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Le Philanthrope chrétien, ou Éloge historique de l'abbé de l'Épée, fondateur de l'Institut royal des sourds-muets, avec notes et observations grammaticales, remarques didactiques sur les signes méthodiques, et opinions dialectiques sur la langue primitive et générale, etc. par l'ami des sourds-muets,...

De
110 pages
impr. de J.-J. Fuzier (Béziers). 1822. In-8° , 111 p..
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DE L'INSTITUT ROYAL DES SOURDS-MUETS,
Avec Notes et Observations grammaticales , Remarques didactiques
sur les signes méthodiques, et Opinions dialectiques sur la langue
primitive et générale , etc. ;
t
PAR L'AMI DES SOURDS - MUETS ,
ASSOCIÉ NON RÉSIDENT DES ACADÉMIES DE MONTPELLIER
ET DE MONTAUBAN.
Qui fecerit et docuerit, hic magnus vecabitur.
ST. MATHIEU. Vers. xix.
BEZIERS,
IMPRIMERIE DE JEAN-JOSEPH FUZIER.
1822.
A la Clapière, près Montagnac ( Hérault )
12 Mai 1822.
A M. L'ABBÉ SICARD(*)7
Directeur-Général de l'Institution Royale des
Sourds-Muets de Paris;
A M. L'ABBÉ SALVAN,
Directeur de l'Institution Royale des «Sourdes-
Muettes de Paris.
MESSIEURS ET. CHERS AMIS ,
L'hommage du coeur se dinge vers l' amitié
dont il s'honore. Oh vous ! Coopérateurs infa-
tigables de la gloire de votre honorable maître,
respectable prêtre, comme vous , qui avez si bien
répondu a son attente , qui avez surpassé le
modèle ; vous qui avez acquis tant de droits à
l'admiration, au respect, à l'estime dés hommes
et surtout des parents infortunés des Sourds-
Muets ; vous dont la philantropie est au-dessus
(*) A peine cet opuscule venait d'être livré à l'imprimeur, que
la perte de l'Abbé Sicard a été annoncée; c'est à ses mânes elle
qu'est aujourd'hui consacrée cette dédicace,
de tout éloge, daignez recevoir ce faible têmoi-
gnage de reconnaissance de celui qui devient
l'interprète de tant de sentiments.
Les succès obtenus dans la régénération de
sa fille, et dans la participation de cette oeuvre
envers ceux qui ont joui de ce bienfait, vous
sont dus.
Cet Opuscule a craint, il y a quatre ans ,'
l' examen académique ; aujourd'hui il est offert en
double tribut de gratitude.
Veuillez recevoir l'assurance des sentiment»,
sincères de celui qui a l'honneur d'être ?
Messieurs et chers urnes,
'Votre très-humble , très-obéissant
serviteur et ami,
REY DE LA CHOIX.
DE L'INSTITUT ROYAL DES SOURDS-MUETS,
Son Art enfanta des merveilles,
Du Sourd il- ouvrit les oreilles,'
Le Muet se fit admirer -,
O méchant ! Caeco ton inurmure :
Vois ? Tous les torts de la nature
Un homme a su les réparer.
Lettres à Sophie, etc., par L.-A.
MARTIN, t. 4, p. 174.
LA MÉMOIRE DU COEUR (I) ne doit avoir que
son langage ; c'est celui qui convient à l'éloge
d'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité.
Chez les anciens , I'ABBÉ DE L'EPÉE aurait eu
un temple aux mêmes titres qu'EscuLAPE ; eh !
n'a-t-il pas été un médecin de nouvelle espèce?
(1) Définition de la reconnaissance par Massieu , voyez plus bas,-
autres définitions de ce Sourd-Muet extraordinaire, note 1 , page 54-
( 6)
Chez les modernes, il peut être assimile à ST-
VINCENT DE PAULE. Il a été, comme ce fondateur
d'un ordre tres-recommandable (i), le digne
dispensateur de la parole céleste. La religion a
enflammé le zèle de ces deux vénérables prêtres ; .
combien le sacerdoce est grand !
Présenter à un Prince auguste, pour le sujet
d'un prix de littérature (2), l'éloge du fondateur
de l'institut royal des Sourds - Muets, c'est rendre
le plus digne témoignage à son.protecteur éclairé,
à un Fils Ae France dont les pas sont marqués
par la vertu caractéristique des Bourbons, la
bienfaisance ; c'est honorer en même temps le
successeur de l'Abbé de l'Épée (3), celui à qui
son maître avait dit : j'ai trouvé le verre, vous
ferez les lunettes ; qui a si bien payé en légataire
universel une dette aussi sacrée ; c'est encourager
encore son digne collaborateur (4), et fournir à
l'ami des Sourds-Muets une nouvelle occasion
de répandre des fleurs sur une tombe mémo-
rable.
(1) Soeurs-grises fondées par Saint Vincent de Paule.
(2) Programme des prix pour 1818 , présenté par la Société
Royale académique à S. A. R. Mr. le duc d'Angouléme.
(3) L'abbé Sicard , successeur! immédiat de l'Abbé de l'Epée ,
membre de l'académie.
(4) L'abbé Salyan, directeur (Je l'institut des Sourdes-MiiettêS»
(7) *
Si l'on avait à faire le panégyrique d'un de
ces hommes extraordinaires que la nature semble
jeter au monde pour en être plutôt le fléau
que la gloire, on déroulerait et ses titres fastueux
et ses actions gigantesques. Si c'était de quelque
grand de la terre, il faudrait emprunter ou le
langage emphatique de l'hyperbole, ou la plume
adulatrice et servile des courtisants. Si. c'était
d'un homme recommandable par ses découvertes,
par une science dont il eût reculé les bornes,
par des travaux, des ouvrages gravés au temple
de mémoire, on devrait employer le genre de
l'école à laquelle il appartiendrait, et faire res-
sortir tant de mérite : mais ici, bien que la science
analytique et synthétique ait à se glorifier du
pas de géant que la méthode pour les Sourds-
Muets a déjà procuré à l'enseignement général,
il est encore une autre partie essentielle et pri-
mitive à ne pas négliger dans l'éloge de notre
vénérable et savant Prêtre, puisque c'est par sa
conduite toute apostolique, toute sainte, qu'a
été édifié un ouvrage plus qu'humain.
De quel fondateur célèbre avons-nous à relever
la gloire ? Est-ce de celui d'un ordre cénobitique,
d'un corps enseignant, religieux ou monastique?
Est-ce de celui d'une école sophistique, ergo-
teuse, spéculative, du Lycée ou du Portique?..:,
Nous laissons ce soin à d'autres: C'est seulement
du fondateur modeste de l'Institut des Sourds-
Muets, dont l'humilité méritait bien sans doute
d'être un peu relevée ; il sera peint par ses
oeuvres. '
CHARLES MICHEL DE L'EPEE, Prêtre, Juriscon-
sulte, Avocat en parlement, naquit à Versailles,
en 1712, de parents vertueux , noble et bel
apanage pour des enfants. Son père, architecte
du Roi, exerça son état d'une manière plus ho-
norable que lucrative. Cependant, les produits
économisés de ses travaux . lai permirent de
donner à ses fils une éducation dont la base fut
la modération des désirs, lu crainte de leur cons-
cience , la jouissance de la vertu. Ce n'était pas
bâtir sur le sable : le meilleur ciment à cet édifice
de la vie, était dans la continuité des exemples
domestiques. C'est la morale en actions.
Cette éducation chrétienne à laquelle il faudra
revenir sans doute, après tant d'essais par trop
philosophiques, systématiques et impraticables,
transforaiant en habitude, dans le coeur, les leçons
de la sagesse, portait les enfants à la pratique des
devoirs religieux et sociaux. Cette éducation i-'é-
pandait sur la sollicitude des parents un charme
inexprimable; elle assurait le bonheur de l'État
et des familles dont l'État se compose.
Il
(9)
Il a été proclamé grand par un orateur célèbre
(1), celui que nous devons aussi appeler grand,
parce qu'il a fait et enseigné le bien, suivant
l'Apôtre ; nous laissons à son panégyriste éloquent
le soin historique d'amener les persécutions de
toute espèce qu'eut à essuyer le tollérant Abbé
de l'Épée, dans ce temps dé disputes théologiques,
au sujet de la Bulle XJnigenitus. Les Scobar,
les Quesnels , les Nicole, les Molina, le grand
Arnaud sont étrangers à notre sujet. La Religion
n'a eu que trop à gémir de pareilles querelles
anti-charitables.
Notre jeune Abbé, à peine montant les pre-
mières marches de l'autel et encore simple lévite,
refuse de signer le formulaire, se détourne pour
peu de temps de la carrière cléricale et prend
ses grades en droit ; mais ayant une ame sacerdo-
tale , la paix du Sanctuaire (2) convenait h son
génie, on pourrait ajouter , et à son coeur. Les
subtilités de la chicane, les tortuosités du Bar-
reau demandent une autre trempe de caractère :
l'Abbé de l'Epée reprend l'encensoir, et un simple
-canonicat lui est conféré dans la ville de Tre-yes.
(1) Oraison funèbre prononcée à Saint-Etienne du Mont, à
taris le 25 février 1790, par M. l'abbé F.,...,, Prédicateur du Roi,
£2) Oraison funèbre citée,
Le neveu du grand Avocat des libertés de
l'Église Gallicane devint son guide, il accueillit
ce mérite naissant; et sous la direction d'un tel
Prélat, le nouveau chanoine s'instruisit de la
science des Anges, s'adonna à la direction des
ames, et reçut bientôt lui-même l'imposition des
mains.
Avec quel zèle ce Prêtre n'exerça-1-il pas son
saint ministère ! C'est ainsi que dans ce moment,
la jeune cléricature, animée d'une ardeur bien
louable, travaille à la vigne du Seigneur et con-
tribue à relever le sacerdoce blanchi dans les
persécutions et les fatigues de l'Apostolat.
Cet ouvrier infatigable divisait son temps dans
l'exercice de ses devoirs; il répandait la semence
divine avec l'onction de la charité la plus fer-
vente et la plus éclairée. Cette ville de la Cham-
pagne et les petites paroisses surtout de ce diocèse
furent les objets constants de sa sollicitude évan-
gélique: jeune, mais habile pasteur, il fit paître
le troupeau qui lui était confié dans de gras
pâturages; par son exemple, la première des le-
çons, il-édifia ses ouailles. Encourageant par ses
exhortations les-timides, fortifiant les faibles par
ses instructions, et les catéchisant avec douceur,
et patience , il en ramena beaucoup au bercail, et
(II).
Remplit, dans toute leur plénitude, les fonctions
paternelles du plus grand des ministères.
Persécuté au milieu de ses travaux pour ses
opinions théologiques, l'Abbé de VEpée se soumit
humblement à la décision du Père commun des
fidelles, et alors même qu'il triompha des dé-
tracteurs imprudents et jaloux de sa découverte,
il n'opposa jamais que la plus grande modération
à l'acharnement de ses ennemis. Cette arme est
celle du sage; cette vertu, remontée si légitime-
ment sur le trône, est la plus grande consolation
des persécutés qui savent qu'il est ailleurs un.
'vengeur. L'honnête homme éclairé et religieux
sait être supérieur aux passions haineuses de
l'ignorance et de la malice; il tâche d'en éviter
les atteintes, et tend sa main charitable à l'erreur
et à l'aveuglement : il est si doux de pardonner !
Quel plus noble spectacle que l'homme de
bien aux prises avec l'adversité? Ne cessant d'être
lui-même , présentant sa tête immobile à l'orage,
de l'injustice aveugle , se réfugiant dans son
coeur, et l'ouvrant comme un port hospitalier
à ceux-là même qui ne savent pas apprécier un
-sentiment généreux , il se sent assez fort avec
sa conscience. Tel fut l'Abbé de l'Epêe.
Un silence approbateur du Vicaire de ■ Jesus-
Christ récompensa: la soumission de ce fils de
l'Église ; mais il en borna le ministère pour le tri-
bunal de la pénitence, au petit troupeau dont il
spiritualisa la vie , pour qui il inventa et régula-
risa un langage, comme nous le verrons bientôt,
et dans la pensée duquel il sut si bien lire. Il
confessait seulement les Sourds-Muets. -
L,a Piscine de Siloê, en effaçant la tache origi-
nelle, a toujours fait jouir les Sourds-Muets de
cette pureté de conscience dont la source est
dans, le ciel., et que ne connaissent guère les
prétendus heureux du siècle. Ils ont conservé
cette robe blanche, symbole de l'innocence, le
plus bel apanage de l'agneau immaculé ; mais
cela ne suffisait pas; cette troupe chérie, régénérée
par un don ineffable , a pu enfin participer à
cette- table, à ce banquet sacré de délices, dont
avaient été privés ,jusqu'à l'Abbé de l'Epée 9
leurs compagnons d'infortunes.
Des parents autant ignorants que barbares,.
avaient regardé ces malheureux enfants comme
une espèce de race maudite , parce qu'ils étaient
maltraités de la nature; mais la loi de grâce
n'était-elle pas également faite pour eux? Aussi en
ont-ils joui pleinement. Avec quel éclat de vertu,
de science et de modestie, en même-temps, n'ont-
ils pas paru d'abord sur le théâtre scholastique,.
et après cela dans la société, ces êtres double*
( 13)
ment intéressants, à qui il venait d'être donné ■
pour ainsi-dire (1), un esprit pour connaître et
une ame pour aimer !
J'en appelleaux exercices de cette école gratuite
de la Butte des Moulins (2) , ensuite à l'Institut
royal des Sourds-Muets de Paris (3), Bordeaux,
etc. On pourrait aussi, sans trop de vanité, pré-
senter à la curiosité d'un certain public ,* et à
l'admiration des gens sensibles et éclairés, d'au-
tres écoles, même paternelles, qui ont un peu
glané dans ce champ devenu si fertile par le
soin du maître et de ses disciples : aux petits
laboratoires se font les petites expériences. Mais
à qui se rapportent tant de bienfaits ? A celui
sans cloute qui disait si prophétiquement : Je
donnerai des hommes a la nature (4), des chré-
tiens a l'Evangile , des citoyens à la patrie, des
saints à l'éternité. Ce qui a été fait.
Il doit être proclamé grand ce Prométhée
moderne qui n'a pas dérobé le feu céleste; mais
(1) Moniteur, 31 janvier 1792, N°. 31.
(2) Où était sise la maison de l'Abbé de l'Epée qui y recevait les
Sourds-Muets.
(3) Autrefois aux Célestins , par un arrêté du département,
confirmé par un décret national du 21 juillet 1791, actuellement as
Collège, Magloire , au haut dé la rue de la Harpe.
(4) Expressions paternelles de l'Abbé de l'Epée.
qui, embrasé de celui de la charité, Va. soufflé
dans le coeur de ses élèves. Combien sont pré-
conisés grands sur cette terre tant d'hommes
qui n'ont fait que de bien petites choses ! La
trompette de la renommée ne donne pas tou-
jours des sons bien purs. Combien de dits , faits
et gestes rendus par des échos infidelles et
complaisants; combien de réputations plus qu'é-
quivoques ! L'usurpation ne fait que mieux res-
sortir la légitimité.
Celui-là est grand qui a fait de grandes choses.
Tel fut l'Abbé de l'Epée. Eh ! peut-on faire de
plus grandes choses que de s'oublier soi-même, de
sacrifier ses habitudes d'un demi-siècle , son
temps, ses études journalières, sa fortune, lors-
que Plulus est le Dieu qu'on encense ! Peut-on
faire de plus grandes choses que de livrer toutes
ses facultés morales et physiques, pour donner
«ne nouvelle vie à des êtres regardés jusqu'alors
comme mort-nés.
Qu'ils sont petits auprès de ce modeste insti-
tuteur gratuit, auprès de cet ouvrier apostolique
dans une région inconnue, ces spéculateurs pé-
dagogues à grande suffisance , ces pygmées pré-
somptueux qui , montés sur les échasses de
l'arrogance et de la vanité puérile,- éblouis,
les uns par le gain, les autres par l'orgueil dft
(15)
la vie, se croient des êtres utiles et importants !
Quel bien ont fait au monde, qu'ils fatiguent
au lieu d'en être l'ornement, ces parvenus de
fraîche date, ces riches d'hier? Sur qui ont-ils
répandu leurs bienfaits, leurs largesses ? Quelles
larmes ont été séchées par eux? Quels malheu-
reux ont-ils soulagés? Quels pauvres ont-ils
nourris? Lorsque,, nouveau Triptolème, défri-
chant une terre jusqu'alors inculte, un simple
prêtre fait porter des fruits en abondance et
centuple la moisson par ses mains laborieuses.
L'Abbé de l'Epée, avec la patience du culti-
vateur , a opposé la nature à elle - même , l'a
prise , pour ainsi dire , sur le temps par
des expériences suivies, et sans autre secours
qu'un zèle et un dévouement dont l'antiquité
n'offre point d'exemple, cette seconde Providence
pour ce nouveau peuple, a étonné la France,
glorieuse un peu tard (1) de le posséder.
Par une espèce de prodige, digne de la véné-
ration des siècles et de- l'admiration même de
leurs détracteurs , les Sourds-Muets ont paru
avec éclat sur la scène du monde par leurs talents,
leurs connaissances , et ont porté l'édification
(i) Un illustre anglais, M. Burke, a dit: les grands hommes sont
les gardes et les jalons de l'État.
titans la communauté des fidelles. Quels fruits
extraordinaires d'une philantropie indicible !
Puisse-t-elle trouver des imitateurs ! C'est cet
amour des hommes , inspiré par l'amour de
Dieu , qui a formé la merveille régénératrice
de ces enfants de la veuve. Orphelins pour la
religion, orphelins pour la morale qui en découle
comme de la meilleure source, étant l'ame de
l'univers, les mystères de là rédemption leur
ont été communiqués. Ils ont connu aussi les
devoirs sociaux auxquels ils paraissaient étran-
gers , et goûté les saveurs du fruit délicieux
de l'arbre de vie; la science des sciences a éclairé
leur entendement.
Et qui a donc désobstrué chez les Sourds-
Muets le canal intellectuel jusqu'alors presqu'en-
tièrement bouché ? Celui qui, se frayant une
route nouvelle dans les régions intuitives, dans
les perceptions occultes, a organisé, pour ainsi
dire, les organes, en les mettant en jeu, a fait
et enseigné des choses inconnues, en présence des
prétendus Connaisseurs de la marche de l'esprit
humain, aux yeux même de ceux qui en avaient
fait une étude, et qui sont devenus ses admira-
teurs : quels hommages ne méritait-il donc pas
cet homme si extraordinaire ? Le coeur seul peut
payer les dettes du coeur, et c'est surtout dans
le
le sien que l'Abbé de l'Épêe a trouvé sa récom
pense. Oh grandeur d'aine plus qu'admirable!
Mais une autre récompense lui était réservée j
le rémunérateur suprême avait consigné dans le
grand livre les actes d'une telle humanité. Il est
placé a sa droite celui dont la vie (1) a été con-
sacrée à des bienfaits. L'auréole céleste brille sur
sa tête. Il ne peut qu'être Saint celui qui a pro-
curé à tant d'êtres délaissés les moyens de le
devenir. Il a fait de ces enfants adoptifs plus que
de théophilantropes (2). Nouvel apôtre, il a éclairé
la religion naturelle des Sourds-Muets, du flam-
beau de la religion révélée.
Ce n'est cependant pas une apothéose qui
forme l'objet du tardif hommage académique ;
mais bien un tribut de vénération recommandé
par des savants envers Un savant d'une classe
nouvelle. Ce littérateur, ce grammairien a possédé
sans doute la didactique à un haut degré, et si
l'Abbé de l'Epée n'a pas figuré parmi les quarante,
comme son digne disciple, cet hommage n'aurait
(i) Pertransiit bemfaciendo. Act. X. 38.
(2) Il manquait au délire révolutionnaire , après s'être vautré dans
la fange de l'idolâtrie, daignant cependant déclarer reconnaître
un Etre suprême et immortalité de l'ame, après avoir élevé des
temples à la Raison, de vomir une secte semi-matérialiste qui fui
conspuée par la raison même, et n'inspira que l'horreur et le mépris
pour cette prétendue religion d'un de nos entarques.
3
(18)
pas tardé à être rendu à ses travaux , consignés
dans ses ouvrages, s'ils eussent été connus à
temps durant sa vie. L'éloge proposé équivaut
«ans doute à une admission.
Il est enfin réparé cet oubli injurieux à la
science et à la morale. En tressant la couronne
de la reconnaissance, l'académie imite (et où
pourrait-on prendre un meilleur modèle ) un
Monarque ami et protecteur des Lettres, que
notre amour et l'histoire impartiale placeront ait
rang des plus grands Rois. S. M. a récompensé,
par la décoration d'honneur, le continuateur
(l'Abbé Sicard ) de cette oeuvre dont la France
ne saurait trop se glorifier.
Nous ne serons, malgré nos efforts, que le faible
panégyriste de celui qui inspire tant d'intérêt,
tant de vénération ; il faudrait une antre plume
pour un pareil sujet: à moins que la sensibilité
ne supplée au talent, et la gratitude au désir
bien senti de proclamer un aussi haut mérite,
le coeur ne suffit pas toujours, bien qu'il soit le
puissant véhicule de la pensée.
Eh! qui pourrait assez dire; l'héroïsme de la
sagesse,, la profondeur de la science, la grandeur
du génie, la sublimité de la vertu ! L'admirateur
intime de tant de perfections, un peu initié dans
«cette découverte à laquelle il doit la régénéx-a-
tion d'une fille chérie, pourrait-il, sans une espèce
d'indifférence, d'ingratitude même, retenir plus
long-temps la manifestation de l'admiration, la
témoignage du respect, l'hommage de la recon-
naissance tant et tant mérités !
Comment n'être pas pénétré d'un sentiment
inexprimable, en voyant ce philantrope véné-
rable se complaire dans le bonheur d'un si grand
nombre d'infortunés! Quel contraste avec l'indif-
férence et la dureté du siècle! Par les moyens d'un
amour sans bornes envers ces enfants d'adoption,
il réchauffe dans son sein paternel les malheureux
Sourds-Muets, les y choie et s'épanche dans leur
coeur, s'y oubliant, pour ainsi dire, lui-même.
Aussi l'éloge de ce bienfaiteur incomparable est
celui d'un tendre père, d'un bon ami, d'un
citoyen recommandable, d'un généreux soutien da
l'humanité.
L'Abbé de l'Epée a prouvé, dans toute son
essence, que l'amour de Dieu et des hommes
est toute la religion; que cette fille du ciel est la
mère de toutes les vertus, le lien social qui devrait
unir tous les coeurs, la source de la charité uni-
verselle. Il en a été bien pénétré, sans doute,
celui à qui Dieu donna l'amour de ses frères, en
qui une étincelle de sa lumière créatrice éclaira
la pensée, et par qui furent enfin surmontés de,?
obstacles jusqu'alors tant opiniâtres et crus
invincibles.
C'est par une pareille inspiration, qu'inventeur
de ressources nouvelles, il suppléa les sens,
enfanta des prodiges, étonna la curiosité,
maîtrisa la nature, dissipa les ténèbres , et fit
sortir les Sourds-Muets du néant de l'apédeutisme.
Le jour de la Rédemption (i) de certains
captifs était enfin arrivé ; mais les plus grandes
découvertes sont dues, dit-on, au hasard, ma-
nière de s'exprimer, peu chrétienne, que nous
n'admettons pas. Nous osons dire au contraire
que celui qui tient dans ses mains tous les
événements humains, en dispose par son Omni-*
potence; qu'il en est le dispensateur éternel,
l'ordonnateur immuable ; qu'étant le principe
des causes secondes, puisqu'il est la cause
première, sa volonté universelle fait naître les
plus grands effets des plus petites causes _, ce
que nous verrons dans l'oeuvre de l'Abbé de
l'Epée.
(i) On 3 l'air de faire une espèce d anachronisme par cette
tradition subite de la conduite cléricale de l'Abbé de l'Epée â
l'exercice de son oeuvre, 11 y a un intervalle de plus de trente
ans. C'est à un article biographique qu'il est réservé de remplir
cette lacune II n'a dû être question ici que brièvement du. canoniste,.,
du théologien, du casuiste
« Quoique Dieu puisse tout , néanmoins ,
« comme il est infiniment^ sage, il y a un ordre
« dans ses volontés ; il ne veut pas au hasard,
« dit un grand orateur évangéliste (1), et tout
« ce qu'il fait a ses raisons éternelles dans les
« secrets de sa divine sagesse ». C'est par cet
ordre immuable qu'un fruit taré et tombé sur
la tête d'un grand génie, passant sous un arbre,
fait chercher et trouver la gravitation des
corps; que l'arrrosement d'un jardin fournit
l'occasion de découvrir les opérations hydrauli-
ques, l'équilibre des liqueurs, etc., soumises à
des machinés admirables.
C'est par la permission de cette volonté
divine-, sans laquelle rien ne se fait , que les
mouvements du pendule sont assujettis à des
règles invariables ; que les télescopes, par le
secours desquels tant de découvertes ont eu
lieu, sont dus au jeu de deux enfants.
Combien d'autres inventions , d'autres dé-
couvertes ne pourrait-on pas citer, qui toutes
nous conduiraient à l'occasion fortuite pour les
yeux du vulgaire ; mais amenées par le grand
ordonnateur. Bornons-nous à celle attachée à
(1) Sermon de Massillon du lundi de Pâques, seconde partie,
T. IV, P. 399-
...( 22)
tiotre sujet, qui, ainsi que nous le présenterons
Bientôt, d'un théologien paisible, tranquille et
solitaire, n'étant guère connu que des pauvres
dont il fut toujours l'ami et le protecteur , fit
Tin grammairien actif, observateur et méthodi-
que, communiquant publiquement les procédés
d'une science nouvelle prise dans la nature,
le meilleur des guides; science qui, simple comme
elle, servira de type aux autres méthodes d'en-
seignement, par des raisons péremptoires qui
seront énoncées plus bas (i). ( Opinion avancée
il y a près de trente ans ).
L'Abbé de l'Epée, quoique le fondateur, en
France, d'une école à jamais célèbre et unique
en son genre, n'a pas été, même dans ce pays,
le premier . instituteur des Sourds-Muets. Lors-
qu'il entreprit cette oeuvre immortelle , il en
avait paru, depuis deux cents ans , d'après ce
qu'il nous apprend lui-même (2), quelques-uns
instruits ou paraissant l'être, tels que ce Messer
Nello de Gabrielis dont parle Barthole (3) ,
(1) Voyez les quatre lettres de l'auteur des z, 10, 17. mai,
z juin 179Z , insérées dans le journal Hebdomadaire du département
de l'Hérault, N°. XXX et suiv.
(2) Institution des Sourds et Muets par la voie des signes
méthodiques , premier ouvrage de l'Abbé de l'Epée, page. 2,
(3) De verberum obligations..
(23)
d'autres encore; et nombre de siècles plus avant,
ce Sourd-Muet qui fixa tant l'admiration de
Tyridâtes qui, de tout ce que lui.offrit l'em-
pereur Néron , lorsque ce roi 'd'Arménie alla
visiter Rome, ne lui demanda que celui qui
par ses signes, par son jeu pantomime, exprimait
si bien les choses. « Car t en matière de signifier
« par gestes, était tant excellent, dit l'auteur
« original (i) de qui nous empruntons ce trait,
« qu'il semblait parler par les doigts ».
Ce roi ne voulait ce Sourd-Muet que pour
servir de trucheman auprès de différents peuples
de divers langage qu'il avoit sous sa domination.
Quels meilleurs interprètes, en effet, que ces
possesseurs de la langue universelle ? Aucune
méthode d'enseignement n'était cependant connue
encore jusqu'à celle qui va nous occuper de coeur
et d'esprit, « On regardait vulgairement l'état des
« Sourds-Muets comme, un malheur sans réserve;
« il y a eu et il y a peut-être encore des pays
« barbares, dit l'Abbé de l'Épée (2) , où l'on
« fait mourir à l'âge de trois ans, au plus tard,
(1) Rabelais , L. z , chapitre 16.
, (1) La véritable manière.d'instruire les Sourds-Muets , par l'Abbéô
de l'Epée, deuxième édition de l'ouvrage ci-dessus, ( Note première 5
Avertissement page 4. )
(24)
« les enfants qui ne peuvent parler, parce qu'ils
« .n'ont pas entendu , et à cause de cela regar-
« dant ces malheureux comme des monstres (1) »
Ah cruels!.... C'est bien vous.!..... Qui pourrait
retenir son indignation! Quoi, la nature doit*
elle donc compte aux hommes de ses écarts ?
Quel renversement de paternité ! Oh, entrailles
maternelles, quel déchirement! Le coeur en est
froissé. Aussi, quelle reconnaissance ne doit-on
pas avoir pour celui qui ayant fait monter par
la fenêtre (2) ce qui ne pouvait entrer par la
porte , c'est-à-dire, insinuant dans Vesprit des
Sourds-Muets par le canal des yeux, ce qu'on,
ne peut leur introduire par celui des oreilles,. a
lion-seulement arrêté les bras exterminateurs,
mais encore relevé la condition de ces êtres
regardés , malgré la civilisation européenne ,
comme le rebut de la société !
L'Abbé de l'Epée a fait plus encore. Il a rendu
avec d'autant plus de distinction et -d'honneur
à leurs familles ces enfants rejetés, qu'elles s'atten-
daient moins à une pareille métamorphose, et
(1) Ce qu'on rapporte des Chinois au sujet des enfants
disgraciés , tués à leur naissance , n'est pas aussi cruel ; la politique
a ses secrets.
(z) Institution des Sourds-Muets, page 5.
qu'une
(25)
qu'une telle difficulté vaincue surpassait les es
pérances. Que de larmes de joie a fait couler
ce merveilleux changement, regardé, d'abord,
comme impossible, parce qu'il était au-dessus de
la portée commune (1), mesure trop ordinaire
de la plupart des jugements des hommes.
Aussi ces acteurs d'une nouvelle espèce Ont-ils
fixé l'attention publique en enchaînant lest
coeurs, et la reconnaissance n'a pu atteindre
le bienfait. La barbarie des temps passés a fait
place à l'intérêt qu'ont inspiré ces enfants ré-
générés. Leurs semblables étaient jadis soustraits
à la société ou confinés dans un cloître, dans
l'obscurité d'une retraite inconnue, ou relégués
dans quelque coin de la maison paternelle. Ces
victimes de l'ignorance n'avaient point de famille,
puisqu'elle semblait rougir de cette imperfection ,
de ce défaut de conformation, comme si ces mal-
heureux en étaient eux-mêmes les auteurs, tandis
que ce devait être une raison de plus pour lés
dédommager de cette erreur de la nature.
Les nouveaux Sourds-Muets, ait contraire,;
font l'ornement de la société, glorieuse de les
posséder, jouissent même des droits civils, et
entraînent l'admiration journalière de ceux qui,
(1) Fontenelli,
4
(26)
armés de leurs cinq sens , sont, quelquefois ,
plus Sourds-Muets qu'eux. Qu'on pardonne un
peu à un ami de prendre le parti de ses inté-
ressants amis, comme il sera fait plus bas encore,
et avec plus d'extension. Je ne sors pas de mou
sujet , cette digression m'y ramène et en lie-
les parties..
Lorsque l'Abbé de FÉpée (i) entreprit son
oeuvre mémorable, il existait en France un
instituteur célèbre, M. Pereire (2), et son élève,
M. de Saboureux de Fontenay, qui non-seule-
ment écrivait correctement, mais qui parlait
couramment. Une dame aussi, madame de Sainte-
Rose , religieuse de la Croix du faubourg
Saint-Antoine, est citée pour avoir donné ses
soins à des Sourdes-Muettes. C'est par l'Alphabet
manuel dont il sera parlé ci-après et par les
signes tout simples, que cette institutrice admi-
rable, dont on doit relever l'entreprise, parvint
(1) Il y .avait eu en Angleterre Wailis, en Ecosse Braidvood,
en Espagne Charles Bonnet, Pierre Castro, à Cordoue Emmanuel
Ramirez, en Suisse Conrad Amman; chacun avait employé des
procédés différents sans les communiquer, en formant un secret,
on ne connaissait aucune méthode ; le dernier seulement avait
composé son surdus et mutas loquens , traduit long-temps après par
un médecin ( M. Beauvais ) pour enseigner à parler aux sourds-muets.
(2) On lit dans les mémoires de l'Académie, de 1749 et 1750,
des détails très-intéressants sur les exercices dont cet académicien
gratifia ses collègues. Une commission fit mêine son rapport.
( 27)
à former des élèves. Ce fut la religion qui
enflamma le coeur de cette dame. Quel plus grand
mobile et quel plus bel asile ! Ce fut aussi la
religion, cette source des plus grandes actions,
qui forma une aussi belle passion chez l'Abbé
de l'Épée.
La mort du père Vanin, très-repectable prêtre
de la doctrine chrétienne, fournit à cet autre
prêtre Toccasion de bienfaisance que son coeur
charitable saisit par un de ces mouvements
que la grâce d'en haut inspire aux belles âmes.
Une visite dans une maison, rue des Fossés
Saint-Victor à Paris (i), lui fit rencontrer deux
Sourdes-Muettes qui venaient de perdre leur ins-
tituteur. La providence le conduisait, comme
par la main, vers l'oeuvre qu'il devait bientôt
entreprendre. Humilions-nous devant ses décrets
infinis, et reconnaissons les effets puissants de
celte volonté, de cette sagesse divine qui n'est
pas le hasard. Le sort de ces aimables enfants
intéresse l'Abbé de l'Epée, la régénération des
Sourds-Muets va être accomplie.
Par le moyen des estampes, ressource en
elle-même très-faible, très-incertaine et entière-
ment nulle pour l'instruction grammaticale,
(0 Cours d'instruction. Disc. Prét. pages sy et 30
bien qu'elle puisse être employée avec succès,
comme nous le verrons plus bas pour l'enseigne»
ment de la Religion, l'éducation de ces deux
soeurs jumelles avait été essayée ; il faut rendre
hommage à toutes ces entreprises : l'esprit qui
les avait dictées aurait pu les perfectionner ;
mais il était réservé à l'Ahbé de l'Épée de
former par cette occasion une méthode à jamais
durable. Ces pauvres filles n'avaient plus de
bienfaiteur, il le devint, et ce fut le germe
d'une découverte à laquelle les Sourds-Muets
et leurs familles devront une éternelle recon-
naissance,
Jusqu'alors occupé de matières théologiques
ou morales, ce vénérable prêtre, déjà d'un âge
avancé, entre dans une carrière inconnue ; mais
que ne peut pas un saint zèle ! Il prend pour
guide son coeur. Avec le seul secours d'une gram-
maire bien incomplète (1), il se hasarde dans ce
dédale scientifique , et enfante des prodiges.
D'abord craintif en son entreprise, doutant
de ses forces, comme font les grands génies,
il n'y a que la médiocrité qui soit présomptu-
euse, l'Abbé- de l'Épée se traîne long-temps dans
le sentier qui s'aggrandit à mesure qu'il avance,?
(i) Celle dfr Pestaud alors en usage.
( 29) .
plein de ce sentiment de lui-même qui, dirigé
vers un but si louable lui donna de nouvelles
forces, un petit succès en procure un plus grand.
Animé par cette ardeur spirituelle qui double
le courage , il persévère ; et, semblable à un
rameur intrépide qui veut atteindre le bord
désiré, par un de ces efforts de génie dus à la
persévérance et à la noble passion de réussir,
il imagina un moyen de communication indiqué
par la nature. Cette bonne mère renferme tous
les bons germes , il ne faut qu'une occasion,
qu'une main habile, qu'une bonne intention,
pour les développer; mais il faut surtout celui
qui maîtrise l'occasion, la main et l'intention.
L'Abbé de l'Epée délaissant les estampes, sauf
à les employer comme agents secondaires, rien
n'étant à rejeter, surtout pour les expériences,
fait usage momentanément de l'alphabet manuel
(1) pour les objets qui ne peuvent pas être
figurés, tels que les noms propres d'hommes
de ville; il invente les signes méthodiques, grande
et sublime découverte devenue la source abon-
(1) Cet Alphabet est espagnol, il a été inventé par Bonnet
en 1620. Il ne se forme qu'avec les doigts et avec une seule
main, tandis que celui des écoliers français, entendant et parlant,
en usage eutr'eux dans les écoles, contre la surveillance de*
maîtres , employait tout le corps.
( 30).
dante de ses succès, de ses jouissances, l'agent,
la cheville ouvrière, le prototype, le radical de
son oeuvre immortelle. L'idée d'un grand homme
est toujours un germe fécond.
Reconnaissant donc que les estampes, bien que
parlant aux yeux, ne sont qu'une écriture figu-
rative ; que l'alphabet manuel n'en est de même
qu'une autre de convention et fugitive, « qui an-
ce nonce aux yeux (i) de celui auquel on présente
« tel ou tel mouvement des mains ou des doigts,
« que c'est un A, un B, un C, un D, ainsi de
« suite, qu'il doit écrire, comme il ferait en
« copiant lettre à lettre un papier ou un livre
■« qu'il n'entendrait pas, ce qui est écrire dans
« l'air » ; voulant, en architecte habile, com-
poser son édifice de matériaux plus durables et
nullement de pièces rapportées ou de marque-
terie ; désirant ne pas former des ottomates éton-
nants , mais bien des hommes instruits, l'Abbé
de l'Epée assujettit d'abord les objets physiques
à des signes invariables ; ensuite, par une méthode
analytique, il soumet les idées les plus abstraites
à des éléments simples et pour ainsi dire palpa-
bles. Voilà la difficulté vaincue, reste à en faire
l'application. 11 triomphe, et cette victoire cou-
ronne l'oeuvre.
(0 Institution des Sourds-Muets, page 23.
(31)
Cet homme de génie n'ignorait pas que tout
signe conventionnel (1) avait pu, dans tous les
temps et chez les peuples même barbares, servir
de moyen de communication entre des personnes
qui en ont la clef; mais l'emploi de ces auxili-
aires presque éphémères ne pouvait convenir à
Fauteur d'un sujet si relevé: c'était à l'intelligence
des mots qu'il voulait faire parvenir les Sourds-
Muets , afin d'établir avec eux l'échange de nos
facultés intellectuelles.
Ce n'était pas des pièces curieuses et seulement
dignes de la foire, qu'il voulait présenter à la
niaise et stupide oisiveté des badauds ; c'eût été
ravaler l'espèce humaine et l'assimiler à des chef-
d'oeuvi es de mécanisme et de patience, mais indi-
gnes de parallèle. Il voulait former une méthode
raisonnée, simple comme la source dans laquelle
il l'avait puisée, et qui devînt une langue vivante
pour ces infortunés dont il était un second père
Il fallait pour cela se rendre, comme il le dit
lui-même, Sourd-Muet (p.).
(i) Les Quipos en sont un modèle: l'Italie, l'Espagne, sans
compter d'autres pays, en offrent des exemples habituels, surtout
pour la galanterie. Si les rubans ont leur vertu symbolique, les
fleurs et autres objets peuvent bien trouver leur emploi dans ces
signes convenus; mais ces jeux, ces colifichets, sont du domaine
ils la frivolité et non de celui de la science.
(2) Cours d'instruction d'un Sourd-Muet, avertissement, page 9,
(32)
Il fallait s'identifier avec ces êtres, devenir eux
pour fixer, comme fit ce grand-homme j le lan-
gage des signes, qui par sa précision, par sa
figure caractéristique, par son air de famille
qui ne peut être imité, par son invariable esprit
qui ne peut être suppléé et par sa valeur réelle,
sans alliage, sans amalgame, conservât son ho-
mogénéité , et laissât derrière lui la langue parlée,
la langue écrite, sur lesquelles elle l'emporte;
ces deux dernières étant sujettes à tant de varia-
tions, et soumises même au caprice de la mode.
Qu'est une langue quelconque ? « Elle n'est
« qu'une collection (1) de signes. On peut tout
« figurer par gestes, comme on peint tout par
« des couleurs, comme on nomme tout par des
« mots ; les objets ont des formes, on peut les
« imiter. Si les mots ne sont que des signes de
« convention, pourquoi les gestes ne le seraient-
« ils pas ? Il peut donc y avoir une langue de
« gestes, comme une langue d'actions, comme
« il y a une langue de sons, une langue parlée ».
Mais cette langue de gestes, qui doit l'ensei-
gner ? Celui qui la possède, le Sourd-Muet. A
qui? A celui qui,,- en échange, lui apprendra
la sienne. Ce dernier même est plus avancé que
(1) Idem. Dis. Prélim., page 31.
le
(33)
Je premier, devenu élève , dans l'application )
connaissant mieux le pays à parcourir et la
valeur de son trésor; mais, afin qu'il sût dis-
tribuer à propos cette richesse inconnue, en
éviter la dissipation ou la parcimonie, excès
contraire, il a fallu une règle de conduite,
d'ordre, de dépense, pour continuer la compa-
raison ; et c'est cette méthode, fruit de la décou-
verte que nous esquissons , qui deviendra la
boussole de l'enseignement humain, déroutinera
la pédagogie, et, véritable enseignement mutuel
(1), assurera à son inventeur des droits éternels
à la reconnaissance même des entendants et
des parlants.
En rappelant cette opinion émise il y à long-
temps , si ceux a qui il manque le canal prin-
cipal de l'entendement ( l'ouïe ), et le premier
ministre de nos pensées ( la parole ), parviennent,
par cette méthode ingénieuse , h un degré d'ins-
truction tel que ces nouveaux savants rectifient les
définitions les plus métaphysiques, et simplifient
(1) La méthode que, par une manie anglomarie, on veut attribuer
à Ltncastre et à Bel, dite enseignement mutuel, et qui n'est qu'un
réchauffé de celle de l'iibbé Paulet, sous Louis XVI, est la soeur
tout au moins de celle pour les Sourds-Muets, si ce n'est pas
sa fille.
(34)
les idées les plus abstraites ( 1 ) , que n'aurait-on
pas à attendre, à plus forte raison, de ceux
qui ont toutes les" facultés pour recevoir avec
fruit et donner avec usure?
Voulant donc conduire les Sourds-Muets à
l'intelligence des mots, par une règle élémen-
taire sans laquelle le succès serait plus que dou-
teux, l'Abbé de l'Épée imagina les signes combinés
méthodiques, appelés gestifs par M. Saboureux de
Fontenay, cet élève de M. Pereire dont il a été
parlé plus haut : « les signes (2) simples ne con-
« sistant qu'à montrer avec la main les choses
(1) Bien que Massieu 'ne soit pas une élève de l'Abbé de l'Épée,
cependant c'est à lui que doit se rapporter la supériorité des
connaissances qu'il manifeste. L'Abbé Sicard n'a été que le metteur
en oeuvre secondaire, hommage qu'il a toujours rendu à son maître ,
envers ce compatriote, qui l'a fait le plus grand phénomène des:
Sourds-Muets. Parmi tant de définitions les plus étonnantes, le plus
qu'intéressant Massieu a fixé l'admiration sur les. suivantes: selon
lui les sens sont les porte-idées. L'Eternité est un jour sans hier
vu de-main. La reconnaissance est la mémoire du coeur ( voyez plus
haut, note première, page première ). Le désir est un arbre en feuillet
l'espérance un arbre en fleur , la jouissance un arbre en fruit, la
versification la danse de la parole ; et dernièrement, à Lille , interrogé
par M. le Préfet (Quotidienne, 14 septembre 1821 ) , ce qu'était
la légitimité, ce politique d'une classe particulière a répondu: La
légitimité est le contraire de l'usurpation. Est-ce donc là une statue
animée, comme a osé l'avancer un malin détracteur des Sourds-
Muets ( M. Lebotivier des Mortiers ).
(2) Institution des Sourds-Muets, page 9,,
( 35 )
« dont on écrit les noms, suffisaient bien un
« peu pour commencer l'ouvrage, mais ne
« menaient pas loin: les objets ne sont pas
« toujours sous les yeux, et y en ayant beau-
« coup qui ne peuvent être aperçus que par
« nos sens, au lieu que par la méthode des
« signes combinés, on ouvrait la voie la plus
« commode, la plus sûre, pouvant également
« s'appliquer aux choses absentes ou présentes,
« dépendantes ou indépendantes des sens ».
C'était en effet le seul moyen indiqué par la
nature, comme il est reconnu par la raison ;
c'était la véritable route à suivre pour initier
le Sourd-Muet au langage oratoire qui a été
substitué au langage des gestes, son aîné, le'
quel n'emploie ni déclinaison , ni cas , ni conju-
gaison , exempt par conséquent d'anomalies ; c'est
cette langue primitive de laquelle se sont for-i
mées toutes les autres.
Bien que par le parépatéticisme moderne
comme dit un savant encyclopédiste (i), en réali-
sant les êtres abstraits, et leur assignant, dans le
discours, la place d'honneur, la Lingue française
ait été un peu dégagée des inversions dont sont
(i) Diderot, lettres sur les Sourds-Muets, à l'usage de ceux oui
entendent et qui parlent, page 115,
(36)
embarrassées toutes les autres langues, elle n'est
pas pour cela parfaite, bien s'en faut, toute
européenne qu'elle est devenue. Quoique Cicéron
(1) ait pour ainsi dire suivi la syntaxe française
avant cpie d'obéir à la syntaxe latine, ce qui
induirait à donner la supériorité à la première,
et pour son origine la langue grecque et non la
latine qui, tout au plus, serait sa soeur, discus-
sion savante étrangère à notre sujet ; quoiqu'il
en soit, telle qu'existe notre langue ( gardons-
nous de nous trop enorgueillir de ces concessions
gratuites ) , il fallait guider les Sourds-Muets
dans son dédale presqu'inextricable pour eux s
les familiariser à la filiation des idées par nous
différemment énoncées ; il fallait les leur rendre
aussi simples que les nôtres sont entortillées ,
suivre cependant avec eux l'ordre grammatical
établi, comme nous ferions, nous, chez un autre
peuple pour la langue parlée, pour lalangue écrite,
Il fallait progressivement leur enseigner jus-
qu'aux formes ellyptiques dont notre langue
abonde, les initier aux idiotismes qui se présent
tentsans cesse, jusqu'aux tropes (2) qui ont formé
(r) Diderot , idem , page 68.
(2) Dumiirsais, des tropes, qui n'étaient pas un peuple, ni sou
ouvrage une histoire sur laquelle il fut félicité par un complimenteus
passeblement ignare.
(37)
le sujet d'un assez volumineux ouvrage à un savant
grammairien!, et leur applanirles mille difficultés
dont notre pauvi-e langue fourmille. Sans chercher
à en faire des grammairiens, ils doivent cepen-
dant un peu connaître les parties du discours,
déjà assez pénibles pour les entendants et les
parlants. Que de difficultés à vaincre ! Elles
semblent au-dessus des forces humaines : aussi
l'Abbé de l'Epée a-t-il fait de grandes choses.
Ce nouveau grammairien ayant franchi la
barrière établie entre nous et les Sourds-Muets ,
et vaincu la nature, bien différent de son anta-
goniste ( M. Pereire ) qui cherchait à déprécier
sa découverte, loin de cacher comme lui son
oeuvre, de faire un secret de sa méthode, ne
cessait de dire : « je souhaiterais (r), pour le bien
« de l'humanité, que M. Pereire eût trouvé une
« méthode préférable à la mienne; en ce cas,
« je l'adopterais de tout mon coeur et avec
« beaucoup d'actions de grâces. Il n'est pas ques-
« tion ici de la folie d'être auteur, il s'agit de faire
« tout ce que nous pourrons pour nous rendre
« utiles aux Sourds-Muets présents et à venir ».
Voilà bien sans doute le langage de la modestie,
de la philantropie, de la religion; c'est vouloir
(1) Institution des Sourds-Muets , page iz.
(38)
devenir une seconde providence, comme il le
fut réellement, pour la rédemption de ces êtres,
qui sont les esclaves de la nature dont parle
un philosophe grec (1). « S'il est un être inior-
« tuné, a dit un écrivain moderne (2), ami
« des malheureux, qui naisse inférieur à ses
« semblables, c'est bien celui qui est privé d'un
« sens duquel notre ame reçoit le plus d'idées
« ( l'ouïe ), l'esprit s'ouvre avec l'oreille ; et d'un
« organe ( la parole), l'agent le plus utile à
« l'intelligence, n'étant pas seulement la pensée
« habillée, mais là pensée active et mise en
« mouvement. Celui qui en est privé est une
« espèce d'eunuque moral. Aussi qu'elle est
« sublime la science qui répare cette injustice
« de la nature! Qu'il est fortuné celui qui, en
« voyant une de ces créatures disgraciées, peut
« se dire à soi-même, Aroici un être dégradé,
« je veux le réhabiliter aux yeux des hommes ;
« j'oserai retoucher, compléter l'ouvrage impar-
« fait du créateur. Oui, tu communiqueras, tu
« fraterniseras avec tes semblables , toute la
« science luira pour toi comme le soleil même f
a tu connaîtras tous les plaisirs de l'ame ; je te
« fais homme ».
(1) Aristote.
(2) Cerutti, feuille villageoise, 16 août 1792 , N°. 46.
(89)
On pourrait ajouter avec celui qui était ainsi
glorifié (1) à juste titre: je .te retire du sommeil
de mort (2) ; mais toujours rapporter l'éloge donné
au disciple , au maître principal , comme à sa
source légitime, à celui qui a donné dans tous les
temps l'exemple de la plus parfaite modestie,.no-
tamment lorsque, non-seulement il avait travaillé
à la régénération première des Sourds-Muets;
mais lorsqu'il avait voulu exciter l'amour-
propre de M. Pereire , en le priant de réunir
leurs efforts pour compléter une aussi belle
oeuvre.
Compétiteur peu jaloux , l'Abbé de l'Epée,
en reconnaissant le mérite de son antagoniste
dont il ne voulait être que l'émule, en louant
les succès de cet académicien , bien que ses pro-
cédés ne fussent que le résultat d'un art très-
imparfait, ce qui établissait un certain mérite,
donne un grand exemple de l'oubli de sa gloire
particulière, en faveur du perfectionnement de
(i> Cet éloge était donné par M. Cerutti , rédacteur de la
feuille villageoise, à l'Abbé Sicard, au sujet de son élève Massieu,
volé par un filou. Voyez cette plainte, chef-d'oeuvre d'esprit naturel,
d'ingénuité et de franchise, dans le journal cité, note 3, et cours
d'instruction d'un Sourd-Muet par l'Abbé Sicard, page 573.
(2) Cours d'instruction d'un Sourd-Muet , par l'Abbé Sicard,
(40)
sa nouvelle découverte qui n'était point un art
(1), mais une science.
Présentons-en le parallèle. Il s'agit de la daçti-
lologie (2), ou chirolalie ( alphabet d'une ou de
deux mains ). C'était la prétendue méthode de M.
Pereire et la méthode réelle de l'Abbé de l'Épée,
c'est-à-dire, des signes combinés. Voyons donc ce
qu'est la dactilologie ; en quoi elle consiste ;
quelles en sont les propriétés, et opposons-lui
les signes combinés ou méthodiques, en exposant
succinctement l'efficacité incontestable de ces
derniers signes, revêtus du cachet de l'expé-
rience.
Le jeu dactilologique ou alphabet manuel,
si pénible d'abord pour les yeux et si inassuré
pour l'entendement, surtout à l'égard des mots
métaphysiques, sert à former un mot par une
dictée lente et monotone, tandis que par les
signes méthodiques un seul mot est dicté subito.
A peine le premier commence son opération
digitale, que l'autre a terminé la sienne. De sorte
qu'à mérite égal, même, ce qui est plus que
(1) Il y a une différence bien grande sans doute entre les deux
procédés; l'un est un art, un talent purement mécanique, puisque
c'est un jeu de doigts ; et l'autre une véritable méthode , attendu
que l'Abbé de l'Epée procédait par un certain ordre et suivant
tenainv principes. Dictionnaire de l'Acad. , verbo méthode.
(2) Institution des Sourds-Muets, page 18.
contesté,
(41)
contesté, la seconde manière de procéder l'em-
porterait, au moins par la vitesse , dans la pro-
portion de la parole à l'écriture, c'est-à-dire, de
un à huit, comme l'art abréviateur de la sténo'
graphie (1).
En effet, les signes figurant les objets, les
décrivent simultanément, les présentent en écri-
ture visible aux yeux attentifs et perçants du
Sourd-Muet, aussi fidellement que le mot frappe
l'oreille de l'entendant, parce que le signe gestif
forme un tableau pour le premier, qui est saisi
dans son ensemble, comme le nom est entendu.
et conçu par le second. Quel usage est donc
préférable ; de celui qui laisse du louche et
de l'incertain, à celui dont la lucidité et la
fixité sont incontestables ? Quand bien même
on accorderait, comme à l'indigence, quelque
faveur à la pénible lenteur de la dictée clacti-
lologiquë, le nom serait tout au plus présenté
matériellement aux yeux du corps, et ceux de
l'esprit le saisiraient-ils ? Comment être COnScien-
(1) L'art sténographique était connu des Grecs ; chez les Romains
il fut appelé Tirenien, de Tiro , affranchi de Cicéron, qui s'était fail
une habitude abréviative à laquelle nous devons nombre de plaidoyer,
de son maître qui improvisait souvent. Cet art a été peifectionné
en Angleterre par Taylord, et traduit par Bertin dont le cours
est suivi en France.
6
6 ( 42)
pieusement assurés que le Sourd-Muet attachera
au root l'idée qu'il renferme, au. lieu que par
les signes méthodiques, le Sourd-Muet se nourrit,
triture, digère la connaissance des mots, et les
possède en héritage incommu table.
Les signes ne sont pas des hiéroglyphes, et ne
ressemblent en rien ou en bien peu de chose
au caractère Chinois (1) , comme on a osé
l'avancer; ils sont purement et simplement la
représentation fidelle des objets physiques,
d'abord, et ensuite, des objets moraux dits
métaphysiques ; ils ne sont point arbitraires.;
tout mot a sa raison ; c'est la pensée de l'esprit,
comme dit Platon : verbe, parole, raison, étant-
la même chose, selon Bossuet, 6.me avertissement
aux Protest., N.° 486.
Les idées complexes sont réduites à des élé-
ments simplifiés par cette espèce d'opération
chimique de l'esprit. Les qualités abstraites de-
viennent concrètes , étant démétaphysiquées par
cette méthode analytique. Avec les radicaux,
on forme les générations, les agrégations conve-
nables, prises clans leur nature. En un mot, la
métaphysique cesse d'être, dans ce laboratoire
(z) Chaque nation écrit sa parole; le Chinois seulement parle eu
écriture, (Soirées de Saint-Pétersbourg; tom. I , page 158).
(43)
nouveau , le roman de l'esprit, suivant la défi-
nition d'un savant. Mais, comment rendre stable
et invariable cette famille composée d'êtres d'une
espèce si particulière? Par un monument qui
seul assurerait à son auteur la place d'un génie
extraordinaire.
Un dictionnaire désignes (1) fut donc formé
par l'Abbé de l'Épée ; il devenait indispensable
pour l'avenir. Tant que l'inventeur de cette
science a pu être le dictionnaire vivant, expli-
quant tout ce qui était nécessaire, en régularisant
les signes pour l'intelligence des mots, ce grand
point de mire auquel il visait, ce secours animé
était suffisant ; mais ayant à former des maîtres,.
il a dû, pour leur service, travailler à ce ma-
gasin futur d'abondance , afin d'y recourir au
besoin. Ce dictionnaire aurait pu être plus per-
fectionné (2), et on pourrait encore le rectifier
(1) L'auteur a connu à Toulouse, il y a 25 ans , un Sourd-Muet,
M. de qui, bien-qu'âgé lorsqu'il reçut des leçons de l'Abbé"
de l'Epée, avait fait de si grands'progrès , qu'il avait entrepris de
représenter , par des dessins , les mots du dictionnaire de l'Académie'
Il lui montra une partie de cet ouvrage tout à fait original.
(2) Ce dicrionnaire , imparfait à la mort de l'Abbé de l'Epée ,
vient, dit-on , d'être restifié : il pourrait recevoir une plus graude
correction par une réunion d'instituteurs de Sourds-Muets, qui s'ad-
joindraient les plus habiles de leurs élèves, tels que Vcidyer , Massieu,
Boudonnet, Leclerc, Peyre et autres possesseurs légitimes et naturels
du langage des signes.
(44)
et le sanctionner d'une manière plus irrévocable,
qu'à l'académie, parce que les sensations sont
toujours et par tout à peu près les mêmes „.
tandis que les mots varient suivant les lieux et
les temps. Ce dictionnaire, .bien constitué, servirait
de protocole mimique, de matricule encyclopé-
dique, où serait fixée invariablement cette langue
vivante pour ce peuple régénéré et pour ceux
qui ont des relations journalières avec lui.
Et quel dictionnaire la dactilologie peut-elle
avoir ? Ses figures, semblables aux caractères
des imprimeurs, tirés comme de la casse pour
être rangés et former un mot, ne présentent
que des lettres éparses. En accordant même que,
par cette opération mécanique, par cette peinture
digitale, les objets physiques puissent être appris,
comment les idées métaphysiques pourront-elles-
supporter celte composition qui n'est guère qu'un
épelage? Comment pourront-elles présenter une
garantie suffisante d'une connaissance établie ?
Encore une autre différence ; c'est , en vérité,
faire trop d'honneur à. cet art, que d'en pousser
îe pai'allèie avec la sublimité des signes.
« La dactilologie (i) donne l'écorce des idées,
« mais nullement la substance; tout est flottant
(1) Oraison funèbre, page 32,