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de les_archives_du_savoir

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de les_archives_du_savoir

LE SECOND EMPIRE FRANÇAIS
DE LA PRISON DE
HAM
AUX JARDINS DE
WILHELMSHOEHE
RÉGIME DE L'ORDRE
PAR
EMILE LECLERCQ
QUATRIÈME ÉDITION
BRUXELLES.
F. CLAASSEN , LIBRAIRE-É DITEUR
86, RUE DE LA MADELEINE, 86
Même maison à
9, RUE DE FLANDRE.
LEIPZIG, QUERSTRASSE
1871
LE SECOND EMPIRE FRANÇAIS
DE LA
PRISON DE HAM AUX JARDINS DE WILHELMSHOEBE
DU MÊME AUTEUR
LA
GUERRE DE 1870
L'ESPRIT PARISIEN
PRODUIT DU RÉGIME IMPÉRIAL
PAR
EMILE LECLERCQ
SIXIÈME ÉDITION
AUGMENTÉE D'UNE NOUVELLE PRÉFACE
Un gros volume in-12.
Six éditions en quelques mois disent le haut
intérêt et le grand succès de cet ouvrage.
DÉPOSÉ.
Reproduction et traduction interdites.
Bruxelles. — Imp. de Gh. et A. Vanderauwera.
LE SECOND EMPIRE FRANÇAIS
DE LA PRISON DE
HAM
AUX JARDINS DE
WILHELMSHOEHE
RE|GIME DE L'ORDRE
PAR
EMILE LECLERQ
BRUXELLES
F. CLAASSEN, L IB RAI RE-ÉDITEU R
86, RUE DE LA MADELEINE, 86
Même maison à
OSTENDE, 9, RUE DE FLANDRE LEIPZIG, QUERSTRASSE
1871
PRÉFACE
Je n'ai pas l'ambition d'écrire l'histoire de Louis-
Napoléon Bonaparte. Je ne veux que faire une étude
brève de son règne et des « idées napoléoniennes »
telles qu'il les a comprises dans leur réalisation. Cette
sombre aventure de vingt ans aura, je l'espère, des
historiens implacables. Mais j'estime qu'il est indis-
pensable de rappeler à la mémoire des contemporains
ce qui doit le plus les intéresser en ce moment.
Jamais l'histoire n'a été mieux conçue que de nos
jours. De rares et grands esprits, par leurs travaux en
ce genre, honorent l'humanité. Ce sont des peintres
comme Rembrandt, Vinci, Durer, Titien. De petits
1
— 6 —
observateurs flamands, allemands, hollandais, n'exis-
tent-ils pas à côté de ces géants ?
Pourquoi un simple littérateur ne pourrait-il, à
son heure, dire ce qu'il pense des choses qui se passent
autour de lui ?
Le point de vue où je me place pour juger les faits,
et certains hommes contemporains, n'est certainement
pas le même que choisirait un diplomate ou le ministre
d'un roi quelconque : ce n'est pas une raison pour
qu'il soit le plus mauvais. Je voudrais n'écouter que
le sens commun, comme un peintre de genre qui n'a
de respect que pour la réalité. A coup sûr nul ne peut
désapprouver qu'on étudie une question sous plusieurs
faces. Tout le monde a aujourd'hui voix au chapitre;
il appartient à chacun d'être historien à sa manière.
C'est un bien. La force qu'on nomme l'opinion publi-
que se fait par des causeries. Je suis une partie de tout
le monde, et n'ai pas d'autre prétention.
Nous oublions trop facilement le mal que nous ont
fait nos gouvernants. La rancune personnelle est la
marque d'un petit esprit, mais l'opinion publique a
pour devoir de poursuivre les malfaiteurs qui travail-
lent « sur une grande échelle. »
Un simple criminel, qui a tué pour voler, après
vingt ou trente ans de travaux forcés, essaye de rentrer
dans la société: on lui ferme au nez toutes les portes.
— 7 —
Malgré lui il redevient vagabond, et il voue avec quel-
que raison une haine opiniâtre aux honnêtes gens qui
le renvoient à ses entreprises nocturnes. Un grand
coupable, au contraire, chassé, exilé, jouit impuné-
ment du produit de ses rapines ; je ne sais quel respect
entoure encore sa personne et sa « gloire » passée.
Est-ce trop demander de peser les crimes impartiale-
ment et d'accorder aux criminels la considération
qu'ils méritent, ni plus ni moins ?
Il est plus que temps de réagir contre le laisser-aller
des peuples; le silence et l'indifférence, en matière po-
litique et sociale, sont des démonstrations aussi blâ-
mables que l'assentiment. Il faut protester, se révolter
énergiquement et sans cesse; il faut que le vieux monde
sente une force de résistance à chaque tentative qu'il
fait pour maîtriser le mouvement moderne.
On s'attaque à notre vitalité et nous restons specta-
teurs; on essaye de nous mettre des entraves et nous
ne frappons même pas du pied avec colère.
Nous subissons l'injustice et nous ne punissons pas
l'hypocrisie et le mensonge des puissants. Quelques
hommes, audacieux parce que nous sommes d'une
étonnante placidité, défont et redéfont à leur gré la
trame si laborieusement tissée de nos droits; donnons
le temps à ces ennemis du bien et du juste, et avant
peu nous serons enfermés dans le cercle douloureux
— 8 —
où règnent les privilégiés, soutenus par la vilenie de
leurs aides et l'ignorance de leurs victimes.
Déjà aujourd'hui le bien et le mal sont ballottés dans
les esprits de façon à s'y confondre en une odieuse
promiscuité. Toute sorte de raisonnements perfides,
ou bonnement insensés, éclatent publiquement, et,
avec un cynisme merveilleux, tentent de s'implanter
dans les consciences désorganisées. Que dire de plus
et de plus révoltant ? Des journaux et des pamphlets
soutiennent encore aujourd'hui, après un règne comme
l'histoire humaine n'en a guère eu à enregistrer, l'idée
bonapartiste ! Une restauration paraît possible même
à des hommes d'État, à des diplomates habitués à fré-
quenter les coulisses du monde politique. Les chances
d'un Napoléon III semblent n'être pas tout à fait
perdues!...
Protestons, protestons partout et sans cesse, dans
la rue et dans les salons, par les journaux et par les
livres. Les mille voix de la presse, jointes à l'indigna-
tion publique, parleront un jour plus haut même que
la voix du canon. Opposons à la ténébreuse diplo-
matie des ambitieux et des despotes la grande clarté
des faits, sans respect absurde et sans circonlocutions.
— 9 —
Nous tenons un écheveau de ficelles historiques : dé-
brouillons-le. Nous avons vingt années de mensonges
et de fourberies à sonder : montrons ces éléments de
pourriture, faisons toucher du doigt ces plaies, chas-
sons ces miasmes. Et, après avoir surmonté notre
dégoût, répandons les notions de l'hygiène morale —
afin que du petit au grand, de l'enfant au vieillard, la
haine de toute espèce de despotisme et de mysticisme
s'accorde enfin avec l'amour de soi, avec l'amour de la
vie, compris dans sa véritable et large acception.
Emile LECLERCQ.
Mars 1871.
LE SECOND
EMPIRE FRANÇAIS
I
Celui-ci engendra celui-là.
La " grande figure » du premier Napoléon a été réduite
à ses proportions naturelles depuis quelque temps déjà.
Contre le fétichisme chauvin de Thiers, d'Emile Marco
de Saint-Hilaire, de Norvins, de Laurent de l'Ardêche et.
de tant d'autres, un admirable livre a été écrit en ces der-
nières années : le Napoléon Ier de Lanfrey.
Lanfrey a débarrassé l'homme du prestige qui l'entou-
rait et en faisait une sorte de César romain. Lanfrey est
un historien réaliste, sévère et loyal, qui voit les choses
et les hommes de très-haut, qui sait se mettre en dehors
des idées de patriotisme; un véritable philosophe, sans
pitié pour les sophismes; un esprit clairvoyant, à qui
n'échappent ni la stratégie des' courtisans, ni la faiblesse
des hommes d'État. Il a rejeté les phrases toutes faites
qui avaient cours légal dans le monde et portaient l'effigie
laurée de l'égorgeur de la république française. Les bana-
- 12 -
lités sur la victoire et sur la gloire ont été éliminées de
son style sobre et net. Dépouillé de sa friperie théâtrale,
le Corse est enfin apparu tel qu'il était; Raffet, Bellangé
et l'imagerie populaire en avaient fait un héros de légende :
Lanfrey a passé une corde au cou du brigand, et le voici
maintenant étendu sur le sol, aussi piteux qu'il avait été
arrogant, aussi honteux et aussi misérable qu'il avait
paru prodigieux et pour ainsi dire surnaturel.
Napoléon Ier est jugé. Il y a dix ans, sa mémoire n'avait
guère reçu d'autre atteinte que les appréciations sévères
de quelques historiens étrangers et de quelques républi-
cains austères, qu'on accusait de partialité. En ce moment
le colosse est redescendu aux proportions véritables. Ce
n'est plus qu'un homme heureux jusqu'à l'impudence,
pour qui le manque de sens moral et d'idée de justice a
valu, près des populations ignorantes et des ambitieux,
beaucoup plus que toutes les vertus et que tous les talents.
C'est à peine si son génie militaire, la plus monstrueuse
de toutes les facultés humaines, a résisté à l'analyse.
Lanfrey ne s'est point contenté des pièces officielles pour
dévoiler les mobiles et les actions de Napoléon Ier; il a
voulu connaître et faire connaître l'homme même, en
dehors de toute pose et de toute représentation : et de cette
étude comparée de l'empereur et de l'individu, est sortie
une figure vivante, réelle, composée de lâcheté, d'hypo-
crisie, d'arrogance, de fourberie et de sécheresse de
coeur.
Napoléon Ier n'a été qu'un imitateur, une caricature de
César, de Charlemagne et de Frédéric II. Il a trouvé, il
a eu la chance de trouver le monde préparé à le recevoir
et à l'admirer.
La situation étant donnée, un homme qui n'avait ni
principe de justice, ni désir de bien faire, qui n'était en
somme qu'un ambitieux, considérant le crime comme un
incident, n'accordant d'autre valeur à la vie humaine
qu'autant qu'il lui en fallait pour servir ses desseins,
— 13 —
devait inévitablement réussir même dans ses entreprises
les plus impossibles. Donnez-lui de véritables grandes
qualités, et il n'eût rien fait de ce qu'il a fait. C'est l'ab-
sence de vertus qui l'a poussé jusqu'au trône de France ;
ce sont ses facultés les plus déplorables qui lui ont servi
à conquérir une moitié de l'Europe. Remplacez-le en ima-
gination par Washington, l'idéal de l'honnêteté et de la
vertu unies au génie organisateur le plus extraordinaire,
et rien de ce qui s'est fait entre le 18 brumaire et Waterloo
n'aurait pu affoler et perdre la France du dix-huitième
siècle. Otez le premier Bonaparte, la face de l'Europe
change, et peut-être sans violences et sans désastres.
Il a déchaîné sur le vieux continent toutes les mauvaises
passions des temps les plus barbares ; il a déposé dans le
sein des peuples des haines qui ne seront pas éteintes à la
fin du vingtième siècle ; il a trouvé moyen de faire détester
le mot liberté et la radieuse lumière qu'il projette ; et si
la république est encore un épouvantail pour les nations
les plus civilisées du monde, s'il y a encore entre les peu-
ples et les mauvaises monarchies une sorte de lien étrange,
composé de peur et d'ignorance, c'est à Napoléon Ier qu'on
doit ces non-sens, que le temps et une longue paix pour-
ront seuls détruire.
Qu'y avait-il de neuf dans l'esprit de ce soldat parvenu?
Absolument rien. Ses admirateurs assurent qu'il a fait
faire un pas au « progrès militaire. " On avait inventé la
poudre à canon avant lui.
A peine arrivé au pouvoir, il reprend une à une toutes
les traditions aristocratiques violemment rompues par la
révolution et les met au service de sa nouvelle noblesse.
Sa « cour » singe le faste de la cour de Louis XIV. Il
s'appuie sur les deux forces que la philosophie avait
ébranlées et que 1789 avait renversées en France, le
clergé et les priviléges, le fanatisme et l'injustice : l'ar-
mée sert de forteresse à ces fantômes ressuscités.
Ses partisans les plus convaincus affirment sa grandeur
1.
— 14 —
en disant : " II a donné son nom au Code français, un
chef-d'oeuvre de législation pour ce moment-là. »
Oui, Napoléon Ier a donné son nom à cette oeuvre qui
le condamne et fait de lui le plus épouvantable des cri-
minels.
Mais a-t-il compris ce qu'il faisait? L'homme qui n'avait
aucune notion du bien et du mal, et pour qui la justice et
le droit n'étaient que des mots sans signification, doit-il
être considéré comme un législateur parce qu'il a baptisé
un travail auquel son tempérament, ses idées et son génie
le laissaient forcément étranger?
Toute sa vie d'empereur a été une formidable protes-
tation contre ce baptême du Code. La gloire du général
ne s'accorde point avec les lauriers pacifiques, quand le
général est un pur conquérant. Il a passé toute son exis-
tence à démolir les principes sensés, les idées saines, et
le droit des gens selon la philosophie moderne. Tous les
moyens lui ont été bons pour atteindre le but qu'il se
proposait. Sachant que la violence terrifie les hommes et
fait défaillir la conscience des foules, il n'a jamais reculé
soit devant un crime secret, soit devant une exécution en
masse et au grand jour.
Scrutez toute son existence ; vous n'y trouverez pas un
seul fait qui démontre à l'évidence que Napoléon Ier a
respecté en quelque occasion extraordinaire le droit et
courbé le front devant la justice. « Il signait les traités
d'une main et les violait de l'autre, » dit Lanfrey.
Pour lui, ce qui était juste; c'est ce qui le satisfaisait,
ce qui donnait à ses passions leur apaisement. Il n'avait
d'autre loi. que l'arbitraire; tous ceux qui lui résistaient
étaient déclarés des ennemis; tous ceux qui l'encensaient
des fidèles. Il fallait croire en lui aveuglément, le suivre
passivement, mourir pour lui avec enthousiasme ; et cela
s'est fait)! L'intérêt de l'empire reposait tout entier sur
la tête de empereur. Molière, plus d'un siècle aupara-
vant, avait caricaturé cet homme odieux. « Quand j'ai
— 15 —
bien bu et bien mangé, dit le Sganarelle du Médecin mal-
gré lui, je veux que tout le monde soit soûl dans ma
maison. »
C'est lui surtout qui a rendu la France amoureuse
d'elle-même. C'est sous son règne que la fanfaronnade et
la forfanterie gauloises se sont développées avec une force
d'expansion irrésistible. Les « héroïques armées, » et le
« sol sacré de la France,.» et la « grande nation, » et le
« peuple le plus spirituel, » toutes ces vérités qui ont
germé au siècle de Louis XIV, se sont épanouies pendant
la dictature de Napoléon Ier. Elles devaient porter leurs
fruits en 1870!...
Depuis, les Français sont devenus un peuple insuppor-
table de fatuité. Ils considèrent les autres nations du
globe comme une race inférieure, et c'est à peine s'ils
leur reconnaissent le droit et le devoir de les admirer.
C'est le premier Bonaparte qui a corrompu Paris et
son esprit, après avoir fait dévier le sens commun de
toute la France. Ses défauts et ses vices ont pénétré dans
le sang français, l'ont appauvri et vicié. Est-ce que les
grotesques tentatives de Strasbourg et de Boulogne eus-
sent été possibles chez un peuple qui n'aurait pas eu
Napoléon Ier pour maître pendant vingt ans ? Le patrio-
tisme aidant, l'Empereur qui est mort à Sainte-Hélène
a eu ses historiens et ses poëtes adulateurs, parmi les
enfants de ceux qu'il avait traînés à sa suite comme autant
d'esclaves. Les victimes ont chanté leur bourreau; les
martyrs ont glorifié leur dieu. Si l'on doit juger des peu-
ples d'après leurs fétiches, il faut avoir grand'pitié du
peuple français.
Sans élever de muraille autour de leur empire, les
Français ont imité les Chinois en se confinant dans leur
vanité et en méprisant la valeur de leurs voisins. Ils n'ont
voulu ni apprendre les langues des autres nations mo-
dernes, ni reconnaître les civilisations qui se sont déve-
loppées à notre époque en dehors de leur influence. Il n'y
— 16 —
a eu, pour eux, d'autre révolution que celle de 1789. Ils
ignorent ce qui se passe « ailleurs » et ne veulent point le
savoir. Leur grand empereur les a trop souvent déclarés
les seuls êtres réellement intelligents et courageux qu'il
y eût au monde ; ils se sont dès lors complu dans leur
propre admiration, qui emportait nécessairement et logi-
quement le mépris de l'étranger. Le second empire, qu'ils
ont si facilement accepté, donne à cette vérité un carac-
tère inflexible et irréfutable.
II
L'héritier.
Louis-Philippe régnait en France. L'Europe était
calme et travaillait. Tout à coup, en 1836, cette paix est
troublée par une nouvelle extraordinaire : le neveu du
grand homme, Louis-Napoléon Bonaparte, fils de la reine
Hortense de Hollande, a tenté à Strasbourg de se faire
proclamer empereur des Français.
Né à Paris, le 20 avril 1808, Louis Bonaparte avait
alors vingt-huit ans.
Accompagné de quelques vulgaires complices, dont
un, nommé Fialin, devint plus tard le duc de Persigny-
Chamarande, il avait essayé de corrompre la garnison de
Strasbourg. C'est une odyssée très-comique. Il faut en
lire le récit clans le Napoléon III de Morel. Fait prison-
nier, on lé condamne à l'exil en Amérique ; le gouverne-
ment bourgeois de Louis-Philippe, qui ne prit pas cette
tentative au sérieux, lui donna même de l'argent pour
satisfaire à ses besoins pendant quelque temps.
— 17 —
Après cet échec, il écrivait à sa mère : « Que m'im-
portent les cris du vulgaire, qui m'appellera insensé
parce que je n'aurai pas réussi, et qui aurait exagéré
mon mérite si j'avais triomphé? »
Cette phrase caractérise son opinion sur les hommes ;
plus tard, on verra comme il les a méprisés. Voici ce qu'il
pensait du premier Napoléon :
»... Il n'est pas inutile de rappeler aux masses, qui ont
tant d'admiration pour l'empereur, que leur vénération
n'est pas basée sur l'éclat trompeur d'une vaine gloire,
mais sur l'appréciation exacte d'actions qui avaient pour
but le bien-être de l'humanité. »
Le rapprochement de ces deux idées donnera tout de
suite un aperçu des principes qui servirent à guider Louis
Bonaparte dans toutes ses actions.
Il revient d'Amérique pour assister à la mort de sa
mère. Ce devoir accompli, il va s'établir en Suisse, où il
se fait naturaliser. Le gouvernement de Louis-Philippe
demande son éloignement en appuyant ses réclamations
d'un corps d'armée. La Suisse répond avec fermeté et
défend le nouveau citoyen du canton de Thurgovie. Mais
Louis Bonaparte, voulant à la fois conserver sa qualité
de Français et rester sous la sauvegarde des lois suisses,
est mis en demeure d'opter. Il part pour l'Angleterre.
C'est à Londres qu'il publie ses Idées napoléoniennes, une
sorte de code politique et philosophique tout plein d'étran-
getés, de banalités, de sottises, de convictions enthou-
siastes qui semblent être sorties du cerveau d'un illu-
miné
En août 1840, il part de Londres pour tenter une se-
conde aventure. Il descend à Boulogne, où il frappe hé-
roïquement et maladroitement un grenadier d'un coup de
pistolet. Cette fois on le juge et on le condamne à la dé-
tention dans une forteresse ; on l'enferme à Ham.
Le père de Louis Bonaparte de par la loi, l'ex-roi de
Hollande, Louis, résidant alors en Italie, déclare, dans
— 18 —
une lettre « pleine de bons sentiments (1) » qu'un homme
qui ne serait pas « dépourvu de moyens et de bon sens »
ne se fût pas jeté de gaieté de coeur dans un tel précipice.
Et en effet, quand on lit de sang-froid le récit de cette
nouvelle folie, on se croit transporté dans un pays dont
les habitants sont malades d'une fièvre maligne. Ces con-
jurés, au nombre d'une centaine au plus, qui font dans
Boulogne une promenade à la découverte d'un trône,
comme la noce du Chapeau de paille d'Italie court à la
recherche d'un chapeau, sont d'un grotesque énorme.
Ajoutez à cela les uniformes, l'aigle apprivoisé, le grena-
dier blessé d'une balle égarée, et vous aurez les éléments
d'un excellent opéra-bouffe.
Comme à Strasbourg, le neveu de Napoléon Ier ne met-
tait le pied sur la terre de France que pour « rétablir
l'ordre et la liberté. »
La patience du gouvernement de Louis-Philippe s'était
lassée. Deux tentatives de ce prétendant n'étaient pas
supportables. Mais cette mauvaise humeur bourgeoise
n'était pas le produit d'une idée bien sensée et bien
mûrie.
En décembre 1840, le prince de Joinville ramenait
triomphalement à Paris les cendres du « grand homme, "
donnant ainsi un démenti au verdict des juges qui
venaient de condamner l'héritier du conquérant. Ajoutez
à cela que l'opposition républicaine, sous le gouvernement
des Bourbons, s'était alliée au parti bonapartiste ; il y
avait là un commencement de sape qui n'aurait pas dû
échapper aux hommes d'État de la monarchie de juillet.
Si le retour des cendres de Napoléon Ier a été une con-
cession faite à cette opposition, ça été aussi une contra-
diction et une faiblesse. Louis-Philippe a durement payé
cette faute, et plus tard les républicains ont eu à se ré-
pentir d'avoir bien voulu faire une alliance, même mo-
(1) Napoléon III, par Morel.
— 19 —
mentanée, et qui n'était qu'une manoeuvre, avec les
ennemis de la liberté.
On sait comment Louis Bonaparte s'échappa de prison,
le 25 mai 1846. Cette aventure sortait des cartons où les
auteurs dramatiques rangent précieusement les évasions
d'opéra-comique et les délivrances du lourd drame popu-
laire, dont les trames sont faites avec des câbles. Déguisé
en ouvrier, le prince démocrate franchit la porte du fort
de Ham sans être plus inquiété qu'un petit enfant. Chargé
d'une planche, — on a dû en faire depuis une relique —
il put gagner la campagne, où une voiture l'attendait. Il
arriva en Belgique, traversa ce premier refuge des Fran-
çais en délicatesse avec les lois de leur pays, et passa en
Angleterre.
Sans doute, on trouvera plus tard des traces officielles
du bon vouloir du gouvernement de Louis-Philippe en
cette miraculeuse évasion.
Il nous semblerait, à nous naïfs, que le nom de Louis-
Napoléon Bonaparte eût dû suffire pour que le peuple
français, si cruellement foulé par son premier empereur,
se mît dans une effroyable colère à la première revendi-
cation de droits d'hérédité fantastiques. Le souvenir des
campagnes impériales à l'extérieur et à l'intérieur n'était
pas de nature à donner au peuple français un bien vif
désir d'être gouverné par un nouveau César. A peine
vingt ans s'étaient écoulés depuis l'écrasement de la France
impériale. Personne n'avait oublié ces désastres, et ces
victoires aussi désastreuses que des défaites. Les combat-
tants survivaient en grand nombre. On les voyait se pro-
mener par groupes, dans les jardins du Luxembourg et
autour du palais des Invalides, éclopés, manchots, meur-
tris, démolis, réduits à l'état de grotesques. Et pourquoi ?
Pour qu'un homme ceignît la couronne des empereurs
d'Occident, debout sur un amoncellement de ruines et de
cadavres tel que l'imagination surexcitée par le cauchemar
n'en pourrait rêver...
— 20 —
Louis-Napoléon Bonaparte évoquait le fantôme des
misères de la grande nation ; il n'évoquait que cela. Il
n'avait nulle valeur personnelle ; il n'apportait point un
système, une législation, une constitution contenant, avec
la rénovation des moeurs, le bonheur du peuple. C'était
un homme ordinaire, d'intelligence médiocre, laid, anti-
pathique, sans séduction quelconque, le premier homme
venu. Il n'avait pour lui qu'une chose, son nom; et ce
nom, la France aurait dû l'exécrer !
Eh bien, ce nom, c'était assez pour galvaniser un cer-
tain côté de la nation : ce nom signifiait gloire d'abord, et
il signifiait aussi revanche.
La gloire est comme un vin capiteux et perfide, une
sorte de poison voluptueux, pareil à l'opium et au hatchi.
On sait le mal que ce poison peut faire; on eh a goûté, on
s'est enivré, on s'est abruti : n'importe ! on y revient.
Le peuple français est altéré de gloire. Depuis bien des
générations il s'en est sottement et misérablement abreuvé ;
et malgré tous les malheurs qui en sont résultés, il en
veut toujours. Lorsque le dégoût le prendra, il sera trop
tard peut-être.
Louis-Napoléon comprit cela ; ce fut cette pensée qui le
détermina à agir. Il tâta l'opinion comme on sait, à Stras-
bourg et à Boulogne. Il crut que l'idée de gloire et de re-
vanche aurait assez d'efficacité à elle seule pour soulever
toute la nation et la jeter dans ses bras. Le moment n'était
pas venu ; il étonna les Français, mais ne les charma
point.
La magistrature bourgeoise de Louis-Philippe le con-
damna à la reclusion. Dès ce moment, une auréole s'ajouta
au prestige de son nom : celle du martyre. Pour la foule,
lorsqu'un criminel est en prison, il est digne de pitié.
Quand le criminel se nomme Louis-Napoléon Bonaparte,
il acquiert une importance énorme. Il ne faut plus qu'une
occasion pour que des sentiments tout nouveaux éclatent
autour de lui.
- 21 -
Cette circonstance se présenta pour Louis-Napoléon
en 1848.
A. cette époque, il s'était fait connaître; il avait donné
un gage à l'opinion progressiste. Ses oeuvres sont d'un
démocrate troublé. Il y formule des systèmes mixtes et
des principes de toutes les couleurs. On n'y trouverait
pas une seule conviction ferme et bien développée. N'ayant
pas compris les aspirations modernes, pour les avoir étu-
diées sans loyauté et sans intelligence, il n'avait pu se les
assimiler.
Mais le grand nombre des gens qui lisent s'attachent
niaisement à la lettre des choses ; ils ne peuvent appro-
fondir leurs études ; ils caressent les livres d'un regard
distrait. Beaucoup d'ailleurs ne lisent pas ; ils entendent
dire, et cela leur suffit. La majorité des bourgeois et des
ouvriers français croyaient peut-être sincèrement que le
prince Bonaparte était un penseur austère et un vrai
républicain.
Il faut tout dire, cependant. En 1841, Louis Blanc, un
sincère démocrate, en proie à d'inexplicables illusions,
avait fait du nouveau Bonaparte un éloge enthousiaste,
malgré Boulogne et Strasbourg, et cela dans un livre
devenu immédiatement populaire, et qui fut lu, celui-là,
par tout le monde : l'Histoire de dix ans. Voici cette page
à jamais funeste :
« ... Cependant, un complot se tramait qui allait causer
à la France beaucoup de surprise et d'agitation. Des deux
fils de l'ancien roi de Hollande, frère de Napoléon, l'aîné,
on l'a vu, avait succombé, dans les troubles d'Italie, à une
mort aussi mystérieuse que prématurée. Et quant au plus
jeune, retiré en Suisse, il s'y était appliqué sans relâche
à préparer de loin des projets qui souriaient à son orgueil
et répondaient aux plus vives aspirations de son âme.
Neveu de celui que la France appelait l'empereur, l'em-
pereur par excellence (imperator), et tourmenté du tour-
ment d'une jeunesse obscure, ayant à venger ses parents
— 22 —
proscrits, exilé lui-même par une loi injuste d'un pays
qu'il aimait et dont on pouvait dire sans exagération que
Napoléon le couvrait encore de son ombre, Louis-Bona-
parte se croyait destiné tout à la fois à soutenir l'hon-
neur de son nom, à punir les persécuteurs de sa famille,
à ouvrir à son pays abaissé quelque issue vers la gloire. »
« Savoir commander à son coeur, être insensible et
patient, n'aimer que son but, dissimuler ; ne pas dépenser
son audace dans les projets, et la réserver tout entière
pour l'action ; pousser au dévouement sans trop y croire,
traiter avec la bassesse en la devinant, mépriser les hom-
mes ; pour devenir fort, le paraître; et se donner des créa-
tures, moins par la reconnaissance, qui fatigue le zèle,
que par l'expérience, qui le stimule : là est, dans le sens
égoïste et vulgaire du mot, le génie des ambitieux. Or,
le prince Louis Bonaparte n'avait, soit en qualités, soit
en vices, presque rien de ce qui le compose. Sa sensibilité,
facile à émouvoir, le livrait désarmé aux faux empresse-
ments des subalternes. Il lui arrivait quelquefois de
mal juger les hommes, par précipitation et par bonté. Là
fougue de ses désirs le trompait et l'entraînait. Doué d'une
droiture nuisible à ses desseins, il avait, par un rare as-
semblage, et l'élévation d'âme qui fait aimer la vérité, et
la faiblesse dont profitent les flatteurs. Pour augmenter
le nombre de ses partisans, il se prodiguait. Il ne possé-
dait, en un mot, ni l'art de ménager ses ressources, ni
celui d'en exagérer habilement l'importance. Mais, en
revanche, il était généreux, entreprenant, prompt aux
exercices militaires, élégant et fier sous l'uniforme. Pas
d'officier plus brave, de plus hardi cavalier. Quoique sa
physionomie fût douce plutôt qu'énergique et dominatrice,
quoiqu'il y eût une sorte de langueur habituelle dans son
regard, où passait la rêverie, nul doute que ses soldats
ne l'eussent aimé pour ses allures franches, pour LA
LOYAUTÉ DE SON LANGAGE, pour sa taille, petite comme
— 23 —
celle de son oncle, et pour l'éclair impérial que là passion
du moment allumait dans SON OEIL BLEU. QUEL NOM, D'AIL-
LEURS, QUE LE SIEN ! »
Il faudrait tout souligner... Je n'ai pas le courage de
commenter. Voilà à quels égarements peut se laisser aller
un homme de bien!
III
L'ennemi est dans la place.
On comprend maintenant qu'il fut nommé représentant
du peuple, à Paris et dans trois départements, le
6 juin 1848, le septième à Paris sur la liste où étaient
Victor Hugo, Thiers, Proudhon, Changarnier, etc. Il
n'était pas encore en France à cette époque. Cette nomi-
nation souleva des orages dans l'assemblée nationale. Un
jeune avocat de grande éloquence défendit, avec un eou-
rage digne d'une meilleure cause, le prince hollandais,
contre les attaques de quelques républicains, et il parvint
à faire accepter son élection ; ce généreux tuteur et pro-
tecteur se nommait Jules Favre.
Un écrivain clairvoyant, un journaliste que les désor-
dres intellectuels de Paris n'avaient pas troublé, T. Thoré,
a prophétisé alors, dans la Vraie République, la nouvelle
épopée bonapartiste.
« Ce que vous craignez du prince Bonaparte, héritier
de Napoléon... c'est le prétendant à la présidence.
» Il est certain que cette présidence est dangereuse. Il
n'y a qu'un pas de la présidence à l'empire souverain...
Songez donc à la puissance d'un homme que vous dressez
— 24 —
au-dessus de tous les autres, et qui est le maître de l'ar-
mée, de l'administration, du budget... Au besoin... si
l'assemblée tournait à l'opposition, le président n'a-t-il
pas l'armée sous la main? Un 18 brumaire est bientôt fait,
et ce n'est pas l'héritier de Bonaparte qui s'en gênerait.
» .... Et finalement la France retombera en monarchie,
en empire, en pouvoir absolu. »
Ces voix isolées ne furent point écoutées ; nous savons
aujourd'hui ce qu'il en a coûté à la nouvelle république
pour avoir donné raison à Jules Favre.
Le temps et la prison avaient mûri le fils de la reine
Hortense. Quand il entra à Paris, son caractère était
formé — ou déformé, s'il faut ajouter quelque confiance
au portrait fait par Louis Blanc : il avait d'ailleurs dé-
passé l'âge moyen de la vie.
Son premier talent a été de pouvoir se taire ; on put
le prendre pour un être inoffensif. Pendant les premiers
temps de son séjour à Paris, il passa inaperçu. Qu'on ne
croie pas qu'il ait été inactif. Louis-Napoléon, silencieux,
examinait les hommes autour de lui, cherchait leurs côtés
faibles et leurs passions, dévoilait leurs vices, préparant
ainsi les contre-forts de son futur édifice. Quelques ambi-
tieux aventuriers lui faisaient une compagnie comme il
lui en fallait une.
Ce qu'il trouva bientôt sans beaucoup chercher, le pré-
tendant muet, — car tout astre, si petit qu'il soit, a ses
satellites naturels — ce furent des complices pour les
aventures à venir.
Persigny, une espèce de valet de comédie, dut d'ail-
leurs activement seconder son maître et lui amener de
nombreux partisans peu à peu. On se groupa autour de
lui ; les bêtes malfaisantes ont une odeur qui attire leurs
semblables : les loups et lès hyènes chassent de compa-
gnie. Tandis que les naïfs républicains aimaient la chose
publique et servaient les intérêts généraux du mieux
qu'ils le pouvaient, discourant beaucoup selon la mode
— 25 —
française, et agissant le plus souvent en étourneaux,
Louis-Napoléon, immobile sur un des bancs de la Cham-
bre, et pour ainsi dire endormi, calculait ce qu'il lui fau-
drait de patience pour renverser tous ces orateurs creux
et tous ces platoniciens non pratiques qui se chamaillaient
consciencieusement. Il avait pour lui des précédents :
le 18 brumaire de son oncle à la mode corse le rassurait
sur la moralité du coup d'État à venir. A voir le train
dont allaient les affaires, il n'était pas possible qu'un jour
une « sage prépondérance » du pouvoir exécutif ne fût
une nécessité pour la France lassée de luttes. Le mieux
était de laisser faire les événements et d'attendre. Pour
le moment, ce que le prétendant désirait, c'était de passer
pour une sorte de misanthrope découragé, et il joua ce
rôle avec un certain talent. La moindre imprudence, en
ces premiers temps tout pleins d'effervescence, l'eût com-
promis.
Son nom, qui avait suffi pour le faire élire, devait suf-
fire aussi pour le maintenir à une certaine hauteur dans
l'opinion publique. Ce nom le fit agir absolument comme
s'il eût été le propre fils du premier empereur.
Il en avait, du reste, peut-être par volonté, la plupart
des facultés. Il était aussi hypocrite, aussi insensible,
aussi naturellement pervers que le vaincu de Waterloo.
Pas plus que lui il ne savait ce que c'est que le sens com-
mun et la justice. Comme lui, pour parvenir au but qu'il
entrevoyait dans un lointain merveilleux, il se sentait ca-
pable de toutes les intrigues, de tous les mensonges ; son
respect de la vie humaine ne dépassait pas les contours
de son propre individu.
Dans une de ses proclamations de député, il dit :
« La république démocratique sera l'objet de mon culte;
j'en serai le prêtre. »
Le prêtre ! Est-ce une équivoque? N'est-ce pas le judas
qu'il a sous-entendu ?
Il faut dire cependant, à la décharge de ces hommes
— 26 —
pour qui rien n'est sacré et respectable, qu'ils ne pour-
raient par eux-mêmes être cyniquement criminels, et
qu'une part de responsabilité doit être laissée aux coquins
de toute espèce qui gravitent autour d'eux.
Louis-Napoléon fut bientôt à Paris le centre animé
d'un groupe d'intrigants ; l'influence du nom s'étendit si-
lencieusement sur toute la France, à la façon d'une ca-
lomnie ; une propagande active et mystérieuse, qu'on eût
pu croire organisée par les jésuites, se glissa jusque dans
les campagnes et alla chercher des complices par millions
dans la classe la plus ignorante et la plus crédule du
peuple français. Le clergé, qui aime les pouvoirs forts et
qui craignait qu la république ne « corrompît » ces
ouailles, aida aux émissaires bonapartistes partout où il
le put sans trop de danger. Les journées de juin avaient
été pour Louis-Napoléon une chance de plus d'arriver à
escalader l'Olympe : la bourgeoisie inquiète commença
dès lors à désirer hautement la fin des troubles popu-
laires, et le nom de Napoléon était pour elle une sorte de
gage que le gouvernement nouveau saurait faire respecter
l'ordre, fût-ce aux dépens de la liberté et de la vie sociale.
IV
Prince-président.
On peut expliquer de bien des manières les succès de la
candidature bonapartiste en décembre 1848 ; il est hors de
doute que les intrigues d'un parti sans conscience, prêt à
tout pour réussir, et le chauvinisme, ont été les princi-
paux partenaires de Louis-Napoléon.
— 27 —
Il commence par offrir, dans une lettre datée de Paris,
28 février, ses services au gouvernement provisoire. On
le remercie et on le prie de retourner en Angleterre.
Trois mois plus tard, il adresse une lettré à l'Assemblée
constituante, pour protester contre la proposition qui
avait été faite de maintenir contre lui seul « la loi d'exil
qui frappait sa famille depuis 1816. » Il veut savoir pour-
quoi tant de rigueur. Il fait remarquer qu'il a refusé les
candidatures à l'Assemblée qui lui étaient offertes, « ré-
solu de ne retourner en France que lorsque la Constitu-
tion serait établie et la république affermie, » et donnant
ainsi au pays un gage de sa bonne foi. Il ajoute : « Les
mêmes raisons qui m'ont fait prendre les armes contre le
gouvernement de Louis-Philippe, me porteraient, si on
réclamait mes services, à me dévouer à la défense de
l'Assemblée, résultat du suffrage universel. »
Ces déclarations eurent leur influence non-seulement
sur le peuple, mais sur les déterminations de l'Assemblée,
quand on vota l'abrogation des lois d'exil pour les
Bonaparte. Eu septembre, il rentrait à Paris et allait
s'asseoir parmi les membres de l'Assemblée issue des
élections du 6 juin. Il sentait si bien que son nom devait
être pour la république une sorte de menace sourde
et de crainte vague, qu'il voulut protester contre ce qu'il
nomma les « calomnies » dont il avait été l'objet dans la
presse.
Il fit un discours à la fois mielleux et enthousiaste, en
homme qui pour le moment veut endormir les défiances
de ses adversaires. Il caressa la république avec une
perfidie audacieuse : on l'eût cru le plus dévoué et le plus
désintéressé des citoyens français. Il ne parla que de sa
reconnaissance ; il réclama la confiance affectueuse de ses
chers collègues ; il fit sonner bien haut son devoir envers
le pays et son respect de la loi. Il défendra au besoin la
république contre ses ennemis. C'est admirable!
Un mois plus tard, il était candidat à la présidence.
— 28 —
Ses créatures avaient eu le temps de travailler l'opinion
et de faire à la France des promesses dorées. Lui-même
publia un manifeste tout démocratique et extrêmement
vertueux.
« Je ne suis pas, dit-il, un ambitieux qui rêve tantôt
l'empire et la guerre, tantôt l'application de théories sub-
versives... »
« Si j'étais nommé président... je mettrais mon hon-
neur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur,
le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel ac-
compli. »
On l'a cru. Croire, n'est-ce pas déjà se livrer à son en-
nemi?
En laissant rentrer Louis-Napoléon en France, on le
désignait aux suffrages de la nation, au jour où il s'agirait
de donner un président à la république.
Voilà donc l'aventurier de Strasbourg et de Boulogne
introduit dans l'arène où quelques noms d'hommes com-
battent pour l'avenir de la France! Il a pour adversaires,
Lamartine, l'auteur de Les Girondins et du Manifeste à
l'Europe qui eût un si grand retentissement en mars 1848 ;
Cavaignac, un soldat honnête ; Ledru-Rollin, avocat de
grand talent ; Raspail, le pharmacien.
Le général semblait devoir être le favori de la fortune
en ce steeple-chase à la présidence ; il ne vint qu'en se-
cond. Louis-Napoléon obtint plus de six millions de voix et
Cavaignac quatorze cent mille environ. On en donna trois
cent soixante-dix mille à Ledru-Rollin et presque dix-huit
mille à Lamartine. Le pharmacien socialiste Raspail dé-
passait encore « d'une longueur » le poëte de la Chute
d'un Ange et des Méditations : trente-sept mille électeurs
votèrent pour lui.
Lorsque le président de l'Assemblée nationale, Armand
Marrast, proclama, le 20 décembre 1848, les résultats du
vote, et lorsque Cavaignac et son ministère eurent remis
leurs pouvoirs à l'Assemblée, Louis-Napoléon jura « de
— 29 —
rester fidèle à la république, » puis débita un discours
gros d'hypocrisie et de mensonge.
La plus caractéristique des phrases qu'il prononça fut
celle ci :
« Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui
tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la
France entière a établi. »
V
Inauguration du régime de l'ordre.
Voilà donc où la république française, née d'une sur-
prise, en était arrivée après neuf mois d'existence : elle
accouchait d'un président qui se nommait le prince Louis-
Napoléon Bonaparte ; elle remettait entré les mains d'un
homme qui avait joué le rôle de bouffon à deux reprises
les destinées d'une nation de trente-huit millions d'êtres !
Biffer de la constitution d'un pays la loi qui déclare le
pouvoir héréditaire, pour se donner à un prince qui signi-
fie revendication, c'est là un non-sens politique qui aurait
dû frapper un peuple intelligent, si son intelligence avait
été cultivée.
Disons la vérité telle qu'elle se présente à l'esprit de
l'observateur : il y a des républicains en France, mais
ils forment une infime minorité. Les campagnes et la
bourgeoisie appartiennent au parti conservateur. Les
ouvriers, qui n'ont qu'à gagner au changement de forme
du gouvernement, écoutent volontiers les orateurs pro-
gressistes et se laissent entraîner par des chefs prêts à
mourir pour les théories nouvelles. Mais quelle force
2
— 30 —
d'impulsion raisonnée peut donner le groupe nombreux
des artisans sans instruction, qui n'ont pour ainsi dire que
des aspirations vers une meilleure organisation sociale,
comme l'animal a des instincts.
Paris, c'est-à-dire la France, avant d'aboutir au mieux,
aura bien des luttes violentes à soutenir. Ce pauvre pays
en est encore à se déchirer pour une question qui, en
définitive, est toute secondaire : quel parti gouvernera?
Il y a plusieurs monarchies en présence; et si c'est la
république qui est chargée de veiller au bien-être de tous,
selon la logique et le droit, elle sera encore en butte à des
attaques incessantes, non-seulement de la part des monar-
chistes, mais de la part des républicains eux-mêmes.
De là viennent les grandes secousses du peuple le plus
impressionnable de la terre. Il est sollicité par tant
d'influences et de volontés contraires qu'à chaque instant
il perd l'équilibre et ouvre aux cataclysmes sociaux,
toutes grandes, les portes de sa maison. Tiraillé dans
tous les sens, par les royalistes, par les chauvins, par les
républicains formalistes et autoritaires, par les socialistes
et par les partisans d'un bouleversement quand même, il
a des fureurs et des défaillances, des aspirations et des
désespoirs, des exaltations et des torpeurs comme nul
autre peuple n'en a montré dans le cours de l'histoire
moderne.
Le sens politique, ou pour mieux dire le sens social,
manque aux Français. Ajoutez à cela que la nation est
d'un tempérament fiévreux; vous connaîtrez le pourquoi
de ses nombreuses déceptions.
Elle a montré, le 10 décembre 1848, en nommant
Louis-Napoléon président de la république, une confiance
insensée. Cependant, si ç'avait été par confiance seule
qu'elle se fût décidée à remettre son avenir entre les
mains d'un Bonaparte, elle serait plus à plaindre qu'à
blâmer.
1836 et 1840 étaient déjà loin. Strasbourg et Boulogne
- 31 —
pouvaient passer pour des tentatives d'écervelé. D'ailleurs
Louis-Napoléon n'avait voulu, s'il faut en croire ses affir-
mations, que renverser Louis-Philippe, ce que le peuple
de Paris venait de faire lui-même. Il repoussait avec
indignation l'idée que des méchants lui prêtaient : la
restauration de l'empire. Qui pouvait savoir s'il n'était
point sincère? Ainsi les optimistes parlaient et avaient
presque le droit de parler.
Pendant les premiers mois, le président parut vouloir
répondre à ses détracteurs en restant strictement dans le
cercle que lui traçait la Constitution. Il s'effaça et laissa
agir les représentants de la nation. Un calme relatif suc-
céda aux tempêtes passées. En disant qu'il voulait unir
l'ordre à la liberté, Louis-Napoléon se trouvait d'accord
avec l'immense majorité des Français. Les tentatives des
socialistes en mai et en juin avaient jeté l'épouvante parmi
les conservateurs qui avaient cru pouvoir adhérer à la
forme républicaine. En promettant l'ordre,le président se
conciliait la sympathie du propriétaire, de l'industriel, du
négociant; il prenait sur la masse de la nation un point
d'appui solide. Les républicains, d'un autre côté, affer-
missaient par leurs déchirements le pouvoir de cet ennemi
astucieux. Il put donc combiner à l'aise les petits
moyens dont il devait se servir pour reconstituer la puis-
sance impériale.
On eut occasion de voir, en mai 1849, quelle était la
force des partis en France. Les élections législatives don-
nèrent un résultat très-net, qui prouva que les idées de
conservation étaient celles de plus des deux tiers des
électeurs. Dès ce moment, Bonaparte aidant,la république
avait vécu.
Ses actes, du reste, avaient été déjà en contradiction
flagrante avec l'énoncé de ses principes. L'expédition de
Rome, entreprise contre un peuple qui venait d'envoyer
son souverain en exil, comme avait fait Paris en février
1848, arrêtée ensuite par l'assemblée constituante et fina-
— 32 —
lement continuée par ordre de Louis-Napoléon, était une
de ces hardiesses impudentes comme en commettent seu-
lement les autocrates déterminés. Si la France avait été
républicaine, elle n'eût point laissé passer ce fait sans
protestation véhémente. Quelques députés essayèrent en
vain d'arrêter le pouvoir exécutif en appelant l'attention
de l'assemblée sur cette violation de l'idée républicaine,
qui veut que tous les peuples soient eux-mêmes les arbi-
tres de leurs destinées ; leur voix ne fut point entendue ;
la réaction triomphait déjà en fait. Rome fut prise et
Pie IX y rentra triomphalement, restauré par une armée
républicaine qui connaissait mieux les railleries de Vol-
taire que les lois de l'Église.
Tont marcha selon ses souhaits, et, se sentant fort,
Louis-Napoléon s'essaya dès lors à la persécution de ses
ennemis naturels. Les historiens du second empire qui ne
sont point conseillés par une idée préconçue, constatent
que c'est à partir de cette période que l'on entreprit les
premières campagnes contre les républicains les plus éner-
giques. Les soupçons poursuivirent dans Paris et dans
les départements tous les hommes assez simples pour se
figurer que, sous un gouvernement républicain, il était
permis de prendre à coeur les intérêts du pays, hautement
et publiquement.
Louis-Napoléon fit procéder à un profond assainisse-
ment du domaine administratif. Depuis le préfet jusqu'à
l'employé subalterne et à l'instituteur, l'armée des fonc-
tionnaires fut renouvelée largement.
Le futur dictateur se créait ainsi dès partisans à peu de
frais et s'attachait par la reconnaissance plusieurs cen-
taines de mille hommes très-influents sous tous les ré-
gimes, et dont l'influence augmente dans d'énormes pro-
portions sous le régime du bon vouloir, de l'arbitraire.
Il continua de préparer l'avenir, un peu plus tard, en
faisant monter en grade un groupe d'officiers supérieurs
qui se dévouèrent à sa fortune. C'est au commencement
— 33 —
de 1851 que les noms de Saint-Arnaud, Espinasse, Canro-
bert, Forey, et tant d'autres futurs maréchaux de l'Em-
pire, sont mis en lumière par la seule volonté de
Louis-Napoléon. La presse fut séparée en bonne et en
mauvaise. Celle qui avait des principes, et des convic-
tions républicaines, et de la dignité, et de l'énergie, fut
harcelée avec ténacité, signalée au journalisme vénal,
hargneux et baveux, et eut à soutenir une de ces luttes
impossibles sous laquelle elle devait bientôt succomber.
Au bout de moins d'une année de présidence, Louis-
Napoléon se permit de rappeler à Paris et à la province,
en soumettant une partie de la France au régime de l'état
de siége, que la force était son auxiliaire le plus puissant
et le plus sûr.
Le règne de la Terreur, selon les monarchistes, a été
inauguré par la République française de 1793. Du
moins, quand les gens pacifiques expriment l'horreur
d'un gouvernement infâme et sauvage, c'est toujours du
pouvoir populaire qu'ils entendent parler.
Il serait peut-être temps que les peuples n'ignorassent
plus leur histoire et ne se laissassent plus prendre aux
mensonges des conservateurs. Notre histoire moderne, à
nous Européens, en remontant seulement à un siècle dans
le passé, donnerait déjà des preuves irréfutables que le
règne de la violence a surtout été celui des monarques.
Les Bonaparte en France ont été cent fois plus cruels et
plus implacables que le Directoire. Ce qu'ils ont appelé
l'ordre a toujours été la compression, et les libertés qu'ils
ont octroyées ont toujours eu le caractère le plus déri-
soire.
A peine Louis-Napoléon eut-il résolu de violer son ser-
ment, qu'il suivit les traces du premier Bonaparte et fit
sentir à la France qu'elle s'était donné un maître flegma-
tique et impitoyable. On emprisonna et on déporta sans
bruit. Au nom de l'ordre, on bâillonna la pensée; au nom
de la liberté, on fit coup sur coup des procès à la presse.
- 34 -
C'est ainsi que l'ordre et la paix servaient au pouvoir
pour donner au mouvement des esprits la forme de l'agi-
tation révolutionnaire ; pour frapper des ennemis qui au-
raient pu user de la liberté laissée à l'action de la pensée,
on créait des délits, on incriminait des polémiques, on
condamnait le passé, on faisait échec à l'avenir. Partout
le César en expectative découvrit des complots contre la
sûreté de l'État, c'est-à-dire contre lui-même ; les trames
ténébreuses qui devaient le renverser étaient connues
avant qu'on eût commencé de les tisser. Et comme la li-
berté individuelle, en France, sous tous les régimes, n'a
jamais réellement existé que dans la charte, on empri-
sonnait les adversaires soupçonnés, on les laissait dans
l'ombre démoralisante et la solitude énervante des pri-
sons jusqu'à ce que le jury eût déclaré que le criminel
était innocent.
Louis-Napoléon préparait ainsi ce fameux régime qui
devait faire la France si puissante et si glorieuse.
Supposez que la république eût eu cette nature despo-
tique et se fût servie de ces persécutions odieuses et mes-
quines pour s'établir, toute l'Europe indignée se fût
récriée et peut-être les monarques eussent trouvé néces-
saire de mettre à la raison un gouvernement qui ne res-
pectait plus rien.
Mais Louis-Napoléon eut carte blanche. Personne ne
se mit en travers de son misérable dessein. L'exemple
du passé n'eut pas l'autorité nécessaire pour forcer le
peuple à ouvrir les yeux.
- 35 —
VI
Le plan dans l'ombre.
Des gens ingénus ont cru que Louis-Napoléon n'avait
rêvé la pourpre impériale qu'au commencement de 1851,
quand il s'aperçut que ses persécutions triomphaient par
toute la France sans que de véritables révoltes créassent
des obstacles à son ambition. Si Louis-Napoléon n'avait été
amené à son coup d'Etat qu'après avoir goûté du pouvoir
pendant trois années, il n'eût pas eu la pensée, en 1836
et en 1840, de venir attaquer la monarchie bourbonnienne,
avec quelques flibustiers de son espèce. L'idée de « régner »
a été l'idée fixe du prince hollandais. Il portait un nom
funeste et il était l'héritier du Corse : la robe de Déjanire
de la conscience. Des « princes » plus honnêtes que lui eus-
sent perdu la tête dans cette situation ; il eût fallu possé-
der une mâle vertu pour n'écouter point les insinuations
incessantes de l'ambition, et pour rejeter bien loin de soi
les sollicitations nombreuses qui assiégent un homme
aussi mal doté par le hasard.
Tout ce que Louis-Napoléon a fait depuis sa majorité,
je veux dire depuis l'âge où les passions s'éveillent en
même temps que le raisonnement, n'a eu d'autre mobile
que l'appétence personnelle et d'autre but que le trône.
Il a d'abord tenté les moyens aventureux, mauvaises
copies du retour de l'île d'Elbe ; ils ont échoué ; la prison
l'a rendu plus perspicace et plus circonspect. Sa conduite
envers la république a été très-prudente et très-sagace.
Plus il mettait d'effronterie dans ses mensonges, mieux
ils devaient réussir. Devenu président, il se recueillit, il
— 36 —
examina tout autour de lui, laissa venir les hommes,
observa la marche des choses, tâta l'opinion publique. La
main du despote ne s'est appesantie que peu à peu, de
façon à habituer pour ainsi dire le peuple aux coups qu'il
devait lui porter plus tard. Mais qu'on se garde de voir
en cet homme un de ces esprits stylés par Machiavel, tout
d'une pièce pour le mal et suivant une sorte de logique
implacable. Les circonstances, l'occasion, l'entourage, le
milieu furent ensemble tout son génie.
L'année 1851 se passa pour lui et ses complices à com-
biner leur coup de théâtre. Ils arrangèrent toutes choses
de façon que le désordre entretenu ne fût point trop ap-
parent, mais qu'un trouble profond inquiétât la France.
De temps à autre on parlait au pays. On affirmait le
plus souvent possible qu'on voulait « sauver par l'ordre
les grands principes de la Révolution française. » Mais,
tout en protestant contre les bruits de coup d'Etat, on
demandait le concours de la nation pour « fortifier le pou-
voir et écarter les dangers de l'avenir. »
Peu à peu, le Bonaparte oublia — cela entrait dans
ses combinaisons — son rôle de président de république.
En son esprit, « fortifier le pouvoir » signifiait nettement
dictature et renouvellement de mandat. Ses journaux
l'aidaient à propager les idées napoléoniennes et le fai-
saient journellement avec un cynisme plus ou moins voilé,
que nous n'avons point oublié aujourd'hui. Il changeait
de ministère sans motif plausible apparent et déroutait
l'opinion par des discours qui soufflaient le chaud et le
froid. De temps à autre pourtant il commettait une faute,
il se démasquait; il démissionnait, par exemple, le géné-
ral Neumayer, qui avait empêché ses soldats, défilant
après la revue de Satory (10 octobre 1850), de crier « vive
l'Empereur ! » Mais après avoir ainsi violemment frappé
l'opinion publique, il faisait le mort, laissant croire qu'il
n'y avait eu là qu'une lubie ou un moment de mauvaise
humeur.
— 37 —
Dès la fin de 1850, on parlait déjà de coup d'État. Les
partisans de l'Empire, devenus plus nombreux et surtout
plus audacieux, ne se gênaient pas pour exprimer leurs
voeux. Sans doute Louis-Napoléon ne trouva pas la poire
assez mûre pour la cueillir, car son message à l'assemblée
nationale, le 20 décembre, rejeta bien loin l'idée de com-
plot et de restauration violente de l'empire.
Il y dit : ... « Je considérerais comme de grands coupa-
bles ceux qui, par ambition personnelle, compromet-
traient le peu de stabilité que nous garantit la Consti-
tution... »
« La règle invariable de ma politique sera, dans toutes
les circonstances, de faire mon devoir, rien que mon de-
voir. » Envers qui? Envers lui-même. « Ce qui me préoc-
cupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir
qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps
dont je dispose de manière que la transition, quelle qu'elle
soit, se fasse sans agitation et sans trouble. » O double
face de fourbe ! !
Ainsi il jetait dans le public, tour à tour, les idées et les
craintes les plus différentes, menaçant aujourd'hui, ca-
ressant le lendemain, usant de rigueurs insensées ou mon-
trant des vertus antiques—dans ses paroles. Ces pro-
cédés hypocrites, composés de perfidies, cette manière de
produire de l'agitation pour la calmer bientôt et pour la
réveiller presque immédiatement, répandaient partout
une sorte de fièvre latente et des inquiétudes vagues qui
devaient avoir pour résultat d'énerver le peuple, de
l'émousser, de le paralyser.
Le futur empereur ne se contentait pas de troubler con-
stamment l'opinion ; il entretenait sans interruption toute
sorte de légers conflits avec l'Assemblée nationale. Un
double jeu se faisait, qui devait avoir pour résultat
de paralyser les représentants comme le peuple lui-même.
Les rumeurs publiques et les articles de la presse offi-
cieuse faisaient pressentir très-nettement les vues person-
2.
— 38 —
nelles de Louis-Napoléon et laissaient entrevoir un chan-
gement prochain dans la forme du pouvoir exécutif. Mais
les ministres du président démentaient avec indignation
les projets qu'on prêtait gratuitement à l'homme austère
qui veillait avec tant de sollicitude sur les destinées
de la France. L'Assemblée, alors, n'était pas encore
soumise ; de temps à autre, elle renversait un ministère,
elle répondait « non » aux demandes du gouvernement,
elle protestait ; mais ses défiances et ses résistances n'abou-
tissaient à rien ; Louis-Napoléon continuait de préparer
ses batteries avec une persévérance devenue évidente
aux moins clairvoyants.
VII
Les complices.
Un homme ainsi organisé pour le mal et que toutes les
circonstances, jusqu'au hasard même, favorisaient, de-
vait nécessairement appartenir à l'histoire sous différentes
figures.
Il se disait Bonaparte; la loi était pour lui; la loi ne
pouvait reconnaître les aventures de la reine Hortense
de Hollande, née de Beauharnais. Il était donc Corse de
par la filiation légale. Cette qualité lui amena une foule
d'amis dès qu'il eût été nommé président de la république.
Ce fut le noyau de sa puissance en même temps que le
fond de sa fortune politique.
Les Corses sont très-homogènes ; ce n'est ni une nation,
ni une race; c'est une famille. Ils se tirent des coups de
fusil et se vouent des haines éternelles : souvenez-vous
— 39 —
des frères ennemis des poëtes classiques. Ils sont Corses
avant tout ; c'est un nom de famille. Les Bonaparte, les
Piétri, les Abatucci, les Casablanca sont du même sang :
il n'y a que l'étiquette de changée. Aussi, un Corse régnant,
toute la Corse régna. Chacun voulut avoir sa part du
gâteau. La France, dès 1849, fut annexée par une inva-
sion de Corses. Il y eut des Corses partout, peu à peu :
dans l'armée, dans la magistrature, dans les ministères,
dans les antichambres, dans les salons, parmi les valets
et les mouchards. Les membres de la grande famille se
casaient l'un après l'autre. Ceux qui n'obtenaient pas
d'emploi devenaient gênants : il fallait les entretenir, sous
peine d'un coup de poignard. Car le Corse est ainsi, dé-
voué ou assassin ; peu lui importe l'emploi que le hasard
lui donne. Il veut être quelque chose et il faut qu'il le soit.
Quand il est en place, il travaille. Louis-Napoléon sait
mieux que personne les services que lui ont rendus ses
espions corses, protecteurs de leur chef.
Outre les Corses, il y eut la famille réelle et la famille
adultérine ; les Bonaparte, les Murat, les Morny ; ces
gens avaient des droits : Louis-Napoléon se garda bien de
les méconnaître. En se laissant exploiter, il se donnait
une foule de créatures damnées, attachées à sa fortune
comme un insecte à la peau. Il eut ainsi des centaines de
complices ; ces frères et amis officiels, secrets, officieux,
s'abattirent sur Paris comme une nuée de pillards affa-
més. Autour d'eux, étant passionnés, ils firent des prosé-
lytes. Ils séduisirent la presse et gagnèrent des séides de
bas étage. Ils recrutèrent pour le maître toute la pègre
politique et tout le dandysme du monde interlope. Bien
vêtus, ces compères avaient assez bonne mine. Mais il fal-
lait les vêtir et même les nourrir. Les emplois n'y suf-
fisaient pas, quoiqu'il y eût beaucoup de bureaux et
d'antichambres.
Aussi, la liste civile du président se trouva être vérita-
blement mesquine. Aux six cent mille francs que lui
— 40 —
allouait la Constitution, l'assemblée avait été d'abord obli-
gée d'ajouter une même somme pour « frais de représen-
tation. » La langue officielle a ainsi une façon de dorer
les choses...
Cette aumône fit jeter de hauts cris dans l'entourage
immédiat et éloigné du prince. Cela n'est pas étonnant :
les dévouements veulent être payés selon leur valeur, et
les souteneurs de Louis-Napoléon exagéraient volontiers
leurs services.
Plus tard, on accorda un nouveau crédit de trois mil-
lions, non sans discussion ; les exigences des aides deve-
naient tous les jours plus pressantes ; car ce n'est pas un
seul homme qui eût pu digérer de si grosses sommes.
Quelques mois ne s'étaient pas écoulés qu'il ne restait
plus trace des millions. Louis-Napoléon profita de l'entrée
en fonction d'un nouveau ministère pour demander une
troisième aumône, dont le chiffre était assez modeste :
dix-huit cent mille francs. L'assemblée se permit de reje-
ter cette demande : c'était le 10 février 1851. On compren-
dra facilement que ces résistances de l'assemblée irri-
taient profondément le président. Elle était dans son
droit et elle faisait son devoir; le maître n'avait pas
encore réuni dans sa main toutes les ficelles gouverne-
mentales. Ces mesquines contrariétés, qui le mettaient en
des positions délicates vis-à-vis de toute la Corse, ne fai-
saient que l'affermir dans sa pensée secrète et nouer plus
fortement les fils de sa sinistre trame.
La nation, du reste, l'encourageait par son attitude à
suivre la voie qu'il s'était tracée. Les partis, pendant
toute l'année 1851, se combattirent avec une ardeur folle.
Il y avait trois ans que la république s'était établie ; ce
temps suffisait au peuple français et à ses mandataires
pour oublier les misères passées L'expérience ne lui fai-
sait pas voir plus clair dans des affaires qui en défini-
tive constituaient sa vie même Il y avait réellement du
désordre dans les esprits. Toute la France recevait le
— 41 —
contre-coup des mouvements tumultueux causés par les
querelles des partis dans Paris.
Louis-Napoléon sut profiter de la situation ; il se pré-
senta hautement comme le sauveur de la société; il
accusa l'assemblée législative, dans un discours prononcé
à Dijon. "... Lorsque j'ai voulu faire le bien, améliorer le
sort des populations, elle m'a refusé son concours... »
Et remarquez que cette déclaration contenait au moins
un semblant de vérité. L'assemblée législative était beau"
coup plus occupée de questions de partis et de querelles
sur la forme du gouvernement que des intérêts de la na-
tion. Les groupes qui s'y étaient lentement organisés
obéissaient à l'une ou l'autre pensée royaliste, bonapar-
tiste ou républicaine, représentaient un nom ou une
famille, une théorie ou une utopie. De sorte qu'au palais
législatif on dépensait un temps précieux en discours
véhéments, d'une éloquence toute gauloise, tandis que
l'ennemi ne laissait pas passer une occasion d'ébranler la
constitution républicaine et d'accuser le mauvais vouloir
des députés.
Des publicistes gagés ou dénués de sens moral entrete-
naient dans l'opinion des terreurs et des mensonges salu-
taires. A l'état de siége proclamé dans plusieurs départe-
ments, et les plus paisibles par nature, s'ajoutaient les
paniques répandues par la presse, si ingénieuse à effrayer
les ignorants. On donnait la chair de poule aux bourgeois
en criant que le socialisme infestait les campagnes. On
épouvantait les paysans en jurant par tous les dieux que
les républicains rouges s'apprêtaient à mettre tout à feu
et à sang. Le Corse croissait et multipliait merveilleuse-
ment, ayant confiance dans la destinée de son dieu. Des
publicistes « sérieux, » c'est-à-dire écrivant dans une
forme sérieuse, préconisaient le système féodal, appelant
avec véhémence un sauveur pour cette pauvre France
toute prête à tomber aux mains des « infâmes » de 1793.
On demandait un chef, avec un sabre, pour faire l'ordre
— 42 —
par la force. On déclarait l'armée le seul et réel soutien
de la société : le canon et la baïonnette étaient créés
demi-dieux.
On s'est souvent demandé comment il était possible à
un homme, ou à quelques hommes, de corrompre aussi
profondément toute une armée, composée d'éléments « si
divers. » Justement, c'est en cela qu'on se trompe : une
armée permanente, pas plus qu'un groupe de moines vi-
vant sous la même règle, composée d'éléments différents,
n'est apte à penser par elle-même. Elle n'a que des ré-
voltes de conscience et elle n'oppose que des refus indivi-
duels. Son honneur consiste en l'obéissance aux chefs
immédiats ; elle ne pense pas, elle reçoit des ordres.
Avoir le général, c'est avoir la division ou la brigade.
Or, le général est individuellement très-corruptible —
du moins en France. Louis-Napoléon, président de répu-
blique, faisait, pour l'armée, une étape forcée entre la
démocratie et l'empire. C'était assez du nom de Napoléon
pour englober tous ces porteurs de sabre, qui n'ont
qu'un signe de ralliement, le drapeau, et qu'une aspira-
tion, l'avancement par la gloire.
Il y avait des maréchalats dans le lointain ; on voyait
à travers une gaze transparente les grands commande-
ments territoriaux et les appointements fabuleux. Les
jeunes officiers rêvaient de Hoche, de Bernadotte, du pre-
mier Napoléon.
Les soldats eux-mêmes se racontaient les légendes du
grand empereur et prononçaient avec des bravades les
noms des « ennemis de la France, » les Russes, les Autri-
chiens, les Prussiens et les Anglais. Entretenir ces idées
dans l'armée n'était pas difficile. Trois années suffisaient
amplement pour réveiller cet esprit chauvin, insolent et
insensé, que la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe
n'avait pas assoupi et qu'elle avait même maladroitement
stimulé par le « retour des cendres du grand homme. »
Un Napoléon sur le trône de France, n'était-ce pas la
— 43 —
revanche de Waterloo ? N'était-ce pas à coup sûr l'ère des
aventures qui allait recommencer? Le tempérament fran-
çais est d'une telle nature, que l'imprévu, le bruit, l'éclat,
les représentations, la pompe extérieure auront toujours
plus d'influence sur ses actions que les conseils de la rai-
son et les objurgations du sens commun. Il ne fallait pas
être un homme de génie pour entraîner bientôt cette masse
d'hommes armés à sa suite ; en soulevant l'aigle au-dessus
de la foule, Louis-Napoléon devait déjà produire un im-
mense effet.
Cependant, s'il n'avait eu pour lui que l'armée, il aurait
échoué. Mais il conquit le paysan et le petit bourgeois
d'abord ; il pénétra par l'idée d'ordre dans l'esprit des
gens qui ne demandent qu'une chose, la tranquillité, et
qui ne voient qu'un bon gouvernement, celui qui la leur
donne.
Ayant la masse du peuple pour lui, et l'armée ambi-
tieuse prête à le seconder, ce n'était pas encore assez.
Il y avait un troisième pouvoir dans la nation : l'Église.
Napoléon Ier se fût volontiers passé du prêtre. Il n'avait
pas plus de croyances que Voltaire ; il était de ceux qui
n'ont réellement ni foi, ni loi, comme dit le peuple, c'est-à-
dire qui ont renié Dieu et ne l'ont point remplacé par la
raison. La révolution lui avait donné les moyens d'arra-
cher le peuple français à l'influence cléricale : il n'en voulut
point user. Au contraire, il rétablit l'Église, lui rendit sa
place dans l'état social, et, en se servant de douceur et de
violence, finit par s'en faire un partenaire.
Le prêtre et le despote sont pétris de la même pâte :
il n'y a pas de larrons qui s'entendent mieux que ces
deux-là.
La tradition donnait à Louis-Napoléon la marche qu'il
avait à suivre ; il n'eut garde de prendre un chemin con-
traire. A défaut de sens politique, il avait l'exemple de
son oncle.
En arrivant au pouvoir, il eut l'énorme chance de pou-
_ 44 —
voir rétablir le Pape, que la révolution romaine avait
dépossédé. Une des fautes les plus graves de la révolution
de 1848 a été l'intervention romaine; elle ne s'en lavera
jamais. En agissant ainsi contre les principes les plus
élémentaires de la liberté, elle méritait de tomber de
Cavaignac en Bonaparte. Louis-Napoléon trouva tout à
point. Il se fit l'ami du. peuple et par cela même gagna
toutes les sympathies du clergé français.
VIII
Préparatifs.
Son terrain était donc tout préparé : il avait pour lui
les trois grandes forces, le peuple, l'armée, le clergé ; de
nombreux émissaires, dans la rue, dans les salons, dans
les bureaux de rédaction des journaux, faisaient en fa-
veur du rétablissement de l'empire une propagande in-
cessante. Bientôt on ne fit plus mystère de ses prétentions
et on dit tout haut ce qu'il pensait depuis quinze ou vingt
ans. Ses ministres continuèrent de protester ; lui, resta
muet ou fit des discours à double détente. Mais il agis-
sait, à sa façon ; peu à peu, ses créatures les plus dévouées
arrivaient aux emplois officiels ; il continuait d'épurer
les administrations et de caresser les chefs de l'armée.
Lorsque le général Saint-Arnaud fut nommé ministre de
la guerre, et de Maupas préfet de police, les gens clair-
voyants purent prophétiser le coup d'État pour une date
très-rapprochée.
Ces deux compères entrèrent en scène à la fin d'oc-
tobre 1851.
— 45 —
Le 4 novembre, l'assemblée nationale se réunit et re-
prit ses travaux
Louis-Napoléon ne laissa point échapper cette occasion
de « rassurer les esprits. » Il était tout près du dénoue-,
ment; il fut d'autant plus solennel dans ses marques
d'abnégation.
« Mais, dit-il dans son message, quelles que puissent
être les solutions de l'avenir, ENTENDONS-NOUS, afin que
ce ne soit jamais la PASSION, la SURPRISE ou la VIOLENCE
qui décident du sort d'une grande nation. »
Le suffrage universel avait reçu une assez grave
atteinte par la loi du 31 mai 1850, qui avait éloigné du
scrutin trois millions d'électeurs, malgré les protestations
de la gauche. Dans son message du 4 novembre 1851, le
président proposait d'en revenir purement et simplement
au suffrage universel. Le moment approchait où le pré-
tendant allait avoir besoin de tous les électeurs, et sur-
tout de ces trois millions de citoyens qu'une loi réaction-
naire avait renvoyés parmi les incapables. En leur
rendant leurs droits — après les leur avoir ôtés — Louis-
Napoléon regagnait leurs sympathies : le peuple, groupe
naïf, est ainsi fait. On prenait ses précautions en vue du
coup d'Etat et du plébiscite qui devait le sanctionner.
Les républicains, logiques, d'accord avec les principes
qui les faisaient agir, applaudirent très-loyalement à cette
initiative. Il n'y a pas de parti en France qui se fasse si
facilement illusion que le parti progressiste : voir le
peuple non tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être, et sur
cette chimère se construire l'avenir le moins réalisa-
ble!...
Les conservateurs ne comprirent pas davantage la
manoeuvre présidentielle. La loi du 31 mai avait été faite
par eux contre « la démagogie. » Pourquoi Louis-Napo-
léon voulait-il la détruire ? Son intention était-elle de
faire cause commune avec les républicains avancés ?
La droite, majorité, n'avait qu'une politique à suivre :
— 46 —
maintenir la loi qui éloignait les électeurs du scrutin, et
elle se résolut à se séparer en cette occasion du prési-
dent, dont la conduite lui paraissait louche.
Le président ainsi en arrivait à « défendre les droits
du peuple. »
Cependant, les bruits de coup d'État donnaient aux
moindres actes de Louis-Napoléon une véritable gravité.
Malgré ses déclarations les plus théâtrales, une grande
inquiétude régnait à Paris. Les perfidies qui s'élaboraient
dans les hautes sphères politiques assombrissaient les
esprits. Tout le monde se défiait ; les confidents seuls du
président marchaient sans crainte au milieu des embû-
ches semées partout avec une habileté machiavélique. La
majorité de l'assemblée, voyant la physionomie du sau-
veur de l'ordre changer encore de caractère, songea à
prendre des précautions pour garantir son indépendance
et se mettre à l'abri d'une tentative criminelle. Les ques-
teurs déposèrent le 6 novembre une proposition qui trans-
formait en loi un article du décret du 11 mai 1848 con-
cernant les droits du président de l'Assemblée nationale
de requérir la force armée, afin de pouvoir « veiller à la
sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée. »
C'était un acte de défiance contre le pouvoir exécutif.
Louis-Napoléon dut y trouver un motif de plus de main-
tenir toutes ses résolutions.
Pour les républicains, il y avait là, il paraissait y avoir
une intention de la majorité de se donner les moyens lé-
gaux de faire elle-même un coup d'Etat monarchique.
Ainsi, le trouble ne semblait s'apaiser d'un côté que pour
grandir de l'autre. Tartufe poussait sinistrement ses
travaux d'approche contre ses ennemis divisés. Tout
marchait véritablement comme si la tragi-comédie avait
été réglée d'avance entre l'auteur, l'impresario et le
publie.
Le 14 novembre, la proposition d'abrogation de la loi
du 31 mai 1848 (proposition qui rétablissait le suffrage
— 47 —
universel), était rejetée par une majorité de six voix.
Vint alors la proposition des questeurs concernant les
droits du président de l'Assemblée.
De cette question devait surgir l'occasion attendue par
Louis-Napoléon.
La discussion eut un caractère étrange. La plupart des
républicains parlèrent contre la proposition. Michel (de
Bourges) déclara hautement que l'armée appartenait à la
république. « Je vous défie, quoique vous fassiez, si le
pouvoir militaire tombait dans vos mains, de faire un
choix qui fasse qu'aucun soldat vienne ici pour vous con-
tre le peuple. » C'était mal dit, mais insensé.
Jules Favre vota également contre la proposition. Plus
de la moitié de la gauche, se faisant des illusions et se
laissant aller à des espérances idéalistes, donna, tout en
le combattant, raison au gouvernement.. Au banc des mi-
nistres, on mentait avec impudence. Saint-Arnaud et
Thorigny, ministre de l'intérieur, disaient blanc et
noir avec une sérénité séraphique. Pour Saint-Arnaud,
comme pour son maître, peu importaient les dispo-
sitions de l'Assemblée. La détermination d'agir était
prise. Néanmoins le vote, qui condamnait la défiance
des signataires de la proposition, eut pour résultat de
faire ajourner la guerre civile. Si le vote avait été hos-
tile au président, peut-être il eût déclaré la guerre à
l'Assemblée. Du moins, si on ne tient compte que de la si-
tuation réciproque des adversaires. Car Louis-Napoléon
ne se laisse pas deviner aisément. Il n'est pas facile de
pénétrer dans cette absence de conscience qu'on nomme
l'intérêt personnel ou dynastique d'un prince. Si l'Assem-
blée avait accueilli avec une confiance sévère et une atti-
tude énergique la proposition des questeurs, peut-être le
président eût-il réfléchi à deux fois avant de se lancer
dans une expédition qui pouvait encore avorter. L'Assem-
blée, défendue par des généraux plus ou moins républi-
cains, en tout cas en désaccord avec « l'idée » bonapar-
- 48 —
tiste, eût rallié à elle le peuple démocrate de Paris. Il
n'est dope pas bien sûr que le prince se fût décidé immé-
diatement pour l'action. La négation du vote , qui désar-
mait l'Assemblée, était au contraire un obstacle de moins,
et la voie se déblayait pour ainsi dire d'elle-même devant
les pas du criminel.
La majorité avait raison de se défier du président de la
république; cela ne fait doute pour personne aujourd'hui.
Naturellement, les bonapartistes ont crié bien haut, dans
leurs publications, que cette majorité, composée pourtant
de conservateurs de toutes les nuances, avait voulu se
donner des armes pour renverser Louis-Napoléon ; tandis
qu'elle avait eu seulement assez de sagesse pour vouloir
s'armer à temps contre les tentatives d'un parti auda-
cieux, qui ne cachait plus ses manoeuvres et qui expri-
mait cyniquement ses espérances.
Comme le font remarquer des écrivains sensés qui ont
raconté les préliminaires du coup d'Etat, le pouvoir de
Louis-Napoléon expirant légalement en mai 1852, nulle
raison, si on avait cru à son honnêteté, que la raison fût
bonne ou mauvaise, ne devait pousser l'Assemblée à le
déposséder par la violence
Lui, au contraire, devait inévitablement s'emparer du
pouvoir; depuis longtemps déjà, il cherchait l'occasion
d'utiliser les éléments qu'il avait réunis. Ses déclarations
antérieures, ses discours les plus austèrement vertueux,
n'avaient évidemment eu d'autre but que de tromper
l'opinion. Les complices de Louis-Napoléon n'auraient
pour eux un semblant de raison que si le maître avait été
en quelque sorte forcé par les circonstances, pour « sau-
ver la société, » de faire un appel à la violence d'abord,
et au peuple après la victoire.
Or, le coup d'Etat était résolu bien avant que l'assem-
blée nationale ne marquât sa défiance par la proposition
de ses questeurs. Une preuve, c'est qu'il se fit.
Il faut que l'homme soit bien tenace dans sa bêtise pour
— 49 —
qu'on doive lui prouver à satiété les choses les plus
claires et les plus évidentes !
IX
La situation.
Il était temps d'agir. La date de l'élection d'un nouveau
président approchait.
Tout du reste était prêt, les hommes et les choses.
Louis-Napoléon attendit que les émotions soulevées par
les derniers incidents parlementaires fussent calmées.
On commençait à nier dans Paris que le coup d'État fût
possible, car l'heure dé la réaction vient toujours. Faire
éclater le tonnerre au milieu de ce calme était d'une
excellente » politique. » L'homme ou la nation qu'on
éveille en sursaut ne sont pas bien courageux; qu'un
ennemi inattendu vous frappe dans l'ombre, vous êtes
perdu, parce que vous perdez votre sang-froid.
Louis-Napoléon ne pouvait agir que la nuit, à l'impro-
viste. Ses complices et lui fixèrent la date du 2 décembre,
et la fin de la nuit, heure où Paris dormait.
Toutes les chances étaient de leur côté.
Non-seulement Paris, mais l'esprit de Paris reposait.
Tous les hommes autour desquels se meut la vie politique
d'une nation très-remuante étaient chez eux , et dor-
maient, sous la sauvegarde de leur inviolabilité. Les
représentants du peuple, malgré le nom de son ennemi,
ne pouvaient sans doute croire qu'au dix-neuvième siècle,
soixante ans après la grande révolution française, un
groupé d'aventuriers oserait tenter une entreprise aussi
— 50 —
honteusement criminelle que celle qui s'était préparée à
l'Elysée.
Louis-Napoléon avait pour lui les deux éléments à
l'aide desquels certains triomphes sont toujours assurés :
l'armée et la police.
Une armée permanente appartient à qui sait la prendre.
Sa morale, c'est l'obéissance ; sa vertu, c'est la victoire ;
sa conscience, c'est la gloire. Gloire et victoire sont les
mirages qu'on lui découvre, et auxquels on la conduit par
l'obéissance. L'armée permanente est corruptrice par
l'obéissance passive ; et l'obéissance passive est le seul
véritable code du soldat. Comme dit Alfred de Vigny,
l'armée permanente, aux mains d'un despote, est un jouet
féroce. Le soldat tue et détruit sans savoir pourquoi,
sinon qu'on lui a dit de tuer et de détruire. C'est la force
aveugle de la machine. Or, dans les temps troublés
comme le nôtre, le machiniste est à vendre.
En France surtout, il y a plus d'élasticité que partout
ailleurs, dans le mot « honneur militaire. » Louis-Napo-
léon a prouvé au monde que rien n'était plus facile que
de séduire une armée française; et cette armée, qu'il
décida à lui prêter son aide, avait appartenu d'abord à
l'idée monarchique, puis à l'idée républicaine. En quatre
ans, son honneur changeait trois fois de drapeau.
C'est une conséquence des moeurs militaires, qui sont en
dehors des lois ordinaires et qui ne reconnaissent point
les mêmes juges que l'immense majorité des citoyens. Le
monde moderne est encore partagé en castes, et, par-dessus
tout, en deux éléments qui sont répulsifs l'un à l'autre : le
civil et le militaire. Le soldat de l'armée permanente ne
fait pas partie de la nation proprement dite. Il semble
destiné à la défendre, mais il est le plus souvent contraint
de l'attaquer. Il y a d'ailleurs un antagonisme « naturel »
entre le bourgeois et le militaire. Le citoyen voit dans cet
homme, armé par une sorte de privilége, un ennemi de
sa liberté aussi bien qu'un défenseur de son indépendance.
— 51 —
L'histoire de France prouve que le citoyen a raison de
penser ainsi. L'armée permanente est un moyen mis à la
disposition des princes et des dictateurs pour réaliser
leurs rêves les plus odieux. La France ne sera certaine
de se gouverner elle-même que lorsqu'elle n'aura plus
d'armée. Aux Etats-Unis d'Amérique, quinze mille
hommes suffisent pour faire la police et protéger les
citoyens. Le pays est grand comme l'Europe et a qua-
rante millions d'habitants. Un coup d'État y est absolu-
ment impossible.
La police était également nécessaire à Louis-Napoléon.
De Maupas la lui donna. Un historien (1) fait remarquer
que sur les quarante commissaires de police de Paris, pas
un ne refusa son concours. PAS UN ! Est-ce qu'il n'y a pas
aussi dans la police une sorte d'honneur tout à fait diffé-
rent de celui dont nous, bourgeois, nous essayons de ne
point violer les lois ?
Telle qu'elle est organisée en Europe, la police n'est
qu'un instrument passif aux mains du pouvoir, comme
l'armée. Et peut-être faudrait-il encore la classer à un
degré plus bas. Elle est surtout dévouée aux oeuvres vio-
lentes ; elle interprète les lois dans le sens de l'arbitraire ;
elle agit comme si son droit était partout et toujours in-
contestable. Louis-Napoléon n'avait pas à craindre que
la police lui résistât plus que l'armée. Mais qu'il ne se
soit pas trouvé un seul commissaire pour refuser d'exé-
cuter des ordres si clairement, si cyniquement illégaux,
c'est là un fait navrant et désastreux qui n'est pas de na-
ture à réhabiliter « l'honneur » de la police parisienne.
Tous les préparatifs furent terminés à l'Elysée pendant
la nuit du 1er au 2 décembre. Les principaux conspira-
teurs étaient de Morny, frère adultérin de Louis-Napo-
léon, Saint-Arnaud, ministre de la guerre, de Maupas,
préfet de police, le commandant Fleury, de Béville, aide
(1) EUGÈNE TÉNOT, Étude historique sur le Coup d'État.