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Le pasteur d'Anduze : nouvelle historique du temps des Dragonnades / par Henri Moewes ; traduit de l'allemand

De
301 pages
L.-R. Delay (Paris). 1847. 1 vol. (302 p.) ; 18 cm.
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LE
PASTEUR D'ANDUZE
NOUVELLE HISTORIQUE DU TEMPS DES DRAGONNADES
PAR
Henry Moewes.
TRADUIT DE L'ALLEMAND
PAR P.-A. SARDINOUX.
DEUXIÈME EDITION.
PARIS,
CHEZ L.-R. DELAY, LIBRAIRE,
2, RUE TRONCHET.
1847.
Imprimerie de J. Smith, 14 ter, rue Fontaine-au-Roi.
LE
PASTEUR D'ANDUZE
HOUILLE HISTORIQUE DU TEMPS DES DRAGONNADES
PAR
Henry Moewes.
TRADUIT DE L'ALLEMAND.
La victoire par laquelle le monde est vaincu
c'est notre foi.
1 JEAN,++++++ V. 4.
PARIS,
L.-R. DELAY, RUE TRONCHET, 2.
1487.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR MOEWES.
LETTRES ÉCRITES D'ALLEMAGNE AU REDACTEUR DES
ARCHIVES DU CHRISTIANISME (1).
I.
Ne vous est-il jamais arrivé, cher frère, de vous
attacher avec amour, avec tendresse, à l'image d'un
être que vous n'aviez jamais vu, que vous ne verrez
jamais sur la terre? Il ne me semble guère possible
d'avoir lu la vie de Henry Martyn, de Charles Rieu,
sans éprouver pour eux ce vif attachement mêlé d'un
saint respect qui vous fait dire : Oh ! qu'il nous sera
doux de les revoir auprès du Sauveur! Notre coeur
avait pris une vive part à leurs combats, à leurs tra-
vaux, à leurs souffrances; nous nous réjouissons main-
tenant de les savoir au port du repos; nous nous sen-
tons un avec eux, jamais nous ne leur serons étrangers.
Membre de cette famille qui est au ciel et sur la terre,
et qui tire son nom de Jésus-Christ (Ephés. III, 15),
(1) N°s 1, 5, 6 et 7 de l'année 1838.
» NOTICE
nous éprouvons pour eux cette profonde sympathie,
qui nous apprend combien il y a de réalité et de dou-
ceur dans ce que la Bible nomme la communion des
saints. Consolés, encouragés par l'exemple de leur
foi, de leur amour, de leur dévouement au Sauveur,
nous nous disons : Ils ont vaincu sous le Chef que nous
suivons, pourquoi ne serions-nous pas enfin vain-
queurs comme eux? Ils ont éprouvé la fidélité du
Maître que nous servons ; ils ont été délivrés par lui de
toutes leurs misères ; maintenant « ils le voient tel
qu'il est, ils lui sont devenus semblables» (1 Jean III, 2) :
les promesses de sa grâce s'accompliront aussi en nous.
Cette pensée nous anime d'une force nouvelle dans le
combat, nous remplit de consolation dans l'épreuve,
nous relève quand nous sommes abattus. Saint Paul en
avait fait l'expérience quand, après avoir rappelé à son
souvenir les hommes de Dieu qui l'avaient précédé dans
la carrière des combats et des douleurs, il s'écrie :
« Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés
d'une si grande nuée de témoins, rejetant tout fardeau
et le péché qui nous enveloppe si aisément, poursui-
vons constamment la course qui nous est proposée,
portant les yeux sur Jésus, qui commence et qui achève
notre foi. (Hebr. XII, 1.)
Le coeur rempli de l'image attachante d'un serviteur
de Dieu, qui, il y a peu d'années, fut recueilli de devant
le mal et tiré d'une fournaise ardente d'afflictions, pour
entrer dans le repos éternel où nous le trouverons, je
ne puis résister au plaisir de retracer à vos lecteurs
SUR MOEWES. 7
quelques traits de cette image, et de leur apprendre
du moins le nom de Moewes. Ce ne sera pas là sortir
du sujet de ces lettres; de grandes et belles individua-
lités peignent souvent un pays mieux que des données
plus générales ne peuvent le faire. D'ailleurs Moewes
appartient désormais à l'histoire du règne de Dieu en
Allemagne ; il occupe une place des plus distinguées
parmi les poètes religieux de son pays, si riche pour-
tant en chants chrétiens. Je n'aurais pas écrit en vain
si je pouvais communiquer à vos lecteurs, et surtout
à ceux d'entre eux qui, comme Moewes, sont appe-
lés à prêcher la Parole de vie, quelque chose de l'at-
tendrissement religieux et de l'édification que m'a fait
éprouver la lecture de sa Biographie, placée en tête de
ses poésies.
Heinrich Moewes apprit la souffrance dès son entrée
dans la vie. Né à Magdebourg, en Prusse, le 25 février,
1793, il passa sa première enfance au milieu de pri-
vations et d'épreuves de plus d'un genre. Souvent dès-
lors on l'a entendu se plaindre douloureusement de
n'avoir jamais senti son coeur réchauffé sur le coeur
d'un père ou d'une mère. Ayant eu le malheur de per-
dre son père de très-bonne heure, sa mère se rema-
ria, et le jeune enfant, presque abandonné, fut re-
cueilli par un oncle qui était pasteur dans les environs
de Magdebourg. La nécessité où il fut si tôt de ne s'at-
tendre qu'à lui-même ne contribua pas peu à imprimer
à son caractère cette assurance et cette fermeté dont
il a donné dans la suite tant de preuves. Plus d'une fois
8 NOTICE
il fut sur le point, faute de moyens pécuniaires, d'a-
bandonner le projet de se livrer à l'étude de la théo-
logie et d'embrasser la carrière des armes. Nous ver-
rons bientôt combien il y aurait été propre, mais quelle
perte pour la milice de Christ!
Doué de penchants élevés et d'un profond besoin
d'aimer, qui n'avait jamais été satisfait, Moewes, au
moment de partir pour l'université, trouva dans le
sein d'un ami un attachement qui décida de la direc-
tion de sa vie, et lui inspira plus tard quelques-uns
de ses plus remarquables épanchements poétiques. Carl
Blum était cet ami qu'il aima de toute la puissance de
son âme. Moewes disait de cette amitié que, pendant
sa jeunesse, elle avait remplacé dans son coeur la foi
qu'il n'avait pas encore, en le détournant, dans cet
âge où les passions cherchent une direction comme
l'eau cherche son cours, de toutes les inclinations
communes et ignobles. Combien de fois la Providence
de Dieu, qui n'est autre chose que sa grâce préve-
nante, comme parlent les théologiens, se sert-elle de
liens dont nous ne connaissons pas le vrai but, pour
retenir un jeune coeur sur le bord des abîmes qui l'en-
tourent, et vers lesquels l'entraînent ses passions cor-
rompues! Pour Moewes, Carl était alors le monde
entier. Sa tendresse et son dévouement pour lui ne
connaissaient aucune borne : donner sa vie pour son
ami eût été chose facile ; il eut bientôt une noble occa-
sion de le prouver. Depuis le temps où Carl lui fut en-
levé par la mort, jamais Moewes ne put en parler sans
SUR MOEWES. 9
larmes. Il célébrait encore le jour de sa naissance,
comme si son ami eût été auprès de lui, en lui adres-
sant quelqu'une de ses délicieuses pièces de vers. Dans
l'une, qui porte la date de 1829 et qui est la première
du recueil, Moewes, après avoir rappelé à son ami
leurs années passées ensemble, lui dit : " Le Seigneur
t'a appelé, tu t'es envolé à sa voix ; un abîme nous sé-
pare, et cependant il me semble parfois que je respire
avec toi l'air de la terre promise où tu habites... Oh!
si tu pouvais obtenir la faveur de franchir encore de
ton vol nos espaces pour me conduire, quand le mo-
ment sera venu, dans le même Eden où nous ne serons
plus séparés!....»
Moewes alla, avec son ami, à l'université de Goe-
tingue. Il y étudia la théologie comme une science
morte. Il ne se souvenait pas d'y avoir reçu une seule
impression chrétienne, tant le rationalisme avait bien
desséché les sources de la vie ! Le christianisme lui
resta parfaitement étranger ; il ne s'en occupa que
comme d'un fait historique accompli hors de lui et
sans rapport avec son âme. Combien de ministres de
Jésus-Christ, qui dès-lors seulement ont appris à con-
naître leur Maître, pourraient en dire autant de leurs
études ! Misérable occupation que d'étudier la théologie
comme un médecin dissèque un cadavre, quand tout
devrait y respirer la vie, la lumière, la chaleur,
l'amour, la puissance de Dieu pour le salut de ceux
qui croient ! (Rom. 1, 16.)
Si Moewes resta froid en présence de la science
10 NOTICE
faussement ainsi nommée, il en fut bien autrement
lorsqu'un enthousiasme universel embrasa tous les
coeurs dans son pays pour l'indépendance de la patrie.
Comme le célèbre Koerner, Moewes saisit à la fois la
lyre et l'épée, animant d'une ardente poésie l'enthou-
siasme d'une brillante jeunesse prussienne, et combat-
tant pour repousser la terrible oppression que Napoléon
avait fait peser si longtemps sur le Nord. Les univer-
sités se dépeuplaient alors en masse ; les étudiants se
précipitaient sur le Rhin et allaient comme volontaires
grossir les rangs de l'armée. Moewes et son ami furent
des premiers. Ils voulurent combattre aux premiers
rangs, dans un corps de chasseurs westphaliens qui
venait de se former. Six semaines après avoir quitté
Goetingue, ils étaient au milieu du feu, à la bataille de
Ligny. — En déplorant combien alors son âme était
éloignée de Dieu, Moewes racontait dans la suite :
« Même ce qu'il y avait de plus sérieux dans la bataille
ne me poussa point vers le Seigneur ; je ne me sou-
viens pas d'avoir prié alors. Avant l'attaque nous
fûmes invités à prendre la Sainte-Cène ; je laissai mon
ami, qui ne bougeait jamais de mon côté, aller seul à
la table du Seigneur ; je ne comprenais pas alors à
quoi ce sacrement pouvait me servir. » — Toutefois il
ne sut pas même ce que c'était que la peur, et souvent
il a fait la remarque combien plus il avait tremblé au
moment de prononcer son premier sermon, qu'à l'ouïe
des tonnerres de l'artillerie à sa première bataille. Les
deux amis soutinrent inséparables ce terrible jour,
SUR MOEWES. 11
animés d'une égale ardeur pour combattre l'enemi et
d'une égale sollicitude pour veiller à la sûreté l'un de
l'autre. Emportés par leur bravoure, ils ne s'aper-
çoivent pas que déjà on avait donné le signal de la
retraite ; tout-à-coup Moewes voit Carl tomber à ses
côtés ; il l'entend s'écrier : « Moewes ! au secours ! je
suis blessé, ne m'abandonne pas ! — Moewes, dans sa
douleur, oublie tout danger ; la mort était ce qu'il re-
doutait le moins en cet instant ; il n'a qu'une pensée*,
sauver son ami. Aidé de quelques camarades, il em-
porte le blessé et fuit sous une grêle de balles.
Cependant l'ennemi va les atteindre ; Moewes est
laissé seul avec son ami : il le saisit sous les bras et
l'entraîne ; son schako est emporté par une balle : il
sent une vive secousse, c'était Carl qui venait de re-
cevoir une seconde blessure, et qui, se laissant tom-
ber, n'a plus que la force de s'écrier : « Moewes,
sauve ta vie pour le roi et pour le pays ; laisse-moi, je
suis perdu, adieu ! » — Les deux amis se saluent d'un
dernier regard et se quittent. Moewes, indifférent à
tout après avoir perdu le seul être qui l'attachait à la
vie, marchait machinalement sans suivre la rapide re-
traite ; une balle atteint sa botte, le rappelle à lui-
même et lui montre l'ennemi tout près de lui ; il hâte
le pas, et rejoint son corps qui fuyait en désordre.
Cette campagne qu'il continua à faire, est remplie des
traits de son courage ; il assista à plusieurs siéges et ce
ne fut qu'à Paris qu'il put goûter quelque repos.
Après la paix, le corps où servait Moewes fut
12 NOTICE
dirigé vers l'Allemagne pour y être licencié. Sur la
route son détachement dut s'arrêter quelques jours
à Charleroi. Quelle indicible joie lui était là préparée !
Il y retrouva son ami qu'il avait laissé mourant sur le
champ de bataille. Apporté dans cette ville avec d'au-
tres blessés, il obtint de la générosité de l'ennemi
d'être placé dans une maison privée, au lieu d'être
jeté dans les salles encombrées d'un hôpital. La femme
de la maison qui lui lut assignée le reçoit en murmu-
rant, bien décidée à mettre tout en oeuvre pour se dé-
faire d'un tel hôte. Cependant le jour suivant, la vue
de ce jeune guerrier si souffrant, d'un visage si noble,
si doux, fit une profonde impression sur l'âme de cette
femme ; il lui sembla voir son fils devant elle : la cause
du blessé fut gagnée. Moewes resta trois mois à
Charleroi pour y attendre la guérison de son ami, et
lui aussi fut reçu sous le toit hospitalier de la bonne
femme Marlai. Il ne pouvait parler sans émotion des
soins charitables et désintéressés qu'elle prodigua à
son ami. Longtemps elle resta en correspondance avec
ses deux fils, comme elle les appelait. Moewes, dont
le coeur battait si chaudement pour tout ce qu'il y a
de beau, de grand, de généreux, a souvent dès-lors
exprimé le désir de revoir cette femme, à laquelle,
selon toute apparence, il était redevable de la vie de
son ami.
De retour dans sa patrie, Moewes passa quelque
temps encore à l'université de Halle. Mais là, pas plus
qu'à Goetingue, son âme ardente ne put être satisfaite
SUR MOEWES. 13
ni par la froide théologie de la raison, ni même par
l'orthodoxie scripturaire de Knapp, dans l'enseigne-
ment duquel il n'y avait point cette vie et cette chaleur
qui se rendent dès l'abord témoignage à elles-mêmes,
en répondant aux besoins dévorants de notre être tout
entier. Cependant la dogmatique de Knapp, publiée
après sa mort à Halle, en 2 vols. in-8°, offre de pré-
cieux et abondants matériaux à ceux chez qui le feu de
l'Esprit de vie peut les refondre et les animer. Moewes
resta donc encore étranger au christianisme vivant,
bien que les expériences qu'il venait de faire eussent
fait naître en lui des besoins spirituels profondément
sentis, et que déjà il recherchât avec sincérité la seule
chose nécessaire. II quitta l'université, riche, il est
vrai, de belles connaissances acquises, mais, de son
propre aveu, incapable de travailler pour le Seigneur
et pour l'avancement de son règne, parce que lui-
même n'y était point encore entré. — Revenu dans sa
ville natale, il s'occupa d'enseignement pendant une
année, et en 1818 il fut appelé aux fonctions du pas-
torat, et chargé des paroisses d'Angern et de Wend-
dorf. Bien qu'attiré par la grâce, il n'avait point en-
core cette foi qui vivifie. Cependant il employa le
talent qu'il avait reçu ; il se mit à l'oeuvre avec zèle et
activité. Ne sachant point encore par expérience que
du coeur procèdent les sources de la vie, il crut qu'en
commençant par les objets extérieurs, il parviendrait à
réformer sa paroisse. Il améliora les écoles, instruisit
lui-même les maîtres, établit entre eux des confé-
2
14 NOTICE
rences, attaqua de front tous les désordres publics,
tous les vices grossiers, et renversa par son ardeur
plus d'un obstacle qui s'opposait à sa marche. En un
mot, il fit l'oeuvre d'un moraliste consciencieux.
— Oh ! il est digne d'un tendre intérêt, plus encore
que de pitié, l'homme sincère qui, entré dans la vigne
du Seigneur, ne sait point encore que malgré tous ses
labeurs le sol ne produira rien, rien que des épines et
des chardons, sans une création nouvelle ! Il cultive, il
émonde, il arrache à grand'peine et à la sueur de
son front quelques mauvaises herbes ; mais toujours
elles recroissent, elles le débordent : la saison des
fruits arrive, il attendait des raisins.... Il ne recueille
pour son maître que des grappes sauvages ! Son coeur
est navré, car déjà il ne peut plus se contenter de
quelques fausses vertus; il a un idéal différent de
perfection, il entrevoit la destinée de l'homme qui est
de redevenir un avec Dieu ; — et comment y atteindre ?
O Jésus ! source de la vie ! Sauveur charitable ! sans
ton amour, sans l'oeuvre de création nouvelle que tu
as accomplie au sein de l'humanité déchue, nous
serions éternellement réduits à ce soupir de désespoir
arraché à des sages du monde par le sentiment invin-
cible de leur faiblesse: Impossible (1).
Moewes ne tarda pas à sentir combien peu étaient
(!) « Quoi donc? est-il possible à l'homme de ne pas pécher?
— Impossible ! tout ce qu'il peut faire, c'est de s'efforcer de ne pas
pécher.» (Epictète IV, 12, 19.) — Les auteurs païens sont remplis
de ces douloureux aveux.
SUR MOEWES. 15
satisfaisants les résultats de ses travaux. Il était assez
avancé pour s'avouer qu'il lui manquait encore pour
lui-même et pour les autres ce qui fait l'existence
même de l'âme, oui, la vie! Mais déjà il avait touché
des lèvres la source d'où elle découle ; comment au-
rait-il tardé d'y boire à long traits ? Les expériences
de sa vie, les devoirs de sa sainte vocation, la néces-
sité profondément et douloureusement sentie de con-
naître le chemin de la délivrance et de la vie pour
l'enseigner à d'autres, la nature même de son esprit,
qui ne pouvait rien être et rien faire a demi, la froide
mort de tout ce qui l'entourait dans l'église et dans
les universités, le malaise d'une âme pensante et
sensible que rien ne pouvait satisfaire, tout poussait
Moewes vers une source nouvelle qu'il n'avait fait
qu'apercevoir, l'Ecriture. Il jeta la sonde dans cet
océan; dès le point du jour et tard dans la nuit, il
lisait, il méditait la Parole de Dieu. Rejetant tous les
systèmes, toutes les opinions préconçues, il voulut
savoir par une expérience personnelle quel était le
contenu de la Bible ; il y chercha Dieu, il y chercha
le Sauveur, il y chercha la vie, en un mot. Et, à son
éternelle joie, il vit par lui-même qu'il n'a pas menti,
Celui qui a dit: Qui cherche trouve.
La conversion de Moewes n'eut rien d'instantané, de
violent, comme celle de l'apôtre Paul ; ce fut plutôt
une transformation lente, graduelle, de sa vie qui se
développa sous la main de Dieu ; c'est la conversion
de Luther, moins la nature colossale du réformateur,
16 NOTICE
II y a ceci de remarquable encore et de rare dans
cette conversion, que Moewes parvint sans secours
extérieurs à la foi en Christ ; le Seigneur lui-même
fut l'ami qui par sa Parole l'amena à lui. Cette pensée
fut douce à Moewes pendant toute sa vie; il parlait
avec émotion d'un amour qui avait daigné se mani-
fester immédiatement à lui.
Le Seigneur, pour compléter la vie de son serviteur,
voulut lui donner une femme digne de lui, une com-
pagne selon son coeur, qui lui fût unie, non-seulement
par le lien de la même foi et du même amour pour le
Sauveur, sans lequel tous les autres liens ne sont que
poussière, non-seulement par un tendre attachement
qui réunissait tous les genres de sympathie, mais en-
core par un autre lien cher au coeur de Moewes : c'était
la soeur de son Cari. — Pour se faire une idée d'un
intérieur ainsi formé, il faut entendre ceux qui eurent
le bonheur d'en être les témoins. Voici comment s'ex-
prime un ami intime de Moewes : « En entrant dans
leur maison, on respirait aussitôt la paix de Dieu : le
ton gracieux qui embellissait tout, et qui était moins
encore dans le comme-il-faut des manières que dans la
tendresse de l'âme; la charité qui aimait à exercer
l'hospitalité et recherchait la communion des enfants
de Dieu ; la sérénité de tous, même sous la croix ; le
cercle joyeux de beaux enfants ; l'intérêt sincère que
chacun trouvait là pour ses peines ou pour ses joies ; le
sentiment plein d'un tact exquis qui excluait tout ce
qui est commun et avait l'art d'adoucir toutes les aspé-
SUR MOEWES. 17
rités ; en un mot, la foi au Seigneur Jésus-Christ, qui
portait toute la vie après avoir saisi et pénétré tous les
coeurs, voilà ce que n'oublieront jamais ceux qui avaient
entrée dans cette maison. Jamais on n'en sortait sans
se sentir intérieurement heureux et béni. Rarement on
vit un exemple d'amour conjugal plus intime, plus
profond, plus complet, et aussi plus entièrement sanc-
tifié par l'amour de Dieu qui en était le lien. C'est là
le sujet de plusieurs poésies de Moewes. Voici quel-
ques idées d'une pièce intitulée le Double amour, et
écrite lorsque déjà avait commencé pour Moewes le
temps de ses rudes épreuves : —
« De nouveau, mon berger, mon asile, je me jette à
tes pieds; j'y cherche la place que j'aime, comme si
longtemps j'avais été séparé de toi.
« Tu sais ce que j'aime sur la terre; c'est ainsi que
l'épouse est aimée de l'époux; c'est la femme d'un pre-
mier amour, depuis longtemps tu me l'as donnée.
« Bon Sauveur ! serait-ce t'être infidèle si ce coeur
s'incline aussi vers elle? Est-il partagé ce coeur pour
être enlacé avec le sien?
« Elle aussi aime à s'asseoir à tes pieds, elle t'écoute
comme Marie, et si tu me reçois pour ton serviteur,
il faut, Seigneur, que tu la reconnaisses comme ta ser-
vante.
« Un coeur, une âme avec ton serviteur, nous ne
sommes qu'un pour t'aimer. — Oui, si je compte, Sei-
gneur, je dis : Un coeur, et ce coeur est tout à toi. »
La manière dont Moewes avait été amené à la con-
18 NOTICE
naissance et à l'amour du Sauveur donna pour tou-
jours à son christianisme une grande indépendance
des hommes. Jamais on ne l'entendit en appeler a une
autre autorité qu'à celle de la Parole de Dieu. De là
pour lui le rare bonheur de n'être enrégimenté sous
aucun étendard humain, de ne revêtir les couleurs de
personne, de n'appartenir à aucun parti, mais de lais-
ser ses persuasions et son caractère se développer
librement sous la sainte et large influence de la Parole
et de l'Esprit de Dieu. De là aussi la grandeur de vues
avec laquelle il jugeait tout ce qui avait rapport au
règne de Dieu ; nul n'écoutait un sermon ou ne lisait
un livre avec plus d'indulgence, quoiqu'il fût si sévère
envers lui-même. Il n'y avait rien dans ses convictions
de traditionnel, de simplement admis, de mort. Le
savoir, en fait de religion, n'avait de prix à ses yeux
qu'autant qu'il était rendu vivant par la foi. De là la
fermeté inébranlable de toutes ses persuasions, une
doctrine qui ne faisait pas partie intégrante de la vie
de l'âme était à ses yeux un non-sens, une ironie. —
Deux traits de caractère qui sembleraient devoir s'ex-
clure mutuellement se trouvaient réunis à un haut
degré chez Moewes : la force, le courage intrépide de
la foi par lequel il combattait en toute rencontre, avec
une sainte liberté devant tous pour la cause de son
Maître, et une sensibilité d'âme qui le rendait capable
de se faire tout à tous par la plus délicate sympathie.
Il ne faut pas oublier que si ces qualités, contradic-
toires en apparence, se trouvent rarement développées
SIR MOEWES. 18
ensemble chez l'homme naturel, l'Evangile les donne
ou les développe dans les âmes décidément soumises
à son influence; elles étaient l'une et l'autre dans
l'apôtre Saint Paul ; on ne l'a pas assez remarqué,
parce que chez lui le héros de la foi et des combats
voile souvent le chrétien aimant avec la plus exquise
tendresse ; mais qu'on lise attentivement certains pas-
sages des Actes et des Epîtres, et l'on trouvera des
mouvements de coeur que l'on attribuerait sans peine
au disciple de la Charité. — Ces deux côtés du carac-
tère de Moewes étaient d'autant plus frappants, qu'il
y avait en lui une source abondante et toujours jaillis-
sante de vie spirituelle. Cette vie que le Seigneur
maintenait en lui était si frappante et débordait telle-
ment sur tous ceux qui l'approchaient, que les âmes
encore esclaves du monde, sentant cette puissance,
étaient forcées de l'éviter, tandis qu'il était avidement
recherché de celles qui avaient besoin de rafraîchisse-
ment et d'édification, et ce n'était jamais en vain.
Il est facile de concevoir ce qu'était Moewes comme
prédicateur. Le sermon n'était pas pour lui le travail
d'un jour, pas une oeuvre extérieure ; c'était une por-
tion de sa vie intérieure, une expression de lui-même.
Toute la semaine son sermon vivait dans son âme ;
souvent on l'a trouvé devant un plan de discours, les
yeux pleins de larmes, et l'oeuvre du dimanche était le
fruit d'ardentes prières et souvent des plus grandes
douleurs. Il ne concevait rien de plus difficile, mais
aussi rien de plus beau que la vocation du messager de
20 NOTICE
Jésus-Christ.— « Je vous ai adressé mes dernières pa-
roles, écrivait-il à un jeune prédicateur, au moment
où vous alliez saisir au nom du Seigneur la houlette du
pasteur ; maintenant déjà vous êtes exercé à la porter ;
vous connaissez mieux la tâche. Votre oeil est fixé sur
le but, vous le poursuivez sans vous laisser séduire par
de trop hardies espérances, ni abattre par de tristes
expériences. Sans doute vous avez déjà goûté les peines
et les joies d'un homme appelé à enlever à ses sem-
blables leur ciel, pour leur montrer et leur assurer
celui dont le Seigneur seul a la clef. Déjà vous avez
semé dans son champ, et votre coeur, qui voudrait se
repaître des fleurs et des fruits que vous attendiez, a
dû déjà apprendre à se contenter en silence, même à
la vue de la stérilité, en se souvenant que la moisson
appartient au Seigneur. — Souvent il a été question
entre nous d'aller vous visiter, et vous savez combien
il me paraît doux de jouir avec vous du zèle, de la
sollicitude, de la joie avec laquelle vous vous efforcez
de remplir cette grande mission: Pais, mes brebis !
Quelle vocation! Oui, un pasteur digne de ce nom, chez
qui a commencé une vie qui n'est plus de la terre, qui
peut dire avec un apôtre : Je vis, non pas moi toutefois,
mais Christ vit en moi, qui cherche sans cesse comment
il pourra sauver quelques âmes par Celui en qui lui-
même a trouvé le salut, — oh ! je l'avoue, c'est là à
mes yeux un homme digne d'intérêt, d'amour, de véné-
ration. En lui est une vie d'une sève toujours nou-
velle, d'où sortent des fleurs et des fruits toujours nou-
SUR MOEWES. 21
veaux; une vie qui, portée par la main de Dieu,
comme l'arche de Noé, plane au dessus des monts et
des vallées; une vie où, comme, dans une mine, on en-
trevoit l'or ; une vie qui porte son éternité.»
C'est ainsi que Moewes considérait le pastorat. Quant
à sa prédication, on peut la caractériser en un mot,
en disant que Christ était le centre autour duquel tout
se mouvait, la source d'où tout découlait, la fin vers
laquelle tout était était dirigé. Sans y penser, Moewes
a dépeint sa propre méthode en portant sur un prédi-
cateur distingué le jugement suivant : « Je n'ai au-
cune raison de donner ma voix à l'opinion formée
contre lui qu'il est trop rigoureux, si toutefois il faut
entendre par là quelque chose qui dépassât la volonté
du Maître. Il ne donne le nom de péché à aucune ac-
tion qui, devant Dieu, pût s'appeler autrement. Sans
doute il dit la vérité ; il n'approuve pas comme bon
et permis ce qui aux yeux de Dieu est impur. Il n'est
pas un de ces prédicateurs de morale qui accablent de
lourds fardeaux ceux qui déjà succombent, et tour-
mentent les consciences par mille préceptes pour faire
de l'homme un orgueilleux héros de vertu, glorieux de
lui-même et pire que les péagers. Il n'est rien moins
que tout cela, et aussi ce n'est pas ce qu'étaient saint
Jean ni saint Paul, ni les autres apôtres. Mais il con-
duit les âmes à Christ, et il ne connaît aucune autre
morale que l'amour pour lui, et aucun autre principe
de morale qu'un coeur pénétré de l'amour de Dieu pour
les pécheurs. Cet homme est fait pour assembler un
22 NOTICE
troupeau à Jésus-Christ. Il peut avoir beaucoup de
science, mais ce n'est pas de cette science qui l'en rend
capable ; il peut avoir beaucoup d'intelligence et d'ha-
bilité, mais ce n'est pas là ce qui l'y rend propre. Il
possède quelque chose qui ne s'acquiert pas par les
études ; il a trouvé la vérité, et il en est rempli de joie.
La parole qu'il annonce n'est pas quelque chose qu'il
ait découvert par la pensée, composé et ordonné avec
art ; mais cette Parole est devenue vivante dans son
coeur, c'est une source d'eau vive qui jaillit en vie éter-
nelle. De là la puissance de son énergique parole ; on
le sent, c'est une réalité céleste dont il a fait l'expé-
rience, c'est une puissance divine qui brise les mille
liens de l'esclavage de l'homme et le rend libre.» —
Un membre de sa paroisse écrivait de lui : « Il y a par-
fois dans un seul mot, un seul regard de Moewes, une
puissance singulière qui réveille chez ses auditeurs des
sentiments qu'ils sont forcés d'emporter dans la vie
ordinaire, et qui travaille l'âme de telle sorte que d'un
sermon naissent plusieurs sermons qu'elle s'adresse à
elle-même.»
Tel fut Moewes comme chrétien, comme époux et
père de famille, enfin comme pasteur. Que ne pouvait-
on pas attendre pour l'avancement du règne de ce
Sauveur auquel il avait donné tout son coeur ! Avec
quel intérêt ne le suivrait-on pas dans une longue car-
rière toute apostolique ! Eh bien ! ce n'est pourtant pas
ainsi que je suis appelé à vous le montrer. Les voies
de Dieu ne sont pas nos voies. Je n'ai presque rien à
SUR MOEWES. 23
vous raconter de Moewes que ses épreuves et ses souf-
frances ; et cependant c'est précisément à cause de ses
souffrances et de ses épreuves que sa vie m'a paru si
digne de vous être connue.
II.
Moewes, avant d'entrer, par la volonté de Dieu,
dans une carrière de souffrances qui ne finirent que
sur le bord de la tombe, devait goûter quelques
années encore le bonheur de servir son Maître avec
ce feu de l'amour dont il réchauffait tout ce qui l'ap-
prochait. En 1822 il fut appelé à desservir la pa-
roisse d'Altenhausen et Ivenrode. Cette place lui fut
offerte par le comte d'Altenhausen, qui, comme sei-
gneur du lieu, avait la nomination du pasteur. Cet
abus, dont se plaint amèrement et avec raison la
meilleure partie de l'Eglise d'Angleterre et d'Ecosse,
le patronage, est encore en vigueur dans plusieurs
paroisses de la Prusse. Au reste, nous voyons par
l'exemple de la nomination de Moewes, et par mille
autres que nous pourrions citer, combien souvent le
Seigneur, dont la logique divine est fort différente de
celle des hommes, sait tirer d'un principe faux et
mauvais les plus excellentes conséquences. Dans un
monde qui est plongé dans le mal, l'oeuvre de la Pro-
24 NOTICE
vidence et de la grâce consiste toujours à « penser en
bien ce que les hommes pensent en mal, » comme disait
le bon Joseph à ses frères ; et la pensée de Dieu heu-
reusement est une réalité.
Une sphère d'activité plus étendue, conforme à ses
goûts et à son zèle ; la confiance et l'amour de sa pa-
roisse, pour laquelle seule il vivait ; les douceurs in-
térieures d'une famille telle que nous l'avons décrite,
et embellie de trois charmantes jeunes filles, nées a
Altenhausen ; l'amitié de son patron, chez qui Moewes
avait trouvé un humble disciple de son Maître ; la bé-
nédiction de Dieu reposant sur son ministère, et sur-
tout sur une prédication qui rendait trop étroite l'église
où se pressait la foule,, tels étaient les éléments de
bonheur au milieu [desquels Moewes, pendant cinq ou
six ans, travailla pour la gloire de Celui à qui il avait
dévoué son coeur et sa vie. Que de pécheurs appelés à
la repentance et à la foi ! Que d'âmes travaillées et
chargées amenées à Celui qui promet et donne le re-
pos ! Quelle abondante moisson à attendre après de si
abondantes semailles ! Les années de la vie de Moewes
s'écoulèrent au sein d'un bonheur sans mélange d'à
mertume, parce qu'il était sanctifié par l'amour de
Dieu, et puisé dans le sentiment même de sa souveraine
volonté, dans laquelle vivait son serviteur.
D'où vient qu'ici-bas, pour peu que nous connais-
sons la vie, nous tremblons involontairement pour un
être que nous voyons comblé des bienfaits de Dieu et
exempt de souffrance? Ah! ce n'est pas seulement
SUR MOEWES. 25
parce que nous vivons dans un monde sur lequel le
péché a attiré la malédiction de Dieu (Gen. III, 17), et
que cette malédiction atteint sous la forme de peines
temporelles, même ceux des descendants d'Adam qui
déjà sont pour l'éternité en possession de l'amour de
leur Dieu, par la médiation du Sauveur; mais c'est
que nous portons en nous-mêmes le sentiment vague
ou clairement aperçu et avoué, que la souffrance est le
seul remède qui puisse nous guérir de certaines mala-
dies que nous ne pouvons traîner à notre suite jus-
qu'au ciel : l'expérience, d'accord avec la Bible, nous
a profondément convaincus que, comme candidats
pour le royaume des cieux, il nous faut apprendre
certaines leçons indispensables qui ne sont enseignées
qu'à l'école de la douleur. Or, quand nous voyons un
chrétien entouré de douces jouissances, suivre Jésus
d'un pas léger et facile, sans porter une croix qui lui
paraisse lourde parfois, nos regards s'élancent avec
appréhension au-devant de lui ; nous y voyons des
épreuves inévitables dont il ne se doute peut-être pas
encore, et nous éprouvons cette compassion mêlée de
crainte que nous inspire la vue d'un enfant jouant
avec confiance, et dont il faut dire : Pauvre petit ! il
ne connaît pas la vie ! — Les amis de Moewes n'éprou-
vaient cependant rien de pareil ; ils voyaient en lui un
si profond développement spirituel, qu'ils étaient loin
de juger nécessaire le feu des épreuves. Ils se trom-
paient. Dieu avait sur son fidèle serviteur des vues
3
26 NOTICE
plus élevées de miséricorde et d'amour ; voilà pour-
quoi il le fit passer par des voies plus sévères.
Ses épreuves commencèrent par une perte dont la
vive et profonde affection de son coeur peut nous faire
apprécier la douloureuse impression. L'ami de son en-
fance et de sa vie, celui qui était devenu son parent
par le plus heureux mariage, Cari, lui fut enlevé au
printemps de 1828. Nous avons dit déjà, en peignant la
constance de ses affections, comment plus tard Moewes
trouvait même dans le souvenir de son ami un aliment
pour son coeur qui ne pouvait cesser d'aimer. — Dès
l'automne de la même année, sa santé, jusque là pleine
de force, commença à chanceler. Une toux sèche et
continue fit craindre une affection de la poitrine. Bien-
tôt des expectorations de sang inspirèrent à ses amis
de plus sérieuses inquiétudes ; mais Noël approchait,
Noël que l'Eglise célèbre avec tant de solennité en Alle-
magne, Noël qui toujours faisait battre de joie le coeur
de Moewes, et rien n'eût pu l'empêcher de monter en
chaire pour célébrer avec sa chère paroisse la nais-
sance du Sauveur du monde, et appeler les pécheurs à
le recevoir dans leur coeur. Son zèle alors lui tint lieu
de force. Mais bientôt la maladie tira de ces efforts
une terrible vengeance ; les crachements de sang de-
vinrent plus fréquents, il sembla que cette vie si chère
dût toucher déjà au terme de la carrière terrestre.
Lui-même le pensait ; mais ce n'était que le com-
mencement de ses douleurs. Plein de cette joie reli-
SUR MOEWES. 27
gieuse qui fut toujours à un si haut degré son partage,
plein d'abandon à la volonté de son Maître, il se pré-
parait pour le moment du départ. Telle était pour
Moewes la force et la sérénité du sentiment religieux,
que même ses pensées de la mort pouvaient s'exhaler
en douce poésie ! Jamais il n'écrivit des vers pour faire
de la poésie; pour Moewes la poésie était ce qu'elle
doit être, la vie ; chaque pièce de son recueil est un
fait de son existence. Ce n'est donc pas lui qui en choi-
sissait les sujets, ils lui étaient donnés par la main sou-
veraine qui dispense les biens et les maux. A l'époque
dont je parle, au printemps de 1829, Moewes sentait
ses forces physiques l'abandonner ; il n'en évite pas la
conviction, il la considère avec joie, il en avertit lui-
même ses amis, et en quels termes !
« L'avez-vous remarqué, amis ? Mon oeil est lassé ;
bientôt peut-être nous nous dirons adieu ; je serai en-
levé d'auprès de vous. Ecoutez ! ce chant peut-être est
mon adieu !
« Quand cette âme sera prête à prendre son essor
vers la maison du Père, quand ma voix mourante ne
pourra plus parvenir jusqu'à vous, approchez, appro-
chez de ma couche mortelle, chantez-moi le cantique
que j'aime!
« Oh! chantez-moi Celui qui a vaincu la mort, qui
sur la croix nous a conquis la vie! Chantez avec joie,
répandez l'harmonie tandis qu'à vos chants je m'en-
dormirai d'un doux sommeil ! »
28 NOTICE
Telles sont les deux premières strophes d'un chant
admirable, qui rappelle ce premier danger de mort
auquel Moewes fut exposé. Et ce n'était pas là l'expres-
sion d'un élan momentané, c'était la disposition habi-
tuelle de son âme remplie de joie par le Saint-Esprit,
bien que son corps fut brisé par la maladie et que l'art
fût impuissant à le soulager. Quiconque voyait son oeil
rayonnant d'espérance, entendait les paroles d'actions
de grâces qui sortaient de sa bouche, ou était témoin
de la douce joie avec laquelle il parlait de sa mort, eut
pu s'estimer heureux de payer de sa santé et de sa vie
le privilège de souffrir et de mourir de la sorte. C'est là
ce qu'il y eut de plus étonnant dans la vie de Moewes ;
plus ses souffrances se prolongèrent en s'aggravant,
plus il devint évident qu'il ne faisait plus de distinction
entre les dispensations tristes ou consolantes qui lui
venaient de la main du Seigneur; il le bénissait, selon
l'expression de l'Ecriture, pour toutes choses. Et, dans
le triomphe de cette joie chrétienne, il n'y avait pas
trace d'exaltation, de fanatisme, d'affectation ou d'un
orgueilleux stoïcisme. Chez lui tous les sentiments
étaient au contraire des plus vifs, les cordes les moins
sensibles de son coeur vibraient douloureusement au
moindre choc, il éprouvait jusque dans les profondeurs
de son âme des souffrances dont personne autour de
lui ne se doutait. Mais il ne perdait jamais de vue la
volonté souveraine, et l'amour du Seigneur qui ne pou-
vait avoir en le frappant d'autre but que le bien éternel
SUR MOEWES. 29
de son âme. « Nous n'existons, disait-il, que pour la
gloire de Dieu, et il veut que je le glorifie par la dou-
leur. » Tel était le secret de sa force.
Aucune épreuve jusqu'ici ne lui fut plus sensible que
la nécessité où il se vit réduit de renoncer à la prédi-
cation. Forcé de se faire remplacer, il écrivait quel-
quefois à ses chers paroissiens des lettres pleines d'onc-
tion et de vie chrétienne, qu'il faisait lire du haut de la
chaire. Les approches de la saison chaude apportèrent
quelque soulagement à l'état de sa maladie. Son pre-
mier mouvement fut une vive joie, dans la pensée
qu'il pourrait de nouveau porter en chaire son témoi-
gnage à la grâce et à l'amour de son Dieu, et il le
bénissait de l'avoir rendu plus propre à ce message
par les riches expériences qu'il venait de faire. Le jour
de l'Ascension, en effet, il monta en chaire. Bien que
faible de corps, sa parole fut pleine de force, de joie,
de vie. Jamais ses auditeurs n'oublieront l'impression
profonde qu'ils en reçurent. En rentrant chez lui,
épuisé, accablé, il reposa longtemps sur le coeur de sa
compagne chérie, et répandit d'abondantes larmes de
joie.
Hélas! tout l'été, tout l'hiver suivant s'écoulèrent
sans qu'une telle joie lui fût de nouveau accordée. Plus
tard il essaya encore d'annoncer la Parole de son
Maître. Mais de violents crachements de sang qu'il eut
en chaire même l'avertirent de nouveau de son danger,
et il commença à comprendre que Dieu allait lui de-
mander le plus grand de tous les sacrifices, celui de
30 NOTICE
déposer son ministère entre les mains du Seigneur et
de quitter une paroisse qui lui était plus chère que sa
propre vie ! Toutes les privations, toutes les inquiétudes
d'un avenir incertain n'étaient rien au prix de ce sa-
crifice. Pour Moewes, son ministère c'était sa vie, il ne
pouvait lui être arraché sans laisser dans son coeur des
plaies profondes et sanglantes. Tout sur la terre, après
ce sacrifice, lui paraissait indifférent. Et pourtant ici
encore son coeur fléchit sous la volonté souveraine, il
se soumit! Mais que le combat fut pénible ! Quels dé-
chirements de coeur! que de larmes répandues! que de
prières exhalées en secret dans le sein de Dieu ! Dans
une lettre à un ami, après avoir raconté ce qui pré-
cède, puis sa démission envoyée et acceptée, puis la
nomination d'un successeur, il ajoute : « Voilà donc
tons ces événements fondus en lettres froides, silen-
cieuses, muettes! Oh! la pierre qui représente un
homme est froide aussi, et elle ne dit point tout ce qui
a saigné dans son caeur. Mais quand ce pauvre coeur
devrait saigner jusqu'à cesser de battre, je ne puis que
sentir et dire et prier : Seigneur! tu le veux !.... Ainsi
le pasteur Moewes est comme mort... mort! Si Dieu le
permet, il parlera encore une fois, mais ce sera la der-
nière parole d'un mourant. Ce qui reste de Moewes vit
encore, mais il se meut comme une ombre ; il boit, il
mange comme un malade ; il est debout comme un
roseau. Mais, pour tout cela, ô Seigneur! sois béni,
béni comme si j'ignorais tout! »
Bien que Moewes fût désormais incapable de remplir
SUR MOEWES. 31
les devoirs de son ministère, il espérait pouvoir se li-
vrer à quelque occupation qui fut en rapport avec son
besoin de travailler à l'avancement du règne de Christ.
Dans ce but, il résolut de quitter Alteahausen et de se
rendre avec sa famille à Magdebourg, sa ville natale.
Le jour de ce départ si redouté était fixé ; Moewes sen-
tit tout de nouveau retomber sur son coeur le poids
énorme du renoncement auquel le Seigneur l'appelait.
La veille de ce jour la plupart de ses paroissiens vinrent
les uns après les autres le voir encore, entendre une
parole de sa bouche, lui serrer la main et le remercier
en pleurant de son affection et de sa fidélité. Il dit lui-
même dans une lettre, que leur amour était si fort
qu'ils auraient voulu l'attacher avec des chaînes à la
paroisse et à la cure. Et il devait les quitter, ne plus
leur annoncer la Parole de vie, ne plus se réjouir avec
eux dans le sanctuaire du Seigneur ! Le soir il fut ac-
cablé : son corps affaibli par la maladie succomba sous
les émotions et les combats de la journée. « Tout
m'abandonne donc ! » s'écria-t-il, et il pleura amè-
rement. C'est le seul moment connu de sa vie où le
découragement se soit emparé de son coeur. A minuit
il fit appeler quelques amis auprès de son lit; ils le
trouvèrent dans un effrayant combat. A chaque instant
de nouvelles crampes de coeur menaçaient de mettre
lin à sa vie terrestre. II priait avec ardeur. « Oh ! il a
bien plus souffert pour nos péchés ! » s'écria-t-il. Et
bientôt après, tandis que sa poitrine oppressée exha-
lait des soupirs convulsifs et que tout son corps trem-
32 NOTICE
blait de douleur : « N'ayez aucune inquiétude pour mon
âme, dit-il à ses amis ; elle est bien, très-bien. » Cette
agonie dura cinq heures, après quoi il devint plus
calme, et l'espérance revint au coeur de sa famille et de
ses amis. Huit jours de repos lui furent nécessaires
avant qu'il pût, avec sa famille, se mettre en route pour
Magdebourg.
On a dit que la douleur, la douleur présente, vive,
profonde, intense, n'est pas poétique ; qu'elle ne peut
devenir poésie que dans le passé, que quand le poète
peut dire : Dulcis est memoria proeterilorum malorum.
On a dit encore que les vérités religieuses, l'expé-
rience chrétienne, ne se prêtent pas à la poésie. Je ne
veux pas discuter ici ces questions; mais Moewes, pour
qui, comme je l'ai dit plus haut, chaque chant poétique
était une portion de sa vie intime, me semble les avoir
résolues dans un sens opposé. Je n'ai lu en aucune
langue rien de comparable, pour la vérité et la profon-
deur du sentiment poétique religieux, à une pièce de
vers échappés du fond de son âme après les événe-
ments que je viens de rapporter. Question au Seigneur
(Frage an den Herrn), tel est le titre. Impossible de
prendre mieux son coeur sur le fait et d'en traduire les
plus délicates émotions en plus touchant langage poé-
tique, au moment où une profonde douleur et des sou-
venirs déchirants sont à l'état de résignation chrétienne,
d'abandon sans mélange à la volonté du Sauveur. Toute
âme chrétienne qui a souffert se reconnaîtra dès l'a-
bord dans ces onctueuses stances, et pleurera de douces
SUR MOEWES. 33
larmes avec leur auteur. Goethe, qui s'affligeait, à
la fin de sa longue et brillante carrière, de ne pas
trouver dans ses nombreux volumes de poésie un seul
chant qui pût figurer dans les cantiques de l'église
luthérienne, Goethe eut trouvé une gloire plus douce
que la sienne et beaucoup de consolation s'il avait pu
dire : « J'ai écrit Die Frage an den Herrn ! »
Je n'essaierai pas de rendre ces vers dans notre lan-
gue, désespérant d'en donner une idée et craignant de
mutiler des sentiments si sacrés. Je préfère, pour vous
communiquer quelques pensées de Moewes à cette épo-
que, les puiser dans une lettre qu'il écrivit à son pa-
tron ou plutôt à son ami, peu de temps après avoir
quitté Altenhausen : « Vous vîntes à la cure la veille de
mon départ de ce cher, cher Altenhausen ; vous aviez
l'air de vous trouver là par hasard : j'ai compris votre
délicate bonté; vous ne vouliez pas que je m'en allasse
sans vous avoir revu, et pourtant vous vouliez m'épar-
gner l'amertume de vous tendre la main en signe d'a-
dieu, là où huit ans auparavant vous me l'aviez donnée
pour me souhaiter la bien-venue. Vous souvient-il en-
core, cher comte, du lieu où se forma d'abord cette
intimité qui nous a unis? C'était sur un cimetière, et je
pensais qu'un cimetière serait le lieu de notre sépara-
tion Cependant nous vivons encore l'un et l'autre,
par la grâce du Seigneur. Mais nous ne nous rencon-
trerons plus, plus même le beau jour du dimanche, là où
habite la gloire du Seigneur, et où j'étais sûr de vous trou-
ver. — Non, non, cette parole n'est point une plainte, elle
34 NOTICE
elle ne saurait être une plainte en la présence de Celui qui
fait bien toutce qu'il fait, et que notre bouche ne peut que
louer! Mais si cette parole s'exhale avec un soupir de
douleur, Dieu me pardonnera de sentir en homme. Je
ne peux ni ne veux me raidir dans cette insensibilité affec-
tée qui, avec cette pensée : On n'y peut rien changer,
ferme les yeux sur ce que dispense une main supérieure,
et cherche dans l'oubli ou l'étourdissement le palladium
d'un repos mensonger. Non ! tout ce que fait le Sei-
gneur est digne qu'on n'en détourne pas les yeux,
mais qu'on le considère sérieusement. Quand il nous
dispense des jours heureux, il veut que nous le sen-
tions avec joie; et quand il les remplace par des jours
qui brisent notre volonté et notre coeur, ce sont encore
des dons d'un Père qui veut non blesser, mais bénir.
Et si à la fin d'un tel jour, une larme silencieuse
comme la rosée du soir s'échappe de nos yeux, cela
aussi est bon... pourvu toutefois que cette larme ne
soit pas un nuage qui nous cache notre Sauveur bien-
aimé, pourvu encore que le soleil de justice, paraissant
au sein de l'orage, y fasse luire l'arc-en-ciel de la paix,
signe infaillible de son éternelle grâce! Je le vois, je le
vois ce signe de sa fidélité; c'est pourquoi je suis heu-
reux, bien que parfois mon coeur soit oppressé. Sou-
vent, dans la solitude et le silence, quand je suis sans
âme pour le monde extérieur, que je semble perdu
dans mes pensées, attéré, fatigué, je suis assis à une
source, source abondante et fraîche dont les eaux
vives étanchent ma soif et me restaurent. »
SUR MOEWES. 35
Voilà le secret de la résignation et de la joie du chré-
tien ! voilà ce qui nous explique cet admirable paradoxe
d'un homme de Dieu qui, lui aussi, avait beaucoup
souffert ici-bas : « Nous nous glorifions même dans
les afflictions. » Moewes eut le bonheur de recon-
naître et de savourer abondamment la joie qui n'est
donnée à d'autres que comme de rares et faibles rayons
de lumière. Quelle peut être la cause de cette diffé-
rence? Dieu est le maître absolu de ses grâces sans
doute; mais quand il s'agit d'un manque là où Dieu a
promis la plénitude, ne devons-nous pas aussi en cher-
cher la cause en nous-mêmes? N'est-ce point l'interdit
du péché qui nous rend la joie impossible? N'est-ce
point encore une secrète incrédulité, ou une fausse
humilité, qui nous empêche de nous prévaloir des glo-
rieux priviléges des enfants de Dieu ? Le royaume des
cieux est paix et joie par le Saint-Esprit ; si nous
sommes de ce royaume, pourquoi n'en éprouverions-
nous pas les grandes réalités? Mais, qu'on ne s'y trompe
pas, on n'arrive à la joie selon Dieu qu'en passant par
la tristesse selon Dieu.
II faut dire pourtant, en parlant de ce contentement
d'esprit qui distinguait Moewes au milieu de ses épreu-
ves, qu'il lui restait dans sa famille d'abondants sujets
de joie. Une femme telle qu'était la sienne, un fils, son
espérance, trois filles, dont le tendre attachement fai-
sait ses délices, voilà une bien grande richesse de coeur.
Aussi, qui aurait su en jouir plus que Moewes ? Il faut
l'entendre décrire lui-même ses promenades d'été avec
36 NOTICE
ses chères filles aux grands yeux bleus, aux blonds
cheveux, empressées autour de lui, et demandant à
Dieu que ces courses de leur père, à la recherche de
la santé, fussent bénies. Chaque rayon de soleil, pen-
dant les premiers temps de son séjour à Magdebourg,
l'appelait à la campagne avec ses chers enfants. Le 16
septembre, il parlait encore dans une lettre à un ami
de cette grande consolation qu'il trouvait dans ses en-
fants, de cette place de son coeur qui n'avait point en-
core été blessée.... Le 29 dû même mois, sa fille aînée,
sa chère Elise, gisait devant lui sur une couche mor-
telle, cadavre pâle et glacé !
Ah! ils ne connaissent pas l'épreuve, les Abrahams
affligés d'ailleurs, mais auxquels Dieu a laissé encore
leur Isaac. Tant que cette place du coeur où nous pa-
rait être le siége de la vie, où vont aboutir comme à
leur centre les fibres qui composent le tissu d'une
existence d'homme, reste intacte, on peut supporter
de grandes pertes, s'imaginer faussement qu'on a épui-
sé jusqu'à la lie la coupe des misères humaines, et peut-
être se complaire dans une facile résignation. Mais
quand cette place-là est lacérée, quand l'autel fatal est
là dressé, quand il faut y immoler la victime, alors
seulement on voit avec une triste surprise qu'on ne
connaissait point encore la véritable : douleur ; alors
aussi l'âme peut juger si c'est à elle que s'adresse ce
témoignage du Saint-Esprit : Maintenant j'ai *connu
que tu crains Dieu, puisque tu n'as point épargné ton
fils, ton unique pour moi ! Il sera instructif et édifiant
SUR MOEWES. 37
pour plus d'une âme dans l'épreuve d'entendre Moewes
parlant sous l'impression de ce Coup qui venait de le
frapper.
« Vos larmes, mon cher A., se sont mêlées à celles
que l'affection a fait couler ici au milieu des amis qui
nous ont entourés de leur sympathie. Des larmes sur
une séparation.... séparation ! voilà une chose qui de-
puis longtemps s'est présentée à moi sous bien des
formes, c'est ]à un mot dont le Seigneur m'a appris
toute la signification. Oui, je le connais maintenant,
et j'en bénis Celui dont aucune obscurité de la terre
ne peut plus me voiler l'amour et la gloire. Vous qui
depuis tant d'années avez été témoin de ma vie et de
mes expériences, vous savez que plus d'une fois j'ai
été. conduit jusqu'à ce terme que notre chère, douce
Elise a franchi. Ce pas a coûté de grands déchirements ;
mais pour celui qui le fait, conduit par la main du Sei-
gneur, il n'y a plus de maux, plus de larmes amères.
Ce que je devais attendre, et que j'attendais en effet,
n'est pas arrivé ; et ce que je n'attendais nullement a
eu lieu. Elle était pleine de vie et de fraîcheur, et la
fleur est tombée au premier souffle du vent d'automne.
Cette nouvelle expérience m'a appris à mieux com-
prendre le prix du salut dont nous sommes redevables
au Prince de la vie. Sans lui, quelles ne seraient pas
mes angoisses au sujet de mon enfant ? que serais-je
devenu avec un coeur meurtri ? Mais avec Lui que
m'importent la détresse et la mort? C'est Lui, c'est
Lui qui soulage ceux qui sont travaillés et chargés. Ne
4
38 NOTICE
croyez pas que mes yeux baignés de larmes soient, un
témoignage contre ces paroles. Il est vrai que souvent
ces yeux cherchent et ne trouvent plus ; que souvent
l'expression de la tristesse voile ce visage. Mais n'y
a-t-il pas souvent des ombres sur la terre, : bien que le,
soleil soit au ciel ? et, quoique sa lumière resplendisse,
les gouttes de rosée ne pendent-elles pas aux feuilles ?
Oh ! oui; c'est une grande souffrance, même pour un
coeur chrétien, de faire dans un enfant chéri l'expé-
rience que l'homme est comme l'herbe qui fleurit le
matin, et qui le soir est fanée ! L'homme naturel n'a
égard qu'à ce qui est devant ses yeux; et ce qui est
devant ses yeux, c'est un spectacle horrible, c'est là
destruction, c'est la puissance des ténèbres les plus
profondes de la mort ! Un coeur de pierre, un coeur
desséché pourrait reprendre la vie et commencer à
saigner. Oh ! le mien ne s'est pas dérobé à ces senti-
ments de la pauvre nature humaine, il n'y échappe
point encore; il à battu d'amour pour celle qui s'en
est allée dans sa patrie ; il bat encore pour celle dont
il fait le sacrifice au Seigneur. Mais ce n'est pas une
douleur, un regret dont je voulusse être délivré ; ce
n'est pas ! le chagrin de ce qui est arrivé, ni de mon
impuissance d'y rien changer. Non, non ! quelque chère
que me fût mon Elise, je ne voudrais rien changer, je
suis content de ce que le Seigneur a fait ! car il ne me
manque que la vue de ce que je crois, de ce que je sais
avec une parfaite, certitude, parce que Celui qui est le
Véritable nous l'a manifesté. Ce que j'éprouve n'est
SUR MOEWES. 39
donc qu'un attrait puissant qui me vient de celle à qui
le Seigneur m'a uni pour la vie éternelle, un attrait de
son coeur à mon coeur, qui doit attendre encore jusqu'à
ce qu'il ait appris complètement à donner au Seigneur
gloire en toutes choses. Je l'ai fait déjà quant au dé-
part de mon enfant, je l'ai fait en pleurant et en priant
à son lit de mort et au bord de sa tombe. Je suis main-
tenant réconcilié avec la pensée de son absence ; il me
semble, quand je pense à elle, que j'ai un oeil nouveau
par lequel je puis pénétrer à travers tous les nuages
jusque dans les rangs des rachetés qui l'ont reçue. —
Ma femme aussi, ma chère femme a fait preuve de sa
foi ; seulement l'attrait de son coeur maternel vers son
enfant est parfois plus douloureux encore que le mien ;
mais son amour même ne peut la tromper, car la foi
en est la lumière.»
D'après ces paroles, et tant d'autres que nous pour-
rions extraire encore des lettres de Moewes, on peut
bien conclure qu'il n'avait rien de commun avec ces
hommes qui, par un ménagement égoiste pour un re-
pos charnel, évitent la pensée des êtres qui leur ont été
enlevés, parceque elle leur rappelle la mort et l'éter-
nité. Moewes aimait à parler de son Elise, à en entre-
tenir ses autres enfants. Il célébrait en famille le jour
anniversaire de sa naissance comme si elle eût été pré-
sente, et à Noël son portrait occupait sa place vide au
moment où toute la famille se réunissait pour se faire mu-
tuellement des présents.— « Je ne crains pas, écrivait-il
peu de temps après la mort de sa chère enfant, je ne
40 NOTICE
crains pas de vous en parler, parce que je ne crains pas
de palper la place vide et meurtrie qu'elle a laissée
dans nos coeurs Je ne comprends pas les hommes
qui détournent la vue de ceux qui les ont devancés. Oh!
avec quel bonheur ne parle-t-on pas d'un frère, d'un
ami, d'un enfant qui vit à l'étranger ! Comment ne
serait-ce pas pour mon coeur une intime jouissance de
parler de celle qui maintenant a pris sa place dans
l'éternelle patrie ? Et, lors même qu'un mouvement
de douleur se presse dans l'âme et une larme dans les
yeux, la joie et la douleur ne se donnent-elles pas tou-
jours la main ici ? Celle-ci ne peut pas me ravir celle-
là Le souvenir de ceux qui nous ont devancés me
paraît tout ce qu'il y a de plus doux pour le coeur, et je
ne comprends pas que l'on possède dans un monde
meilleur des êtres chéris, sans désirer, quand l'occasion
s'en présente, de les ramener au centre même du cer-
cle de nos affections, et de s'en entretenir tout au long,
tout à l'aise, lors même que le coeur devrait battre
plus vite et avec émotion Se mettre en garde pour
que la pensée des absents ne nous touche pas de trop
près, l'éviter lorsqu'elle se présente, vouloir s'en déli-
vrer, rompre sur le sujet quand il vient dans la conver-
sation, puis se justifier en prétextant la souffrance du
sentiment : comment une telle manière d'agir peut-elle
se concilier avec l'amour qu'on avait pour eux, et
qu'on prétend leur porter encore ? Où donc est la foi
que nous professons concernant nos morts? Oh! qu'est-
ce donc que l'amour de l'homme s'il ne peut plus sup-
SUR MOEWES. 41
porter la pensée de ceux qu'il a aimés ? Qu'est-ce que
l'amour d'un coeur qui, pour éviter une émotion pé-
nible, ne craint pas de paraître si dénaturé ? Je ne puis
y voir que le triste et misérable égoïsme d'un coeur
mal placé, si du moins il sait qu'il y a une vie pour
ceux qui l'ont précédé. Mais c'est ici que se montre
dans tout son jour la différence entre savoir et croire.
Le savant sait ce qui est révélé concernant l'âme, la
vie et Dieu, le chrétien y croit , celui-là en a une idée
dans son intelligence, celui-ci possède la vie même
dans son coeur; celui-là peut en parler comme un ma-
thématicien parle des propriétés d'un triangle, celui-ci
vit de cette vie sur laquelle il a la certitude de l'expé-
rience. Voilà pourquoi le premier reste, dans l'épreuve
de la mort, faible, inquiet, sans consolation, tandis que
le dernier est fortifié et plein de paix. Dans ce sens
aussi il faut que je m'écrie avec l'apôtre : Béni soit
Dieu, qui nous a donné la victoire par Jésus-Christ
notre Seigneur ! »
il!.
Si, comme j'aime à me le persuader, cher frère, vos
lecteurs ne sont point encore fatigués du nom de
Moewes; si l'image de ce serviteur de Christ, si plein
de foi, de dévouement à son Maître, d'amour et de ré-
42 NOTICE
signation, même au sein des plus grandes douleurs, a
laissé dans leur âme une impression douce et heu-
reuse ; si ses paroles, souvent empreintes d'une rare
originalité, toutes vibrantes de force, d'onction et de
vie, ont trouvé le chemin de leur coeur, ils me pardon-
neront volontiers de les entretenir encore aujourd'hui
des épreuves de cet homme de Dieu, et la manière
dont il continua à les porter. Autant que possible, je
le laisserai parler lui-même ; et que ne puis-je vous
communiquer toutes ses lettres ! elles sont l'expression
si vraie d'une profonde vie intérieure, fécondée par
l'épreuve, qu'elles doivent, ce me semble, préparer à
la souffrance ceux à qui le Seigneur destine dos jours
sombres de douleur, de deuil et d'angoisse.
Trois sacrifices dont peu d'hommes peuvent appré-
cier toute retendue venaient d'être demandés à
Moewes, et cela en bien peu de temps, par Celui dans
la main de qui est notre vie et tout ce que nous possé-
dons ici-bas : sacrifice do sa santé, sacrifice de son mi-
nistère, sacrifice d'une fille chérie, sans compter que
déjà auparavant son intinte ami lui avait été enlevé !
Nous avons vu avec quelle foi, quel abandon, j'ai
presque dit quelle joie, Moewes déposa sur l'autel du
Seigneur ces chères offrandes. Nous allons le voir
s'avancer toujours plus loin dans la nuit des douleurs,
mais aussi nous donner une preuve toujours plus évi-
dente que « toutes choses travaillent ensemble au bien
de ceux qui aiment Dieu.» Moewes devenait toujours
plus pauvre, mais sa vie intime se développait tou-
SUR MOEWES. 43
jours plus riche ; toujours plus malade, mais son âme
florissait de la plus fraîche santé ; toujours plus faible,
mais son esprit se mouvait avec une force nouvelle ;
toujours plus solitaire ici bas, mais d'autant plus
étroite était son intimité avec son Sauveur. Chaque
perte nouvelle était pour lui un gain véritable. « La
vie est une école, écrivait-il à une amie ; sacrifice et
renoncement sont la tâche que le Maître y prescrit ;
force et repos sont le profit qu'on en remporte.»
Quoique Moewes eût la douleur de vivre loin de
sa paroisse et de ceux à qui il avait annoncé la Parole
du salut, il les portait dans son coeur et dans ses
prières. Voici quelques mots d'une lettre écrite par
lui au sujet d'un jeune couple qui avait désiré ar-
demment, mais en vain, de recevoir de lui la béné-
diction nuptiale. On y peut voir l'intérêt qu'il leur
portait, et en même temps le talent avec lequel sa
riche imagination, sanctifiée par l'Evangile, savait
tirer des moindres circonstances de la vie des instruc-
tions attrayantes et sérieuses pour ceux qu'il aimait.
Ces jeunes mariés devaient quitter leur patrie et aller
s'établir sur les côtes de la mer du Nord. Comment
Moewes les console-t-il de ce lointain exil ? — « Vous
aller demeurer sur les bords de la mer : qu'un tel sé-
jour doit être doux à l'âme ! Cette immensité sans
fond et sans rivage est un autel digne de Celui qui
est infini ; dans le mugissement de ses vagues, dans
les tonnerres de ses brisants, vous entendrez un ser-
mon sur ce texte : Je suis l'Eternel ! C'est là le sein
44 NOTICE
qui nourrit tous les fleuves et les torrents, et dans le-
quel tous les fleuves et les torrents retournent cher-
cher le repos. Quelle image de Celui qui est le centre
éternel de toutes choses, dans lequel nous avons la vie,
le mouvement et l'être ! De Celui qui est la source
intarissable d'où découlent pour nous la délivrance au
matin et la bénédiction du soir ! Oh ! puissiez-vous
vous rafraîchir, vous restaurer à cette source, et y
trouver toujours l'abondance et la vie ! »
Moewes continua à Magdebourg à faire tous ses ef-
forts pour trouver une sphère d'activité qui, en con-
tribuant à l'entretien de sa famille, lui offrit les moyens
de travailler selon son coeur à l'avancement du règne
de Dieu. Ce fut en vain. Et, bien que son pélerinage
ici-bas dût se prolonger encore ; bien que son inac-
tion forcée qui avait commencé en 1829 dût s'étendre
jusqu'en 1834, le Seigneur lui réservait encore, dans
cette dépendance absolue et journalière de sa souve-
raine volonté, une épreuve dont peu d'hommes ont
fait à ce point l'expérience. Chaque fois qu'un horizon
moins obscur semblait s'ouvrir devant lui, son attente
était trompée, et il devait apprendre de nouveau à
dire : Que ta volonté soit faite ! — « Je ne sais rien,
écrivait-il, absolument rien sur le conseil de Dieu con-
cernant mon avenir, et je m'abstiens de tout juge-
ment sur l'issue qu'il me réserve. Mais si je vous
écris comment je me trouve, mes paroles rencontre-
ront-elles en vous aussi un coeur qui sache demeurer
en silence devant le Seigneur à mon sujet? Ma main
SUR MOEWES. 45
résiste quand je veux vous entretenir de moi ; mais
vous l'exigez, et d'ailleurs je le dois, pour que vous ne
vous imaginiez pas mon état pire qu'il n'est. Des dou-
leurs de plus d'un genre essaient sur moi leur puis-
sance; c'est en vain quant à ma paix intérieure, mais
non quant à mes forces : celles-ci diminuent sensible-
ment ; mes genoux tremblent et ne me portent qu'avec
lenteur ; la toux produit un râle dans ma poitrine où
je porte souvent involontairement la main ; même
pour en apaiser la douleur ; le sommeil est un ami qui
ne me visite que fort rarement Mais en voilà bien
assez ; je passe sur tant d'autres signes non moins évi-
dents d'un corps désorganisé. » — Dans un tel état de
santé, dans une position extérieure si incertaine, loin
de se préoccuper de lui-même et de son avenir, ou
de l'avenir de sa famille, on ne le voit rempli que
d'un désir, celui de consacrer à la gloire de son Sau-
veur un dernier reste de vie. Voici comment il s'ex-
prime à ce sujet en écrivant à un ami : J'ai dans cet
état de choses une pensée trop problématique sans
doute, peut-être même trop chimérique, pour que je
puisse la regarder autrement que comme une der-
nière consolation ; la voici : Si Dieu daignait me re-
lever tant soit peu, renouveler ma force comme celle
de l'aigle, sans que pourtant il m'assignât d'autre
sphère d'activité, alors j'aurais le courage de remettre
le pied dans la carrière que j'ai dû abandonner, et
d'essayer, dans un poste moins pénible, combien de
temps ma poitrine supporterait le combat. Dans ce
16 NOTICE
cas, je ne m'épargnerais nullement, et je ne traite-
rais plus ma propre vie avec les ménagements que j'ai
eus par égard pour ma famille. Alors je pourrais me
dire que j'ai tout essayé, et j'annoncerais la Parole de
vie jusqu'à ce que le Seigneur me fermât la bouche.
Après tout, je me réjouis d'être dans une si pro-
fonde ignorance de mon avenir; car par là j'ai ac-
quis la douce certitude que je suis en assurance
dans la main du Seigneur. » — Retenu comme pri-
sonnier par la rigueur de la saison sons le ciel bru-
meux et froid de sa patrie, le regard de sa foi perçait
tous les sombres voiles qui entouraient son âme, et
embrassait par anticipation la délivrance et la glo-
rieuse liberté des enfants de Dieu : « J'attends le
printemps) écrivait-il en février 1831 ; je connais sa
puissance vivifiante ; je l'attends en paix, et je ne
me plains pas des jours âpreset sévères qui le pré-
cèdent. Mais quand il sera là avec ses dons comme
un messager d'en haut, je le saluerai du fond du
coeur, soit qu'il se revête pour moi ici bas de ses
couleurs et de ses fleurs, soit qu'il m'apparaisse
comme une image lumineuse des zones supérieures
qui viendra dérouler à mes regards les scènes d'une
vie qui n'est plus terrestre. La vie, la vie sans en-
traves et sans chaînes d'esclavage, voilà le bien après
lequel je soupire ! Le Seigneur ne désapprouve pas
ce souhait, et vous non plus, j'en suis sûr. Voilà
pourquoi la pensée du printemps avec ses trésors
de vie fait battre mon coeur de joie. Nous comprenons
SUR MOEWES. 47
ce grand et beau hiéroglyphe qui sort avec lui du sein
de la nature morte ; Celui qui s'appelle la PAROLE
nous l'a expliqué ; debout sur la pierre de son tom-
beau rouvert, il écrit de son doigt sur ce mystère le
mot VIE. Oui, oui, mon coeur s'élance vers la vie !
Paul Gerhard chante dans son admirable cantique de
la résurrection : « L'homme vaillant est debout sur la
tombe et promène autour de lui son regard triom-
phant.» Oh ! si je pouvais aussi, ceint de sa force,
m'élever au-dessus de tout ce qui est mortel, ou du
moins marcher encore avec quelque vie, même au mi-
lieu des tombeaux! C'est le troisième printemps qui
me trouve attendant une vie nouvelle, une force nou-
velle ; si de nouveau c'est en vain, j'attendrai encore
jusqu'à ce qu'il dise : Maintenant mon heure est
venue ! »
Nous l'avons déjà dit, Moewes attendit en effet
encore trois autres printemps avant de voir le prin-
temps éternel. Au milieu des alternatives continuelles
de mieux et de pire, qui lui donnaient et anéantissaient
tour à tour une espérance de soulagement, il était saisi
parfois de paroxismes, de souffrances qui allaient
jusqu'à la plus déchirante agonie. Il a décrit un de ces
terribles combats qu'il eut à soutenir dans l'automne de
cette année où il attendait du printemps le soulagement
ou la délivrance de ses maux. Que ceux à qui le Sei-
gneur pourrait réserver des heures pareilles appren-
nent de Moewes comment, même alors, le Dieu de toute
grâce peut se rendre admirable en ses saints : « J'ai
48 NOTICE
passé par la sombre vallée; je ne croyais pas que je
verrais encore ici bas l'issue lumineuse ; mais quand Il
veut, il faut que les morts ressuscitent. Dans les mois
de juillet et d'août mes forces diminuèrent rapidement ;
en septembre je me trouvais tout-à-fait épuisé, et enfin,
dans les premiers jours d'octobre, vint, pour tout dire
en un mot, le temps de mourir, oui, le temps de mourir
pour moi, qui cependant suis encore parmi les vivants.
— A différentes époques de ma maladie j'avais déjà été
conduit jusqu'à cette porte étroite qui ouvre au pèlerin
fatigué l'entrée de sa patrie céleste, et toujours j'avais
été repoussé de nouveau vers cette pauvre vie. Encore
une fois j'ai touché à cette porte, j'y ai heurté ; mais je
n'y ai pas été conduit doucement cette fois; non, j'y ai
été jeté par la tempête ! Ce n'a pas été une heure courte
et fugitive de combat entre la vie et la mort, mais une
longue semaine tout entière où la mort a épuisé sur moi
toute sa violence. Elle s'est approchée de ma couche
sous une forme terrible, et a fait passer sous les yeux
de mes bien-aimés des scènes de désolation et d'horreur.
La mort elle-même a depuis longtemps perdu son ai-
guillon par la puissance de Celui qui ma donné la
victoire ; sous la bannière de Celui qui est ressuscité le
troisième jour, je me ris des coups les plus terribles que
puisse porter la mort. Mais cette fois elle s'était armée
d'un autre aiguillon pour éprouver ma foi et ma fidélité.
C'était peu qu'elle m'assaillît avec des douleurs si
atroces que je n'en soupçonnais pas même jusqu'ici
l'intensité et la durée; ce n'était là encore que l'intro-
SUR MOEWES. 49
duction à celte semaine que je viens de traverser. Après
une nuit paisible, le dimanche matin je sentis appro-
cher ce que je croyais être ma dernière heure. J'eus
à peine le temps d'appeler ma femme pour m'appuyer
sur son bras, tandis que je remettrais mon esprit dans
les mains de mon Père céleste. Elle vint, d'autres amis
vinrent aussi ; ils avaient sous les yeux un mourant qui
ne pouvait que les consoler par cette parole puissante
du Seigneur: Je suis la résurrection et la vie. Nous
nous trompions: ce corps affaibli, affaissé jusqu'à la
mort, résista encore mais il ne reprit de vigueur que
pour me faire entrer dans une suite de combats dont
jamais je n'avais eu l'idée.... J'abrège; je ne puis dé-
crire ce que j'ai éprouvé ; je ne veux pas vous conduire
sur le théâtre de ce combat! J'en suis sorti par la puis-
sance du Seigneur, et Celui qui avait conduit mon âme
pour l'éprouver jusque dans ses profondeurs, l'en a
ramenée sans dommage, j'ose l'espérer. Mon âme a
lutte de toute sa force pour se délivrer de ses liens ; ses
prières, ses cris ont déchiré la nue et sont montés vers
le Seigneur, le suppliant d'envoyer d'en haut l'ordre du
départ. Cet ordre ne pouvait tarder, nous le croyions
tous. Dans de courts intervalles de calme, je prenais
congé de mes proches. Le samedi de cette semaine
arriva ; oh ! nous étions si heureux, ma femme et moi,
de prendre ensemble dans ce temps solennel la cène du
Seigneur, bien qu'à chaque instant elle craignît de voir
mes yeux se fermer sur ce festin de l'éternel amour....
Après toutes ces heures de souffrances et de travail in-
5
50 NOTICE
térieur, d'initiation et de joie, contre toute attente je
me trouvai mieux; il a prolongé cette vie terrestre; je
dois y rester encore... »
Quels trésors d'expérience chrétienne ce combattant
ne dût-il pas rapporter de la lice où il était descendu !
— « Je le sais maintenant, écrivait-il, je le sais, la tri-
bulation est un sentier épineux où l'on ne met le pied
qu'en tremblant; mais c'est un sentier sûr, et c'est
l'amour éternel qui nous y conduit. Semblable à un
homme qui, d'un puits très-profond, voit scintiller au
ciel les étoiles que d'autres n'aperçoivent pas, j'ai vu
distinctement, de la profondeur de détresse et de dou-
leur où Dieu m'avait plongé, et du sein des ténèbres,
j'ai vu l'étoile de la grâce éternelle du l'ère en Christ
notre Sauveur; cette étoile m'a conduit, elle ne s'est
point voilée, elle a lui toujours plus brillante, à mesure
que les ténèbres devenaient toujours plus profondes;
je sais où elle est, je ne la perdrai jamais de vue; où
que je sois elle luit sur ma tète, où que j'aille elle y va
avec moi! — Quelle joie de devenir semblables à notre
Maître, du moins en quelques traits, de lui ressembler
en renoncement, ou en douceur, ou en amour, ou en
patience ! Oui, il y a de la joie, quand la coupe nous
est tendue, à dire comme lui: Père! s'il est possible,
quelle passe loin de moi ! puis, à mesure qu'il nous
donne la force de prier encore, à ajouter avec lui :
Toutefois, non pas comme je veux, mais comme tu veux !
Partout où il est il y a de la joie à être avec lui, même
en Gethsémané, même sous la couronne d'épines—
SUR MOEWES. 51
Oh! c'est là une précieuse épreuve de la foi; c'est la
force de la foi ! »
C'est avec un vif regret que je renonce à vous tra-
duire davantage de ces épanchements de la vie chré-
tienne dans tout ce qu'elle a de plus réel, de plus vrai,
de plus profond. Oh ! ce ne sont pas là des paroles, ce
sont des faits de la toute-puissance de Dieu dans l'âme
d'un racheté; rien n'est plus instructif ni plus consolant
pour le chrétien. Voilà pourquoi les poésies de Moewes,
qui, comme je l'ai dit, sont une reproduction de sa vie
en Dieu, ont trouvé dans tous les coeurs chrétiens un
écho vibrant et délicieux. Il y en a deux qui se rappor-
tent au temps des combats que je viens de rappeler :
La Prière dans les détresses et la mort, et Actions de
grâces après la tempête. Tant que Moewes avait été dans
la vie active, il n'avait que très-rarement cédé à son goût
et à son talent poétique; ce n'est que plus tard qu'il se
mita écrire pour remplir quelques heures de cette inac-
tion qui lui pesait si fort. C'est aussi à ces loisirs que
nous devons un roman religieux qui jouit en Allemagne
d'un succès mérité : Le pasteur d'Anduze, tel est le titre
de cette attrayante production, qui parut en 1832.
L'auteur rend compte lui-même en quelques mots du
dessein qu'il avait eu en composant ce livre. « Le
canevas sur lequel j'ai travaillé est le temps où Louis XIV
commença à exécuter la résolution qu'il avait prise de
détruire les huguenots dans son royaume. La tendance
de ce tableau est de montrer qu'il n'est pour l'homme
aucune véritable vie que celle qui a sa source en Dieu

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