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Le poème de la mort / Amédée Rolland

De
217 pages
Librairie des auteurs (Paris). 1867. 1 vol. (215 p.) ; gr. in-8.
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LE
POÈME DE LA MORT
Y
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X
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE DE ÉD. ALLIER ,
Grande-Rue , 8, à Grenoble.
A
M. AMÉDÉE HARDY
MON AMI LE MEILLEUR
JE DÉDIE CE POÈME.
Mai 1866.
AMÉDÉE ROLLAND.
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A
K. AMÉDÉE HARDY
Ami, nous avons tous les deux
Tenté vingt chemins hasardeux,
Blancs de poussière et noirs de mûres,
Sentiers en fleurs, perdus sous bois,
Vertes venelles où les voix
Se font murmures.
. 8 \ I
Nous avons, d'un pied éprouvé,
Battu la plaine et le pavé,
Foulé les sainfoins et l'asphalte,
Enivrés de grand air et d'art,
Pauvres ou riches 5 au hasard,
Faisant la halte.
Chantant de nuit, rêvant de jour
La Liberté, le Vin, l'Amour,
Sur tous les tons, rythmes et modes,
Et, ne parvenant qu'à saisir,
Non pas l'Amour, mais le Plaisir,
— Les antipodes ! —
Toutefois, pour dire le vrai,
De Nogent à Ville-d'Avray,
De Bourg-la-Reine à Louvecienne
Nous avons trouvé par milliers
Des couleuvres dans les halliers :
Qu'il t'en souvienne!
Bien souvent tout le long, le long
De la colline ou du vallon,
Par la nuit claire et par l'aurore,
En mordant au fruit défendu
C'est notre coeur qui fut mordu
Et saigne encore !
Par les sentiers du bois fleuri
Où plus d'une nous a souri
Nous fûmes trompés par plus d'une ;
Mai d'Amour, honneur des saisons,
Fait pousser bien des trahisons
Au clair de lune!
Et, dans le chemin parfumé
De notre jeunesse , essaimé
D'amis joyeu^, de robes blanches,
L'un partit, l'autre s'envola,
L'amante ici, l'ami par-là,
A travers branches !
10
Si, que nous voici revenus,
Partis fous, sages devenus,
Du pays de la prétentaine,
Avec le coeur estropié,
Tramant l'aile et tirant le pié,
Dit Lafontaine.
Posthume, labuntur annil
Voici notre roman fini.
Sachant de tout ce qu'en vaut l'aune
Nous rions pour dissimuler
Un soupir prêt à s'envoler :
— Nous rions jaune !
Désenrichis de nos vingt ans,
Voici qu'à la longue du temps
Nos espoirs vont à la dérive.
L'âge mûrit, et, — double affront, —
Les cheveux émigrent du front,
Le ventre arrive!
11
Demi vaincu, demi lassé,
Quand j'interroge le passé,
Dodelinant du chef, je songe
Que j'ai failli sur plus d'un point ;
Mais sur la vie on ne peut point
Passer l'éponge !
Eheu, Posthume! que veux-tu?
Nécessité devient vertu,
C'est la dicteuse de programmes :
Plus d'un esprit fier s'y soumet ;
On rêve une oeuvre et l'on commet
Des mélodrames !
J'en ai fait, — paraît-il, — plus d'un
Peu fortuné de sens commun,
Écrit en prose bien compacte,
Avec poison... et coetera,
A l'usage du scélérat
Au cinquième acte !
12
Je ne m'étais rien refusé,
Rien ! Pas même le pont usé
Qui depuis si longtemps résiste.
Le pont du torrent a ployé ;
C'est l'auteur seul qui s'est noyé.
— Juste, mais triste!
Livres et ponts ont leur destin !
— Pont n'est pas dans l'auteur Latin,
Que j'amplifie et qu'on expurge. —
Et dire que je ne réponds
De ne pas refaire de ponts...
— Vil dramaturge!
Mais laissons-là le pont cassé
Que tant de canards ont passé
Et repasseront, tire lire !
Comme à vingt ans ton vieil ami
A cette heure revient emmy
Les porte-lyre.
13
Le mot juste serait rebec,
Puisqu'aussi bien je veux, avec
L'étrange archet du vieux Macabre.
Faire danser l'Humanité
Qui devant la Réalité
Pleure et se cabre.
Tantôt sombre, tantôt bouffon,
Ce livre n'est pas fait au fond
Pour amuser les demoiselles ;
On n'y chante point les ruisseaux
Ni les moutons, ni les oiseaux,
Ni les oiselles.
Il me semble presque prouvé
Que les dévideuses d'ave
N'en feront pas leur bréviaire,
Et j'ai grand'peur que les dévots
Ne laissent mes in-octavos
Chez le libraire.
u
Elles n'en feront point encor,
— Les Clorindes à cheveux d'or
Que l'on voit au bois de Boulogne
Aller en guerre autour du lac, —
Bien plus de cas que de tabac
Une cigogne.
Quant aux aimables paladins
Du pince-nez, boursiers, gandins,
Ils ont choisi pour Pythonisse
De l'Art pur, la brune Margot,
Archiduchesse de l'argot.
— Dieu les vernisse !
Non plus, je ne serais surpris
De m'être attiré les mépris
Des Prudhommes utilitaires;
Des gens de loi je suis peu sûr,
Et je ne peux pas compter sur
Les militaires !
De cette énumération
Il appert que l'édition
De ce poème fantastique,
A mon dam, aura le loisir,
— Très littéraire, — de moisir
Dans la boutique !
En advienne ce qu'il pourra !
Regarde mes vers qui voudra
Et les soupèse et les épluche
En comptant les pieds sur ses doigts ;
En art aussi, fais ce que dois :
Après ? Trébuche !
J'ai recherché la Vérité ;
Le meilleur de ma volonté
Je l'ai condensé dans ce livre ;
Quoi que lui garde le Destin,
Je l'accepte d'un coeur hautain :
Lutter, c'est vivre !
16
Aimant mieux agir que rêver,
Bien souvent je t'ai vu braver
Dans les flots, dans la flamme et, même
Dans les jeux sanglants du hasard,
La sombre Muse au nez camard
De ce poème.
Mais la Mort, — Justice et Raison, —
N'abat dans leur mâle saison,
Du coup de vent de sa grande aile,
Que ceux-là dont le mot est dit ;
A qui lutte, elle fait crédit :
C'est l'Immortelle !
Lutteur qui n'as jamais dit: non!
Voilà pourquoi je mets ton nom
A la tête de ce volume.
Tous deux sommes, heur et malheur,
Frères d'esprit, frères de coeur ,
Frères de plume.
Novembre 1866.
AJIÉDÉE ROLLAND.
LE
POEME DE LA MORT
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LE POÈME DE LA MORT
i.
Il avait plu la veille et, sur le pavé gras,
Le pied mal assuré glissait à chaque pas,
Tout passant semblait un homme ivre
Et nous reconduisions silencieusement,
A son gîte dernier, l'ami qu'un Dieu clément
Avait tenu quitte de vivre.
20
De ceux qui l'escortaient, mornes ou recueillis,
Vieillards et jeunes gens par la lutte vieillis,
La foule était longue, — et, peut-être,
Plus d'un oisif, à voir ce convoi glorieux,
Se demanda quel grand n'était plus, parmi ceux
Dont la grandeur consiste à naître.
Celui-là qui, pourtant, s'en allait dans la mort,
De bonne heure sevré des tendresses du Sort, •
Enfant, n'avait bu qu'un lait aigre,
Car, c'était le Malheur qui l'avait allaité,
Et, jusques au cercueil, la fière Pauvreté
L'avait bercé sur son sein maigre.
C'est pourquoi, fatigué du combat et vaincu;
Las de vivre, à cet âge où l'on a peu vécu,
Où le coeur est en pleine sève,
Il s'en allait dormir en hâte, souriant,
D'entrevoir, les yeux clos, blanchir à l'Orient
L'aube du monde que l'on rêve !
21
Au triste rendez-vous pas un n'était absent;
Mort avec dix amis il en retrouvait cent,
Quedis-je? il en retrouvait mille!
— Ah! c'est qu'après avoir souffert, avoir aimé,
Il puisa dans son coeur tout ce qu'il a semé ;
La moisson du coeur est fertile !
Tous, grands, petits, — talent, génie ou vanité, —
Partis des quatre coins de la grande cité
Venaient rendre hommage au martyre
Du poète, dont l'oeuvre était, pour la plupart,
Un exemple éclatant des mensonges de l'art,
Et pour plusieurs une satire !
Le Fossoyeur jeta la terre; tout fut dit.
Cet homme avait été l'Honneur, l'Amour, l'Esprit :
Ce n'était plus qu'une mémoire;
Mais chaque jour qui passe en emporte un lambeau,
La mémoire de l'homme est le plus noir tombeau,
■— Et dire qu'on croit à la Gloire !
22
IL
Eh bien! malgré l'éclat dont se vit entouré
Le poète mourant avant l'âge; malgré
Le luxe inattendu de cette apothéose,
Au triomphe funèbre il manquait quelque chose :
Le sévère frisson qui court dans les cheveux,
Lorsque la grande voix de l'orgue monte aux cieux!
Sf^
23
Pareil au fier Rolla, fuyant les cathédrales,
On me voit rarement à genoux sur les dalles;
Devant le Rédempteur, d'épines couronné,
Mon front depuis longtemps ne s'est pas incliné ;
L'âne et le boeuf, pensifs à côté de la crèche
Où dort l'Enfant divin sur une paille fraîche,
Les rois Mages du fond de l'Orient venus,
Guidés par une étoile au berceau de Jésus ;
Les bergers, adorant le Dieu né dans l'étable,
Poétiques récits d'une sublime fable,
Ne me laissent au coeur que cette émotion
Qu'on doit à toute grande et pure fiction,
Mais de l'impiété dont se vante notre âge,
Qui des enfants du siècle est le vain apanage,
De cette impiété dont les esprits sont pleins,
Je ne tire pas gloire, — et souvent je me plains!
Pourtant, quand aux grands jours de l'Eglise latine,
Voulant ressusciter ma croyance enfantine,
Dans le temple embaumé, plein de fleurs et d'encens,
J'entre, vibrant déjà sous l'orgue aux longs accents,
L'âme déjà bercée aux voix claires des vierges,
Hélas! à la lueur que projettent les cierges,
24
Je ne puis m'empêcher de voir dans le saint lieu,
La présence du prêtre et l'absence de Dieu ! '
Aussi, je ne viens pas, me refaisant l'apôtre
D'un culte qui fut grand mais qui n'est plus le nôtre,
Vous crier : Compagnons, replaçons sur l'autel
Ce Christ découronné, redevenu mortel;
Avec nos lois, nos moeurs, nos arts et nos sciences,
Rebâtissons l'Église au fond des consciences;
Je prêcherais en vain la croisade : — je sais
Que les Dieux exilés ne reviennent jamais !
Mais je vous dis: Croyants de cette foi nouvelle
Que la Raison devine et que l'Espoir révèle,
Philosophes, docteurs, savants, je vous le dis :
Abolissez l'Enfer, gardez un Paradis!
Ne vous hâtez pas trop d'achever la ruine
De l'oeuvre qui longtemps fut une oeuvre divine ;
Lorsque nos plus aimés dans la tombe s'en vont,
La foule se découvre en inclinant le front,
Saluant, non le corps mais bien l'Ame immortelle;
Mais quand Dieu sera mort qui donc saluera-t-elle?
25
Quand Dieu ne sera plus, saluera-t-elle encor
Ce puissant, orphelin du prestige de l'Or?
Dans ce penseur dont l'âme expliqua la Nature,
Saluera-t-elle encore un peu de pourriture?
Et, quand ce doux poète, allongé sous son drap,
Passera, chair promise aux vers, elle rira,
Sans plus s'inquiéter de ce que fut cet homme,
Qu'on ne prend de souci de la bête de somme.
Prenez garde, docteurs, philosophes, savants,
Qui méprise les morts, se moque des vivants.
Tant qu'on n'aura pas dit d'autre BONNE PAROLE,
Sur son vieux piédestal, laissez le vieux symbole;
Coeurs forts, n'apprenez pas aux faibles à nier,
Tolérez-leur au moins la foi du charbonnier ;
Songez que les amants, les orphelins, les veuves,
Les pauvres, ont besoin, au milieu des épreuves,
D'un autel pour prier et pour se souvenir,
— Et que le Dieu nouveau tarde bien à venir !
'26
III.
Il viendra! — j'en suis sûr! — Peut-être
Que cet autre Christ inconnu,
A cette heure, n'est plus à naître
Et que plusieurs l'ont reconnu.
27
Peut-être, à cette heure, il médite.
Dans un coin du globe ignoré,
Pour l'Humanité décrépite,
Le dogme qui sera sacré.
Les temps sont prêts, il faut qu'il vienne!
Tout s'en va de tout ce qui fut :
C'est la décadence Païenne,
Le vieux monde attend son salut.
Aux yeux dessillés de la foule
Les vieux drapeaux sont des haillons :
Le Droit divin des Rois s'écroule
Devant le Droit des Nations.
La vieille Europe se soulève
Sur son linceul, et tend les bras
Au Charlemagne qu'elle rêve
Et qui ne lui faillira pas.
7-4 fi
28
Abdiquant les vieilles querelles,
Dont l'Humanité se repent,
Les Races se cherchent entr elles,
Gomme les tronçons d'un serpent ;
La Fraternité se proclame :
Ainsi qu'en un creuset profond,
Les moeurs, les lois, tout s'amalgame,
Tout se refait, tout se refond!
Il faut que le vieil ordre meure,
Puisque le vieil ordre, impuissant,
Laisse tomber, à la même heure,
La Croix Latine et le Croissant.
Il faut un symbole plus ample,
Il faut choisir un plus haut lieu,
Pour y bâtir le nouveau temple
Où montera le nouveau Dieu.
29
Puisque la grande race humaine,
Vers un but invisible va,
Ignorant le bras qui la mène,
Allah, le Christ, ou Jéhovah ;
A cette heure trouble où nous sommes,
Tenant en main sceptre ou drapeau,
Il faut un nouveau pasteur d'hommes
A la tête du grand troupeau.
Mais en attendant qu'il surgisse :
Soldat, Savant, Pontife ou Roi,
En attendant qu'il accomplisse
L'oeuvre qui deviendra la Loi,
Nous, frères, dont le regard triste
Ne contemple que l'avenir,
Qui sommes les saint Jean-Baptiste
De celui-là qui va venir,
■■liî '■:
B
30
Mages tournés vers notre aurore.
Au nom de ceux qui ne sont plus,
Avec respect laissons encore
Les coeurs simples prier Jésus !
! I ;i
31
IV.
Ainsi je méditais en quittant cette place
Où le charmant esprit qui nous était si cher,
Comme un vêtement lourd dont le fardeau vous lasse
Avait quitté sa chair !
32
Triste de cet adieu que nous venions de dire
Au pâle voyageur si brusquement parti ;
Songeant qu'au moment même où tout semblait lui rire ,
Le sort avait menti.
Ah ! ce dur forgeron dont le monde est l'enclume,
Frappe, à coups redoublés, sur le Juste et le Beau;
Certe, il est plus pesant de porter une plume
Qu'un glaive ou qu'un marteau !
A ceux-là, dont l'étude est de prendre une lampe,
Pour descendre et pour lire au fond du coeur humain,
—Gouffre incommensurable où la passion rampe-
Il faut un coeur d'airain !
Il faut ceindre ses reins, d'une forte ceinture
Pour, dans le sombre abîme, aller jusqu'à moitié,
Et l'on doit aux vaillants qui tentent l'aventure
Une immense pitié !
33
Hélas! parmi ceux-là,— ceux dont j'étais moi-même,
Qui, l'oeil baigné de pleurs, le coeur inconsolé,
S'en venaient saintement dire un adieu suprême
.Au poète envolé :
Lorsque Mai reverdi, dans les bois, dans les haies,
Sur le bord des chemins et sur le bord des eaux,
Fera fleurir les joncs, fera rougir les baies
Et neiger les sureaux,'
Ressuscitant l'Amour aux coeurs les plus inertes,
Quand le jeune Printemps rira dans tous les yeux
Et que les oubliés, sous leurs tombes plus vertes,
Dormiront plus joyeux,
Dévots au souvenir de la muse endormie,
Combien peu cependant, combien peu parmi nous
Reviendront à pas lents vers cette tombe amie
Pour prier à genoux !
34
Car il n'en est pas un parmi nous, qui ne porte
Dans le fond de son coeur, comme un ver du cercueil
Assez fort pour trouer la planche la plus forte,
Un misérable orgueil !
/
35
V.
Nous ne l'oublierons pas, sans doute ;
Et, bien des fois,
En suivant gaiement notre route
Au fond des bois,
36
Jasons de l'Art, peintres, poètes,
Errant, chantant,
Nous qui ne faisons de conquêtes
Qu'en visitant
Les forêts, les champs et les grèves,
Et, qui laissons
De la Toison d'or de nos rêves
A tous buissons ;
Nous reverrons son doux fantôme
Passer, parmi
Les ronces vertes, sous le dôme
Du bois ami.
Nous entendrons, vague fanfare,
L'aboi joyeux
Du chien de ce Nemrod bizarre
Et merveilleux,
Qui, parti guêtre, plein de fièvres,
Carnier aux reins,
Ne trouvait en guise de lièvres,
Que des quatrains !
Les oiseaux,— odes de l'espace, —
Le précédaient
Alors qu'il s'en allait en chasse,
Et le guidaient!
37
« C'est notre frère en chansonnettes,
» Fais des chansons ! »
Lui disaient les bergeronnettes
Dans les buissons.
Fuyant devant lui, pour la frime,
Les sansonnets
Lui gazouillaient : « Soignr la rime
Dans les sonnets ! »
« Tireli ! faisait l'alouette
Avec douceur;
« Je vole au Ciel aussi; poëte,
Je suis ta soeur ! »
Quelquefois, pourtant, une caille,
Au bord d'un champ,
Lui chantait son refrain qui raille;
— L'oiseau méchant
Sait trop bien les mathématiques!
Mais sur ses pas
Le merle, abdiquant les critiques,
Ne sifflait pas !
Quand il poursuivait un poème,
Loin du soleil,
De vieux corbeaux lui donnaient même
Plus d'un conseil !
38
Et, quelque brave paysanne
Ou quelqu'ânier,
Allant à l'amble de son âne
Chez le meunier,
Nous .narrera les aventures
Du Parisien,
Qui composait des écritures
Qu'on dit très bien !
Nous ne l'oublierons pas, sans doute,
Au coin du feu,
A l'heure vague, où l'on écoute,
Dormant un peu,
Tout en caressant les chimères
De l'avenir,
Les voix douces, les voix amères
Du souvenir;
Voix vengeresses qui, chacune,
Et, tour-à-tour,
Viennent vous conter leur rancune
Ou leur amour ;
A l'heure sombre où l'on s'ennuie,
39
Songeant aux maux
Qui frappent l'homme et que la pluie
Fouette aux carreaux,
Nous reverrons son fin sourire,
Qui, triste et doux
Quoique moqueur, semblait nous dire :
« Rien n'est à nous!
» Chantons, chantons humbles cigales,
» Les froids venus,
)) Nous tremblerons, sous les rafales,
x> Maigres et nus ;
» Chercheurs d'amour, chercheurs de gloire
» Et de MIMIS ,
» Notre chanson est illusoire
» Pour les fourmis ! »
— Et fredonnant tout bas MUSETTE ,
Chef-d'oeuvre amer,
Nous dirons, en hochant la tête:
« Pauvre Mùrger! »
m
VI.
Oh ! nous ferons bien plus encore !
Sous les cyprès, pompeusement,
Nous dresserons un monument
A celui que le ver dévore,
Et nous ne verrons pas, ridicules cirons,
Que c'est à notre orgueil que nous relèverons
^.
M
Dernier né des bâtards d'Homère,
Évidemment il est très beau
Que tu dormes sous un tombeau,
Moins que ton passage éphémère,
Mais quand le monument sera fait, nous dirons :
« Regardez! » — Et c'est nous que nous admirerons!
L'Été revenu, la sculpture
Sous le lichen disparaîtra,
Et le poète n'entendra
' D'autre plainte dans la Nature
Que le bourdonnement que font les moucherons,
Car, dites, sur sa pierre, est-ce nous qui prierons !
42
VII.
Hélas, si! — Le poète, étendu dans sa fosse,
Entendra d'autres voix :
La voix rauque, le cri méchant, la note fausse
Des amis d'autrefois !
43
Combien, parmi ceux-là, romanciers et poètes,
Sans qu'ils en aient rien dit,
Aussitôt qu'il fut mort ont ramassé les miettes
Du pain de son esprit.
« — Il avait du talent! — (c'est leur mot!) quel dommage,
» Qu'il en usât si mal !
y> Était-il donc décent de mourir, à son âge,
» Sur un lit d'hôpital ?
y> Il n'a fait que chanter l'Amour et la Jeunesse,
» L'Art libre et le Printemps,
» Thèmes jolis, mais vieux, rebattus, et qu'on cesse
» Dès que l'on a trente ans !
» C'est sa faute ! » — Et des sots qui n'ont pas plus de rimes
Que de bonnes raisons,
Achètent du produit de leurs oeuvres opimes
Des pâtés de maisons !
M
VIII.
Plus de mère! •— pensai-je, — et pas d'enfant! — L'artiste
Va, d'une triste vie, en une mort plus triste,
Et, le coeur oppressé, sous cette oppression ,
Dans la nuit qui suivit, j'eus une VISION :
45
IX.
Je vis, comme l'on voit dans les danses Macabres,
Une procession, à travers un brouillard,
Défiler par devant le fantôme camard :
Les uns portant des faix, d'autres traînant des sabres
D'autres suivant un étendard.
46
Celui-là grelottait dans un habit sordide,
Celui-ci, demi-nu, sous de longs cheveux gris
Essayait de cacher ses membres amaigris ;
Celle-là, s'avançait dans un coupé splendide
Traîné par des chevaux de prix.
Un Roi, l'épée au poing et la pourpre aux épaules ,
Au galop d'un cheval tout caparaçonné
S'enfonçait dans la brume. —■ Après ce couronné,
S'en venaient des milliers de millions de drôles,
Dont pas un seul n'avait dîné !
Regards noyés, cheveux en pleurs, la face blême,
Des sanglots s'échappant de leur poitrine en feu,
Des victimes d'amour s'enfuyaient ; — au milieu
De leurs cris, une enfant de quinze ans disait: j'aime !
Mais l'amour, qu'est-ce donc, mon Dieu?
Ils passaient tous ainsi qu'un long troupeau qui brame,
Judas, dans son effroi se signant humblement,
47
Harpagon, semant l'or dans son effarement,
Et tous, priant, pleurant, tremblant, laissaient leur âme
Immortelle fuir lâchement!
Et le Fantôme, Roi des noires Épouvantes,
Debout, sur un sommet, dominait tous les fronts;
Et pour accélérer ces hordes de poltrons,
La Déroute et la Honte , aux alarmes savantes,
Sonnaient dans d'immenses clairons!
Avec ces bataillons, avec ces cavalcades,
Ce tumulte qui vient, cette rumeur qui fuit,
On eût dit la revue étrange, — plus le bruit, —
Que les Césars défunts passent dans les ballades,
Au clair des lunes, à minuit !
48
X.
C'était comme une mer immense qui déroule
Majestueusement le manteau de ses flots,
Mais, parfois, des poltrons hardis ouvraient la foule
Et venaient se fondre en sanglots.