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Le roi : lettres à M. Thiers (2e édition) / par É. Bénézet

De
101 pages
Delboy père (Toulouse). 1871. 1 vol. (105 p.) ; in-16.
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LE ROI
Toulouse. — Typ. MELANIE DUPIN.
LE ROI
LETTRES A M. THIERS
PAR
E. BENEZET
Lardem quem reprobaverunt
aediflcantes; hic factus est caput
anguli.
Deuxième Édition — Prix : 1 fr.
TOULOUSE
DELBOY PÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
71, RUE DE LA POMME, 71.
1871
LE ROI
PREMIÈRE LETTRE
OUVREZ, C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE
Après la sanglante défaite de Crécy, Philippe
VI, entraîné par les siens loin du champ de
bataille, arriva vers minuit, dit l'histoire, aux
portes.d'un château des environs d'Abbeville.
— « Qui vive ? » cria la sentinelle.
— « Ouvrez ! répondit le roi, c'est la fortune
de la France. »
Il avait raison, le roi vaincu.
Le désastre de Crécy livrait les portes de la
France aux Prussiens de l'époque et nous laissait
sans armée. L'unité, l'indépendance de la nation,
son existence même étaient gravement compro-
mises ; mais le roi était debout et, dès lors, rien
— 6 —
n'était perdu ; car le roi n'était pas seulement
le drapeau autour duquel toutes les forces natio-
nales pouvaient se grouper ; c'était aussi, comme
j'aurai l'honneur de vous l'expliquer plus tard,
le symbole vivant de la patrie. Le roi sauvé,
l'organisation du pays, cette organisation sans
laquelle un peuple ne peut rien, cette organi-
sation que vous avez le courage d'entreprendre
avant de lui avoir donné une base, et avec les
éléments les plus disparates, cette organisation,
dis-je, restait intacte, ayant pour fondement la
vieille loi de la monarchie française.
Je le répète donc : rien n'était perdu, et l'ave-
nir le prouva ; car ce règne si tristement
commencé se termina par l'acquisition de
deux nouvelles provinces.
Notre situation aujourd'hui est tout autrement
malheureuse qu'au lendemain de la déroute de
Crécy. Nous n'avons pas perdu une bataille,
mais vingt. Nos frontières restent définitivement-
ouvertes à l'invasion tudesque depuis Longwy
jusqu'à Belfort, car nous avons perdu le fleuve et
les forteresses qui les couvraient, nous avons
perdu ce prestige militaire, conquis par des
siècles de victoires, qui nous gardait bien
mieux encore que les fleuves et les remparts.
Nos fusils et nos canons sont en Prusse et
notre armée est toute à refaire.
Nos champs sont en souffrance, notre com-
— 7 —
merce et notre industrie, dont les travaux ont été
trop longtemps interrompus, sont menacés
d'une ruine complète, et notre numéraire,
cet élément essentiel de la vie matérielle des
peuples, va passer tout entier en Allemagne
en vertu du traité de paix que vous avez signé.
Sous le rapport politique, le pays est dans une
désorganisation complète. Chose plus déplorable
encore, les esprits y sont si profondément di-
visés qu'on ne peut dire quand et comment ces-
sera la guerre civile.
Eh bien ! il y a quelque chose de pire encore
dans notre situation :
Nous n'avons pas le Roi, le Roi qui répara le
désastre de Crécy, le Roi qui, après cent ans de
luttes, balaya pour jamais du sol français les
Anglais qui l'infestaient, le Roi qui reconquit
l'Aquitaine et la Normandie et nous donna la
Bretagne, le Roi qui étendit nos frontières du
Rhin aux Pyrénées et qui éleva la France au plus
haut point de gloire où une nation puisse monter.
Je me trompe : le Roi n'est point mort. La Ré-
volution crut l'avoir tué en faisant tomber la
tête de Louis XVI ; elle crut l'avoir assassiné en
1820 avec le poignard de Louvel ; elle le pros-
crivit en 1830 ; mais le Roi de France ne meurt
pas, et les proscriptions ne sauraient porter
atteinte à son droit.
Le Roi vit pour tout réparer ; il est là aux
portes de la France.
Sentinelle ! — et c'est vous, Monsieur, que
— 8 —
l'Assemblée nationale avait posé en sentinelle
pour veiller au salut du Pays. — Sentinelle !
OUVREZ ; C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE.
N'exagérons pas cependant. C'est à l'Assem-
blée nationale et non à vous qu'appartient le
droit d'ouvrir les portes de la France à la royauté
et de lui confier les destinées du pays; mais on
ne saurait disconvenir que votre renommée et
la haute position où vous ont placé nos repré-
sentants vous donnent une influence tellement
puissante, qu'on peut presque dire que vous tenez
en vos mains l'avenir de notre infortunée patrie.
Vous n'avez pas seul, j'en conviens, le droit d'ou-
vrir les portes de la France au descendant de ses
rois ; mais vous avez malheureusement le pouvoir
de les tenir fermées et vous en avez usé contre le
voeu de la nation, quand vous avez fait voter la
république par une majorité toute monarchique,
quand vous avez entraîné à Versailles, pour la
mettre sous l'influence révolutionnaire de la ca-
pitale, une Assemblée qui tenait à rester éloignée
de Paris, afin dé conserver toute son indépen-
dance.
Où voulez-vous en venir ?
Je suis un inconnu pour vous et pour le plus
grand nombre, je le sais; mais tout français, dans
les circonstances exceptionnelles où nous nous
trouvons, a le droit de vous interpeller et de
— 9 —
vous demander compte de ce que vous avez fait,
de ce que vous avez le projet de faire. J'use de
ce droit, tout obscur que je suis , et je crois , en
agissant ainsi, accomplir en même temps un
devoir.
Nul ne connaît votre pensée ; nul ne sait où
vous voulez nous conduire, et c'est ce qui
m'effraie. Quand je vois le but où tendent
ceux qui nous gouvernent, je connais claire-
ment mon devoir ; je les soutiens ou je les com-
bats en toute sûreté de conscience ; mais quand
on me cache soigneusement l'avenir, mon es-
prit se remplit de doutes et d'inquiétudes.
Prenez garde, Monsieur! Le silence est quel-
quefois un mensonge ; il en est presque tou-
jours l'auxiliaire. Nous en avons fait une triste
épreuve sous Napoléon III.
Voyons donc en toute franchise ! que voulez-
vous faire de nous ? Le savez-vous vous-même?
Vous avez chanté le premier Empire, vous avez
servi les d'Orléans, vous avez montré parfois
des tendances républicaines. Enfin, si j'en crois
certaines indiscrétions, vous auriez fait au mois
de février dernier, dans l'intimité, des profes-
sions de foi toutes légitimistes.
Votre esprit s'est-il enfin fixé ou flotte-t-il
encore incertain entre les opinions diverses
qui l'ont séduit tour à tour? Peut-être attendez-
vous que les événements vous éclairent et vous
guident et c'est pour cela que vous vous êtes mis
à organiser le pays avant de l'avoir constitué ?
— 10 —
Faites-y attention ! c'est le parti le moins sûr.
Le pilote qui attend un coup de vent pour choi-
sir sa direction ne saura jamais se rendre maître
de la tempête et ne pourra conduire son navire
au port.
L'expérience que vous venez de faire suffit, ce
me semble, pour vous prouver que les hésita-
tions ne peuvent que retarder et compromettre
le salut de la France.
Vos actes n'ont eu jusqu'ici pour but et pour
résultat que d'éloigner la solution monarchique.
Sur qui donc comptez -vous pour rétablir nos
affaires ? Croiriez-vous être le sauveur promis à
la patrie ?
L'Assemblée nationale vous a donné une grande
marque de confiance, en remettant entre vos
mains le pouvoir exécutif. Cette confiance vous
la devez à votre talent incontesté, à la connais-
sance pratique des affaires publiques, que nul en
France ne possède au même degré; vous la devez
à cette prudence, à ce tact, à cette habileté dont
vous avez donné tant de preuves, soit quand
vous étiez au pouvoir, soit dans les rangs de
l'opposition.
Mais n'oubliez pas que la puissance dont vous
êtes revêtu ne vous a été donnée qu'à titre de
provisoire et en vue des dificultés de l'heure
présente ; appliquez-vous à résoudre prompte-
ment ces difficultés et aplanissez les voies au
— 14 —
régime réparateur que la France désire et attend.
Telle est la tâche qui vous a été confiée ; elle
doit suffire à votre gloire. Vouloir monter plus
haut, ce serait vous exposer a tomber bien bas.
A qui donc vous adresseriez-vous ?
Aux Bonaparte ? aux d'Orléans ?
Je ne vous rappellerai pas la chute récente
de Napoléon et le mépris trop justifié qui
l'enveloppe, lui et tous les siens. Je ne vous dirai
rien de la position que se sont faite les princes
d'Orléans et de leurs démarches inconsidérées.
Je veux m'élever à des considérations plus
hautes.
Qu'est-ce donc que Napoléon 1er? Louis-Phi-
lippe ? Napoléon III? Ce sont de purs accidents.
Ils furent tous les trois le produit d'une erreur,
le fruit d'un engouement passager; ils n'ont
laissé aucune racine dans le passé, ils n'ont
aucune attache sérieuse dans le présent et leurs
noms ne promettent rien pour l'avenir. Ils sont
dans la vie de la nation, ce qu'est dans la vie
d'un homme le souvenir d'une nuit d'orgie,
d'une folie de jeunesse, d'une fantaisie coûteuse.
Ce que la France a de mieux à faire, c'est de
les oublier.
DEUXIÈME LETTRE
HENRI V
Vous aurez beau chercher, Monsieur, il ne
reste que deux choses, entre lesquelles il faut
choisir : Henri V ou la république.
Je me trompe : il n'y a pas de choix à faire;
il n'y a qu'un parti à prendre.
Ne vous récriez pas contre cette assertion, et
ne m'accusez pas de méconnaître les droits de
la France. Ecoutez-moi plutôt.
Un homme est libre de choisir entre le bien
et le mal. Le droit de faire le bien est absolu
pour lui, parce qu'il s'accorde parfaitement avec
son devoir. Il ne saurait en être ainsi du droit
de mal faire, car ce droit serait en contradic-
tion avec l'obligation qui nous est imposée à
tous de ne faire que le bien ; et si l'on dit qu'un
homme doit être libre de faire ce qu'il lui plaît,
même le mal, on entend dire que personne n'a
— 14 —
le droit de porter atteinte à sa liberté, tant qu'il
n'attente pas lui-même à celle, d'autrui.
Il en est de même d'une nation. Nul n'a le droit
de la contraindre dans son choix, par ruse ou
par violence; mais elle a le devoir de choi-
sir ce qui est juste, légitime et utile au bien
commun.
C'est dans ce sens que j'ai dit qu'il n'y a pas
de choix à faire, parce qu'à mon avis il n'y
a qu'Henri V de légitime et de salutaire à la
nation.
Qu'est-ce donc qu'Henri V? me direz-vous,
peut-être.
Henri V est un prince français, éminemment
français par l'esprit et par le coeur, un prince
dont les qualités personnelles ont forcé l'estime
et l'admiration même de ses adversaires les
plus acharnés.
Exilé à l'âge de dix ans, il est étranger à tou-
tes les fautes qui ont pu être commises avant
1830, et il a su plus tard, par sa réserve, par sa
sagesse, se préserver de toute faute qui aurait
pu causer quelque dommage à son pays. Aussi,
grâce à sa prudence autant qu'à sa position, il
n'a encouru, ni directement, ni indirectement,
aucune responsabilité des malheurs qui ont frappé
le pays.
Quels sont les hommes, dites-le moi, qui
peuvent se rendre ce témoignage ? Je ne veux
— 15 —
pas récriminer, je ne veux pas rallumer les hai-
nes éteintes et dont il faudrait effacer jusqu'au
souvenir ; mais je puis vous inviter à consul-
ter sincèrement votre conscience et à me dire
en toute franchise si 1830 n'est pas le point
de départ de notre déchéance.
Pour ce qui est du comte de Chambord, je
vous défie de me citer un acte, une démarche,
un seul mot qui ait pu porter quelque préjudice
à la patrie.
A l'âge où l'ambition se réveille dans le coeur
d'un jeune homme, au moment où il devait être
tenté de jouer un rôle et de conquérir sa place
dans l'histoire, comme disait l'aventurier de
Strasbourg et de Boulogne, on ne l'a point vu
rôder sur nos frontières dans le but de porter
parmi nous le trouble et la guerre civile; on ne
l'a point vu nouer de viles intrigues pour sur-
prendre le pays; on ne l'a jamais pris en flagrant
délit de conspiration. Il a même souffert, quel-
que sensible qu'il fût à cet injuste reproche, il a
souffert, dis-je, qu'on l'accusât d'indifférence,
plutôt que d'augmenter les embarras de la
France par quelque démarche inconsidérée. Il a
prouvé, en un mot, par sa conduite, mieux en-
core que par ses paroles, qu'il respectait la
France autant qu'il l'aimait.
Il s'est montré jaloux, il est vrai, de mainte-
nir intacts les droits que lui ont légués ses an-
cêtres, il a eu soin d'en empêcher, autant qu'il
le pouvait, la prescription, par des protestations
— 16 —
énergiques, toutes les fois qu'une usurpation
nouvelle lui en a fait une obligation; mais ses ap-
pels ont été toujours des appels au bon sens de
la nation ; jamais des appels aux passions et à la
révolte.
Savez-vous d'ailleurs pourquoi il s'est montré
si jaloux de ses droits? C'est qu'à ses yeux ce
sont ceux de la France plutôt que les siens. Etu-
diez ce qu'il a écrit, vous y trouverez à chaque
page cette pensée, qu'il ne se regarde pas com-
me ayant des droits sur la nation, mais comme
ayant de grands devoirs à remplir envers elle.
Quand on a osé murmurer de loin le mot d'ab-
dication, il a répondu simplement : « On peut
» abdiquer un droit ; on n'abdique pas un de-
» voir. »
Le devoir ! voilà sa pensée, voilà sa préoccu-
pation, voilà son àme tout entière. On l'aura
peint d'un seul trait, quand on aura dit de lui :
C'est l'homme du devoir.
Dans l'exil, son devoir est de respecter son
pays et de se tenir à sa disposition. Sur le trône,
il aura pour devoir de se vouer sans réserve au
bonheur de la France. Il remplira celui-ci com-
me il remplit le premier. L'honnêteté de ses
moeurs, la droiture de son esprit et cette probité
que personne ne lui conteste, tout son passé, en
un mot, est, sous ce rapport, un sûr garant de
l'avenir.
En ce qui regarde ses opinions, il repousse
sans doute toutes ces utopies qui ont séduit tant
intelligences dévoyées et dont ; l'application, si
elle pouvait avoir lieu seument pendant trois ,
mois, serait pour la France une cause de mal-
heurs aussi grand et plus difficiles à réparer
mais, je puis vous l'affirmer : sans crainte, il n'y a
aucune idée grande, noble, généreuse, vraiment
française à laquelle il soit être moral comme dans
l'ordre matériel, qu'il n'aspire à réaliser.
Il est l'homme des temps anciens, me dira-t-on.
Sans doute, Henri V a des racines profondes
dans le passé ; il y tient par tout ce qui s'est fait
de glorieux et d'utile en France pendant qua-
torze siècles ; il y tient par tout ce que ce passé
renferme et peut donner au présent de force et
de vie ; mais il est complétement dégagé de ce
qui passe et meurt, de ce qui est mort et juste-
ment mort ; il port au contraire en lui le prin-
cipe du rajeunissement de la France, comme
ces rejetons qui puisent dans les racines pro-
fondes d'un vienx tronc une sève abondante,
gage assuré d'une rénovation vigoureuse.
On parle de féodalité, de servage, d'abus de
toutes sortes, et l'on oublie qu'il est le descendant
de ces rois qui ont tué la féodalité, affranchi les
serfs et les communes et combattu tous les abus.
Allez, monsieur, vous pouvez être tranquille
à cet égard. Quoi qu'on en puisse dire, Henri V
est de son temps ; il aime son temps comme
nous tous, quoiqu'il en condamne les erreurs
2
— 18 —
et les folies, ou plutôt par cela même qu'il les
condamne et les repousse ; car ces erreurs et
ces folies ne sont que la triste défroque d'un
passé misérable et nous ramènent à plusieurs
siècles en arrière.
Un tel prince n'est pas à dédaigner, ce me
semble, quand on est en quête d'un sauveur
pour la patrie.
Après tout cependant, Henri V, considéré
comme simple particulier, n'est qu'un homme
ainsi que vous et moi. Or, qu'est-ce qu'un homme ?
S'il est vulgaire, qu'il habite aux Tuileries ou
dans une chaumière, c'est une ombre qui passe,
comme disaient les anciens ; si c'est un grand
homme, c'est un météore qui traverse le ciel et
qui laisse après lui une obscurité d'autant plus
profonde qu'il a jeté plus d'éclat sur son passage.
Henri V, par lui-même, n'est rien. Il est tout
par la loi dont il est l'unique représentant et que
son avènement ferait revivre pour le bien du pays.
Henri V n'est pas un homme ; c'est une ins-
titution, c'est un principe, c'est la loi nationale.
La loi c'est l'ordre, et l'ordre c'est le progrès.
Dieu a tout réglé par des lois d'une sagesse
infinie, et ce sont ces lois qui produisent dans le
monde physique cette harmonie que nous admi-
rons et que nous admirerions beaucoup plus en-
core si nous la connaissions mieux. Ce sont ces
— 19 —
lois qui produisent, dans la constitution même
des êtres matériels, ces progrès que la science
constate et dont des esprits prévenus se sont em-
parés récemment pour nier la divine Providence.
homme, dont la création a couronné l'oeuvre
de Dieu, a aussi reçu sa loi. Cette loi ne pouvait
être fatale, puisqu'elle était destinée à régler les
actes d'un être libre. Chacun peut l'accomplir
ou la violer à son gré ; mais nul ne peut la vio-
ler sans mal faire.
La violation de la loi est pour un homme,
même dès cette vie, une source de perturbation,
de désordre, et par conséquent de dégradation
et de souffrances. Son observation, au contraire,
fait régner dans l'âme le calme, l'ordre et le pro-
grès moral, dont le terme idéal est la perfection.
Une nation peut-elle vivre et progresser sans
lois ? Je n'ai pas besoin de répondre à cette ques-
tion ; le sens commun l'a résolue depuis longtemps.
Entre ces lois, il en est qui peuvent et doivent
varier suivant les temps et les circonstances ;
mais il en est aussi qui doivent être soustraites
aux caprices passagers des hommes et aux pas-
sions désordonnées d'une époque, par un carac-
tère de permanence et d'inviolabilité particulière.
Ce sont ces lois que les Athéniens nommaient lois
maîtresses ( xupioi vojAot ) et dont il était défendu
de demander l'abrogation sous peine de mort.
La loi vraiment maîtresse d'une nation, loi
— 20 —
qui devrait être éternelle si les hommes pou-
vaient faire quelque chose d'éternel, c'est celle
qui donne l'autorité, c'est-a-dire le droit au pou-
voir suprême. Or, à moins de livrer le pouvoir
à toutes les vicissitudes du hasard et des ambi-
tions coupables, il n'y a que deux manières de
régler le droit au pouvoir : l'hérédité et l'élec-
tion, ce qui nous ramène aux deux termes que
j'ai déjà posés : Henri V ou la république.
L'hérédité a été la loi maîtresse de la France
pendant quatorze siècles. Cette loi, fondement
de l'édifice national, est née pour ainsi dire
avec la France ; elle a présidé à sa formation et
à ses développements progressifs." Elle a été
consacrée par le temps, bénie par l'Eglise, sanc-
tionnée par la Providence et acceptée, de géné-
ration en génération, par les populations qui y
ont trouvé une garantie certaine d'ordre, de sé-
curité, de stabilité et de progrès.
Déroulez les pages de notre histoire et vous y
verrez que la France doit à cette loi tous ses ac-
croissements et toute sa force ; vous y verrez
que toutes les époques de désordre, de malheurs
et de faiblesse ont été celles où cette loi a été
contestée, où des doutes se sont élevés sur son
application.
C'est cette loi qui fait du comte de Chambord
le roi de France; c'est elle qui lui donne sa
grande valeur et cette puissance pour le bien
du pays qu'aucun autre ne peut avoir.
TROISIÈME LETTRE
LA REPUBLIQUE
Le mot de république a été pris en divers
sens. Par son étymologie , il désigne la chose
publique et peut être appliqué à toutes sortes
d'Etats, même aux monarchies les plus absolues.
Dans son acception la plus commune, avant la
révolution, ce mot désignait un Etat dans lequel
les citoyens prenaient part à l'administration du
pays.; mais, dans son acception actuelle, le mot
répupublique désigne un Etat où le pouvoir su-
prême est conféré par l'élection.
Nous n'avons pas à chercher ici quel est celui
des deux régimes qui offre le plus d'avantages.
Les avantages sont compensés, dans l'un et dans
l'autre, par des inconvénients ; mais là n'est pas
la question. Je suis profondément convaincu que
l'hérédité est de beaucoup préférable à l'élection,
et pourtant je déclare que, si j'étais né en Suisse
ou aux Etats-Unis, je serais républicain, et que
j'y défendrais la république contre toute tenta-
— 22 —
tive d'usurpation, avec autant de conviction ,
avec autant d'énergie que je défends aujourd'hui
le droit monarchique.
Ce que je défends, en effet, ce n'est pas un
homme, ce n'est pas un prince, ce n'est pas même
un système, quelque avantageux qu'il me pa-
raisse. Je défends la loi, et, par cela même, la
nation ; car la loi est la vie même d'une nation.
Je dirai mieux : si la France était à son ber-
ceau et qu'elle eût confié à ses représentants le
soin de lui faire une constitution et de lui don-
ner le régime le plus favorable aux développe-
ments de sa force et de sa prospérité, l'auguste
assemblée à qui auraient été confiées les desti-
nées du peuple naissant, aurait sans aucun doute
le devoir de prendre, en son âme et conscience,
le meilleur parti possible ; mais alors même
qu'elle se tromperait, je crois que personne n'au-
rait le droit d'infirmer ses décisions et de refuser
son assentiment et son concours à la loi souve-
raine qu'elle aurait édictée. Pour mon compte,
quelle qu'elle fût, républicaine ou monarchique,
je la défendrais de mon mieux contre toutes les
attaques.
Nous ne sommes pas dans ce cas. La France
ne vient pas de naître, sa loi constitutive n'est
pas à faire, elle est. Et, parce que cette loi
existe depuis 14 siècles, parce qu'elle a, en quel-
que sorte, créé la France, tracé ses frontières,
fait sa grandeur et sa prospérité, nous aurions
le droit de la mettre en question, de la rejeter
— 23 —
et de la remplacer par une autre, au gré de nos
fantaisies ?
Croyez-vous d'ailleurs qu'il soit facile de
changer la loi constitutive d'une nation ? C'est
tout aussi difficile que de donner à un homme
qui est né et a passé la moitié de sa vie sous le
pôle, la constitution d'un homme né et vivant
sous l'équateur et vice-versâ.
L'expérience est faite aujourd'hui. A quoi a
donc abouti la substitution du droit d'élection au
droit héréditaire ? Aux régimes de 1804, de
1830 et de 1851 ; à ces régimes hybrides qui ne
sont ni la république ni la monarchie, qui ont
tous les inconvénients de la première sans au-
cun des avantages de la seconde; à ces régimes
qui font d'un succès immoral le principe du
droit, qui mettent la force à la place de l'autorité,
la crainte à la place du respect et la licence des
moeurs au lieu et place de la liberté.
Mais cette loi a été violée dix fois en 80 ans,
Qu'est-ce à dire ? Est-ce que la violation d'une loi
équivaut à son abrogation ? Non, non : la loi
violée n'en reste pas moins obligatoire. Que
diriez-vous d'un homme qui chercherait sa justi-
fication dans l'habitude qu'il aurait contractée
de mal faire ?
Une nation, comme j'ai eu déjà l'honneur de
vous le dire, demeure toujours libre de ne point
— 24 —
se conformer à sa loi constitutive ; mais son
devoir est de la respecter.
si vous vous prononcez dans un autre sens,
si vous donnez à la nation le droit de violer à son
gré sa loi maîtresse, vous ouvrez la porte aux
plus graves abus, vous tendez à l'affranchir de
toute obligation morale, et alors les droits les
plus sacrés seront à la merci des majorités, et
même de ces minorités audacieuses qui s'impo-
sent si souvent en temps de révolution. La loi
constitutive est comme ces ouvrages avancés
qui dominent la place dont ils défendent l'appro-
che. Si vous les abandonnez à l'ennemi, la place
est prise infailliblement, quel que soit le courage
de la garnison, quelles que soient ses ressources.
La violation de la loi constitutive attire d'ail-
leurs sur les nations des châtiments analogues à
ceux qui frappent, dans ce monde, les transgres-
seurs de la loi divine. 80 ans de guerre civile,
d'agitations stériles, de démoralisation continue
et progressive, couronnés par les désastres que
vous connaissez, prouvent assez la fatalité logi-
que de ce châtiment.
J'entends répéter souvent, et vous serez peut-
être tenté de me redire vous-même, pour légiti-
mer la révolution, que la nation française a fait
de grands progrès depuis 1789.
— 25 —
De quel progrès me parle-t-on ici? Le progrès
moral de la nation s'est arrêté à Louis XVI.
Voyons. Quelle est la mesure, quelle est l'insti-
tution due à ce que vous nommez le droit mo-
derne, qui ait été pour le pays la source d'un
progrès véritable ? Est-ce un progrès que la des-
truction des sociétés ouvrières, qui a créé un
éternel antagonisme entre le travail et le capi-
tal ? Est-ce un progrès que cette centralisation qui
nous étouffe ? Est-ce un progrès que la création
de cette université qui a atrophié l'esprit fran-
çais et qui nous a donné une armée si inférieure,
pour la capacité militaire, à l'armée prussienne?
Est-ce un progrès que cette indifférence reli-
gieuse qui glace l'âme de la France, que cette
démoralisation qui nous ronge, cette soif de
plaisirs matériels qui abaisse tous les caractè-
res ? Est-ce un progrès que l'éclosion de ces uto-
pies qui mettent la société elle-même en ques-
tion ?
Direz-vous enfin que ces désastres dont nous
venons d'être les témoins et les victimes soient
le signe de grands progrès sociaux accomplis
depuis 1789 ou seulement depuis 1830?
Quand je demande à quelqu'un de me citer les
progrès accomplis par la révolution, on me parle
immédiatement de la vapeur et de l'électricité ;
mais qui oserait me soutenir que ces progrès,
d'ordre tout matériel, sont dus à la révolution et
qu'ils ne se seraient pas accomplis si la nation
était restée fidèle à la loi monarchique? Remar-
— 26 —
quez d'ailleurs que nous sommes de ceux qui ont
le moins profité des progrès de la science. Nous
sommes restés loin, sous ce rapport, de l'Angle-
terre , des Etats-Unis et de l'Allemagne. En
serait-il de même si nous n'avions pas con-
sumé notre activité dans ces luttes intestines que
nous a léguées la révolution? Permettez-moi de
croire que si la France avait suivi, sous l'égide
de ses lois traditionnelles, les voies de ses pacifi-
ques progrès et employé son activité merveil-
leuse au développement de sa grandeur morale
et matérielle, elle serait aujourd'hui, sous ce
double rapport, à la tête des nations.
Vous m'objecterez encore que si la violation
de la loi constitutive a été une faute, il serait
difficile aujourd'hui, après une si longue suspen-
sion, de la faire revivre, de la faire accepter par
le pays.
Ne déplaçons pas la question. Si je vous de-
mandais d'escamoter la situation en faveur de la
légitimité comme elle fut escamotée par l'or-
léanisme en 1830, si je vous demandais d'user de
votre pouvoir pour rétablir la loi nationale par
un coup d'Etat, vous pourriez me faire cette ré-
ponse; mais je suis loin de cette pensée. Je ne
veux — je peux même dire sans m'exposer à
être démenti, nous ne voulons ni surprise, ni
coup de violence, nous ne voulons pas qu'on
force la main à la France ; mais nous désirons
— 27 —
qu'elle revienne librement aux institutions qui
ont fait sa gloire et sa force. « Tout pour la
» France, par la France et avec la France, »
a dit le roi. C'est aussi notre devise à tous.
Je ne demande dès lors, à vous et à tous ceux
qui liront ces lettres, qu'une chose : que chacun
fasse son devoir. A vous en particulier, mon-
sieur, je demande que vous n'abusiez pas du
pouvoir qui vous a été remis et de la confiance
qu'on vous accorde pour mettre obstacle aux
voeux du pays, de ne pas confisquer le mouve-
ment monarchique qui s'est produit, au profit
d'une combinaison révolutionnaire, quelle qu'elle
puisse être.
Remarquez bien ceci. Votre raisonnement
suppose que cette forme de gouvernement a
pour elle la majorité. Qu'avons-nous vu cepen-
dant ? C'est que la nation, en haine de la républi-
que, s'est jetée dans les bras du premier usur-
pateur qui s'est présenté ; c'est que toutes les fois
qu'on l'a consultée, elle s'est prononcée contre
elle, et qu'en dernier lieu, quoique toutes les po-
sitions fussent entre les mains des républicains,
la France a envoyé à Bordeaux une majorité
monarchique.
Comment ! vous trouveriez difficile de faire
accepter la monarchie par un pays presque tout
monarchique et vous croiriez facile de lui impo-
ser la république !
— 28 —
Vous me direz peut-être encore ce que disent
tous les expérimentateurs qui se croient sûrs
d'eux-mêmes et qui comptent trop sur la supé-
riorité de leur capacité : Des causes que nous
connaissons ont rendu malheureuses et funestes
les tentatives qui ont été faites du régime répu-
blicain. En évitant les fautes de nos devanciers,
nous parviendrons à acclimater la république
dans notre pays, et la France pourra, sous ce
régime, prospérer, grandir et réparer ses dé-
sastres.
Illusion funeste !
Si nous étions dans un temps normal, il se peut
qu'avec beaucoup de prudence et de bonne foi
on parvînt à faire vivre la république sans trop
de détriment pour le pays ; mais il ne faut pas
oublier que nous sommes sous l'influence d'une
sorte d'épidémie morale qu'on nomme la révo-
lution.
Entendons-nous sur le sens de ce mot. Il sert
à désigner quelquefois un simple changement
de régime, le passage de la monarchie à la ré-
publique, par exemple. C'est la révolution poli-
tique; mais il est une autre révolution qui s'at-
taque aux bases de toute société, qui travaille à
l'anéantissement, je ne dis pas seulement de la
civilisation chrétienne, mais de toute civili-
sation.
La première est une insurrection contre la loi
nationale ; celle-ci est une insurrection contre
les commandements de Dieu, contre Dieu lui-
— 29 —
même, pour l'affranchissement de toutes les pas-
sions brutales. On la nomme la révolution sociale
ou le socialisme.
L'autorité conférée par l'élection, dans un
pays habitué au régime monarchique, sera-t-
elle assez forte pour faire reculer le fléau ou,
tout au moins, pour en arrêter les progrès ? Vous
lui donnerez, quand vous le pourrez, la force ma-
térielle, beaucoup de force matérielle, de gros
bataillons, des canons et des mitrailleuses ; mais
la force morale, cette force dont l'influence apaise
les passions, fait rentrer les esprits dans le
calme et ramène les intelligences à la raison,
cette force, dis-je, lui fera toujours défaut.
Vous devrez même vous estimer heureux si
celui que vous aurez revêtu de cette autorité ne
se laisse pas inoculer le virus délétère, si se bor-
nant à sauver le repos de la rue, il ne laisse pas
grandir le mal par des concessions malheu-
reuses.
Il y a un abîme, direz-vous, entre la révolu-
tion politique et la révolution sociale. Mais cet
abîme est-il aussi profond que vous semblez le
croire ? Pour moi, je vois tant d'affinités entre
les deux, une telle force d'attraction de l'une à
l'autre qu'il me semble impossible que sous le
régime du pouvoir électif le socialisme n'ait pas
son jour. L'attachement des socialistes à la forme
républicaine me prouve qu'ils y comptent, et que
mes craintes sont fondées. Remarquez, en effet,
— 30 —
que si tous les républicains ne sont pas socialis-
tes, tous les socialistes sont républicains, et que
ceux qu'on nomme républicains honnêtes for-
ment une imperceptible minorité.
Tenez ! supposons que la république soit défi-
nitivement décrétée et que vous en soyez le pré-
sident. Qui sait? Peut-être y comptez-vous ?
Peut-être avez-vous rêvé d'être le Washington
des Etats-Unis de l'Europe ?
Vous voilà logé aux Tuileries ou à l'Elysée,
sur un trône rapetissé et devenu simplement le
fauteuil de la présidence. Vous croyez-vous de
taille à frapper le monstre aux têtes renais-
santes ?
Il vous a été possible, en flattant toutes les es-
pérances, de réunir dans la même urne les vo-
tes de toutes les fractions de la Chambre, et de
vous faire donner une sorte de blanc-seing pour
opérer la réorganisation du pays ; mais ce fais-
ceau se rompra le jour où vous serez président
d'une république non provisoire. Pour vous faire
une majorité, il vous faudra entretenir le spectre
rouge. Il vous faudra, pour sauver le présent,
livrer l'avenir à la révolution, en confiant à un
ennemi du christianisme, à un Jules Simon quel-
conque, l'éducation des générations naissantes.
Il vous faudra, en un mot, refaire et compléter
Napoléon III, et quand vous descendrez de votre
siége présidentiel, le socialisme sera le maître de
la situation.
— 31 —
ll y a des vices d'origine contre lesquels les
hommes les plus forts luttent vainement. La ré-
publique française a été engendrée par la cor-
ruption morale et le philosophisme négatif du
dix-huitième siècle ; elle est née de l'émeute, elle
a été baptisée dans le sang des plus honnêtes
gens, elle a vécu de désordre, de guerre civile
et d'oppression, elle a été érigée en haine de
toutes les institutions sociales et en vue d'un
complet bouleversement. Est-ce vous qui efface-
rez ce péché originel de la république française ?
Pour faire cette transformation, il faudrait
presque un Dieu, et vous n'êtes pas même un
grand homme ; vous n'êtes qu'un homme habile.
Il faudrait être décidé à verser son sang, et je ne
sais pas si l'on vous déciderait à donner vos écus.
Les événements qui se sont passés à Paris, à
Lyon, à Marseille, à Toulouse depuis que vous
avez entraîné l'Assemblée à Versailles ne suffi-
sent-ils pas pour vous éclairer ? Nous sommes
loin aujourd'hui du mouvement anti-révolution-
naire qui s'est manifesté le 8 février. Savez-vous
ce qui a fait la force des émeutiers de Paris ? Ce
ne sont pas les canons et les mitrailleuses dont
ils s'étaient emparés ; ce sont les concessions
que vous avez arrachées à l'Assemblée ; heureu-
sement pour nous, ils se sont trop pressés. S'ils
avaient su attendre, tout était perdu.
L'entreprise, croyez-moi, est pleine de dangers
pour la France et pour vous. Vous y serez broyé,
et notre pays achèvera de s'y ruiner.
— 32 —
La république a montré son impuissance con-
tre l'ennemi extérieur et contre celui de l'in-
térieur ; elle a désorganisé l'armée, désagrégé la
nation, et c'est avec elle que vous voudriez répa-
rer nos désastres ! C'est une folie.
QUATRIEME LETTRE
LE DEVOIR ET LE DROIT
Savez-vous, monsieur, quelle immense tâche
est dévolue à celui qui sera chargé de réparer
les malheurs de la nation?
La France est toute à refaire moralement et
matériellement. Les caractères sont affaissés, il
faut les relever ; lès moeurs sont corrompues, il
faut les purifier; la fibre patriotique semble
morte, il faut la ranimer ; il faut ramener le
calme dans les esprits et la paix dans la rue, par
la solution équitable de toutes les questions po-
litiques, religieuses et sociales que la révolution
a soulevées ; rétablir l'unité morale de la France ;
rendre la vie à l'agriculture, à l'industrie, au
commerce ; restaurer nos finances par de pru-
dentes économies ; reconstituer l'armée sur un
plan plus large et plus équitable ; donner enfin
à la France des alliés solides et lui faire des amis
chez tous les peuples, même chez ses adversai-
res.
3
— 34 —
Par quel bout convient-il de prendre ce tra-
vail de reconstruction nationale? En vérité, je
l'ignore : mais ce que je sais bien, c'est que le de-
voir est la base de tout édifice social et que tant
qu'on n'aura pas rendu à l'idée du devoir tout
son empire sur les consciences, on n'aura rien
fait ; je sais aussi que quand l'idée du devoir aura
repris sa force, nous pourrons considérer la
France comme sauvée.
Le devoir et le droit sont des termes corréla-
tifs qui se supposent mutuellement et qu'on ne
peut concevoir l'un sans l'autre. Chose singu-
lière pourtant ! nous les trouvons toujours sépa-
rés. Le code des chrétiens, l'Evangile, nous parle
souvent de nos devoirs et ne nous dit pas un mot
de nos droits, tandis que la révolution a placé en
tête de sa constitution la nomenclature fastueuse
des droits de l'homme et ne lui dit rien ou pres-
que rien de ses devoirs. Or, il est arrivé que,
sous l'influence de l'Evangile, les hommes ont
recouvré leurs droits, et, que, sous celle de la
révolution, ces droits, dont on se préoccupait
exclusivement, dont la pensée exaltait les tê-
tes, enfantait à la fois des actes d'héroïsme et des
crimes atroces, transformait les hommes en hé-
ros et en bêtes fauves, ces droits ont été tous
méconnus, foulés aux pieds et que nous y avons
perdu même le premier de tous, le plus général,
celui qui constitue la dignité humaine : le droit
au respect.
— 35 —
La raison en est simple. Le devoir est la sau-
vegarde du droit. Qu'on oublie l'idée du devoir,
celle du droit se trouble, s'obscurcit et s'efface,
il ne reste plus que des forts et des faibles, des
maîtres et des esclaves ; il ne reste d'autre droit
que celui du plus fort. Faites revivre, au con-
traire, l'idée du devoir, celle du droit se dégage,
s'éclaircit et devient une puissance. Le faible
qui peut crier : « C'est mon droit », est très fort
quand il s'adresse à des hommes qui connaissent
leurs devoirs, et qu'il les connaît lui-même; mais
c'est un mot vide de sens quand il frappe les
oreilles d'hommes qui ne sont point pénétrés de
la pensée de leurs devoirs, ou, qu'il sort de la
bouche de ceux qui ne remplissent pas leurs pro-
pres obligations.
Personne n'ignore combien les développements
de l'incrédulité et de l'indifférence, ainsi que
l'entraînement toujours croissant des appétits
sensuels, ont affaibli le sentiment du devoir. Tout
le monde convient qu'il est urgent de le ranimer
dans les coeurs si l'on veut étirer la France de
l'abaissement où elle est plongée.
Est-ce vous, dites-moi, qui à l'aide de l'idée
républicaine, opérerez cette réforme dans les es-
prits ? Est-ce vous qui les ramènerez à la préoc-
cupation du devoir ? Avouez votre impuissance
et celle de la république à opérer une semblable
révolution. Vous m'objecterez peut-être que le
— 36 —
rétablissement de la loi monarchique n'aura pas
à cet égard une plus grande efficacité. C'est une
erreur.
Quand Louis-Philippe, oubliant ses devoirs de
parent, de prince, de sujet et de Français dont
il devait le premier exemple à la nation, cou-
ronna le crime d'une longue conspiration par une
usurpation infâme, il porta, par cet acte même
et par son succès, un coup mortel à l'idée du de-
voir. Ce fut le principe de cette corruption qui
grandit d'une façon si effrayante sous son rè-
gne.
L'audacieuse usurpation de Louis-Napoléon ne
fut pas moins funeste sous ce rapport. Il eut
beau dire qu'il n'avait pas trahi sa famille comme
Louis-Philippe, et que la couronne qu'il met-
tait sur sa tête il l'avait trouvée dans la rue ; il
eut beau dire qu'il n'était sorti de la légalité que
pour rentrer dans le droit, il n'effaça point son
double crime contre le droit et contre la légalité,
et l'amnistie que la peur lui fit accorder par le
suffrage universel put le consolider pour vingt
ans sur son trône usurpé, mais ne put empêcher
l'influence malheureuse que cet acte exerça sur
les esprits au point de vue du devoir.
Représentez-vous maintenant la nation fran-
çaise revenant à la loi fondamentale et accom-
plissant ainsi un grand devoir ; représentez-vous
le prince sage, sans ambition personnelle, accep-
tant la lourde charge que lui impose la loi, que
lui imposera la confiance du pays; croyez-vous
— 37 —
qu'un tel spectacle ne frappera pas vivement les
imaginations et ne restaurera pas dans les con-
sciences la grande pensée du devoir ?
L'influence qu'il exercera sera passagère, je le
sais. Je sais encore que le mal agit vite et que le
bien s'opère lentement. Pour que cette idée re-
prenne sa puissance sur les volontés, pour qu'elle
les domine, les soumette et les transforme, il faut
une influence plus forte et surtout plus constante;
il faut l'influence de la religion.
La religion — et il est bien entendu que je
veux parler du christianisme — la religion dé-
termine seule avec netteté tous nos devoirs;
seule, elle a le droit d'en prescrire l'observation ;
seule, elle peut leur donner dans la conscience
de l'homme une sanction à laquelle nul ne sau-
rait échapper; seule enfin, elle peut élever l'âme
au-dessus des appétits et des intérêts matériels
et y faire naître la plus incroyable et la plus no-
ble des passions, la sainte passion du devoir,
parce qu'elle peut seule faire trouver de douces
joies dans le sacrifice et d'inénarables volup-
tés dans le martyre.
Vous me direz peut-être que vous laisserez
assez de liberté à la religion pour qu'elle puisse
exercer son influence salutaire. Je veux le croi-
re ; mais pensez-vous que votre avènement à la
présidence de la république soit immédiatement
salutaire à l'idée religieuse? Vous ne pouvez pas
— 38 —
le présumer. Il en serait autrement du rétablis-
sement de la monarchie nationale.
Songez bien qu'il ne s'agit pas ici de la création
ou du renouvellement d'une monarchie quelcon-
que , mais du rétablissement de la monarchie
très chrétienne. Cette monarchie a reçu l'em-
preinte du christianisme à sa naissance et
l'a conservée à travers les siècles ; elle a
grandi et prospéré avec lui, elle a souffert, elle
est montée sur l'échafaud avec lui; et toutes les
fois que la révolution a voulu frapper le chris-
tianisme elle a dû passer sur le corps de la mo-
narchie ; elle a dû briser le trône avant d'abat-
tre la croix. J'ai parlé du vice originel de la ré-
publique. Eh bien ! le christianisme est, si l'on
veut me permettre cette expression, le vice ori-
ginel de la monarchie. Elle ne s'en lavera ja-
mais. Les révolutionnaires le sentent bien, et la
haine instinctive qu'ils portent à cette monar-
chie n'a pas d'autre cause. Or, si la république
produit toujours et infailliblement une efferves-
cence révolutionnaire et anti-chrétienne, la ve-
nue d'Henri V y serait le signal d'un mouve-
ment religieux qui étonnerait le monde.
Il suffirait alors de laisser ce mouvement, en
quelque sorte instinctif se développer et gran-
dir librement,pour que l'action du christianisme
s'étendît, devînt irrésistible, et transformât la
France sans le secours de lois répressives ou
restrictives.
C'est ainsi, monsieur, que la monarchie exer-
— 39 —
cerait une influence puissante et immédiate sur
les masses pour y rétablir l'idée trop longtemps
oubliée du devoir.
S'il est vrai, comme je crois vous l'avoir
prouvé, que le devoir est le vrai fondement du
droit, il est incontestable qu'en restaurant l'idée
du devoir on rétablira aussi la puissance du
droit, et je pourrais clore ici cette lettre ; mais
on a répandu tant de préjugés contre la monar-
chie que quelques explications me paraissent
encore nécessaires.
On a coutume de représenter les rois comme
des maîtres absolus disposant à leur gré du bé-
tail humain. Telles ont été, en effet, les tendan-
ces très marquées des monarchies païennes ;
telles sont, de nos jours, malgré leurs apparen-
ces libérales, les tendances des monarchies ré-
volutionnaires créées en vertu du droit moderne.
Telle serait, non plus dans ses tendances , mais
dans sa brutale réalité, la monarchie athée d'un
peuple d'athées, si une pareille monstruosité
pouvait exister.
Il n'en saurait être de même pour la monar-
chie très chrétienne où la loi divine, mère du
devoir et du droit, domine tout : peuple, grands
et monarque.
Dans une telle monarchie, le roi est le pro-
tecteur du droit, où il n'est rien.
Un journal révolutionnaire l'avouait lui-même,
— 40 —
il y a quelques mois ; il disait que les rois avaient
leur raison d'être quand il existait une aristo-
cratie puissante qui opprimait le peuple ; mais
qu'ils étaient devenus inutiles le jour où l'aris-
tocratie avait perdu sa force. Cet écrivain avait
raison sur un point : les rois de France ont été
toujours, par leur institution même, les protec-
teurs du peuple ; mais il a tort quand il croit que
les rois sont devenus inutiles. Est-ce qu'il n'y a
pas toujours des abus à réprimer, des droits à
protéger, des faibles à défendre ? L'aristocratie
territoriale n'existe plus; mais l'aristocratie mo-
derne qu'on nomme le capital, n'a-t-elle pas ses
dangers ?
Le patron ne tient-il pas dans ses mains la
subsistance de l'ouvrier et de sa famille? La cu-
pidité ne peut-elle pas exploiter la misère? Le
capital, à son tour, n'a-t-il pas besoin d'être pro-
tégé contre la grève injuste, la révolte, les me-
naces de pillage provoquées par des associations
illégales et factieuses ? Jamais peut-être le droit
n'a eu autant besoin qu'aujourd'hui de protec-
tion, et cette protection ne peut être dévolue
qu'à l'autorité légitime, au roi.
Une autorité sûre d'elle-même, supérieure à
toutes les vicissitudes de l'opinion, mais en même
temps chrétienne et par suite équitable, proté-
gera bien mieux la liberté contre les tyrans de
bas étage et contre les désordres qui peuvent
naître de son exercice même, qu'une autorité
sujette à toutes les fluctuations, à toutes les in-
— 41 —
termittences du régime électoral, et surtout au
chaos du régime révolutionnaire, qui passe sans
règle de l'orléanisme à la république, de la ré-
publique à l'empire, etc., etc.
Veuillez remarquer encore que l'idée de droit
placée à la tête du pouvoir doit descendre natu-
rellement d'étage en étage jusqu'au fond du
corps social, de telle sorte que tous les droits de
la nation, de la province, de la commune et des
citoyens trouvent un point d'appui naturel dans
le droit même du chef de l'Etat ; comme celui du
souverain a sa raison d'être dans les droits de
tous.
Il ne faut pas dire qu'il y a antagonisme entre
les droits du souverain et ceux des citoyens. Le
droit ne peut être opposé au droit. Il n'y a d'an-
tagonisme qu'entre le droit et les passions qui en
abusent. Un souverain abuse, quand il sort de
son droit pour confisquer les droits des sujets ;
les sujets abusent quand ils sortent de leurs
droits pour entraver l'action légitime du souve-
rain ; mais quiconque abuse se perd infailli-
blement.
En résumé, le roi n'a de droit que pour proté-
ger le droit. Le droit du roi se trouve ainsi la
clé de voûte de tous les droits.
Et ne parlez pas des inconvénients du pouvoir
absolu ; il ne s'agit pas d'un pouvoir qui se fait
obéir par la contrainte, mais d'une autorité qui
— 42 —
impose le respect, autorité qui est d'autant plus
puissante qu'elle est plus équitable, d'autant plus
faible qu'elle se préoccupe moins des droits
d'autrui.
Cette autorité, d'ailleurs, n'a jamais été abso-
lue ; elle était enfermée dans de justes limites,
chez les populations chrétiennes, par cette loi
supérieure, écrite dans la conscience de tous,
qu'un décret n'a de valeur qu'autant qu'il est
équitable, et profitable au bien commun. Elle était
surveillée et contenue, au besoin, par l'Eglise,
par les Parlements, par les Etats généraux et
provinciaux qui pouvaient mettre un frein à
toutes les tentatives de despotisme. Et certes,
je ne voudrais retrancher aucune des garanties
sérieuses de la liberté des citoyens, à cette con-
dition pourtant que les droits de l'autorité seront
garantis, eux aussi, contre toute usurpation et
contre toute révolte.
Je voudrais surtout protéger les droits et la
liberté de tous contre toute entreprise de la part
du monarque par la grande pensée du devoir ;
car je suis convaincu qu'une nation dont les ci-
toyens connaissent leurs devoirs est toujours.
sûre de faire respecter ses droits.