//img.uscri.be/pth/97e97787c54cfcca666d99ff51793a5a2c191a31
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Le Seizième siècle en mil huit cent dix-sept, par l'auteur du "Paysan et le gentilhomme" (R.-T. Chatelain)

De
317 pages
Brissot-Thivars (Paris). 1818. In-8° , III-316 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LE
SEIZIÈME SIÈCLE
EN
MIL HUIT CENT DIX-SEPT.
DE L'IMP. DE Me JEUNEHOMME-GREMIERE,
LE
SEIZIÈME SIÈCLE
EN
MIL HUIT CENT DIX-SEPT;
PAR L'AUTEUR
DU PAYSAN ET LE GENTILHOMME.
PARIS.
A LA LIBRAIRIE CONSTITUTIONNELLE
DE BRISSOT-THIVARS,
Rue Mèuve-des-Petits-Pères , n° 3.
DÉCEMBRE 1818.
CET ouvrage, achevé au commen-
cement de 1818 ? aurait pu paraître
au mois de mai dernier 5 mais alors
les tribunaux devenaient de plus en
plus menaçans. L'été est une saison
difficile pour les écrivains 5 c'est le
moment où l'on se dédommage de
tout ce que la présence des cham-
bres a fait endurer pendant l'hiver.
Le hasard eût pu faire que cet ou-
vrage se fut senti de la rigueur, qui
était à l'ordre du jour, et l'on a voulu
éviter une lutte dont le résultat pou-
vait être annoncé d'avance, et qui
n'eût offert qu'un scandale de plus.
Aujourd'hui que nous touchons au
moment de jouir enfin d'une liberté
légale, et que certaines ambitions,
( ij )
qui peut-être avaient besoin de l'é-
clat de quelques procès, ont été sa-
tisfaites , cette brochure, exempte de
toute intention hostile, peut paraî-
tre sans danger. Elle a sans doute
perdu de son à-propos-, quelques-
uns des abus qu'elle signale ont été
ou supprimés on adoucis. Leur pein-
ture ne peut donc être qu'un motif
de reconnaissance envers le gouver-
nement, auquel on en doit la suppres-
sion, et une raison d'espérer qu'il ne
négligera pas les autres améliora-
tions que notre position réclame en-
core. Si l'on nous disait que, loin de
chercher à rappeler des malheurs
qui ne sont plus, il faut tâcher de les
oublier, nous répondrions qu'il y a
une classe d'hommes dont les désirs
(iij)
et les espérances se manifestent cha-
que jour assez clairement, et que
rappeler les maux qu'ils ont faits, est
le meilleur moyen de rendre leurs
projets plus difficiles à réaliser, si la
France était assez malheureuese pour
que le pouvoir retombât entre leurs
mains.
LE
SEIZIÈME SIÈCLE
EN
MIL HUIT CENT DIX-SEPT.
CHAPITRE PREMIER.
Le château de Kerkakerederec.
Non loin de Saint-Pol de Léon, ville ancienne
et fameuse, comme chacun sait, vivait le
jeune Alfred de Kerkakerederec. Il avait
perdu sa mère en bas-âge, et avait été élevé
sous les yeux d'un père qui concentrait sur
lui toutes ses affections. Ce père, le baron de,.
Kerkakerederec, était un des meilleurs gen-
tilshommes de la Basse-Bretagne, où tout le
<6>
monde est gentilhomme. Il venait d'entrei*
au service au moment où la révolution éclata;
quand il vit que les choses prenaient une
tournure sérieuse, il quitta son régiment et
revint dans sa gentilhommière de Kerkakere-
derec, où-il ensevelit long-temps sa noblesse,
sa douleur et ses regrets ; prenant pour
maxime ce vieil adage, qu'en temp sd epesteon
s'enferme. Quand enfin la chose publique pa-
rut avoir acquis de la stabilité, il mit la tête
à la fenêtre.,. et considéra que s'il pouvait ob-
tenir quelqu'emploi au service de l'usurpa-
teur, qu'il maudissait au fond de l'aine, cela le
ferait vivre plus agréablement, et l'aiderait à
faire à sa gentilhommière quelques répara-
tions dontelle avait besoin. Cependant,ne vou-
lant pas qu'on pût lui reprocher d'avoir servi
dansunecarrièrepérilleuse un gouvernement
justement abhorré, il ne reprit pas le métier
des armes, et se borna à solliciter un emploi
de rat-de-çave de cinquième classe, qu'il ob-r
tint à force de protestations de zèle et de
dévouement à la personne sacrée de l'usurpa-
teur. Il exerça long-temps avec un zèle exem-
plaire les/fonctions de cet emploi qui se trou-
vaient parfaitement en rapport avec ses in-
clinationsdj- car, ne pouvant plus vexer.l'es
( 7 11)
vilains en sa qualité de seigneur de Kerka-
kerederec, c'était au moins une consolation
pour lui de pouvoir les vexer en sa qualité de
rat-de-cave. Cette satisfaction lui coûta cher ;
il exerçait avec tant de rigueur y qu'il se fit des
ennemis irréconciliables; et un jour qu'il
exerçait à son ordinaire dans un cabaret, il y
fut investi par plusieurs de ceux qui avaient
été victimes de sa sévérité : la résistance était
inutile, il fallut capituler pour se tirer de là,
et la capitulation fut signée sur les épaules
du baron, avec tant de brutalité, qu'il en
garda le lit pendant six semaines. Cette aven-
ture le dégoûta de son nouveau métier; il
donna, en pleurant, sa démission d'un em-
ploi dont les avantages se payaient si; cher ;
et nouveau Cincinnatus, il déposa son carac-
tère d'homme public, pour jouir des dou-
ceurs de la vie privée dans sa gentilhommière
qui s'était un peu améliorée par les profits
d'une place où le tour du bâton ne laissait
pas d'être considérable.
Cet événement lui avait causé un chagrin vé-
ritable ; car, quelque philosophe quron soit,
on ne renonce pas facilement aux honneurs,
aux prérogatives et aux appointemens que
donne un emploi de pat-de-cave de cinquième
classe. Mais lorsqu'après tant d'orages, le jour
de la restauration vint à luire pour la France,
il bénit l'heureuse inspiration qui lui avait fait
choisir cette carrière. Quelle satisfaction, en
effet, de n'avoir reçu que des coups de bâ-
ton au service de l'usurpateur, au lieu d'y
avoir attrapé des coups de fusil, comme tant
d'autres gentilshommes, qui n'avaient pas
craint de déroger à leur noblesse , en por-
tant les armes sous un gouvernement illégi-
time ! Il se hâta de faire valoir sa conduite ;
il dressa ses états de services, où figuraient
d'abord ses six mois d'activité dans le régir-
aient de Boulonnais, et ensuite les vingt-cinq
ans de tribulations qu'il avait passés tran-
quillement dans son château de Kerkakere-
derec. De ces tribulations qu'il faisait sonner
si haut, la plus violente et la plus réelle était,
sans contredit, celle qu'il avait éprouvée
dans ce cabaret où ses épaules avaient été
si gravement compromises; mais il trouva
moyen de tirer un parti avantageux de cette
désagréable affaire, en la présentant comme
une persécution dirigée contre la noblesse.
D'après des titres si clairs et si bien constatés,
il obtint promptement une retraite avec le
brevet honorifique de colonel.
(9)
C'est sous les yeux d'un tel père que crois-
sait le jeune Alfred de Kerkakerederec; son
éducation avait été confiée à un abbé respec-
table, qui, depuis le commencement des tri-
bulations, habitait le château du baron ; cet
abbé, qui avait vécu à la cour, était d'un es-
prit souple et insinuant; c'était lui qui s'était
rendu à Paris pour solliciter d'abord l'emploi
de rat-de-cave, et en dernier lieu la pension
de retraite et le brevet de colonel.
Le baron et l'abbé s'étaient concertés sur
le genre d'éducation qu'il convenait de don-
ner à un homme qui devait un jour soutenir
avec éclat le beau nom de Kerkakerederec.
Leur grand but était de le garantir de la con-
tagion des idées libérales, si contraires à l'es-
prit de la noblesse et au caractère d'un vrai
gentilhomme. Ils avaient d'abord résolu de
lui cacher tout ce qu'une détestable philoso-
phie a révélé aux peuples modernes sur leurs
droits, leur liberté et leurs intérêts. Mais,
considérant qu'il faudrait tôt ou tard qu'il
en eût connaissance, et qu'un danger contre
lequel il n'aurait point été prémuni le trou-
verait sans défense et hors d'état de résister
à la séduction ; ils changèrent de plan, et se
décidèrent a lui faire connaître, dans toute
leur étendue, les doctrines, du siècle, en lui
inspirant une salutaire horreur contre leurs
auteurs et leurs partisans. L'abbé, en déter-
minant le baron à prendre ce parti, lui cita
l'exemple des Spartiates, qui, pour inspirer à
leurs enfans l'horreur de l'ivrognerie, leur
montraient un esclave dans un état complet
d'ivresse. Le baron, flatté en secret de la compa-
raison, approuva le projet de l'abbé, et l'enga-
gea à instruire son fils comme un petit Spartiate.
Le précepteur répondit à la confiance
du père ; il commença par apprendre à son
élève qu'après Dieu il n'y avait que la no-
blesse qui dût inspirer du respect aux hom-
mes ; il le fit remonter aux temps de la féo-
dalité, et lui mit sous les yeux combien les lois
et les usages de ce temps étaient avantageux
pour ceux qui, comme lui Alfred de Kerkake-
rederec, avaient le bonheur d'être issus d'un
sang noble; il lui fit voir combien il eût été
juste que cette troupe de serfs, que de nos
jours on appelle peuple, restât soumise aux
caprices et aux vexations des seigneurs, et fût
toujours gouvernée par une verge de fer. En
le ramenant ensuite de cette époque jusqu'à
nos jours, il lui faisait voir l'esprit de liberté et
d'affranchissement, la philosophie, la raison,
(II)
les lumières, s'établissant pour le malheur des
hommes, chassant petit à petit les abus et les
préjugés qui faisaient le bonheur des classes
privilégiées, et conduisant enfin la France
à cette révolution la plus abominable de tou-
tes les catastrophes passées, présentes et à
venir; il lui fit même lire les écrivains dont
la plume empoisonnée a donné aux hommes,
dans les. temps modernes, les premières leçons
de raison et de liberté; Bayle, Voltaire, Rous-
seau, et autres écrivains non moins criminels,
furent mis sous les yeux du jeune homme, au-
quel on ne manquait pas de faire sentir tout ce
que leurs principes avaient d'horrible et de
contraire aux droits dé la noblesse et du cler-
gé. Pour mieux le prémunir encore contre
leur pernicieuse éloquence, on plaça le con-
tre-poison à côté de cette dangereuse lecture.
Le pare Garasse,Desfontaines, la Beaumelle,
et Fréron, furent présentés à son admiration.
Le jeune homme, involontairement, prenait
plaisir à la lecture des philosophes et bâillait à
celle de leurs misérables adversaires. L'abbé
s'apercevant de cette disposition, avertit son
élève que c'était une inspiration de Satan, et
celui-ci, se croyant déjà dans les griffes du dé-
mon, prit en horreur les philosophes qui fai-
( 12 )
saient courir de si grands dangers au salut de
son ame. Il orna sa mémoire des injures que
renferment contre eux les ouvrages des Pa-
touillet, des Nonotte et autres flambeaux du
dix - huitième siècle ; ses progrès furent en
peu de temps si rapides qu'il eût pu au besoin
faire un supplément au mandement des vi-
caires - généraux du chapitre métropolitain
de Paris, qui, comme on sait, est le modèle
d'une éloquence solide et nerveuse.
L'abbé voyant son élève en si bon chemin ,
ne craignit pas de le mettre au courant des
affaires du temps. Après lui avoir montré
la faute énorme que le gouvernement avait
commise en n'anéantissant pas jusqu'aumoin-
dre vestige de la révolution, il lui faisait
voir chaque jour les nouvelles fautes qui
découlaient de ce malheureux systême, source
de tous les maux qui devaient fondre sur la
France. Alfred lisait le journal tous les jours;
son père était abonné à la Quotidienne, et
on lui permettait même quelquefois la lec-
ture de la Gazette et du Journal des Débats.
Le jeune homme prenait sur-tout beaucoup
de plaisir aux séances de la chambre des dépu-
tés. Quoiqu'il regardât cette institution com-
me une des plus grandes fautes du gouverner-
( 13 )
ment, comme un des plus grands obstacles aux
justes prétentions des nobles et des prêtres,
comme le résultat des principes et des crimes
de la révolution, il aimait à lire les discussions
qui s'y passaient. L'abbé le regardait avec
complaisance lorsqu'il faisait cette lecture.
Quand Alfred rencontrait quelqu'un de ces
discours où un député avait l'impudence de
défendre les droits du peuple, les libertés de
la nation, contre les entreprises du ministère
ou les prétentions de la cour, une sainte indi-
gnation se peignait sur son visage, et la colère
l'empêchait quelquefois de continuer; quand
au contraire (et ce cas se présentait beaucoup
plus souvent que le premier), il avait le bon-
heur de rencontrer quelqu'une de ces lour-
des sorties contre la corruption des moeurs,
les crimes de la philosophie et la perversité
du siècle , il tombait dans une douce extase ;
ses yeux se remplissaient de larmes, et il bénis-
sait le ciel qu'il y eût encore des hommes si
pieux et si imbus des bons principes. L'abbé;
témoin de tout cela, admirait son ouvragé. En
voyant le genre de discours pour lequel son
élève témoignait de la prédilection, il tirait
son horoscope, et lui disait dans un enthou-
siasme prophétique : Tu Marcellus eris!
(14)
Alfred avait beaucoup lu l'histoire de
France. Aucune époque de cette histoire ne
lui paraissait plus belle, plus brillante que
celle du règne de François Ier; c'est alors que
la noblesse jouissait encore de toute sa puis-
sance, que le clergé avait le plus d'influence
et de richesses; et que le peuple obéissait,
payait et servait sans mot dire. François Ier
était son héros ; son admiration n'avait plus
de bornes, lorsqu'il voyait ce grand roi subs-
tituant aux états-généraux les assemblées
de notables, par respect pour la liberté pu-
blique; persécutant les protestans par res-
pect pour la tolérance, et en faisant brûler
six à petit feu sous ses yeux par respect pour
l'humanité. Il relisait toujours avec un nou-
veau plaisir cette mémorable séance du par-
lement où le roi voulait faire enregistrer l'édit
sur les eaux et forêts, portant que tout vi-
lain qui tuerait une bête serait tué lui-même;
bien qu'il fût formalisé de la hardiesse xiu
parlement, qui osait remontrer au roi que
la vie d'un homme était plus précieuse que
celle d'un chevreuil, et qu'il fallait seulement
marquer au front le vilain, et lui couper les
oreilles; il applaudissait à la juste fermeté du
prince, qui insistait pour que la disposition
( 15 )
pénale qu'il proposait fût maintenue dans
toute sa rigueur. Alfred était bien persuadé
que depuis cette époque nous n'avions plus
fait que dégénérer-, et que ce n'était qu'alors
qu'on savait gouverner et apprécier le peuplé
à sa juste valeur. A force de se reporter vers
un siècle si digne de, son amour et de ses re-
grets, il avait fini par prendr en haine le sie-
cle civl, vivait, et par concevoir un souverain
mépris pour les lois, les institutions, les moeurs
et les habitudes contemporaines, qui lui pa-
raissaient contradter essentiellement avec tout
ce qui se faisait du temps de François Ier.
Son père, loin de blâmer de pareils sen-
timens, les encourageait, et pour qu'ils ne
souffrissent aucune altération il tenait son
fils éloigné de la société, ne lui laissant voir
que quelques personnes dont les opinions
s'accordaient parfaitement avec les siennes.
Comme la gentilhommière n'était qu'à une
lieue de Saint-Pol de Léon; Alfred avait la
permission d'aller quelquefois jusqu'à cette
ville, dont l'abbé ne croyait pas le séjour
dangeureux pour son élève, la regardant
comme une des villes de France qui a le
mieux réussi à se garantir de la contagion
des lumières. D'ailleurs, Alfred n'y voyait
( 16 )
que deux ou trois familles qui, loin de le
détourner de ses nobles et généreux prin-
cipes, ne pouvaient que l'y confirmer. De
toutes ces familles, celle qu'Alfred affec-
tionnait le plus, était l'illustre et ancienne
maison des Lanigarigou, dont la noblesse
avait même quelque - chose de plus ancien
et de mieux constaté que celle des Kerka-
kerederec. Cette famille se souvenait avec
orgueil qu'un de ses ancêtres étant cuisinier
d'un duc de Bretagne, dans le douzième
siècle, avait su si bien flatter la sensualité de
son altesse, que le duc, enchanté de ses talens,
lui avait accordé des lettres de noblesse avec
l'autorisation de porter dans ses armes une
tête de cochon (I). La famille des Lanigarigou
avait fait sculpter à la porte de son manoir
cet écusson , qui s'était conservé de siècle en
siècle, et qui attestait aux yeux de tous l'an-
cienneté de leur race et la noble origine dé
leur illustration.
(I) Tous ceux qui ont été à Saint-Pol de Léon savent
qu'une des maisons les plus apparentes et les plus go-
thiques de la ville, est décorée, au-dessus de son entrée
principale, d'un écusson où brille une tête de cochon
sur un champ d'azur.
( 17 )
Un motif plus doux que celui de la con-
Formité d'opinion attirait Alfred dans cette
maison. M. et madame de Lanigarigou avaient
une fille, majeure à la vérité, mais qui com-
pensait bien par la noblesse de ses sentimens
et la pureté de ses principes, ce que sa figure
et ses trente-huit ans pouvaient avoir de dé-
courageant pour les soupirans. Alfred n'avait
point été à l'épreuve d'une séduction si puis-
sante. Un parfait rapport d'opinions, de goûts;
et de sentimens, avait fait naître entre Alfred
et mademoiselle Isaure de Lanigarigou, un at-
tachement que la disproportion d'âge (Alfred
n'avait que vingt-quatre ans), ne rendait ni
moins vif ni moins tendre. Alfred, qui n'était
point un homme ordinaire, ne s'était point
arrêté aux frivoles avantages de la jeunesse et
de la beauté. Il n'avait considéré dans made-
moiselle Isaure que la noblesse de sa famille,
et la sévérité de ses principes en morale
comme en politique. Il avait pensé qu'en
unissant sa noblesse à celle d'Isaure, leurs
deux noms se prêteraient réciproquement
un nouvel éclat, et que les enfans qui naî-
traient d'un pareil hymen sachant que le sang
des Kerkakerederec, mêlé à celui des Lanir-
garigou, coulait dans leurs veines, et péné-
( 18 )
très des exemples et des principes paternels,
ne pouvaient manquer d?êtré un jour là fleur
des gentilshommes bretons.
Alfred se berçait de cette chimère de bon-
heur, qui était le nec plus ultra de son am-
bition. Peu à peu, ses voyages à Saint-Pol
de Léon étaient devenus plus fréquens, et
bientôt il avait fini par y aller tous les jours.
Son coeur palpitait lorsqu'il apercevait la
maison de sa bien-aimée, et ce glorieux écus-
son près duquel il espérait bientôt placer le
sien. Isaure partageait ses sentimens. Rien
n'était plus touchant que de les entendre se
Communiquer les idées qu'ils s'étaient faites
sur la manière de conduire les hommes, et
sur l'obéissance où ils comptaient maintenir
leurs vassaux, si jamais le ciel, dans sa justice,
rétablissait les anciens privilèges des sei-
gneurs. Lés heures coulaient, sans qu'ils s'en
aperçussent, dans ces agréables conversa-
tions, au milieu de tous ces projets dont la
réalité, qu'ils croyaient prochaine, leur pro-
mettait un bonheur sans mélangé. Cependant
ils étaient bien éloignés de ce bonheur
qu'ils croyaient goûter si promptemerit. Le
sort leur réservait une contrariété cruelle à
laquelle ils ne s'attendaient pas.
(19)
Le baron de Kerkakerederec, en renon-
çant à la carrière des honneurs pour lui-
même, n'y avait point renoncé pour son fils.
D'anciens amis avec lesquels il était resté en
correspondance lui annonçaient tous les jours
l'avancement prodigieux qu'avaient obtenu
leurs enfans ou leurs parens sans autre titre
que leur naissance, sans autres services que
leur oisiveté, sans autre mérite que leur
ineptie. Le baron jugea que dans un tel état
de choses son fils avait des droits comme un
autre à parvenir rapidement, et il résolut de
l'envoyer à la cour, où il ne doutait pas
qu'un gentilhomme aussi accompli ne dût
produire une grande sensation. Il fit part de son
projet à l'abbé, qui admira la profondeur des
vues du baron, et lui promit pour son fils les
plus brillantes destinées. Il fut donc décidé
que l'abbé conduirait le jeune gentilhomme
à Paris, où il serait présenté au directeur de
la garde-robe, à l'inspecteur général des pro-
cessions, et au surintendant des cuisines, tous
seigneurs revêtus d'éminentes et produc-
tives dignités non moins nécessaires à la mar-
che du gouvernement qu'à la prospérité des
peuples. Avec d'aussi puissantes protections,
le baron pensait que son fils ne pouvait man-
( 20 )
quer d'être fait d'emblée chef d'escadron, s'il
Se destinait à la carrière militaire, et sous-
préfet, s'il voulait entrer dans l'administra-
tion.
Les choses étant ainsi convenues entre le
baron et l'abbé, il ne fut plus question que
de faire part à Alfred de la résolution pater-
nelle. On ne doutait pas qu'un but si noble
présenté à son ambition, ne le comblât de
joie, et ne lui donnât une grande impatience
de partir pour Paris; mais quelle fut la sur-
prise du père et de l'abbé, lorsqu'après avoir
annoncé au jeune homme ce qu'ils avaient
décidé dans leur sagesse, ils le virent pâlir et
garder un morne silence. Ils lui démandèrent
la cause d'un abattement auquel ils avaient si
peu lieu de s'attendre. Alors Alfred les fixa
avec indignation, son teint s'anima d'un éclat
subit, et il s'écria avec véhémence :
« Quoi! vous voulez que je quitte le seul
point de la France peut-être où les doctrines
anciennes sont religieusement conservées,
pour me jeter au milieu d'une société per-
vertie et d'un peuple corrompu. Vous voulez
que j'aille dans un monde où un plébéien
osera se croire mon égal, où un vilan que je
voudrai rosser aura l'audace de se défendre,
( 21 )
où les tribunaux, si j'assomme ce vilain, s'ar-
rogeront le droit de me juger. Vous voulez
que j'aille compromettre ma noblesse dans
des cercles où, trompé par l'apparence,
j'adresserai quelquefois la parole à des gens
qui ne seraient pas faits pour être mes laquais
Et si je garde la réserve qui convient à un
homme comme moi, si je tiens de pareilles
gens à la distance où ils doivent toujours être
d'un rejeton de la famille de Kerkakerederec,
je verrais ces drôles-là se moquer de moi,
m'insulter même, et me demander raison de
ce qu'ils appelleraient mon impertinence; et
qu'irais-je faire dans ce monde où un hon-
nête homme doit se trouver si déplacé ?
« Solliciter, dites-vous, un emploi de chef
d'escadron dans un régiment, où le dernier
sous-officier, parce qu'il sera plus brave et
plus instruit que moi, se croira plus fait pour
commander! Solliciter une sous-préfecture,
où le secrétaire, que je chargerai de faire
mes discours, se croira plus capable que moi
d'administrer! Et outre cela, que de dégoûts,
de mortifications pour un homme de qualité!
Le dernier des manans viendra vous parler
de ses droits et d'égalité devant la loi ; il pré-
tendra qu'un fonctionnaire n'a pas le droit
de l'arrêter selon son bon plaisir: Des jaco-
bins enragés réclameront la liberté de la
presse. Les journaux iront corrompre toutes
les classes de la société en y portant le poison
de l'instruction. Je verrai le peuple se choisir
des représentant qui auront le droit d'aller
contrôler les actions de leur maître et en-
traver sa volonté. Est-ce bien vous, mon
pèrey est-ce vous M. l'abbé, vous, le soutien
des saines doctrines, le fléau des lumières,
qui voulez me précipiter dans ce torrent
d'iniquités, de folies et de crimes dont vous
m'avez fait de si hideux tableaux, moi, imbu
des principes sacrés de la religion et de la
morale, moi admirateur passionné du règne
héroïque de François 1er et de son siècle glo-
rieux? Est-ce vous qui voulez m'envoyer à
Paris, dans une ville où on préfère la gloire
acquise par des exploits à des prétentions
légitimes, le mérite à la naissance, les talens
à des titres, et les spectacles à la messe? Non,
non, plutôt mourir mille fois que d'aller me
jeter vivant dans un pareil enfer. Chan-
gez ce siècle abominable, changez le gouver-
nement, changez les hommes de manière à
ce qu'on puisse vivre parmi eux; sinon, laissez-
moi vieillir dans le château de Kerkakere-
( 23 )
derec auprès de mademoiselle Isaure de
Lanigarigou. »
Le père, qui n'était pas préparé à un dis-
cours si plein de force et de raisonnemens
solides, ne sut que répondre. L'abbé lui-
même, qui était très-fort sur la réplique, fut
déconcerté. Le baron alla s'enfermer avec
l'abbé dans son cabinet, où ils réfléchirent
long-temps sur le parti qu'il convenait: de
prendre. Ils restèrent pendant plus d deux
heures la tête appuyée dans les deux mains,
rêvant profondément, et n'imaginant rien ni
l'un ni l'autre. Au bout de ce temps., ils se
firent part mutuellement du résultat de leurs
réflexions, par quoi ils virent qu'ils n'étaient
pas plus avancés qu'avant de commencer.
Découragés par un essai si peu satisfaisant,
ils convinrent d'envoyer six francs au curé,
qui leur ferait dire une messe de Saint-
Esprit, afin qu'il daignât leur inspirer ce
qu'ils avaient à faire dans une conjoncture si
délicate.
Ce moyen leur rèussit mieux que le pre-
mier; car au bout de quatre jours, on appela
Alfred dans le cabinet de son père, où l'abbe,
qui s'était préparé, lui tint ce discours d'un
ton grave et imposant ;
« Vous vous êtes exagéré la perversité d'un
siècle dont, à la vérité, les usages et les
moeurs font, sous bien des rapports, gémir
les gens de bien, mais qui n'est cependant
pas tel que Vous vous le figurez, et qui, au
contraire, rétrograde chaque jour vers les
heureux temps, qui sont l'objet de vos justes
regrets. Ces prétendus droits du peuple qui
vous effarouchent, ne sont qu'une brillante
théorie, consignée dans les constitutions qui
se sont succédé les unes aux autres; mais
dans la réalité, leur ombre existe à peine, et
le pouvoir peut toujours bien trouver quel-
que prétexte de les éluder. L'égalité n'est
elle-même qu'un rêve. La naissance et la fa-
veur n'ont rien perdu de leurs anciens avan-
tages ;vous verrez qu'elles obtiennent toujours
les hommages auxquels elles ont droit. Là jus-
tice et la loi elle-même savent bien s'abaisser
devant elles. Les emplois civils et militaires
redeviennent, petit à petit, leur partage ex-
clusif, et le mérite et les services leur sont
tous les jours sacrifiés, sans que personne ose
en murmurer. La religion ressuscitant ses
cérémonies et ses établissemens détruits, s'ef-
force de ramener les hommes à une dépen-
dance servile, et de leur inspirer un fanatisme
qui ne peut que tourner à notre avantage.
Enfin, le peuple est plus insouciant que vous
ne pensez sur tout ce qui le concerne. C'est un
tigre qu'il est facile de museler, et qui se laisse
docilement conduire par ceux qui ont le bâton
levé sur lui. Ce droit de choisir des repré-
sentans, contre lequel vous vous élevez avec
raison, est bien éloigné de remplir le but
qu'il semble promettre. Vous verrez que les
élections qu'on lui fait faire sont bien rare-
ment l'expression de sa volonté, et plus ra-
rement encofe conformes à ses intérêts. La li-
berté de la presse et la multiplicité des jour-
naux sont, à la vérité, de déplorables abus;
mais comme l'autorité a le talent, sous pré-
texte de restrictions nécessaires, de s'empa-
rer de la presse, et sur-tout des journaux,
l'un et l'autre tournent à son avantage, et
loin d'inspirer au peuple le goût de l'indépen-
dance et le sentiment de ses droits, ils ne ser-
vent qu'à river ses fers et à le façonner au joug.
Rendez donc plus de justice au temps où vous
vivez. S'il a du mauvais, il a certainement
aussi du bon, et loin d'empirer, il ne fait
chaque jour que s'améliorer. Il n'est point
tel, en un mot, qu'un honnête homme
doive se séquestrer de la société où il peut se
( 26 )
promettre encore une carrière brillante et
une fortune rapide.
« Ne contrariez donc pas les projets d'un
père qui vous aime; n'ensevelissez pas dans le
château de vos aïeux le nom que vous portez,
lorsque vous pouvez lui donner un nouveau
relief en paraissant sur un théâtre digne de
vous; ne refusez plus de profiter des puis-
santes protections qui vous attendent dans la
capitale. Nous partirons ensemble : je veux
guider votre inexpérience et vous faire voir,
sous le jour qui leur convient, une foule de
choses qui pourraient vous choquer si on
ne vous les expliquait pas. Nous n'irons pas
directement à Paris, nous parcourrons, avant
d'y arriver, un grand nombre de départe-
mens , et à la fin de notre voyage, je veux
que vous mettiez par écrit le résultat de vos
observations sur la réalité de ce régime cons-
titutionnel qui vous déplaît à si juste titre.
« Votre amour pour mademoiselle Isauré,
loin de vous inspirer de la répugnance pour
ce voyage, doit être un motif de plus pour
l'entreprendre. Il sera pour vous la route des
honneurs et des dignités, et par conséquent,
vous rendra plus digne d'elle et de son illustre
alliance. Allez lui faire vos adieux : disposez-
(37)
vous à partir sous trois jours. Vous me re-
mercierez de l'effort douloureux que je vous
impose, quand vous verrez sur votre route
une foule de choses dignes du siècle de Fran-
çois I; quand vous vous convaincrez, que
sous beaucoup de rapports, le dix-neuvième
siècle ne diffère pas du seizième, autant que
bien des gens sont portés à le croire... «
Un discours si adroit ébranla la résolution
d'Alfred ; bien qu'il lui parût peu conforme
à ce que l'abbé lui avait dit jusqu'à ce jour, il
n'avait rien à répliquer, puisqu'on lui pro-
posait de lui prouver, par l'expérience, tout
ce qu'on venait de lui dire. Il fut forcé de
consentir à s'éloigner du château de son père.
Au moins, dit-il, si tout ne me paraît pas tel
que vous me le dites, je neveux pas même
aller jusqu'à Paris; je reviendrai me fixer
pour jamais dans le manoir de mes aïeux. J'y
consens, répondit l'abbé; mais vous verrez
que je ne vous en impose pas.
Il ne fut plus question que des préparatifs
du départ. Alfred alla à Saint -Pol de Léon
pour annoncer à mademoiselle Isaure la loi
cruelle qu'on lui imposait de se séparer
d'elle pour un temps bien long peut-être.
Mademoiselle Isaure était d'autant plus atta-
( 28 )
chée à Alfred, qu'elle n'avait pas lieu d'espé-
rer, avec son âge et sa figure, de retrouver
jamais un amant si jeune, si aimable et si
noble. L'idée d'une séparation la frappa d'un
coup cruel; cependant elle considéra quelle
ne serait pas éternelle. Elle connaissait assez
la bonhomie d'Alfred pour compter qu'il re-
viendrait aussi tendre et aussi épris qu'en
partant. L'ambition d'ailleurs, qui était une
vertu héréditaire dans sa famille, acheva de
la consoler. Elle vit dans l'avenir Alfred cou-
vert de rubans, d'honneurs et de dignités, ve-
nant déposer à ses pieds une immense fortune ;
cette idée la rendit tout-à-fait à elle-même,
et lui inspira une fermeté que son amant
n'avait guère la force d'imiter. Isaure releva
son courage, et l'engagea à marcher d'un
pas ferme vers les brillantes destinées qui se
préparaient pour lui. Elle avait trop , d'a-
mour propre pour lui donner son portrait;
mais elle fit peindre avec une vérité frap-
pante, l'écusson qui ornait la maison pater-
nelle. Au-dessous elle fit graver son chif-
fre enlacé à celui d'Alfred. Cette pein-
ture fut renfermée dans un médaillon, et
en le présentant à Alfred, elle lui dit d'une
voix émue : Quand vous verrez cet écusson,
pensez à moi. Alfred plaça le médaillon sur
son coeur; il couvrit de baisers et de larmes
la main qui le lui présentait, et après des
adieux aussi tendres que douloureux, il fran-
chit le seuil de la maison d'Isaure, et s'éloi-
gna de Saint-Pol de Léon, tournant à cha-
que instant la tête pour voir encore une fois
le clocher de son église.
Rentré au château, il arrangea toutes ses
affaires de manière à pouvoir partir sans délai;
son père et l'abbé secondèrent son impatien-
ce, et le lendemain matin Alfred et son Men-
tormontèrent en voiture. Le baron tint long-
temps son fils embrassé. Avant le moment du
départ, il était enfermé avec lui pour lui don-
ner des conseils tels que le baron de Kerka-
kerederec pouvait les donner; en le quittant,
il lui répéta d'une voix entrecoupée de san-
glots: «Mon fils, lorsque la fortune te sou-
rira , sache profiter de ses faveurs, consulte
moins ton goût et tes moyens que les chan-
ces de succès qu'on t'offrira pour choisir une
carrière préférablement à une autre; souviens-
toi bien que l'aptitude et les talens ne sont
rien pour avancer, que la naissance et la
protection sont tout; mais quelque offre bril-
lante qu'on te fasse, quelque avenir séduisant
(30)
qu'on te présente, n'embrasse pas la profes-
sion de rat de cave. On paie trop cher les
jouissances et les profits qu'on y trouve : un
seul jour vous abreuve de plus d'amertume
que plusieurs années d'exercice ne vous ont
procuré d'agrément. Que l'exemple de ton
père te retienne en t'apprenant ce qui pour-
rait t'arriver à toi-même.
Le jeune homme promit d'être docile aux
conseils de son père. Il l'embrassa encore
une fois, et s'arrachant de ses bras, il s'élança
dans la voiture à côté de l'abbé qui y était'
déjà depuis long-temps. Le postillon fouetta
les chevaux, et Alfred quitta pour la première
fois de sa vie, le château de Kerkakerederec.
(31)
CHAPITRE II.
Les Gendarmes.
CE fut le Ier mars 1817 qu'Alfred se sé-
para de son père pour aller à Paris, ignorant
encore les endroits par où il passerait. C'est
l'abbé qui avait tracé l'itinéraire dont il don-
na connaissance à son élève, lorsque l'émo-
tion de la séparation fnt un peu calmée. Son
projet était de sortir de la Bretagne par Nan-
tes, de remonter ensuite la Loire, de traverser
la Touraine, le Nivernais, la Bourgogne, la
Franche-Comté, l'Alsace, les départemens
du Nord, la Champagne, la Picardie, et de se
rendre à Paris. Au reste l'abbé ne s'assujettit pas
à suivre une route fixe, se proposant de se dé-
tourner toutes les fois qu'il passerait» proxi-
mité d'une ville qui vaudrait la peine d'être
vus.
Au premier village où ils s'arrêtèrent
pour changer de chevaux, un gendarme vint
à eux et leur demanda leur passe-port. Com-
( 32 )
me l'abbé n'avait plus l'habitude de voyager
et qu'Alfred n'était jamais sorti de chez lui, ni
l'un ni l'autre n'avaient songé à se munir de
cette pièce essentielle sans laquelle ils eussent
dû savoir qu'on ne peut faire un pas en France.
L'abbé ayant dit au gendarme qu'ils n'avaient
point de passe-port, celui-cileui signifia qu'ils
ne pouvaient aller plus loin, et défendit au
maître de poste de leur donner des chevaux.
Pourquoi donc, dit l'abbé, ne voulez-vous pas
que nous poursuivions notre route? — Parce
que, répondit le gendarme, j'ai la consigne
d'arrêter quiconque n'a pas de passe-port.
Quand même je vous laisserais aller, vous n'en
seriez pas plus avancés, puisqu'au premier re-
lai vous seriez arrêtés. Il est bon que vous sa-
chiez qu'il y a, de village en village, des gen-
darmes chargés d'examiner les papiers des
voyageurs, pour le maintien de l'ordre et de la
liberté publique.—Et quel est, demanda l'abbé,
le but de ces perquisitions?—Le but de ces per-
quisitions, dit le gendarme-, est d'arrêter les
conspirateurs, qui , comme vous savez, voya-
gent ordinairement en poste, et ont pour habi-
tude de suivre les grandes routes.—Eh bien!
sachez, s'écria l'abbé scandalisé, que nous ne
sommes pas des conspirateurs, et que le jeune
( 33 )
gentilhomme que voilà est le fils du baron de
Kerkakerederec, le plus noble de tous les no-
bles de la Basse-Bretagne. — Cela ne me re-
garde pas, dit le gendarme; mais puisque vous
êtes noble, je vais chercher le vicomte de la
Mouchardière, mon lieutenant, qui se ra-
fraîchit au prochain cabaret, et qui pourra
peut-être faire quelque chose pour vous.
L'abbé reprit un peu courage en voyant;
qu'il allait avoir à faire à un vicomte, et il fit
remarquera Alfred que le nom de Kerkakere-
derec en avait imposé au gendarme, ce qui
lui prouvait que la noblesse était toujours
bonne à quelque chose. L'abbé allait donner
beaucoup de développement à cette idée,
lorsque le lieutenant, conduit par le gen-
darme, arriva près de la voiture. Le vicomte
était un homme de cinquante ans, qui les
salua assez poliment et leur dit : d'autres que
vous, Messieurs, n'eussent certainement pas
été plus loin; mais un gentilhomme breton
qui quitte le château de son père, peut fort
bien ne pas être au courant des usages; à
cette considération et eu égard à votre nais-
sance, je veux vous tirer d'affaire; je vais
vous donner un mot pour le chevalier de ***,
lieutenant comme moi, qui habite la pro-
3
chaine résidenee. Il vous présentera au baron
de Vilarcher, son capitaine, qui vous don-
nera une lettre pour le comte d'Alguasilière,
chef d'escadron, lequel vous recommandera
au marquis d'Espionville, colonel, par le cré-
dit duquel vous obtiendrez un passe-port,
lorsque vous serez arrivé au chef-lieu. Cela
dit, le lieutenant les quitta et rentra dans le
cabaret pour écrire sa lettre.
L'abbé était enchanté que cette affaire eût
tourné aussi bien. A ce que je vois, lui dit
Alfred, le corps de la gendarmerie est l'élite
des troupes du royaume. L'officier auquel
nous venons de parler a le nom et les manières
d'un homme de qualité, et d'après les titres
des autres officiers auxquels il nous adresse,
on peut juger qu'ils sont tous d'une naissance
au moins égale à la sienne, ce qui me fait
croire que ce corps doit être particulière-
ment distingué entre tous les autres. — Effec-
tivement, dit l'abbé, la gendarmerie offre
maintenant, dans sa composition en officiers,
presque tous individus appartenant aux meil-
leures familles de France. Ceci ne doit pas
vous surprendre; vous vous souvenez que
sous François Ier, tout gentilhomme était de
droit gendarme, ce qui faisait de la gendar-
(35)
merie française un corps justement renommé
dans toute l'Europe. C'est sans doute par res-
pect pour cette ancienne tradition, et pour
nous retracer les usages de nos pères, que
nous avons vu, dans ces derniers temps, les
gentilshommes se jeter à corps perdu dans la
gendarmerie. Cependant, comme les temps
sont changés, les gentilshommes ne sont plus
simples gendarmes, mais ce sont eux qui oc-
cupent tous les emplois d'officiers dans ce
corps. Il est juste d'ajouter aussi que la gen-
darmerie tient plus maintenant à la police
qu'à l'armée; mais quand on est dévoré du
zèle de servir son maître, on n'y regarde pas
de si près. D'ailleurs, les officiers des autres
corps ne peuvent le servir que de leurs bras,
et les officiers de celui-ci le servent en outre
de leurs yeux, de leurs oreilles, de leur
langue et de leur plume. Je n'oserais affirmer
que ce soit ce motif qui ait déterminé la pré-
dilection que la plupart des gens de qualité
ont montrée pour la gendarmerie, mais on peut
dire, sans craindre d'être démenti, qu'il y a
certaines parties du service qui n'ont jamais
eu autant d'activité et d'importance que de-
puis qu'elles leur sont confiées. Ils ont con-
sidéré comme objet principal ce qui n'était
3.
(36)
avant eux que secondaire; et par là ils ont
augmenté les attributions et le travail de leur
emploi, sur-tout sous le rapport de la cor-
respondance. Ces améliorations, au reste,
font singulièrement d'honneur a leur zèle
et à leur pénétration.
« Quoi qu'il en soit, si la gendarmerie dif-
fère un peu maintenant par sa destination de
ce qu'elle était sous François 1er, il est d'autres
points par lesquels elle s'en rapproche beau-
coup. Alors elle était, en temps de paix, can-
tonnée dans les villages, où elle s'attirait, par-
dessus tout, le respect des paysans par le
droit de la force, qu'elle mettait si souvent
en usage, que ces manans eurent l'audace
d'en faire des plaintes qui allèrent même jus-
qu'au parlement. Aujourd'hui, comme vous
le voyez, la gendarmerie est encore répartie
dans les campagnes; et quoiqu'elle n'use pas
comme autrefois du droit de la force, elle con-
serve cependant une espèce de force morale
qui la rend très-redoutable à tout le monde,
et qui lui concilie au plus haut degré le res-
pect et la considération des paysans. Autre-
fois les rois de France comptaient sur leur
brave, gendarmerie comme sur le plus ferme
(37)
appui de leur trône. Nous voyons que de nos
jours...
L'abbé allait pousser probablement le rap-
prochement beaucoup plus loin, quand il
remarqua un maréchal-des-logis qui sortait
du cabaret où le lieutenant était rentré :
c'était un gros homme qui avait la figure avi-
née. Il mettait ses gants comme se disposant
à monter à cheval ; à l'instant même un paysan
lui amena son cheval, et lui tint humblement
l'étrier. Il traversa le village la tête haute et
l'air content de lui-même. Les paysans qui se
trouvaient sur son passage le saluèrent avec
les démonstrations d'un respect presque crain-
tif. Le gendarme , sans mettre la main à son
chapeau, poursuivait sa route, distribuant à
droite et à gauche quelques coups de tête de
protection. Quand il passa près de la voiture
il était facile de voir, à l'épanouissement de
son visage, qu'il s'exagérait beaucoup le sen-
timent de son importance, en recueillant des
hommages que lui valait certainement plus
la crainte du mal qu'il pouvait faire que la
reconnaissance du bien qu'il avait fait. L'abbé
vit avec plaisir ces marques de respect, qui
confirmaient ce qu'il venait de dire à son
(38)
élève sur la considération que la gendarmerie
conservait dans les campagnes.
Le vicomte de la Mouchardière, qui avait
fini d'écrire, revint dans ce moment, et donna
à l'abbé la lettre qu'il lui avait promisie. Au
moment où l'abbé se confondait en remer-
cîmens, passa dans le village un homme à
cheval. Le gendarme l'arrêta et lui demanda
son passe-port, qui lui fut présenté sur-
le-champ. Le gendarme, qui ne lisait pas
très-couramment examina long-temps le
passe-port auquel il lui semblait bien qu'il
manquait quelque chose; cependant, n'osant
rien décider par lui-même, il le présenta à
son officier. Le vicomte enfonça aussitôt son
chapeau sur ses yeux, et demanda d'une voix
de tonnerre au voyageur d'où il venait. Celui-
ci lé lui détailla très-poliment, et lui exposa
même les motifs et le but de son voyage. Le
vicomte lui dit alors que son passe-port n'était
pas pour la route qu'il parcourait, et qu'il
n'avait point été visé en dernier lieu où il
aurait dû l'être. Le voyageur, déconcerté,
lui observa qu'il ignorait la nécessité de ces
formalités, mais qu'il avait des papiers qui
prouvaient qu'il était un honnête marchand,
et qu'il n'était pas fait pour inspirer des in-
( 39 )
quiétudes à la police. Parbleu oui ! dit le
vicomte, c'est toujours comme cela que vos
pareils se présentent, et qu'ils circonviennent
les autorités; et puis on est surpris ensuite
de voir arriver des révolutions ! En disant ces-
mots , il appela un gendarme pour l'arrêter
et le fit conduire dans le cabaret où il le suivit
lui-même pour l'interroger.
L'abbé était surpris de la rigueur qu'ont
déployait contre ce pauvre diable. Pendant
qu'on mettait les chevaux, il demanda au gen-
darme s'il croyait que ce marchand fût un
conspirateur déguisé. Je n'en crois rien, dit
le gendarme,. et je ne crois pas que monsieur
le vicomte lui-même en soit persuadé ;
néanmoins cet homme va être arrêté, on
dressera procès-verbal de son arrestation avec
un rapport circonstancié de tous les détails de
cette grande affaire; on enverra le tout par
une ordonnance pressée au colonel, en le
priant d'en référer au ministre, s'il ne veut
prendre sur lui de donner des ordres ulté-
rieurs. Cela prouvera que monsieur le vi-
comte fait bien son métier, et il s'en fera un
titre pour obtenir de l'avancement à la pre-
mière promotion. Les désagrémens et les
pertes qui peuvent en résulter pour le mar-
(40)
chand, ne sont rien en comparaison des
avantages qu'en retirera monsieur le vicomte
qui va se voir prôner par les sociétés bien
pensantes, comme le meilleur de tous les
serviteurs du roi.
L'abbé; enchanté de ce qu'il entendait, serra
la main au gendarme, et là voiture se remit
en route.
( 41 )
CHAPITRE III.
La cour prévôtale.
CHEMIN faisant, l'abbé entretenait son élève
de ce qui venait de se passer sous leurs yeux.
Il lui faisait remarquer la quantité de gen-
tilshommes employés dans la gendarmerie,
comme unepreuve que la noblesse sait toujours
trouver place quelque part ; il lui faisait remar-
quer les attributions des gendarmes comme une
preuve des moyens que l'autorité a toujours
en main pour exercer des actes arbitraires
quand elle le juge à propos. Il lui citait l'exem-
ple de ce pauvre marchand, pour lui prou-
ver que cette liberté individuelle pour la-
quelle nos philosophes modernes prêchent
un respect si profond, n'existait que sur le
papier, et que la tranquillité du citoyen sera
long - temps encore à la merci de bien des
dépositaires du pouvoir qui sont bien aises
d'exercer dans toute son étendue, leur petite
portion de domination. D'après un si heureux
début, je commence, dit Alfred, à croire qu'il
( 42 )
me sera possible de vivre dans la société; et,
pour peu que ce qui nous reste à voir, réponde
à ce que j'ai déjà vu, j'aurai moins de regrets
d'avoir quitté le château de Kerkakerederec.
Ils eurent soin de se présenter dans les en-
droits où ils passèrent, aux officiers de gen-
darmerie, dont M. de la Mouchardière leur
avait parlé. Grâce à leur protection, ils ar-
rivèrent à la résidence du colonel qui leur
fit délivrer un passe-port,
Après avoir voyagé plusieurs jours sans rien
voir de remarquable, ils arrivèrent à une ville
considérable dans un moment où tous les es-
prits y étaient occupés par une affaire impor-
tante. Il s'agissait du procès de plusieurs
conspirateurs qui allaient être jugés par la
cour prévôtale. L'abbé et Alfred prirent à
peine le temps de déjeûner. En descendant de
voiture, ils se rendirent sur-le-champ au lo-
cal où la cour prévôtale tenait ses séances
Alfred examina soigneusement les hommes,
qui siégeaient comme juges. Il remarqua sur-
tout un homme d'une figure commune, ha-
billé en colonel, qui avait l'air d'écouter avec:
insouciance tout ce qui se disait, et qui de-
temps en temps, adressait, d'un air distrait,
quelques questions aux accusés en faisant des
( 43 )
fautes de français. Alfred s'informa à l'abbé
quel était cet homme. Comme l'abbé ne ré-
pondait pas, un des spectateurs qui, quoi-
que en habit bourgeois, avait l'air beau-
coup plus militaire que le colonel-juge, lui
dit : L'homme que vous voyez, est le grand-
justicier du département, c'est M. le prévôt;
c'est lui qui a découvert la conspiration dont
if s'agit, c'est lui qui l'a déférée à la justice,
c'est lui qui a instruit l'affaire, et c'est lui qui
va la juger. Vous sentez combien il est favo-
rable à l'accusé, combien il est dans les règles
de la justice, de réunir ces quatre fonctions
dans la même main. Vous sentez que l'amour
propre de M. le prévôt est intéressé à ce que
l'existence de la conspiration, qu'il a eu là
sagacité de découvrir, soit démontrée par le
jugement. L'innocence des accusés serait un
•affront fait à sa pénétration, et comme il est
juge et qu'il exerce une certaine influence sûr
le tribunal, on peut croire qu'il s'épargnera
ce petit désagrément.
Pendant que cet individu parlait ainsi, les
débats continuaient. Il était clair comme le
jour que l'agent principal, le chef de la cons-
piration était un espion de police qui avait
tout dénoncé au prévôt, et qui avait disparu
(44)
miraculeusement au moment de l'arrestation
de ses complices. Bien entendu qu'on n'avait
fait aucune perquisition pour le découvrir.
L'essentiel était d'avoir des hommes à juger.
Ce but étant rempli, un de plus ou de moins
faisait peu de chose à l'affaire. Une prévention
accablante cependant s'élevait contre les ac-
cusés; c'est qu'ils ne se connaissaient pas les uns
les autres; ce qui prouvait de fréquens con-
ciliabules, des méditations bien concertées,
et d'immenses ramifications. Le ministère pu-
blic faisait ressortir ces circonstances aggra-
vantes avec un talent remarquable ; il se
prévalait aussi de phrases renfermées dans
quelques lettres qu'on avait saisies. Ces phra-
ses étaient tout-à-fait équivoques, et les pré-
venus niaient avoir voulu y attacher le sens
que l'autorité leur prêtait. Mais comme un
procureurdu roi reçoit toujours des lumières
d'en haut, il leur prouvait clair comme le jour,
qu'il savait mieux qu'eux ce qu'ils avaient
voulu écrire, et que c'était à lui et non point
à eux qu'on devait s'en rapporter pour sa-
voir leur véritable intention. Après une
multitude de faits non moins convaincans,
énoncés dans un résumé tout-à-fait lumineux,
les défenseurs des accusés furent entendus, et
(45)
le tribunal se jugeant suffisamment instruit,
se retira pour délibérer.
Comme il est de l'essence de ces tribunaux
d'être expéditifs, sur-tout en matière de cons-
pirations, on s'attendait que l'affaire allait
être sabrée en un quart d'heure; mais on fut
bien surpris lorsque les juges étant rentrés
dans la salle, remirent l'audience au lende-
main pour prononcer l'arrêt. Il circula aus-
sitôt dans le public que les juges étant très-
embarrassés dans une cause aussi épineuse,
voulaient prendre des instructions du préfet
qui lui-même en avait demandé au ministre,
afin de pouvoir ensuite prononcer leur juge-
ment en conscience.
L'abbé, qui avait rencontré un de ses an-
ciens amis, se rendit le soir chez lui avec son
élève. C'était une des premières maisons de
la ville, où se réunissait une société nombreuse;
de tous les personnages qui se trouvaient
à cette assemblée, celui qui attira le plus l'at-
tention d'Alfred, fut ce même homme ha-
billé en colonel, qu'il avait vu le matin siéger
au tribunal. Il ne pouvait suffire aux félici-
tations qu'il recevait. Tout le monde lui
adressait des complimens sur la fermeté avec
laquelle il avait interrogé les prévenus, et sur
(46.)
l'air dédaigneux qu'il avait affecté lorsqu'ils
exposaient leurs moyens de défense. De vieil-
les douairières et quelques jolies petites fem-
mes exprimaient avec colère le souhait pieux
de voir faire une prompte justice des accu-
sés; la colère des vieilles faisait rire Alfred;
mais il voyait avec peine celle des jeunes fem-
mes, il ne pouvait concevoir que ces visages
d'ange étincelassent du feu de la rage, et que
ces bouches si gracieuses s'ouvrissent pour
demander du sang. Quant au prévôt, il parais-
sait extrêmement sensible aux éloges qu'on
lui donnait; de sombre et de distrait qu'il
était le matin, il était devenu tout-à-fait jo-
vial et sémillant: sa gaîté redoublait sur-tout
lorsqu'on lui parlait des fonctions sévères
qu'il avait remplies. Il fit quantité d'excellen-
tes plaisanteries sur cette affaire, sur les ac-
cusés qui y étaient compromis, sur le jugement
qui allait se prononcer. Il eut l'air, en un mot,
de regarder ce procès comme une bagatelle
trop peu importante pour occuper sérieuse-
ment un homme comme lui. Alfred, qui n'a-
vait pas un mauvais naturel, se réjouit beau-
coup de cette disposition, qu'il regardait
comme le présage d'un jugement favorable
aux accusés. Les charges énoncées contre
(47)
eux lui paraissaient tellement frivoles, qu'il
s'intéressait au sort de ces malheureux, et il
ne croyait pas que si le procès eût dû avoir
une issue funeste à quelqu'un d'eux, un des
hommes chargés de prononcer leur arrêt eût
pu montrer tant de gaîté et parler d'eux sur
Un ton si leste.
Le lendemain matin, le bruit se répandit
dans la ville que le jugement était arrivé
par le télégraphe. L'abbé et Alfred se ren-
dirent à la salle du tribunal qui était déjà
presque pleine. Alfred se retrouva près du
même jeune homme qui lui avait parlé la
veille. Les juges étant entrés, il se fit un pro-
fond silence; le président prononça le juge-
ment : un des accusés fut condamné à mort,
mais recommandé expressément à la clé-
mence du roi: les autres furent condamnés
au bannissement ou à des émprisonnemens
plus ou moins longs, et à des amendes plus ou
moins fortes.
Alfred, qui s'attendait à un tout autre ré-
sultat, ne put s'empêcher de témoigner sa sur-
prise en entendant un jugement qui lui pa-
raissait si étrange. Le jeune homme qui était
près de lui s'en aperçut, et lui dit : vous ne
vous attendiez sans doute pas, Monsieur,
(48)
qu'il fût possible de condamner des hommes
sur d'aussi légers prétextes ; mais tel est l'effet
inévitable de l'institution des tribunaux ex-
traordinaires; ces tribunaux ne se croient pas,
et ne sont pas institués pour juger, mais pour
condamner; et comme les gens qui les com-
posent ont de la conscience, ils veulent ga-
gner leur argent. Vous avez remarqué sans
doute cette condamnation à mort avec une
recommandation expresse à la clémence du
roi ; c'est une latitude prescrite par l'indulr-
gence et l'humanité, que notre Code laisse
aux juges; mais par l'extension qu'on lui a
donnée, on en a fait une des plus odieuses ca-
pitulaions de conscience qui ait jamais outragé
la justice et l'humanité. Eh quoi! juges ini-
ques et prévaricateurs, vous recommandez
expressémentun homme à la clémence royale,
vous ne croyez donc pas que cet homme
ait mérité d'être retranché du nombre des
vivans, vous ne croyez donc pas que son
châtiment soit nécessaire à l'exemple de qui-
conque voudrait l'imiter, vous ne croyez pas
qu'il doive être rejeté de la société comme
un membre gangrené qui y porterait la con-
tagion, et cependant vous le condamnez à
mourir, et votre consciencene se soulève pas