//img.uscri.be/pth/3246d823e3c34b68caf15759cb2807e00308a71b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les Amants du Père-Lachaise, par Clémence Robert

De
251 pages
C. Vanier (Paris). 1869. In-18, 248 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

BIBLIOTHÈQUE PARISIENNE
A UN FRANC LE VOLUME
LES
DU
PÈRE LA CHAISE
PAR
C L É M E N C E R O B E R T
PARIS
C. VANIER LIBRAIRE-ÉDITEUR
1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1
E. LACHAUD, Libraire, 4, place du Théàtre-Français,
1869
Droits réservés.
LES
LES
DU
PERE LA CHAISE
PAR
CL EMESNCE ROBERT
PARIS
C. VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1
B. LACHAUD, Libraire, 4, place du Théâtre-Français, i
1869
Droits réservés
LES
I
SOUS LA TENTE
Il était onze heures du soir, et une pluie d'Orage
fondait sur Paris. Le vent d'ouest et les fortes ondées
qu'il entraînait, se faisaient surtout sentir aux Champs-
Elysées, espace découvert et traversé de tous côtés
de leurs courants.
Mais ce n'était pas la solitude ordinaire de cette
promenade à une heure avancée. Au-dessous des
branchages tourmentés par l'ouragan, une rangée
de récentes constructions formaient dans la nuit une
masse d'ombre plus foncée, qui s'étendait dans tout
l'espace déroulé, entre la grande avenue et le Cours-
la-Reine, jusqu'à l'allée des Veuves.
1
CLÉMENCE ROBERT
On était au mois de mai 1814; depuis un mois, les
alliés occupaient Paris; et il y avait là un campe-
ment de troupes russes, non loin du palais de l'Ely-
sée, où était logé l'officier russe Rostopchine, pour
le moment gouverneur de la ville.
Des abris improvisés, des baraques ou de simples
auvents, garantissaient tant bien que mal les dragons
et lanciers d'Alexandre, leurs superbes chevaux at-
tachés par la bride aux troncs d'arbres, puis leurs
chariots et bagages. Au milieu du camp s'élevait
une tente isolée pour l'officier commandant.
Les ombres épaisses étaient sillonnées de loin en
loin par la lueur des réverbères balancés par le vent.
Deux sentinelles étaient postées, l'une à l'entrée
du camp, du côté de la place de la Concorde, l'autre
à l'extrémité, vers l'allée des Veuves.
Ce poids d'un ciel écrasant, ces ténèbres percées
de lueurs de lances, faisaient apparaître l'invasion
étrangère enveloppée de l'impression la plus triste,
Un jeune garçon de quinze ans, vêtu d'une blouse
serrée d'une ceinture de cuir, coiffé d'une casquette
que l'abondance de ses cheveux empêchait de se
fixer sur sa tête, traversait très-paisiblement la place
de la Concorde, se dirigeant vers la grande avenue..
Il venait seul, et par un temps pareil, de la rue des
Amandiers où il habitait, sous les murs du cimetière
du Père La Chaise, et il prétendait pénétrer, dans le
camp ennemi. Pourtant, au milieu de cela, peu préoc-
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 3
cupé de l'averse et de la mission assez difficile qu'il
devait accomplir, il allait sifflant quelques petits
airs à son usage, ne s'interrompant que par suite
d'une réflexion qui venait lui commander la pru-
dence, et, somme toute, très-peu soucieux... Si ce
n'était de sa casquette qu'il retenait vivement à cha-
que nouveau et furieux coup de vent.
A l'entrée de l'avenue le gamin chercha à s'o-
rienter.
L'éclairage trouble et vacillant lui était de peu de
ressource; cependant il apercevait vaguement les
lignes du campement, et la sentinelle, qui n'était
pour lui qu'un point noir, mais se faisait distinguer
par sa mobilité.
Certes, le jeune garçon ne pouvait être suspect ni
redoutable à personne. Pourtant le factionnaire ne
devait se relâcher en rien de sa surveillance, dans
ces moments-là, où tant de gens eussent eu un sen-
sible plaisir à faire sauter en l'air, avec un peu de
poudre, tout le camp des étrangers.
Ainsi, le gamin qui le comprenais se tint retiré
derrière un tronc d'arbre tant que le soldat de garde,,
de son pas lent et compté, arriva de son côté, et at-
tendit qu'il lui eût tourné le dos pour s'aventurer
dans l'enceinte.
Dès. qu'il y eut pénétré, son petit individu devint
tout à fait imperceptible dans l'épaisseur de l'ombre.
Et à la faveur du lourd sommeil des troupes, il put,
CLÉMENCE ROBERT
en cherchant pas à pas son chemin, se glisser jus-
qu'à la tente du commandant.
Arrivé là, il s'arrêta, et souleva doucement un pan
du' coutil qui enveloppait l'asile militaire.
Alors-, la lueur du réverbère placé en face se ré-
pandit sur la figura de l'officier endormi.
Cette faible lumière courut sur de fins et épais
cheveux blonds; elle se p osa sur un front large et
pur, dont la blancheur refléta mieux sa clarté; elle
se répandit sur des traits mâles et harmonieux,
et détacha aussi les contours d'une taille svelte et
élégante, mais aux formés pleines de vigueurs; car
le jeune officier, arrivé tard au camp, et devant le
quitter au point du jour, s'était jeté tout habillé sur
son lit. Et il reposait le bras gauche replié sous sa
tête, la main droité étendue vers son épée, posée près
du lit sur une chaise.
Lé rideau de la tente soulève projetait son ombre
sur la cottche ; la belle figure du commandant se
détachait dans cette draperie d'ombre. Le calme de
son sommeil, une douce ëradiation de bonheur qui
semblait s'y mêler', contrastaient avec le trouble lu-
gubre de l'atmosphère, la tourmente des branchages
échevelés, les redoutables insignes de la guerre.
Le petit messager, après avoir bien éxaminé l'in-
térieur, où il se trouvait, avança sur la pointe du
pied jusqu'à l'officier, et lui frappa doucement sur,
l'épaule.
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 5
Puis lorsque celui-ci se fut subitement éveillé et
levé à demi sur son séant, le jeune garçon lui tendit
un billet en disant :
— C'est bien vous qui êtes monsieur Louis Cadou-
dal, officier français au service de la Russie, et major
au 4e régiment des lanciers d'Alexandre.
L'officier ne put que regarder avec surprise celui
qui se présentait ainsi et faire un signe affirmatif.
Sans attendre davantage, son interlocuteur déposa
le billet dans sa main et disparut.
Le major, à cet incident inattendu, mais fort inof-
fensif, ne se troubla nullement. Il se plaça sur son
lit, de manière à recevoir la lumière d'enface, déplia
le papier et lut ces mots :
« L'officier Louis Gadoudal, qui doit être demain,
« à midi, à la tête de son détachement, à la porte
«Saint-Denis, où les troupes vont attendre l'entrée
«du roi Louis XVIII, est instamment prié de venir
« après le défilé vers le. quatrième arbre du boule-
« Vard Saint-Denis. On se trouvera là pour l'atten-
« dre. Et son honneur est engagé à ne pas l'ou-
« blier. »
Le jeune homme haussa les épaules.
— Bon ! dit-il en replaçant sa tête sur l'oreiller,
c'est quelque enragé bonapartiste qui veut me pro-
voquer en duel... A votre service, messieurs... quand
on n'aura rien de mieux à faire.
CLÉMENCE ROBERT
Et sa main détendue laissa tomber le billet, car
il s'était déjà rendormi.
Le bon sommeil du camp, le tumulte de Totirâgan
se prolongèrent ainsi toute la nuit.
Mais le lendemain, le temps était un peu rasséréné ;
une pâle journée se levait sur la ville.
Tout était en rumeur; la population se répandait
au dehors curieuse et agitée.
C'était l'un de ces. événements qui pointent de loin
en loin dans les siècles, l'avènement d'une souve-
raineté nouvelle.
Dans le quartier Saint-Denis, par lequel devait
venir lé cortège royal, c'était la foule que vous voyez
toujours en telle circonstance. L'étendue des boule-
vards n'était qu'une nappe de monde; les arbres
portaient des grappes de spectateurs à leurs bran-
ches. Ensuite, comme tout cela était insuffisant, des
gradins avaient été élevés le long des maisons pour
recevoir une assistance plus choisie.
Des détachements de corps de troupes étrangères,
partant de la porte Saint-Denis, formaient la haie
dans la rue du faubourg jusqu'au-delà de la barrière.
Ils dégageaient en cet endroit le passage. Et réelle-
ment, leurs baïonnettes ouvraient à Louis XVIII la
route de ses états.
Partout, dans la rue, aux fenêtres, s'agitaient avec
de retentissantes clameurs, des mouchoirs blancs, dés
tiges de lys... de lys de papier blanc, car depuis
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 7
longtemps, hélas ! la véritable fleur de la monarchie
avait disparu du solde la France.
A midi et demie, l'attente devint plus vive, plus
impatiente : on venait de signaler la voiture du roi
à dix minutes dé chemin.
Dans la haie de troupes, immédiatement après la
porte Saint-Denis, était posté à la tête de Ses lan-
ciers, l'épée nue à la mairie l'officier français au ser-
vice de la Russie, que dans la nuit nous avons en-
tendu appeler Louis Cadoudal, et qui était fils du
célèbre royaliste George Cadoudal.
En ce moment, un domestique en grande livrée
s'approcha du major, et lui dit seulement ces mots :
— Madame la comtesse dé Montgrand.
Le jeune officier, dont les traits se couvrirent su-
bitement de cette légère rougeur qui naît d'une
douce vibration d'âme, quitta vivement les rangs.
Il s'approcha d'unedame qui, après être descendue
de voiture dans une rue adjacente, perçait pénible-
ment la foule, et lui donna la main pour la conduire
à une place qu'il avait fait réserver sur une estrade.
Cette dame, la comtesse Nathalie de Montgrand,
était en robe Manche et tête nue, ainsi que les fem-
mes, à cette époque, se montraient au dehors. Mais
son admirable beauté donnait à ce peu de vêtement
l'air d'une splendide parure.
Ce ne fut qu'un instant... Mais tandis que l'officier
conduisait la j eune femme à sa place, leurs regards à
8 CLEMENCE ROBERT
tous deux, l'harmo,ie qui unissait leurs mouvements,
une certaine émanation inexprimable de charme, de
douceur répandue autour d'eux, eût pu faire penser
qu'un profond bonheur se cachait pour l'un et pour
l'autre sous ce simple service accepté et rendu.
Il n'y eut que peu de paroles sur leurs lèvres.
— Jour de triomphe ! murmura la comtesse en
montrant l'aspect de la ville.
— Rien longtemps attendu ! dit Cadoudal.
— Mais qui montre enfin, reprit-elle, qu'il est un
Dieu pour les rois.
— Ah ! dit tout bas Cadpudal, puisse-t-il en être
un aussi pour moi !
Et il regagna son poste.
A l' approche de l'auguste exilé, les transports de
joie des royalistes n'ayaient plus de borne.
Dans le reste de la population, la curiosité était
aussi excessive. Car on ne connaissait pas ce prince,
parti depuis plus de vingt ans... si ce n'était comme
fils de Saint-Louis, une très-grande illustration sans
doute, mais dont on ne pouvait guère déduire de
ressemblance.
Il en résultait une vive fluctuation dans la foule.
Les bienheureux gradins, du haut desquels an
pouvait voir de plus loin, étaient assiégés par une
foule de femmes qui tentaient vivement l'escalade.
La comtesse de Montgran dremarqua dans le nom-
bre une mignonne petite darnes qui, tout en criant
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 9
à plein gosier vive le roi ! faisait de s efforts surhu-
mains pour monter à l'estrade. Dans l'enthousiasme
politique, la sympathie se produit rapidement. La
belle Nathalie tendit la main à cette gentille per-
sonne pour l'aider à arriver à ses côtés ; elle lui donna
la moitié du peu d'espace que ses pieds occupaient
sur la planche. Une bonne royaliste n'était-elle pas
sa soeur?
Le canon des Invalides reetentit. Le roi avait passé
la barrière Saint-Denis et entrait dans la ville.
La voiture royale descendit la rue du faubourg.
C'était une calèche découverte. Il y avait au milieu
le roi, immobile dans son énorme corpulence, la coif-
fure poudrée et à queue, le regard froid, la physio-
nomie muette, le chapeau cloué sur la tête. A su
droite était la duchesse d'Angoulême, à sa gauche
le prince de Condé, tous deux pâles, rigides, les yeux
ternes.
Sous cette lueur blafarde du temps qui éclairait
leurs figures de glaces, ces princes qui revenaient du
fond des temps, avaient bien en effet l'apparence de
trépassés rappelés à la lumière.
Le cortège défila, les acclamations redoublèrent,
les drapeaux, les branches de lys arborèrent de tous
côtés les anciennes couleurs de la France, les bou-
quets de fleurs blanches jonchèrent le passage du
souverain.
Ensuite, la foule s'écoula de tous côtés
1*
10 CLÉMENCE ROBERT
Au milieu dé ces flots de monde toujours épais,
la comtesse de Montgrand se hâta de rejoindre son
équipage, qui la ramena à son hôtel de la rue de
Rivoli.
Le service des troupes était terminé. Louis Cadou-
dal se souvint de l'avis qu'il avait reçu dans la nuit,
et il se dirigea vers le boulevard Saint-Denis.
Il gagna le quatrième arbre, endroit du rendez-vous
assigné, et où il pensait trouver l'un de ses adver-
saires politiques.
En effet, un homme était là immobile, adossé
contre le tronc d'arbre, et dans l'attitude de l'at-
tente.
Mais celui-ci n'avait rien de l'aspect d'un ancien
soldat de l'empire; il ne portait pas l'ombre de sabre
à son côté, pas l'ombre de moustaches grises et me-
naçantes; loin de là, il avait l'air d'un simple pari-
sien et le meilleur enfant du monde.
En effet, les deux hommes que les circonstances
réunissaient en cet endroit appartenaient à des classes
bien différentes.
Louis Cadoudal, comme nous l'avons dit, était fils
de ce célèbre chef de partisans sorti des rangs du
peuplé, qui combattit pour la royauté, conspira et
mourut pour elle, fils de ce Georges Cadoudal qui,
arrêté à Paris en 1803, plutôt que d'accepter la grâce
du premier consul, ou la fuite qu'on lui avait mé-
nagée, dit à ceux qui l'entouraient ce mot sublime :
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 11
« Mes amis, me donnerez-vous une plus belle occasion
de mourir ! » et porta sa tête sur l'échafaud.
Fils naturel de ce héros, Louis avait été tendre-
ment élevé par lui. Il avait douze ans lorsque son
père mourut. Le sang paternel fut le baptême de sa
religion politique, et elle alla jusqu'au fanatisme.
Dès sa première jeunesse, il ne rêva que de porter
les armes contre Napoléon et les siens. A dix-huit
ans, il s'engagea au service de la Russie; il fournit
toutes les campagnes de cette nation contre l'ennemi
commun ; et ce fut sous son drapeau qu'il rentra en
France.
La bataille de Craohne, où il combattit sous
les ordres du général Packeri, fut le terme des lon-
gues luttes qu'il avait partagées ; et il vint de la dans
Paris soumis aux armées étrangères.
Celui qui l'attendait sous cet arbre du rendez-vous
avait vécu dans le monde le plus opposé. C'était un
artiste, n'ayant jamais connu de revers ou de succès
que dans les arts. On voyait dès l'abord, sur ses
traits, son humeur légère, insouciante; lé trait ca-
ractéristique de sa physionomie était une expression
de vive intelligenéé mêlée d'une grande naïveté.
Inutile de dire que sa mise était fort négligée, mais
de cet abandon, de ce laisser-aller qu'on étale fière-
ment, parce qu'il constitue l'uniforme des ateliers,
et montre l'homme qui dédaigne les soins journa-
liers, en vivant tout entier pour son art.
12 CLEMENCE ROBERT
Ce dernier, dès que Louis Cadoudal approcha,
ouvrit l'entsetien qu'il avait demandé à l'officier par
cette interpellation à bout portant :
— Monsieur, c'est vous qui, le trente-un avril au
soir, à la barrière du Trône, avez tué d'un coup de
pistolet un officier du régiment du général Bel-
liard?
— Oui, répondit Cadoudal, c'est moi.
— Eh bien, reprit son interlocuteur, voici un mois
que je vous cherche. Qui, depuis ce jour et l'installa-
tion des alliés dans Paris, je fais toutes les démar-
ches possibles pour vous rejoindre. Enfin, hier, étant
parvenu à savoir que le major Louis Cadoudal avait
son poste au campement russe des Champs-Elysées,
je me suis hâte de vous appeler ici pour vous de-
mander raison de la mois de cet officier.
—Quel intérêt y avez-vous?
— Il était mon meilleur ami.
— Alors, je, consens à vous répondre, dit avec
flegme Cadoudal. Celui dont vous parlez était con-
damné à mort par le gouvernement provisoire...
— Ah ! prenons les choses de plus haut, je vous
prie, interrompit l'artiste. Dans la journée précé-
dente, pendant le combat livré sur les hauteurs,de
Montmartre, c'est moi qui vais rappprter ce qui s'est
passé.
Le front de Cadoudai s'obscurcit.
Son interlocuteur continua :
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 13
— C'était vers le soir, les héroïques efforts des der-
niers défenseurs de Paris cédaient sous les forces des
envahisseurs. Vous vous trouvâtes en face d'un officier
auquel vous criâtes de se rendre. Lui, en entendant
ces mots prononcés dans notre langue, et cet accent
qui révélait un français dans les rangs des ennemis,
frémit de colère. Et, comme il tenait encore une
branche arrachés des broussailles dans lesquelles il
venait de se frayer un passage, il vous la lança au
visage.
— Un mouvement de troupes à l'instant nous sé-
para, dit vivement Cadoudal, sans quoi il aurait aus-
sitôt payé cet outrage de sa vie.
— Oui, mais il eut encore le temps de vous crier :
Si vous me cherchez, demandez le capitaine Raymond
de Vaudran. A quoi vous répondîtes, d'un accent de
menace : Oh !je le retrouverai !
— Eh bien, cela est exact.
— Et vous l'avez trop retrouvé, monsieur !
— C'est pourquoi, dit Cadoudal en reprenant son
calme hautain, vous me voyez parler de cette in-
sulte avec sang-froid. Cette insulte est maintenant
complètement lavée par le sang de celui gui l'a
faite.
—Mais la vengeance a-t-elle été aussi loyale que
complète?
— Monsieur !...
— Ah! permettez... je ne connais pas, moi, vos
14 CLÉMENCE ROBERT
usages militaires, mais voici les faits. La capitula-
tion avait été signée dans la nuit; le lendemain matin
les alliés entraient à Paris. Cependant, quelques of-
ficiers de l'empire parcouraient encore les rues,
portant l'aige et son drapeau tricolore dans l'espoir
d'amener les habitants à une dernière et suprême
révolte. La gendarmerie réprima ce mouvement. Le
gouvernement provisoire en condamna les chefs à
mort. Leurs noms furent affichés dans la ville, afin
que chacun put les livrer. Et dans le nombre figu-
rait celui de Raymond de Vaudran.
— Oui, c'est là que j'ai revu ce nom.
— Cependant, au milieu d'une telle rumeur, la
fuite était facile et pouvait bien vous dérober votre
adversaire. C'est un funeste hasard qui vous l'a fait
retrouver. Répondez.
— Monsieur, je n'ai nulle considération, ni pour
vous, que je ne connais pas, ni pour ce Raymond de
Vaudran qui à mérité son sort. Mais, je vénère l'a-
mitié, et c'est en son nom, comprénez-le bien, en son-
nom seul, que je réponds. Oui, ce fut un hasard. Le
soir du trente-un avril, l'inspection que j'avais à
faire des postes de la gardé nationale de Paris, me
conduisit à la barrière du Trône. Au moment où
j'arrivais, des gendarmes sommaient les gardes de
ce poste de leur livrer deux des auteurs du mouve-
ment insurrectionnel, Fernand Didier et Raymond
de Vaudran, que l'on disait réfugiés dans leur corps
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 15
de garde. A la même minute, deux hommes s'élan-
çaient hors de la porté de ville, passant dans leur
élan sous la lueur du réverbère. J'aperçus assez l'un
d'eux pour reconnaître le capitaine de Vaudran. Je
me jetai sur ses pas, et lui envoyai une balle de pis-
tolet dans la tête.
— Vous avouez avoir fait cela?
— C'était la réponse que je lui apportais de Mont-
martre.
L'artiste prit une pose grave, le dos appuyé au
tronc d'arbre, les bras croisés, et dit d'un accent
plus profond :
— Eh bien, monsieur, en commençant, j'ai dit que
vous aviez tué Raymond; oui, j'ai employé ce terme
à dessein, quoiqu'il ne fut pas exact, parce que j'ai
craint qu'en me servant d'un autre plus blessant pour
vous, vous ne voulussiez pas m'écouter davantage ;
mais maintenant...
— Vous allez me dire, interrompit Cadoudai, que
je l'ai assassiné.
— Bien pire encore, monsieur.
— Bien pire?
— Oui, vous l'avez exécuté. Raymond de Vaudran
était condamné à être fusillé ; en tirant un coup de
feu sur lui, vous l'avez donc exécuté, vous vous êtes
fait bourreau.
— Assez, monsieur !
— Bourreau, je le répète.
16 CLÉMENCE ROBERT
— Et moi, je vous défends d'apprécier mes actes.
Vous n'en avez nul droit, et d'ailleurs vous seriez
incapable de le faire.
— Mais je me le permets cependant, ainsi que vous
voyez.
— Après tout, peu m'importe... vous devez bien
penser que votre opinion sur mon compte m'est très-
indifférente.
— Il faut bien cependant que vous vous y arrêtiez,
monsieur le major, parce que cette ppinion est ou-
trageante, et qu'en vous la montrant, je pense vous
contraindre à vous battre avec moi.
— Eh ! de pardieu ! que ne le disiez-vous tout de
suite ! Vous venez ici me demander raison de la mort
de votre ami? soit, monsieur; dix fois pour une, si
vous voulez.
— Tres-bein, en ce cas...
— Mais sur tout le reste je ne supporterai pas un
mot de plus, sachez-le.
— Ah ! monsieur, dit l'artiste en changeant subi-
tement de ton à un souvenir bien cher, vous ne sa-
vez pas ce que vous m'avez ôté ! J'aimais Raymond
de toute mon âme ; j'avais en lui un ami... vraiment
ce qu'on peut appeler un ami... Je croyais que c'é-
tait pour la vie; toute la tendresse de mon coeur de-
vait toujours trouver à s'épancher dans un être qui
en était digne. Mais ce n'est pas tout encore... ceci
vous ne pourrez peut-être pas le comprendre... mais
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 17
la vue de Raymond était d'un autre bonheur pour
moi; Raymond avait en lui cette beauté parfaite dp
figure, si précieuse, à un artiste et sur laquelle il
aime tant à reposer ses yeux ! Oui, ces traits régu-
liers et purs que nous allons cherher au fond des
musées, contempler dans les anciens marbres, je les
trouvais en lui, et éclairés du feu divin de la vie !
ainsi monsieur, en même temps que mon ami, vous
avez tué mon admirable modèle!
— Et c'est bien le moins que pour cela vous vou-
liez me tuer à mon tour, dit Cadoudal.
— Je veux du moins l'essayer. Des témoins, ocu-
laires m'ont rapporté ce gui s'était passé dans ces
deux fatales journées ; votre nom bien connu dans
l'armée ennemie a pu m'être signalé...
— Et c'est depuis ce moment que vous êtes à ma
recherche.
— Oh ! oui, je vous hais tant !
— Je le comprends..
— Jusqu'à présent, voyez-yous, je n'ai pu que des
compagnons de plaisir qui me plaisaient, des collè-
gues que je n'enviais pas; près de vous, je connais
la haine pour la première fois, et j'y apporte tout le
feu et l'entraînement d'une passion nouvelle.
— Eh bien, mais c'est tout naturel.,. Encore une
fois, vous n'aviez qu'à parler plus vite. Il ne reste
donc qu'à règler ce duel.
— Oui, c'est cela.
18 CLÉMENCE ROBERT
— Je suis l'offensé... n'importe, je vous laisse le
choix des armes.
— Ah ! par exemple, cela m'est bien égal.
— Peu vous importe, l'épée ou le pistolet?
— Monsieur, je me nomme Evariste Sirvin, et mon
nom, comme sculpteur, est déjà, Dieu merci, assez
connu dans les arts. Mais dans ma vie, n'ayant ja-
mais touché arme à feu ni arme blanche, je ne puis
avoir pour l'une d'elle aucune préférence.
—- Diable ! cela devient difficile... Pourtant il vous
faut un duel?
— Absolument... Oh ! si vous saviez !...
— Combien vous me détestez... oui, c'est Convenu;
et la pensée de m'envoyer dans l'autre monde vous
flatte tellement que vous ne pouvez y renoncer... Eh
bien, en raison de vôtre ignorance, nous choisirons
le pistolet, parce gue tout le monde peut à peu près
poser le doigt sur une détente et tirer.
— Oui, c'est très-bien, le pistolet.
— Par exemple, dans l'état où sont les esprits en
France, on a dû prendre dès mesures de répression
très-rigoureuses contre le duel, et nous aurons grand
peine à trouver des témoins.
— Pourquoi faire... on peut s'en passer.
— A la rigueur. Ensuite je vous ferai observer
qu'en raison de la même surveillance exercée à ce
sujet, nous ne pourrons nous battre qu'après la tom-
bée du jour.
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 19
— Eh bien, le jour où la nuit, qu'importe?
— Et maintenant, l'endroit?
— Oh ! pour cela, j'ai un choix arrêté, et j'y tiens
même extrêmement. C'est derrière la barrière du
Trône, à gauche, sur ce terrain vague et sans habi-
tations rapprochées, que mon malheureux ami est
tombé. Nous irons nous battre là. Car vous sentez
que si le ciel me favorise, ce sera une grande dou-
ceur pour moi d'offrir à Raymond le sang de son
ennemi à la place même où le sien a coulé.
— Il suffit, termina Cadoudal. Mon service me re-
tient aujourdhui, mais demain soir, à neuf heures,
je serai à l'endroit que vous désignez.
— A neufheures ! s'écria l'artiste, ah! quelle des-
tinée dans ce mot : ce sera donc l'heure, comme la
place, où Raymond a été tué !
Et les futurs adversaires se séparèrent.
II
AU PERE IA CHAISE
Lé lendemain, le sculpteur Evariste Sirvin qui
pensait devoir trouver cette journée bien -longue, en
attendant le moment où il pourrait tenter de venger
son cher Raymond, se rendit de bonne heure au ci-
metière du Père La Chaise pour y visiter la tombe
de son ami.
Cette promenade ferait passer le temps: puis il
avait besoin de se rapprocher de Raymond au mo-
ment de la réparation suprême qu'il pensait lui ap-
porter.
L'artiste monta d'abord sur le plateau le plus élevé
de la colline. Et à l'aide d'une lunette d'approche,
il considéra le vaste horizon.
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 21
Paris occupé par les puissances ennemies : c'était
un tableau jusque-là inconnu, qui ne devait durer
qu'un montent' et s'effacer en né laissant pas même,
tant il était étrange, un souvenir lucide.
A la place de la ville, c'était un vaste camp dé
troupes étrangères.
Ça et là, pointaient quelques monuments : eh face
le dôme des Invalides, un peu à droite ïa colonne
Vendôme, à gauche le Panthéon, puis des clochers,
des tours, des coupoles. Tout ce qu'on voyait' attes-
tait la gloire nationale, la ville forte, puissante, im-
muable dans sa grandeur et son autorité, et, au-des-
sous, elle se montrait envahie par foute la soldates-
que de l'Europe.
Le sol était couvert de faisceaux d'armes, de ba-
raques, de tentes, de canons. Le cours de la Seine
refléchait les armures, les panaches des soldats qui
galopaient sur ses bords; les chevaux paissaient les
gazons, les branchages des jardins publics; à toutes
les murailles flottaient les drapeaux étrangers; c'é-
tait partout l'aigle à deux têtes des souverains du
Nord... l'aigle à deux têtes : comme s'il fallait un
monstre pour représenter le pouvoir despotique !
Mais l'invasion s'arrêtait subitement au pied dès
murs du Père La Chaise : les morts, avec leur seule
garde de cyprès, étaient défendus des troupes étran-
gères.
Evariste se hâta de descendre dans son enceinte.
22 CLÉMENCE ROBERT
Cette étendue, toujours assez déserte, l'était en-
core plus dans ces jours-là, où l'intérêt public se por-
tait vivement ailleurs; l'artiste était presque seul à
considérer la perspective immense et merveilleuse
qu'offre ce séjour des morts au mois de mai.
La verdure, sortant à peine du sein de la terre,
s'étendait en épais gazon, montait aux haies vives,
aux jeunes arbrisseaux, et ensuite, s'arrêtant en che-
min, ne jetait que de rouges bourgeons aux cîmes
dès grands arbres, qui se détachaient en fin réseau
noir sur un ciel d'opale.
Mais en parcourant l'enclos l'aspect changeait sans
cesse. C'étaient des montants plantureux, des bassins
verdoyants, des profondeurs sombres, des tertres
surmontés de gracieux bouquets d'arbres, tout cela
mêlé d'obélisques, de colonnes, de statues, de tem-
ples, de chapelles, une abondance infinie de marbre
et de verdure.
Puis les ifs, les cyprès, les mélèzes formant de
majestueuses avenues, dont l'issue lumineuse faisait
voir, comme demeure seigneuriale, quelque magni-
fique tombeau.
En parcourant longtemps ces sentiers sinueux et
fleuris, ces chemins creux et ombragés, Evariste ar-
riva au tombeau de son ami.
C'était vers la limite de l'ouest, là où la terre est
plus en friche, où les tombes sont plus rares.
La sépulture de la famille de Vaudran, ancien et
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 23
vaste monument, était placée dans un pli de terrain
et encaissée dans ses talus boisés. A cet endroit
étaient encore de gros et vieux cèdres, restés là du
temps où cette côte sauvage se nommait le Mont-
Louis. L'étendue, de l'horizontale branchage, l'exu-
bérance des masses de lierre enroulées aux troncs,
faisaient de l'ensemble un monument de verdure sé-
culaire. L'ombre épaisse était remplie des arômes du
thym, de la lavande, de tous les baumes qui con-
centraient la leurs senteurs.
Les pierres sépulcrales étaient encadrées d'une
platebande de fleurs, puis d'une belle grille de
fer.
Les inscriptions des dalles.obliques indiquaient la
place que les membres de la famille occupaient dans
le caveau inférieur.
La plus récente ds ces pierres tombales, celle de
Raymond de Vaudran, était surmontée d'un buste
en marbre blanc du jeune officier.
. Lorsqu'un mois auparavant, ce dernier défenseur
de l'Empire, avait si malheureusement péri aux
portes de la ville, un domestique de sa maison,
averti par les gardes nationaux du poste de la bar-
rière du Trône, était accouru pour recueillir son
corps à la place obscure où il était tombé; il l'avait
fait transporter à la chapelle assez voisine du Père
La Chaise ; là, à la trouble lueur d'une lampe, et
ayant à peine la force de regarder ces restes défi-
24 CLÉMENCE ROBERT
gurés, il les avait ensevelis; puis, au point du jour,
aidé des employés du cimétière, il avaît humblement,
obscurément déposé le cercueil de son jeune maître
dans le caveau de famille.
Raymond de Vaudran, dernier rrprésentant d'une
noble maison, n'avait de parent qu'une soeur. Celle-
ci, revenant à Paris quelques jours après ? la catas-
trophe, s'était trouvée seule dans l'hôtel héréditaire.
Il ne lui restait rien à faire pour son frère qu'à dé-
corer sa tombe. Elle l'avait entourée de fleurs de
printemps, et y avait fait placer sur un piédestal ce
beau buste deititarbré blanc, fait l'année précédente
par le statuaire Evariste.
En ce momeht, l'artiste immobile et recueilli,
considérait ce cher monument.
Il était arrivé là avec ce mélange de colère et
d'âpre bonheur dont est formé le sentiment de la
vengeance. Mais l'impression de ce lieu de repos, le
calme éternel qui s'en exhalait, appaisaient son es-
prit.
Il aspirait doucement l'air de ce sombre bosquet,
où se trouvaient ensemble les arbres des siècles pas-
sés et les fleurs de la saison nouvelle.
Surtout il regardait avec une tendresse émue ce
buste qui était son ouvrage; il se reportait aux mo-
ments heureux où son oeil s'attachait tour à tour sur
Raymond et sur le marbré où il essayait de repro-
duire la pure beauté du modèle.
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 25
De là, il portait son regard sur les légères fleurs
aux vives nuances qui étoilaient l'ombre du sanc-
tuaire.
Mais ce jour de printemps était encore chargé d'e
nuages, un vent très-vif régnait sur la hauteur. Les
plantes apportées la par un soin pieux, venaient de
serres chaudes ; la nature les avait faites pour éclore
à une saison plus avancée; elles supportaient mal
cet air aigu du dehors; leurs tiges se penchaient ;
leurs fleurs livraient des pétales détacfiées a tous les
coups de vent.
Evariste suivait machinalement de l'oeil quelques
débris de roses qui' s'en allaient rouler sur le sa-
ble.
— Tiens ! dit-il tout à coup, la singulière chose !
une feuille de papier qui s'envole de cette place avec
les feuilles de roses.
Il avait vu ce léger pli s'échapper de la fente exis-
tant entre le pied du buste et le socle qui le suppor-
tait.
Par un mouvement naturel, il s'empressa de re-
lever le billet, de l'ouvrir et de lire ce qu'il conte-
nait.
Aux premiers mots, sa surprise redoubla, et certes
à juste titre : c'était une lettre adressée :
« A Raymond de Vaudran, au ciel. »
Vivement intéressé, Evariste lut ce qui suit
26 CLEMENCE ROBERT
« Je suis presque heureuse de la mort qui nous
sépare, parce que je vous aime, et que, grâce à
cet éloignement infranchissable, je puis vous le
dire.
« Depuis quelque temps que j'habite ici, je passais,
.mes journées à errer dans ce cimetière; bien fati-
guée dans le cours de ces longues promenades, non
pas, d'être avec les morts, mais d'être avec des in-
connus, seule, toujours seule !
« Un jour, en venant pour la première fois jus-
qu'ici, je m'assis sur le talus de gazon qui fait face'
à votre tombeau. Sur l'une des pierres de ce monu-
ment de famille étaient votre nom, la date récente
de votre mort; au-dessus, était ce buste qui faisait
apparaître votre image du sein de la terre,
« Et mes regards fixés sur ce marbre, ne s'en dé-
tachèrent plus.
« Je ne connais guère ce que l'on nomme la
beauté; mais vos traits me semblèrent offrir plus de
perfection que tout ce que j'avais jamais rencontré.
D'abord, j'éprouvai à les contempler une impression
délicieuse, qui de mes yeux se répandit dans mon
coeur. C'est déjà une douceur infinie que d'admirer;
l'admiration est une partie de l'amour. Ensuite,
ayant appris des gardiens de l'enclos les circonstan-
ces de votre mort, je lus mieux sur ce marbre, j'y
vis les signes de loyauté, de vertu, de courage, qui
avaient pendant la vie animé le modèle. Je compris
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 27
ce que vous aviez été sur la terre et ce que votre es-
prit était encore dans l'autre monde.
« Alors je vous aimai du sentiment le plus vrai, le
plus profond, le plus immuable qui ait jamais existé.
« Depuis cet instant, le champ funèbre fut subite-
ment changé pour moi ; il s'embellit de mille char-
mes, se réhaussa de mille grandeurs, votre présence
l'anima tout entier.
« Puis les journées que j'y passe sont maintenant
heureusement remplies. Je reviens plusieurs fois, et
à heures fixes, m'asseoir à la même place, sur le
tertre qui regarde le tombeau entouré de ses vieux
cèdres. Ainsi, je compté les moments et je sais que
l'un d'eux m'apportera un bonheur parfait.
« Car, lorsque je me dirige vers Cette place, du
plus loin que le vent, en écartant les branches, me
découvre une partie de là grille ou un coin du mau-
solée, mon coeur bat délicieusement, je me sens ani-
mée d'une nouvelle existence. Puis je viens prendre
ma place dans les hautes herbes. Et lorsqu'avec
l'heure qui s'écoule, l'ombre de vos grands arbres
vient peu à peu s'étendre sur ma tête, je ne puis
vous dire quel bonheur j'éprouve à me sentir en-
fermée avec vous dans ce sanctuaire.
« Ensuite, j'ai si longtemps considéré votre imagé,
et elle s'est si bien gravée dans mes yeux, qu'en m'é-
loignant, je l'emporte avec moi pour charmer en-
core les moments dé l'absence.
28 CLÉMENCE ROBERT
« Ah ! Raymond, que de reconnaissance j'ai pour
vous! et que je vous remercie de tout ce que vous
me donnez d'amour !
« ANGÈLE. »
Ce billet, on le comprend maintenant, avait été
glissé, sous le buste de marbre.
Après l'avoir lu :
— Pauvre enfant ! répéta plusieurs fois Evariste
avec émptipn.
Puis il replia soigneusement le Billet, et le replaça
dans sa singulière boîte aux lettres.
L'artiste était vraiment touché de ce qu'il venait
de découvrir. Il attribuait sans doute cet aveu d'a-
mour à la plus folle imaginatin ; mais, en même
temps, il éprouvait du bonheur à ce qu'un autre
coeur que le sien s'absorbât aussi dans une vive af-
fection pour Raymond.
En retour, il promit bien de garder le secret qui
s'était révélé à lui avec la plus parfaite discrétion.
Evariste, après cela, descendit la colline pour aller
gagner la porte de sortie.
Il avait fait une centaine de pas dans un chemin
couvert, lorsqu'en se r etournant; il vit comme un
nuage blanc passer dans l'épaisseur des arbustes
verts, à l'endroit même qu'il venait de quitter.
Ce pouvait être une robe de mousseline qui flot-
tait au pas le plus léger. Et en ce cas, la présence
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 29
d'une robe blanche dans ces parages était très-signi-
ficative.
Avant de sortir, Evariste avait à voir un petit ca-
marade à lui qui travaillait dans cet enclos, et, à
cette heure du jour, devait se trouver à son ou-
vrage. Il l'aperçut en effet dans une allée latérale,
auprès d'un mausolée, et tourna de ce côte.
Celui qu'il alllait rejoindre était un jeune garçon
nommé Anicet, fils d'un marbrier dont la maison
s'apercevait au pied du Père La Chaise, et la pre-
mière de l'une de ces longues files d'ateliers occupés
par l'industrie des tombeaux.
A portée de tout voir, et aimant à s'occuper de
tout, si ce n'était de son travail, le petit marbrier
avait été témoin de l'inhurnation clandestine du ca-
pitaine de Vaudran, et avait même aidé dans cette
triste tâche le doniestique qui en était chargé. De-
puis lors, Evariste, dans ses fréquente? visites au ci-
metière, s'était fort lié avec le jeune ouvrier.
Celui-ci, en ce moment, était occupé à remettre
du mastic à une urne cinéraire ébranlée par le vent.
Du plus loin qu'il aperçut l'artiste, il lui cria un re-
tentissant bonjour.
— Viens ici, mon Brave, messager, dit Eyariste en
l'abordant. Je t'embrasserais si le tabac qui te par-
fume ne s'éloignait pas autant du pur havane...
Mais voici une belle pièce de vingt francs que je te
donnerai pour avoir si bien fait ma commission.
2*.
30 CLÉMENCE ROBERT
Le gamin fut enchanté : mais se montrant mo-
deste dans les services qu'il rendait.
— Ce n'était pas difficile, allez! dit-il. J'étais bien
sûr de pouvoir me réconnaître dans ce campement
russe, et de trouver la tente du commandant pouf
lui remettre votre lettre.
— Tu n'y as pas manqué, vraiment.
— Oh ! tous ces Bivouacs de sauvages, je les con-
fiais.
— Cela te fait honneur, et tu as là de jolies con-
naissances, Anicet.
— J'y ai fait quelques amitiés... ici, d'un Russe...
là d'un Prussien... et d'un Autrichien autre part...
— Encore mieux !
— Ecoutez donc, monsieur Evariste, je sais Bien
le malheur qu'il y à de voir les hordes du Nord en-
vahir notre capitale... et tous ces buveurs de bière
avaler notre vin de France. C'est pourquoi j'envahis
leur camp à mon tour; et leur prends ce que je peux,
leur eâu-de-vie, leur tabac, leur argent que je leur
gagne aux cartes, et leurs oeufs rouges à là roulette...
c'est toujours autant de repris sur l'ennemi.
— Oui, tu te grises pour leur reprendre un peu de
leur plaisir, bon patriote !
— Ce qu'il y a de bon, dit le gamin en frappant
le sol du pied, c'est qu'au moins ce terrain-ci leur
est défendu : les Cosaques ne viendront pas se parer
de nos jolies tombes.
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE. 31
— A propos, dit l'artiste préoccupé d'une autre
pensée. Connaîtrais-tu, Anicet, une jeune demoiselle,
qui, tout à l'heure, se promenait seule du côté des
grands cèdres ?
A tout hasard, l'artiste faisait une jeune fille du
peu de vapeur Blanche qu'il avait aperçue de loin.
— Si je la connais, mademoiselle Angèle? répon-
dit l'apprenti. Parbleu, je cause tous les jours avec
elle!
— En vérité?... elle vient donc Bien souvent ici?
— Mais elle n'en sort pas.
— Alors, il faut qu'elle ait sous cette terre quel-
qu'un qui lui tienne Bien fortement au coeur?
— Pas Besoin de ça, elle habite dans le cimetière.
— Bah!... et en quel endroit?
— Dans la maison de M. Brousson, le gardien
chef.
— Conte-moi cela... Tu sais tout ce qui la con-
cerne?
— Certainement !
— Y a-t-il longtemps qu'elle est là?
— Dame... environ un mois... peut-être davan-
tage.
— Et quel est son nom de famille?
— Ah ! je ne sais pas.
— D'où venait-elle en arrivant ici?
— Je n'en sais rien, ma foi!
— Et que fait-elle, là?
32 CLÉMENCE ROBERT
— Est-ce que je sais, moi.
— Enfin, va-t-elle rester longtemps chez ce gar-
dien?
— Ah ! par exemple, pour cela je l'ignore,
— Bien, je vois qu'ainsi que tu le disais, Anicet,
tu es parfaitement instruit de tout ce qui concerne
mademoiselle Angèle.
Evariste s'éloigna.
Quoiqu'il ne fut guère mieux informé, il se sentait
plus ému et pénétré des sentiments secrets auxquels
il avait été initié. Cette jeune fille, à ce qu'il parais-
sait, était déjà dans une situation assez exception-
nelle et douloureuse, puisqu'elle se trouvait confinée,
à son âge, dans la Bicoque d'un gardien de cime-
tière; et voilà qu'elle s'était mise à aimer un mort !
Pourtant, l'artiste réfléchissant, revenait en pensée
aux hommes du monde, et levant les yeux au ciel, il
murmurait :
— Pauvre enfant, elle a peut-être bien raison!
En sortant, Evariste entendit sonner trois heures
à l'église Sainte-tMarguerite.
Il avait encore du temps à dépenser avant l'heure de
son rendez-vous d duel.Il se rendit chez la soeur de
Raymond de Vaudran, qu'il tenait à revoir au moins
un moment ce jour-là, lorsque la rencontre qu'il de-
vait avoir le soir le rendait si peu sûr de ce qu'il
pourrait faire le lendemain.
III
L'HÔTEL DE VAUDRAN
Au premier étage d'un ancien hôtel de la rue du
Temple, dans un salon donnant sur le devant, une
femme était seule assise devant un chevalet de pein-
ture.
L'intérieur avait un cachet nobiliaire, de vastes
dimensions, une structure imposante, des ornements
de dorure rougie par le temps; mais on n'y voyait
point d'accessoires luxueux, nulle parure du jour,
nulle recherche de molesse : c'était un grand arbre
majestueux et toujours vert, mais ne portant pas de
fleurs.
La femme qui s'y trouvait était la maîtresse du
lieu, L.ucie de Vaudran, soeur de Raymond.
34 CLÉMENCE ROBERT
Lucie avait quelques années de plus que son frère.
Elle n'était certainement ni jeune ni jolie, mais
Belle, Belle de ce prestige que mettent sur les traits
la supériorité d'esprit, de caractère, la noblesse de
l'âme.
Avec ses vêtements de deuil, la simplicité, la né-
gligence même de son costume, elle avait plus de
charme que Bien des femmes Belles de profession.
L'énergie était sur son front, la chaleur dans ses
grands yeux, le magnétisme dans son regard. La
force, la puissance qui se.peignaient en elle avaient
un caractère d'élévation et de pureté : c'était peut-
être quelque chose de l'expression que nous prêtons
aux anges de justice, de sainte colère, de légitime
vengeance.
Mademoiselle de Vaûdràri habitait seule en ce
moment l'hôtel héréditaire.
Ses parents n'étaient plus. Son père avait été l'un
de ces nobles, que la lucidité d'esprit, la loyauté de
caractère, avaient jeté dans la cause révolutionnaire.
Avant de mourir, il avait donné à cette cause ce
qu'il avait de plus cher au monde, son fils unique,
entré à dix-sept ans dans l'armée d'Italie, et qui
était toujours resté sous les mêmes drapeaux jusqu'à
leurs derniers et complets revers.
Pendant ces dix années, Lucie avait vécu des ar-
dents sentiments politiques qu'elle tenait de sa nais-
sance, puis de l'amour de son frère, toujours présent
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 35
à sa pensée, à son coeur, mais qu'elle ne voyait que
dans les rares moments de congé que le jeune offi-
cier passait près d'elle.
Elle était absente de Paris lors, des derniers évé-
nements qui y avaient amenées les puissances étran-
gères. Les désastres de la France lui laissaient du
moins cette consolation de revoir son frère, pour
qui la carrière dés armes était finie. Et lorsque peu
de jours après la reddition de Paris, cette espérance
l'y avait ramenée, Raymond venait d'être tué à l'en-
trée des alliés, par le dernier coup dé feu tiré contre
l'Empire.
Ce coup de feu l'avait condamnée, elle, à rester
seule au monde.
Lorsque Evariste entra à l'hôtel de Vaudran, le
grand salon était plein de silence; dans la rue du
Temple on, entendait passer l'un de ces grossiers
chants d'insultes, que la populace hurle contre toute
puissance vaincue. Lucie, la tête penchée dans sa
main, restait sombre et immobile dans ce mélange
de douleur et de colère qui maintenant habitait son
âme.
En voyant entrer l'artiste :
— Et vous aussi, Evariste ! dit-elle de sa voix
profonde, vibrante, et harmonieuse même, dans une
certaine brusquerie, et vous aussi, vous êtes allé hier
à cette entrée du roi Louis XVIII.
— Certainement, madame, je n'aurais eu garde
36 CLÉMENCE ROBERT
d'y manquer ! dit le sculpteur en pensant à son en-
trevue avec Louis Cadoudal.
— Vous! répéta-t-elle d'un ton de reproche.
— Sans doute, dit le jeune homme en souriant,
la haine à ses attractions comme l'amour.
— Et ses égoïsmes aussi, car pour la satisfaire,
vous m' avez laissée seule tout le jour.
— Je voulais voir ces royalistes en corps, assister
à leurs manifestations dans tout leur ensemble...
— Dans tout leur servilisme... Oh! si l'on pouvait
voir tout ce qu'il tient de bassesse, de cupidité, de
turpitude, dans le salut d'un courtisan courbé jus-
qu'aux bottes d'un prince !... Et hier, l'enthousiasme
était grand?
— Un tumulte, une orgie de bonheur.
— En vérité?
— On criait : Vive les Alliés! Vive les Bourbons!....
quelques voix encore : Vive l'Empereur !
— Et personne: Vive la Nation!... Mais est-ce que
cela en vaut la peiné?... Vraiment les princes ont
bien raison de ne voir qu'eux, et d'oublier le peu-
ple, lorsque le peuple s'oublie loi-même, et ne voit
que les princes.
Mais s'interrompant, elle changea d'accent et dit
avec une douce tristesse :
— Voyons, Evariste, asseyez-vous près de moi...
Songez donc! il n'y a que vous qui pussiez me par-
ler de mon frère... de mon frère que vous aimiez
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 37
comme moi, et que vous avez peut-être connu da-
vantage.
— Oui, dit l'artiste. Il y a six ans maintenant que
nous nous sommes rencontrés à Rome... J'y étais
alors pour mes études dé sculpture... et après l'oc-
cupation des Etats Pontificaux par les troupes fran-
çaises, Raymond s'y trouvait retenu par une grave
blessure. Notre intimité se noua bien vite, et fut
aussi douce que solide. Puis, je revis Raymond à
Paris à ses divers congés, et toujours avec plus d'af-
fection et de bonheur.
— Et ce fut ici même, dans cette pièce, que l'hi-
ver dernier vous fîtes son buste... il me semble que
cet ultérieur en est devenu, consacré.
— Assurément, par le plus doux souvenir.
— Mon Dieu! c'est à votre travail, Evariste, que
je dois d'avoir conservé les traits de mon frère.
Quand j'arrivai dernièrement dans notre maison...
où sa place est pour toujours vide... j'y trouvai du
moins son image... Ce buste était ce que je possé-
dais de plus précieux; je l'ai donné à son tombeau.
— Son tombeau ! c'est une consolation qui nous
reste, car dans cette fin si précipitée, si cruelle, c'est
une providence encore qu'on ait pu lui donner la sé-
pulture.
— Par les mains d'un domestique... de notre pau-
vre Bertrand !... L'obscurité, un coin de terre inconnu
pour y mourir, puis de si humbles funérailles :
38 CLÉMENCE ROBERT
c'était donc ainsi que devait s'achever la destinée du
capitaine de Vaudran !
Evariste se leva, fit quelques pas dans le salon, et
dit d'un accent plus ferme :
— Du moins, j'ai retrouvé son meurtrier.
— Quoi ! dit Lucie en pâlissant, son meurtrier,
celui qu'on a signalé comme étant Louis Gadoudal,
vil déserteur de la France, et soutien de ses enne-
mis.
— Oui, reprit Evariste, celui qui s'est trouvé en
face de Raymond à la bataille de Montmartre pour
y recevoir la flétrissure que méritait sa trahison, et
celui aussi qui a assassiné son adversaire à la bar-
rière du Trône. Pour moi, il s'agissait de le rejoin-
dre.
— Et vous l'avez vu?
— Hier, dans les troupes placées sur le passage
du roi. Je n'ai eu qu'à chercher à la tête de son dé-
tachement le major au 4me régiment des lanciers
russes.
— Ah ! cette vue a due vous être bien cruelle?
— Non, répondit Evariste avec un amer sourire :
nous avons dit que la haine avait aussi ses attrac-
tions.
— Oui, si elles étaient nourries d'une pensée de
vengeance...
— Et j'ai beaucoup regardé Cadoudal, acheva
l'artiste d'un accent profond.
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 39
Après avoir marché une minute en silence, Eva-
riste revint se placer en face de Lucie, la main ap-
puyée sur le dossier du fauteuil qu'il venait de quit-
ter. Les mêmes pensées remplissaient certainement
leurs âmes, leurs pensées de vengeance évoquées par
le nom de Louis Cadoudal.
Lucie était immobile, le regard perdu dans l'es-
pace. En ce moment, c'était bien l'ange des saintes
colères qui l'inspirait, son front rayonnait d'une ar-
deur vraiment puissante; ses beaux yeux lançaient
les éclairs d'une justice exterminatrice.
Pour Evariste, à cette heure même où il allait se
battre avec Cadoudal, il y avait en lui bien moins
de force vengeresse ; le bon artiste faisait effort à sa
nature pour haïr et punir une fois dans sa vie. Il
avait le soir le hasard d'un combat à son service,
pourtant sa haine, moins vivante, était peut-être
aussi moins redoutable pour l'ennemi commun que
celle de Lucie, de cette jeune femme privée de toute
arme contre un tel adversaire.
Les dernières paroles de la soeur de Raymond
avaient redoublé à l'excès son émotion ; pourtant il
ne voulait rien laisser transpirer de son projet, de
son espoir.
Sentant son secret prêt de s'échapper de ses lè-
vres, il prit les mains de Lucie dans les siennes, les
serra avec effusion, puis il lui dit brusquement adieu
et se retira.
IV
LE RENDEZ-VOUS NOCTURNE
Il était alors six heures du soir.
Evariste alla dîner dans le restaurant qui fait le
coin du boulevard Saint-Antoine et de la place de la
Bastille. Ensuite, il n'aurait plus qu'à descendre le
faubourg pour arriver au lieu du rendez-vous.
Les circonstances dans lesquelles il se trouvait
étaient de toute gravité : d'abord, en raison de son
inexpérience des armes, il courait de réels dangers;
ensuite, l'intérêt qu'il avait a triompher dans cette
rencontre était de première importance.
Mais l'artiste n'avait jamais traversé aucun des
moments sérieux de la vie; il n'avait jamais été sou-
mis à aucune de ces épreuves dont les secousses
laissent en nous un long ébranlement : ainsi ses nerfs
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 41
n'ayant pas souvent tressailli, restaient des plus so-
lides; le calme de son esprit était cimenté par une
longue habitude. D'après tout cela, l'insouciance, la
légèreté de son humeur gardaient encore le dessus
dans cette circonstance. Et à cette table, en regar-
dant coucher le soleil, dont le départ était l'avertis-
sement le plus significatif, il dînait de fort bon ap-
pétit.
Pourtant, tout en découpant son demi-poulet et se
versant à boire, il cherchait à se souvenir de la ma-
nière dont se passaient les duels au pistolet, et n'en
avait aucune idée bien précise'.
Ordinairement, c'étaient les témoins qui réglaient
les conditions, mais ici, il faudrait S'en passer; ce
serait Cadoudal, son adversaire, qui s'en chargerait...
qui disposerait de sa vie...
Et malgré ces désavantages, Evariste était cepen-
dant plein d'espoir.
Cet espoir venait d'une cause qu'il ne pouvait avouer
qu'à lui-même... et encore à peine !
Dans la nuit précédente, il avait eu un rêve re-
marquable, et c'était l'un de ces rêves du matin,
dont la perception est plus lucide, dont les avertisse-
ments sont plus certains.
Il avait d'abord vu se peindre avec une exactitude
parfaite le coin de terrain témoin naguère du meur-
tre de Raymond, et qui devait bientôt l'être d'un
duel réparateur.
42 CLÉMENCE ROBERT
C'était sous le mur de la ville ; un sol brut et dé-
nudé, à droite une barrière de bois démantelée, fer-
mant un petit champ de luzerne; à gauche, une
masure à demi-écroulée, sur laquelle dans le jour
les chèvres paissaient l'herbe des décombres ; au fond
cinq peupliers formant la croix, et au sommet des-
quels apparaissait en ce moment la lune nouvelle.
A cette faible lueur nocturne, toujours dans le
rêve, on apercevait Louis Cadoudal couché sur un
brancard qu'emportaient deux soldats. Et lui, Eva-
riste, resté debout sur la place du combat, touchait
tous ses membres, et ne se sentait aucun mal.
Maintenant donc, il croyait à cet avertissement
favorable. Et, après tout, de plus grands hommes
que lui ont eu des faiblesses de ce genre.
Le soir vint enfin.
Evariste descendit le faubourg Saint-Antoine ;
il passa la Barrière du Trône, ensuite il tourna à
gauche, au-dessous du Boulevard extérieur de Mon-
treuil, et il arriva sur le terrain au moment où neuf
heures sonnaient.
Au premier coup d'oeil, malgré l'obscurité, il put
constater de nouveau l'exactitude du tableau^ offert,
eu songe. Il regarda de tous côtés. Après mûr exa-
men, une seule chose vint le contrarier : le ciel était
uniformément gris et terne, pas le moindre croissant
de lune ne se montrait à la cîme des peupliers.
Après cela, il n'eut pas fait dix pas, qu'il aperçut
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 43
la forme d'un homme qui se détachait sur la teinte
plus jaune du sol de gravier, semé de touffes d'herbe ;
et au pied de celui-ci, un objet qui luisait quelque
peu dans l'obscurité.
Cadoudal l'avait donc devancé au lieu du rendez-
vous, et il avait naturellement apporté une boite de
pistolets avec lui.
Evariste rejoignit son adversaire.
Et en l'abordant :
— Monsieur, dit-il, je vous remercie d'avoir ap-
porté des armes, car de mon côté j'avais omis de
m'en procurer.
— Il faudra donc alors, dit Cadoudal, vous servir
de mes pistolets. Et je dois, avant tout, vous de-
mander si vous les acceptez sans aucune objec-
tion.
— Mais certainement, je les accepte, dit Evariste;
ça ne fait aucun doute.
L'officier reprit :
— Faute de témoins pour régler le combat, nous
devons en arrêter les conditions entre nous.
— Faites monsieur, dit vivement l'artiste, car je
ne saurais pour mon compte en dicter le premier
mot.
— Il est pourtant regrettable que vous ne puis-
siez...
— Eh bien, non, je ne sais pas me battre... mais
puisque c'est déjà chose convenue, passons.
44 CLÉMENCE ROBERT
— Ce serait à moi, étant provoqué, à tirer le pre-
mier. Pourtant, comme il y a eu provocation et non
offense, je peux me départir de mon droit en votre
faveur, et je le fais pour vous céder quelque avan-
tage.
— Dont j'ai grand besoin, n'est-ce pas?... et en-
suite?
— Maintenant, après l'inspection du terrain que
je vois légèrement incliné, je vous accorde aussi la
place la plus élevée, parce qu'au pistolet elle est pré-
férable.
— Ah ! monsieur, ne prenez pas tant de soins de
moi, je vous prie.
— Soyez tranquille, c'est encore peu de chose...
— Pour mon ignorance, voulez-vous dire?... mais
encore une fois ne vous en inquiétez pas.
—Il ne reste plus qu'à désigner le nombre de
pas.
— Eh bien, chargez-vous-en encore.
— Mais monsieur ce n'est pas chose si simple. La
distance est facultative; elle se fixe d'après le plus
ou moins de résolution des adversaires. On se place
ordinairement à vingt-cinq pas, mais on peut en di-
minuer le nombre. ; il y a eu des duels où les com-
battants étaient à cinq pas, avec des balles mâchées
dans des carabines, et tiraient tous deux en même
temps.
L'officier répondait avec insouciance, de son air
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 45
Hautain et indifférent; mais le sang d'Evariste s'é-
chauffait à chaque parole inutile.
— Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour
causer de duels... à la fin, choisissez, et prenez le
parti le plus sûr pour que l'un de nous deux resté
sur la place... Vous vous imaginez, sans doute, que
j'ai quelques frissons en face de ces préparatifs... ce
serait possible, car je n'ai jamais joué à ce jeu de
vie et de mort, mais sur mon âme, il n'en est rien,
car il y a en moi un si ardent désir...
— Le désir de me tuer.
— Oui, ce sentiment est si puissant, que je ne sens
rien autre chose; je ne pense plus que ma vie est
en danger, je ne pense qu'à menacer la vôtre.
— Ce sont d'excellentes dispositions pour le com-
bat, dit Cadoudal en souriant. Et je vais donc me
hâter de vous en donner le plaisir.
L'officier compta vingt pas : il plaça Evariste d'un
côté, après lui avoir donné un pistolet, et alla se met-
tre de l'autre.
Il dit ensuite à l'artiste de tenir l'arme levée et de
tirer lorsque lui, en comptant lentement, serait ar-
rivé au nombre de trois.
L'obscurité était assez dissipée par les lueurs voi-
sines de la ville et la transparence du ciel; à cette
faible distance on voyait suffisamment pour viser.
Il y eut une minute de silence imposant.
Les combattants étaient seuls, bien seuls sur cette
3*
46 CLÉMENCE ROBERT
terre inculte, où rien ne vivait, ni le petit champ
encore dépourvu de végétation, ni les arbres encore
privés de leurs feuilles, ni la maison ruinée, vide
dès longtemps de ses habitants ; ils étaient seuls,
entourés de néant, de silence, en face de la mort,
qui allait apparaître dans cette solitude.
Cette situation répandait autour d'eux une som-
bre tristesse, inconnue ailleurs même en de tels
moments; un froid sinistre passait dans l'air.
Cependant Cadoudal ne perdait rien de son calme
et de son froid dédain; Evariste tenait le regard
attaché sur cette terre où Raymond était tombé as-
sassiné; son sang s'allumait plus ardemment; il ser-
rait avec passion son arme dans sa main.
Donc, l'officier faisant l'office réservé aux témoins,
commença à compter, et en face de l'arme à feu,
prononça avec fermeté le nombre trois ! qui servait
de signal à son adversaire.
C'est le moment. Evariste relève la tête, il a le
doigt sur la détente, et cherche à viser dans la pé-
nombre...
Mais à cet instant, le coup sec et bien appliqué
d'une forte baguette fait sauter le pistolet de sa main
et le lance dans l'herbe.
Les deux adversaires tressaillent de surprise, et
restent étourdis de l'incident étrange.
Mais dès que leurs yeux peuvent se dessiller, ils
aperçoivent immobile, à quelques pas d'eux, un per-
LES AMANTS DU PÈRE LA CHAISE 47
sonnage masqué. La perception en est pourtant assez
vague, enveloppé qu'il est à cette place par l'ombre
de la masure.
Ce personnage est tombé là, tout à coup, sans que
rien ait pu annoncer sa venue.
Il est à croire pourtant qu'il vient de sortir de
derrière le petit bâtiment abandonné, et que son pas,
qu'on n'a pas entendu, s'est trouvé assoupi par
l'herbe.
Cependant, la stupeur causée, par sa présence ne
dure pas.
Tandis que la première pensée d'Evariste, bondis-
sant d'impatience, est de courir ramasser son pisto-
let, Cadoudal interpelle vivement cet intru en disant :
— Que veut dire cette insolence?... qui êtes-
vous?... que voulez-vous?...
— Tous ne vous battrez pas, dit une voix brève,
et qui se voile à demi sous l'enveloppe qui couvre le
visage.
— Ah ! je ne me battrai pas ! s'écrie Evariste qui
revient en brandissant son arme, je ne me battrai pas
quand il s'agit de venger un ami!... c'est ce que
nous verrons !
— J'ai plus de droit que vous à venger cet ami,
dit son étrange interlocuteur. Et c'est moi qui as-
signe ici Louis Cadoudal.
— Ah ! vraiment, dit l'officier avec un rire d'ar-
rogance.