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LE PAYS
DES MARMOUSETS
EN 1815,
OU
LES LANGES ET LES CULOTTES.
PAR L'AUTEUR DE L'ULTRA,
Comédie dont la représentation a été défendue par
la Censure théâtrale.
PARIS.
LADVOCAT,Libraire, Palais-Royal, Galeries de bois,
N.os 197 et 198.
1819
LE PAYS
DES MARMOUSETS
EN 1815,
ou
LES LANGES ET LES CULOTTES.
J.L existe un pays où la lisière est plus chère que
le drap. Dans ce pays bizarre, connu par les savans
sous le nom de pays des Marmousets, il n'y a que
des enfans, des précepteurs et des bonnes. Les
paysans et les roturiers sont les enfans, les femmes
de qualité sont bonnes, et les gentilshommes sont
précepteurs.
Les Marmousets ne tiennent point de registre de
l'état civil ; ils naissent et meurent incognito. Ils
sont sensés n'avoir point d'âge (1).
(1) Quelle indiscrétion je viens de commettre ! Il me
semble déjà voir nos douairières accourir par milliers
chez notre géographe universel, M. Maltebrun ,et lui
demander un itinéraire de Paris au pays des Marmousets.
On ne verra bientôt plus en France que des jeunes filles
de quinze ou seize ans tout au plus ; leurs mamans vo-
gueront à pleines voiles pour une contrée où l'usage veut
qu'on ne compte pas avec le temps.
(4)
Toutefois, lorsqu'un Marmouset a la conviction,
qu'il, est jeune, et lorsqu'il veut unir son sort à
quelque Marmousette, il prend la liberté et la
précaution de la regarder au coin des yeux ; car il
se défie des pattes d'oie. L'examen achevé, si leurs
précepteurs donnent leur consentement, les fian-
ces marchent à l'autel. La cérémonie est des plus
divertissantes : qu'on se figure deux adolescens re-
vêtus de langes de soie de la manufacture de Lyon,
et le chef orné de bourlets confectionnés au Palais-
Royal de Paris. Pour maintien , ils ont chacun dans
la main un hochet garni de grelots. Leurs bonnes
tiennent fortement leurs lisières , parce qu'elles sa-
vent que l'hymen est un pas difficile à franchir. Il
en est de même chez nous : lorsqu'un homme se
marie, ses amis disent aussitôt avec une surprise
mêlée d'admiration : Il a sauté le pas !
Chez les Marmousets, comme ailleurs, les chu-
tes des femmes engendrent des bosses à la tête des
hommes; mais on ne s'en aperçoit point, le bour-
let les dissimule d'une façon admirable.
Les Marmousets avaient une constitution ; mais,
comme on s'en doute bien , les ministres du roi
en avaient fait un enfantillage. Cependant elle con-
solait quelques Marmousets rêveurs qui pensaient
qu'il n'y a qu'un temps pour badiner.
Leur sol était généralement fertile ; pourtant
une certaine année les subsistances vinrent à man-
(5)
quer. Les ministres de cette époque, hommes fé-
conds en expédiens, imaginèrent de faire arra-
cher les dents à tous les Marmousets, sous le pré-
texte qu'ils auraient moins envie démanger lorsque
la difficulté de la mastication serait plus grande.
Pauvres génies, ma foi !..... Ce moyen n'eut au-
cun succès. Il était bien plus simple de leur faire
arracher l'estomiac.
Quoiqu'il en soit, cet étrange remède à la fa-
mine , qui n'avait été appliqué que par circonstance,
passa en coutume et fut consacré par l'autorité des
siècles. Les successeurs des ministres, qui avaient
inventé le remède économique} auraient cru met-
tre l'état en danger, en s'écartant une seule fois
d'un usage aussi recommandable ( puisqu'il était
antique ), aussi sacré ( puisque même les phi-
losophes du pays n'en comprenaient qu'à peine
le principe ). Enfin ce qui détermina surtout les
differens ministres des Marmousets à maintenir
cet usage, c'est la pensée consolante que le peuple
ne pourrait plus leur montrer les dents.
Or donc, on les arrachait aux petits Marmousets,
et pour leur causer une distraction agréable pen-
dant l'opération , on leur appliquait de grands
coups de férules sur le bout des doigts.
Mais admirez comme les conceptions sublimes
sont fertiles en conséquences favorables au bonheur
(6)
de l'humanité ! Quand on a des dents, on est har-
gneux , méchant, on cherche à mordre. Débar-
rassés de leurs incisives, les Marmousets étaient
les plus doux des hommes ; et puis cela leur don-
nait un air d'innocence qui faisait trouver très-na-
turel qu'ils eussent des lisières, des langes et des
bourlets. Enfin, quand ils étaient mordus par des
chiens enragés (1), il n'y avait pas le moindre dan-
ger à craindre, puisqu'il leur était impossible d'i-
noculer leur mal; aussi on ne les étouffait pas-
entre deux matelas.
Chacun a déjà compris pourquoi là lisière était
plus chère que le drap.
Le peuple ne disait pas proverbialement, com-
me en France, pour exprimer qu'une chose était
largement faite, qu'on l'avait taillécen plein drap,
mais qu'on l'avait taillée en pleine lisière.
C'était avec du drap qu'on rembourrait les por-
tes. On se gardait bien de prostituer la lisière à
cet indigne emploi.
Un peuple enfant devait être nécessairement
tributaire de tous ses voisins ; aussi l'était-il : le
pays des Marmousets ressemblait à une grande
halle où des marchands effrontés achetaient cha-
que jour sans payer.
(1) Les dents des chiens ne furent point comprises
dans la proscription générale.