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LE
PARTI DES GRENOUILLES
LES GERNOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI
(Extrait de LA CLOCHE du 30 décembre 1871.
PARIS
IMPRIMERIE DE DUBUISSON ET Ce
5, RUE COQ-HÉRON, 5
1872
LE
PARTI DES GRENOUILLES
LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI
Jean Lafontaine est un bonhomme qui vi-
vait il y a quelque deux cents ans et de son
métier faisait des fables. Une grande dame
du temps, qui daignait le protéger, l'appe-
lait amicalement mon fablier, comme elle
aurait dit : mon pommier, mon pêcher:
tant le bonhomme produisait naturellement
des fables, j'allais dire des pommes et des
pêches.
Dans ses récits familiers, il faisait parler
les bêtes, en leur prêtant nos travers et nos
vices; c'était le seul moyen d'atteindre les
gens, qui n'auraient pas volontiers souffert
sur eux-mêmes les traits de là satire, mais
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qui ricanaient en les voyant décocher sur les
personnages à quatre pattes.
Il avait ainsi réuni toute une ménagerie,
d'où il tirait, selon les caprices de son hu-
meur, tantôt le renard, le singe, le dindon,
l'âne, le loup, spécimens peu flatteurs de la
fourberie, de la malice, de l'orgueil, de la
bêtise et de la cruauté humaine.
Tantôt le lion, ce roi des animaux, qui
laisse faire, le bon sire, quatre parts de la
proie conquise en société avec la génisse, la
chèvre et la brebis, mais les prend toutes les
quatre l'une après l'autre.
« ... La première en qualité de sire.
« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C'est que je m'appelle lion ;
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor ;
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Et si quelqu'un de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord. »
Ce sont là raisons de roi. Ne les oublions
pas au moment où les hommes qui se disent
les seuls sages, les seuls prudents, les seuls
conservateurs, prétendent nous replacer sous
la griffe et la dent de la royauté.
Le fabuliste aimait à mettre en scène la
grenouille :
Bête vaniteuse, qui, voulant se faire aussi
grosse que le boeuf,
S'enfla si bien qu'elle creva.
Bête peureuse, tremblante devant le liè-
vre, qui s'écrie :
Je suis donc un foudre de guerre !
Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre,
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.
Bête perfide, qui promet au rat l'hospita-
lité, puis
Contre le droit des gens, contre la fol jurée,
Prétend qu'elle en fera gorga chaude et curée.
Bête inconstante, remuante et bavarde,
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ne sachant que frapper l'air de ses éternels
coassements :
Brekekek, coax, coax, brekekek,
Coax, coax, brekekek ....
Et, lasse de vivre en république, demande
à Jupiter un roi
Qui la croque, qui la tue,
Qui la gobe à son plaisir.
Cette dernière fable a deux siècles, on
pourrait dire vingt siècles et plus, car La-
fontaine l'avait empruntée à Phèdre et à
Esope. Mais elle semble écrite d'hier, et
c'est vraiment un morceau d'histoire con-
temporaine. Ecoutez :
Les grenouilles se lassant
De l'état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Les voilà bien, les niaises, les écervelées,
qui veulent quand même et sans savoir
pourquoi, changer d'état. Trop heureuses
de s'ébattre en liberté dans leurs marécages,
elles demandent un maître, et elles étour-