été mon féal, alors, et qui n'est que
mon Traître aujourd'hui; il me comprend.
— Pas du tout ! interrompit Hector.
— La présence de M. le baron m'empêche
de donner dès explications, reprit Louise. Je
disais donc que j'aurais dévidé une thèse
d'amour aussi douce qu'un écheveau de soie.
J'aurais eu Roland et je n'ai que Laurent,
c'est triste.
— Madame !... interrompit le notaire que
ce monologue commençait à exaspérer.
<—Eh bien! après? Me dé'endez-vous dé
rire? Et si vous nevoulez pas que je m'étour-
disse, pourquoi ne parlez-vous depuis huit
jours que des magnificences de la fortune
que vous voulez faire? Pourquoi m'entraî-
nez-vous dans la société des marquis par là
tolérance de d'Hozier, et des pairs de France
par à peu près?
— Madame, interrompit le baron, von»
êtes toute charmante dans vos ironies, mais
vous êtes cruelle aussi. Mon cousin est un
vrai Bossanges. Il ne lui reste que son authen-
ticité, ne l'en dépouillez pas. Quant à moi...
— Je suis cruelle! reprit Louise. C'est ma
nouvelle manière. Transfigurez-vous à votre
tour, baron.
— Je voudrais seulement revenir à cin--
quanteans, et j'aurais le mot de votre méta-
morphose, reprit le baron devenu guillerett
Du reste, quelle que vous soyez, nous vous a-
dorons tous.
—■ Et toutes! dit Louise en riant, et en se
tournant vers les dames.
— Liberté ! marivaudageI loi agraire! tout
est permis, continua le baron.
— Puisque vous nous adorez, cherchez-
nous! répondit-elle en se levant.
Ces dames vont s'éparpiller dans les rui-
nes; les y suivra qui pourra! Mms Promon-
toire, je vous cède mon mari.
—Avec qui me mettez-vous? demanda tout
bas le baron, qui avaiteonservél'espoir d'être
désigné par Louise comme son chevalier.
— La plus grande déférence est due aux
adolescentes, repritLouise. Je vous confie M1Ie
Agathe. Quant à Emmeline, elle n'a pas
une opinion bien arrêtée sur la bataille de
Waterloo. Le capitaine Longin la lui ex-
pliquera. Les autres s'arrangeront comme ils
voudront. Il est entendu qu'on rie sortira pas
de l'enceinte du château. Les groupes se ren-
contreront à chaque instant, et la morale
triomphera sur toute la ligne. Suivez-moi,
mesdames I vivons dans le rêve d'une jour-'
née d'été Ibalançons-noussur lehaniac d'une

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