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Le Prêtre et le soldat, ou l'Évangile mis en pratique, par Mme Rey. [Avec une Notice sur la Californie extraite de la "Description de la Nouvelle Californie", par Hippolyte Ferry.]

De
233 pages
Megard (Rouen). 1852. In-12, 234 p., pl..
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LE
PRÊTRE
LE SOLDAT
OU
L'EVANGILE MIS EN PRATIQUE
PAR Mme REY,
ROUEN
MÉGARD ET Cie, IMPRIM.-LIB.
BIBLIOTHEQUE MORALE
DE
LA JEUNESSE
LE
PRETRE
LE SOLDAT
OU
L'ÉVANGILE MIS EN PRATIQUE
Par Mme REY
ROUEN
MÉGARD ET Cie IMPRIM.-LIB.
Ayis des Éditeurs.
LES Éditeurs de la Bibliothèque morale
de la Jeunesse ont pris tout-à-fait au
sérieux le titre qu'ils ont choisi pour le
donner à cette collection de bons livres.
Ils regardent comme une obligation rigou-
reuse de ne rien négliger pour le justifier
dans toute sa signification et toute son
étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses,
pour entrer dans cette collection, qu'il
1 X
6 AVIS DES EDITEURS.
n'ait été au préalable lu et examiné atten-
tivement , non-seulement par les Éditeurs,
mais encore par les personnes les plus com-
pétentes et les plus éclairées. Pour cet
examen, ils auront recours particulièrement
à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant
tout, qu'est confié le salut de l'Enfance,
et, plus que qui que ce soit, ils sont ca-
pables de découvrir ce qui, le moins du
monde, pourrait offrir quelque danger dans
les publications destinées spécialement à la
Jeunesse chrétienne.
Toute observation à cet égard peut être
adressée aux Éditeurs sans hésitation. Ils la
regarderont comme un bienfait non-seu-
lement pour eux-mêmes, mais encore pour
la classe si intéressante de lecteurs à laquelle
ils s'adressent.
JEUNESSE aimable et intéressante,
c'est à toi que sont consacrées ces
lignes. Lis ce fait touchant arrivé il
y a quelques jours ; il te révèlera le
Dieu puissant qui régit le monde , il
te montrera l'influence d'un bon
prêtre, il te dira qu'un moment d'ou-
bli brise la vie d'un homme et le
plonge dans un abîme de douleurs.
Si tu peux te convaincre que le travail
est la base du bien-être, que le prêtre
est l'ami, le bienfaiteur de l'huma-
nité ; que la religion grandit l'homme,
8 PRÉFACE.
que la prière l'élève jusqu'à Dieu,
mon but sera rempli : je ne t'aurai
pas seulement raconté une histoire
touchante ; mais j'aurai gravé dans
ton âme ces trois mots qui sont la
source de la vie et du bonheur : prière,
travail et charité.
Lisbeth DEBIERNE-REY.
LE PRÊTRE
ET LE SOLDAT.
CHAPITRE PREMIER.
Le bon Curé.
A une demi-lieue de la ville de Saint-
Denis , sépulture de nos rois depuis la fon-
dation de la monarchie française, est un petit
hameau composé d'une église antique et de
10 LE PRÊTRE
pauvres chaumières. Le bonheur habite sous
ces toits de chaume; car chacun y travaille ,
chacun y aime Dieu et le prie avec amour.
L'enfant, avant d'apprendre à lire, sait qu'il
doit à ses parents obéissance et respect ;
et la mère de famille endort son dernier né
au doux refrain du cantique sacré qu'elle a
conservé dans son coeur.
Cette douce sérénité est due au vénérable
ecclésiastique qui, depuis vingt années,
consacre sa vie à ses chers paroissiens ; sa
morale est si douce, ses paroles si simples,
son coeur si généreux... Jamais le pauvre n'a
tendu la main qu'il ne le secourût, et qu'il
ne lui rendît l'espérance par sa vive charité ;
jamais l'orphelin n'a pleuré ses parents qu'il
ne lui dît : Au ciel vous avez un père et sur
la ferre vous avez un ami.... Le vieillard,
sans asile et sans pain , vient abriter son
grand âge et son malheur sous son toit hos-
pitalier ; et le jeune homme égaré, oublieux
ET LE SOLDAT. 11
de ses devoirs, vient auprès de lui confesser
ses torts et se les faire pardonner.
Tel était le digne ministre de Dieu M. Hu-
bert. Sa petite maisonnette , que les paysans
avaient décorée du titre pompeux de pres-
bytère , était un modèle d'ordre et de pro-
preté , grâce aux soins vigilants de dame
Gertrude, soeur et gouvernante de M. le curé,
et qui, en cette qualité, grondait une grande
partie du jour, mais n'en avait pas moins
un coeur capable de comprendre et d'ap-
précier celui de son frère.
C'était donc par une chaude après-midi
d'été, que dame Gertrude, sur la porte du
presbytère, portait ses regards sur la petite
colline qui borne l'horizon , et se disait à
elle-même : Trois heures et pas de retour
J'avais pourtant bien recommandé à M. le curé
d'être exact. Le rôti sera brûlé... Et dame Ger-
trude retournait à la cuisine, couvrait le feu.
Pourvu, disait-elle de nouveau, qu'il ne lui
12 LE PRÊTRE ET LE SOLDAT.
soit rien arrivé! Et, cette pensée l'empêchant
de rester en place, la bonne ménagère
gagnait la porte. Deux heures de retard....
Ah ! cette fois, si l'excuse n'est pas bonne, je
me fâcherai... A son âge, avec sa rigidité...
Mais mon frère y perdra la santé , la vie...
Et dame Gertrude allait, venait, causait,
s'impatientait, s'asseyait, rêvait et répétait
encore : Deux heures de retard !
CHAPITRE II.
Mort de la Femme chrétienne.
Oui, deux heures de retard! et deux heures
où l'âme compatissante du bon prêtre est
soumise à une bien rude épreuve ; car il est
auprès d'une mère de famille qui expire
entre ses bras. Les sanglots, les soupirs qu'il
entend trouvent un écho dans sa poitrine, et
1.
14 LE PRÊTRE
chaque larme tombe sur son coeur. La pauvre
malade conserve pourtant assez de forces
pour encourager ses enfants. O mes amis !
leur dit-elle, cessez de pleurer : vous m'ôtez
le courage, et vous rendez amers mes derniers
moments. Ecoutez-moi avant que la mort
n'ait rendu ma bouche muette ; écoutez-moi
avant que mon âme ne soit devant son Dieu...
Mon père, dit-elle, en tournant son visage
pâle et ses yeux éteints vers le pasteur, mon
père, bénissez-moi et pardonnez- moi mes
fautes et mes erreurs. A ces mots chacun se
prosterne, retient ses larmes, courbe la tête.
Oui, dit le prêtre , en élevant les mains sur
la pauvre agonisante, je vous bénis, et Dieu
vous absoudra ; car vous avez rempli tous vos
devoirs de chrétienne et de mère... Merci,
mon père, dit la malade, en relevant dou-
cement la tête ; merci ; je me sens plus forte,
je suis plus tranquille maintenant.... O mes
enfants ! continua-t-elle, en couvrant de son
ET LE SOLDAT. 15
regard de mère cette belle et jeune famille ,
plongée dans le désespoir, ô mes enfants ! ne
vous attendiez-vous donc pas à me voir quitter
ce monde avant vous? N'est-ce pas dans
l'ordre de la nature qu'après la tâche remplie
le repos arrive?... Que Dieu ait pitié de son
humble servante ; qu'il lui fasse miséricorde,
afin que du ciel elle vous voie et vous pro-
tége.. Soyez toujours bons et vertueux ; sou-
tenez-vous; ne faites qu'un seul faisceau
pour résister aux coups du sort... Elevez vos
enfants dans la crainte de Dieu, dans l'amour
de la justice et du devoir, et que la béné-
diction que vous donne votre mère mourante
soit ratifiée du Seigneur.... Adieu... Mes
yeux se voilent des ombres de la mort...
L'éternité m'apparaît... Grâce, mon Dieu;
le sang de votre Fils a coulé pour tous les
pécheurs... Adieu, mes enfants, adieu...
Non : au revoir... Requiescat in pace, dit le
prêtre. Elle n'est plus ! s'écrie d'une seule
16 LE PRÊTRE ET LE SOLDAT.
voix toute la pauvre famille, et une explosion
de douleur éclate comme la tempête. Mes
amis, mes enfants, dit alors le bon pasteur,
ayez du courage ; votre mère ne vous a-t-elle
pas dit : Au revoir?... Un jour, en effet, vous
la reverrez dans le ciel... Prononçons en-
semble la prière des morts, et que nos voix
montent jusqu'au trône de l'Éternel. Le De
profundis est répété, les larmes coulent encore ;
mais le désespoir a cessé....
O douce et irrésistible influence de la
prière ! tu calmes la violence de la douleur
en lui donnant des larmes, et tu la charmes
plus tard en lui donnant le souvenir...
La prière achevée, on se sépare et le digne
M. Hubert quitte cette demeure où règne le
silence de la mort, mais où la religion a
glissé déjà la force et l'espérance.
CHAPITRE III.
Les petits et le grand Coupable.
LE bon ecclésiastique gagne un petit sentier
frayé au milieu des prairies verdoyantes ; les
épis dorés , les bleuets à la couronne
d'azur, le coquelicot pourpre étalent à l'envi
leurs riches couleurs... Tout s'harmonise si
bien dans la nature ! C'est un des grands
18 LE PRÊTRE
mystères de la création. Quelques bons
paysans rencontrent M. Hubert et, chapeau
bas, le saluent avec respect ; le bon pasteur a
pour chacun un mot d'amitié et d'espérance ;
et tous, en s'éloignant, se disent : Quel digne
homme que notre curé !
Tout-à-coup une troupe joyeuse déjeunes
garçons de neuf à douze ans sortent des
blés en poussant des cris de joie et de vic-
toire , mais restent pétrifiés à la vue de
M. le curé ; les nids qu'ils portaient leur
échappent ; les oiseaux que leurs mains re-
tenaient captifs s'envolent en tous sens ; et les
coquelicots, les bleuets, les marguerites,
objets de convoitise aux beaux jours de l'en-
fance, jonchent la terre... Les petits cou-
pables sont tout rouges de surprise et de
honte. Eh quoi ! mes amis, leur dit le bon
prêtre, est-ce bien vous qui détruisez ainsi
les bienfaits de Dieu? Regardez ce champ
ravagé ; c'est le pain , c'est la vie du labou-
ET LE SOLDAT. 19
reur; c'est son travail qui a fait pousser ces
belles moissons; c'est Dieu qui les a fait
mûrir ; et vous les abîmez. C'est un grand
crime, mes enfants, que votre jeunesse
seule peut faire excuser ; mais ne recom-
mencez jamais... M. Fier-à-Bras, le garde-
champêtre, s'il vous surprenait, vous met-
trait en prison, et demanderait une forte
amende à vos parents. Je vous l'ai dit bien
souvent au catéchisme : Dieu voit tout, et
châtie les méchants... Allez, l'heure de la
classe doit être sonnée depuis longtemps ;
soyez bien sages , bien studieux , et, ce soir,
en faisant votre prière, demandez à Dieu
qu'il vous pardonne. Confus, ils s'éloignent,
et M. Hubert continue sa route en mur-
murant : Insouciante et heureuse jeunesse ,
que t'importe le lendemain ? Tu es si riche
des trésors de l'illusion et des années... Mais
quel est cet homme qui arpente ces pièces de
terre comme mes jeunes vagabonds ? C'est
20 LE PRÊTRE ET LE SOLDAT.
un militaire... Il est jeune... Quel désordre
dans ses vêtements... quelle pâleur sur son
visage!.. Oh! le malheureux a-t-il sa raison?...
Oui, sa marche est assurée... Il s'approche...
Quelle effrayante expression ! C'est du dé-
sespoir. Il ne me voit pas... Où allez-vous,
jeune homme? Le soldat bondit, recule
frappé de terreur, et dit à voix basse, en
jetant autour de lui un regard plein d'effroi...
Où je vais? Je vais, mourir pour éviter le
déshonneur et les galères ! !
CHAPITRE IV.
Désespoir et Charité.
LES galères... Oh! ciel! — Laissez-moi,
laissez-moi, s'écrie, en cherchant à se dé-
gager, l'infortuné soldat; une minute de
retard peut tout perdre... Ah! je crois les
les entendre ! Mort et enfer ! s'écrie-t-il
avec fureur, lâchez mon bras : vous ne
22 LE PRÊTRE
savez pas où peut mener le désespoir ! ! Le
prêtre ne connaît pas la peur, jeune homme...
Dieu vous a envoyé à moi... je ne vous
quitterai pas. Quel tourment vous obsède?
Parlez, ouvrez-moi votre coeur. — Il faut
que je meure! s'écrie avec rage le jeune soldat ;
le bagne ou la mort, entendez-vous? Eh bien !
la mort n'est-elle pas préférable à l'infamie?
Tenez, tenez, s'écrie-t-il dans l'égarement
du désespoir, je les entends ! les voilà ! Et,
par un mouvement brusque et inattendu, il
se dégage, veut fuir ; mais M. Hubert l'enlace
de ses bras nerveux encore, et lui dit, avec
la sévérité et l'autorité du maître suprême :
Je vous défends, au nom de Dieu, de vous
donner la mort... L'air, l'attitude, le saint
caractère du prêtre , l'irrésistible ascendant
de la vertu imposent au jeune soldat... Sa
tête tombe sur sa poitrine... il se fait un
moment de silence.... — N'y a-t-il donc
aucun moyen de vous sauver ? dit, de sa voix
ET LE SOLDAT. 23
douce et paternelle, le ministre de Dieu.
Parlez, je suis votre ami, puisque vous êtes
malheureux. Et, cette fois, c'est contre son
coeur qu'il le presse. Vos mains, dit-il bien
bas, seraient-elles souillées d'un crime?...
Aucune réponse. Est-ce une folie de jeunesse
qui vous a fait trahir vos devoirs de soldat,
violer la discipline ? Même silence... Est-ce
de l'argent qu' il vous faut pour vous sauver?...
Le jeune homme tressaille. — Oui, oui,
c'est de l'argent, j'ai deviné votre secret ;
tout espoir n'est donc pas perdu. Dieu soit
loué
Quelle somme? quelle somme? demanda en
tremblant M. Hubert. — Cent trente - sept
francs, murmure le jeune soldat. — Tout est
sauvé !... Venez, venez, jeune homme. Et il
l'entraîne avec une vigueur surnaturelle.
Mon Dieu ! dit-il en découvrant sa tête vé-
nérable, que votre puissance est admirable
24 LE PRÊTRE ET LE SOLDAT.
et que vos voies sont sublimes! Vous envoyez
à un de vos ministres l'enfant coupable qui
vous avait oublié ; et c'est moi que vous
choisissez pour cette mission suprême ! Serai-
je jamais digne d'une telle faveur?...
CHAPITRE V.
Les Voies de Dieu.
DÉJA ils sont à la porte du presbytère. M.
Hubert, entraînant toujours le jeune soldat,
en franchit vivement le seuil, repousse douce-
ment dame Gertrude, qui, à l'apogée de l'im-
patience, et rassurée sur la santé de son frère,
s'apprêtait à faire un grand tapage. Silence,
26 LE PRÊTRE
ma soeur, dit le ministre d'un ton si solen-
nel , que la bonne dame en resta stupéfaite ;
silence, les moments sont précieux. En une
seconde, il ouvre son secrétaire, et présente
au jeune homme les cent trente-sept francs.
— De l'argent ! dit, en sortant de son état de
stupéfaction, le pauvre soldat ; de l'argent... la
paie de mes compagnons... l'honneur, la vie
retrouvés à la fois ! Oh ! merci, merci, vous
me sauvez du déshonneur.... — C'est Dieu,
c'est Dieu seul qui vous sauve, lui dit le
prêtre en lui montrant une image du Christ.
— Le jeune soldat tombe à genoux. Merci,
mon Dieu, dit-il ; je reverrai ma mère. Ce
doux souvenir de mère, en ce moment su-
prême , soulagea son coeur et fit couler ses
larmes... Et vous, monsieur le curé, vous qui
m'avez sauvé la vie, rendu l'honneur , me
pardonnerez-vous? M. Hubert ne peut ré-
pondre , il ouvre ses bras au coupable, il le
serre contre sa poitrine ; leurs larmes se
ET LE SOLDAT. 27
confondent, leurs coeurs se sont compris.
Le prêtre et le soldat sont frères, frères
par le christianisme, frères par le courage et
l'honneur.
CHAPITRE VI.
Le Dîner de M. le Curé.
LE soleil pâlissait en descendant vers le
couchant. Les troupeaux reprenaient dou-
cement le chemin de la ferme; le journalier,
en fredonnant une chanson, regagnait sa
demeure; l'oiseau avait cessé de chanter ; la;
nature se taisait, et les voiles de la nuit se
LE PRÊTRE ET LE SOLDAT. 29
dépliaient en silence. En ce moment la porte
du presbytère s'ouvrit, un vieillard et un
jeune homme se serrèrent la main et se
dirent au revoir.... Le jeune homme gravit
légèrement la colline ; mille fois il se re-
tourna, mille fois il envoya des paroles d'af-
fection et de reconnaissance au vieillard qui
le suivait des yeux.... mille fois il mit la
main sur son coeur, montra le ciel, et lors-
que l'éloignement l'empêcha de distinguer
son ami, c'est à l'aquilon, c'est aux bois,
c'est aux oiseaux, c'est à toute la nature qu'il
dit : Je suis sauvé, je suis pour jamais hon-
nête homme....
La vue d'un bonheur aussi vrai, la joie,
l'orgueil d'avoir arraché un homme à une
mort honteuse et prématurée, plongeaient
M.Hubert dans la plus douce rêverie ; c'était
plus qu'une rêverie, c'était de l'extase....
c'était du bonheur. En effet la béatitude du
ciel, des élus et des anges, doit ressembler
30 LE PRÊTRE
beaucoup aux douceurs de la bienfaisance.
Pourquoi donc sur cette pauvre terre le
bonheur échappe-t-il toujours, et si vite,
qu'à peine on a le temps de le saisir? Ces
mots : Le dîner d'aujourd'hui pourra bien
s'appeler souper, dits d'une voix aigre,
firent tressaillir M. Hubert, et l'arrachèrent
à ses doux rêves ; il se retourna vers sa soeur
et lui dit avec surprise : Le souper, Gertrude !
quelle heure est-il donc? L'heure à peu près
de se coucher, riposta plus aigrement que
jamais dame Gertrude, en entrant dans la
petite salle à manger. — A table donc, ma
soeur; tu me fais souvenir que j'ai grand'
faim. Est-ce que tu m'as attendu, ma pauvre
Gertrude? Sans doute, je ne suis pas comme
vous, monsieur le curé, moi je n'oublie pas
que j'ai un frèie. — Oh ! oh ! comme tu
parais être fâchée ! Et moi je t'oublie donc ?
— Vous ! mais vous oubliez tout.... absolu -
nient tout pour vos paroissiens ; vous suc-
ET LE SOLDAT. 31
comberez à la peine, monsieur le curé, et vous
verrez alors si, avant tout, on ne doit pas
penser à soi-même et aux siens.... — Tu es
bien sévère, Gertrude ; ce soir, tu me grondes
injustement, je t'assure ; oh ! si tu savais...
— Je sais, je sais, dit-elle en redoublant
d'animation, et avec une volubilité de pa-
roles digne seulement d'une femme et d'une
femme gouvernante de curé, je sais que
vous ne voyez rien de ce qui se passe autour
de vous ; quand, il y a huit jours, je vous ai
apporté ces gelées d'abricots qui m'ont coûté
tant de peine à réussir, et que la femme du
maire enrage de ne pas savoir faire, que
m'avez-vous dit : « Bien, bien , ma bonne
soeur, ne te donne pas tant de peine ; je sais
tant de malheureux qui manquent du né-
cessaire , que se donner du superflu est un
tort... » M'avez-vous demandé à qui appar-
tient cette génisse superbe que j'ai achetée de
mes économies, et que j'ai tant de plaisir à
32 LE PRÊTRE
voir au milieu du pré?.... Ici M. le curé
baissa la tête pour cacher un sourire ; car il
se demandait à lui-même comment il avait
fait pour ne pas voir le fruit, passablement
volumineux , des économies de sa soeur. —
Allons, allons dit-il, je confesse mes torts,
Gertrude, et je reconnais parfaitement que
tu es le modèle des ménagères ; aussi, pour
que tu ne sois plus fâchée, je goûterai ce
soir de tes gelées, et demain je te promets
de dire un petit bonjour à ta belle génisse
noire. — Noire ! dites-vous, mon frère ; mais
elle est blanche, et blanche comme la neige.
Voilà bien qui vous caractérise, enfin ; car
il faut que je dise, ce soir, tout ce que j'ai
sur le coeur : m'avez-vous su le moindre gré
du changement que j'ai opéré dans votre
cabinet d'étude?.... Ici M. Hubert releva la
tête avec surprise. — Je vous ai délivré d'une
multitude d'abominables vieux livres, écrits
en je ne sais quelle langue et quels caractères,
ET LE SOLDAT. 33
je les ai portés moi-même dans le grenier ;
c'est à peine si je pouvais en tenir trois à la
fois, tant ils sont grands et gros, et je les ai
remplacés par toutes sortes de jolis livres
que m'a vendus le colporteur qui vient tous
les ans à la fête. Je me réjouissais de voir
votre surprise ; car ces livres sont tout frais,
tout dorés, et font un effet superbe. — Oh !
oh ! ceci passe les bornes de vos attributions,
ma très-sentencieuse soeur, interrompit M.
Hubert avec un léger mécontentement ; la di-
rection d'une bibliothèque n'est pas de la
compétence d'une femme ; aussi demain,
avant d'aller voir la génisse, quelle que soit
sa couleur, mes bons vieux amis, relégués
au grenier, reprendront leur place, et je
vous remettrai les magnifiques livres du col-
porteur, dont vous pourrez faire vos délices,
si bon vous semble.... Ce fut le tour de
madame la gouvernante de baisser la tête.
Et maintenant, Gertrude, ajouta M. Hubert
2.
54 LE PRÊTRE ET LE SOLDAT.
en lui serrant affectueusement la main, re-
prends ta bonne humeur ; cela sera plus doux
pour ton frère que toutes les gelées du
monde. — C'est-à-dire que vous n'en goû-
terez pas?— Certainement oui, en signe de
paix et de réconciliation... Les gelées furent
trouvées excellentes, et dame Gertrude, re-
devenue l'amie tendre et la soeur dévouée
de son frère, se fit raconter les événements
de ce jour si mémorable. Ses larmes coulèrent
au récit de M. le curé, et, se jetant dans ses
bras : Pardon , pardon, mon frère, dit-elle.
Vous êtes un ange sur la terre, et votre soeur
ne sera jamais digne de vous !
CHAPITRE VII.
Un Coeur Reconnaissant.
QUELLE nuit pleine de douceur, pleine de
charmes, goûtèrent ces deux hommes que
Dieu avait fait rencontrer si inopinément! Quel
était le plus heureux? qui pourrait le dire ?
qui pourrait sonder assez les replis du coeur,
pour décider si l'homme de Dieu, sauvant
36 LE PRÊTRE
une créature, ressentait plus de béatitude
que l'homme d'armes sauvé du déshon-
neur?...
Dès que le soleil eut paru, que le service
du jeune militaire lui eut permis de quitter
la caserne, il vola auprès de son ami... Il
était attendu.... Le jeune soldat tomba aux
genoux du vieillard... Mon père, dit-il, bé-
nissez votre fils et pardonnez-lui, il est si
coupable ! — Il se repent, et Dieu pardonne
au repentir, dit M. Hubert, de l'accent grave
et solennel du prêtre. Mon fils, mon cher
fils ajouta-t-il en le considérant, vous si
jeune, si plein d'avenir, comment pouviez-
vous attenter à vos jours ? — Mais, reprit le
jeune homme, comment voir devant soi le
déshonneur , comment sentir déjà les
chaînes, comment entrevoir le bagne et ses
misères, et ne pas préférer la mort et le
néant !! — Le néant ! dites - vous, jeune
homme ; est-ce l'éternité que vous appelez
ET LE SOLDAT. 37
de ce nom?.... L'éternité où Dieu donne à
chacun selon ses oeuvres ! ! Mais nous revien-
drons plus tard sur ce sujet ; dites-moi d'a-
bord qui vous êtes et comment, vous-même,
vous vous êtes causé tant de chagrin? —
Non... non... pas aujourd'hui, mon père ,
pasaujourd'hui, si vous le permettez. Laissez-
moi vous dire d'abord toute ma joie, avant
de revenir sur ces moments de tristesse et de
désespoir; laissez-moi vous dire que les
cent trente-sept francs dus à votre bonté toute
paternelle me brûlaient les doigts. Lorsque
j'ai voulu donner la paie à mes compagnons,
mon coeur était si gonflé, si rempli par les
émotions qui l'agitaient , qu'il battait à
rompre ma poitrine ; ma tête était en feu,
mes yeux ne voyaient plus, ma langue arti-
culait des mots entrecoupés et inintelligibles ;
il me semblait que j'allais mourir... et pour-
tant j'étais heureux ! Le fourrier fit la paie à
ma place ; on me transporta à l'infirmerie
38 LE PRÊTRE
dans un véritable état de délire... Mais, mon
père, le délire de la joie, du bonheur,
ne ressemble en rien à celui du désespoir ;
je m'endormis bientôt et je vous vis en songe :
vous me tendiez la main et vous me pardon-
niez. ... Puis je vis ma mère qui me pressait
sur son coeur... Ah ! monsieur le curé, quand
je pense que, sans vous, mes parents seraient
morts de honte et de désespoir ! Les larmes
lui coupèrent la voix. En ce moment Mlle
Gertrude, qui s'était glissée dans l'apparte-
ment , éclata en sanglots... Le jeune homme
se releva avec effroi. Rassurez-vous, mon
fils, lui dit M. Hubert, cette dame est ma
soeur, mon amie la plus chère. Ces mots
allèrent droit au coeur de dame Gertrude, qui
pleura de plus belle... Allons, allons , Ger-
trude, dit M. Hubert, en essuyant ses
propres larmes, nous pleurons tous comme
si nous étions malheureux ; notre pauvre
nature n'est-elle donc pas assez forte pour
ET LE SOLDAT. 39
supporter un instant de bonheur?— Un
instant de bonheur, monsieur le curé ! Dites
une vie tout entière, dites l'existence de
mes parents si bons , si vénérables ! Aussi
j'ai demandé une permission de deux jours...
J'ai besoin de vous voir, de vous parler,
d'exhaler ce qui brûle mon coeur ; j'ai besoin
de vous appeler mon père, me le permettez-
vous? J'ai besoin de connaître ce Dieu puis-
sant qui m'a sauvé, j'ai besoin de dire à
toute heure, n'ayant que Dieu et vous
pour témoins.... Je suis encore honnête
homme, et je le suis pour toujours... Un
éclair de fierté brilla dans les yeux du jeune
soldat. Que puis-je faire, dit-il à M. Hubert,
pour vous prouver toute ma reconnaissance?
— Tenir votre parole, mon fils, et ne jamais
oublier Dieu !
CHAPITRE VIII.
Le saint Jour du Dimanche.
MAIS, Gertrude, la pendule va-t-elle bien?
dit tout-à-coup M. Hubert. — Comment
n'irait-elle pas à merveille, mon frère? M.
Rossignol, l'horloger, l'a rapportée hier,
après l'avoir gardée quinze mortels jours,
pendant lesquels je suis venue plus de cent
LE PRÊTRE ET LE SOLDAT. 41
fois voir l'heure dans le rond vide du ca-
dran ; et, qui plus est, il m'a demandé dix
francs pour cette réparation. — Que tu as
bien regretté de lui donner, n'est-ce pas? je
vois cela à ton air. — Vous devinez juste,
mon frère : dix francs, passe encore si c'eût
été au maire qu'il eût demandé cette somme ;
mais à vous, monsieur le curé , qui avez eu
la bonté, il y a quinze jours, d'envoyer à sa
femme malade de l'argent et du bois ! —
Donc il n'est assez riche pour donner son
ouvrage et son bon temps, ma soeur ; mais
je t'écoute et je devrais être déjà parti...
Au revoir, mon enfant, ajouta-t-il en tendant
la main au jeune soldat. — Oh ! je vais avec
vous, je ne vous quitte pas, mon père ;
c'est dans le temple de Dieu que je veux le
remercier.
Le vieillard s'appuie avec complaisance
sur le bras du jeune homme ; ils se dirigent
en silence vers l'église ; oui, en silence,
3 x
42 LE PRÊTRE
car chacun est à ses pensées , ou; plutôt la
pensée de ces deux hommes est à Dieu !
L'office commence ; tous les villageois
sont à leur place , hommes et femmes, age-
nouillés et recueillis. Les travaux ont cessé,
la charrue est restée inactive au milieu du
sillon, et le laboureur est venu demander à
celui qui envoie la rosée et qui fait briller le
soleil, de bénir sa moisson. La mère de fa-
mille lui confie ses enfants, lui demande
pour ses fils le courage, pour ses filles la sa-
gesse. La soeur vient prier pour le frère ab-
sent , et le petit enfant qui ne sait pas lire
encore tient le chapelet en ses innocentes
mains, et récite de sa voix d'ange l'Ave,
Maria.
Touchante piété, simplicité charmante du
hameau, ah ! demeurez toujours dans nos
campagnes; vous êtes la sauvegarde de
l'innocence et du bonheur.
Le texte du sermon était les trois vertus
ET LE SOLDAT. 43
théologales, sujet magnifique par lui-même,
et interprété par le plus digne des ministres
de Dieu. Aussi M. Hubert fut-il sublime. Il
dit ce qu'il pensait ; il dit ce que son âme
tendre et dévouée lui inspirait ; et sa parole
encouragea, consola, charma jusqu'à la
douleur même.
Un homme surtout, par-dessus tous les
autres, palpitait et recueillait en son coeur ce
baume salutaire de la religion chrétienne ;
n'était-ce pas la charité qui lui avait sauvé
la vie, l'espérance qui l'amenait au temple,
la foi qui lui révélait Dieu ? Aussi, lorsque,
entraîné par son propre élan, le digne prédi-
cateur s'écria : « Espérez, espérez, mes frères ;
car il y aura plus de joie dans le ciel pour
un seul pécheur qui se convertira, que pour
quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'auront
point péché, » ses yeux rencontrèrent ceux
du jeune soldat, et ce regard lui révéla tant
de repentir, tant de reconnaissance, que
44 LE PRÊTRE ET LE SOLDAT.
M. Hubert en fut ému jusqu'aux larmes ; et
si sa bénédiction paternelle fut donnée à tous
ses paroissiens, son coeur dit à Dieu en fa-
veur du jeune soldat : Seigneur, l'enfant
prodigue est revenu à son père ; bénissez-
le....
CHAPITRE IX.
Les Jours de l'Enfance.
LORSQUE la tempête a éclaté et qu'elle a
porté partout le désordre et la terreur, ce
n'est pas tout-à-coup que la nature re-
prend son calme et sa sérénité ; c'est graduel-
lement que la fleur relève sa corolle vers
l'astre du jour; c'est doucement que la
46 LE PRÊTRE
feuille secoue la goutte d'eau qui la mouille ;
c'est avec crainte que l'oiseau se pose sur le
bord de son nid et regarde avant de s'élan-
cer dans l'espace. La nature émue, trem-
blante , écoute silencieuse les derniers mur-
mures de la tempête et ne sourit qu'au retour
brillant du soleil.... Tel est aussi le coeur de
l'homme : les grandes émotions l'abattent,
le tuent ; il ne se relève qu'à l'aide de son
soleil, et ce soleil, c'est l'espérance. Aussi
est-ce silencieusement que M. Hubert et son
jeune ami prirent le frugal repas que Mlle Ger-
trude avait préparé. En vain la bonne dame
voulut ranimer la conversation ; elle languit,
tomba, en dépit de ses efforts ; en vain poussa-
t-elle ses bienheureuses gelées devant chacun
des convives, elles restèrent intactes, et la
bonne demoiselle, en les rangeant, poussa
un soupir.
Bientôt on quitta la table, et c'est sous le
bosquet favori du bon prêtre qu'on alla
ET LE SOLDAT. 47
s'asseoir. Mon père, dit Charles F*** en pre-
nant la main de M. Hubert, c'est ce soir que
je vais retenir aux jours de mon enfance, et
vous faire connaître mon père, ma bonne et
sainte mère.—Attendez-moi, s'écria Mlle Ger-
trude , trop curieuse pour manquer l'occa-
sion d'entendre une histoire, trop heureuse
d'en avoir une à raconter à quatre ou cinq
bonnes femmes du village qui avaient quel-
quefois l'honneur d'être admises en sa com-
pagnie. Bientôt elle arriva leste et preste
comme à vingt ans. Ah ! la curiosité est un
bon aiguillon.
Le petit village où je suis né', commença
le jeune homme, est à peu de distance de
Béziers, la ville au doux climat, au beau
ciel bleu et au riche soleil. Si vous sentiez
cet air pur et suave qui réchauffe le coeur,
vous diriez : C'est à Béziers que je veux vivre
et mourir. Notre maisonnette est sur le haut
d'une colline, dans une situation riante. Que
48 LE PRÊTRE
je fus malheureux le jour où, soldat par
l'âge, il me fallut la quitter ; le jour où je dis
un dernier adieu à mon père, où je donnai
un dernier baiser à ma mère ! Il y a sept ans
de cela, monsieur le curé, et ce souvenir
m'attendrit encore.
Après une pause, le jeune homme reprit,
la voix émue : Mon père est un soldat de
l'empire : l'Egypte, l'Italie, la Russie l'ont
vu parmi les braves. Waterloo a entendu sa
voix refuser de se rendre Il se fit labou-
reur lorsqu'il n'eut plus de drapeau à dé-
fendre, et que l'Empereur, qu'il adorait, fut
envoyé à Saint-Hélène. Son goût insatiable
pour la lecture l'a rendu très-savant: lois,
actes, code, doctrines, religions, il connaît
tout. Aussi chacun vient-il le consulter, et
ses avissont toujours justes et sages. Ma mère,
ma sainte mère est un ange de bonté, de
douceur ; ses grands yeux bleus sont purs
comme le ciel. Sa parole est si pénétrante,
ET LE SOLDAT. 49
qu'elle va droit au coeur, et chacun la salue
avec respect, malgré l'humble habit qu'elle
porte- Mon père l'admire et la chérit; un seul
point cependant les divise, et trouble la
tendre intimité de leur union; ce point ,
c'est la religion.
Mon père attribue tout à la nature, au
hasard, à la destinée, et souvent murmure
contre le sort. Ma mère, pieuse et confiante,
nomme Dieu, montre le ciel et dit : « Il ne
faut jamais désespérer. »
3.
CHAPITRE X.
La Fête-Dieu.
J'ÉTAIS bien jeune encore , quand arriva
une scène qui ne s'effacera jamais de ma mé-
moire. On a coutume dans mon pays, au jour
de la fête-Dieu , d'élever de distance en dis-
tance des autels en plein air, qu'on nomme
reposoirs. Les enfants, les femmes, les jeunes
LE PRÊTRE ET LE SOLDAT. 51
gens et les vieillards travaillent à l'envi à
les rendre superbes. Le jardinier apporte ses
plus belles fleurs, le cultivateur les prémices
de la moisson ; les jeunes filles tressent des
couronnes et des guirlandes ; les maisons
disparaissent sous les tentures blanches où
sont attachés mille bouquets, et les petits en-
fants, couronnés de fleurs, vêtus de blanc,
jettent des roses effeuillées devant le saint
Sacrement que porte le prêtre. Ma mère,
touchée de ce spectacle, résolut de me voir
parmi ces enfants qui ressemblent si bien
aux anges. Elle travailla sans relâche à me
faire un costume d'enfant de choeur.
Le grand jour arriva. Ma mère m'habilla
donc, frisa ma chevelure blonde, et, lorsque,
ma toilette fut achevée, que la longue cein-
ture rouge se détacha sur ma petite robe
blanche, elle se plaça à quelque distance,
me fit marcher, aller, venir, et s'écria avec
joie : Il sera le plus beau des enfants dechoeur !