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Le préjugé de la rage, ou de L'innocuité du virus rabique sur l'espèce humaine ; précédé d'Une lettre à M. le préfet de police / par Faugère-Dubourg

De
122 pages
impr. de Dubuisson et Cie (Paris). 1866. 1 vol. (126 p.) ; in-8.
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LE PRÉJUGÉ
DE
LrA RAGE
OU DE
i!ÏNr$eîlTÉ DU VIRUS RABIQUE
SUR L'ESPECE HUMAINE
PRÉCEDÉr"D<CNE LETTRE A M. I.E PUÈFET DE POLICE
PAR
FAUGÈRE DUBOURG
La rage est un mal qui doit
disparaître.
D' TAKDIEU.
PARIS
IMPRIMERIE DE BUBUISSON ET C», RUE COQ-HÉRON, 5
18 6 6
LE PRÉJUGÉ DE LA RAGE
A monsieur h Préfet de police.
Monsieur le Préfet,
Le 10 mai de cette, année de grâce 1866, l'émotion
fut grande dans les communes de Montreull, Vin-
cennes, Saint-Mandé. Un jeune homme de 24 ans, le
sieur Balleux, marchand de vins sur la route de Mon-
treull, venait de mourir emporté presque subite-
ment par ce mal inconnu que, faute de définition
meilleure et pour é. luder d'embarrassantes difficul-
tés, les médecins appellent hydrophobie, ou plus yul-
gairemenç rage.
Le fait vous, fut certainement rapporté, monsieur le
Préfet, mais le fait isolé, consigné dans un procès-
verbal , et vous n'avez rien su, je le gagerais, de
l'impression qu'il a produite, des commentaires qu'il
a provoqués. Or, que serait l'histoire sans sa philo-
sophie, et que nous importerait l'épisode si, des ef-
fetg moraux de cet épisode accidentel, nous n'avions
un enseignement à déduire?
Ce que vos agents ont négligé de voua dire, je vous
le dirai, monsieur le Préfet.
Il est déjà bien assez malheureux qu'en ces temps
de progrès, un mal échappant à toutes les investiga-
tions de la science justifie ce mot de l'éminent pro-
fesseur d'Alfort, M. Bouley : « Le traitement de la
rage n'a pas fait un pas depuis l'origine des temps. »
Ce qui serait plus déplorable encore c'est que, s'exa-
gérant les suites terribles de ce mal, l'opinion pu-
blique tombât dans des excès qu'atténuerait à peine
une tradition barbare qui se perd dans la nuit du
moyen âge.
C'est cependant ce dont nous sommes menacés,
monsieur le Préfet, je rougis de le dire, et vous vous
en fussiez convaincu vous-même si, le jour de la
mort de M. Balleux, vous aviez pu entendre les con-
versations qui se tenaient dans les communes de
Montreuil, Vincennes et Saint-Mandé.
Ce que l'on disait, demandez-vous? Oh 1 mon Dieu,
tout simplement que la police avait empoisonné le
malade, que vous étiez le médecin suprême de ces
cas désespérés, et, à mon énergique protestation
contre de tels blasphèmes, on répondait de cet air
gouailleur qui prend en pitié l'ignorance et l'ingé-
nuité :
« Ah ça, mais d'où venez-vous, cher monsieur, que
vous ne savez pas ce qui n'est un secret pour per-
sonne? — Dès qu'un individu est déclaré hydrophobe
par un médecin, on avertit la police qui, tout aus-
sitôt, mande ses agents avec la boulette.»
La boulette ?
« Eh oui, la boulette, la dragée, le poison enfin. C'est
le médecin qui l'administre en présence des agents du
préfet de police ; le malade meurt, on dresse procès-
verbal et tout est dit. »
Comment, tout est dit?
« Que diable voulez-vous qu'on fasse de plus? Puis-
que l'enragé est condamné d'avance, puisqu'il est
impossible qu'il en revienne, c'est bien le moins
qu'en mettant les autres à l'abri de sa fureur conta-
gieuse, on lui rende le service d'abréger ses souf-
frances. Ici, à Paris, l'usage de la boulette est consa-
cré, mais en province on leur ouvre les quatre veines
ou on les étouffe sous un matelas. »
J'étais abasourdi ;— ces monstrueuses explications,
que je rapporte littéralement, ne rencontraient pas
un incrédule et une femme qui était là jura même
ses grands dieux qu'elle avait assisté en personne à
l'exécution d'un de ces hydrophobes, qu'on saigna aux
quatre veines, affirma-t-elle, après l'avoir attaché
dans un bain.
Encore une fois, de tout cela personne ne doutait.
Inutile de faire entendre raison à ces gens plus en-
ragés cent fois que les malades dont ils parlaient.
J'eus beau crier, m'emporter, invoquer l'inviolabilité
de la vie humaine, parler du Code pénal, assimiler
ces façons barbares de procéder à un acte criminel,
attester qu'il n'y avait au monde ni préfet de police,
ni médecin qui pût consentir jamais à ce rôle de
bourreau, je n'entamai pas la moindre conviction,
et compris pour la première fois tout le sens de ce
grand mot de l'évangéliste : Prêcher dans le désert.
Maintenant, je vous le demande, monsieur le Préfet,
est-il possible que l'administration et le corps médi-
cal restent sous le coup de semblables suspicions ?
Songez-y, si l'on parle ainsi aux portes de Paris, la
ville des lumières, en province ce doit être cent fois
pis encore. Vraiment, c'est à faire trembler. Eh
quoi! parce que, mordu ou non par un chien accusé
d'être enragé, on présentera les caractères d'une
— 8 —
maladie nerveuse devant laquelle les médecins dé-
clinent leur compétence, on sera à la merci de fana-
tiques qui s'imagineront faire oeuvre pie en vous
étouffant!
La question touchant aux conditions les plus sé-
rieuses de la sécurité publique, c'est à qui a la
charge de cette sécurité qu'il appartient de la ré-
soudre. Seule l'administration parle avec autorité
aux populations et la première chose à faire serait,
d'après mon humble avis :
1° De supprimer radicalement les mesures préven-
tives contre la rage qui ont atteint jusqu'ici, partout
où elles ont été appliquées, en augmentant sensible^
ment les cas de rage, des résultats absolument con-
traires à ceux qu'on se proposait ;
2° D'apprendre aux populations que les malades
présentant les caractères du mal si improprement
désigné sous le nom d'hydrophobie, ne font courir
aux gens qui les approchent le risque d'aucun danger.
De l'aveu de tous les médecins, M. Dupuytren en
tête, ces malades en effet ne cherchent jamais à
mordre et la science n'a pas encore relevé un seul
cas sérieux de rage transmise de l'homme à l'homme.
Voilà ce qu'on peut affirmer en s'appuyant sur des
faits acquis à la science ; c'en est assez déjà pour ra-
mener auprès de ces victimes d'un fatal préjugé
ceux qu'en éloignaient des craintes chimériques et
prévenir le danger des exécutions sommaires.
Mais ces excellents résultats qu'une circulaire
émanant de votre autorité suffirait à obtenir, mon-
sieur le Préfet, — pour la plus grande gloire de l'ad-
ministration et du corps médical que les soupçons
même immérités, même ridicules, atteignent dans
leur dignité, — demanderaient encore à être com-
plétés par des mesures plus générales.
Pour déblayer des superstitions, des croyances po-
pulaires, des préjugés, des traditions médicales su-
rannées, des contradictions, des absurdités, des niai-
series qui l'obstruent, l'étude du fléau qui m'inspire
cette lettre, il importerait de provoquer une enquête
sérieuse dont les résultats, j'ai tout lieu de le croire,
seraient de nature à étonner singulièrement la so-
ciété, tout en la rassurant.
De cette enquête, par exemple, il faudrait exclure
impitoyablement tous les praticiens qui, ayant déjà
une opinion faite sur la rage, croiraient défendre
leurs principes en la soutenant. C'est à des hommes
neufs, sans idée préconçue, sans parti pris, qu'on doit
s'adresser : à des administrateurs, à des membres du
conseil d'hygiène, à des médecins désintéressés, qui,
ne sachant de la question que ce qu'on en professe à
l'école (fort peu de chose), seront ardents à chercher
la vérité et recommenceront courageusement les ex-
périences déjà faites sans tenir aucun compte des
observations si souvent contredites de leurs prédé-
cesseurs. . . . .
SI, grâce à cette enquête impartiale, on en arrivait
à reconnaître et à proclamer, coram populo, que, — ce
dont je suis convaincu pour ma part, — la rage n'est
qu'un préjugé, ne pensez-vous pas, monsieur le Préfet,
qu'il serait beau pour un fonctionnaire tel que vous,
d'attacher son nom au renversement de ce préjugé qui
en tombant diminuerait au moins des trois quarts les
victimes de l'hydrophobie ?
En attendant que, dans votre prévoyante sagesse, re-
connaissant le sérieux de mes avis, vous vous décidiez
à prendre, monsieur le préfet, les mesures que j'ose
vous recommanderje veux, prêchant à la fois d'exem-
ple et de précepte, être le premier à attacher le
grelot de l'enquête que je réclame, en vous soumet-
— 10 —
tant quelques-unes de mes observations sur la rage.
Vous êtes donc médecin, me direz-vous? non, mais
je soutiens qu'abandonnée par la médecine, la cause
des enragés appartient à qui veut la prendre, et
puis, y a-t-il bien pour la science médicale un do-
maine sacré sur lequel nul profane n'ait le droit de
mettre le pied ?
Je m'insurge contre des prétentions aussi exclu-
sives. Dans une affaire capitale, l'accusé a le droit
de se défendre lui-même, et, je le demande, le ma-
lade n'es!-il pas toujours dans une situation identique
vis-à-vis de son médecin ?
Vous pèserez, monsieur le Préfet, les raisons que je
vais humblement essayer de faire prévaloir auprès de
vous et, quelle que soit votre appréciation à leur
sujet, je vous prie de tenir compte de la loyauté du
but que je poursuis et de la sincérité de mes inten-
tions.
Agréez, monsieur le Préfet, l'assurance de ma con-
sidération très distinguée..
FAUGÈRE DUBOURG.
CHAPITRE PREMIER
LA QUESTION DE LA RAGE DEVANT LA SCIENCE MEDICALE
ANCIENNE ET MODERNE
De toutes les branches de l'arbre de science, il
est pas que le génie de l'homme ait tordue avec
plus de complaisance que l'art médical. Comme
l'humanité avec laquelle elle a tant d'affinités,
la médecine s'est toujours, dans ses manifesta-
tions multiples, assimilée aux phases sociales et
modelée sur les moeurs du temps.
Croyante et thaumaturgique au moyen âge
avec l'école de Salerne si profondément imbue
des idées superstitieuses de cette époque téné-
breuse, elle détend ses entraves à la Renaissance
et trouve en Paracelseun puissant émancipateur.
Sous les Yalois, l'influence italienne dominante
en politique la fait retomber dans l'empirisme ;
elle est solennelle, gourmée, porte perruque
avec Louis XIV et si elle se déride un peu sous
Louis XV, à la chaleur des effluves encyclopédi-
— 12 —
ques, elle n'éclate en pleine liberté qu'au soleil
de la Révolution.
Combien de systèmes prônés et déchus depuis
Hippocrale jusqu'à nos jours! On les compterait
en énumérant les transformations sociales; mai3
si le vent qui les avait apportés les a dispersés,
la mort seule de ceux qui les avaient soutenus
en a eu raison. C'est qu'en effet le passé ne se
rend pas : il meurt devant l'affirmation du pré-
sent ou la sommation de l'avenir, et si l'axiome
errare humanum est se justifie chaque jour, le
droit acquis, la science patentée, n'en opposent
pas moins au progrès une résistance désespérée.
Qu'on en soit bien convaincu, s'ils vivaient,, les
savants qui combattirent jadis la circulation du
sang la nieraient encore aujourd'hui, de même
que Ptolémée contesterait Copernic, et qu'Am-
broise Paré, pour couper une jambe ou un bras,
ne consentirait jamais à se servir de l'outillage;
de M. Charrière.
C'est la loi du progrès, loi fort utile en somme.
Le passé, en opposant son aveuglement, modère
les impatiences de l'avenir, décuple les forces du
présent, et l'effort qui se mesure à la résistance
de l'obstacle est à jamais triomphant s'il le fran-
chit.
C'est pourquoi un homme, dix hommes, cent
— 13 —
homme.s ne suffisent pas toujours à emporter
d'assaut la citadelle de l'erreur où s'enferment
la tradition, la doctrine et l'esprit de parti
Qu'importe ! les hommes qui tombent sous les
murs comblent les fossés, font aux autres un
pont de leurs corps, et ce n'est pas mince gloire,
même vaincu, même mort, que de contribuer
ainsi à la victoire.
C'est ce rôle de fascine que j'ai choisi. En
m'attaquant à un préjugé enraciné aussi bien
dans l'opinion publique que dans les académies,
à ce préjugé de la rage que les Facultés, les con-
seils d'hygiène, les administrations publiques
ont consacré sans l'avoir approfondi jamais, je
sais ce qui m'attend et suis d'avance résigné à
mon sort ; je serai écrasé, foulé aux pieds, mais
peut-être aussi aurais-je montré le chemin et
signalé le point faible de la place.
A quel- titre, me demandera-t-on, vous qui
n'êtes pas médecin, prenez-vous ainsi l'initialive?
En premier lieu, au titre d'intéressé dans la ques-
tion, ce qui serait déjà assez ; mais cette question,
par cela même qu'elle est humanitaire, échappe
au monopole médical. Déplus, sans se compro-
mettre, un médecin peut-il bien la traiter?—Je né
suis pas tenu, moi ignorant, de jurer sur la parole
des maîtres ; or, c'est triste à dire, mais pour s'af-
— 14 —
franchir des lisières du magister dixil, il ne faut
pas avoir les pieds embarrassés dans les entraves
de l'école.
L'ignorant, c'est l'enfant terrible qui pose à
son maître des questions d'autant plus difficiles à
résoudre qu'elles sont plus ingénues, et qui ne se
paye pas d'explications vagues. L'ignorant veut
voir, comprendre, toucher du doigt. Répondez-lui
donc dans la langue qu'il parle, langue vulgaire,
langue claire, universelle, ennemie jurée de cette
technologie épineuse où les savants aux abois se
pelotonnent comme des hérissons.
C'est cette langue que j'entends parler aujour-
d'hui en soumettant à nos maîtres es sciences
médicales mes scrupules et mes doutes touchant
le mal qu'ils décorent si improprement du nom
d'hydrophobie.
Tout d'abord, que ces messieurs le sachent
bien, ce sont eux surtout qui, grâce à leurs di-
vergences, à leurs contradictions, vont prêter
des armes à mon argumentation ; ce que j'avan-
cerai sera si bien appuyé de citations, d'exem-
ples puisés aux excellentes sources, que, tout en
me révélant peut-être plus expert que je ne le veux
paraître, mon étude appartiendra en propre moins
à moi qu'à ceux dont la variabilité de juge-
ment m'aura fourni les éléments de discussion.
— '18 —
En effet, si mes premiers doutes au sujet de la
rage canine et de sa transmissibilité du chien à
l'homme sont nés de cas que j'ai eu l'occasion
d'observer moi-même, ces doutes ne se sont
complètement confirmés qu'en étudiant les livres
des innombrables auteurs qui ont écrit sur l'hy-
drophobie.
Oui, c'est en lisant les écrits des praticiens, de-
puis Celse jusqu'à M. Bouley, en passant par
Vaughan, Chirac, ïrolliet, Villermet, Youatt,
Boudin, Magendie, Bréchet, Bosquillon, Portai,
Vernois, Tardieu, Caffe, Sanson, Renault, etc.,
que mes convictions se sont affermies, et, je le
dis hautement, quiconque voudrait avoir une
idée de la tour de Babel n'aurait qu'à venir s'ins-
truire à cette école.
Sur la plupart des questions médicales, Hip-
pocrate dit oui, Galien dit non,— mais ici ce
n'est pas assez, tôt capila tôt sensus. L'un affirme
par exemple que le virus rabique passant du
chien à l'homme par la morsure a pour véhicule
la salive du chien et croit l'avoir démontré,
comme MM. Magendie et Bréchet, au moyen
d'expériences d'inoculation irrécusables ; un
autre le nie, jure ses grands dieux que l'inocu-
lation de la salive est inoffensive et des expé-
riences nouvelles amènent des résultats absolu-
— 16 —
ment contraires à ceux obtenus par MM. Ma-
gendie et Bréchet,. Puis vient M. Jiouley, qui
constate que ce fameux signe caractéristique, la
salive, non plus que les lysses, ne se rencontrent
pas chez tous les chiens enragés. Tel soutient
que l'incubation du virus rabique peut durer
dix ans; tel autre, qu'elle ne dépasse pas trois
mois; celui-ci. pense que le virus reste dans la
plaie; celui-là qu'il est absorbé par les vais-
seaux lymphatiques pour être déposé ensuite
sur un organe intérieur. Tout cela est pro-
clamé, preuves en mains, du haut des chaires
de Facultés, avec expériences à l'appui, ce qui
tendrait à prouver que, surtout en médecine,
les expériences ne réussissent le plus souvent
que grâce à la bonne volonté qu'on apporte à
les faire réussir : aide-toi, Esculape t'aidera.
Que dire encore de la diversité d'opinions qui
a si longtemps partagé le corps médical au sujet
de la transmissibilité de la rage de l'homme à
l'homme ? La vérité a cependant fini par triom-
pher aujourd'hui ; nul ne conteste à cette heure
l'impossibilité de cette transmission, mais nul
n'ose reconnaître non plus que nier la contagion
d'homme à homme quand on admet la contagion
de chien à homme, c'est nier le principe de re-
production par lui-même qui est le signe carac-
— 17 —■
téristique des virus. Quelques ténèbres qui ob-
scurcissent encore l'étude de l'hydrophobie, nous
devons cependant signaler, comme un heureux
symptôme de progrès, l'hésitation qui s'empare
des médecins contemporains dès que, traitant
de cette maladie, ils arrivent à parler de l'homme.
Sur le chien, ils ne tarissent point, mais s'ils
croient encore à la transmission à l'homme, par
la morsure du chien, d'un virus de convention, il
faut confesser qu'ils n'apportent aucun empresse-
ment à s'étendre sur ce sujet délicat.
Dans le rapport sur la rage présenté en 1863 à
l'Académie de médecine de Paris par M. Bouley,
rapport qui fait autorité dans la science, le sa-
vant professeur de l'école d'Alfort ne s'occupe
absolument que du chien. De l'homme, pas un
mot.
Est-ce donc par un sentiment de dignité
excessive que, parlant du chien, un vétérinaire
n'a pas voulu s'abaisser à parler de l'homme ?
Non ; seulement l'homme est l'embarras capital,
le problème ardu autant que scabreux. La foi du
praticien serait-elle entamée, qu'il se doit à la doc-
trine professée par les anciens et par lui-même.
Hf"Tre»s§-t-on ! — Heurter de front de si redouta-
bles ^MHions d'école quand on n'a encore que
<,;des d^uteâ^uand la preuve irréfragable vous fait
— 18 —
défaut. 11 y a certes là de quoi faire reculer les
plus braves parmi ces poltrons de Faculté qui ne
se sont jamais piqués de courage civil; et*-'de
fait, il n'était, comme je l'ai dit, qu'un homme
tel que moi, initié par raccroci à certains mys-
tères du rite médical, pour casser les vitres du
temple et jeter par les fenêtres le- bonnet doc-
toral. ■ "'•
CHAPITRE II
NATURE ET PROPRIÉTÉS DES VIRUS — NOUVELLES
FORMULES
La thèse que j'ai la prétention de soutenir pour
justifier mon titre : le Préjugé de la rage, est
donc celle-ci :
De l'innocuité du virus ?*abique sur l'espèce hu-
maine.
En premier lieu, une question se présente.
Qu'est-ce qu'un virus ? A vrai dire, personne ne
le sait, ce qui n'empêche nullement un médecin
de l'expliquer, au contraire.
Selon Nysten, «un virus est un principe in-
connu de sa nature et inaccessible à nos sens,
mais inhérent à quelques-unes des humeurs ani-
males et susceptible de transmettre la maladie
qui le produit. »
Selon Nacquart, « le mot virus s'applique à un
principe ou à un germe qui, toujours identique,
ne fait que se transporter d'un individu à un
autre, presque sans s'altérer, et qui produit des
— 20 —
maladies essentiellement les mêmes, quels que
soient les temps, les circonstances et les lieux
dans lesquels on les observe. »
Shakspeare appelant la jalousie le monstre aux
yeux glauques, qui crée lui-même l'aliment dont
il se repaît, se rapproche visiblement de ces dé-
finitions et semble avoir assimilé la jalousie à un
mal virulent. Rien n'est plus saisissant que son
image appliquée à une affection de l'âme ; mais
les 1 médecins du corps ne sont pas des poètes que
je sache, ausst sont-ils tenus à plus de préci-
sion.
Quand on commence par dire, comme Nysten,
« qu'un virus est un principe inconnu de sa nature
» et inaccessible à nos sens, » comment peut-on
affirmer qu'il est inhérent à ce7-taines humeurs
animales! Ce qu'on ne connaît pas, ce qu'on ne
voit pas, est une pure abstraction et la méde-
cine, qui devrait être la plus positive de toutes les
sciences, n'en saurait tenir compte.
De récentes observations tendent déjà à réfu-
ter la première partie de la définition de Nys-
ten et le microscope nous révèle, dans certaines
plaies dites virulentes, la présence d'animalcu-
les. En outre, dire que le principe virulent est
inhérent à quelques unes des humeurs animales
.n'est pas admettre, ce qui est fort soutenable,
_ 21 —
que le principe puisse être apporté du dehors;
. Nacquart,. lui, assure que lé germe toujours
identique passe d'un individu à un autre presque '
sans s'altérer. Est-ce encore parfaitement juste
et n'est-il jamais arrivé qu'en se déplaçant, le
ferment virulent se soit affaibli sensiblement ou
même soit devenu inerte ? :Qui donc ignore, par
exemple, que tel virus vaccin réussissant sur tel
enfant échoue sur tel autre ; qu'il survient même
parfois des boutons dont le. pus est difficile ou
impossible à inoculer? — Est-ce là un germe
qu'on peut appeler toujours identique ?
La définition de Nacquart a encore le tort de
■ne pas admettre de réfractaires au virus, et ce-
pendant il est avéré que, sur certains sujets, les
influences virulentes ou épidémiques n'ont au-
cune action appréciable.
. En soumettant à l'analyse les différentes défi-
nitions du virus consignées dans les livres de
médecine, on relèverait partout de semblables
lacunes, et, de cela, il n'y a guère à s'étonner,
personne ne sachant au juste ce dont il parle.
• C'est en effet depuis fort peu de temps que,
cherchant la vérité hors des ténèbres de l'abs-
traction, on a songé à expliquer les virus par
l'introduction des parasites dans notre organis-
me. C'est un pas ou plutôt un tâtonnement en
— 22 —
avant; mais les aveugles sont encore loin d'avoir
trouvé le bâton dont ils frapperont le rocher et
feront jaillir la source vive.
Du reste, même en acceptant l'hypothèse de
cette théorie des virus vivants, encore faudrait-il
les diviser au moins en trois classes que je dis-
tinguerai de la sorte :
1° Le virus extérieur n'ayant de prise que sur
l'épiderme excorié et donnant toujours lieu, avant
l'invasion générale, à des accidents locaux et ap-
parents.
2° Le virus intérieur, que nous respirons sous
forme de miasmes et auquel on est libre d'at-
tribuer, sans que rien soit venu le confirmer avec
autorité, le choléra, les fièvres paludéennes, le
vomito négro, le typhus et toutes les affections
climatériques ;
3° Le virus latent, qui se développe sourdement
au dedans de nous sans laisser de trace exté-
rieure apparente et en dehors de toute condi-
tion climatérique.
Chacun de ces virus, donnant lieu à des effets
divers, réclamerait à coup sûr une définition dif-
férente et particulière ; mais pour cela il faudrait
les connaître ; or, en ma qualité d'ignorant, je
ne parle que de ce que je sais.
D'abord, des trois classes générales de virus
' — 23 —
que je viens d'énumérer, il en est deux, ceux
que je désigne sous les noms de virus intérieur
et virus latent, devant lesquels le bonnet doctoral
lui-même baisse pavillon. Reste le premier cité,
le virus extérieur, caractérisé par l'accident local,
dont on ne sait pas grand' chose non plus, mais
qu'au moins on a étudié et qui d'ailleurs se rap-
porte exclusivement à mon sujet.
Pour celui-là, au risque de me faire jeter la
pierre, je tenterai de le définir à mon tour avec
toute la prudence de ces artificiers chargeant
une bombe qui peut leur éclater en Ire-les mains.
Selon moi, le virus extérieur serait un germe,
vivant ou non (on voit que je prends mes pré-
cautions), le plus souvent particulier à une es-
pèce (j'expliquerai la chose tout à l'heure), et
qui, inoculé à un individu de cette espèce, est
plus ou moins apte (ne nous engageons pas trop)
à se transmettre à quelques-uns de ses congénè-
res, en produisant chez ceux-ci des accidents,
sinon de même intensité, du moins de même
nature.
Cette définition élastique sent son ignorant
à plein nez, je n'en disconviens pas ; elle manque
aux lois de cette inflexibilité magistrale propre
aux affirmations scientifiques ; toutefois, son élas-
ticité même la protège. Comme le roseau de la
— 24 —
fable, elle plie et ne rompt, point, or mieux vaut
•encore tourner ainsi une question délicate que
s'enferrer en l'attaquant de face.
J'ai mis en avant cette opinion,: Le germe du
virus extérieur est le plus souvent particulier à
une espèce. Si le fait était prouvé, on comprend
aisément combien le virus rabique spontané-
ment engendré, par le chien ou le loup se com-
muniquerait difficilement à l'homme.
Avant tout, si, comme l'affirment Nyslen, Nac-
quart et d'autres maîtres, le ferment virulent est
toujours susceptible de donner la maladie qui le
produit, comment se fait-il que l'homme conta-
gionné par le virus rabique ne peut à son tour
transmettre la rage à son semblable ? •
De tous les princes de la science, il n'en est
guère aujourd'hui qui ne nie absolument cette
transmissibilité du virus rabique de l'homme à
l'homme ; toutefois, il est quelques rares pra-
ticiens qui ont soutenu que de l'homme au chien
elle était possible, comme si l'affirmation de cette
dernière proposition n'était pas la négation de
l'autre et réciproquement.
En admettant même, pour la production du
virus exlérieur, la théorie de ces infusoires
s'agitant autour de nous, dans l'air que nous
respirons, dans notre eau, dans nos aliments, et
— 2.5 —
qui se vengent peut-être justement, en vivant
de notre vie, de ce que nous vivons de la leur,
est-ce une raison suffisante pour rejeter la loi de
-reproduction du mal par le mal applicable, sauf
de très rares exceptions, à tout virus extérieur ?
Loin de là, ce serait surtout le ferment virulent
expliqué par la présence des parasites qui con-
sacrerait cette loi.
Les infusoires, en effet, — j'en jugé par ceux
qui ont été étudiés, — sont loin d'être dépourvus
d'instinct : ils choisissent leur résidence, se mon-
trent exclusifs en fait de nourriture, et tel qui
mange du cheval accuse un vif dégoût vis-à-vis
de l'homme. De même que les insectes, certains
animalcules, soumis à des transformations ana-
logues, affichent des préférences marquées, et,
transplantés sur un sol étranger, ces parasites
périssent ou tout au moins se modifient.
Si le germe vivant est exclusif, les effets dont
il est la cause seront exclusifs comme lui. Delà,
les affections morbides particulières, véritables
grâces d'état dont l'homme a sa bonne part.
C'est du connu qu'on va à l'inconnu. Or, voyez
si le farcin ou la morve attaquent d'autres ani-
maux que le cheval. Ces affections passent, dira-
t-on, du cheval à l'homme. C'est une question
encore controversée et que d'éminents physiolo-
— 26 —
gistes ont résolue négativement. Par exemple, ce
sur quoi tout le monde s'accorde à peu près, —
c'est-à-dire autant qu'on peut s'accorder en mé-
decine, — c'est la différence essentielle des acci-
dents virulents chez l'homme et le cheval sous
l'action de la morve. En outre, ceux qui croient
à sa transmissibilité poussent au moins la logique
jusqu'à déclarer que l'homme morveux est apte
à reproduire le mal dont il a été contagionné.
Et le vaccin? Le vaccin, ne fut-il pas emprunté
à la vache? Il en est qui tiennent pour le cheval,
peu importe. Ce qui nous intéresse est de savoir
si, cheval ou vache, sous l'empire de ce virus,
ressentent les mêmes .effets que nous. Pour
l'homme, le vaccin est un préservatif contre la
petite vérole, — autre virus. En est-il de même
pour la vache et le cheval? Ces animaux seraient
alors les seuls à l'abri de ce fléau, et pourtant
qui a jamais ouï parler d'un mouton, d'un
chien grêlé ; où vit-on, atteint de la petite
vérole, un congénère de la vache : un boeuf
ou un veau?
Il en est de cela comme du typhus des bêtes à
cornes, qui ne s'en prend qu'aux ruminants,
comme de la clavelée, particulière aux bêtes à
laine, comme de l'affection morbide propre aux
seuls vers à soie, comme de l'oïdium, n'atteignant
— 27 ^-
que la vigne, comme de cette maladie qui sévit
uniquement sur les pommes de terre. De ces
exemples, que conclure, sinon, comme je l'ai
avancé, que les principes virulents vivants sont
le plus souvent particuliers à l'espèce sur laquelle
ils exercent leurs principaux ravages.
Quant au virus syphilitique, le mieux ob-
servé de tous, attendu que ses cas sont, hélas,-
les plus nombreux, que n'a-t-on pas mis en oeuvre
pour le transmettre aux animaux. — Le beau
cadeau à leur faire ! — Toute tentative est restée
vaine. C'est triste à dire, mais si nous n'avons pas
donné naissance à ce germe funeste, il s'est
trouvé si bien de notre hospitalité que, pour sa
famille d'adoption, il a renié son origine pre-
mière et nous honore aujourd'hui d'une préfé-
rence exclusive.
Une seule fois, un médecin bien connu,
M. Auzias Turenne, crut avoir réussi à commu-
niquer à un singe le chancre syphilitique d'un
homme. — Malheureusement, — je ne dis pas
malheureusement pour le singe, — la pustule
provoquée par l'inoculation ne donna lieu à
aucune infection constitutionnelle, et un étu-
diant allemand, M. de Weltz, qui avait eu le cou-
rage de se faire inoculer à son tour sur le bras
le pus de ce prétendu chancre de singe, n'eut en
^- 28 -^
rien à se repentir de sa généreuse imprudence.
Nous n'avons parlé à dessein ni des poisons ni
des venins. Ce ne sont pas là des virus, Dans les
poisons végétaux, pas plus que dans la liqueur
sécrétée par la glande des serpents, on ne saurait
voir jamais des germes vivants. Dans tout poison
ou venin il y a. un ferment morbiûque accessible
à nos sens, tombant sous l'analyse chimique, qui
n'a la faculté ni de se reproduire ni de se trans-
mettre. Yis-à-vis des poisons comme des venins,
l'invasion ne trouve d'autre frein que la résis-
tance du tempérament.
Des mouches charbonneuses accusées à tort
de propager des maladies virulentes entraînant
parfois la mort, nous ne dirons qu'un mot. Ces
mouches ne sont venimeuses que par procura-
tion. Simples véhicules d'infection; elles char-
rient les détritus de matières organiques putré-
fiées et les déposent, inconscientes de leurs ac-
tes, partout où la fantaisie les fait se poser. Le
mal ainsi communiqué, c'est l'empoisonnement.
Mais la mouche tsetsé, par exemple (glossica
morsilans), qui, en Australie, tue si infaillible-
ment les animaux, celle-là se comporte vrai-
ment à la façon des parasites strictement fidèles
aux fonctions assignées par la nature et n'a
de prise que. sur une espèce particulière.
— 29 —
Aussi, landis que chevaux, mulets, vaches, tom-
bent sous ses coups, l'homme piqué par elle
est absolument réfractaire à son virus exclusif.
Pourquoi? — je pose la question sans la résou-
dre, — pourquoi les parasites des animaux, dont
l'organisation ressemble si fort aux parasites des
plantes, ne seraient-ils pas soumis aux lois qui
régissent ces derniers? La chenille, ou la piéride
du chou, n'a jamais empiété sur le domaine de
-là chenille ou du bombyx du chêne; le puceron
des rosiers ne grimpe pas sur le nopal, où vit la
cochenille. A chacun, selon son tempérament, la
■nature a dispensé les appétits ; mais là, comme
-partout, il y a une harmonie relative qui fixe
chaque être dans la sphère qui lui est propre.
-Or, si ces distinctions de rôles sont apparentes
dans le règne végétal, ne peut-on supposer que
le même ordre est appliqué à la vie animale?
En supposant même la possibilité de transmis-
sion, on ne saurait au moins contester que ce
passage d'un parasite particulier d'une espèce à
une autre espèce entraîne de sensibles modifi-
cations. Ne voyons-nous pas tous les jours cer-
tains germes vivants accessibles à nos sens et qui
paraissent le plus se ressembler, donner lieu,
chez les hommes ou chez les animaux, à des af-
fections dissemblables ?
— 30 —
Ainsi, il est possible que l'acarus de la gale soit
un pour l'homme et pour le chien ; cependant,
du chien à l'homme, la contagion est difficile
et les accidents sont peu similaires. Ce qu'on
peut affirmer, c'est qu'en passant d'une espèce à
l'autre, si cette transmission se fait, opération
que l'imperfection de nos organes, incapables de
saisir certaines différences, ne nous permet pas
de constater, les germes s'altèrent, se modifient
essentiellement. La puce du chien ou du chat n'a
guère prise sur l'homme ; le pou des poules s'ac-
climate malaisément sur nos têtes.
La formule à adopter serait donc à peu près
celle-ci : Partout où il n'y a pas identité ou très-
proche parenté d'espèce, les parasites vivant sur
une espèce meurent ouse transforment surunautre.
Je devais à la doctrine que je soutiens ces
explications préalables, auxquelles certes je suis
loin de vouloir donner force de loi. Je n'ai pour
cela ni la science ni l'autorité requises; seule-
ment, comme je pressens une vérité de ce côté,
je la pose comme un jalon sur ma route et reviens
à mon sujet avec l'espoir qu'un jour peut-être,
traçant sur le sol à peine effleuré par moi un
sillon plus droit et plus profond, quelque la-
boureur consciencieux fera lever les germes de
cette semence jetée aux vents.
CHAPITRE III
DIFFÉRENCES SYMPTOMATUDES ET CONTRADICTIONS
ANATOMIQUES
i Qu'on accepte ou non les données nouvelles
que je viens de hasarder, il faudra toujours m'ac-
corder que, modifié ou non, intact ou altéré, si le
mal est imputable à un virus, on devra fatalement
retrouver, sur les sujets infectés, sinon le corps
même du délit, du moins des traces identiques de
ses ravages. Ce corps du délit, on le constate
dans la syphilis, la morve, la pustule maligne,
la petite vérole, le charbon, etc., dont la prise
de possession s'affirme par des marques spéciales,
et on retrouve aussi des traces identiques de ra-
vages virulents sur les individus atteints d'affec-
tions spéciales attribuées aux miasmes atmosphé-
riques. La rage seule ferait exception à la règle
commune, n'est-ce pas singulier?
Dans la rage, le prétendu virus, bien qu'ino -
culé extérieurement par la morsure du chien,
n'imprime sur la plaie aucune estampille parti-
— 32 —
culière ; la morsure abandonnée à elle-même se
cicatrise comme une morsure ordinaire, son pus
n'est nullement inoculable, les accidents consé -
cutifs où l'on veut voir l'action du virus rabique
sont le plus souvent dissemblables, et, on le sait
déjà, si le chien peut transmettre la rage à
l'homme, celui-ci n'a pcft la faculté de la commu-
niquer à son tour.
Où peut-il être, ce terrible virus? S'il s'est intro-
duit par quelque issue, il n'aura cependant pu
ni sortir, ni s'évaporer. Faut-il supposer, avec le
docteur Trolliet, qu'absorbé par les vaisseaux
lymphatiques, il y subit une incubation à la-
quelle il emprunte son action funeste? Pense-t-on,
avec le savant Magendie, que, Caché dans la masse
du sang, il ne peut être atteint et neutralisé que
par des injections d'eau? Ce sont là de pures
hypothèses qu'aucun fait n'est venu contrôler, et
tous les traitements basés sur ces systèmes ont
complètement échoué.
La mort même ne parvient pas à arracher son
secret au virus rabique et le cadavre reste aussi
muet que l'homme vivant. Mais ne nous en te-
nons pas à un simple énoncé de propositions :
donnons les preuves à l'appui.
Entre les organes du chien et de l'homme, il
n'y a pas de différence assez sensible pour qu'un
— 33 —
virus commun aux deux espèces, en agissant sur
leurs organes, ne provoque, chez le chien comme
chez l'homme, des accidents similaires pendant la
vie et ne laisse, après la mort, des traces identi-
ques de son passage.
Considérons le chien tout d'abord, attendu que,
dans la question, le chien prime l'homme par la
faculté exclusive qu'on lui concède sans regret
de contracter spontanément la rage; — à tout
seigneur tout honneur.
11 y aurait déjà beaucoup à dire sur cette rage
spontanée du chien et aussi du loup, puisque le
loup partage avec le chien ce triste privilège de
porter en lui, sans transmission, le germe du
virus rabique. Tant qu'on a cru que ces ani-
maux étaient de même famille et que le loup
n'était qu'un chien sauvage, l'affirmation était
logique. Le seul inconvénient, c'est que les
plus savants naturalistes de nos jours, M. de
Quatrefages, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire,
ont prouvé péremptoirement aujourd'hui que le
chien ne descendait pas du loup et; provenait
en droite ligne du chacal. Dès lors, on eût dû for-
cément faire remonter la rage à la première ori-
gine ; mais malheureusement pour les prôneurs
de la rage spontanée chez le chien et le loup,
jamais cas d'hydrophobie n'a été observé sur le
■i
— 34 —
chacal, qui vit d'ailleurs dans un pays, nous le
verrons plus tard, où la rage était complètement
inconnue avant que les colons français ne l'y
eussent apportée avec leurs préjugés nationaux.
Mais laissons de côté le loup, le chacal, et ne
nous occupons que du chien, du chien qui nous
ramène à l'homme, le seul sujet intéressant en
tout ceci.
Sous l'influence du virus rabique, le chien de-
vient au début d'humeur inquiète, agitée ; son
attitude est farouche; il va, vient, vague au ha-
sard comme en proie à d'étranges hallucinations,
qui provoquent bientôt chez lui ce qu'on est con-
venu d'appeler le délire rabique. Ces hallucina-
tions, à la longue, amènent des accès de fureur
d'autant plus violents qu'ils sont plus compri-
més. L'animal alors, s'il est laissé en liberté,
quitte ses maîtres, se lance à travers champs, et
malheur à qui chercherait à l'arrêter. 11 attaque
pourtant très-rarement l'homme et s'il paraît
en vouloir aux autres chiens plus particulière-
ment, peut-être est-ce aussi parce que ces chiens
se jettent sur lui et entrent en fureur à sa seule
vue.
Il ne faudrait pas croire cependant que la rage
se traduise toujours chez le chien par des accès
de fureur. 11 est des chiens malades qui ne cher-
— 35 —
chent jamais à mordre et dent les sentiments
d'affection pour leurs maîtres persévèrent dans
les périodes du mal les plus avancées. Le vomis-
sement est parfois un symptôme du début de la
rage.Dans quelques circonstances même, ranimai
vomit du sang.
Le refus de nourriture non plus que l'horreur
de l'eau ne sont des signes de rage. Cette horreur
de l'eau, préjugé si désastreusement répandu
par ceux qui ont appelé la rage hydrophobie, se
rencontre même très-rarement chez le chien.
L'animal enragé recherche l'eau le plus souvent
au lieu de la fuir et quand, aux approches de Ja
mort, les constrictions de sa gorge s'opposent à
la déglutition, il plonge désespérément sa tête
dans le vase contenant le liquide, et, comme
a dit M. Bouley, mord l'eau qu'il ne peut plus
boire.
Avec une insensibilité physique à peu près
complète et telle que, non-seulement le chien
malade reste toujours muet de quelque coup
qu'on le frappe, mais encore saisit maintes fois à
belles dents les tiges de fer rougies au feu et ne
se lève pas même de dessus sa litière enflammée
quand son poil flambe et que sa peau grésille ;
avec ce hurlement sut generis consistant en une
succession d'émissions rauques, voilées, égales
— 36 —
en intensité et en durée, qu'on a fort justement
comparé au chant du coq; avec cette impression
d'irascibilité provoquée sur tous les animaux par
la vue d'un chien enragé ; voilà, selon les maîtres
les plus experts : Youatt, Bouley, Sanson, Re-
nault, les symptômes extérieurs, chez le chien,
d'une maladie que, d'après M. Bouley, termine
toujours la mort par paralysie.
La bave dont on a tant parlé, cette bave où les
docteurs Magendie et Bréchet avaient cru trouver
le virus rabique, non plus que les boutons sous
la langue, les lysses, ne constituent un diag-
nostic sérieux. Il est des chiens enragés dont la
cavité buccale est aride, sèche ; d'autres dont la
bouche est à l'état parfaitement normal. Quant
aux lysses qu'on a accusées aussi d'être les récep-
tacles du ferment virulent, elles sont on ne peut
plus rares à constater.
Aux signes caractéristiques de la rage chez le
chien opposons maintenant les signes caractéris-
tiques de la prétendue rage chez l'homme. On
jugera par comparaison.
Nous avons écarté la spontanéité de ce mal
chez l'homme parce qu'elle est généralement
niée ; toutefois, il y a là un doute à éclaircir et
une contradiction à relever au sujet de ce que les
médecins appellent Vhydrophobie rabiforme, nais-
— 37 —
sant sans accidents préalables ; —nous y revien-
drons.
Cette réserve faite, voyons comment se com-
porte l'homme prévenu de rage.
La première période de l'invasion du mal est
signalée chez lui par une exaltation d'esprit
qu'accompagne souvent une fièvre rarement dé-
lirante et des constrictions de gorge assez dou-
loureuses. L'horreur de l'eau {hydrophobie) est le
plus souvent très-accusée. Les malades repoussent
tout liquide ; la vue des corps brillants, des sur-
faces polies, le moindre déplacement d'air, une
lumière trop vive provoquent chez eux les sensa-
tions les plus désagréables. La sensibilité cuta-
née est extrême ; ils frémissent au moindre at-
touchement, vibrent au plus léger bruit, et cet
état d'exaspération nerveuse est encore souvent
surexcité par un priapisme continu. Bientôt les
accès çonvulsifs commencent ; ils vont s'accélé-
rant, mais ne prennent jamais la forme furieuse.
Dupuytren, Trolliet, Desault, Yaughan, Ducho-
mel, Sabatier, affirment que jamais ils n'ont vu
un hydrophobe chercher à mordre. Parfois seu-
lement il y a sur les lèvres de ces malades une
salivation spumeuse semblable à celle des épi -
leptiques. La mort est presque toujours le résul-
tat de l'asphyxie.
— 38 —
Ai-je besoin de dire qu'en décrivant ces divers
états du chien et de l'homme, je n'avance rien
par moi-même et me borne à consigner presque
littéralement les observations des médecins les
plus éminents ?
Ici cependant, je reprends la parole pour de-
mander en toute sincérité si, entre ces caractères
de la rage observés sur le chien et ceux qu'on
observe sur l'homme, on ne constate pas des dif-
férences essentielles ?
Relevons principalement cette horreur de l'eau
particulière à notre espèce et cette sensibilité
cutanée nulle chez le chien et poussée au pa-
roxysme chez l'homme.
L'horreur de l'eau, de l'eau que recherche
avec avidité le chien enragé, c'est M. Bouley qui
l'affirme, si elle n'est pas engendrée chez l'homme
par son cerveau sous l'obsession du préjugé de
l'hydrophobie, d'où peut-elle venir? La science
répond elle-même à la question, en signalant bon
nombre de maladies, telles que tétanos,esquinan-
cie, phlegmasie des organes digestifs, hystérie,
inflammations de l'eslomac, du tube intestinal,
rhumatismes, etc., qui déterminent aussi l'hy-
drophobie.
Dans son livre sur la rage, le baron Portai
rapporte qu'une demoiselle de vingt-deux ans eut
— 39 —
une esquinancie dont elle mourut. «Avant sa mort,
cette jeune personne éprouva une telle horreur
pour toute espèce de liquide, qu'elle donnait les
plus grandes marques de douleur toutes les fois
qu'on lui présentait quelque boisson. D'abord,
elle refusa l'eau pure, ensuite le bouillon et
toute espèce de liquide. On se convainquit, par
l'ouverture du corps, que le pharynx, l'extrémité
supérieure de l'oesophage, le larynx et la trachée-
artère étaient enflammés dans toute leur étendue
et gangrenés sur quelques points. »
; Marcel Donnât a vu périr de l'hydrophobie
deux personnes: l'une à la suite de douleurs
vives au bras ; l'autre, de douleurs vives au bras
et au cou. Ces douleurs étaient rhumatismales.
;. Dans le Dictionnaire des sciences médicales, le
docteur Marc rapporte ainsi une observation du
docteur Selig :
- « Un homme âgé de trente et quelques années,
après s'être échauffé par des travaux champêtres
pendant une journée des plus chaudes du mois
de juillet, se baigna le soir dans une rivière
,dont l'eau était très - froide ; le lendemain, il
éprouva une douleur rhumatismale au bras droit
et de la raideur dans la nuque ; le troisième jour'
en outre, un sentiment de pesanteur dans tous
les membres et quelques mouvements fébriles.
— 40 —
» La douleur du bras disparaît à la suite d'un
vomitif qu'on lui fait prendre ; mais celle de la
nuque était plus prononcée, et la céphalalgie,
l'ardeur ainsi que la soif, devinrent plus intenses.
Pendant la nuit, les accidents augmentèrent. Il
s'y joignit une hydrophobie. Toutes les fois qu'il.
approchait de ses lèvres un verre ou une cuille-
rée remplie de liquide, et même lorsqu'un de ces
objets frappait sa vue, il éprouvait un tremble-
ment universel avec convulsion, et poussait des
cris aigus; jusqu'à l'haleine des personnes qui
s'approchaient trop près de lui, l'incommodait,
de sorte qu'il les suppliait de s'éloigner.
» Comme ce malade n'avait été mordu par au-
cun animal, M. le docteur Selig fit la médecine
antiphlogistique dérivative et calmante. Vers
midi, amélioration sous tous les rapports, nulle
agitation, nulle anxiété, point de chaleur ni de
soif, possibilité d'avaler de temps à autre, quoi-
que avec difficulté, des cuillerées d'infusion ; ce-
pendant, tremblements et mouvements convul-
sifs. Après midi, un peu de sommeil. Le soir, à
huit heures, chaleur fébrile, agitation, anxiété,
soif ardente, avec impossibilité d'avaler seule-
ment une goutte de liquide , sans tremblements
et convulsions. Le voisinage, l'atmosphère, l'ha-
leine du chirurgien agitent le malade au point
— 41 —
de déterminer un tremblement continuel avec
convulsions et sueur profuse. Dans les moments
de rémission, le malade assure que l'atmosphère,
ainsi que l'haleine des personnes qui l'entourent,
lui deviennent insupportables, et prie avec ins-
tance les assistants de s'éloigner. L'agitation et
l'anxiété s'accroissent d'heure en heure, au point
que le malade supplie de le contenir. Il mourut à
onze heures.
» Cette hydrophobie spontanée a été causée
par le transport d'une irritation rhumatismale
sur les muscles du larynx et de l'oesophage,
ainsi que par le spasme et l'inflammation déter-
minés de cette manière dans ces parties. »
Ainsi, voilà des maladies produisant l'hydro-
phobie, qui cependant n'ont aucun rapport avec
la rage virulente.
Il en est de même de la sensibilité cutanée,
inerte chez le chien et vibrante chez l'homme au
plus haut degré. Cette impressionnabilité qui fait
de l'homme une sensitive, de même que la disphal-
gie, l'horreur descorpsbrillants,lesfrémissements
douloureux provoqués par les éclats de lumière,
les spasmes convulsifs occasionnés par les dépla-
cements d'air trop subits, sont autant de symp-
tômes propres aux états ataxiques et assez fré-
quemment observés dans les affections nerveuses
— 42 —
ou les maladies du cerveau, pour qu'on ne les
attribue pas exclusivement à la rage.
Le docteur Boisseau, dans sa pyrélologie, a
écrit ceci :
« La rage offre les phénomènes de l'ataxie au
plus haut degré, et serait certainement consi-
dérée comme une fièvre alaxique par un mé-
decin qui en verrait les symptômes sans en con-
naître la cause. »
Or, cette cause e?t-elle jamais bien connue?
lorsque] l'homme est malade, le chien, que sou-
vent on se presse trop de tuer, ne vit plus ou a
disparu ; quelle preuve a-ton alors qu'il était
bien et dûment enragé ? quel praticien a observé
le chien pendant ses accès? Les soupçons qu'on
avait sur lui, l'autopsie les a-t-elle confirmés?
Notons encore ceci : tandis que le chien change
si providentiellement sa voix en cri d'avertisse-
ment, en chant du coq, la voix de l'homme enragé
ne subit aucune modification ; au début, l'homme
n'a jamais de vomissements; les constrictions de
la gorge, quand il y en a, se présentent chez lui
au commencement de la maladie, et n'arrivent
qu'au dénoûment chez le chien ; enfin, l'homme
succombe à l'asphyxie et le chien à la paralysie.
Que veut-on voir de plus disparate?
Il faut bien se souvenir, en outre, de ce que
— 43 —
nous avons dit déjà, à savoir, que toutes les
affections ayant le cerveau pour siège produi-
sent des effets semblables à ceux que présente
l'homme prévenu de rage.
La mort nous révélera-t-elle le secret que
nous a si bien dérobé la vie? nous montrera-
t-elle Je siège du virus rabique vainement
cherché ? — Retrouverons-nous enfin après la
mort le corps du délit, ou au moins les traces
de ses ravages ? — Examinons le cadavre.
D'après les praticiens les plus haut placés dans
l'estime générale, l'ouverture du corps d'un
homme mort sous l'influence de la rage ne laisse
découvrir aucune altération appréciable. Du virus
rabique, pas plus de traces après la mort que de
manifestations tombant sous les sens pendant la
vie.
Ce que montre le plus fréquemment le contrôle
anatomique, quand il montre quelque chose bien
entendu,—ce qui ne laisse pas d'être rare,—c'est
un peu d'inflammation dans l'appareil respiratoire,
quelques désordres dans les centres nerveux, le
cerveau, le cervelet, la moelle épinière, ramollis,
ecchymoses, injectés de sang et de sérosité ; les
méninges cérébrales et rachidiennes plus ou
moins injectées, juste les mêmes traces que lais-
sent sur le cadavre les inflammations rapides,
— 44 —
lentes ou progressives du cerveau. Encore ces in-
dices, essentiellement dissemblables, varient-ils
selon les sujets examinés.
Le cadavre du chien enragé est plus probant;
s'il ne trahit pas non plus le siège du virus
rabique, au moins témoigne-t-il d'un mal spécial,
dont les traces, aussi identiques après la mort que
les accidents l'ont été pendant la vie, tendent à
prouver que ses effets sont attribuables seule-
ment à une affection exclusive, tout à fait parti-
culière à l'espèce canine.
Dupuy a trouvé, dans les organes des chiens
morts de la rage, des lésions profondes, des alté-
rations très-grandes et à peu près similaires chez
tous les sujets. Les poumons et toute la partie
de l'encéphale sont gorgés de sang. 11 y a, sur
les bronches, la trachée-artère, le larynx, l'ar-
rière-bouche, l'oesophage, l'estomac, l'utérus, la
vessie, des traces d'inflammation très-vive; les
voies aériennes sont pleines de mucosités ; enfin,
il y a des infiltrations sanguines dans le tissu cel-
lulaire environnant les nerfs.
Le contraste qui résulte de ce parallèle entre
les cadavres de l'homme et du chien saute aux
yeux. Le corps de l'homme qui, après la mort,
se montre sans altération ou ne présente que
quelques désordres dans les centres nerveux et
— 45 —
des épanchements au cerveau propres à toutes
les maladies de l'encéphale, démontre avec évi-
dence que la mort, en pareil cas, n'est le résultat
d'aucun agent virulent étranger.
En ce qui touche au cadavre humain sans alté-
ration, ne négligeons pas de signaler que les né-
vroses ont cela de particulier, qu'elles ne laissent
pas non plus de vestiges après la mort.
Sur le cadavre du chien, on trouve au contraire
l'appareil respiratoire toujours profondément
lésé, une inflammation générale excessive, des
engorgements de sang aux poumons, des décom-
positions du tissu cellulaire, toutes marques d'un
mal sui generis, sans rapport aucun avec celui
sous lequel l'homme a succombé.
Ainsi : opposition essentielle aussi bien entre
les signes caractéristiques de la rage chez le chien
et chez l'homme pendant la vie, que dans les tra-
ces laissées après la mort ; similitude des acci-
dents pendant la vie, et des désordres après la
mort pour le chien ; dissemblance de ces mêmes
accidents et de ces mêmes désordres pour
l'homme ; identité des effets de l'affection dite
rabique, sur l'homme, avec les maladies du cer-
veau et tous les états ataxiques, — voilà ce que
prouve l'examen auquel nous venons de nous
livrer, et c'est déjà un grand pas de fait.
CHAPITRE IV
DE L'INCUBATION ET DE L'HYDROPHOBIE RABIFORME
La période d'incubation est déterminée par le
temps qui s'écoule entre le moment de l'inocula-
tion d'un virus et les premiers signes de l'inva-
sion de ce virus à l'intérieur.
Quand un virus, fidèle à son principe, donne
lieu à un accident local, pathognomonique, au
point où il est inoculé, et engendre sur ce point
même un pus propre à sa reproduction et propa-
gation, il est facile de mesurer les progrès de la
contagion marqués par les différents états de la
pustule. Dans la rage, on le sait maintenant, le
virus, bien qu'inoculé à l'extérieur, ne laisse pas
de traces; aussi n'est-ce que par les statistiques
plus ou moins sérieuses qu'on peut apprécier la
période d'incubation.
..• D'après ces statistiques, elle est loin d'être la
même chez l'homme et chez le chien. Encore une
différence caractérisque.
Il semblerait de prime-abord que l'homme in-
— 47 —
fecté par communication dût être moins acces-
sible au virus rabique que le chien, source et
foyer du ferment rabique; c'est le contraire qui
a lieu.
La période d'incubation, je prends les chiffres
officiels, ne dépassé pas trois mois pour l'homme,
et se montre quelquefois bien plus prompte. Elle
varie entre 3 et 6 mois pour le chien.
En outre, pour l'homme, elle s'élèverait avec
l'âge, et plus on avancerait dans la vie, moins
rapidement on serait envahi.
Ce sont là, je l'ai dit, les faits avancés par la
science expérimentale, et.l'on se rirait de nous si
nous évoquions aujourd'hui certains exemples
d'incubation cités par les anciens auteurs, qui
n'auraient pas duré moins de 10 et 20 ans.
Est-ce en 1866, devant l'Académie de méde-
cine de Paris, que Chirac oserait à cette heure
conter sa fameuse histoire du marchand de Mont-
pellier ? — la connaissez-vous ?
A la veille de son départ pour la Hollande, un
marchand de Montpellier est mordu par un chien
en même temps que son frère cadet. Il part sans
s'inquiéter de rien, revient en France 10 ans
après, et devient immédiatement enragé à la
nouvelle que son frère était mort quarante jours
après avoir été mordu.
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Ce cas de Chirac, s'il est vrai, n'est évidem-
ment imputable qu'aux désordres provoqués
dans l'organisme par un cerveau surexcité, et
c'est de même qu'on s'expliquerait la rapidité de
l'invasion dans l'adolescence et sa lenteur dans
l'âge mûr. Le jeune homme s'abandonne sans dé-
fense à l'obsession de l'idée fixe; l'homme fait, en
réagissant contre elle, en retarde ou en paralyse
même les effets.
C'est peut-être ici la place de dire un mot de
cette affection que les médecins embarrassés ont
appelée hydrophobie rabiforme. Selon la Faculté,
il existerait une maladie qui, présentant tous les
caractères de la rage, ne serait cependant pas la
rage. Dites-nous donc ce qu'est ce mal, vous qui
reconnaissez si bien ce qui lui ressemble ?
L'hydrophobie rabiforme et la rage confirmée
donnent lieu aux mêmes phénomènes; elles ne
diffèrent, prétend-on, qu'en ce que la rage con-
firmée s'attribue à une cause préalable, difficile
sinon impossible à déterminer, tandis que l'hy-
drophobie rabiforme est toute spontanée. 11 se-
rait plus simple, à coup sûr, d'accepter l'opi-
nion des très-rares praticiens qui tiennent en-
core pour la spontanéité pure et simple de la
Tage humaine.
Le docteur Caffe, parlant de cette affection ra-
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biforme inventée à plaisir, s'exprime de la sorte,
•« 11 est on ne peut plus difficile de distinguer les
cas d'hydrophobie rabiforme de la rage propre-
ment dite. Je le crois bien. Dans la rage confir-
mée, transmise par le virus, la mort inévitable
n'arrive jamais avant le deuxième, jour ni après
le cinquième. Dans la rage spontanée, elle peut
avoir lieu dans quelques heures. »
Ainsi, voilà une maladie purement imaginaire,
de l'avis môme des médecins, qui tue plus rapi-
dement que la même maladie virulente. Pour-
quoi s'en étonuer? Il faut qu'il soit bien près d'é-
clater, le cerveau de celui que la p-3ur seule fait
ainsi délirer.
Le docteur Caffe, qui a dit que la mort était
inévitable dans la rage confirmée, ajoute : «seule,
la rage spontanée est susceptible de guérison,
l'imagination pouvant détruire ce qu'elle a en-
fanté. »
Ce n'est pas très-exact, et je n'aurais pas à
chercher loin des cas de rage confirmée où le ma-
lade a triomphé; j'en citerai des exemples tout à
l'heure. C'est qu'il n'était pas enragé, dira t-on.
Aussi enragé qu'on peut l'être, c'est-à-dire
mordu par un chien convaincu de rage et ayant
déjà présenté tous les symptômes convulsifs. Si les
médecins ne comptent comme enragés que les
■i
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s qui sont morts, il est certain qu'ils auront
on de déclarer la mort inévitable dans la rage,
uant à la rage spontanée, à l'hydrophobie ra-
rme, comme on ne peut même pas lui prêter
cause apparente, on l'a fait susceptible de
rison, l'imagination pouvant détruire ce
lie a enfanté.
e membre de phrase est précieux. L'hydro-
bie rabiforme, si difficile à distinguer de la
'.proprement dite, est susceptible de guérison,
ependant quand on en meurt, on en meurt
ucoup plus vite. Comment s'expliquer cela
■ement qu'en supposant le malade frappé d'au-
plus vivement qu'il n'en peut donner aucune
on plausible ?
uelques médecins, même vis-à-vis de la rage
[irmée, n'ont-ils pas, eux aussir pressenti les
Is de l'impression morale en recommandant
;neusement d'éviter d'offrir de l'eau aux ma-
is, crainte d'éveiller chez eux la pensée de
drophobie? Dupuytren disait : « H ne faut pas
i parler d'eau devant un hydrophobe que de
le dans la maison d'un pendu. »
'est pour les cas de rage confirmée que ces
;s recommandations furent faites. Ne sont-ce
là de flagrants démentis donnés à la doctrine?
toi bon, s'il y a vraiment infection virulente
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ît mort inévitable, prendre ces précautions exa-
gérées contre une impression morale dont l'effet
sur le principe contagieux est fatalement nul ? Le
galeux est sujet à la démangeaison, le guérirez-
vous en évitant de vous gratter devant lui?
Non, la volonté, quelle que soit la force de ré-
percussion de l'esprit sur la matière, ne peut
rien contre un ferment étranger s'imposant en
parasite à notre organisme'. L'homme, pas plus
que l'arbre, ne se préservera du ver rongeur
qu'en l'écrasant.
L'homme accusé de la rage a-t-il son ver ron-
geur ? Toute la question est là. On l'admet dans
a rage confirmée, on le nie dans Fhydrophobie
rabiforme. Prouvez-moi seulement qu'il existe
ici, — qu'il n'existe plus là, — et je me rendrai
1 vos raisons.
Jean Hunter parle dans ses leçons d'un homme
lui, ayant été cruellement mordu par un chien,
s'imagina que ce chien, qui avait disparu, était
3nragé. Il frissonna tout aussitôt à la vue des
liquides, éprouva des convulsions en essayant
d'avaler, et serait mort infailliblement si le
:hien n'avait été heureusement retrouvé et ap-
porté, dans la chambre du malade, en parfaite
santé. Il n'était que temps. Cette certitude remit
son esprit dans un état de tranquillité; la vue