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Le roman de Bade (2e édition) / par un chroniqueur

295 pages
[s.n.] (Paris). 1868. 1 vol. (295 p.) ; in-16.
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fi^MlfflQpm*.
• ^ ; DBUMènf lânTiow.
m^V X&I^ES, BA*>E.
i 1808
LE ROMAN DE BADE.
Reproduction et traduction interdites.
DÉPOSÉ.
Bmellts. - Imp. ** É. WITTIIMW, ru* d# Urken, MO.
LK
N DE BADE
i>Ak
HROKIQUEUR.
DlflUXIKMK
1CDITION. ' * K^j ' 1
Paris,
BRUXELLES, BADE
18H8
KNTllftR DE JEU.
M. Henri D est un financier dont la
signature peut valoir celle de la .Banque
.de France, mais qui ne jouirait d'aucun
crédit si l'esprit tout seul en donnait. Il
appartient à, une classe de banquiers dont
heureusement ne font partie ni les Mallet
ni les Rothschild, car ses pareils mépri-
sent toutes les industries sur lesquelles
Us ne prélèvent pas le tant pour cent du
i;
6 Le Roman de Bade.
compte ouvert ou de l'escompte, Ils se-
raient tous d'une ignorance abécédaire
qu'ils feraient encore un peu plus de cas
de la littérature contemporaine, dont ils
ne goûtent que les journaux satiriques, et
encore parce qu'ils en ont peur. Les rela-
tions qu'ils avouent ne sortent guère du
cercle des millionnaires, et pour qu'à un
passant qui n'en est pas ils rendent son
salut sans rechigner, faut-il qu'ils aient
besoin de lui! Chez tous les princes de la
banque, à Paris, les commis ont une porte
et la livrée une autre; s'ils venaient à
moins gagner à droite qu'ils ne dépensent
à gauche, la banqueroute serait au milieu;
mais on reconnaît, le plus souvent, ceux
dont M. Henri D a le malheur d'être
le type au signe particulier que voici: la
cloche de leur dîner se fait entendre avec
le plus d'irfsolence et du plus loin. Jamais
Entrée de Jeu.
les fermiers-généraux de l'ancien régime,
malgré leurs prétentions aristocratiques,
n'ont eu autant de vanité quelles fesse-
mathieux bourgeois dont nous parlons,
sotte compagnie dont les membres eussent
été pris par Ilelvétius ou par Lavoisier
pour valets de pied plutôt que pour col-
lègues. Ces gens-là n'éprouvent pas le
moindre besoin d'un livre 'écrit pour leur
faire connaître Bade, qu'ils ont vu comme
ils voient tout ce qui ne rapporte rien,
autrement dit en n'y comprenant goutte.
Un des Guides publiés par Chaix ou
par Hachette, avec un plan, leur suffit
amplement, pourvu que les hôtelleries qui
y sont recommandées ressemblent tant
soit peu à leur hôtel, dont le faste parait
déplacé et de mauvais goût à des gens
comme il faut, ou bien à la villa qui ne
leur coûte rien parce qu'elle survit à un
8 Le Roman de Bade.
ancien château dont ils Ont vendu le parc
par lots.
Les meilleurs Guides-Manuels, tous les
guides* à la fois, soit imprimés, soit en
chair et en os, voilà qui n'est pas trop
pour le touriste anglais, ce touriste par
excellence, qui veut tout voir en fait de
sites.
Quand cet. Anglais remonte en wa'gon,
après avoir exploré Bade et tous ses envi-
rons, il a dit mille fois :
— Beautiful!
Et mille fois :
— Very prettyl
Mais il préfère encore Interlaken. Les
montagnes delàForôt-Noïre,en effet, n'im-
posent pas autant que celles de TOberland
bernois. D'ailleurs le thé n'est pas encore
servi dans les hôtels Victoria et Stépha-
nie d'une façon aussi irréprochable que
Entrée de Jeu. 9
dans ceux de la Jungfrau et du Belvéder.
Comme l'Américain, en général, vient
jouer gros jeu dans la ville d'eaux grand-
ducale, le paysage pour lui n'est qu'au
second plan.
L'Allemand est encore plein de con-
fiance dans la vertu de ses chères eaux.
Les élégantes Espagnoles de Biarritz
n'osent qu'à peine essayçr à Bade ces toi-
lettes de saltimbanques qui produisent
un meilleur effet, le mois suivant, sur la
plage rocailleuse de leurs bains de mer
et dans leur casino presque désert. Dame!
il faut bien se tenir dans le monde et mé-
nager la portée de ses oeillades. Mais
là-bas comme on se déshabille! .
Les Italiennes passent encore plus vite.
Chacune d'elles intrigue, chemin faisant,
dans l'intérêt d'un officier de fortune dont
les espérances se rattachent à celles de
10 Le Roman de Bade.
tel ou tel parti. Les femmes politiques en .
font-elles jamais d'autres?
Pour vivre de la vraie vie de Bade, il n'y
a telle que la noblesse russe.
Les Français ont le défaut d'y boire trop
peu de Champagne. Leur excuse est qu'il
fait bon étudier le vin du Rhin par le
temps d'annexions qui court. Les petits
joueurs aux grandes combinaisons presque
toujours sont des Français : on les verrait,
pour la plupart, repasser le Rhin à la nage
si la maison de Conversation ne leur pré-
tait pas le péage. Mais ils ont des compa-
triotes qui, en fait de jeu, tiennent surtout
le dé de la conversation. La maison ne
parait ouverte titulaireraent à ces derniers
que pour la forme, et pourtant il ne se
passe pas une saison sans qu'ils y régnent
en maîtres. Ils ont de l'esprit pour tous
ceux qui en manquent, et savez-vous que
Entrée de Jeu. 11
quand on trinque avec de pareils commen-
saux le chasse-cousin pétille comme du
Champagne? Bade leur dévoile des secrets
qui pour tout autre demeurent lettres
closes. Faut-il leur en vouloir de ce qu'ils
défont, entre eux, plus de réputations qu'ils
n'en font?
Déjà Scarron signalait l'influence de pa-
rasites au papotage redoutable qui fré-
quentaient les jeux de paume de son
temps. « Dans toutes les villes subalternes
du royaume, disait ce fidèle peintre de
moeurs, il y a d'ordinaire un tripot où s'as-
semblent tous les fainéants de la ville, les
uns pour jouer, les autres pour regarder
ceux qui jouent. C'est là que l'on épargne
fort peu le prochain et que les absents sont
assassinés à coups de langue. » Les sati-
riques de Bade ont plus de bravoure, en ce
qu'on pourrait les payer de la même mon-
12 Le Roman de Bade.
naie sur place, et aussi plus de fatuité : ils
dédaignent ordinairement de s'attaquer à
des absents. Leur avis est que le monde,
pendant la belle saison, commence au
champ de courses d'Iffezheim, pour finir
au restaurant de l'Ours.
L'un d'eux, par exception, passait une
fois en revue tout ce qui répugnait plus ou
moins aux magistrats, avocats et hommes
politiques de sa connaissance, dans leurs
affaires respectives, et force lui était de
conclure de la sorte: -^ La seule chose, tout
bien considéré, qu'on puisse faire d'un peu
propre, c'est réellement de ne rien faire du
tout.
En effet, les plaisirs de Bade nous sem-
bleraient presque innocents si nous les
comparions à tout ce qu'on met en jeu et
au jeu dans les grandes villes pour arriver
à la fortune et aux honneurs. Mais il n'en
Entrée de Jeu. 13
faut pas inférer que chacun se donne pour
ce qu'il est dans la capitale des villes
d'eaux. Qu'y aurait-il donc de si mal à
soulever un coin de voile par-ci par-là?
Les chroniqueurs n'ont encore tenu
compte, dans les journaux de genre, que
des banques qui sautaient et des chances
courues par des femmes de théâtre ou de
Mabille autour du tapis \ert. C'était déjà
dans le vrai; mais il y a autre chose. La
galanterie elle-même prend à Bade tant de
formes qu'il manque à Gavarni d'en avoir
fait l'objet'd'un album de cent planches.
Du reste, la comédie humaine y cache
son jeu tant qu'elle peut, crainte de po-
pularité. Les mômes passions y agissent
autrement que dans tout autre milieu, et
elles n'en voudront pas convenir qu'on ne
les ait prises sur-le fait; jusque-là elles
invoquent à leur secours un nouveau genre
14 Le Roman de Bade.
d'alibi, qui raffine. On joue ici, disent-
elles, comme à Hombourg, et la galanterie
n'y sort pas des traditions que Paris tous
les ans renouvelle avec plus d'éclat au bal
de l'Opéra, devant le foyer. N'en croyez
pourtant rien : on fait la part du feu pour
que l'incendie de la chronique n'atteigne
pas une seule des autres idoles dont le
commun des martyrs baise les pieds sans
voir qu'ils sont d'argile.
Les vingt ou trente drôlesses connues
qui font le tour des villes de bains n'ont
pas le temps de s'y arrêter beaucoup : il
s'en faut que la galerie leur prodigue ses
flatteries. L'illusion n'est possiblo qu'au
profit des femmes admises dans les ré-
unions dansantes de la Conversation, sous
le couvert d'un mari mort ou vif, absent
ou plus que complaisant L'administra-
tion, en cas de reproche, pourrait répondre
Entrée de Jeu. 15
aux familles alarmées : le pavillon couvre
la marchandise. En tout, d'ailleurs, il y a
des degrés. Les bals donnés dans les
salons de Bade ne sont pas moins bien
composés que ceux de M. Haussmann à
Paris, qui ne s'en montre pas jaloux : il n'a
jamais refusé de se rendre à une invita-
tion de M. Bénazet, bien qu'il assiste plus
souvent aux soirées dansaptes des établis-
sements d'Enghien et de Nice.
Que si un rédacteur du Figaro deman-
dait à l'administration quels sont les petits
scandales ou du jour, ou du mois, voire
même de toute la saison, il lui serait pres-
que affirmé que pas une femme n'a trompé
son mari, qu'aucune querelle n'a été vidée
à main armée, que nul joueur décavé n'a
menacé d'attenter à la vie d'un croupier ou
à la sienne, qu'aucun pick-pocket n'a cher-
ché à s'emparer des billets de banque d'un
16 Le Roman de Bade.
joueur heureux, que la moindre malle n'est
pas restée pour compte dans les hôtels
et que pas un des courtiers de publicité
qui se disent journalistes n'a touché de
l'administration le prix d'un article dicté
littéralement. La disette de nouvelles semi-
officielles forcerait le chroniqueur aux
abois à se rabattre,une fois de plus sur
Mme Olympe Audoard, qui se fâche tout
rouge quand on ne parle pas d'elle, sur
les chanteurs de la troupe italienne, sur
Léonide Leblanc et ses rivales. Les bruits
vagues qui courent sur d'autres person-
nages sont officieusement démentis par les
représentants de M. Bénazet, qui tout de
bon les traitent de gasconnades.
Le fermier des jeux est bon prince : il
exerce la première des lois de l'hospitalité
en ménageant de son mieux les réputa-
tions. Aussi bien les indiscrétions de la
Entrée de Jeu. 17
chronique n'amusent les uns qu'en raison
du ridicule ou de la honte qui en résulte
pour les autres. M. Bénazet 'par lui-même
est galant homme; il n'a pas change d'âmes
comme s'il portait la tiare ou la trirègne;
mais il croit plus facilement au bien qu'au
mal, et sa grande expérience des hommes
et des choses, qu'envierait un préfet de
police, ne fait qu'augmenter l'indulgence
à laquelle sa nature le porte.
D'autres, au contraire, aiment si fort les
contrastes qu'après avoir admiré un hé-
ros, ils éprouvent un violent besoin qu'on
leur montre une paille dans l'oeil d'un de
leurs voisins. Ils tiennent à jouer sur la
rouge parce qu'ils viennent de jouer sur la
noire. L'intermittence leur va mieux que
la série. Ils rient, ils sifflent, comme on l'a
déjà fait à Lausanne, à Liège et au Collège,
de France, quand le bonhomme Sainte-
18 Le Roman de Bade.
Beuve affecte des airs d'indépendance qui
n'empêchent pas tout le contraire de lui
rapporter bon an mal an 60,000 francs;
mais ils veulent qu'on leur parle ensuite
de gens qui croient à quelque chose et ne
soient pas entièrement dépourvus de carac-
tère, dût-on pour ce remonter le cours des
âges ou se lancer dans un monde idéal.
L'Histoire, la Légende et le Roman
peuvent répondre à ce besoin. Leurs per-
sonnages nous reposent de nos grands
hommes, et ceux-là ne craignent pas la
popularité: ils n'y arrivent pas plus facile-
ment quand ils ont réellement vécu que
quand ils sont le produit de l'imagination.
Des héros que l'Allemagne honore à
juste titre, lequel balance la renommée de
Faust, personnage purement fictif? Goethe
l'a fait naître déjà vieux pour le rajeunir,
et si bien que sa jeunesse ne finira jamais.
Entrée de Jeu. 19
Est-il possible de passer dans la Forét-
Noire sans y revoir, par la pensée, l'im-
mortel Chasseur noir que Weber chante,
ou plutôt fait chanter? '
Bade et ses environs ne seraient pas
allemands s'il n'y courait pas des légendes,
qui charment dès le berceau l'indigène,
mais que l'étranger connaît à peine. Les
pays de montagnes conviennent principa-
lement à ce genre de poésie* toujours em-
preint de couleur locale. Les noms propres
qui y figurent sont assez souvent histo-
riques, et il y a toujours du Yrai sous la
broderie du merveilleux : les faits et gestes
presque toujours, le paysage invariable-
ment, comme vous pouvez en juger.
Les légendes du passé alterneront avec
celles de l'avenir dans le livre que vous
venez d'ouvrir.
Rien n'y sera de notre invention. Mais il
20 Le Roman de Bade.
V
y a tant de merveilleux dans le pays en-
chanté où se passe toujours la scène que
la. moindre anecdote s'en ressent, lors-
qu'elle passe à l'état de souvenir. Les
péchés mignons n'y bénéficient que trop
des circonstances atténuantes qui ne sau-
raient être refusées à l'enivrement.
Certain mirage particulier déplace à Bade
jusqu'aux montagnes, pour qui prête l'oreille
à toutes les musiques. Celle qu'aime Marco
est si peu la seule qui sache y mettre le
diable au corps qu'il s'en fait plus souvent,
avec une sourdine à la clef, pour animer
secrètement l'amour et l'amour-propre,
l'orgueil et l'ambition. Sied-il de croire
davantage qu'en ce paradis de rencontre,
tous les parfums s'exhalent des fleurs qui
abondent dans les allées? Il y en a dans les
toilettes qui montent beaucoup plus à la
tête, sans compter l'encens des flatteries,
Entrée de Jeu. 21
qui ne brûle pour le prochain qu'à charge
de revanche. Là enfin tout touche au roman,
dans la vie qu'on mène actuellement.
11 y avait autrefois, dit-on, fies visions
miraculeuses pour calmer les passions,
quand les chimères humaines les avaient
à ce point développées. En ce temps-là,
pour appeler roman une histoire envers
ou en prose, on n'exigeait pas qu'elle fût
feinte. «
22 Le Roman de Bade*
BURKÀRD KELLBR D'YBOURG.
Qui ne connaît pas le Vieux-Château de
Bade? C'est le principal but de promenade,
dans une ville d'eaux incessamment visitée
par les promeneurs des cinq parties du
monde.
On l'appelait château de Hohenbaden,
ou d'au-dessus de Bade, alors qu'il servait
de résidence à une margrave douairière de
Bade qui attacha à sa maison le jeune che-
valier Burkard Relier d'Ybourg. Cet offi-
Burkard Keller d'Ybourg. 28
cier suivant la margrave-mère appartenait
à la famille des barons de Keller. Un com-
merce réglé d'amour l'attacha dans le voi-
sinage à la belle Claire de Tiefenau, dont
le père était prévôt de Kuppenheim, an-
cienne capitale du pays badois.
La distance entre la petite ville de ce
nom et le Vieux-Château n'est pas grande;
les bonnes jambes d'un amoureux n'en
feraient encore qu'une bouchée. La légende
se borne à dire que Burkard Keller la
franchissait presque toujours de grand
matin ou bien le soir fort tard. On serait
porté à croire que, pour faire face aux
exigences probables de son service près
de madame-mère, il s'absentait plutôt du
soir au matin que dans le sens inverse;
mais cette interprétation serait un peu
trop défavorable à la réputation de la fille
du prévôt.
24 Le Roman de Bade.
Aussi bien on rapporté qu'il revenait au
Château quand une fois, vers minuit, il lui
fut donné de voir une bien autre femme,
assise et voilée, dont la blanche forme se
dessinait, par un beau clair de lune, sous
un arbre de la forêt, à une demi-lieue de
Bade. Il marcha droit à cette apparition.
Elle s'évanouit aussitôt que le toucher es-,
saya de confirmer la vue.
Le seigneur margrave, à qui Burkard
raconta l'aventure,, lui apprit qu'un temple
païen s'était autrefois élevé sur le théâtre
de son entrevue avec une ombre féminine,
et que pas un habitant du pays n'osait
passer dans ce lieu mal famé une fois qu'il
était minuit.
Voilà donc que Burkard Keller, le lende-
main, fait pratiquer des fouilles à l'endroit
où la figure, mystérieuse a apparu et dis-
paru. On commence par y découvrir un
Burkard Keller d'Ybourg. 2b
petit autel romain, autrefois consacré aux
nymphes du bois; puis, en pénétrant plus
avant, on exhume une statue de marbre
bien conservée, qui représente une femme.
Le beau visage de'cette femme produit sur
le chevalier une impression d'autant plus
vive qu'il y reconnaît les traits charmants
qui lui ont été à demi révélés par le clair
de la lune, que tamisait un voile diaphane,
dans une image insaisissable. Elle reste
pour cette fois de plein relief, au lieu de se
dissiper à son approche comme un brouil-
lard ou comme une rêve.
Dès le jour suivant, par son ordre, la
statue a pour piédestal le petit autel re-
dressé, et lui-même il vient s'y asseoir.
L'infortunée Claire de Tiefenau n'a-t-elle
pas déjà dans cette oeuvre d'art une rivale
redoutable, qui menace d'effacer jusqu'à
son souvenir? Burkard Keller, plein d'un
26 Le Roman de Bade.
nouvel amour, veut étreindre le marbre
sur son coeur, qui bat tout seul, et son
écuyer, seul témoin de cet embrassement
glacial, est saisi do terreur, prend la fuite.
Un jour se passe, on va chercher Bur-
kard, qui n'a pas encore reparu. Son corps
n'est retrouvé qu'inanimé et gisant dans le
voisinage de l'ancien autel du paganisme.
Quant à la statue, rien n'en reste.
A la place de cet autel, le frère de la
victime a fait mettre sur un piédestal le
signe de la Rédemption, et il a fait planter
une autre croix en pierre, au lieu même
où le corps avait été trouvé. Nous revoyons,
par le temps qui court, le socle de la pre-
mière à l'endroit où le chemin qui mène à
Rotherifels et à la vallée de la Mourg se
croise avec d'autres chemins, au-dessous
du Vieux-Château : c'est une pierre dite
encore de Y Image de Keller. L'autre croix
Burkard Keller d'Ybpurg. 27
est toujours debout, non loin de là, et un
peu moins éloignée du Château : elle porte
une inscription presque effacée, où le nom
de Burkard Keller est assez difficile à dé-
chiffrer.
Figure poétique, à coup sûr, que la
sienne! On s'en faisait déjà une idée vague
quand on entendait raconter sommaire-
ment son histoire, par le cocher d'une ca-
lèche de louage ou par'un garde-chasse.
Traits et souvenirs sont fixés désormais.
11 a été construit, vers la fin du r^gne
grand-ducal de Léopold, une superbe Trin-
kalle, au nord de la maison de Conversa-
tion, sur le plan de l'architecte Hubsch.
La belle colonnade de cette halle à boire
appartient, par le style, à l'architecture
byzantine; ses piliers s'ouvrent à l'est en
regard de la résidence du grand-duc et de
l'église paroissiale. Le sculpteur Reich y a
'>■:<&&?
28 Le Roman de Bade.
représenté avec talent des nymphes. Elles
avoisinent d'autres bas-reliefs qui inté-
ressent le spectateur à l'histoire du pays.
Des grisailles ne font pas moins. Des fres-
ques dues au peintre Gotzenberger s'in-
spirent exclusivement des légendes du voi-
sinage, à commencer par celle de Burkard
Keller d'Ybourg.
Que si toutes ces peintures ne sont pas
des chefs-d'oeuvre, elles n'en sourient pas
moins à tous les poètes qui, au lieu de
passer, s'y arrêtent. La mythologie germa-
nique nous fait rêver; celle des païens,
rire.
A/mo dOrlange. 29
MMB D'ORLANGE.
De ce que plusieurs noms du même
genre ont figuré dans le programme des
spectacles, à Paris, déçoulë-t-il qu'une
j|mo cTOrlange n'existe pas? d'Orlange son-
nerait-il plus mal pour un nom que pour
un pseudonyme? Il m'a l'air en tout cas de
convenir, mais de ne pas suffire à une
bourgeoise qui joue dans une villa de Bade
le rôle d'Égérie politique, en y tenant ou-
80 Le Roman de Bade.
verts comme à Paris des salons aristocra-
tiques. N'est-ce pas le moins qu'on passe à
une maîtresse de maison qui sait si bien
choisir son monde le titre de comtesse? Il
ne saurait, du reste, être porté avec plus
de plaisir.
Une grande figure, cette Mme d'Orlange!
Ses flatteurs ne craignent pas de dire
qu'elle est la Récamier de ce temps-ci. Que
ne fait-on pas pour être reçu chez elle,
lorsqu'on est affligé d'un nom devant lequel
sa porte reste d'abord fermée ! Tout le
monde n'est pourtant pas noble dans le
parti légitimiste, qui a ses grandes entrées
dans la villa, et (les dispenses pareilles sont
accordées à des hommes de mérite qui n'y
partagent pas les opinions prédominantes.
Les bonapartistes qu'on y pourrait compter
appartiennent à d'anciennes familles : se-
raient-ils jamais là si leur noblesse datait
jl/me d'Orlange. 31
du pjpemier ou du second Empire? Quel
d'Hozier en jupon que la comtesse d'Or-
lange! Mais elle ffpour faire ses recherches
des amis qui, par goût, perchent incessam-^
ment sur des arbres généalogiques.
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
Do la marquise do Pretintaillo !
La Pretintaille de Bade, si elle avait pour
soeur la plus honnête, la plus charmante
des femmes, et que cette merveille s'appe-
lât Mmo Durand, né la reconnaîtrait jamais
de la vie. Mmo Durand pourrait toutefois lui
dire : — Nos aïeux n'étaient pas des che-
valiers aux croidtdes.
Un jour que le prince de Hesse regardait
chez Mme d'Orlange des portraits qui pa-
raissaient être de famille : — Madame,
dit-il, la bonne mine de ceux de vos an-
82 Le Roman de Bade.
cétres sous la protection desquels vous
mettez ainsi tous vos hôtes, m'engage à
vous prier de me dire ce qu'ils étaient.
La question la déconcerta, encore qu'elle
eût dû s'y attendre, et elle manqua cette
fois de présence d'esprit, au point de ne
répondre qu'après une pause à Son Altesse
Royale : — Ce sont seulement des amis de
mes aïeux.
Des amis, ce n'est pas impossible, selon
nous, attendu qu'il y a des maîtres qui
traitent leurs domestiques en amis. Mais
Mme d'Orlange ne se contente pas, vous le
pensez bien, d'exposer le portrait du no-
taire chez lequel son grand-père a été
domestique. *
Ce notaire prit pour saute-ruisseau dans
son étude le fils du domestique, lui trouva
de l'intelligence et le fit clerc. Le vent de la
faveur ayant ensuite soufflé sur le clerc de
Mno d'Orlange. 33
notaire, il Ait pourvu d'une charge d'agent
de change qui ne coûta pas cher : il était
le premier titulaire de cette charge créée
d'office. Son frère, qui avait fait aussi son
chemin, devenait officier de la garde na-'
tionale au commencement du règne de
Louis-Philippe; les émeutes qui grondaient
alors ne devaient mettre sa vie en péril que
s'il cherchait à prendre une barricade, et
il en était assez loin, mais il portait à che-
val une dépêche de confiance, le jour où
des étudiants le couchèrent en joue, dans
la rue Saint-Hyacinthe, et en firent un
martyr de l'ordre public. Le roi, sensible à
cette perte imprévue, consentit à trans-
porter au frère survivant les droits que la
victime aurait eus à une haute récompense.
Voilà comment le père de Mmo d'Orlange a
été nommé pair de France.
Son mari est-il bien le fils d'un muni-
34 Le Roman de Bade.
tionnaire des armées de la République et
' de l'Empire? La qualité lui en a été con-
testée par une famille intéressée à l'incré-
dulité la plus formelle, quand il a voulu
Mériter des 300,000 livres de rente que lais-,
sait l'ancien fournisseur; puis une trans-
action lui en a attribué le tiers, avec droit
de garder le nom. La recherche de la pater-
nité n'en est que plus interdite à son en-
droit. Par conséquent on ne doit plus
douter qu'il soit fils naturel du citoyen
d'Orlange et d'une femme que ce fonction-
naire avait vue pour la première fois huit
# mois avant la naissance de l'enfant. La ren-
contre avait eu lieu à Strasbourg chez un
riz-pain-sel dont d'Orlange venait prendre
la place et qui, changeant de service, avait
reçu l'ordre de rejoindre un corps d'armée
au delà du Rhin : ce prédécesseur l'avait
accueilli à bras ouverts en le priant d'être
Mm d'Orlange. 38
_ »
en tiers dans un dîner d'adieu qu'il donnait
à sa maltresse, et le vin avait été si généreux
que le nouveau venu avait pris possession
séance tenante du logement de l'autre et de
tout ce qui s'y trouvait. Il serait impos-
sible, je le répète, que l'époux de la châte-
laine de Bade ne fût pas le fils d'un muni-
tionnaire.
Au commencement de son mariage,
Mme d'Orlange recevait déjà beaucoup, en
donnant dans la qualité avec moins de spé-
cialité et de savoir-faire qu'aujourd'hui. Elle
avait alors pour amie la fille d'un chocola-
tier, faite comtesse par un député du centre
gauche qu'on retrouverait sénateur. Mais
la lune de miel est déjà loin. M. d'Orlange
a cessé de voir sa femme lorsqu'elle était
encore jeune, pour en garder sans doute
meilleur souvenir, et leur fils, qui Ya aux
Tuileries, est né quand Charles X y rési-
36 Le Roman de Bade.
• ■ :
dâit. A voir Mme d'Orlange en ville, croi-
rait-on que le coeur chez elle n'a pas encore
dit son dernier mot? Impossible au fond
de lui refuser qu'elle est assez bien con-
servée; seulement sa femme de charge doit
beaucoup lui ressembler. On ne demande
jamais de ses nouvelles à ses- meilleurs
amis sans qu'ils répondent : —- La mère
d'Orlange se porte mieux que nous.
Voilà parler, n'est-ce pas? d'une com-
tesse avec beaucoup de sans-façon. Ne le
serait-elle pas tout à fait? La duchesse de
Parme a donné toute sa vie les preuves
d'une bienfaisance que Parme ni Plaisance
ne sauraient oublier j Mme d'Orlange, ayant
contribué à plusieurs de ses bonnes
oeuvres, reçut en bonne forme de cette
princesse le titre qu'elle porte, réversible
sur son mari, dont il fallait toutefois la
signature pour yalider l'acceptation. Elle
Mme d'Orlange. 37
écrivit donc à M. d'Orlange, en donnant
l'affection maternelle pour excuse à la li-
berté qu'elle prenait de lui demander cette
autorisation, seule formalité ,à remplir
pour régulariser la prise de possession
d'un titre héréditaire. ♦
Dans l'état actuel des idées, avait-elle
tort de tenir pour les siens et pour elle à
une distinction sans laquelle on sent bien
qu'il manque quelque chose à un train de
maison considérable? Vanité, c'est vrai,
vanité! Mais une femme du monde n'a
jamais eu, n'aura jamais à cet égard les
scrupules d'un puritain, d'un philosophe
ou d'un tribun : ce dernier vise, d'ailleurs,
à une popularité encore plus vaine. Qui
peut nier que le plus titré de deux jeunes
gens, à mérite égal, réussira le mieux dans
toutes les circonstances?
Néanmoins on se moque toujours des
38 Le Roman de Bade.
nouveaux barons, comtes, marquis ou
ducs. Les titres sont de la piquette, comme
les vins fins, tant qu'ils n'ont pas vieilli.
C'est pourquoi Mme d'Orlange eut le dés-'
agrément de recevoir la réponse trop dure
que Voici :
« Madame,
» Il y a longtemps que j'ai découvert vos
premiers grains de folie. Je m'aperçois
avec regret que l'expérience augmente vos
travers, au lieu de les corriger.
» Comment ne m'opposerais-je pas de
tout mon pouvoir à ce que vous en fussiez
récompensée par une qualification hono-
rifique? On ne peut absolument recon-
naître à vos services que le mérite de l'an-
cienneté.
» Que ne puis-je vous adresser, Madame,
iH™ d'Orlange. 39
des compliments qui ne soient pas de con-
doléance!
» Vous savez ce que je vous suis.
» D'ORLANGE. »
La comtesse quand même a renoncé aux
compliments de son mari; mais ce n'en
est pas un qu'elle envoie indirectement à
son adresse en disant à Mlle Tascher de la
Pagerie : — Depuis que*je suis presque
veuve, je reçois tout à fait la meilleure
compagnie.
Il est constant que la maison, de cam-
pagne dont elle fait les honneurs à Bade
ne ressemble pas à une hôtellerie : on y
voit le plus beau monde possible. Cet en-
tourage fait d'elle par moments une véri-
table puissance ; mais une fois seule, et
une fois, dans la rue, c'est comme une
actrice qu'on rencontre en ayant l'air de
40 Le Roman de Bade.
ne la reconnaître pas : son prestige s'al-
lume et s'éteint avec toutes les bougies de
son grand salon. Rien ne lui est impos-
sible à ses heures, pas même de retenir
le roi de Prusse chez elle beaucoup plus
tard qu'il ne resterait ailleurs :1a preuve
en a été donnée en 1866.
Il y avait foule ce soir-là. Le roi Guil-
laume paya de sa personne avec un succès
que partagea la maîtresse de la maison;
mais, quelque bonne grâce que Sa Majesté
y mît, la moindre envie ne lui était pas
venue de se coucher au petit jour, veille
contraire à ses habitudes. C'était le cas pour
j|mo d'Orlange d'avancer l'heure du souper;
malheureusement le roi n'était pas venu
de bonne heure et il aurait pu s'étonner
qu'on saluât son arrivée de ces mots :
Votre Majesté est servie. Retarder les pen-
dules, c'est une farce en usage dans tous
Mme d'Orlange. 41
les bals de noce; il fallait trouver mieux,
sous peine que l'on pût chuchoter le lende-
* main : Le roi s'est ennuyé, il n'a fait qu'une
apparition. La comtesse préféra plaider
elle-même sa cause quand le roi vint
prendre congé d'elle :
• — Sire, dit-elle, si Votre Majesté ne dai-
gnait pas y prendre part, je ne devrais pas.
me pardonner d'avoir retardé l'heure de la
collation : mais c'est aujourd'huivendredi,et
Votre Majesté ne refuserapas, je l'espère, une
concession aux scrupules catholiques qui
nous empêchent de faire gras avant minuit.
Le roi de Prusse, quoique protestant,
n'aurait pas voulu pour un empire qu'on
lui crût la moindre tendance à molester
une religion qui est celle des provinces
rhénanes; il fit contre fortune bon coeur,
en passant toute la nuit chez la bienheu-
reuse Mme d'Orlange.
42 Le Roman de Bade.
S'il s'en était trop mal trouvé, en somme,
y serait-il revenu l'année suivante? Il y avait
cette fois spectacle à la villa.
Les souverains la traitant assez bien,
notre chère comtesse aime à les appro-
cher, quand bien même son parti y trou-
verait à redire. Si Victor-Emmanuel passait
à Bade, nul doute qu'elle ne le vît de près,
comme s'il était encore tout simplement
souverain des États sardes. On s'étonne
pourtant qu'elle ait fait une démarche, en
1865, pour être invitée à une soirée que le
grand-duc de Bade donnait à l'impératrice
Eugénie. Elle avait aussi été voir, la veille
ou le matin du même jour, Mme la comtesse
de la Poize, dame d'honneur de l'impéra-
trice, afin d'obtenir comme une grâce que
Sa Majesté, en la voyant, eût l'air de la re-
connaître : dans sa position, disait-elle, il
ne lui était possible ni de passer par les
JUme d'Orlange. 43
- ■
fourches caudines d'une présentation régu-
lière, ni de se résigner au rôle muet d'un
comparse, en présence de la souveraine. Il
fut fait selon son désir. • /
— Madame, lui dit l'impératrice, votre
fils est-il ici? Nous le voyons à Paris.
— Votre Majesté est bien bonne de se le
rappeler, répondit la comtesse; malheureu-
sement il ne m'a pas accompagnée à Bade.
La demande et la réponse ayant été
réglées d'avance, pas une syllabe ne pou-
vait y être ajoutée. Il y en avait bien assez
pour que les ultras reprochassent à la légi-
timiste de s'être compromise. Mais elle avait
à cela une réplique bien impossible à in-
sérer dans le programme officiel : — Bah!
les relations des eaux n'engagent à rien.
44 Le Roman de Bade.
LE MUMMELSÉE.
Des montagnes boisées aux pentes douces
font de Bade comme un berceau que pro-
tègent d'amples rideaux de verdure. Ainsi
commence la Forêt-Noire par des embran-
chements qui là séparent moins brusque-
ment de la vallée du Rhin, et qui nous
paraissent à Bade des décorations d'opéra.
Le côté septentrional, des montagnes de
cette forêt s'élève jusqu'à 3,800 pieds, entre
IJB Mummelsée. 48
les vallées de Sasbaohwalden et d'Ober-
kappel. Leurs cimes ne sont, sur une assez
longue chaîne, que de la bruyère et delà
mousse recouvrant une terre noire et ma-
récageuse qui s'affaisse sous les pas. Çà et là
un pin rabougri se tord, ainsi que pour se
plaindre de la maigre végétation qui lui est
disputée par la pâle mousse Î la plante
ronge au pied l'arbre.
Cette crête inhospitalière s'appelle Hor-
nisgrinde, et sa pointe méridionale Grenz-.
berg. Là, sur le versant escarpé de la rrfôïi-
tagne, des blocs immenses de rocfiers
forment un bassin, et c'est le lit d'un lac,
le Mummelsée. Son eau sombre semble tou-
jours dormir; elle se jette pourtant dans la
vallée sous la forme du Seebach, affluent
de la rapide Âchère. Comme ils sont
grands les sapins qui s'élèvent au hasard
entre les rochers! Comme il faut que le
46 Le Roman de Bade.
ciel soit bleu pour que l'azur s'en réflé-
chisse drfns ce lac aussi calme et immobile
que les eaux bitumineuses de la mer Morte!
Seulement, du fond à la surface, il monte
de temps en temps une vague, semblable
au gros soupir qui oppresse la poitrine
avant de s'en échapper, et il ne surgit
de ce flot sourdement agité qu'une bulle
qui, en éclatant, ride la nappe d'eau pour
un moment : le petit cercle qui s'y forme
ne cesse de s'agrandir qu'en s'effaçant.
Rien n'ose troubler le silence éternel qui
règne alentour, si ce n'est le cri rauque
des oiseaux de proie.
Le nom de Mummelsée vient à ce lac des
nénufars blancs qui s'y baignent. La
poésie traditionnelle voit en eux des
sirènes qui, sous les froides ondes de leur
lac, habitent des jardins enchantés comme
celui des Hespérides. Le plus merveilleux
Le Mummelsée. 47
des printemps serait perpétué pour ces
ondines, non-seulement par le myrte et
l'oranger, dont le printemps est si virginal,
mais encore par maintes fleurp transpa-
rentes comme le cristal et par d'autres
rouges comme le corail, voire même par
des milliers de fleurs dont la forme et la
couleur nous sont inconnues. Quel con-
traste entre l'idéal et la réalité!
Les nénufars vivants dtr Mummelsée ont
des traits d'une délicatesse tellement déli-
cieuse, une finesse de formes si éthérée et
des charmes si supérieurs aux grâces
terrestres que l'écume vaporeuse des ondes
semble en avoir arrondi les contours
taillés dans la blancheur du lis, émaillée
du teint de la rose.
Tous les mois, à la pleine lune, les
plantes aquatiques à larges feuilles s'incar-
nent, vers minuit : autant d'ondines qu'il
48 Le Roman de Bade.
y avait de nénufars. Elles ne doivent
paraître à fleur d'eau sous cette forme
animée qu'à pareils jour et heure. De
gracieuses rondes, qu'elles forment en
nageant, sont égayées par leur babil folâtre
et par les agaceries railleuses qu'elles
échangent. Parfois elles plongent, pour
noyer dans ïo lac une ivresse qui les gagne.
N'est-il pas dangereux de savourer à longs
traits les brises de la nuit et ses" lueurs
argentées, quand on habite un monde où le
soleil jamais ne se couche? Le chaut du coq
rappelle les ondines dans ce mystérieux
séjour voué à des splendeurs féeriques en
plein midi. Trop souvent encore il arrive
à quelques-uiies de ces nymphes de.
s'oublier, quand l'aube matinale se lève
avant la fin des danses qu'elles ont com-
mencées sous les auspices des astres de la
nuit. Alors le vieux génie du lac, à barbe
Le Mummelsée. 49
grise et de chagrine humeur, quitte le lit
du Mummelsée, pour enjoindre d'un ton
irrité aux tremblantes ondines d'y rentrer.
La mythologie légendaire de l'Allemagne
a-t-elle créé mieux que ces ondines? Les
appas qu'elles cachent si peu aux buveurs
transis de la Trinkalle, dans la deuxième
fresque, une des plus jolies de la galerie,
leur inspirent plus vivement encore que
les charmes du paysage • et les gains du
trente-et-quarante le désir de recouvrer
la plénitude de leur santé.
80 Le Roman de Bade.
UN COUP DE BOURSE.
Je n'ai l'honneur de connaître ni M. le
comté Soltikoff, ni M. le sénateur Solovioff;
mais le hasard m'a fait jeter les yeux, je ne
sais plus quel jour de la saison, sur un ou
deux numéros du Badeblatt qui annonçaient
leur arrivée. Ces deux noms propres m'en
rappellent un troisième qui de plus ou
moins près leur ressemblait, mais qui, je
crois, était celui d'un prince. On sait que