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Le pêcheur d'Héligoland / traduction libre de l'allemand de Wichern

De
44 pages
Société des livres religieux (Toulouse). 1864. 43 p. ; in-18.
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fECHEUR D'HÉUGOLAND
Traduction libre de l'allemand de Wichern.
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^ ..KTGULGIJSË,: ■ .;-
;>OG||p DES LlVRESpELIGlEUX,
Déjiôt : rue des Balances, 35,hâte! Sans.
LE
PÊCHEUR D'HELIGOLAND.
mjraMion h$>e dé^yiemand de Wieherni
TOULOUSE,
SOCIÉTÉ DES LIVRES RELIGIEUX.
Dépôt : rue des Balances, 35, hôtel Sans.
1864.
PDBUÉ PAB U SOCIÉTÉ DES LIVRES BELTSÏEOX
SE TCULflDSE,
Toulouse, Imp. de A. CHAUVIN , rue Mirepoix, 3.
■ .LE .■
PÉCHEUR D'HÉLIGOLAND.
g 4er — MTZE T0ENNIMG. :
La pêche des huîtres avait été mau-
vaise. Il était cinq heures du matin ; les
pêcheurs revenaient au logis avec des vi-
sages tristes et désappointés ;'car le vent,
toujours contraire, laissait les filets à peu
près vides depuis deux mois. "Le vieux*
Ltttze Toenning, rentré chez lui, s'assit
pensif sur le banc, vers le poêle. Son fils
Daniel était encore sur le rivage, près des
bateaux. DanieVétait un robuste garçon de
dix-huit ans, né pour être marin. Depuis
son enfance, il avait vécu sur l'eau et en-
duré plus d'une tempête. Il s'était mis
dans la tête d'aller un jour en Amérique,
mais son vieux père s'y était toujours op-
posé. « Non, disait-il, tous les Toenning
reposent à Héligoland ou au fond de la
mer, et Daniel ne peutj être seul enterré
en Amérique. »
Lorsque une heure après Daniel rentra
au logis, il trouva son père malade, souf-
frant de tous ses membres et couché sur
son lit ; et, pour que Liitze Toenning se
mît au lit, à six heures du matin , il fal-
lait que le mal fût bien fort. Aussi sa
femme l'entourait avec sollicitude et lui
faisait du thé ; vraie habitante d'Héligo-
land, d'antique et bonne race, comme il
s'en trouve encore beaucoup dans cette
île, elle portait depuis quinze ans , jour
par jour, sa jupe rouge bordée de jaune ;
et pourtant la robe de la brave femme
avait une apparence plus fraîche que son
visage sillonné d'innombrables rides. Née
à Héligoland, elle n'en était jamais sortie.
Cette petite île, dont l'étendue est si res-
treinte qu'elle n'a que 2 kilomètres et demi
— 5 —
de tour , voit commencer et finir jplus
d'une vie héroïque et paisible, qui ne con-
naît du monde que les rochers, le ciel
et l'eau.
Le vieux Toenning allait souvent à
Hambourg et à Brème pour y porter des
huîtres etdeshomards, qui se paient très-
bien dans ces grandes villes. Souvent, ce
que les riches mangent joyeusement, jsans
s'inquiéter d'où cela vient, a été cherché
bien loin au travers de l'orage, du froid,
et souvent même au péril de leur vie, par
de pauvres pêcheurs qui peuvent à peine
gagner leur pain à ce dur métier. Mais-
cette inégalité des conditions, voulue par
notre Père céleste, n'est que pour un
temps. A une vie courte, laborieuse et
passagère , succédera l'éternité, où il n'y
a pas d'acception de personnes, où les
richesses insondables de Christ sont le
seul trésor de ceux qui l'habitent, et où il
n'y aura plus ni deuil, ni 'cri, ni travail
(Apoc, XXI, 4).
Cette fois encore, le vieux Toenning
— 6 —
devait, avec ses camarades, partir pour
Hambourg; mais souffrant comme il l'é-
tait, cela était impossible. Sa femme, in-
quiète et tendre, lui conseillait de restera
la maison. Avant de renoncer au voyage,
Toenning voulut vfaire encore l'essai de
ses forces et se lever; mais il ne put at-
teindre la porte sans que les pieds lui
manquassent ; il fut saisi de vertige et
d'une angoisse mortelle. Sa femme dut le
remettre au lit. Après soixante ans passés
dans la tempête, jour et nuit sur mer, et
souvent durant des heures entjères dans
l'eau à mi-corps , ou transpercé par la
pluie et la neige, les vieux os se fondent
et les pieds ne peuvent plus supporter le
poids du corps.
Lorsque Daniel vit son père dans cet
état, il fut tout attristé , car il l'aimait
tendrement. Les marins ne mettent pas
beaucoup en dehors, d'ordinaire, ce qu'ils
sentent : mais au dedans de leur âme , il
y a autant de sensibilité et d'affection que
chez d'autres qui savent mieux s'exprimer.
— 7 —
— Laisse-moi aller à Hambourg à la
place, dit Daniel.
— Va, mon fils, dit-il lentement.
Ces mots, cependant, ne vinrent pas
de suite, mais après un moment de ré-
flexion, comme s'ils avaient peine à sortir.
Daniel n'avait jamais encore été à Ham-
bourg, et la mer offre bien des chances,
se disait le coeur paternel. Mais Ltitze
Toenning a confiance en celui qui tance
la mer et les flots, se souvenant de cette
parole du Saint-Esprit parlant par la
bouche de David : « Ceux qui se confient
en [l'Eternel sont-comme la montagne
de Sion , qui ne peut être ébranlée
(Ps. CXXX, 1). » D'ailleurs, il compte
aussi sur Daniel , et ainsi il chasse la
«rainte et prend Courage.
Il y eut tant de préparatifs à faire pendant
le reste du jour, que Daniel ne put demeu-
rer à la maison. La bonne mère soignait
de son mieux son vieux mari, qui ne
pouvait se réchauffer et tremblait de tous
ses membres. Elle lui apportait des bou-
— 8 —
teilles d'eari chaude, mais rien n'agissait
sur lui. Liitze Toenning parlait peu, et
seulement de Daniel.
Vers, le soir , celui-ci revint au logis ;
il avait tout mis en ordre dans les bateaux
et devait s'embarquer avec ses camarades
à l'aube du jour. Ne voulant pas, à une
heure si matinale , réveiller son père, il
lui dit adieu. Le père lui rappela^où il de-
vait se rendre à Hambourg, à qui il de-
vait remettre les huîtres, ce qu'il devait
recevoir après les avoir livrées, et il le
pria de dire aussi que le vieux Toenning-
était malade et n'avait pu venir, mais qu'il
espérait , si c'était la volonté de Dieu ,.
faire le premier voyage. La mère remit à-
Daniel, pour la traversée, du pain et des
langues rôties, et lui dit encore en l'em-
brassant :
— Que ton voyage soit heureux 1 que
le Seigneur ton Dieu soit avec toi sur la
mer ; pense constamment à lui !
Daniel alla se coucher, en disant avec
tendresse :
— 9 —
— Guéris-toi, mon père, et porte-tor
bien, ma bonne mère I
Mais le vieillard ne pouvait s'endormir
ni Daniel non plus ;' le premier , tenu
éveillé par la souffrance , le second par
ses pensées ; car lorsqu'un jeune homme
exécute pour la première fois un projet
souvent rêvé , son sang bouillonne et
mille idées nouvelles lui traversent le cer-
veau. Il avait tant entendu parler à ses*
camarades de Hambourg et de ses magni-
ficences, que des tableaux magiques pas-
saient devant ses yeux et en chassaient le
sommeil.
Dans la chambre, à côté de lui, on en-
tendait par intervalles craquer le lit du
pauvre père, lorsqu'il se retournait dans-
l'agitation de l'insomnie. Daniel, à ce bruit
qui ramenait, à sa pensée son vieux père
malade, sentit son coeur se serrer. Il voulut
prier ; alors il récita l'Oraison dominicale.
Cette prière divine et parfaite le calma un-
peu ; et quel est le coeur agité ou angoissé-
qui ne trouve quelque soulagement dans-
— 10 —
la prière I. Mais il ne put cependant pas
fermer les yeux.
Vers deux heures de la nuit, il se leva,
s'habilla doucement et voulut se glisser
dehors pour ne pas troubler son père ,
espérant qu'il se serait enfin assoupi.
Mais celui-ci veillait toujours ; il entendit
Daniel et l'appela. Daniel accourut vers
son lit. Lulze Toenning tendit la main à
son fils, en lui recommandant de se bien
comporteret lui rappelant cet oeil toujours
ouvert, et aux yeux duquel rien n'est
caché; il remit ainsi son cher Daniel à Celui
qui pouvait le préserver de tout danger et
lui donner un heureux voyage.
— Sois tranquille sur mon compte, dit
Daniel, et que Dieu te rétablisse. Mon
père, dit-il d'une voix anxieuse, n'as-tu
pas encore dormi ? .
— Non, mon fils, dit Toenning, et il se
retourna en soupirant.
Daniel passa la main sur le front brû-
lant du malade, lui offrit de l'eau et lui dit
de nouveau adieu. La mère, qui veillait
— H —
-aussi, lui donna encore un tendre baiser.
.Et Daniel descendit sur la plage, où ses
■camarades l'attendaient déjà. La nuit
allait finir, l'aube blanchissait au ciel, la
mer était haute et murmurante, et le ro^»
-cher d'Héligoland se dressait au-dessus des
flots comme un éléphant pétrifié.'Les voi-
les furent hissées et le bateau vola sur
l'écume de la mer, suivant la cime des
vagues ou glissant au fond de leurs sinuo-
sités. Héligoland disparut bientôt dans les
brouillards du matin , et, au bout de
quelques heures, le phare de Cuxhaven
parut à l'horizon^ Daniel était joyeux en
avançant, et le souffle du, matin semblait
-animer son esprit. En passant devant
Cuxhaven , il considéra les bateaux à
vapeur et les bricks anglais s'éloignant à
pleines voiles ; ilvitl'Elbe aux larges con-
tours, les villages à droite et à gauche ,
les moulins sur les collines et les pêcheurs
sur le rivage ; plus loin, Altona, ses som-
bres maisons et ses fabriques , et enfin le
vaste part de Hambourg, avec sa* forêt de
— \% —
mâts, ses vaisseaux venus de tous le»
coins du monde, et la tour de Saint-Mi-
chel qui les domine tous.
Daniel était plongé dans l'étonnement f
il regardait de tous côtés et se faisait exac-
tement expliquer ce qu'il voyait par ses
camarades , qui avaient déjà fait ce-
voyage plus d'une fois. Ceux-ci ne de-
mandaient pas mieux et se croyaient ainsi
des gens doués d'une grande expérience.
— Voici un trois-mâts américain, lui
disait un des pêcheurs; il va en Califor-
nie, où l'or croît comme l'herbe chez
nous, dit-on ; et celui-ci part pour Rio.
Et en disant cela , il croyait presque
avoir été lui-même en Californie, et sentir
ses poches pleines d'or. Le jour suivant,,
les huîtres furent livrées et l'argent exac-
tement donné en échange. Le départ ne
devant s'effectuer que lelendemain, Daniel:
parcourut la ville, examinant les belles
longues rues , le Jungferstieg, la Bourse,
le Bazarde marbre, ses boutiques et leurs
trésors ; puis les équipages et les chevaux,,
— 13 —
choses inconnues à Héligoland, ainsi que
les beaux messieurs et les dames élégam-
ment vêtues. Son camarade lui dit qu'ici
maint négociant avait plus d'argent que
tous les habitants d'Héligoland réunis. x
Daniel prit un tel respect pour les négo-
ciants , qu'en voyant passer un gros mon-
sieur qu'il crut être l'un de ces êtres
fortunés , il s'arrêta plein d'admiration et
le suivit longtemps des yeux. Daniel n'a-
vait dans toute sa vie jamais vu plus de
15 fr., et à Hambourg on lui parlait de
millions ! Pauvre Daniel, il ignore que ces
gens qu'il envie ne sont pas si heureux
qu'il le croit ; il ne sait pas encore que le
bonheur ne tient pas tant à la position
qu'à la disposition, et que l'ai'gent peut
bien être un bon serviteur, mais ne sera
jamais qu'un mauvais maître.
Dans l'après-midi, les pêcheurs d'Héli-
goland étaient assis au cabaret, buvant
un verre de rhum en compagnie de nom-
breux matelots anglais , américains et
hambourgeois. Daniel ne comprenait guère
— 14 —
leur langage. Un marin hambourgeois s'as-
sit près de Daniel et se mit à causer avec
lui; il vit bientôt qu'il n'avait pas été
beaucoup au delà d'Héligoland. Aussi se
mit-il à lui raconter ses propres aventures
en les grossissant, en sorte que Daniel
l'écoutait plein d'admiration et d'étonné^
ment. Il dit au matelot hambourgeois que
lui aussi désirait bien aller en Amérique,
et qu'il y aurait été depuis longtemps si
son vieux père l'eût permis.
— Quoi 1 dit le matelot, et cela t'a
arrêté 1 Pour moi, je n'ai pas demandé
permission à mon père. Un jour qu'il me
contrariait, j'ai quitté la maison.
— Combien y a-l-il de cela ? demanda
Daniel.
— Six ans, dit le matelot ; et depuis
lors je suis un homme libre , et je ne
m'inquiète ni de Dieu ni des hommes.
— Mais c'est mal cela , reprit Daniel ;
quitter ainsi son père, cela ne se fait pas
chez nous. On croirait encourir par là la
malédiction de Dieu.
— 15 —
—Ah l dit l'autre, vous êtes de ces
chrétiens hors de mode ; le temps en est
passé. Ici, chacun vit en liberté ; il n'y a
que cela qui ait du prixi
— Mais tes paroles sont impies, dit Da-
niel , et il voulut s'éloigner du matelot.
Mais celui-ci se sentit honteux et irrité
que l'homme d'Héligoland eût au fond rai-
son avec lui. « Ah ! je lui montrerai,
pensa-t-ir, ce que c'est que l'impiété, et
il verra s'il est un saint lui-même. » Alors
il changea de ton, s'informa de ce qui se
passait à Héligoland, et se fit raconter par
Daniel beaucoup de choses curieuses sur
la pêche aux huîtres et aux homards, fei-
gnant de s'y intéresser. Sur ce terrain ,
Daniel se sentait à l'aise et ne tarissait
pas. Le matelot l'engagea à boire; lui ayant
versé verre après verre, le sang ne tarda
pas à monter à la tête du pauvre Daniel.
— A ton heureux voyage en Améri-
que ! s'écria le Hambourgeois , en l'invi-
tant de nouveau à prendre un verre. Ce-
pendant Daniel dit d'un ton décidé :
— 46 —
—Oh! pour cette fois ,jen'eri veux plus.
— Sais-tu? dit l'autre, écoute -moi ;
viens , je te montrerai la ville de Ham-
bourg; de ta vie tu n'as rien vu de pareil.
—Mais je l'ai déjà parcourue, répondit
Daniel.
.— Et qu'as-tu vu ?
— Oh! le Jungferstieg, la Bourse, les
boutiques et "
— Tu n'as rien vu encore, dit le ma-
telot; viens avec moi, tu sauras alors ce
qu'est Hambourg.
EtDaniel, cédant à son invitation, se leva
et se promena de rue en rue, bras dessus,
bras dessous, avec son mauvais conseiller,
pendant que les pêcheurs d'Héligoland
avaient trouvé d'autres amis et pris d'au-
tres chemins. Le matelot hambourgeois
entraîna Daniel dans Je faubourg St-Paul,
aumilieudu tumulteet des divertissements
de tous genres. Là , il lui montrait à droite
et à gauche des carrousels, des perro-
quets , des singes, des théâtres, des
jeux, et enfin il le fit entrer dans une au-